Lendemains de massacre

« Personne ne répondait… nous étions inquiets… tout va bien ? ».

Le coup de fil nous réveille à 6 heures le samedi matin.

129 morts.

C’est la première chose que je vérifie sur l’iPhone. Nous en étions à 50 lorsque je me suis endormi.

On apprend à notre fille qu’elle n’a pas école aujourd’hui… Non, pas « génial ! », c’est à cause… des attentats. On s’embarque dans des explications confuses – on changera notre message tout au long de la journée, on se cherche encore sur la ligne de communication à adopter, les éléments de langage. Elle note qu’elle n’aura pas son contrôle de math avec un sourire de triomphe à peine contenu.

J’aperçois par la fenêtre des coureurs au Champ de Mars et annonce solennellement : « je sors courir ». Mon autre fille, affolée : « Non, t’es fou, tu vas mourir ! ».

Je me plains en permanence des bruits du Champ de Mars. J’ai envoyé plusieurs lettres à la maire de Paris pour dénoncer la dégradation de cet espace public. Elle ne répond jamais, ce qu’on dit ne l’intéresse pas, les Parisiens sont le dernier de ses soucis, seule sa personne l’intéresse et elle considère que le parc lui appartient, elle l’a privatisé pour sa petite gloriole.

Ce matin, le bruit me manque. Le Champ est vide. Seuls les coureurs fidèles, que je reconnais, l’arpentent. Seules les corneilles, sur le qui-vive, osent en rompe la paix.

Un groupe de Chinois prend des photos sous la Tour Eiffel en hurlant de rire.

Un père se promène avec son fils. Ce fait banal, ce samedi matin, revêt un caractère exceptionnel.

Des Roms surmaquillées pressent le pas, des carnets à la main, pour se cacher dans les bosquets.

Deux amies sont absorbées par leur conversation. Je les croise à plusieurs reprises, deux fois dans chacun de mes tours du Champ, au gré des bribes de leur dialogue, « nous avons besoin d’un homme fort ! », « il ne faut pas céder à la peur », « vous partez où à Noël ? »…

Les installations d’une fête à neuneu déglinguée de la Mairie de Paris sont abandonnées, comme en ruine, dans un paysage désolé, sur la pelouse boueuse et essartée.

Les filles ne veulent pas sortir. Nous annulons les activités du week-end. L’après-midi est studieux. On lit. Médite. Somnole. Un silence de bibliothèque s’installe dans la maison. La rue est déserte. Ce n’est pas un recueillement intentionnel, il ne s’agit pas de deuil. C’est naturel. Je lis des nouvelles de Tchékhov, « une nuit terrible », « un chagrin ».

Des amis perdus de vue depuis des années envoient des messages, sans entrée en matière, comme si nous nous étions vus la veille. Mon iPhone vibre : « Nous pensons à vous ». Je ne reconnais même pas le numéro, américain.

Le dîner de ce soir tient toujours parce que : « La vie continue ». J’appréhende les discussions politiques, les colères de circonstance, les exposés sur ce qu’il fallait faire et les exégèses du Coran. Or non. Nous parlons des vacances, des écoles, des expositions à Paris et d’un documentaire sur les hôtels particuliers du VIIème. J’apprends que la maison de Balzac rue Raynouard abrite une bibliothèque publique où l’on peut travailler en secret.

Les internautes s’activent pour créer un phénomène similaire à « Je suis Charlie » : écran noir, peace and love intégrant la Tour Eiffel, drapeau français en surimpression de photos… Elles sont vaines, aucune ne prend.

Les Libanais expriment leur déception sur les réseaux sociaux : personne ne s’est ému des attentats de la banlieue sud de Beyrouth quelques jours auparavant. Normal, c’était dans un trou perdu à Beyrouth, pas à Paris ; c’étaient des chiites mal habillés, pas des Européens ; c’était devant une mosquée, pas au Bataclan. Que les victimes ne se valent pas, chacun le sait. Pour rendre la chose légèrement plus surréelle, c’est Angelina Jolie qui rappelle cette injustice.

« La journée était douce ; le ciel sans nuages s’étendait au-dessus des larges couronnes de châtaigniers, et c’était un vrai jour à se sentir heureux. » C’est ainsi que Stefan Zweig, dans Le Monde d’hier (1944), décrit le jour de l’assassinat de François-Ferdinand et son épouse. Dimanche matin, le surlendemain des massacres, le temps est splendide. Je sors courir, bienheureux malgré moi. Devant Matignon, la rue de Varenne est barrée mais le policier me laisse passer après avoir vérifié que je ne porte pas une ceinture d’explosifs. Georges et Rosy continuent à nous apprendre à danser en peu de leçons. Le portail du Luxembourg au bout de la rue de Fleurus est fermé. C’est la première fois, depuis vingt ans que je viens au parc, qu’il est fermé, désert. Une congrégation d’inquiétants et invisibles corbeaux semblent avoir conquis le territoire et le protègent de leurs cris énervés.

Le concierge nettoie consciencieusement la porte cochère. Il est abattu. Ça fait un an qu’il le dit, la France est trop laxiste. Et voilà ce qui se passe… Il souhaite rétablir la peine de mort pour les kamikazes.

Ma fille se précipite vers moi, horrifiée : « il paraît que c’est la guerre ! » Pour leur faire apprécier la chance de vivre dans un pays « structurellement en paix », nous leur avons souvent raconté notre enfance au Liban. C’était aussi, parfois, une stratégie pour les empêcher de râler – « arrête de te plaindre et mange tes courgettes, nous, pendant la guerre, on a mangé des pâtés en boîte tous les jours pendant des mois ». Tout à coup, elles se voient subir le même sort que leurs parents. Elles nous demandent si nous allons vivre sur le palier.

Le 19 septembre 1982, sur la terrasse d’une maison de campagne, mon père était absorbé par la lecture du journal qui portait une manchette énorme sur les massacres de Sabra et Chatila.

Les massacres qui ont ponctué mes jeunes années me reviennent en mémoire.

En 2009, j’ai passé des entretiens avec un fonctionnaire de la préfecture qui m’a demandé pourquoi j’avais choisi la France. J’avais entre autres répondu : « parce que c’est un pays structurellement en paix ». Elle l’avait noté sur son formulaire. C’est peut-être toujours dans mon dossier, quelque part.

Pas question de rester emprisonnés à la maison, « on sort déjeuner ».

Dans les kiosques, des unes de magazine sont comme les témoins d’un monde d’avant, anachronique, soudain privé de sens : « Gad Elmaleh : toujours amoureux, il est désespéré », « Il a tout perdu (Gad Elmaleh) », « Johnny et Laeticia : notre couple a tout connu, nous sommes indestructibles. », « Claire Chazal : elle ne s’en remet pas. » Signes avant-coureurs bien qu’encore minoritaires d’une épidémie imminente, d’une transformation radicale qui s’est opérée en une nuit, les manchettes des quotidiens sont énormes sur fond noir : « HORREUR », « CARNAGES A PARIS », « LE DESASTRE ». Pendant les deux ou trois semaines qui suivront, tous les magazines à part Gala et Jours de France feront leur une sur les massacres. Les hors-séries proposant de comprendre l’islam se multiplieront avec les photos de la Mecque et de femmes en tchador longeant des murs lépreux tagués de messages de haine indéchiffrables. Puis progressivement l’oubli fera son œuvre pour qu’apparaissent à nouveau les couvertures sur les prix de l’immobilier à Paris.

Le 26 janvier 2015, j’avais publié une uchronie d’anticipation (un récit d’anticipation proche qui devient une uchronie quand l’événement prophétisé ne survient pas) sur un acte terroriste qui plongeait la France dans le fascisme. C’est troublant ; la réalité autour de moi me rappelle le texte issu de mon imagination. Je ne sais plus très bien. Ces événements sont-ils réels ? Est-ce moi qui les imagine ? Car tout paraît faux. Ces titres de journaux, c’est ce qu’un mauvais scénariste écrirait. Une personne qui avait lu mon article me disait que je partais en vrille, comme d’habitude. La réalité part en vrille.

Quelques jours plus tard, je tombe sur le passage suivant d’un livre de Victor Hugo, comme une réponse :

« L’adversité inattendue ressemble à la torpille ; elle secoue, mais engourdit ; et l’effrayante lumière qu’elle jette soudain devant nos yeux n’est point le jour. Les hommes, les choses, les faits, passent alors devant nous avec une physionomie en quelque sorte fantastique ; et se meuvent comme dans un rêve. Tout est changé dans l’horizon de notre vie, atmosphère et perspective ; mais il s’écoule un long temps avant que nos yeux aient perdu cette sorte d’image lumineuse du bonheur passé qui les suit, et, s’interposant sans cesse entre eux et le sombre présent, en change la couleur et donne je ne sais quoi de faux à la réalité. » (Victor Hugo, Bug-Jargal, 1826)

La terrasse du Tourville est noire de monde. L’ambiance y est la même que par les beaux jours d’été. J’ai peine à même déceler un « je ne sais quoi » de différent. Les serveuses en jupe courte se fraient un chemin dans le labyrinthe des tables en tenant en équilibre des tartares frites. En face, des journalistes se sont regroupés devant l’école militaire où une cellule psychologique a été montée. Assez vite, ils préfèrent passer leur temps à interroger les clients de la terrasse qui philosophent sur la valeur fondamentale de la vie entre deux gorgées d’Affligem.

Plus tard, par hasard, ma fille me lira ces lignes de Maurice Maréchal, un sombre violoncelliste et poilu de la première guerre mondiale : « J’ai peine à comprendre qu’un jour de bataille soit en même temps un jour paisible d’octobre et que tout y soit pareil aux après-midi ordinaires d’automne. »

En observant mes semblables sur la terrasse, assis face au soleil, je pense à Camus. Dès lors qu’elle mène irrémédiablement à la mort, la vie est absurde ; cela, admettons-le, c’est cliché. Mais la révolte camusienne contre cette fatalité l’est moins, cette révolte c’est la « morale du présent », et cette morale n’est pas l’appréciation médiocre des petits plaisirs de la vie, c’est un combat permanent qui impose de vivre « pour créer ce que nous sommes ». « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. »

Autour de moi, je ressens l’« onde de choc », « ce sont des endroits où on a bu un verre pas plus tard qu’il y a quinze jours », « attends tu rigoles, on a une cousine qui habite dans le coin », « le Petit Cambodge ? sérieux c’est notre cantine ». Les gens ont l’impression d’être les victimes théoriques de l’attentat qui les a épargnés par hasard. Ils en étaient la cible. Ils ont l’impression d’être morts, assassinés, et de revenir raconter leur propre histoire. Dans l’Homme révolté (1951), Camus décrit l’identification psychologique comme « un subterfuge par lequel l’individu sentirait en imagination que c’est à lui que l’offense s’adresse. »

J’offre mon visage au soleil pendant de longues minutes. Dans Poltergeist (1982), la famille est assiégée par des fantômes fous furieux. A la fin du film ils sortent enfin de leur maison assiégée par le mal et découvrent la banlieue californienne sous un soleil éclatant. La fille se demande comment c’est possible, de vivre un enfer et qu’il fasse si beau.

Nous sommes réveillés par un nouvel appel très matinal : « tout va bien ? une autre kamikaze s’est fait exploser. » Les images de Saint-Denis me sont familières, les sons aussi, les sons surtout, ce crépitement si caractéristique des Kalachnikov. C’est le Beyrouth de mon enfance. Quand je suis arrivé à Paris quelques années après la fin de la guerre, ça faisait marrer les gens, « Beyrouth ? Ah oui, Beyrouth Ouest, les murs criblés de balles, les fenêtres éventrées, haha ! » C’était poilant. Je fuyais tout cela, tous ces souvenirs. Comment me douter que vingt ans plus tard, je verrai exactement les mêmes images, exactement les mêmes fenêtres éventrées, exactement les mêmes appartements quelconques transformés en bunkers.

C’était rue Hautefeuille, un jour de pluie. Je venais de sortir abasourdi d’Elephant. J’avais l’impression de planer. Dans un ballet élégiaque de steadycam aériens, deux anges adolescents avaient abattu douze personnes dans un collège de Columbine.

Ma fille s’est réveillée au milieu de la nuit. Elle a fait un cauchemar, un type la poursuivait un couteau à la main. Elle nous rejoint dans notre lit. Nous surprenons la paix de la nuit. Sans nous en rendre compte, notre angoisse s’estompe ; la réalité du cauchemar se délaie comme une brume qui s’effrange ; la vigilance se relâche.

Nous sombrons dans un sommeil oublieux.