Le cas Capharnaüm

Ce film est une énigme. Je l’ai vu hier, donc bien après sa sortie et l’avalanche de critiques négatives dont il a été la cible à Paris. La salle, pleine, était bouleversée et on n’a pas arrêté d’en parler avec mes amis. A tout le moins, il fait débat. Déjà, la réaction d’un ami cinéaste et cinéphile exigeant m’avait intrigué. Dans le concert des réactions révoltées de son milieu, la sienne était étrangement nuancée. Il notait en particulier le parti-pris courageux de la réalisatrice d’un décor d’une laideur sans concession, son refus d’une joliesse de la misère.

Je ne sais pas si Nadine Labaki a revu le montage après Cannes car j’ai eu du mal à expliquer les raisons de certaines des critiques les plus virulentes. (En fait, après vérification, le film en salles n’a plus rien à voir avec celui de Cannes).

La musique pointée du doigt comme lourdingue, « omniprésente », « insupportable » est bien moins présente (en durée) qu’on ne le dit. De longues plages sans musique suggèrent que le film aurait pu en être entièrement dépourvu, mais je me demande si cela n’aurait pas été une posture esthétisante et paradoxalement artificielle. Le contraste entre le lyrisme de la musique et la rudesse du matériau brut est plutôt réussi.

Beaucoup ont insisté sur l’artificialité du procès d’un « enfant » contre ses parents et la maladresse du procédé de flashback. Si j’étais producteur de ce film, j’aurais probablement viré ces séquences – relativement peu nombreuses du reste. Le film tient parfaitement sans elles ; c’est le seul pan de l’histoire dont le romanesque est artificiel, le registre nécessairement faible par rapport au talent imparable, bien qu’insupportable, du réel. Plus haut, je mets enfant entre guillemets car j’ai découvert en voyant le film que Zain n’était pas un enfant. C’est déjà un adulte. Il travaille, et dans la rue ; il a tenté de commettre un meurtre ; il a fait de la prison, avec des adultes. Zain n’a pas d’âge. Il ne rentre pas dans la catégorie occidentale de l’« enfant ». De ce point de vue, et même si c’est la partie du film qui me plaît le moins, je peux comprendre qu’il se mette à leur niveau et leur intente ce procès.

Enfin, dans le registre des récriminations, le procès en misérabilisme, en « poverty porn » est injuste car la réalité filmée est vraie ; une posture morale n’est pas d’en détourner le regard dans une tartufferie petite-bourgeoise mais d’oser le prolonger jusqu’au dérangement, jusqu’au trouble. Le Parisien petit-bourgeois a du mal à vivre avec cette réalité. Elle le perturbe. Si j’ose une interprétation psychanalytique, je pense qu’il éprouve une sourde culpabilité, dont je ne saurais dire les causes profondes, si ce n’est peut-être, par éducation, un sentiment de responsabilité à l’égard des malheurs du monde et sous leur lumière crue un sentiment d’indécence de la vacuité bourgeoise. Ne pouvant rien faire pour les soulager, la défense du Parisien intellectuel est de contester la véracité des malheurs, et d’accuser non pas le réel, donc lui-même, incapable de le changer, mais le médium qui lui en donne une image.

En fait, avec toute mon exigence cinéphilique, et peut-être par esprit de contradiction, je trouve ce film intéressant et bien supérieur aux précédents de la réalisatrice, notamment le dernier, Et maintenant on va où ?, dont j’avais détesté la teneur fabuliste. Il avait lieu dans un village imaginaire et impossible, qui n’existe pas. Capharnaüm a lieu dans le réel. Je ne connaissais pas l’état des prisons libanaises, l’entassement des bonnes dans leurs cellules, la promiscuité entre enfants et adultes. D’un point de vue strictement documentaire, je sors secoué. J’aime les espaces complexes, labyrinthiques, composites, exigus, très beyrouthins. Elle capte de cette ville, et de ses bas-fonds, une sorte d’âme topographique. Tout cela existe bel et bien et on vit avec, on l’accepte, tranquillement au chaud, en s’extasiant devant des films totalement inconséquents, interchangeables et oubliables comme Le Grand Bain ou En liberté ! devant lesquels la critique est en pâmoison. Mon regard sur le mendiant qui me vend des kleenex dans les rues de Beyrouth, ou sur le bébé dans les bras de ses parents migrants avenue George V à côté de l’hôtel du même nom, change. Le film m’appelle à l’action.

Mais ce que j’aime le plus, c’est la beauté de ses personnages. Je m’attendais à un petit gamin « mignon » tel que la critique parisienne fielleuse l’avait dépeint. Je prends une claque devant ce gosse des rues qui a l’âge de ceux qui autour de moi sont rivés sur leur iPad, leurs devoirs sans intérêt et la liste de noël. Zain, lui, affronte dans la plus violente frontalité la brutalité du monde tout en y provoquant des épiphanies de bonté. Mes moments préférés sont ceux avec le clown arménien, ou les employés égyptiens de la station-service, et la relation avec Rihal, l’Ethiopienne. Le verbe de Zain est sidérant. Sans doute le fait que je parle arabe me permet-il de mieux en apprécier la force, la violence, l’énergie vitale. La force avec laquelle Zain affronte les adultes me bouleverse. La manière dont il les rudoie au point qu’ils n’ont d’autre recours que la violence physique pour tenter de prendre le dessus. La dernière fois que j’ai eu affaire à un tel choc, c’est avec le Jean-Pierre Léaud des Quatre cents coups, voire de manière mineure, mais forte quand même car les images me restent en mémoire, avec le petit garçon maltraité de L’Argent de poche. Le film, c’est avant tout pour moi ce garçon.

L’autre personnage magnifique est celui de Rihal, la « bonne » éthiopienne. Une importante communauté de bonnes vivent au Liban dans des conditions parfois – pas toujours – difficiles, proches de l’esclavagisme. Parmi elles, Rihal. Sa tendresse maternelle m’émeut profondément et il faut savoir gré à Nadine Labaki et de l’avoir découverte, et d’avoir transcendé sa condition de bonne, de l’avoir extraite d’une communauté, de réalités statistiques, d’une catégorie, pour la singulariser, l’individualiser, pour lui faire le plus beau des cadeaux qui soient, celui d’un personnage de fiction.

Pour m’avoir poussé à regarder ce réel, qui est devant moi, et à prolonger mon regard, pour m’avoir permis de rencontrer ces personnages incroyables, je suis reconnaissant à Madame Labaki.

Critique

C’est quoi critique de cinéma, en France en 2018 ? Tentons une catégorisation à grands traits.

La première catégorie est transverse. Trait commun à toutes les castes de critiques, elles pondent des adjectifs qui sont repris quasi-systématiquement maintenant sur les affiches de films. L’effet est assez cocasse car tous les films, tous sans exception, sont (je cite les adjectifs les plus courants) : « splendides », « magnifiques », « sublimes », « renversants », « fascinants », « sidérants », « hilarants » (pour les comédies), « bouleversants », « émouvants », « poignants ». Il est vrai que le magazine qui trouvera « sublime » un navet sera plus Paris-Match, Télé 7 jours (si ça existe toujours) ou RTL, mais il y en aura toujours un pour convoquer cet adjectif hyper-galvaudé à propos de n’importe quelle œuvre. Evidemment, on est loin du sublime kantien quand il s’agit du dernier film français de modèle courant.

Deuxième catégorie, le critique moyen. Travaillant pour un média généraliste (Le Monde, Télérama, Les Inrocks, etc.), c’est avant tout un journaliste, qui aurait pu atterrir dans la rubrique auto ou théâtre, mais qui fait « cinéma ». Certains sont multicartes, comme les VRP représentant plusieurs sociétés.

Je ne suis pas sûr que le critique moyen aime le cinéma. En fait, il peut même donner l’impression de détester ça. Exemple : je suis tombé sur Le Masque et la plume qui regroupe une brochette de critiques moyens. Ce jour-là, ils ont évacué en trois minutes le seul film qu’ils aimaient (Girl), pour se concentrer pendant une heure à la détestation vomitive et nerveuse de dix autres. J’ignore quelle espèce de masochisme idiosyncratique les oblige à faire ça, à subir ce qui semble être une torture. Après tout, c’est peut-être tout bêtement parce que c’est leur métier, leur gagne-pain. En échange de, je ne sais pas moi, trois mille euros par mois, il faut se taper x films, pour en dire deux trois choses dans différents médias, à la chaîne.

En fait, la critique du critique moyen est décorrélée du film lui-même. Elle consiste à accoler des adjectifs ou des métaphores jouissivement négatives et totalement interchangeables : « nul », « nullisime », « copier-coller de films existants », etc. La critique la plus profonde (et récurrente), est : « il n’y a pas de mise en scène ». Il y a forcément une mise en scène. On peut ne pas être réceptif aux choix qu’elle a opérés, mais il faut alors l’expliquer. Trois critiques interchangeables en particulier m’horripilent, qu’elles soient négatives ou positives. L’une, négative, consiste à considérer que « c’est bien trop long », « quand même 2 heures 34 ! ». La maman et la putain fait cinq heures, c’est court. On arguera à juste titre que la longueur perçue de La maman et la putain n’a rien à voir avec celle, disons, d’un Ceylan. Mais cet argument était très utilisé pour le dernier film de Kéchiche par exemple, probablement un chef-d’œuvre. L’argument est utilisé en soi. Une autre critique, positive cette fois, et encore plus détestable en tant qu’archétype de la péquenauderie, c’est la suivante : « j’ai passé un bon moment ». C’est la remarque du plouc par excellence. On ne va pas au cinéma pour « passer un bon moment », enfin si, comme on irait à la pizzeria, mais pas quand on est critique, pas quand on est supposé aimer cela, le cinéma. « Oui, j’ai vu Cris et chuchotements ou Solaris, j’ai passé un bon moment. » « Salò, un super moment, très relaxant, j’étais content de ma soirée. » Il y a un troisième grief dans le catalogue du critique moyen : « on a vu ça cent fois ». Oui maos on a tout vu cent fois, mille fois. Depuis la tragédie grecque, ce sont les mêmes quelques histoires qui reviennent, les mêmes affects qui les irriguent, les mêmes personnages qui les habitent. C’est sans tenir compte de la versatilité folle de la fiction, sa capacité monstrueuse à se regénérer en d’infinies variations.

Sur cette émission radio en particulier, que je prends en exemple illustratif d’un courant critique plus général, deux films auraient mérité plus que ce que le critique moyen peut offrir. Le premier, c’est The House that Jack built. Farandole de formules à l’emporte-pièce : « trop long », jugements ad hominem sur le réalisateur (l’un des critiques, en guise d’analyse filmique, a soutenu que Lars Von Trier avait « peur de l’avion » et qu’il était « bête »), « on a vu ça cent fois » dans ses différentes variantes rhétoriques, et le jugement moral petit-bourgeois à la con (« mais il tue des enfants, c’est affreux »). Nous sommes, en 2018, sous le règne de la petite-bourgeoisie à qui tout fait peur, la mondialisation, l’immigré, le capitaliste, l’élite, et les films. On ne tolère qu’une chose : la moyenne petite-bourgeoise qui se fond docilement dans l’indistinction de sa propre moyenne. De nos jours, Pasolini ne pourrait plus faire Salò ou Porcherie, à côté desquels le Lars Von Trier est fleur bleue.

En fait, on n’a pas vu ça cent fois, on l’a vu zéro fois, qu’on aime ou pas, c’est un objet qui ne ressemble à rien. Je ne dis pas que c’est bien, je note un fait, des films comme ça, on n’en a pas vu, quelles que soient les grilles de lecture éculées que l’on plaque dessus. Comme celle-ci : « LVT a voulu montrer le meurtre en œuvre d’art, on l’a vu cent fois ». Non, c’est factuellement faux. Les meurtres ici sont totalement irréalistes, improbables et non préméditées, non esthétisés. Quelle mère de famille emmènerait ses mômes dans une forêt avec un inconnu jouer avec des fusils de chasse, et pourquoi ? Quel type serait capable de s’en sortir en traînant un cadavre derrière sa voiture, sous les yeux des flics ? Les situations sont grotesques. Ce n’est le meurtre comme œuvre d’art mais comme farce. Une farce improvisée. Le meurtre chez LVT s’invente dans le moment, il est accidentel, une chose entraînant l’autre dans un engrenage qui échappe au contrôle du meurtrier mais dont il utilise l’imprévisibilité pour parachever son entreprise. Même la fin, la descente aux enfers dantesque, est une farce, celle d’une imagerie éculée de l’enfer. Il n’est pas interdit d’établir des liens avec Buñuel, notamment le Fantôme de la liberté où chaque situation est un paradoxe y compris celle du sniper de la tour Montparnasse. J’ai vu 22 juillet sur Netflix, prenons-le comme quasi-documentaire pour un instant. Un fasciste norvégien descend de sang-froid 77 personnes à Oslo le 22 juillet 2011. Avec une simplicité enfantine, aussi irréaliste – sauf que c’est vrai – que celle avec laquelle Jack, ou le terroriste de Buñuel, tuent. C’est horrifique mais totalement grotesque. Le tueur du 22 juillet, c’est un Jack. Le mec a écrit un manifeste de mille pages sur internet sur les immigrés, le suprémacisme occidentale, etc. Même sentiment à la vue du documentaire sur le Bataclan. Les terroristes y sont dépeints comme des « brêles », des « débiles ». Le meurtre du journaliste saoudien en Turquie est horriblement comique, dans la bêtise de sa mise en œuvre. Ce lien entre la farce, le grotesque et l’horreur absolue interroge. Comme si on atteignait dans l’horreur un niveau d’irréalisme, d’invraisemblance dans le tissu même, le tissu le plus tendu, du réel, qu’il est difficile de les combattre, qu’il faut se départir de la rationalité pour le faire.

L’autre film c’est Capharnaüm, totalement éreinté, sur lequel je reviendrai dans un texte à part.

Troisième catégorie, le critique de cinéma spécialisé, avec deux sous-ensembles, Première et Studio d’une part, qui parlent des films comme on parle des voitures ou d’un produit quelconque, dont on analyse les pour et les contre, et Cahiers de cinéma et Positif d’autre part.

Les Cahiers du cinéma en particulier représentent la critique passionnée de cinéma. Ils n’y font pas un métier, voir un film n’est pas une pige, c’est un acte amoureux. C’est le seul magazine qui peut faire une couverture sur le son, ou la lumière, ou la musique, ou la régie. La critique y est amoureuse, positive, les négatives sont reléguées en annexe, dans des notes succinctes où beaucoup de films sont passées sous silence. De nombreux membres de la rédaction finissent pas faire eux-mêmes des films car c’est cela leur passion, parler des films pour en faire, dessiner au creux du commentaire les contours de l’œuvre future. Le critique moyen lui vieillit en critique, continue toute sa vie de faire le tour des piges pour arrondir ses fins de mois, en exploitant un petit fonds de commerces de formules acides et fatiguées.

Je hais les voyages et les explorateurs

S’il y a une chose que je déteste, c’est les mecs comme Lévi-Strauss qui se plaignent de leurs déconvenues de voyageurs. Ces bourgeois qui montent sur leurs grands chevaux au sujet de tracasseries sans importance dont tout le monde se fout.

Comme cette introduction ne l’indique pas, je vais moi-même m’adonner à cet exercice. En effet, je forme l’entreprise de dresser la liste de toutes les choses qui, depuis la préparation de la valise jusqu’au retour à la maison, créent des frictions dans mes dizaines de voyages par an.

Je déteste faire ma valise. J’ai mis des post-it partout, j’ai un catalogue complet et thématisé de checklists sur mon iPhone, j’ai pré-packagé un max de choses, et pourtant j’oublie toujours un truc. Pas deux, pas trois. Un. Le truc qu’il ne fallait pas oublier. Les cartes de visite alors que je me rends à une conférence ou un roadshow. Les lunettes de soleil alors que je me rends dans un pays chaud. Les lunettes de natation alors que je me rends dans un hôtel qui a une piscine. Mes écouteurs alors que j’ai des calls. C’est comme si cette chose, dotée d’une âme, et de dons de divination, savait que j’aurais besoin d’elle et se soustrayait à mon attention, par pure malice.

Le trajet en taxi de la maison à Roissy est un cauchemar. Surtout 2E et 2F, au fin fond de l’aéroport. Mes intestins sont suppliciés. Le rythme effréné de freinage et d’accélération du psychopathe au volant me maintient dans un état permanent de quasi-vomissement qui est pire que le vomissement puisqu’on vit avec le vomissement en gestation, en soi, plus longtemps, sans le plaisir de dégueuler dans la Mercedes et faire en sorte qu’elle pue pour les mois à venir. Je n’ose rien dire au chauffeur. C’est son métier, je n’ai pas le cœur de l’affecter dans ce qui le définit. Et encore, j’ai la chance de prendre des club affaires. Je n’ose même pas imaginer le supplice des clients du « grand réseau » dans des Prius dégueulasses aux banquettes en velours synthétique gris tachetées de graisse ou des Peugeot 307 puant le tabac, pris en charge par un chauffeur raciste et politologue qui analyse la marche du monde.

La France a donné naissance à des dizaines de prix Nobel. L’Ecole Polytechnique et Normale Sup ont formé tant de grands esprits. Mais nul d’entre eux n’a résolu, ou peut-être ne s’est penché sur la résolution du problème du parking minute à Roissy. A l’arrivée, c’est un état de guerre permanent. Une armée de voitures doit se frayer un chemin dans l’espace réduit du parking, l’occasion, à chaque fois, d’invectives, de freinages, de klaxons.

Au contrôle de police, je déteste enlever mes chaussures. Il n’y a qu’en France qu’on vous impose cette humiliation publique pour vous faire payer des années de terrorisme. Il m’insupporte aussi qu’au pire moment, alors que t’as enlevé tes chaussures, que tu as froid aux pieds, on te demande ta carte d’embarquement, alors qu’on vient juste de la contrôler. Une autre spécialité exclusive de Roissy.

Le lounge d’Air France est le théâtre d’une émeute. Rares sont les voyageurs qui n’ont pas accès à l’espace exigu et biscornu de cette cave souterraine. La nourriture y est infecte et énigmatique. On propose des choses bizarres, pas de la vie courante, des salades non encore répertoriées, du rosbeef par exemple, avec des cornichons dessus, c’est assez étrange, des mets iconoclastes dans des plateaux toujours aux trois quart vides, accentuant cette impression de restes, comme les restes d’un ancien repas, les traces de lointaines agapes. Nonobstant, de nombreux voyageurs remplissent leur assiette à ras le bord de ces aliments incongrus aux textures fatiguées, aux formes effilochées et souvent vaguement liquides. C’est comme si la nourriture sécrétait un liquide suspect et stagnant.

L’accès au Wi-Fi est gratuit mais on vous demande votre nom et prénom, pour vous traquer dans vos faits et gestes. Je mets toujours prénom caca, nom pipi et email caca@pipi.com. J’ai une pensée pour le data scientiste qui analyse tout ça et suit le plus sérieusement du monde les mouvements de ce voyageur fréquent qu’est Monsieur Pipi.

L’embarquement donne à chaque fois lieu à la même scène de liesse. Les gens sont convaincus que l’avion va partir sans eux, qu’il faut monter en premier, coûte que coûte. Ils sont persuadés que les places dans l’avion sont limitées, et distribuées sur un mode first come first serve. Le pire, ce sont ceux qui grugent et se font passer pour Sky Priority. En soi, cela ne me gêne pas, je peux comprendre que les êtres aspirent à un tel statut privilégié. J’ai juste du mal à saisir l’enjeu. Tu gruges, tu mets en jeu ta dignité d’être humain, tu prends le risque de te faire réprimander par l’hôtesse, ou d’être pris à partie par un vrai Sky Priority, voire, par le plus redoutable d’entre eux, le Platinum, qui va t’humilier devant tes enfants. Et tout ça pourquoi ? Pour poireauter dix minutes de plus dans l’avion, sous le flux inarrêtable d’une clim glaciale qui diffuse des effluves de mauvaise haleine mise en boîte.

A cause des fameux low cost, cela fait longtemps que quelle que soit la classe, tu te retrouves recroquevillé dans un siège dur comme du bois, à cinq centimètres du siège devant toi. Là, il y a un passage que je redoute, c’est quand l’hôtesse vient me voir pour me remercier d’être là. C’est la procédure pour les Platinum à vie, cette caste magnifique à laquelle j’appartiens, la seule distinction que j’ai obtenue dans ma vie. En fait, il ne faut pas se mentir, c’est artificiel. Je suis presque sûr que l’hôtesse se fiche pas mal que je sois là. Pourtant, elle joue la sincérité, avec un côté Marion Cotillard, se penchant vers moi : « Monsieur Pipi, je voulais juste vous dire… Merci. Merci d’être là. ». Je ne sais jamais comment réagir, quoi dire. Depuis quelque temps, je travaille sur un sourire pour cette circonstance, pour avoir l’air à l’aise. Le pire, c’est quand je suis accompagné de quelqu’un qui n’appartient pas à la caste. Je ne sais plus où me mettre car l’hôtesse me remercie, moi, de ma présence dans l’avion, laquelle présence lui fait honneur, et n’a aucune attention pour mon voisin, qui sourit jaune, contrit et envieux, se demandant si lui aussi un jour aura droit à cela. Je ne me sens pas lui dire, tu sais, toi aussi un jour, peut-être tu auras droit à tous ces honneurs. Je pense que cela ne ferait qu’aggraver le malaise.

Pour aller à New York de nuit, je suis en classe affaires. On va m’accuser à juste titre d’être un gros bourgeois mais l’expérience est insupportable dans l’A380. D’abord, il y a cette idée purement sadique d’un lit qui ne s’ouvre pas à 180 degrés mais uniquement à 170. C’est extrêmement frustrant, car la psychologie humaine est telle qu’on ne pense plus qu’aux dix degrés restants, et le corps humain est tel qu’il glisse en permanence sur cette pente imperceptible. On passe sa nuit à glisser. L’autre moyen de torture, c’est le mécanisme électrique permettant de régler les sièges et qui fait dans ces vols un petit bruit mécanique particulièrement irritant. Pendant les six heures de vol, le bruit ne s’arrête pas un instant. Il y a toujours quelqu’un, à chaque instant, qui a besoin de régler son siège. De surcroît, je fais partie de cette catégorie humaine dont l’anatomie auriculaire ne permet pas l’introduction de boules Quies. Je ne sais pas combien nous sommes dans cette situation. Enfin, il y a la personne qui ronfle à côté de moi, ça arrive à tous les coups, voici comment.

Je monte dans l’avion, m’installe, mets mes chaussettes de contention, jette un coup d’œil aux films, m’organise… A mesure que les passagers embarquent, de plus en plus nombreux, de plus en plus loin dans l’avion, le siège à côté de moi reste vide. Insidieusement, s’installe l’espoir qu’il le reste. Les minutes passent, l’espoir augmente. La perspective du siège vide se confirme. Le commandant annonce enfin « embarquement terminé ». « Fermeture des portes ». Une douce euphorie s’empare de moi. Je range des effets personnels sur le siège resté vide, comme pour entériner sa disponibilité. Les hôtesses distribuent le champagne. Des serviettes chaudes. Tout semble parfait. C’est à ce moment précis que déboule un type, toujours le même, corpulent, très massif, en nage – il est en retard, il a couru –, dont la respiration bruyante et haletante préfigure l’ampleur des ronflements futurs, une heure et un litre de Bordeaux plus tard. Il se dirige inéluctablement vers le siège à côté du mien. C’est le type qui est entré juste avant la fermeture définitive des portes et n’a pas eu le temps d’atteindre son siège avant l’annonce du commandant. Il a réussi à s’immiscer in extrémis dans cet interstice temporel. Il s’arrête, a un moment d’hésitation – un léger espoir subsiste qu’il se soit trompé de vol, de siège – vérifie le numéro, non, il n’y a aucun doute, c’est le bon, il se retourne vers moi, me sourit et, triomphal, m’apprend la nouvelle : « je suis là ». S’il était là depuis le début, ça va encore, ce serait totalement fair, mais pourquoi le faux espoir ? Reste une seule possibilité, mais très peu vraisemblable. Qu’il se métamorphose par miracle en une femme sublime et délicate, à la respiration totalement silencieuse, au parfum exquis, aux manières raffinées. Mais cette métamorphose n’a pas lieu. Je sais que je vais passer la nuit avec lui.

A l’arrivée, il m’arrive quelques fois de louer une voiture. Une des énigmes de l’existence, c’est celle du sujet. Le sujet de la rédaction que l’employé de l’agence de location tapote sur son ordinateur avant de me donner l’Opel en question (du reste pourquoi les voitures de location sont toujours des Opel ?). Mais qu’écrit-il ? Je précise mon étonnement. Que peut-il bien trouver à écrire – car c’est d’une longue rédaction qu’il s’agit – au sujet de la location d’une Opel. Parfois, j’essaie de me pencher pour percer son mystère, mais il protège son œuvre, me lançant un regard de réprobation.

A l’hôtel, je sais qu’encore une fois mon rêve de toujours ne sera pas exaucé. Je n’aurai pas une chambre correcte du premier coup. Je demanderai au garçon de la réception si la chambre est calme, il dira oui, mais ajoutera « ça va ». Elle ne sera pas calme. Je sais que quand je monterai, et jetterai un coup d’œil à la fenêtre, je me rendrai compte du percement inopiné d’une autoroute, de l’existence de travaux, d’une climatisation entrechoquant des hélices métalliques déglinguées, ou de la mitoyenneté avec les appareillages volubiles des ascenseurs. J’ai l’impression qu’un algorithme revanchard me poursuit et fait en sorte de toujours trouver la pire chambre pour moi. Je redescendrai pour qu’on m’en trouve une autre. Le pire, c’est qu’on m’en donnera une. La chambre correcte préexistait donc à ma plainte, le garçon à la réception ne voulait expressément pas me la donner, à moi. Souvent, j’ai honte, je dois avoir recours au procédé de la « menace » pour avoir la chambre correcte, à savoir le mauvais commentaire sur Trip Advisor. C’est bas. Je rêve d’être cet ancien collègue, un mec d’un mètre quatre-vingt-dix, charismatique, sûr de lui, qui arrivait à la réception de tout hôtel et lançait « vous m’upgradez dans la suite royale, n’est-ce pas ? Comme d’habitude », alors que c’était la première fois qu’il mettait les pieds dans l’établissement. Lui obtenait la suite royale, du premier coup.

C’est propre à la province française, je parle de ce système ingénieux de cintre non solidaire composé de deux pièces, l’une qui reste accrochée à la tringle, l’autre qui a la forme d’un cintre décapité. L’objectif de ce dispositif est de prévenir les subtilisations de cintres. Mais qui ? Qui aurait l’idée de voler un cintre dans un hôtel ? Qui partirait avec des cintres planqués dans une valise ? Or, comme je suis la personne la plus gauche depuis la création, j’ai toujours du mal à réintroduire le cintre décapité dans la partie qui reste accrochée à la tringle.

Autre particularité de la province française, la technique de pliage de draps sous le matelas, en sorte que le drap soit extrêmement tendu, formant une sorte de camisole. S’introduire dans le lit exige une force musculaire très considérable. Une fois sous les draps, on se sent prisonnier, comme momifié, incapable du moindre mouvement. J’essaie en général de retirer les draps de sous le matelas avec les pieds mais sans succès évidemment, avant de me résoudre à m’extraire à nouveau du piège pour arracher le linge de toutes mes forces.

J’aime rentrer chez moi. Découvrir la maison silencieuse, tard dans la nuit. Retrouver un univers familier. Je sors au balcon pour respirer un grand coup. Dissiper la nausée du trajet en taxi Roissy-Paris. Surprendre la tour Eiffel qui s’éteint et, au loin dans le ciel, le bourdonnement inquiétant d’un avion dans la nuit.