Radio

Nous avons fait pas mal de voiture pendant les vacances ; je faisais mes exercices en écoutant la radio ; je suis donc drogué aux  podcasts de France Culture. Alors en vrac.

Qu’ai-je retenu de la série d’émissions des Chemins de la philosophie sur Bergson et son recueil de textes La pensée et le mouvant ? L’intuition philosophique, l’intuition comme allant au-delà de l’intelligence en élargissant le champ de la perception ; l’art et la joie de créer, et l’expressivité de l’art en ce qu’elle révèle des perceptions dont on se rend compte, une fois qu’elles sont révélées, qu’elles étaient déjà en nous ; la critique de la notion de Possible de Leibniz en plaçant le Possible dans le passé – le possible est ce qui est arrivé et non une possibilité future – et révélant l’imprédictibilité du futur ; le devenir, le mouvant, le changeant, par opposition à l’être. Une langue très belle, très élégante.

Je suis sensible à la notion de devenir, à la matière changeante de nos existences, comme dans les dissolving views de Turner. Heidegger m’a fasciné, Bergson peut-être moins, je dirais pourtant qu’il m’a touché. Tout un pan de sa réflexion s’inscrit, je crois, dans un contexte historique marqué par les scientistes et Auguste Comte auxquels Bergson oppose l’intuition, une certaine incrédulité, débat aujourd’hui dépassé. Les concepts, images et notions m’ont ici moins « parlé » que ceux, comme l’angoisse, le « on », la curiosité, la diversion, l’être-pour-la-mort, la technique de Heidegger, qui ont des résonances profondes et quasi-prophétiques dans nos existences post-modernes. En revanche, d’après ce que j’ai pu comprendre, Bergson oppose à Heidegger une face plus lumineuse (ils ne sont pas exactement contemporains, Bergson est mort en 1941, je parle ici d’une opposition des œuvres dans la postérité). L’un est complexe, l’autre limpide ; l’un est enraciné dans la patrie allemande, l’autre est juif ; l’un parle de l’être, l’autre du devenir ; l’un parle d’être-pour la mort, l’autre d’élan vital.

C’est cette dernière opposition qui est la plus marquante. Pour Heidegger, nous sommes temps, et nous sommes mortels. Notre seule évidence, qui nous définit, c’est la mort. Pour Bergson aussi, nous sommes « durée », mais notre vie est une création perpétuelle et imprévisible ; cet élan vital nous pousse sans cesse à créer notre propre vie. La vision de Heidegger est négative, elle nous définit à partir du néant ; celle de Bergson positive, elle nous définit à partir de la création. Si je reconnais la vision de Heidegger dans ce qui nous entoure, si je démasque dans notre quotidien une diversion de notre mortalité, un moyen de l’oublier le temps de notre passage ici-bas, je suis plus profondément sensible à la philosophie de vie de Bergson et à la place qu’il accorde à l’art. En somme, l’artiste est celui dont la vie, entièrement vouée à la création, est la plus accomplie. Mais nous tous créons, et l’artiste, en révélant en nous des perceptions et en les élargissant, nous rend créateurs. C’est ce qui, dans la version noire de l’existence de Heidegger, manque : l’art. Quand je vois le film de Garrel, j’ai beau scruter mon intériorité, j’ai beau me dire que je vais mourir, j’ai du mal à y voir une diversion de ma condition de mortel, je suis heureux de l’avoir vu, point. J’y vois un élargissement de ma perception, une ouverture, précisément, et, oui, cela décrit bien mon état : un élan vital. En sortant du cinéma, je me sens vivre.

Une vie une œuvre sur Lévi-Strauss, dont j’avais lu la biographie, ne me fait pas découvrir grand-chose. Mais j’écoute sa voix étrange, ses phrases élégantes et tortueuses, j’apprends qu’il ne supportait pas du tout le bruit, avait complètement isolé sa chambre avec des rayonnages de livres, en capitonnant la porte. On me rappelle quelques formules sur l’anthropologie structurale comme la chose qui nous unit non pas par-delà nos différences, mais en elles, ainsi que le sentiment sur lequel se fonde son œuvre, le sentiment du beau.

Une vie une œuvre d’Antoine Saint-Exupéry, bof, je ne trouve pas le personnage particulièrement sympathique.

Diogène, plus drôle, philosophe du cynisme, contemporain de Platon et Aristote, chien qui mord. Nous devons cultiver le Diogène qui est en nous, l’irrespect des pouvoirs, des honneurs, des couches de culture et de civilisation et d’éducation qui nous enferment dans des boîtes, nous rendent obéissants et esclaves. Il nous faut libérer l’animal sauvage, aller à la source de l’humain dans son rapport à la nature, dans une radicalité matérialiste et un refus de l’idéalisme platonicien. Il nous faut ne rien posséder, cracher et pisser sur tout et tout le monde, se masturber sur la place publique et coucher à la belle étoile. Hélas, Diogène, c’est l’échec programmé. Quand on veut nous donner un exemple de Diogène des temps modernes, en lieu et place des clochards qui dorment, pissent, défèquent sous notre fenêtre, ses vrais héritiers qui invectivent le bourgeois qui les enjambent en jetant son regard satisfait de mépris, on nous parle d’un certain Patrick Cohen, exemple type du civilisé, professeur de musique au conservatoire de Paris (il faut avoir été bien obéissant pour en arriver là) sous prétexte qu’il vit dans une ancienne ferme sans électricité et sans confort moderne. C’est le degré zéro du diogénisme ; le sujet, ce n’est pas le confort moderne, c’est le refus d’un modèle dominant : le modèle de respectabilité. Tout le monde respecte Patrick Cohen et il respecte tout le monde, et son ascétisme fait qu’on le respecte encore plus. Diogène crache sur tout et ce faisant il nous fait prendre conscience de la vanité de tout. Matera conquise par les junkies et les chiens sauvages dans les années quatre-vingt aurait été son territoire. Une souris suit Diogène et mange les miettes qu’il laisse derrière lui. Il prend conscience de la valeur de frugalité qui en nos temps et sociétés d’obésité, de gloutonnerie sans contrôle, d’écœurement (alimentaire, culturel…), serait l’exemple à suivre.

Manet est un cas intéressant. Un mot me vient à l’esprit à l’écoute de l’émission sur sa vie et son œuvre : insaisissable. J’ai écouté et lu pas mal de choses sur Vermeer ces derniers temps et je peux en parler des heures, expliquer tel ou tel tableau dans le détail, même si cette explication nécessitera de reconnaître son mystère. Je ne dis pas que ce mystère est programmatique mais j’en saisis pour ainsi dire la substance. Sur une heure d’émission, je n’apprends rien sur Manet. Ni classique, ni moderne, ni académique ni impressionniste, il n’est rien d’autre que lui, résolument inclassable (il n’appartient à aucune école). Peut-être que les références à Vélasquez aident à mieux le comprendre mais qu’apprend-on vraiment de cette filiation espagnole ? L’émission confie à un peintre (dont le nom m’échappe) le soin de commenter son œuvre et on assiste au désarroi de ce dernier, qui semble saisir quelque chose de la peinture, comme si elle lui parlait, mais est incapable de le retranscrire autrement que par une suite de mots qui ne font pas sens. L’art de Manet consiste sans doute à introduire dans des thématiques académiques (comme le nu) de l’incongruité, quelque chose d’étrange et d’indéfinissable, et d’assister, à travers ces fameux regards caméra, à notre désarroi. Des regards ironiques, presque narquois qui semblent s’amuser de notre trouble face à l’impénétrabilité et la singularité de l’œuvre et de ses visages.

Je découvre que Racine était carriériste. A l’époque de Louis XIV, il y avait une vraie concurrence entre les auteurs dramatiques, comme à Hollywood aujourd’hui. Venant du Port-Royal des Champs, école janséniste près de Versailles (une sorte d’Oxford ou de Cambridge de l’époque) où il apprend le grec ancien et est capable de lire les tragédiens, Racine perce à la cour, prend le dessus sur Corneille et finit, avec Boileau, comme historiographe du roi, c’est-à-dire celui qui écrit son histoire immédiate (comme Steve Jobs qui avait choisi son biographe de son  vivant). L’historiographie a été brûlée et on n’a de Racine que ses tragédies, dont il faut savoir qu’elles étaient des œuvres populaires, avec des sujets choisis pour plaire. Je me rappelle l’opposition fondamentale entre Corneille et Racine. Tous les deux mettent en scène la dialectique entre la passion et la raison. Chez Corneille, les héros parviennent à maîtriser leurs passions, même quand elles sont brûlantes, une reine passionnée, restera reine et étouffera en elle sa passion. Chez Racine, c’est la passion qui prend le dessus et conduit le personnage à sa perte. Quand Phèdre entre en scène, elle est déjà perdue.

Les deux émissions sur Homère, respectivement sur L’Iliade, le poème d’Achille, et L’Odyssée, le poème d’Ulysse étaient passionnants. Il s’agissait de lectures de l’œuvre qui m’ont font (re)découvir son incroyable beauté poétique et musicale. Je note la différence entre Achille, la force pure, le courage, et Ulysse, la ruse et l’intelligence. C’est Ulysse qui a l’idée du cheval de Troie, c’est lui qui affronte les uns après les autres tous les monstres sur le chemin de son retour au pays. Achille meurt, tué par le bellâtre Pâris, alors qu’Ulysse, après son long voyage de vingt ans, retrouve Ithaque et sa femme Pénélope. Toute la partie sur le retour d’Ulysse et les doutes de Pénélope quant à son identité est d’une grande beauté. Cette dialectique entre Achille (la force) et Ulysse (l’intelligence) structure la civilisation occidentale. Les poèmes d’Homère sont une matrice originelle de cette civilisation, son programme, son agenda inaugural, avec à la fois le goût du beau, de la poésie, de la musique, du voyage, mais aussi la propension à la guerre, aux massacres, aux corps qui tombent comme des peupliers dans des bains de sang qui se perpétueront tout au long de son histoire et dont le chant sera l’objet principal de notre culture. Dans l’émission sur Racine, un des commentateurs disait préférer Andromaque justement, car au-delà des passions amoureuses la pièce a pour toile de fond la guerre de Troie et la mort d’Hector, l’époux d’Andromaque.

Désintoxication

Le plan de désintoxication comporte plusieurs volets.

Le premier est électronique : s’affranchir autant que possible de l’iPhone, en limiter l’usage au strict nécessaire. Définissons le « strict nécessaire » : consultation deux fois par jour des emails, d’Instagram et de Whatsup, application de course à pied une fois par jour, Google maps lors des voyages, les podcasts de France Culture en faisant de l’exercice, l’application 7 minutes une fois par jour, Trip Advisor pour vérifier les restaurants. Bon, oublions la désintoxication électronique, je suis trop dépendant de cet outil, je ne pourrais me séparer d’aucun des usages ci-dessus (sauf Instagram, une ou deux fois par semaine). Qu’ai-je exclu ? La lecture du Monde, la consultation frénétique des emails (non nécessaire, vu leur rareté en août), Apple Music (on va se contenter des pulsations de la nature). Je n’aurai pas l’iPhone en permanence sur moi, c’est déjà ça. Je pourrais m’en éloigner car son utilisation sera ponctuelle, et faute de mieux cet éloignement fera office de désintoxication. Après tout, l’iPhone est l’être intelligent avec lequel nous passons le plus de temps.

La désintoxication électronique aura pour corolaire la lecture analogique de vrais livres en papier. Je dois choisir les livres, c’est chaque année un challenge. Vernon Subutex t’oublies, ça t’enfonce au fond du trou. L’ambition de Vermeer de Daniel Arasse est un livre merveilleux, qui participera lui à une autre désintoxication, la deuxième.

Celle-ci est temporelle. Il s’agira d’établir un nouveau rapport au temps. On connaît de Vermeer trente-quatre toiles, il en a sans doute produit le double, disons qu’il peignait trois toiles par an, cent jours pour une toile de petit format. La lenteur. Nouveau rapport distendu au temps. Acceptation de plages de temps sans activité. L’ami que je rejoins en Italie dans les Pouilles est très radical pour ça. Il passe un mois dans une maison à Salento, au milieu des champs d’oliviers et de nulle part, et pendant ce mois, il ne sort pas de chez lui. Genre pas une fois. Il s’ancre. Se fixe. Approfondit un territoire muré. Cette interminable plage de temps, il l’apprivoise, l’accepte. A l’heure du bilan, à la fin d’une journée, il peut arriver qu’il ait plongé une fois dans la piscine et lu deux ou trois lignes d’un livre.

Je ne pourrais pas en faire autant, j’ai besoin d’activité physique et intellectuelle (lecture, écriture). Mais : en temps normal le temps me gère ; mon agenda se remplit presque tout seul et s’impose à moi, au gré de réunions professionnelles, de rendez-vous à l’école, de tâches administratives, de corvées bureaucratiques, de déclarations des impôts, de réservation des vacances, de voyages obligatoires, de diverses mondanités, etc. Je ne suis pour ainsi dire – nous ne sommes en général – à l’origine que d’une minorité de ces activités. Paradoxalement, plus on rejoint les sommets plus le temps échappe à notre contrôle. Le président de la république ou le PDG d’une société du CAC 40 sont le moins en maîtrise de leur temps, son emploi leur est dicté par le bas. Ces gens soi-disant de pouvoir sont en réalité des esclaves par excellence, ils n’ont absolument aucun pouvoir (à part celui d’anecdotiquement recadrer leurs subalternes, qui pourtant, en réalité, décident de tout : il leur suffit de comprendre le mode de décision du chef pour le canaliser à leurs propres fins).

Donc : en temps normal, le temps me gère, en vacances, je gère le temps. Je décide de mon rituel. L’agenda est vide, à moi de le remplir.

A Specchia, un tout petit village au centre-ville baroque perdu au milieu des champs, j’observerai les vieux alignés sur leurs bancs (on avait tellement emmerdé le pauvre Hamon sur le sujet, mais dans ces villages en Italie, les hommes et les femmes sont séparés, leurs assemblées ne se mélangent pas, mais c’est pittoresque parce qu’ils ne sont pas musulmans). Ces vieux ont un rapport précieux au temps. Ils peuvent rester des heures sur leur banc à ne rien faire, mais strictement rien, ils ne boivent pas, ne mangent pas, discutent à peine. Ils observent. Ils observent certes, et encore, paresseusement, les passants, les rares touristes qui comme nous promènent leur incongruité au milieu des traditions aux allures millénaires, mais surtout, ils observent le temps. Son passage. Ils sont capables de le percevoir, comme quelque chose de matériel, d’incarné, comme un spectacle. En somme, il leur suffit de se concentrer pour assister au spectacle du temps qui passe.

La mention de Hamon paraît saugrenue ici et elle l’est, car la troisième désintoxication concerne ce que l’on peut appeler l’actualité. A deux heures de Paris, les Pouilles sont coupées du monde. Sauf à espionner le site de quelque journal français ou international – et je ne le ferai pas – on peut être assuré d’une totale autarcie, comme dans un roman de Gracq ou de Buzzati. Nous louerons une maison, une ancienne ferme, ce que les Italiens appellent un casino (qui a différentes acceptations, dont celui de bordel, dont il ne s’agira pas ici), une maison de vacances, une gentilhommière, un lodge pour la chasse. Donc pas de New York Times dans le lobby. Pas de signal téléphonique. Avec un peu de chance, le Wi-Fi tombera en panne (en effet, il tombera en panne).

C’est la désintoxication la plus réalisable, la plus accomplie. C’est à travers elle que l’on s’aperçoit du bruit extrêmement nocif qui rythme nos vies, le bruit des news. Non seulement ce bruit est en soi, par son contenu, anxiogène, mais il est pur bruit, dans le sens physique du terme (en sciences physique, le bruit est un signal inutile qui se superpose au signal utile, d’où un rapport très utilisé, S/N, signal to noise ratio qu’il s’agit toujours de maximiser en traitement du signal). Dans le flux des news, aucune nouvelle n’a de sens, toute nouvelle disparaît aussitôt. Mis à part quelques événements fondamentaux, que l’on appelle des cygnes noirs – le 11 septembre, la crise de 2007, peut-être l’élection de Trump dans le monde occidental des dernières années – aucun autre événement n’a le moindre intérêt. Sur quinze ans, quatre ou cinq événements ayant un impact. Or le bruit qui nous submerge, c’est des centaines d’événements quotidiens qui par un moyen ou un autre nous parviennent parmi des milliers qui sont reportés. L’environnement parisien est particulièrement bruyant avec toute une galerie de personnages sans intérêt dont on suit, de gré ou de force, les tribulations (politiques, stars, etc.), des micro-événements sans intérêt magnifiés ad nauseam (exemple type, mariage pour tous, aucun intérêt, aucun impact sur nos vies, cependant un corpus monstrueux de news et de commentaires), des commentateurs par dizaines particulièrement bruyants et des thématiques rabâchées, usées jusqu’à la corde, déclinées à l’infini (exemples : l’islam, le capitalisme, le terrorisme, la globalisation…). A cela, il faut ajouter le bruit des « amis » sur les réseaux sociaux, le flux de leurs news encore plus insignifiants, allant du bébé qui a roté, au chien qui s’est ébroué, au couple qui a visité je ne sais quel monument, au coucher de soleil (les réseaux sociaux sont la poubelle mondiale des couchers de soleil). Se libérer de tout cela, c’est au programme des vacances et c’est extrêmement bénéfique. Il faudra lire Vermeer représentant disons pompeusement de l’art éternel, et certainement pas Despentes qui est le sous-produit de ce « bruit pur », dont je comprends tout à coup, en approfondissant cette thématique du bruit, pourquoi elle est anxiogène, en tant que mutation du bruit en « littérature ». Vermeer est particulièrement précieux : bien qu’ancré dans le Siècle d’Or, il est hors temps. Sauf pour des spécialistes, le Siècle d’Or hollandais n’est pas présent à nous, il reste en soi abstrait. Et sauf à connaître – on restreint encore le cercle – la peinture de genre de l’époque, la sienne est éternelle. Il aboutit à une sorte de paix éternisée, par un processus de simplification – que Daniel Arasse décrit très bien, la transition vers cette simplicité se faisant avec La leçon de musique, dont l’exégèse dans le livre d’Arasse est une pure merveille – avec in fine un seul décor : un intérieur baigné de lumière latérale.

Le quatrième des cinq volets du programme de désintoxication est pécuniaire. S’affranchir de l’argent. La méthode est simple et imparable : réserver tout – vols, maison, cuisinière (elle fera aussi les courses) – six mois à l’avance et vivre pendant deux semaines dans un monde utopique duquel les transactions financières ont été bannies. Tout un pan temporel est ainsi libéré, vidé, évacué, rempli d’un air pur.

Le cinquième et dernier volet est esthétique. Se déshabituer de la laideur. Dans nos vies courantes, la laideur est multiforme. Elle est avant tout acoustique. Où que l’on soit, on est assailli de laideur acoustique : musiques, événements au Champ de Mars, voisins qui font la fête, travaux, voitures, motos sur lesquelles des demeurés accélèrent, camions de livraison brinquebalants, bruits étranges non identifiés, avions dans le ciel… La liste de tout ce qu’on peut éliminer dans les Pouilles est interminable. On se retrouve seul à seul en présence d’un répertoire acoustique purement naturel : le vent dans les arbres, les oiseaux, les insectes, et quelques bruits humains (des éclats de voix ou de rire)… La laideur est aussi, évidemment, visuelle. Ferme simple du XVIème siècle, champs d’oliviers à perte de vue surplombés de pins parasols hautains et solitaires : les risques de faute de goût sont infimes. Dans les villages environnants, l’harmonie architecturale est telle que l’on pardonne les quelques incrustations de laideur, c’est-à-dire tout ce qui est récent. Par définition, la beauté est ce qui survit au temps, ce qui est récent n’a survécu à rien.

En synthèse, ces désintoxications sont différentes formes de libération des autres, du « on » heideggérien (c’est bien ce « on » qui gère notre temps, produit le bruit pur des news, échange avec de l’argent, enlaidit nos vies, etc.), pour se concentrer sur soi, un cercle restreint d’êtres aimés, et le monde. Pas en tant que monde environnant, mais en tant que patrie de l’être. C’est misanthrope comme démarche,  Heidegger vivait à l’année dans une cabane dans la forêt noire. J’ai l’impression que cette libération n’est possible, et peut-être bénéfique, que dans la mesure où elle est, par conception, provisoire. Parce que selon Heidegger (après Pascal), nous avons besoin du « on ». Paradoxalement, nous avons besoin de tout ce dont je prévois de me désintoxiquer. Car sinon, très vite, nous faisons face à notre mortalité. Et l’angoisse est alors insoutenable.

Bucket List

Les vacances sont propices à la formation spontanée de listes de choses à faire. Pas une liste exhaustive, genre il te reste six mois à vivre. Plutôt des projets vaguement saugrenus, qui naissent de rêveries paresseuses, s’inspirent de l’environnement assoupi, de souvenirs, de lectures, de contemplations.

Comme je suis aux Pouilles à l’heure où j’écris, j’aurais très envie de revenir et de faire un tour en voiture de trois semaines, pour tout visiter, découvrir non seulement Lecce, Ostuni et quelques plages, mais la terre de Bari, le Castel del Monte, les bourgs assoupis, les églises rupestres, les champs d’oliviers… Le mois idéal serait septembre, une fois que les touristes seront partis, que la chaleur sera moins insoutenable, que la mer restera chaude, que la lumière rendra les choses nettes et dorées. Projet compliqué : partir trois semaines le mois de la rentrée.

Si j’ai six mois, j’aimerais réaliser un film avec une équipe légère, les moyens économiques de Rohmer et de Hong Sang-soo. Un film d’été, de vacances. Cela pourrait être les vacances d’un couple dans les Pouilles, les fameuses trois semaines en question. Si un road-movie coûterait cher, je pourrais me rabattre sur un huis-clos, dans la maison que nous avons louée, avec six personnages en quête d’histoire. Un séminaire où des individus se réunissent dans une thérapie de groupe sans thérapeute pour trouver un sens à la vie en se promenant et discutant. Une autre idée serait celle d’un personnage qui invite six autres à fêter quelque chose  dans cette maison, mais ne vient jamais. Il annonce sa venue, mais n’arrive jamais. Les six personnages ne se connaissent pas, ils connaissent l’hôte absent mais finissent par se découvrir à travers le portait que ce dernier a fait de chacun d’eux. Une alternative, ce serait à Beyrouth, avec main-d’œuvre locale moins chère. L’histoire d’une jeune américaine de vingt ans qui visite le Liban après avoir appris qu’une arrière-grand-mère libanaise est morte dans un village perdu, comme le Hermel qui a des airs de Pouilles dans la vallée de la Bekaa. Ses grands-parents ont émigré, elle est née aux Etats-Unis, elle est purement américaine. Son voyage est un retour à d’hypothétiques sources. On accompagnera la fille dans son périple, in vivo, en improvisation permanente. Elle louera un petit appartement dans le quartier de Mar Mikhael, se fera des amis libanais, couchera avec des garçons, se rendra au village pour les funérailles, nagera dans la mer, envisagera de s’établir dans ce pays, mais finira par rentrer et écrira un livre tiré de son expérience.

Si j’ai un an, j’aimerais créer un concept de librairie / café dont j’ai vu un exemple à Lecce (la Feltrinelli, près du théâtre romain). Il y aura des livres, des magazines, du bon café, des sièges confortables, on pourra y passer des heures. Un espace important sera consacré aux livres pour enfants avec des ateliers, des lectures par des acteurs, des cours d’astronomie, de sciences, de cuisine, des concerts. Tout gravitera autour du livre, de l’objet livre, et d’un lieu vécu comme une expérience. Ce serait un concept à contre-courant, à l’heure où toutes les librairies ferment. Je ne sais pas si ça tient la route économiquement parlant (probablement pas), il faudra un espace important, des investissements, mais ça se tente. Plutôt dans l’est parisien, dans un quartier bobo, où tout aujourd’hui gravite autour de la bouffe, de l’alcool et des fringues. Introduire le livre dans cet environnement de paresse intellectuelle et de capitulation consumériste serait presque subversif.

Journée type dans les Pouilles

Réveil vers sept heures, le soleil est déjà haut dans le ciel, je vais courir dans les champs d’oliviers, pénétré par un parfum délicieux, que je ne saurais identifier, que je vais appeler un « parfum de vanille » ; je rejoins la petite ville baroque de Specchia, y achète des cornetti ; regagne la maison dont les vieilles pierres émergent au milieu des champs ; elle est encore assoupie, les enfants dorment ; je fais des longueurs dans la piscine et ressens la fraîcheur glisser soyeusement sur mon corps chauffé par l’effort ; je sèche au soleil allongé sur l’herbe ; nous prenons le petit déjeuner sous les glycines ; je monte ensuite sur la terrasse et fais de l’exercice en écoutant France Culture avec vue sur la campagne odorante ; les enfants lisent ou nagent ; les oiseaux font des allers-retours affolés de et vers le magnolia qui trône, majestueux, au milieu du jardin ; discussions avec la cuisinière et la femme de ménage (par exemple aujourd’hui, nous avons parlé de Pasolini car nous venons de rentrer de Matera où il avait tourné L’évangile selon Mathieu) ; parfois, je fais un aller-retour à Specchia pour déguster une boisson du cru appelé « capuccino », qui n’a rien à voir avec la boisson du même nom à Paris, l’Italienne étant une mousse onctueuse de lait frais d’une légèreté divine, comme un nuage dans la bouche ; nous déjeunons al fresco et dégustons des recettes locales avec des produits locaux dont émane un parfum puissant d’huile d’olive dorée (et non verte) ; je lis ou écris dans une cour intérieure ; les enfants dessinent ou discutent quelque part, dans des ateliers de travail improvisés, jonchés de papiers, de crayons, de livres ; vers cinq heures nous allons boire un café ou acheter des figues à Specchia ; puis c’est l’heure de l’apéritif en célébration de la lumière singulière du couchant qui dore les oliviers ; après le dîner, nous nous couchons sur l’herbe pour contempler le ciel dans la noirceur de la campagne à l’affût d’étoiles filantes autour de la nuit de San Lorenzo ; ou alors nous faisons le tour du jardin clôturé le long d’allées ombragées par la vigne grimpante, comme des moines récitant des litanies et discutant du sens de la vie, de comment changer le monde et du goût de l’Amaro glacé ; de temps en temps, nous décidons d’explorer quelque ville fantasmatique surgie d’un passé composite ou, au choix, d’un imaginaire baroque, pour retrouver à la fin de l’excursion le goût renouvelé de la réclusion.

Matera est la plus fantasmatique de ces villes. Elle a été évacuée dans les années soixante et soixante-dix à cause de son insalubrité et c’est à ce moment que Pasolini y a filmé L’évangile, y retrouvant quelque chose de la Palestine de Jésus. Les sassi, ces vallées construites dans la roche deviennent alors des no go zones où errent les chiens sauvages et les junkies. Puis le lieu est classé au patrimoine mondial de l’humanité, capitale de culture européenne, et connaît une nouvelle invasion, la plus redoutable de toutes, celle des touristes américains ayant vu le film sur la passion du christ que Gibson y a tourné et celle des Chinois qui suivent l’exemple américain. Heureusement, pour l’instant, les touristes se concentrent sur une seule rue autour de la cathédrale. Il suffit de s’en écarter et de plonger dans les sassi pour les semer et découvrir la superposition des temps et la sédimentation des architectures normandes (invasion du douzième siècle), romane (la cathédrale de l’extérieur), baroque (l’intérieur de la cathédrale) et rupestre, des fresques délavés de saints se révélant sur les parois des grottes, lieux confidentiels et désespérés de dévotion ascétique.

Lecce est également inquiétante, surtout entre treize heures et dix-sept heures, heures auxquelles les rues sont désertes, comme dans une cité en quarantaine, frappée par la peste. L’exubérance décorative blonde, du rococo à un baroque plus sobre, a quelque chose de monstrueusement too much, de monstrueusement over the top. Il y a une sorte de mauvais goût jouissif italien, très antifrançais (la France a toujours refusé le baroque, qu’ils ont appelé « classique »), qui innerve l’art et envoie ses pulsations à travers le temps (par exemple, dans les films de Coppola, dont la famille est originaire de Matera).

A travers la campagne et les villes, dans tous ces lieux dorés, on retrouve un même motif, un même élément fondamental du décor. Cet élément fondamental c’est le mur. Vieillis par le temps et séchés par le soleil, les murs deviennent des œuvres d’art anonymes, mosaïques de peinture décatie, de pierre exposée, de végétation sauvage, de temps sédimentés, parcourus de lézards véloces, hantés d’ombres fugaces et éclairés par la trajectoire du soleil.

Notes d’été (autour du Champ de Mars)

Séries d’été

Après mon jogging au Champ de Mars, samedi, je lis le journal au Tourville, place de l’école militaire, en buvant un thé vert. C’est mon kif ; il me coûte 6 euros 50. C’est beaucoup pour un thé (même Mariage Frères), mais pas grand-chose en termes de value for money. Je ne suis pas sûr qu’une virée en mer sur un yatch de milliardaires fiers d’eux-mêmes et de leur vaisseau procurerait même une infime partie de ce kif finalement très économique.

Chaque année, les journaux français publient des séries sur des sujets très variés, parfois saugrenus, par exemple cette année dans Le Monde une série sur la France vue par des journalistes étrangers. Un Suédois décrit la France à travers son expérience de la piscine municipale du dix-huitième arrondissement.

Ces séries opèrent comme un compte à rebours avant la fin de l’été. Or, elles sont publiées trop tôt. Mi-juillet nous en sommes à 3/6 ou 4/6, comme si l’été touchait déjà à sa fin. Elles donnent envie de retenir le temps. Ou de chialer à la perspective du raccourcissement, largement entamé, des jours.

Jupiter

Je serais curieux de connaître l’inventeur de cette formule, « Macron, le pouvoir jupitérien ». Cela m’étonnera toujours, le sort viral d’expressions reprises ad nauseam par tout le monde. J’ai entendu des traders y avoir recours pour expliquer des tendances macro-économiques, des philosophes en faire l’exégèse à la lumière de Nietzsche, et ce matin dans le journal du Tourville une sorte de sexologue l’évoquer par je ne sais quels détours. Je me mets dans la peau du mec qui a créé le concept – il y a bien une personne qui en premier a prononcé le nom de Zeus –, il doit être fier de son coup.

Vernon Subutex

Facile à lire sans être explicitement nul, sériel, donc potentiellement addictif, ce roman se prête théoriquement aux vacances. Je fourre la collection J’ai Lu dans mes sacs à dos pour tuer le temps des périples, des attentes, des transits, pour m’occuper dans les chiottes. Là, je décide de m’y replonger sur un banc du Champ de Mars, à l’ombre de la statue dite des francs-maçons que Mitterrand aurait érigé en leur honneur.

J’ai du mal à avancer dans sa lecture toutefois. Je n’ai pas encore dépassé la page 100 de l’opus 1. C’est juste que ce bouquin, il est quand même anxiogène. Houellebecq, ce n’est pas non plus la joie existentielle dans ce qu’elle a de plus glorifiée ; pour autant, je lis ses romans d’un trait. Par ailleurs, la littérature et le cinéma de la dépression me sont non seulement tout à fait supportables mais vont parfois, par une sorte de contraste cathartique, jusqu’à provoquer en moi une véritable joie. Chez Houellebecq, on est au fin fond du trou de ce que l’Occident a de plus sinistre, en gros, vivre dans un F2 de merde, bouffer des plats cuisinés de merde, regarder une télé de merde, faire un travail de merde, et s’évader de tout cela en se tapant des putes ou s’offrant des vacances de merde dans des lieux de déportation saisonnière de merde. Malgré tout, il y a chez lui de l’espoir, et l’espoir c’est tout simplement l’amour. A tous les coups, une héroïne débarque qui va redonner goût à l’existence en taillant de généreuses pipes au héros dont la vie est une suite d’expériences auxquelles on peut alternativement accoler les épithètes de « glauque » ou de « sinistre ».

Chez Despentes, il n’y a pas d’espoir. En tout cas pas jusqu’à la page 63. C’est d’une monotonie étouffante. Tout est pourri, mesquin, mensonger, corrompu par le fric. Seules, vieilles dès quarante ans, rêvant de bons coups extrêmement hypothétiques, les femmes ont des vies de merde. Les hommes ne valent guère mieux. Tous ratés, quelle que soit leur supposée réussite, veules, cons, cyniques, plus ou moins fachos : tout les exaspère. La société va mal, les disquaires ferment, l’industrie de la musique souffre avec le streaming, l’industrie du porno souffre avec YouTube, la faute aux autres, tous cons. En arrière-plan, le rock comme une sorte de transcendance dans l’immanence de merde fonctionne moyen. Contrairement aux pipes, le rock c’est difficilement descriptible. A part donner des noms de chansons et de chanteurs pour créer une sorte d’entre-soi, à part portraiturer une constellation d’archétypes qui épatent – la star, le producteur, le transsexuel, la star du porno – y a pas grand-chose à sauver en termes métaphoriques et stylistiques. Et puis t’as pas non plus la transcendance par le présent ou par l’instant, à la Kierkegaard quoi.

Chez Houellebecq, le mec peut être vraiment mal, ça ne l’empêchera pas de se rendre, un instant, disponible à la beauté d’un ciel ou d’un soleil. Il peut être bloqué dans un bouchon sur une autoroute, mais cependant être attentif à la succession de collines qui se fondent dans le rougeoiement d’un quelconque horizon. Chez Despentes, il n’y pas de ciel, il n’y a pas de soleil, il n’y pas d’horizon. Le cosmos est absent du coup. Les personnages – c’est une longue lignée de portraits archétypaux de connards – sont en apesanteur dans une sorte de vide décoré par les accessoires de l’échec. Bizarrement, Houellebecq ne hait pas l’humanité. T’as de beaux portraits de femmes mais aussi d’hommes, comme les flics de La carte et le territoire par exemple. Despentes, c’est la haine de l’humain. A part quelques puissants qui toujours fascinent le raté, nous sommes tous, à divers titres, des merdes. Au début, c’est assez drôle, il y a un sens de la formule acrimonieuse. Vite ça devient soûlant. Surtout, quand on est bercé par les chants d’oiseaux du Champ de Mars et la joie avinée des clochards avachis sur l’herbe. Pourtant, la presse est unanime et loue une « radiographie de la société française ». Si c’est vrai, c’est flippant. Il paraît que le 2 est « lumineux ». Vaut mieux que je trimballe le 2.

Piscine de Trouville

L’article du Suédois sur la piscine municipale comme une sorte de micro-territoire de la francité, de territoire échantillon, me fait penser au centre nautique de Trouville.

Campons le décor : l’endroit est paradisiaque par beau temps (à se flinguer sous un ciel gris, mais il faisait beau cet après-midi de juillet). Un mur sépare la piscine d’une plage de sable et le front de mer mouvant sous l’effet des marées est du plus bel effet. Au milieu de ce décor, dans une ville riche, t’as cet autre décor étonnant, celui d’une piscine désuète, difficile à situer dans le temps. Chose très française – le journaliste suédois le notait à juste titre –, dans cette piscine qui fait pays de l’est en plein boom du soviétisme, tel un vestige du temps passé, une fresque murale délavée dont on devine toujours le motif, des chanteurs de jazz, dresse le portrait naïf d’une certaine joie de vivre. Tu peux te dire pas besoin d’une fresque, le décor est beau en soi, c’est pléonastique, mais la démarche consiste à obstruer le décor naturel grâce à une construction communiste et, pour en quelque sorte se racheter esthétiquement, à peindre une fresque. Si l’on relève la présence totalement superfétatoire d’une fresque, on note aussi l’absence de transats, il faut s’allonger par terre, « bah oui c’est comme ça ». Les transats existent bien, mais ils sont fermés à clé et la clé est en possession du bar, lequel bar, propriété de l’hôtel, est fermé. Pourquoi le bar, où végètent penauds des sacs de chips et de vieux Twix périmés est-il fermé par une belle après-midi de juillet, nul ne le saura jamais, manque de personnel, absence de main-d’œuvre rentable, sens étrange des priorités. En même temps, t’as trois maîtres-nageurs en poste qui glandent, vapotent, papotent, dans l’attente d’une noyade hypothétique qui tarde à venir.

Les vestiaires sont un autre voyage dans le temps. Pour y accéder il faut franchir un obstacle redoutable, l’immonde bassin d’eau sale où il s’agit de barboter ses pieds, soi-disant par mesure d’hygiène, selon l’hypothèse douteuse que barboter des pieds sales dans une eau immonde nettoie lesdits pieds par une sorte de double négativité purificatrice. C’est une des pires inventions humaines que je contourne tant bien que mal. Elle est réglementaire. J’aime toujours penser au type, c’est-à-dire celui qui a inventé ce concept un jour. Ce jour-là, en se rendant à son boulot, il s’est dit, ce matin, je vais imposer dans toutes les piscines de France un immonde bassin à pieds sales.

Je ne sais pas si c’est le syndrome de Stockholm, mais il se dégage un étrange charme de cette piscine, celui d’un lieu de vacances égaré dans le temps, sorti d’un film français des années soixante-dix ou mieux, soustrait à la temporalité, emprisonné dans un éternel passé, dans un territoire protégé par des bassins immondes où se perpétue le concept théorique de piscine.

Le silence

Le mois de juillet 2017 restera dans ma mémoire comme celui d’une parenthèse bénie.

Le Champ de Mars est un parc classé au patrimoine mondial de l’Unesco. C’est, administrativement parlant, légalement parlant, un espace vert. Il s’étend de la tour Eiffel à l’école militaire. Depuis son élection à la Mairie de Paris, Madame Hidalgo a décidé de le transformer en parc évènementiel, décrétant que : « Paris est une fête ». Plus de 200 jours par an, le parc est le théâtre de tout ce que l’imagination humaine est capable de produire en matière de fêtes à neuneus, d’événements foireux et de grands messes commerciales, allant – c’est véridique, je ne fais pas d’ironie – d’une fête tatare d’une semaine en langue russe (nécessitant la fermeture d’une moitié du parc pendant un mois), à la convention annuelle des Loubavitchs, à une course Haribo, à un marché de noël infesté de rats et de corbeaux. Toutes ces fêtes ont en commun une programmation musicale de merde, de la bouffe de merde et un abondant déversement de détritus, tant et si bien que certains s’inquiètent du retour de la peste à Paris à cause des rats et des corbeaux qui les déchiquettent. Un grand bénéficiaire de tout cela est la société Loxam, intervenant quasi-exclusif pour la construction et la destruction des structures métalliques qui occupent en permanence le Champ.

Or je ne sais par quel miracle, par quel oubli, grâce aux vacances de quel préposé sadique ou demeuré ou corrompu aux événements de la mairie, le mois de juillet, après le 14, a été oublié. C’est avec un plaisir confinant à l’extase que j’ai pu goûter pendant presque trois semaines à cette chose merveilleuse, rare, bouleversante qu’on appelle le silence. Je me réveillais tôt les matins pour aller courir et m’en imprégner, écouter le bruit révélé de mes pas, la rumeur lointaine de la ville qui se réveille, les frottements des corps des marcheurs et des coureurs. J’ai découvert, nouvelles, libérées, épuisées mais contentes de cette pause, de cette halte dans l’entreprise de destruction et de conquête du laid dont la mairie est la grande ordonnatrice, les putains d’allées du Champ de Mars.

Un matin, j’en faisais le tour, j’avais couru fou de bonheur sur la place pour une fois déserte devant l’école militaire, sous la statue protectrice de Joffre soudain glorieux avec son épée, devant la fontaine depuis longtemps asséchée, je m’étais engagé dans l’allée pour regagner la tour, quand j’ai surpris, non obstruée par des camions, des barrières, des échafaudages, des groupes électrogènes polluant les environs 24/7 et perçant les poumons des promeneurs, la perspective de l’allée et son abondante voûte végétale. Pour célébrer cette découverte, des oiseaux se mirent à chanter. J’ai croisé les agents de la propreté, formant leur petite assemblée du matin, comme un groupe de philosophes délibérant sur la vie dans la confidence de l’aube. J’ai rêvé que la gestion du parc leur était désormais confiée. J’ai vu dans cette assemblée studieuse un comité de conservateurs du lieu. Hélas, ce n’est pas à des gens biens comme eux que l’on confie cette tâche, mais à des incompétents arrogants, autoritaires et imbus d’eux-mêmes, qui passent leur temps dans des bureaux et organisent des fêtes tatares en langue russe fermées au public.

La ville

J’ai une idée de série télé qui s’intitulerait La Ville.

Ce serait l’histoire d’une grande capitale européenne dont la maire est autocrate. Je veux y faire un examen précis des mécanismes de l’autocratie (en tant que pouvoir politique sans contrôle ni partage, qui trouve en lui-même sa propre légitimité) opérant au cœur de la démocratie. J’analyserai la manière dont une maire, démocratiquement élue, se révèle autocratique une fois élue et les rapports entre la mairie et les intérêts capitalistiques des sociétés immobilières. Actionnaires des médias, celles-ci limiteraient la liberté d’expression et renforceraient le pouvoir autocratique dans un cercle vicieux sans cesse renouvelé. Il s’agira d’une triple autocratie : bureaucratique, idéologique et capitalistique.

La série décrira la communication permanente qui fait office de politique. Par exemple, il ne s’agit pas de rendre l’air de la ville plus respirable mais de communiquer qu’il l’est – alors qu’il ne l’est pas. Si les habitants de la ville se plaignent de sa saleté, de la prolifération des rats, la réponse de la ville sera une campagne de communication : « la ville est propre ». Si la circulation est monstrueuse, il suffira de communiquer qu’elle est fluide. Une campagne d’affichage, ça résout les problèmes, ça les efface. Pour montrer les efforts en faveur de la voiture électrique, au lieu de bâtir une infrastructure de recharge électrique, la ville organise une course de voitures médiatisée et extrêmement polluante avec des tonnes de béton transportés par des dizaines de camions crachant du diesel. La série dévoilera ainsi la similarité des procédés avec les régimes tyranniques, où la popularité du tyran est décrétée, la vérité centralement communiquée.

Les protagonistes seront la maire et son équipe, avec la dualité narrative classique vie privée, vie publique, les rapports louches avec l’argent, la corruption insidieuse, et la schizophrénie des fonctionnaires, certains travaillant à la mairie le jour, et participant à des manifestations d’extrême-gauche la nuit. Face à la maire, des mouvements contestataires apparaissent mais leurs structures sont eux-mêmes viciées par des luttes politiques et des positions dogmatiques, mettant en exergue la complexité du fonctionnement démocratique et l’abus qu’intrinsèquement le pouvoir sans contre-pouvoir – la maire en question n’en a aucun – produit. Esclave de son chef, l’équipe de la maire travaille beaucoup. Pour s’en évader, ils utilisent leurs frais de bouche pour s’adonner au sexe dans tout ce que la ville compte de bordels. Ce sont les seuls endroits où ils se mélangent à leurs administrés, laissant disparaître les classes et les fusionnant dans des orgies que la série décrira avec réalisme. Ça c’est pour la toile de fond. Quant à l’intrigue, on l’aura sans doute devinée.

Les rats remontent à la surface. La ville se réveille avec des tas de rats morts dans ses rues. Puis les premiers cas humains apparaissent. Bientôt la rumeur se répand. La ville est touchée par la peste. (J’aime le contraste entre la modernité d’une métropole en 2017 et l’antiquité de la maladie, c’est réaliste, des médecins vous diront que c’est possible aujourd’hui). La maire décide de lancer une campagne de communication : « Pas la peine, ce n’est pas la peste » avec des habitants hilares buvant un Spritz. Mais la réalité prend rapidement le dessus. Pour contenir la progression de l’épidémie, la mairie ferme les parcs de la ville et les cerne de bâches opaques pour cacher les montagnes de rats. Les événements sont annulés les uns après les autres. Les médecins luttent contre l’épidémie qui a pris des formes génétiquement modifiées difficiles à combattre avec les vaccins traditionnels. Autour des principaux parcs de la ville, les beaux quartiers sont les plus touchés. Les habitants les fuient, laissant derrière eux des grands appartements vides. Des armées de migrants affluent, fuyant les camps de rétention et envahissant les appartements désertés. La police refuse de les déloger car les quartiers sont en quarantaine. Les migrants luttent contre la peste. Des médecins syriens soignent les malades. Des phalanges d’extrême-droite lancent des opérations d’extermination dans ce qui prend des airs de guerre civile.

L’épidémie finit par régresser grâce aux efforts des médecins et des hôpitaux. La maire s’attribue la victoire dans une campagne de communication : « La peste vaincue, merci Madame la maire ! ». Les parcs sont nettoyés ; un grand programme d’investissement est voté pour les réhabiliter ; la police effectue des descentes pour déloger les migrants dans la violence et les regrouper dans des camps de concentration avant de les envoyer en Lybie ou au Soudan ; les bourgeois regagnent leurs appartements ; un nouvel événement sponsorisé par Coca-Cola est organisé ; enfin bref la vie reprend.

Une réunion clandestine

C’était en juin, juste avant le premier tour des élections législatives. Les amis du Champ de Mars se réunissaient dans un grand hôtel du quartier pour écouter une candidate (NKM) sur son programme de protection du parc et la manière dont il faut lutter contre la politique de sa destruction entreprise par la maire. La candidate explique en des termes simples et censés démythifier la chose, le fonctionnement démocratique, le caractère autoritaire de la maire et les pouvoirs dont elle dispose avec les écolos (qui n’ont d’écolos que le nom, ce sont juste des politiques qui ont choisi parmi les différentes options celle-ci pour se faire élire, aucune espèce d’intérêt pour les espaces verts en tout cas) et les communistes, qu’elle appelle les cocos (je ne savais pas qu’on utilisait toujours ce terme, ça fait film comique des années soixante-dix). NKM a beau lutter, ça ne sert à rien, puisque tout peut passer en conseil de Paris, sauf à faire une alliance UMP-coco, ce qui peut arriver quand ce qu’ « elle » propose est trop caricaturalement déconnant. Elle confirme que la maire n’est sensible qu’à deux choses : sa communication et les mouvements d’opinion. Toutefois, elle contrôle la plupart des média soit en tant qu’annonceur ou pourvoyeuse d’infos, soit par des liens avec les actionnaires et les sociétés immobilières de la ville. Seul le Parisien est semble-t-il relativement libre. Le JDD pas la peine.

On parle de la prolifération des rats. Le problème se pose partout paraît-il et il est encore plus grave dans le square de la tour Saint-Jacques où leur surpopulation atteint des niveaux inquiétants. La mairie a décidé de fermer une partie du site avec des palissades en bambous pour éviter les retombées médiatiques. NKM recommande de choisir un autre angle d’attaque, pas les rats.

Dans le sous-sol de cet hôtel, il y a un côté mouvement contestataire clandestin que je trouve surprenant, vaguement rivettien. Le Champ de Mars me tient à cœur, mais au fond même si « elle » transformait le parc en centre commercial, ce serait triste mais guère plus. J’extrapole à des causes plus graves, je considère la somme des enjeux petits et grands qui font un pays, et me rends compte de la difficulté du fonctionnement démocratique, du déséquilibre fondamental des pouvoirs. Une mairie peut devenir plus autocratique qu’un président, car au niveau de la présidence de la république, les réformes sont telles qu’elles touchent des centaines de milliers de Français qui peuvent descendre dans la rue. Une mairie prend des décisions qui passent sous l’écran radar, touchent, vraiment, une petite partie de la population, avec un risque moindre de « mouvements d’opinion ».

Une escale

Entre la fraîcheur pluvieuse de la Normandie et la chaleur torride des Pouilles, nous avons fait escale le temps d’une après-midi à Paris. Nous avons surpris la ville dans la torpeur grise de ce cher mois d’août, désertée par ses habitants et livrée à des touristes trimballant leur laideur dans les avenues vides.

J’ai croisé à un passage piéton une fille très belle, ou pour être plus précis, étrangement belle. Elle portait une robe noire, courte mais pas trop, des talons noirs, hauts mais pas trop, elle avait un visage racé, quelque chose d’une héroïne de roman, d’une étrangère dans la population uniforme du Champ de Mars de gens très laids et très mal habillés. Un court instant, son regard a croisé le mien pour aussitôt s’en détourner.

Vers dix-neuf heures, après une après-midi chargée, je sors au parc pour un jogging. Sur l’allée côté Suffren, j’aperçois une voiture de police qui avance vers moi à faible allure. Je ne peux m’empêcher de noter l’intérêt cinématographique de la scène : le chemin en terre ; les arbres ; la voûte végétale ; et au milieu les couleurs criardes de la Renault Scénic.

Un type promenant un caniche s’arrête près des flics et leur parle, leur désigne un endroit dans les bosquets, semble décrire quelque chose, sans doute dénonce-t-il des vendeurs à la sauvette ou des Roms. Je les dépasse pour un nouveau tour du champ.

Il fait lourd ce jour-là, à Paris. Le ciel est gris, la soirée n’appartient à aucune saison, empruntant à l’été sa chaleur moite, à l’automne ou l’hiver sa lumière triste, au printemps son atmosphère orageuse. Je dépasse encore une fois la voiture de police, garée, vide, sur le côté.

Je continue mes tours au champ en élaborant dans ma tête le programme des vacances. La file devant l’entrée de la tour Eiffel est longue. Dans la ville désertée, elle donne l’impression de la dernière chose qui reste après la fin du monde, le dernier espoir de survivants qui viennent pointer ici, hagards, la mine sombre, à la recherche d’une réponse.

J’aperçois cette fois des silhouettes autour de la voiture de police. Un policier avec une arme automatique, un autre qui surgit des bosquets muni d’un fusil de sniper en compagnie d’une fille. Ils éloignent deux trois curieux qui lancent des regards insistants. La fille est de profil, je ne pense pas qu’elle me voie. Quand on lui met les menottes, elle esquisse un sourire où je pense déceler de l’ironie. Je reconnais celle que j’ai croisée quelques heures plus tôt.

Je consacre mon dernier tour aux conjectures. Qui est-elle ? Une terroriste (policiers surarmés, tendus) ? Ou tout simplement  une pute ? Auquel cas pourquoi cette mobilisation policière, je crois que la prostitution a finalement été interdite en France, tout ce que je me rappelle ce sont des débats sans fin à ce sujet, mais même si c’était vrai, cela justifie-t-il des armes de ce calibre ? Quand je croise des putes rue de Presbourg près du bureau, ou les aperçois de loin dans le bois, elles sont reconnaissables ; moches, mal habillées, grossièrement fardées, « elles font pute ». Cette fille non. Non seulement belle, mais étrangement belle, pas belle genre chair fraîche d’Europe de l’Est, beauté romanesque, remarquable. Rock, inquiétante, sexy mais pas vulgaire, elle ne ferait pas fausse note dans une soirée parisienne branchée, en égérie de salons où se retrouvent des cultureux du cru. Que fait-elle dans des bosquets, dénoncée par un type qui promène un caniche, chopée par des flics. J’aurais préféré l’hypothèse terroriste. Elle eût été plus romantique. C’est ce type au caniche qui me met le doute toutefois ; comment aurait-il fait pour déjouer un attentat terroriste ? Il est plus vraisemblable qu’il l’ait surprise en train de tailler une pipe entre les arbres.

J’ai l’idée d’un scénario de film ; ça commencerait avec les lignes qui précèdent ; mais dans le film le protagoniste suivrait la voiture de police à scooter (il aurait un scooter), passerait la nuit devant le poste, attendrait la sortie de la fille et la suivrait aux quatre coins de la vieille Europe pour percer son mystère.

Approfondissement et élargissement

Je croise un ami au champ, tôt le matin. Lui promène ses chiens en écoutant les news, je cours en écoutant une série des Chemins de la philosophie sur Bergson. Fin juillet, début août, nous parlons évidemment des vacances à venir. Ils vont en Toscane ; je lui dis combien j’aime la Toscane, il fait la moue ; je lui dis quoi, ce n’est pas loin (d’un point de vue à la fois philosophique et écologique, il déteste aller loin) ; il me dit qu’il pourrait passer ses vacances ici, dans ce quartier, dont nous ne connaissons absolument rien, nous qui pourtant y vivons depuis des années.

Il prône l’approfondissement et le préfère à la découverte superficielle. C’est vrai au fond ; j’ai couru des centaines de fois au Champ de Mars, je ne connais pas les noms des arbres, l’histoire du parc, des immeubles qui l’entourent, des fleurs qui l’agrémentent, des gens que tous les jours je croise. Une multiplicité d’histoires, sous mon nez, dont j’ignore tout, moi qui pourtant va en chercher de nouvelles au bout du monde.