Les fausses confidences de Marivaux, mise en scène de Luc Bondy

Cette pièce est une réussite totale. Le texte est sublime, d’autant plus sublime que léger, futile presque. En comparaison à Molière qui épate par sa virtuosité, Marivaux est l’auteur de la grâce, de la légèreté, de la facilité. L’un met en scène des rapports de force, entre le père et la fille, l’amant et l’amante, le valet et le maître, des rapports de domination et de violence que la ruse et la farce tentent de renverser, l’autre, Marivaux, s’intéresse à la séduction, et donc la manipulation. Chacun manipule et est manipulé, à la fois par les autres et par le hasard et les malentendus, dans une circulation étourdissante du désir.

On ne séduit pas physiquement mais à l’aide de mots, de complots amoureux, de pièges tendus auxquels on se retrouve soi-même pris. Chaque dialogue a plusieurs sens qui interfèrent avec les pensées du personnage livrées dans des apartés. C’est du House of cards amoureux. Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir mais de conquérir l’autre et pour ce faire tisser son réseau de complices, d’agents, dont certains seront doubles. C’est jouissif. Il y a bien un procès comme dans Le misanthrope mais les personnages n’en profitent guère pour soumettre l’autre à leur joug. Un cœur ici ne se conquiert pas par la force mais par la stratégie et celle-ci, implicite, jamais dévoilée, n’en est pas moins en arrière-plan de la relation avec la personne aimée et enflamme le désir. Car les présupposés, les conjectures au sujet du cœur convoité ont ce pouvoir de le rendre plus aimable encore. La stratégie amoureuse n’a d’autre objectif que de perpétuer le désir, de prolonger le temps où la personne aimée n’est pas encore conquise, où l’imaginaire peut poursuivre son travail de cristallisation et se délecter des mille scénarios de dénouement heureux. Les comédiens sont tous excellents, surtout Isabelle Huppert/Araminte, intellectuellement stimulante – c’est une pièce sur le plaisir de l’intelligence. Un peu statique au début, voire terne face à la vivacité physique et spirituelle d’Isabelle Huppert, Louis Garrel en Dorante joue trop de sa désinvolture, mais son partenaire prend les choses en main et le hisse à son niveau, réussissant à créer entre eux une vraie tension érotique dans la scène où elle tente par mille détours de lui arracher l’aveu de son amour. Les autres comédiens sont excellents – Bulle Ogier, très drôle, ainsi qu’Yves Jacques qui campe Dubois  – et la mise en scène discrète, malgré quelques tics (les chaussures (?), le décor qui tourne qu’on a tellement vu, genre faut rentabiliser le mécanisme prévu à cet effet et subventionné par l’état au théâtre de l’Odéon) qu’on pardonne facilement et qui ne détournent pas de l’essentiel, le texte.

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