Je hais les voyages et les explorateurs

S’il y a une chose que je déteste, c’est les mecs comme Lévi-Strauss qui se plaignent de leurs déconvenues de voyageurs. Ces bourgeois qui montent sur leurs grands chevaux au sujet de tracasseries sans importance dont tout le monde se fout.

Comme cette introduction ne l’indique pas, je vais moi-même m’adonner à cet exercice. En effet, je forme l’entreprise de dresser la liste de toutes les choses qui, depuis la préparation de la valise jusqu’au retour à la maison, créent des frictions dans mes dizaines de voyages par an.

Je déteste faire ma valise. J’ai mis des post-it partout, j’ai un catalogue complet et thématisé de checklists sur mon iPhone, j’ai pré-packagé un max de choses, et pourtant j’oublie toujours un truc. Pas deux, pas trois. Un. Le truc qu’il ne fallait pas oublier. Les cartes de visite alors que je me rends à une conférence ou un roadshow. Les lunettes de soleil alors que je me rends dans un pays chaud. Les lunettes de natation alors que je me rends dans un hôtel qui a une piscine. Mes écouteurs alors que j’ai des calls. C’est comme si cette chose, dotée d’une âme, et de dons de divination, savait que j’aurais besoin d’elle et se soustrayait à mon attention, par pure malice.

Le trajet en taxi de la maison à Roissy est un cauchemar. Surtout 2E et 2F, au fin fond de l’aéroport. Mes intestins sont suppliciés. Le rythme effréné de freinage et d’accélération du psychopathe au volant me maintient dans un état permanent de quasi-vomissement qui est pire que le vomissement puisqu’on vit avec le vomissement en gestation, en soi, plus longtemps, sans le plaisir de dégueuler dans la Mercedes et faire en sorte qu’elle pue pour les mois à venir. Je n’ose rien dire au chauffeur. C’est son métier, je n’ai pas le cœur de l’affecter dans ce qui le définit. Et encore, j’ai la chance de prendre des club affaires. Je n’ose même pas imaginer le supplice des clients du « grand réseau » dans des Prius dégueulasses aux banquettes en velours synthétique gris tachetées de graisse ou des Peugeot 307 puant le tabac, pris en charge par un chauffeur raciste et politologue qui analyse la marche du monde.

La France a donné naissance à des dizaines de prix Nobel. L’Ecole Polytechnique et Normale Sup ont formé tant de grands esprits. Mais nul d’entre eux n’a résolu, ou peut-être ne s’est penché sur la résolution du problème du parking minute à Roissy. A l’arrivée, c’est un état de guerre permanent. Une armée de voitures doit se frayer un chemin dans l’espace réduit du parking, l’occasion, à chaque fois, d’invectives, de freinages, de klaxons.

Au contrôle de police, je déteste enlever mes chaussures. Il n’y a qu’en France qu’on vous impose cette humiliation publique pour vous faire payer des années de terrorisme. Il m’insupporte aussi qu’au pire moment, alors que t’as enlevé tes chaussures, que tu as froid aux pieds, on te demande ta carte d’embarquement, alors qu’on vient juste de la contrôler. Une autre spécialité exclusive de Roissy.

Le lounge d’Air France est le théâtre d’une émeute. Rares sont les voyageurs qui n’ont pas accès à l’espace exigu et biscornu de cette cave souterraine. La nourriture y est infecte et énigmatique. On propose des choses bizarres, pas de la vie courante, des salades non encore répertoriées, du rosbeef par exemple, avec des cornichons dessus, c’est assez étrange, des mets iconoclastes dans des plateaux toujours aux trois quart vides, accentuant cette impression de restes, comme les restes d’un ancien repas, les traces de lointaines agapes. Nonobstant, de nombreux voyageurs remplissent leur assiette à ras le bord de ces aliments incongrus aux textures fatiguées, aux formes effilochées et souvent vaguement liquides. C’est comme si la nourriture sécrétait un liquide suspect et stagnant.

L’accès au Wi-Fi est gratuit mais on vous demande votre nom et prénom, pour vous traquer dans vos faits et gestes. Je mets toujours prénom caca, nom pipi et email caca@pipi.com. J’ai une pensée pour le data scientiste qui analyse tout ça et suit le plus sérieusement du monde les mouvements de ce voyageur fréquent qu’est Monsieur Pipi.

L’embarquement donne à chaque fois lieu à la même scène de liesse. Les gens sont convaincus que l’avion va partir sans eux, qu’il faut monter en premier, coûte que coûte. Ils sont persuadés que les places dans l’avion sont limitées, et distribuées sur un mode first come first serve. Le pire, ce sont ceux qui grugent et se font passer pour Sky Priority. En soi, cela ne me gêne pas, je peux comprendre que les êtres aspirent à un tel statut privilégié. J’ai juste du mal à saisir l’enjeu. Tu gruges, tu mets en jeu ta dignité d’être humain, tu prends le risque de te faire réprimander par l’hôtesse, ou d’être pris à partie par un vrai Sky Priority, voire, par le plus redoutable d’entre eux, le Platinum, qui va t’humilier devant tes enfants. Et tout ça pourquoi ? Pour poireauter dix minutes de plus dans l’avion, sous le flux inarrêtable d’une clim glaciale qui diffuse des effluves de mauvaise haleine mise en boîte.

A cause des fameux low cost, cela fait longtemps que quelle que soit la classe, tu te retrouves recroquevillé dans un siège dur comme du bois, à cinq centimètres du siège devant toi. Là, il y a un passage que je redoute, c’est quand l’hôtesse vient me voir pour me remercier d’être là. C’est la procédure pour les Platinum à vie, cette caste magnifique à laquelle j’appartiens, la seule distinction que j’ai obtenue dans ma vie. En fait, il ne faut pas se mentir, c’est artificiel. Je suis presque sûr que l’hôtesse se fiche pas mal que je sois là. Pourtant, elle joue la sincérité, avec un côté Marion Cotillard, se penchant vers moi : « Monsieur Pipi, je voulais juste vous dire… Merci. Merci d’être là. ». Je ne sais jamais comment réagir, quoi dire. Depuis quelque temps, je travaille sur un sourire pour cette circonstance, pour avoir l’air à l’aise. Le pire, c’est quand je suis accompagné de quelqu’un qui n’appartient pas à la caste. Je ne sais plus où me mettre car l’hôtesse me remercie, moi, de ma présence dans l’avion, laquelle présence lui fait honneur, et n’a aucune attention pour mon voisin, qui sourit jaune, contrit et envieux, se demandant si lui aussi un jour aura droit à cela. Je ne me sens pas lui dire, tu sais, toi aussi un jour, peut-être tu auras droit à tous ces honneurs. Je pense que cela ne ferait qu’aggraver le malaise.

Pour aller à New York de nuit, je suis en classe affaires. On va m’accuser à juste titre d’être un gros bourgeois mais l’expérience est insupportable dans l’A380. D’abord, il y a cette idée purement sadique d’un lit qui ne s’ouvre pas à 180 degrés mais uniquement à 170. C’est extrêmement frustrant, car la psychologie humaine est telle qu’on ne pense plus qu’aux dix degrés restants, et le corps humain est tel qu’il glisse en permanence sur cette pente imperceptible. On passe sa nuit à glisser. L’autre moyen de torture, c’est le mécanisme électrique permettant de régler les sièges et qui fait dans ces vols un petit bruit mécanique particulièrement irritant. Pendant les six heures de vol, le bruit ne s’arrête pas un instant. Il y a toujours quelqu’un, à chaque instant, qui a besoin de régler son siège. De surcroît, je fais partie de cette catégorie humaine dont l’anatomie auriculaire ne permet pas l’introduction de boules Quies. Je ne sais pas combien nous sommes dans cette situation. Enfin, il y a la personne qui ronfle à côté de moi, ça arrive à tous les coups, voici comment.

Je monte dans l’avion, m’installe, mets mes chaussettes de contention, jette un coup d’œil aux films, m’organise… A mesure que les passagers embarquent, de plus en plus nombreux, de plus en plus loin dans l’avion, le siège à côté de moi reste vide. Insidieusement, s’installe l’espoir qu’il le reste. Les minutes passent, l’espoir augmente. La perspective du siège vide se confirme. Le commandant annonce enfin « embarquement terminé ». « Fermeture des portes ». Une douce euphorie s’empare de moi. Je range des effets personnels sur le siège resté vide, comme pour entériner sa disponibilité. Les hôtesses distribuent le champagne. Des serviettes chaudes. Tout semble parfait. C’est à ce moment précis que déboule un type, toujours le même, corpulent, très massif, en nage – il est en retard, il a couru –, dont la respiration bruyante et haletante préfigure l’ampleur des ronflements futurs, une heure et un litre de Bordeaux plus tard. Il se dirige inéluctablement vers le siège à côté du mien. C’est le type qui est entré juste avant la fermeture définitive des portes et n’a pas eu le temps d’atteindre son siège avant l’annonce du commandant. Il a réussi à s’immiscer in extrémis dans cet interstice temporel. Il s’arrête, a un moment d’hésitation – un léger espoir subsiste qu’il se soit trompé de vol, de siège – vérifie le numéro, non, il n’y a aucun doute, c’est le bon, il se retourne vers moi, me sourit et, triomphal, m’apprend la nouvelle : « je suis là ». S’il était là depuis le début, ça va encore, ce serait totalement fair, mais pourquoi le faux espoir ? Reste une seule possibilité, mais très peu vraisemblable. Qu’il se métamorphose par miracle en une femme sublime et délicate, à la respiration totalement silencieuse, au parfum exquis, aux manières raffinées. Mais cette métamorphose n’a pas lieu. Je sais que je vais passer la nuit avec lui.

A l’arrivée, il m’arrive quelques fois de louer une voiture. Une des énigmes de l’existence, c’est celle du sujet. Le sujet de la rédaction que l’employé de l’agence de location tapote sur son ordinateur avant de me donner l’Opel en question (du reste pourquoi les voitures de location sont toujours des Opel ?). Mais qu’écrit-il ? Je précise mon étonnement. Que peut-il bien trouver à écrire – car c’est d’une longue rédaction qu’il s’agit – au sujet de la location d’une Opel. Parfois, j’essaie de me pencher pour percer son mystère, mais il protège son œuvre, me lançant un regard de réprobation.

A l’hôtel, je sais qu’encore une fois mon rêve de toujours ne sera pas exaucé. Je n’aurai pas une chambre correcte du premier coup. Je demanderai au garçon de la réception si la chambre est calme, il dira oui, mais ajoutera « ça va ». Elle ne sera pas calme. Je sais que quand je monterai, et jetterai un coup d’œil à la fenêtre, je me rendrai compte du percement inopiné d’une autoroute, de l’existence de travaux, d’une climatisation entrechoquant des hélices métalliques déglinguées, ou de la mitoyenneté avec les appareillages volubiles des ascenseurs. J’ai l’impression qu’un algorithme revanchard me poursuit et fait en sorte de toujours trouver la pire chambre pour moi. Je redescendrai pour qu’on m’en trouve une autre. Le pire, c’est qu’on m’en donnera une. La chambre correcte préexistait donc à ma plainte, le garçon à la réception ne voulait expressément pas me la donner, à moi. Souvent, j’ai honte, je dois avoir recours au procédé de la « menace » pour avoir la chambre correcte, à savoir le mauvais commentaire sur Trip Advisor. C’est bas. Je rêve d’être cet ancien collègue, un mec d’un mètre quatre-vingt-dix, charismatique, sûr de lui, qui arrivait à la réception de tout hôtel et lançait « vous m’upgradez dans la suite royale, n’est-ce pas ? Comme d’habitude », alors que c’était la première fois qu’il mettait les pieds dans l’établissement. Lui obtenait la suite royale, du premier coup.

C’est propre à la province française, je parle de ce système ingénieux de cintre non solidaire composé de deux pièces, l’une qui reste accrochée à la tringle, l’autre qui a la forme d’un cintre décapité. L’objectif de ce dispositif est de prévenir les subtilisations de cintres. Mais qui ? Qui aurait l’idée de voler un cintre dans un hôtel ? Qui partirait avec des cintres planqués dans une valise ? Or, comme je suis la personne la plus gauche depuis la création, j’ai toujours du mal à réintroduire le cintre décapité dans la partie qui reste accrochée à la tringle.

Autre particularité de la province française, la technique de pliage de draps sous le matelas, en sorte que le drap soit extrêmement tendu, formant une sorte de camisole. S’introduire dans le lit exige une force musculaire très considérable. Une fois sous les draps, on se sent prisonnier, comme momifié, incapable du moindre mouvement. J’essaie en général de retirer les draps de sous le matelas avec les pieds mais sans succès évidemment, avant de me résoudre à m’extraire à nouveau du piège pour arracher le linge de toutes mes forces.

J’aime rentrer chez moi. Découvrir la maison silencieuse, tard dans la nuit. Retrouver un univers familier. Je sors au balcon pour respirer un grand coup. Dissiper la nausée du trajet en taxi Roissy-Paris. Surprendre la tour Eiffel qui s’éteint et, au loin dans le ciel, le bourdonnement inquiétant d’un avion dans la nuit.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s