Une nouvelle amie, de François Ozon

Le problème d’Ozon, c’est qu’il fait des films à tort et à travers. Il a beaucoup d’idées mais se contente souvent de les énoncer sans les amener au bout de leur potentiel dramatique. Résultat : quand il réalise un chef-d’œuvre, celui-ci passe inaperçu.

Une nouvelle amie est un chef-d’œuvre. Parmi les films d’Ozon que j’ai vus, le meilleur. Les deux autres que j’aime sont Gouttes d’eau sur pierre brûlante et Sous le sable. Dans la maison et Jeune et jolie me donnaient le sentiment d’exercices vains, de portraits socio-psychologisants trop facilement ironiques.

Au départ, on craint le pire. Car comme toujours chez Ozon, le film a un pitch : à la mort de sa femme, David se travestit en Virginia, voulant devenir lui-même femme, et se lie d’amitié avec Claire, la meilleure amie de la défunte. Evitant des rebondissements convenus comme dans Ricky, dont le pitch était singulier mais le scénario finalement attendu, Une nouvelle amie fait tout simplement le récit de cette amitié. Et elle est tout sauf simple.

Je lis dans les Cahiers que « peu à peu le film baisse les bras : le nœud sentimental est vite dénoué et transformé en sujet de société. Le film se disperse en vignettes et variations oiseuses sur le travestissement, le trouble du personnage féminin est perdu dans une trahison du potentiel de départ. » Si je trouve qu’Ozon est en effet un coutumier de la « trahison d’un potentiel de départ », ce n’est pas le cas dans Une nouvelle amie. En réalité, mon analyse se fonde précisément sur les termes contraires à ceux de la critique. Il n’y a dans ce film aucun sociologisme, puisqu’il n’y a aucune société, juste quatre personnages hors de toute réalité sociale. Sa beauté réside dans le renforcement du nœud sentimental entre le personnage de Claire et celui de David/Virginia. J’ignore ce que l’on entend par « variations oiseuses sur le travestissement », je trouve au contraire qu’il y a un vrai plaisir théorique à créer une femme, dans tout ce que cette création suppose de strictement corporel, comme si, devant nous, se construisait un nouvel être.

L’amitié commence par le choc de la découverte du travestissement dans une scène hitchcockienne inattendue, très vite après un préambule sirkien. Le choc se transforme progressivement en acceptation de l’autre dans son ambiguïté sexuelle puis en attraction trouble. Dans une confusion des genres, David/Virginia est alternativement homme et femme, papa et maman, passant d’un sexe à l’autre dans un morphisme déroutant, une sorte d’agilité transformationnelle. Malgré le plaisir intense qu’il éprouve dans sa condition de femme, il reste attiré par elles. Claire n’est pas claire sur ses propres sentiments. Il y a, en arrière-plan érotique à ses amitiés pour Laura, la femme décédée, et David/Virginia, des désirs interdits, d’autant plus excitants qu’interdits. Est-elle attirée par David ou par Virginia, ou par le fait que David se transforme en Virginia, par cette double transgression ? Est-ce le souvenir de Laura qui la hante ? Son attraction passée pour elle, refoulée et jamais satisfaite depuis l’enfance, qui resurgit et trouve dans David/Virginia un étrange corps prétexte d’assouvissement ? Claire participe à la création de ce corps. Sinon instigatrice, elle est à tout le moins complice de sa genèse. Elle devient ensuite résolument instigatrice quand, David ayant endossé son costume d’homme, elle lui dit : Virginia me manque. La belle apothéose de cette amitié est un week-end à la campagne. Dans un cadre viscontien, une maison irréelle hantée par le fantôme inquiétant de Laura, Claire se retrouve confrontée à tous ses fantasmes, tour à tour avec David et Virginia, dans des métamorphoses instantanées quasi-fantastiques. Fait rare au cinéma, grâce à tout cet arrière-plan trouble que le film a patiemment construit, la scène d’amour finale à l’hôtel est un moment assez intense d’excitation.

Par contraste, le seul personnage limpide, conforme en tout point à son archétype lisse, celui d’un beauf inoffensif, prédictible et désespérément hétéro, parfaitement campé par Raphaël Personnaz, est celui du mari. Il ne comprend absolument rien à ce qui se passe. Non seulement ne sonde-t-il pas l’impénétrabilité de sa femme, il ne s’en aperçoit même pas. Quand elle le chevauche fougueusement et éprouve un violent orgasme avant même que lui ne jouisse, il est largué, ignorant tout des raisons du pied qu’elle prend. Au restaurant, absorbé par ses propres blagues aux dépens de la serveuse, il ne remarque pas l’intensité sexuelle des échanges entre sa femme et David. Evidemment, il ne sait rien des fantasmes de Claire quand elle l’imagine debout sous la douche du country-club, le corps luisant, la respiration haletante, ardemment sodomisé par David. A la fin du film, Claire lui dira, un rien condescendante : « je t’expliquerai ».

J’ai cité plusieurs cinéastes, la force d’Ozon est d’imprégner le film de sa cinéphilie, de le faire habiter par eux, sans jamais tomber dans le piège de la citation directe. Ce faisant il remue une fibre personnelle en nous, réveille les sentiments que ces cinéastes nous ont fait éprouver, ravive la trace qu’ils ont laissée et insuffle dans notre trouble l’émotion esthétique qu’ont suscitée des films vus et aimés. S’il est un cinéaste que j’aimerais aussi citer au risque d’écraser le film, c’est Buñuel. Buñuel est difficilement imitable. Composite, très personnel par la spécificité de ses perversions, difficile à situer dans les zones frontalières entre rêve et réalité, son univers est unique. Les scénarios des grands films mexicains de la perversité que sont El, Archibald ou Viridiana, et de ceux écrits avec Jean-Claude Carrière, sont des merveilles d’ambiguïté. Carrière insiste sur une recherche de l’étrange, de l’insolite, qui soit sans invraisemblance patente. On s’approche de cette veine dans Une nouvelle amie, plus que dans Jeune et jolie pourtant directement inspiré de Belle de jour. Là où le génie de Buñuel reste unique, c’est dans l’écriture des rêves, leur positionnement miraculeux à égale distance du fantastique et du réel. Les rêves ou les visions diurnes d’Une nouvelle amie restent convenus, conformes à une conception classique des songes érotiques.

Le film tout entier pourrait être une sorte de long fantasme. Il baigne dans une ambiance subtilement irréelle. Le dispositif n’est pas théâtral comme dans Huit femmes, mais tout un ensemble de détails le dénaturalisent : la banlieue américaine quelque part d’indéfini en France, les architectures bizarres, les métiers réduits à un vocabulaire sommaire (« congé », « augmentation », « commande »). L’épilogue est nimbé d’une lumière artificielle dont le kitsch accentue à la fois la féérie et la fausseté, celle, cruelle, d’une vignette impossible.

La réussite du film doit beaucoup aux acteurs. Romain Duris est excellent et Anaïs Demoustier un pur chef-d’œuvre. Sous ses dehors candides et son sourire angélique, elle joue à merveille le trouble érotique. Ozon ne se lasse pas de filmer ses yeux qui s’écarquillent chaque fois que le désir lui brûle le corps.

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