Ce n’était pas mieux avant

J’en ai ma claque de cette nostalgie d’un autrefois meilleur, de cette utopie rétroactive. Les gens : ce n’est pas vrai, ce n’était pas mieux avant, c’était bien pire.

Prenons les choses dans l’ordre.

Dans Sapiens, Yuval Noah Harari soutient qu’homo sapiens était heureux. Bien plus heureux qu’après la révolution agricole, cette grande fraude de l’Histoire qui, 12000 ans avant JC, à cause de la découverte fortuite du blé et des récoltes, a fait entrer l’homme dans l’ère du travail et donc du malheur, avec comme cause de ce malheur cette maxime qui nous régit depuis : tout luxe devient nécessité. Homo sapiens était nomade, vivait dans de petits groupes dont il connaissait tous les membres, il n’avait donc pas besoin de toutes les grandes fictions de l’Histoire, les religions, les nations, etc. pour assurer la cohésion sociale, il ne travaillait pas, chassait et cueillait pour vivre au jour le jour et mourrait jeune, les vies n’étaient pas interminables comme aujourd’hui, il était extrêmement plus doué que nous en tout. Ça se tient. Et j’adore ce livre. Maintenant, à dire vrai, vivre à poil dans des grottes en compagnie des bêtes sauvages, la petite routine quotidienne d’aller tuer des bêtes à mains nues pour les manger (je suis végétarien), pour source évidente de bonheur que cela puisse être en l’absence des tracas d’un boulot sédentaire, je vais passer mon tour sur ce coup-là, et à mon corps défendant, accepter la révolution agricole.

Je vais faire un grand bond dans le temps pour catapulter le lecteur en France au Xème siècle après JC, au beau milieu du Moyen-Age. Le Moyen-Age est une période faste et les spécialistes en conçoivent une nostalgie touchante. Certains timbrés passent même leur vie à construire des châteaux forts avec « les techniques de l’époque ». Pour ma part, le féodalisme, la vassalité, la servitude, ne m’ont jamais parlé, c’est une question de goût, on aime ou on n’aime pas. Même les croisades, notre fierté nationale, le goût de l’aventure et du sang d’infidèle, ne m’ont jamais tenté plus que ça.

Le XVIème siècle est une époque catastrophique. Le pays est à feu et à sang. La guerre des religions fait rage. On ne trucide plus du musulman mais d’autres chrétiens pour des petites bisbilles bibliques et des différences de goût exégétiques.

Après une guerre de trente ans particulièrement meurtrière (60% de l’Europe centrale décimée paraît-il) avec une liste de belligérants et de batailles longue comme un bras, l’absolutisme met de l’ordre. C’était mieux avant pour les aristos, je l’admets. Pas pour le menu peuple. S’agissant des fameuses inégalités, j’ose à peine imaginer celles entre un dandy poudré se pavanant entre les bosquets à Versailles en comptant fleurette à, pour emprunter à Houellebecq son vocabulaire anthropologique, quelque salope de l’époque, et le peuple qui n’avait pas à bouffer et vivait dans la rue.

La révolution c’est certes un événement majeur de l’Histoire de l’humanité, pas le moins pour avoir réglé son compte à cette pute de Marie-Antoinette qui s’empiffrait de macarons Ladurée cependant que ses sujets crevaient la dalle (à l’époque pas de Leclerc et de plats cuisinés pas chers), mais c’est aussi pléthore de têtes tranchées.

Napoléon a ensuite imposé l’hégémonie française sur l’Europe, ce qui est appréciable à ne point en douter, j’en suis nostalgique, aurais aimé vivre sous un Empire français, c’eût été stylé je le confesse, t’imagines la classe d’aller voir un Suédois, eh mec, tu parles à ton Empire là, mais hélas elle fut de courte durée (les Empires sont éphémères, tout le monde les déteste, c’est pour ça), et je n’ai pas la mémoire des chiffres, mais j’ai le vague souvenir qu’il a envoyé des convois considérables à la boucherie dans les plaines de ladite Europe et les steppes de Russie. Franchement, je préfère être planqué dans mon appartement dans une France nettement moins impériale, « victime de la modernité », à mater une série sur Netflix en bouffant des tacos commandés sur Uber Eats tout en jetant un œil paresseux sur mon compte Insta, que parader dans les steppes de Sibérie sous la neige un 20 janvier. Mais ça c’est moi. J’aurais aimé être Napoléon, c’est sûr, voire même Talleyrand allez, à tout prendre, mais c’était une minorité ces mecs. Les masses, elles, morflaient quand on ne les expédiait pas se faire déchiqueter. Ça me dégoûte grave ces milliardaires contemporains, mais au moins eux se contentent de siroter des Mojitos immérités sur des yachts vulgaires, ce qui m’insupporte au plus haut point, pour la simple raison que j’aurais aimé être, moi, sur ledit yacht, mais je me fais une raison et puis les mecs, je le reconnais, je n’ai pas créé Facebook moi, c’est triste mais c’est comme ça.

Le XIXème siècle, honnêtement, je n’y pige rien. Farandole de monarchies, empires, républiques, entrecoupés de coups d’état, trahisons, révolutions, guerres, etc. Bien que manifestement romancés, Les Misérables donnent un bon aperçu du quotidien d’alors et tout compte fait je ne suis pas sûr de vouloir troquer mon pavillon de la couronne périurbaine ni même mon job pourri de gilet jaune contre un des destins dépeints, pas même celui de Valjean – il en a quand même chié Jeannot.

La fin du siècle est tristoune comme toute fin de siècle. Quand je lis Bovary, ou des nouvelles de Maupassant, j’ai comme le cafard, pas nécessairement une envie pressante de me foutre une balle dans la bouche mais presque. Les poèmes de Rimbaud font le portait d’une société d’assis bien rance, faut le dire quand même. Prenons l’agriculture et les agriculteurs qui souffrent en silence de nos jours en ployant sous les subventions de Bruxelles, je recommande la lecture de Règne animal, on y voit les conditions des agriculteurs au siècle dernier, c’est bof hein, pas folichon.

Vient ensuite la première guerre mondiale. Dix millions de morts. Les tranchées, tout ça. On l’a vu célébrée ad nauseam l’année dernière, j’ai même dû voir Au revoir là-haut, un très mauvais film, comme quoi on la paye encore aujourd’hui cette guerre.

Suit l’entre-deux guerres, la crise de 1929, la montée des fascismes, l’Allemagne d’Hitler. Il y en a pour qui ça a un certain charme tout ça, l’esthétique disciplinaire, les uniformes Hugo Boss, le suprématisme enfin libéré des carcans de la bonne conscience bourgeoise, pas moi, la vision des Damnés de Visconti m’en a définitivement détourné. Deuxième guerre mondiale : cinquante millions de morts. Faut imaginer le truc. Le moindre mort de la moindre fuite de gaz est aujourd’hui célébré, panthéonisé. L’équivalent de presque toute la France trucidée, il n’y a même pas cent ans. La collaboration en France, l’occupation, la Shoah, non décidément, c’était une période horrifique. Pendant tout ce temps, c’est-à-dire depuis le big bang jusqu’à la fin de la grande guerre – j’ouvre une parenthèse féministe là – les femmes n’ont jamais eu le droit de voter.

Arrivent les fameuses Trente Glorieuses. Croissance spectaculaire. Le kif. Oui mais. Je suis mauvais coucheur je sais. La croissance spectaculaire s’explique par une chose : les gens étaient dans la merde après la guerre. Il y avait des rations alimentaires, genre pour bouffer t’avais besoin de bons. Il est plus facile de croître à partir de zéro, c’est mathématique. Croissance parce qu’on achète un frigo, donc on n’avait pas de frigo, ni de lave-linge. Je ne sais pas pourquoi cette anecdote m’a marqué, tirée de la biographie de mon héros, Eric Rohmer. Ce n’était pas un ouvrier, plutôt un bourgeois le mec, et dans les années 1960, il vivait dans le 5e dans un appartement sans salle de bains. D’aucuns prétendent que le bonheur est corrélé à la dérivée, en ce sens que l’amélioration des vies est source de bonheur (non la qualité intrinsèque des vies, tant et si bien que des vies idylliques au paradis, mais qui ne s’amélioreraient pas, avec une vierge de plus tous les jours par exemple, seraient malheureuses). Admettons. Si c’était mieux avant car on pouvait expérimenter la jouissance que procure l’acquisition d’une machine à laver, je le concède, c’était mieux avant. Mais n’oublions jamais, ces années c’est la guerre d’Algérie, d’Indochine, la décolonisation, la dislocation d’un autre Empire (un des traits de l’être humain, c’est de persister dans l’erreur, s’acharner, on avait pourtant dit plus haut que les Empires, ça ne plaît pô). J’aurais peut-être été obligé d’y aller moi, en Algérie, à l’époque, jeune premier, et torturer du bougnoule. Pas ma tasse de thé. De Gaulle était président. Un militaire comme dans une dictature d’Amérique latine. Il y avait une seule chaîne de télévision et fallait se taper De Gaulle tous les soirs avec sa façon quand même très zarbi de parler. Sans compter sa meuf, sauf votre respect, pas glamour la bourgeoise, comme qui dirait effacée, « comme toute femme devrait l’être », eussions-nous ajouté à l’époque. Je sais que les gens critiquent, oui, c’est la faute à 68, nanani, nanana, avant on pouvait boire tranquillement les paroles du général, mais Mai 68 les gens, quoi qu’on en dise, ça vient de quelque part, je veux dire par là que le peuple de France devait en avoir ras le cul de se taper le général tous les soirs à la télé. Un million de personnes dans la rue, grève générale, faut voir la chose, cela ne peut raisonnablement être le résultat de la société paradisiaque qu’on nous dépeint aujourd’hui. Au moins, premier grand progrès de l’Histoire, les gens ont pu baiser librement après et les femmes être considérées comme des êtres humains plus ou moins à part entière.

Arrivent 1973 et la crise pétrolière qui nous fait entrer dans un tunnel de crises économiques. Epoque triste. Giscard président. Je ne sais pas si l’on s’en rend compte aujourd’hui, la mémoire est courte. Vous avez déjà entendu le mec parler ? C’est imbitable. Juste au niveau de l’articulation. Le gars s’est acheté une particule, faut le faire. Je recommande un film d’Alain Corneau, Série Noire, pour se faire une idée de cette époque, avec Patrick Dewaere, un acteur incroyable qui en incarne la maniaco-dépression profonde. Voire Les valseuses, un portrait picaresque de cette douce France dont on nous chante les louanges. Ou encore Le jouet de Francis Veber sur l’humanisme du patronat avant l’ultra-libéralisme honni.

Plusieurs siècles après Machiavel, Mitterrand arrive enfin au pouvoir et abolit la peine de mort et dépénalise l’homosexualité. En revanche, de son propre aveu, l’économie, ce n’était pas son truc. Après la période calamiteuse 1981-1983, Mitterrand interdit pendant un été les vacances à l’étranger pour soutenir le Franc (véridique). Il y avait des frontières entre les pays à cette époque. Chirac, la droite, prennent enfin le pouvoir ce qui donne l’occasion à un mois de blocage total du pays. J’ai l’impression que c’est à partir du second mandat de Chirac que les choses s’améliorent, quand celui-ci, pétri de sagesse asiatique et vieillissant, sombrant lentement dans la sénilité, se rend à l’idée que la France n’est plus qu’une nation de deuxième catégorie, qu’il faut faire le dos rond en déclamant de beaux discours. Quand il se repent pour Vichy, reconnaît enfin les saloperies de la deuxième guerre mondiale, c’est symbolique mais essentiel. Un tournant. Une des plus belles choses de faites dans ce pays sur les dernières années, un repentir.

Fort de ce rapide résumé de l’Histoire de France, j’aimerais maintenant qu’on me dise une fois pour toutes : C’est quand que c’était mieux avant, bordel de putain de merde ? Qu’on me donne la date, la période, le jour même, afin que je puisse m’y rendre à l’aide de ma machine à remonter le temps. Parce que sinon, comme ça, à la louche, j’aime bien 2019.

J’aime pouvoir pondre des pages comme je le fais là sur mon ordi connecté à internet grâce à de la putain de fibre optique (je suis de ceux qui aiment internet, je n’ai jamais eu un faible pour les bibliothèques municipales ouvertes de dix à dix-huit heures avec pause déjeuner de midi à seize), et pas sur une machine à écrire ou avec une plume à la lueur de la bougie ; j’apprécie de pouvoir appeler mes parents en vidéo sur Whatsup et voir leur visage à des milliers de kilomètres ; je ne crache pas sur les tarifs d’EasyJet pour des week-ends un peu partout en Europe ; j’aime bien ne pas avoir de bagnole grâce à Vélib et aux pistes cyclables (oui, je suis un sale bobo, la rue de Rivoli fermée aux voitures, je suis pour) ; voir des films du monde entier ; être addict aux séries ; mes Nike Pegasus 34 ont une performance 34 fois supérieure au Nike Pegasus 1 ; quand je loue une Audi elle est vachement plus sûre et agréable à conduire que l’Audi 80 de mon père modèle 1974 et grâce à Google Maps ma femme et moi ne nous engueulons plus pendant tout le trajet ; je ne suis pas opposé à ce que les Noirs ou les femmes soient mieux traités ; comme tout le monde, je ne suis pas partisan du politiquement correct (affreux !) qui rend la vie tellement difficile – et je compatis – aux xénophobes, sexistes, racistes, suprémacistes de tous bords, mais je l’étais encore moins de la ségrégation raciale ou de quand on appelait les homos « pédés » et leur brisait les genoux ; il n’y a guère plus que les Arabes et les musulmans que l’on traite comme de la merde, mais cela finira par changer, le politiquement correct finira par conquérir ce dernier pré-carré de haine libre, de la même manière que les détecteurs de fumée ont bien fini par être installés dans le Mercure de l’avenue de la Sœur Rosalie au fin fond du treizième dans le dernier roman de Houellebecq ; à vrai dire, cela ne me manque pas plus que ça les hécatombes planétaires ; ni celles sur les routes de France quand le père conduisait sa famille à la mort une clope au bec, un litre de vin dans la sang, à tombeau ouvert et sans ceinture ; j’adore (mais d’adoration) Renoir, mais j’avoue que Leto de Kirill Serebrennikov en image 4K sur un énorme écran ça a aussi de la gueule par rapport au son inaudible de La Chienne et ses photogrammes saccadés ; tout en continuant de m’adonner au plaisir démodé des vinyles, je succombe au charme de l’accès soit gratuit soit à dix balles par mois à toute la musique du monde et de l’Histoire de l’humanité ; et j’aime à martyriser mon esclave digitale (« Siri joue-moi du Bach ») ; ah, je me contrefous que Siri m’espionne à longueur de journée, consignant dans des data lakes centralisés que j’ai mangé des lasagnes le samedi et engueulé ma fille le mercredi à cause d’une mauvaise note en SVT, je suis même flatté que mon quotidien soit ainsi précieusement archivé ; je ne suis pas mécontent de ne pas crever de la moindre maladie, ou du Sida ; les dizaines de milliards dépensés dans la lutte contre le cancer me rassurent ; je suis heureux (mais d’un bonheur quasi orgastique) de pouvoir aller au restaurant sans être cerné de fumeurs, à l’hôtel sans que les rideaux ne puent le tabac froid et oui, j’éprouve la joie sadique et liberticide, une profonde joie cruelle, à l’idée que tous les fumeurs, avec leur clope dégueu qui pue et dont, épris de liberté, ils me faisaient subir la puanteur, aient de moins en moins d’endroits pour fumer ; cela ne me manque pas outre-mesure de devoir attendre devant une cabine pour passer un appel en me gelant les couilles, puis une fois dans la cabine à devoir me saisir du combiné recouvert de graisse gélatineuse ; je suis heureux de pouvoir lire Proust (que Louis XIV ou Napoléon ou Hugo n’ont pas eu la chance de lire), de pouvoir voir le dernier film de Apichatpong Weerasethakul (qu’ils n’ont pas vu non plus). L’écart patrimonial entre moi et Mark Zuckerberg est certes immense mais plusieurs choses : je ne suis pas certain que vivant aux périodes correspondantes dans une catégorie sociale équivalente (en gros de plouc), mon inégalité avec la Pharaon, Alexandre le Grand, César, Louis XIV, Napoléon, la famille Von Krupp, le général De Gaulle et sa cour, eût été moins grande ; en France en particulier, les inégalités ont significativement baissé depuis le XIXème siècle et sont stables depuis cinquante ans (pas le cas dans d’autres pays) ; je m’en bats les couilles de mon inégalité avec Mark, certes son monopole est une anomalie du capitalisme mais Mark ne me fait aucun mal, ne prélève aucune taxe, ne m’envoie pas faire la guerre, ne projette pas de me foutre en prison ou me trucider et je suis libre, totalement libre, de dire que c’est un gros con et que Facebook c’est un truc pourri pour vieux. En plus, il facilite ma révolte et me permet de donner rendez-vous à mes poteaux sur un rond-point.

Si, il y a une chose qui était mieux avant. Il y avait peut-être moins de vieux cons prétendant que c’était mieux avant (donc avant avant), ou en tout cas ils ne tenaient pas le haut du pavé médiatique pour servir leur soupe mensongère aux retraités.

Alors tout compte fait, je reste en 2019, bien ancré.

La haine de la valise à roulettes

Stand-up literature

Pendant une grande moitié de Sérotonine, le dernier livre de Houellebecq, jusqu’au refuge dans le château de son ami Aymeric, l’auteur adopte tous les codes du stand-up. On l’imagine sur scène, déroulant son long monologue, sur un ton monocorde et las, vaguement zozotant, manipulant toutes les ficelles du métier de comedian. Dans un déroulé lâchement biographique, on part d’expériences personnelles (le prénom, les parents, les filles rencontrées en Espagne, les différentes amours de sa vie, son poste à Clécy en Basse- Normandie en tant que promoteur du triptyque normand camembert, livarot, pont-l’évêque…), les décrit avec un regard en permanence ironique et y introduit des incises, des digressions philosophiques et drolatiques sur la vie, la société, serties de vérités généralisantes (« les Hollandais sont des cons », « les femmes sont des putes », « les Japonais sont sophistiqués, personne n’y comprend rien à leur culture », « les bobos sont des intermittents du spectacle », etc.). Comme tout stand-upper, notre monument national se paye la tête de cibles innombrables – on semble échapper de justesse à l’épisode « courses chez Ikéa » – en usant d’un sens aigu de l’observation qui est le propre d’un humoriste de talent, aucun détail (du moindre plat dans un restaurant, au moindre élément du décor), aucun personnage (de la réceptionniste d’hôtel, au serveur de café, au barman, au fonctionnaire, à Maurice Blanchot…) n’échappant à sa moquerie. C’est quasiment une raison d’être : je suis pour me foutre de la gueule de tout ce que je croise dans les rues de Paris et les départementales de province. L’auteur de Soumission opère une synthèse virtuose entre des artistes hétéroclites appartenant à des courants de pensée différents et parfois antagonistes : Bigard pour les blagues salaces et misogynes, Gaspard Proust pour la vision économique du monde comme théâtre impitoyable de requins bouffant les pauvres victimes du « libéralisme », Blanche Gardin pour les provocations sur des sujets « tabous » comme la pédophilie ou les gang bang, voire Louis K. pour la misère sexuelle, la dépression, le dégoût que son propre corps inspire. Le pire, ou le mieux, c’est que c’est drôle. Je pense que le biographe de Lovecraft revendique son nouveau genre ; oubliant des détails décrits plus tôt dans le livre (comme dans un exposé oral où l’on ne peut revenir en arrière pour vérifier) ; renvoyant le lecteur (l’auditeur ?) attentif à sa mémoire du texte ; omettant certaines ponctuations pour simuler une oralité haletante, une rythmique propre au stand-up qui alterne passages nerveux et d’autres plus relax ; refusant la relecture, pour que tout paraisse venir d’un seul jet, comme dans une impro.

Anti-modernisme

Notre génie littéraire opère une critique impitoyable de la fameuse « modernité ». Pour des raisons qui demeurent obscures, cette « modernité » est honnie en France, pays du culte de l’autrefois, de l’avant c’était mieux. La modernité n’est même pas analysée à l’aune de ses potentialités positives et négatives, elle est postulée mauvaise par un très large courant intellectuel dominant et vocal, dont Houellebecq est une sorte de figure tutélaire maniaco-dépressive. Raisons pas tellement « obscures » du reste. En tant que vieux pays, riche d’un patrimoine millénaire, je peux comprendre que la France voie d’un mauvais œil sa relégation au rang de nation de deuxième catégorie, face à l’hégémonie américaine et la montée en puissance de la Chine, de l’Inde et d’autres « pays du tiers-monde ». Sur une scène globalisée, le pays de Molière fait au mieux pâle figure, est au pire tourné en dérision. Ceux qui regardent cette modernité leur échapper sont d’ailleurs de vieux intellectuels qui n’y comprennent rien, empêtrés dans de vieux schèmes qui hélas ont de moins en moins de sens, comme l’Identité ou la Nation ou l’Orthographe ou le Patriarcat. Bref, Houellebecq déteste tout de la modernité, et au premier rang les valises à roulettes et les détecteurs de fumée.

Deux choses en particulier m’interpellent à la lecture du dernier chef-d’œuvre dit « romantique » de l’auteur des Particules élémentaires. La première c’est que le monde qu’il dépeint est vieux. L’action aurait pu se dérouler dans les années 1970, sous Pompidou. C’est pré-giscardien comme société, ce monde de la solitude urbaine et de la télévision linéaire, avec en son centre la figure de l’ « homme raté » qui me fait penser aux personnages de Patrick Dewaere ou ceux de Philippe Djian. L’absence totale de portables, l’inexistence des réseaux sociaux qui pourtant structurent profondément nos sociétés, bouleversent notre rapport aux médias, de la préado qui like des chatons à longueur de journée au gilet jaune qui diffuse sa propagande populiste, est révélatrice d’une déconnexion de la réalité ambiante. Le concept de l’anti-héros dépressif, solitaire, perdu dans la foule urbaine est non seulement vieux comme tout, mais quasiment démodé. La « modernité » est aujourd’hui tribale, on parle de communautés, les hommes se rassemblent, par affinités, centres d’intérêt, convergences de révoltes, héritages identitaires, il y a des groupes de tout, il n’a jamais été aussi facile d’aller sur un rond-point et fraterniser avec des alter egos humains partageant les mêmes galères, dans un café et boire un Spritz avec d’autres bobos, sur Tinder et baiser avec une personne sélectionnée avec soin par des algorithmes de machine learning. On ne se flingue plus dans ces conditions. On n’est plus dans l’anonymat flippant des années 1970, on est en permanence fliqué, surveillé, par les agences média qui vendent des pubs ciblées, les proches qui matent vos vacances, l’Etat policier qui sauvegarde vos faits et gestes. Qui qu’on soit, on est important, capital dans la marche de la société fragmentée. Chaque destin est monétisé, scruté, valorisé. Autrefois, on fliquait les gens importants, aujourd’hui on flique tout le monde. Tout cela est hors champ chez Houellebecq car il est d’un autre âge.

La deuxième source d’étonnement qui va au-delà des propos du patron de la littérature française, c’est cette nostalgie d’un autrefois meilleur dont j’ai ma claque. Il faut dire aux gens que ce n’est pas vrai, ce n’était pas mieux avant, c’était bien pire. Par souci de clarté, un texte séparé est réservé à cette digression.

Un fin observateur de la société

Avec Soumission, Houellebecq s’est taillé une solide réputation de prophète. Le livre est très populaire dans les cercles conservateurs et cathos, racistes et islamophobes qui y voient une confirmation de leur thèse : nous acceptons tout, le déclin du christianisme, la violence des banlieues et le terrorisme islamiste. Encore récemment, l’indifférence générale face aux attentats de Strasbourg a été interprétée dans ces cercles comme une confirmation de la prophétie du précédent opus de notre génie des lettres modernes, par ailleurs sociologue émérite. Coup de bol, le roman sortait le jour même des attentats de Charlie Hebdo ; comme opération de communication involontaire, on ne pouvait faire mieux. Dans Sérotonine, n’a-t-il pas à travers le personnage d’Aymeric prévu le mouvement des gilets jaunes ?

J’ai un avis différent. Je trouve Soumission totalement à côté de la plaque en matière de prophétie. En fait, c’est exactement le contraire qui se passe. Ce n’est pas demain, if ever, qu’on aura un président islamiste, laisse tomber islamiste, musulman même, en France. Ce sont les populismes et les racismes qui montent partout en France et en Europe, portés par des paranoïas identitaires et des résurgences racistes. Sérotonine décrit une révolte classique, agricole, et sacrificielle, d’un aristo éleveur de vaches qui possède la moitié d’un département. Les gilets jaunes sont des salariés qui représentent la modernité dans ce qu’elle a de plus exacerbée, une individualisation de la lutte, un égoïsme exacerbé, Facebook comme outil de rassemblement, et un fond idéologique populiste, nationaliste et anti-immigration. Les « victimes » houellebecquiennes par excellence (le petit blanc de province), à la suite du red neck américain ou du nationaliste hongrois, prennent le pouvoir, plient la finance et l’« ultra-libéralisme » (Macron, Rothschild…) à leurs doléances et définissent l’agenda du pays, dans la violence. On est bien loin d’une quelconque soumission.

La valise à roulettes

La valise à roulettes représente tout ce que les réactionnaires détestent. Symbole évident du voyage, du nomadisme, de l’ultra-libéralisme (la marque par excellence est Rimowa, propriété de LVMH, bien entendu), elle permet de slalomer entre les autres victimes de la globalisation dans les halls d’aéroport, emporté par une course éperdue, une fuite en avant. La valise à roulettes c’est le signe de ralliement de la modernité, du progrès honni, de la disparition de notre jadis bienheureux et de ses bagages qu’il fallait porter comme des esclaves, mais des esclaves heureux et fiers, sédentaires, accrochés à leur souche immémoriale. Ce n’est pas l’adjuvant de l’amour (les roulettes tuent le romantisme d’un week-end en amoureux dans quelque hôtel de charme du fin fond de la France) mais un outil de travail, de soumission. En rentrant à Paris l’autre jour, j’ai croisé un antimoderne qui portait une valise sans roulettes. Il ployait sous son poids, se cassait le dos, s’arrêtait chaque dix mètres pour reprendre son souffle. Et pourtant. Et pourtant, en le dépassant fort de ma valise Rimowa à quatre roulettes, il me semblait que cet antimoderne français transpirant, ce Sisyphe traînant son épuisement sous les néons blafards de Roissy 2F, était heureux. Oui, heureux de sa galère, refusant la praticité et le progrès de la technique, affranchi de la technique, un rebelle des temps anciens qui rentrait chez lui enlacer sa souche pour l’éternité et ne plus jamais la quitter.

Cookbook

Ecrire un roman de Houellebecq c’est dérouler la recette de cuisine que voici. Tu prends un mec dépressif, oblomovien, revenu de tout et qui adore aller au Carrefour ; tu l’affubles d’un métier zarbi, du genre promoteur de livarot dans le monde ou spécialiste de Huysmans ; tu alimentes son compte bancaire de plusieurs centaines de milliers d’euros pour éluder la question de comment qu’il fait pour vivre ; tu le mets au volant d’une belle bagnole (ici une Mercedes G350) ; tu lui infliges quelques addictions (clopes, alcool, antidépresseurs) ; tu fais défiler des femmes identiques et interchangeables, portraiturées à grands traits (elles ne parlent jamais, n’ont pas d’idées, d’épaisseur) dont la vocation existentielle est de prodiguer des pipes, lesquelles pipes sont l’incarnation du don dans son stade ultime, religieux ; ses amours sont déçues (rupture, sinon mort de la femme) afin de préserver la solitude de l’homme et cocher la case « romantisme » ; tu agrémentes le tout de considérations générales sur la société, de name dropping de vedettes de la télévision (ici, Baffie, Vincent Cassel, Angot…) et de scènes de cul ; tu relèves l’ensemble à l’aide de provocations bien choisies sur des cibles faciles et consensuelles, au choix l’Europe, les musulmans, les technocrates (pas tellement les capitalistes finalement, Houellebecq aimant plutôt le fric) ; une fois ta recette prête tu introduis du romanesque et de la fiction comme une sorte d’excroissance, de greffe.

Sérotonine va très loin dans ce procédé. « On me demande de faire du Houellebecq, je fais du Houellebecq, je fais le job » : c’est presque un pastiche de soi-même. Dans le monumental édifice littéraire que construit notre poète, qu’ajoutera ce livre par rapport aux autres ? Je ne saurais le dire. Dans une sorte de minimalisme efficace, il ne s’embarrasse même plus d’une histoire. La narrateur Florent-Claude raconte tout simplement sa vie, ses vacances, les quatre femmes qu’il a aimées et sa dépression. Il décide de se retirer de la société en vivant dans un hôtel, puis visite son copain Aymeric, puis tente de renouer avec Camille, l’amour de sa vie. Voilà, en gros, le pitch. Il y a une scène révélatrice du rapport à la femme, c’est celle très drôle où Florent prend le petit-déjeuner avec l’une de ses ex, une actrice ratée. Le narrateur a faim, tout ce qu’il veut c’est finir son omelette au jambon pendant que l’ex lui raconte sa vie, de laquelle vie il n’en a rien à foutre. Aussitôt l’omelette avalée, Florent quitte le restaurant en laissant la femme seule au milieu de son histoire. Peut-être que Houellebecq touche là à quelque chose de profond sur notre rapport à l’autre et le désintérêt total que l’autre inspire, sur notre égocentrisme absolu. Même l’amour est un amour de soi car ce n’est pas l’altérité que le narrateur célèbre, mais le bonheur – éphémère – que l’amour procure à soi.

Le génie romanesque

Je reste un fan de Houellebecq parce qu’il possède ce génie qui se révèle sans crier gare. Dans La Carte et le territoire, il y avait l’idée proprement géniale et en l’occurrence rothienne du meurtre de Houellebecq lui-même. Dans Plateforme, mon roman préféré, le terrorisme faisait basculer la satire dans un tragique bouleversant qui m’a à jamais marqué. Je ne me rappelle plus la Possibilité d’une île, si ce n’est de vagues communautés sectaires et des tartines ésotériques. J’aime énormément la fin de Sérotonine, succincte pourtant, presque expédiée, après deux cent cinquante pages certes drôles par intervalles mais assez laborieuses. La faiblesse du roman, non relu et non édité, c’est ce déséquilibre. Dans Plateforme, la place centrale était dévolue à Valérie. Depuis son triomphe, c’est Houellebecq lui-même – et aucun de ses personnages – qui occupe cette place, prenant son livre en otage pour en faire un journal de ses petites exaspérations quotidiennes.

La fin

Elle est à la fois romanesque et romantique. Le narrateur retrouve l’amour de sa vie, Camille – comme d’habitude une fille fictionnellement effacée dont on ne sait rien sinon qu’elle suce à merveille – et l’observe de loin dans la tristesse de sa vie quotidienne au bord d’un lac improbable, non cartographié, l’hiver, sur l’Orne. C’est cinématographiquement très beau. Deux destins brisés et parallèles qui, sans raison, par une sorte de sortilège, d’impuissance, n’arrivent jamais à se rejoindre. Depuis cette position de voyeur distant, le narrateur forme le projet fou de tuer le fils de Camille afin qu’elle lui revienne dans une exclusivité absolutiste. Je ne dévoile pas comment cela se termine mais c’est d’une grande tristesse, une tristesse pure, non contaminée par ce social qui s’infiltre de partout dans le livre, frustre en permanence son projet romanesque, avant que ce projet ne prenne forme malgré tout, en toute beauté, en toute autonomie, comme affranchi de Houellebecq lui-même.

Meilleurs films 2018

  1. Mektoub My Love : Canto Uno (Abdellatif Kechiche)
  2. Capharnaüm (Nadine Labaki)
  3. Leto (Kirill Serebrennikov)
  4. Le Poirier sauvage (Nuri Bilge Ceylan)
  5. Isle of Dogs (Wes Anderson)
  6. En liberté ! (Pierre Salvadori)
  7. The House that Jack built (Lars von Trier)
  8. Les Garçons sauvages (Bernard Mandico)
  9. Au poste ! (Quentin Dupieux)
  10. Mademoiselle de Joncquières (Emmanuel Mouret)

Le sentiment de nostalgie

La veille de notre départ de Beyrouth où nous étions en vacances, mon fils a découvert le sentiment de nostalgie. Il s’est rappelé les meilleurs moments de son séjour au Liban et a pleuré. Les jeux vidéo sur la PS3 avec ses cousins et ses sœurs ; son goûter d’anniversaire en présence de ses grands-parents ; la journée à la montagne sous la neige. Il s’est rendu compte que ces moments appartenaient désormais, et définitivement, au passé. Qu’il n’était plus possible de les revivre. Précis pour quelques courts instants, ils se dilueraient dans le flux des souvenirs, gagnés par l’incertitude, puis l’oubli. Notre départ du lendemain, notre éloignement physique des lieux du souvenir et de ses personnages, consacraient leur disparition dans la brume du temps. Il a appelé contre-nostalgie la remémoration des mauvais souvenirs qui, au contraire, nous fait apprécier le présent et l’appartenance définitive au passé des malheurs qui y sont associés.

Nos séjours au Liban ont des allures de promenade dans la mémoire. Malgré la guerre qui sévissait tout au long de notre enfance, j’en garde un souvenir de douceur. Le Lycée Franco-Libanais où j’ai suivi toute ma scolarité est un territoire paradisiaque auquel il m’est difficile d’attacher le moindre souvenir triste. Même les malheurs y sont nimbés d’une lumière suave qui en atténue la violence. Des espaces comme le terrain de foot, la bibliothèque donnant sur un jardin et le gymnase, grand bâtiment étrange, aux allures de soucoupe volante en béton brut posée là, criblée de balles, délimitent des périmètres préservés, inviolables, souverains. Ils sont habités par l’odeur des livres, des grands dictionnaires et des encyclopédies, le bruit des balles lourdes contre les murs et les sensations de jeu sur le terrain de foot par des après-midi printaniers. J’éprouve un sentiment diffus de camaraderie que les cruautés de l’enfance, émoussées par les ans, ne font, en leur donnant du caractère, que renforcer.

Je suis allé cette année à une rencontre des anciens de ce Lycée. Pour beaucoup d’entre eux, je revoyais ces camarades de classe trente ans plus tard. Nous ne nous étions jamais dit adieu, nous ne soupçonnions pas cette longue séparation et, comme quand on quitte une maison supposément pour quelques jours mais que les circonstances font que nous n’y revenons jamais, nous nous sommes séparés un jour quelconque, sans décorum, sans cérémonie, comme à la veille de vacances scolaires. Des années plus tard, le temps a fait son œuvre en accéléré. Il a affirmé sa présence. Sans transition, le jeune ado est soudain devenu un quinqua grisonnant et bedonnant. La fille qui faisait rêver, une mère de famille asexuée et vaguement fatiguée. La juxtaposition de ces images du passé et du présent, amputées de la gradation de la transformation qui a mené de l’une à l’autre, a quelque chose d’à la fois déchirant et cocasse. Au-delà des changements physiques, c’est les manières dont les vies se sont déroulées qui me troublent. Souvent, on peut résumer ces trente années en quelques lignes insignifiantes, une famille, un métier, la concrétisation de la banalité si difficile à concilier avec le lyrisme et les rêves de la jeunesse. Ses amours. Le triste consentement au réel. Parmi les destins, on devine confusément quelques-uns plus singuliers, peut-être plus tragiques, entourés de mystère. Car si l’on peut sans peine demander des nouvelles des enfants, faire semblant de s’y intéresser, il est plus difficile d’enquêter sur un destin tragique. Une fille dont tout le monde à l’époque était amoureux vit seule avec son père, ne s’est jamais mariée. L’imagination se saisit de cette matière, de ces bribes pour construire des destins possibles, formuler des hypothèses, une histoire d’amour tragique, des dépressions, des tentatives de suicide, une trame romanesque qui, soudain, l’espace d’un court instant, renoue avec nos rêveries d’alors, contaminées de littérature. Car à ces inconnus avec lesquels je trinque, dans un bar mexicain d’Achrafieh, dont jamais je ne me serais douté qu’il serait le théâtre de retrouvailles, c’est toute une population de personnages fictifs qui se mêlent, les Mathilde de la Mole, les Fabrice del Dongo, les Aurélien, les Bérénice d’Aragon, la foule balzacienne. Si la fille au destin tragique a changé physiquement, décevant le souvenir que la mémoire gardait d’elle, dont on se demande s’il avait ornementé de fantasmes une banalité soudain mise à nue, quelque chose de son essence m’est révélée, avec une acuité paradoxale. Dans sa manière de parler, dans les histoires qu’elle raconte, je retrouve, intacte, la fille d’alors, j’y vois comme une preuve de son identité, comme une preuve de la constance de son être profond.

A l’époque, aucune des tours qui aujourd’hui émaillent le ciel beyrouthin et le défigurent n’existait. Je ne sais pas si la ville, très laide, l’était déjà, je m’attache aux quelques îlots de beauté nichés en son sein et vers lesquels, invariablement, mes souvenirs convergent et élisent domicile. Des micro-territoires dérivant, solitaires, sur la surface noire des souvenirs. Un terrain vague près du Musée où nous jouions au foot. Le parvis de l’Eglise Notre-Dame des Anges. Les rues sombres du bois voisin aujourd’hui rasé. La ville, dans son dénuement provincial, sa coupure du monde, l’autarcie que la guerre lui imposait, dans ces temps immémoriaux où rien ne nous connectait à un quelconque monde, même pas le téléphone, la plupart du temps en panne, flottait dans cette douceur idyllique, d’autant plus prégnante que la violence autour de nous était grande.

De loin en loin, nous parvenaient les signaux timides de la culture. Les professeurs français du Lycée étaient d’un excellent niveau. Ils sont restés jusqu’à la fin de la guerre, au péril de leur vie, chose aujourd’hui inconcevable. Ils ramenaient de leurs vacances en France des nouvelles de la civilisation. Quelques cinémas projetaient des films d’art et d’essai qui créaient l’événement. Je me rappelle Il était une fois en Amérique de Sergio Leone, au cinéma Le Vendôme, un événement local devant une salle comble. Robert de Niro était jeune et très ténébreux, comme une projection de notre propre jeunesse. Autre film qui surnage dans le flot des souvenirs indifférenciés, pour des raisons inexpliquées, à la faveur d’un envoûtement qui allait se révéler durable, La Luna de Bernardo Bertolucci. Des images restent. D’une Mercedes sur une route miroitante liquéfiée par le soleil. D’un air d’opéra. D’une observation des étoiles. D’un bébé qui se fraie un chemin entre les jambes de ses parents jeunes qui dansent. J’ai peur de le revoir, je crains qu’il ait mal vieilli comme plusieurs films de son réalisateur, trop maniéré, trop jeune, pas suffisamment sobre pour résister au temps.

Quelques mois après cet épisode avec mon fils, je me suis retrouvé par hasard, un dimanche après-midi, au centre-ville de Beyrouth, près de la place de l’Etoile. Par hasard ou plutôt par accident. Personne ne va plus à la place de l’Etoile, depuis longtemps. Mais je devais changer des euros et le seul bureau de change ouvert se trouvait dans une des rues qui en rayonnent. En pénétrant dans ce territoire aujourd’hui délaissé, dont les boutiques sont à moitié fermées, où les restaurants à la mode ont été remplacés par des cafés où des touristes tristes fument des narguilés, dont les bâtiments rénovés mais jamais habités vieillissent lentement, j’ai retrouvé le décor d’années de ma vie que j’avais oubliées, pendant lesquelles j’avais vécu à Beyrouth et fréquemment arpenté ces rues, alors animées, y avait croisé des amis. C’est comme un ancien décor de cinéma, en carton-pâte, qui ne serait plus utilisé, sur lequel j’étais tombé par accident dans les dédales d’un studio. A chaque coin de ce décor, j’ai retrouvé un souvenir, des scènes me sont revenues en mémoire, que j’avais l’impression de revivre, et j’ai éprouvé un sentiment de nostalgie presque insoutenable. Il m’a semblé saisir sensoriellement le temps. Chaque moment de ma vie s’est présentée à moi dans une constellation géométrique et non chronologique, comme dans l’espace-temps de la théorie de la relativité. J’ai été pris d’une envie de pleurer impossible à satisfaire, envahi par des larmes qui ne coulaient pas. Je me suis demandé pourquoi et la réponse m’est apparue dans une évidence bouleversante. Toutes ces images qui revenaient à moi étaient celle de ma jeunesse. Dont je me rendais compte soudain, à cause de mon engouffrement accidentel dans ce territoire appartement au passé, qu’elle était désormais révolue. Nous avions vieilli. La vie, elle avait passé. Et ce faisant, j’avais perdu quelque chose, quelque chose qui était resté là, qui n’avait pas fait le voyage avec moi dans le temps. Cette chose, sans hésitation, je lui ai donné un nom, par ce dimanche après-midi. L’insouciance. Elle était emprisonnée ici, à jamais, surveillée par ces touristes fantomatiques, par ces bonnes fatiguées.

Un des événements fondateurs de ma vie, dont je me rappellerai au seuil de la mort, a été la lecture à dix-huit ans de La Recherche de Proust. C’était l’avantage d’être dans un pays en guerre, dépourvu de moyens de communication, sans loisirs ou possibilités de sortir. On pouvait lire Proust. Je me rappelle encore, je vis encore, mon bouleversement émotionnel à la lecture du bal des têtes. En quittant la place de l’Etoile, je me suis demandé si le sentiment de nostalgie préexistait en moi, ou si c’était Proust, à la faveur de cette lecture, qui l’avait à jamais planté.

Les quartiers où adolescents nous nous promenions sont aujourd’hui colonisés par des tours à moitié vides. Çà et là, des traces du passé tentent de survivre dans des espaces étriqués. Le silence des rues – ou en tout cas des rues telles que je me les rappelle ou les rêve – est empli par le bruit incessant des moteurs et des klaxons. C’est dans ce vacarme perpétuel, et non la brume de rues délaissées de quelque roman de Modiano, assailli par la laideur omniprésente, l’agitation continuelle, que ma nostalgie continue d’opérer, que je dois me résoudre à déchiffrer le passé, à dépister les sensations emprisonnées, à renouer le lien avec celui que j’étais. Parfois, comme dans un mauvais film, au détour d’un décor rescapé de l’enfance, j’essaie de surprendre celui qu’alors j’étais, silhouette silencieuse perdue dans la foule et qui m’observe, ne se doutant nullement de ce que je deviendrais, à la fois enivré et angoissé par l’univers inconnaissable des possibles qui alors se présentait à lui et qui allait au contact du réel finir par se rétrécir, se cristalliser dans une trajectoire déterminée, de plus en plus inéluctable. J’ignore si ce jour-là, dans ce même décor préservé, celui que j’étais s’imaginait que dans l’infini des possibilités existait celle où, à l’heure de se coucher, mon fils et moi discuterions du sentiment de nostalgie.

Pensées et réflexions

Hervé Guibert

J’ai découvert par hasard, dans le panier des livres bradés de mon libraire, L’homme au chapeau rouge, que j’ai lu avec la même délectation que tous les autres livres de Guibert, un de mes écrivains préférés, dont la vie, l’œuvre, le visage, le corps, malgré parfois leur dureté, leur noirceur, leur morbidité, sont touchés par ce mot hélas galvaudé, le mot de « grâce ». C’est un écrivain qui, quand il écrit sur la violence, la mort, le sexe, la scatologie, le fait avec une désinvolture aristocratique telle qu’elle me donne le sentiment de me promener dans un jardin à la française d’une ancienne maison habitée par des esprits d’une rare intelligence. Dans ce roman posthume, le narrateur est un collectionneur d’art qui tour à tour pose pour le peintre Yannis à Corfou et entretient une étrange relation avec Lena, une galeriste arménienne chelou dont le frère, expert en faux, aurait été enlevé à Moscou. J’aime la douceur de ce roman pourtant hanté par le Sida, ou son spectre entre-aperçu dans les traits émaciés que renvoie le miroir. Dans l’un des passages, il est dit que Lena (ou Vigo) consigne dans différents carnets les ventes de tableaux, des catalogues d’artistes, et « des pensées et réflexions ». J’emprunte donc à Guibert le titre de ce texte.

Un écrivain prolifique

De son vivant, Jean d’Ormesson était déjà prolifique. Mort, il continue de publier des livres sous les mêmes titres en forme de belles formules, de bons mots que des gens de la bonne société s’échangent dans des salons feutrés. Comment fait-il ? Pour continuer d’écrire dans l’au-delà et faire parvenir ses œuvres interchangeables aux vitrines des libraires, avec en couverture, en provenance directe d’outre-tombe, la même photo de lui : yeux bleus d’océan, veste chinée grise, chemise assortie avec les yeux et sourire malicieux de celui qui a le don et le talent du bonheur…

100 euros

Les mois de novembre et décembre 2018 ont connu en France une crise « sans précédent », « historique », un mouvement spontané à nul autre pareil né des entrailles de Facebook, d’une « France d’en bas », « des ronds-points », enfilant des gilets jaunes et protestant, se révoltant, d’abord contre la taxe écologique sur les carburants, puis les impôts et la baisse du pouvoir d’achat, puis le président, le système de représentation démocratique, les élites, le capitalisme, le libéralisme, bref la nation, bref le monde. J’ai écouté des commentaires, analyses, exégèses du mouvement convoquant toute la panoplie sémantique de la sismicité (séisme, tremblement de terre, choc, tsunami…) qui en soulignaient le caractère inédit (réseaux sociaux), gravissime (soulèvement de tout un peuple, voire du peuple), subversif à l’encontre non seulement d’un pouvoir particulier, mais de la démocratie en général et son fonctionnement. Pour résorber la crise, les commentateurs de tous bords préconisaient de remettre à plat notre démocratie, de la déconstruire, de la refonder, même si cela allait prendre des années d’« états généraux », de « référendums », de révisions constitutionnelles, etc. A les entendre, le pays était à l’orée d’une longue et incertaine refondation ; au bord d’un gouffre insondable, il nécessitait d’être redéfini, réécrit. En un mot, il en allait de son existence même.

Sur ce, un lundi soir comme un autre, débarque Macron, frais et fringant. Entre de vagues excuses de mauvais comédien pour ses phrases condescendantes et sa mise en valeur indécente, que dis-je indécente, ignominieuse, du travail et de la réussite, il promet 100 euros de prime et un ou deux autres cadeaux fiscaux. Et ? Et la révolte historique, sans précédent, se tasse. On quitte peu à peu les ronds-points et, comme par marée basse quand apparaissent les rochers accidentés, on révèle la radicalité sous-jacente au mouvement et qui l’électrise. Car hélas ce n’est ni « Marise mère célibataire qui élève ses deux filles avec 1700 euros par mois » ni « Françoise et Philippe retraités avec moins de 2000 euros par mois » qui orchestrent la contestation fragmentaire et composite, mais des pros des extrêmes sachant canaliser la désespérance périphérique, blanche, locale, quoi qu’on en dise profondément trumpienne, et la fédérer sans la fédérer en utilisant le pire de Facebook, sa capacité à viraliser n’importe quelle connerie et la répandre comme une traînée de bits auprès d’un public crédule, vulnérable, complotiste, assoiffé de boucs émissaires, de têtes à couper à la hache et d’agences Société Générale à brûler. J’étais consterné en écoutant l’intervention de Macron. Sérieux ? Pensait-il vraiment pouvoir juguler une telle « crise existentielle » avec une « prime d’activité » ? Je m’attendais à ce qu’il mette la vie politique en suspens, à ce qu’il propose de prendre du recul pour tout réévaluer, pour tout reconstruire, en un mot pour défaire et refaire rien de moins que la France. Le contraste entre la grandiosité de l’enjeu (notre essence même de Nation) et la trivialité du remède (100 balles), m’avait sidéré. Or non, les 100 euros, voilà ce que le peuple attendait. En gros, ça le faisait.

Tocqueville

Je suis tombé sur cet extrait de la Démocratie en Amérique : « Les hommes ne fonderont jamais une égalité qui leur suffise. Un peuple a beau faire des efforts, il ne parviendra à rendre les conditions parfaitement égales dans son sein, et s’il avait le malheur d’arriver à ce nivellement absolu et complet, il resterait encore l’inégalité des intelligences qui venant directement de Dieu échapperait toujours aux lois. Quelque démocratique que soit l’état social et la constitution politique d’un peuple, on peut donc compter que chacun de ses citoyens apercevra toujours près de soi plusieurs points qui le domine et l’on peut prévoir qu’il tournera obstinément son regard de ce seul côté. Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil, quand tout est à peu près de même niveau, les moindres les blessent. »

Il ajoute enfin : « C’est pour cela que le désir d’égalité deviendra toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande. »

Je suis persuadé que contrairement à la conception commune, l’égalité n’a jamais été aussi grande dans l’histoire de l’humanité au sein de nos sociétés développées. Quelle différence vraiment entre Françoise et Philippe, qui gagnent 2000 euros par mois, et Marise et Guillaume, 4000 voire 6000 ? Ils ont accès aux mêmes écoles, au même système de santé, à la même infrastructure routière, aux mêmes allocations, à la même beauté des paysages, des plages gratuites, et des montagnes magnifiques, ils ont le même nombre de jours de vacances, vivent sous le même système démocratique. Marise et Guillaume auront un logement un peu plus grand, une voiture un peu plus neuve, partiront dans des hôtels vaguement plus beaux en vacances et iront plus souvent au restaurant. Mais que représentent ces inégalités au regard du sens de nos existences ? C’est, comme dit Tocqueville, l’égalité même qui fait que le désir d’égalité devient insatiable.

Nous sommes dans les sociétés égalitaires sous le règne de la jalousie, une jalousie exacerbée, intolérante face au moindre point qui domine.

Maurras

Je suis tombé sur cet extrait de Maurras qui m’a fait froid dans le dos, non pas tant à cause de Maurras lui-même (dont je n’ai pour ainsi dire rien à foutre) mais de l’intuition que j’ai qu’elle continue d’irriguer, encore de nos jours, une certaine pensée française, avec ce mythe des « entrailles de la France » : « Chacune des faiblesses de la France moderne, dit Maurras, coule de ses institutions (démocratiques, ndlr) comme de sa source première. De là vient l’importance de l’Etat Juif au milieu de nous, de là celle de la communauté protestante, de là la force de nos métèques cosmopolites […]. Si de vigoureuses familles françaises avaient continué à joindre racines et rameaux au-dessus comme au-dessous du sol national, jamais la descendance d’un petit pasteur juif ne régnerait ainsi qu’elle règne aujourd’hui sur l’état français. Mais on a supprimé la noblesse autochtone, une hiérarchie étrangère en a pris la place. On ne détruira celle-ci qu’à la condition de la remplacer par une autre noblesse, vraiment issue des entrailles de la Nation. »

Si les quatre « Etats confédérés » de Maurras (les juifs, les protestants, les francs-maçons et les métèques cosmopolites) ont vraiment pris le pouvoir, la faille fondamentale de la thèse est la suivante : pourquoi la France, la supposée vraie, issue des entrailles de la Nation, n’a pas pris le dessus ? En quoi la « funeste » démocratie l’en a-t-elle empêché tout en permettant à ces Etats confédérés de prendre le pouvoir ?

Au-delà de ce complotisme paranoïaque, il est par ailleurs intéressant de voir que nos sujets contemporains sont les mêmes qu’il y a un siècle ou deux, comme si, malgré la « modernité » et l’évolution de l’Histoire, les lignes de faille structurelles restaient, de manière sous-jacente, les mêmes : démocratie représentative et démocratie directe (et le continuum entre les deux), individualisme et corporatisme (et le continuum entre les deux), libéralisme et étatisme (et le continuum entre les deux), parlementarisme et absolutisme (et le continuum entre les deux). En fait, c’est comme si les soubresauts de l’histoire d’après la Révolution, les passages brutaux entre les régimes, continuaient d’exister aujourd’hui, de répandre leurs ondes telluriques, même si plus sourdes, et que somme toute, le processus même de démocratisation n’était pas encore complet, que nos démocraties mêmes, pourtant les plus avancées au monde, n’étaient pas encore mûres.

Kléber

Dans un des débats que j’ai écoutés (Esprit public sur France Culture), Aurélie Filipetti s’extasiait devant l’intelligence du peuple, se satisfaisant du fait qu’à ce peuple on ne pouvait plus raconter de conneries tellement il était devenu perspicace grâce à Facebook. Ce peuple a convergé avenue Kléber dans le « très chic seizième arrondissement de Paris » pour tout casser dans un élan viscéral anticapitaliste. Le long de cette avenue se trouvent les sièges de plusieurs grandes banques d’affaires anglo-saxonnes, toutes intactes. Le peuple s’en est pris à des agences de banques françaises dans lesquelles des gens comme eux travaillent pour des petits salaires, et auxquelles des retraités comme eux confient leur épargne.

Le père noël est une ordure

Chaque année à l’approche de noël, des motards se réunissent vers 23 heures sous la Tour Eiffel aux abords du Champ de Mars pour faire leur show, déguisés en père noël. C’est un spectacle désopilant, extrêmement bruyant, et extrêmement polluant puisqu’en ces temps difficiles, ils brûlent pour le plaisir de faire du bruit des quantités considérables d’essence. En pleine synchronisation avec le mouvement des gilets jaunes qui veulent eux aussi continuer de polluer tranquillement et rouler à 90 km/h, la fête pétaradante avait cette année des airs de symbole, d’ode aux énergie fossiles, d’ode à la destruction de notre planète.

Léa

J’ai aperçu Léa Salamé avec Raphaël Glucksmann et leur enfant à l’aéroport de Beyrouth. Je n’ai pu m’empêcher d’avoir cette pensée politiquement incorrecte, taxable de suprématisme de minoritaire, de suprématisme de « métèque cosmopolite ». De mère libanaise avec des origines arméniennes, père issu d’une famille juive, tous deux français, cet enfant réunissait un héritage considérable d’intelligence, d’esprit du commerce et d’adaptabilité culturelle. L’intelligence des minoritaires.

Je crois en la justice de mon pays

Je discutais avec une bourgeoise dans un dîner en ville de la mairie de Paris, de ses projets fous (recréation temporaire d’un Grand Palais), et de la manière dont le Champ de Mars avait été méthodiquement saccagé depuis des années. Elle me disait qu’une association de défense du jardin avait intenté de nombreux recours en justice contre la mairie, que cela allait prendre des années, mais qu’il était une chose en laquelle on pouvait avoir confiance, c’est la justice de notre pays. S’il est une chose dont on doit savoir gré à tous ces mouvements contestataires, ces rassemblements protéiformes, voire hélas au terrorisme, c’est de nous avoir, ou de m’avoir, réconciliés avec la justice et la police de ce pays. Jamais je ne me serais cru capable d’admiration pour la police et sa capacité à gérer le bruit et la fureur avec compétence, calme, rigueur, et abnégation.

Une chambre en ville

En ces temps de révolte, je me remémore le magnifique, le sublime film de Demy, que j’ai récemment revu. Les ouvriers et les CRS qui s’affrontent en chantant, ça avait autrement plus de gueule que le spectacle des rues des Paris, en cette fin d’année.