Ozu

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J’ai un problème. Dans les restaurants où les tables sont collées les unes aux autres, je ne peux m’empêcher d’entendre voire d’écouter la conversation de la table voisine. Nous dînons à L’Affriolé, un restaurant de la rue Malar qui a bonne presse, sans être exceptionnel. A côté de nous, un couple de sexagénaires. Leur mine déconfite ne laisse pas prévoir l’ébahissement culinaire de la femme, qui sera ininterrompu pendant deux heures. « Mais c’est délicieux », « mais c’est du beau travail », le « pâté patin, c’est quelque chose », « quel équilibre des saveurs ! », « t’as goûté l’émulsion ? », « c’est incroyable, il y a cinq desserts en un ! », « vous remercierez le chef parce que là… ». Très vite, j’ai envie de me taper la tête contre les murs jaunes ou de la plonger dans l’émulsion dont mon risotto est inéluctablement nappé. Je sens que le mari en a un peu marre aussi, qu’il cherche à se frayer un chemin entre les commentaires extatiques de sa femme pour ouvrir de nouvelles brèches discursives (changer de sujet en somme). Il lui parle de leur fils, je me dis c’est bien, c’est quand même un sujet important ça, la filiation, la paternité, l’avenir, les souvenirs d’enfance, un fils quoi ! Mais elle le ramène aux goujonnettes. Elle est taraudée par le regret, celui de ne pas avoir pris le canard. Elle le regrettera toute sa vie. Sur son lit de mort, dans ses derniers instants d’agonie, elle demandera à son mari de s’approcher et dans un dernier râle lui confiera qu’elle part avec un seul regret, celui de ne pas avoir pris du canard un soir d’avril 2009. Il n’en peut plus le pauvre. A un moment, alors qu’elle essaie d’identifier toutes les nuances de saveur d’un artichaut, il joue son va-tout, et place la barre très haut, c’est-à-dire qu’il se lance dans une analyse d’Ozu. Il parle très vite pour pouvoir placer toutes ses idées avant que la conversation ne soit fatalement déviée vers le pâté patin. Le champ-contrechamp face caméra d’Ozu, la caméra à ras le tatami, les jeux de miroir entre la cellule familiale et le monde extérieur qui la façonne… Alors qu’il est sur le point de se lancer dans un décryptage plan par plan d’une scène du Goût du saké, elle l’arrête. Ma femme et moi attendons le verdict, prions qu’elle rebondisse sur le Goût du saké pour évoquer un autre film, un angle d’analyse différent, divergent peut-être. Elle lui lance un regard interrogateur, dirige ce même regard vers une faussement ancienne boîte de Banania et lance cette terrible injonction : « Prends un marshmallow, c’est fait maison… Un délice ! Faudra remercier le chef, parce que là… » (les marshmallow accompagnent le café).

 

Les troncs du Champ de Mars

J’ai beaucoup de tendresse pour les troncs d’arbre du Champ de Mars qui passent inaperçus dans la foultitude végétale et humaine du parc. Sauf ce matin. La semaine dernière les arbres étaient nus et le regard fuyait leur carcasse maladive. Ce matin, les troncs sont subitement revêtus de boules vertes de feuilles très fines, presque transparentes, d’un vert liquide. Une gaze pointilliste qui enveloppe l’arbre sans le toucher. La translucidité fait ressortir, par contraste, le noir charbonneux des troncs et des branches qui dessinent ainsi clairement des ombres de danseuses aux bras multiples traçant des entrelacs pitoyables dans la poussière soulevée par le vent.

Etat du cinéma français à travers ses affiches

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Les affiches de film ont un pouvoir, elles peuvent transformer une journée, l’éclairer ou l’assombrir. Je me rappelle ce matin glauque de janvier 2008. L’escalator fait paresseusement émerger le corps de la bouche du métro pour le lâcher dans un quartier pourri transpercé de boulevards enchevêtrés omnidirectionnels. Progressivement, l’affiche des Promesses de l’ombre de Cronenberg (un de mes réalisateurs préférés) avec Naomi Watts (une de mes actrices préférées) s’invite par un lent mouvement vertical dans le champ de vision. Ça fait du bien. 

Je remonte tous les matins l’avenue Georges V et je vois de très nombreuses affiches de films français. J’ai remarqué qu’elles permettent de les segmenter en diverses catégories produit. (Je n’ai pas vu les films, j’en parle uniquement à partir des affiches).  

Ce matin, la première affiche est celle d’Erreur de la banque en votre faveur, une comédie avec Gérard Lanvin et Jean-Pierre Darroussin. Aucune ambiguïté, il s’agit d’une comédie française conçue par et pour la télé et dont l’argument se résume à un pitch d’une phrase, de trente vocables, indispensable pour la promo du film sur les plateaux télé et explicite dès l’affiche : la banque fait une erreur et le héros se retrouve hyper-riche, ça va changer sa vie (18 vocables !). Il y a plusieurs catégories de comédies formatées, les films choraux (tendance Danièle Thompson), les duos d’hommes, en général un con et un bougon (tendance Francis Veber), les films de trentenaires qui ne se résolvent pas à devenir adultes. Erreur etc. appartient manifestement à la deuxième catégorie. Il est probable que Darroussin fasse le con et Lanvin le bougon. Attention, ces comédies n’en véhiculent pas moins un message humaniste teinté d’émotion, dans le genre, « l’argent ne fait pas le bonheur », « finalement, les vraies valeurs sont l’amitié, l’amour d’autrui », et la bonne nouvelle est que les trentaines finissent en général par prendre leurs responsabilités. 

Un peu plus loin, l’affiche d’un film avec Jean-Marie Bigard dont je n’ai pas retenu le titre. C’est la catégorie expansion fictionnelle hyper-poussive de sketchs one-man-show (ou spectacles seul en scène comme disent les puristes qui préconisent par ailleurs d’utiliser courriel à la place de email). Les exemples sont nombreux d’Elie Semoun à Dany Boon et Franck Dubosc en passant bien sûr par Gad Elmaleh. L’essence de ces films est de tuer le rire. Pour certains, ce n’est pas difficile car à la base le rire n’était pas au rendez-vous. Pour d’autres comme Gad Elmaleh, le mécanisme est plus subtil. Prenons le sketch de Coco. Sur scène, il est hilarant, le dénuement du décor, le pouvoir expressionniste de Gad Elmaleh, nous faisant imaginer les situations. L’excessif est dans le langage qui se saisit d’un réel dont la vraisemblance est toujours préservée. Il y a véritablement deux niveaux de lecture, celui du langage et celui du réel sous-jacent, et de l’entrechoquement entre eux naît le rire. Dès qu’on montre, sur-montre même ce qui était sous-jacent et proposé à l’imaginaire de chacun, on bloque le processus du rire, en plus d’être contraint par la réalité physique montrée, qui de ce fait perd soit en vraisemblance soit en excessivité. Prenons pour être concret un yacht. Dans un sketch qui ne le montre pas, qui le décrit, l’exagération peut être radicale et les gisements de rire infinis. Au cinéma, le rire est limité par la réalité physique du yacht qu’il faut montrer, et les exagérations seront éculées ou attendues. Sur scène, le rire est dans le langage, au cinéma, il est à l’image (ou marginalement dans les bons mots et les dialogues, mais cette source audiardo-blierienne est depuis longtemps asséchée). Il est impossible de transformer le rire verbal en rire pictural. 

 Après le film de Bigard, c’est au tour de Coco Avant Chanel de proposer le regard caméra d’Audrey Tautou. Ce film appartient à une double catégorie, celle du biopic, qu’il faudra un jour se résoudre à interdire par la loi, tant le spectacle de ces acteurs à César est affligeant, et celle du film français de qualité supérieure (un peu comme le jambon de qualité supérieure), où tout est de bon goût. A l’idée même d’un biopic, je suis pris d’un ennui mortel car chaque moment du film ploie sous le poids de ce qui reste à venir. Ainsi la naissance du héros est-elle terrible, car on sait qu’il va devoir grandir, en chier pour réussir, réussir, en chier d’avoir réussi (la réussite risque de lui faire perdre son âme en général), puis il va devoir mourir. La partie « il doit mourir » est très pernicieuse. L’illusion d’une délivrance prochaine est non seulement dénuée de tout suspense, car je veux dire on sait qu’il va mourir le type, mais peut aussi cacher une propension machiavélique à dilater autant que possible l’agonie, celle-ci offrant à l’acteur-imitateur un formidable terrain d’exhibition de son talent aux divers jurys et académies. Mais soyons constructifs, j’ai une idée qui pourrait arranger tout le monde, je propose qu’une fois au fait d’un projet de biopic on décerne d’emblée le César à l’acteur-imitateur avant que le film ne se fasse. C’est win-win : l’acteur est content et personne n’est obligé de voir le film ! Je crois que c’est La môme qui est à l’origine de tout ça. Je n’avais pas pu le voir, suffoquant au bout de la dixième minute à cause de sa hideur et de la performance insupportable de Marion Cotillard, mais au moins le film avait-il pris le parti courageux de la laideur, du maniérisme publicitaire et du cabotinage baroque.  

Plus haut sur l’avenue, Jean Dujardin est à l’affiche de OSS 117. J’avais adoré le premier opus, une des rares comédies formellement et humoristiquement différentes voire novatrices. Son succès prouve que l’on n’est pas obligé de s’en tenir au format classique dont découlent la centaine de comédies annuelles pour que le film marche. Sur ce coup, l’humour est dans les images. 

OSS 117 est suivi de Villa Amalia, le dernier film de Benoit Jacquot qui appartient à la catégorie du film-d’auteur-avec-Isabelle-Huppert-qui-regarde-dans-le-vide. J’imagine une intrigue existentielle à la con, des souffrances indicibles dont on ne comprendra jamais la cause (et pour cause, il n’y en a pas), une solennité contemplative et surtout auto-contemplative de sa propre contemplation. En gros, ce sera un film qui contemple sa contemplation du rien, avec Isabelle Huppert. Les films d’auteur que j’aime appartiennent à deux autres segments, non représentés par ces affiches d’avril 2009, rarement présentes sur les affiches d’ailleurs, les films populaires dans la lignée de Renoir, Pialat, Eustache, Kechiche, et les films d’art dans la lignée de Bresson, Godard et Garrel. Entre les deux, il y a les films d’auteur marketing dans la lignée de Truffaut, Desplechin, Honoré. Ce ne sont ni de grands films populaires, ni des œuvres d’art, mais des produits marketing soignés, non dans le sens de leur qualité, mais dans celui d’un concept produit intellectuellement abouti, avec ce qu’il faut de références pointues (ou pas d’ailleurs), de name dropping culturel et de stylisation m’as-tu-vu et t’as-remarqué-comme-je-sais-filmer-putain- !. 

Enfin,  je vois l’affiche de la saison 2009 de l’opéra de Paris, avec l’Alexander de Bergman photographié à la lueur des bougies de son décor d’opéra miniature et ça me fait du bien.