La vie elle a passé, on a comme pas vécu

Notes sur la série sur Tchékhov sur France Culture, Chemins de la Philosophie

Entre Platonov, pièce écrite à dix-huit ans, et La Cerisaie, écrite juste avant sa mort à quarante-quatre ans, Tchékhov, avec son metteur en scène Stanislavski, a eu le temps de fonder le théâtre moderne. Entre les deux œuvres, les thèmes sont les mêmes mais tout a changé. Le magma foisonnant de Platonov, qui dure huit heures avec cinq conclusions possibles, s’est transformé en l’épure de La Cerisaie dont le quatrième acte dure exactement vingt-cinq minutes, le temps de dire les répliques. Nous sommes en 1904, dans une pièce de fantômes à la fin de laquelle tout le monde s’en va gaiement vers son destin tragique.

Lioubov Ranevskaïa rentre dans le domaine familial qui va être mis à la vente. Celle est impensable, mais elle aura bien lieu. L’acquéreur sera Lopakhine, le moujik, misérable parmi les misérables, qui s’est enrichi par son travail, dans une transition en cours des classes et un triomphe du capitalisme. La Cerisaie sera transformée en lotissements. C’est la fin d’un monde. La famille s’en va et oublie Firs, le domestique, qui reste seul, propre à rien, comme nous tous. On entend une deuxième fois le bruit de vide du butor étoilé, celui d’une mort qui arrive.

Les personnages de Tchékhov sont pétris de contradictions et d’ambiguïtés. Sans continuité psychologique, sans centre, sans intrigue, ils sont faits de bribes. Ils vivent en province, en périphérie, s’ennuient, se perdent dans des considérations générales. Ils ne comprennent pas grand-chose à leur vie. Interrogent sans fin un sens, avec pour seule réponse le silence du monde.

De cette confusion naissent des modes d’existence disparates. L’ennui, l’angoisse, la mélancolie ; le divertissement par le travail et la suractivité comme thérapie contre la sécheresse de l’âme ; les discours, le bavardage ; ou les pitreries. Les personnages oscillent entre ces états, à l’image d’Ivanov qui passe de la suractivité brillante à l’impuissance devant ses terres orphelines, rongé par le remords et la culpabilité envers sa femme Sara pour laquelle il n’éprouve plus aucun amour.

On parle énormément chez Tchékhov. On pérore, philosophe, rêvasse. On aligne les lieux communs pour remplir le vide de l’existence. Des lieux communs sentimentaux, nostalgiques. Sans hiérarchie. On discourt des choses les plus insignifiantes et puis soudain, au milieu d’elles, jaillit l’idée de la mort. On parle de petits événements et puis soudain surgit le vide de sens. Les pires d’entre nous transforment les discours en idéologies, tel Trofimov dans La Cerisaie qui plaque un schéma préétabli sur des situations insaisissables. De grandes idées non connectées au réel. Personnage inutile, il ne fait que philosopher, ne propose rien d’autre que de jeter la clé dans la rivière du domaine. C’est le futur bolchevik, en tous points le futur François Ruffin, porteur de grands messages, appelant à se battre pour le peuple, armé de poncifs, mais qui ne fait jamais rien de concret. L’inutile. Lvov est une autre version de ce personnage, un type insupportable, jeune médecin doctrinaire et moralisateur qui jette l’opprobre sur Ivanov. Tchékhov combat les discours emportés par l’ironie. Dans la vie, il construisait des écoles, s’occupait des gens, les soignait. Il faisait attention aux gens, pas au peuple, aux gens.

A l’inverse des idéologues, certains personnages ont les pieds sur terre. Mus par le progrès social, pragmatiques, ils profitent de l’irrésolution ambiante pour parvenir à leurs fins, comme Lopakhine dans La Cerisaie, ou Natacha, la femme d’Andreï dans les Trois Sœurs. Tous deux prennent possession de la maison, mais jamais de manière univoque. Lopakhine pleure quand il triomphe, Natacha est un personnage assez ignoble auquel on ne s’identifie pas.

Le présent n’existe pas. Evanescent, il est ennui, confusion et bâillements. Le passé est tour à tour l’âge d’or et celui de la défaillance des pères, comme dans Platonov. Le futur est fait de promesses sans cesse reportées, de projets inaboutis transmis de génération en génération. Irina, Olga, Macha, les trois sœurs, vivent dans des contradictions et des professions de foi que la vie contrarie. Andreï leur frère finira cocu et fonctionnaire de l’administration locale, lui qui était promis à un grand avenir.

En 1900, au sommet de sa gloire, Tchékhov écrit les Trois sœurs, un tableau du quotidien de trois sœurs et leur frère qui, réunis pour la mort d’un père idéalisé à l’enterrement duquel pourtant personne ne vient, décident de partir à Moscou. « Le retour à Moscou » c’est le futur et le passé. La nostalgie et le rêve. C’est l’enfance, le paradis perdu, une construction mentale dont les sœurs ont fait l’expérience, une utopie rétroactive.

La vie elle a passé, on a comme pas vécu.

Cette phrase résume La Cerisaie, et toute l’œuvre de Tchékhov. Nous sommes des propres à rien. Nous essayons mais n’y arrivons pas. Tout, dans nos vies, est condamné par la ruine. Les jardins finiront délabrés, et les cours abandonnées. On ne retrouvera jamais Moscou. Dans les interstices d’un incessant bavardage, nous prenons conscience de notre endroit dans l’univers et soudain percevons cette présence dans sa totalité.

« Il neige, où est le sens ? » Comment interpréter quelque chose qui nous dépasse ? L’énigme de la vie. Des jours et des soirées interminables qui se suivent, dans quelque province imprécise, d’une Russie centrale incertaine.

Le temps passe, matériellement, minute après minute, dans une attente interminable. Nous passons notre vie à attendre. Mais quoi ? Le silence du monde, l’absence du monde nous hantent. Jusqu’à la conclusion d’Ivanov : « Je ne comprends pas ». Ce n’est pas du nihilisme, ce n’est que du désarroi.

Des crises ponctuent cette longue attente. Le troisième acte est celui des incendies, et des confrontations violentes. Mais l’espoir subsiste. Celui que les générations futures trouveront le sens. Que nous avançons à petits pas vers le sens. Ça viendra ; ça prendra un temps infini, mais ça viendra, avec de petites actions, en étant utile.

Sur fond d’une musique gaie et pleine d’entrain, la fin des Trois sœurs est bouleversante. « Il faut vivre, il faut vivre ! » « Un jour viendra où l’on saura pourquoi tout cela, pourquoi toutes ces souffrances ». « Comme on a envie de vivre ! »

« Nous allons vivre ! »

Pourquoi ce sont toujours les films nuls qui sont primés (et autres brèves hivernales)

  1. Pourquoi ce sont toujours les films nuls qui sont primés

C’est ma fille qui a fait ce constat. Elle a raison. Toutes les cérémonies de remise de prix ont pour point commun de primer le mauvais film. Pas nécessairement (pas toujours) un navet mais un film oubliable sur lequel un consensus mou s’accorde. Par exemple, aux Césars, Mektoub my love, un chef-d’œuvre, n’est même pas nommé et c’est Jusqu’à la garde qui obtient le césar du meilleur film et Jacques Audiard, un des plus mauvais « grands » réalisateurs, celui du meilleur. Jusqu’à la garde, un film-dossier (sur les femmes battues). A-t-on jamais vu du grand cinéma de dossiers ? Bergman, Fellini, Kubrick, Welles, Visconti, Godard, Truffaut s’y adonner ? Cayate, Boisset, Costa-Gavras, le réalisateur de Kramer contre Kramer, oui. Aux Oscars, on prime Green book, un exercice non sans charme mais poussif et anodin, et Roma, long, soporifique et miniature exercice de style. La palme d’or est allée à Une affaire de famille, un beau film, je l’ai vu avec les enfants, j’aime beaucoup la scène des oranges, mais enfin sérieusement comment voulez-vous leur expliquer que c’est le meilleur film de l’année au monde, parmi des milliers d’autres ?

  1. Sale hétéro !

Dans les cours de récré, une nouvelle « insulte » apparaît, « insulte » est sans doute fort, je pense à des appellatifs dans la lignée de bolos, intello, faillot, etc. La nouveauté 2019 c’est : hétéro. Ah lui… ouf… quel hétéro !

  1. Haïr et imiter

La philosophie de René Girard gravite autour de deux idées centrales, celle du bouc émissaire (pour assurer sa cohésion et ne pas s’entretuer, le peuple a besoin d’un ennemi qui menace sa cohésion et la menaçant la consolide ; un bon exemple, le musulman ou la finance en France) et celle du mimétisme (nous désirons ce que les autres désirent). C’est simple et d’une efficacité redoutable pour comprendre le monde. Prenons le mimétisme, omniprésent autour de nous : tous les restos ont la même déco (parquet, laiton, plantes vertes, murs bleus canard), tous les skieurs portent des vestes Fusalp bleue marine, toutes les femmes ont des coups de cœur chez Sézane, on nous enjoint d’aller voir un film parce que 5 millions d’autres personnes l’ont vu, de lire un livre parce qu’il s’est écoulé à des centaines de milliers d’exemplaires, etc. Nous sommes dans le déni permanent de la singularité, nous appelons « chelou » l’originalité, « zarbi » le style, et vivons dans le règne du conformisme. La Parisienne de 2019 c’est le triptyque Sézane, Polène, LouYetu.

  1. Je vous présente Paméla

Qu’est-ce qui fait le charme de François Truffaut ? J’ai récemment revu La nuit américaine et objectivement c’est assez faible, le scénario ne tient pas debout, c’est d’une grande naïveté, il y a des longueurs. Et pourtant, je suis sous le charme pendant tout le film et par moments j’ai les larmes aux yeux. C’est inexplicable. Peut-être est-ce tout simplement l’amour du cinéma.

  1. C’est pour ça

Ma fille et moi aimons les tics de langage. Dans Au poste ! de Quentin Dupieux : « c’est pour ça ». Depuis, chaque fois (et cela arrive souvent) que quelqu’un dit « c’est pour ça », on se regarde et dit « on a mangé des sushis à midi, c’est pour ça ». Autre découverte, le film jouissif de Salvadori En liberté !, et le beau dialogue entre Pio Marmaï et Audrey Tautou et sa cascade de « parce que ».

  1. Un plat qui se mange froid

Mes filles ont joué un mauvais tour à leur frère et depuis il veut se venger et nous demande de trouver sur internet des idées de vengeance. J’ai cette idée business, la création d’un site ou d’une app revenge.com. Idées de vengeance en fonction de la situation, tutoriels de plans de vengeance, retours consommateurs, avis, forums, etc.

  1. Haka

Le 15 mars, un massacre en Nouvelle Zélande fait 50 morts dans une mosquée. Journal du dimanche : pas une ligne. Dans la défense de la thèse nous sommes le bien et eux le mal (cf. René Girard), ça la fout mal ce genre de massacres, il vaut mieux ne pas trop en parler. Et la Nouvelle Zélande, c’est loin, et la boutique Boss a été entretemps pillée sur les Champs-Elysées, il faut avoir le sens des priorités.

  1. La laïcité fermée

Ecouté Répliques sur la laïcité. C’était censé être un débat, mais tout le monde était d’accord. Il a été dit explicitement que la laïcité ouverte n’est pas la laïcité. La laïcité ouverte c’est la liberté d’exercer sa religion quelle qu’elle soit, l’égalité des personnes quelle que soit leur religion (pas de religion privilégiée) et la fraternité entre les différentes religions. Il paraît que ce n’est pas compatible avec la France, ça. Et que, je cite, c’est « hypocrite ». Ma perception de la laïcité décrite dans l’émission : un catholicisme déguisé (identité chrétienne de l’Occident), l’oppression des minorités, et leur assimilation forcée à notre « civilisation » et nos « mœurs », bref, un outil d’ethnocentrisme et de conformisation coercitif. Loi sur le voile, perçue dans d’autres pays laïcs anglo-saxons comme liberticide. Il paraît que les anglo-saxons n’y comprennent rien. Les commentateurs du podcast reconnaissent si j’ai bien compris que cela n’a rien à voir avec la loi de 1905 mais sous couvert tactique de laïcité est censé défendre la liberté de la femme et la tradition de « galanterie » française. Admettons. Mais qu’en est-il du halal, qui est tant pourfendu ? Le halal n’a aucun impact sur les femmes, ne gêne pas particulièrement ceux qui ne veulent pas s’y soumettre, ni a priori la république. Pourquoi la « halalisation » est une telle menace, et quel rapport avec la laïcité ? Même l’argument des mœurs – sachant que la laïcité n’a rien à voir avec les mœurs mais admettons que cela soit le cas – ne tient pas car il faudrait alors s’inquiéter de la véganisation de nos sociétés, le véganisme étant bien plus radical que le halalisme et tout aussi idéologique. La solution serait idéalement d’avoir un seul menu pour toute la nation, décrétée par une entité centrale. Nos mœurs seraient ainsi préservées. A tout prendre, on pourrait également imposer comme dans certains collèges huppés un seul uniforme pour tout le monde, ce serait l’uniforme français. On serait tous pareils, pratique pour préserver notre civilisation ! L’un des invités – auteur de toute une littérature sur la laïcité mais juste capable d’aligner des poncifs de la ligne officielle du parti, contraste saisissant – soutint que les autres pays feraient bien de s’inspirer de notre modèle de laïcité fermée. A voir la profondeur de nos fractures, entre chrétiens et musulmans, gilets jaunes et classes friquées, villes et campagnes, gens d’en bas et élites, éduqués du supérieur et les autres, c’est une préconisation comique.

  1. Un médecin du travail

La vie elle réserve des épisodes romanesques. Je suis convoqué à une visite médicale de travail dans un centre près des Champs-Elysées. Un médecin arménien me prend en charge, il doit avoir quatre-vingts ans. Il est né à Beyrouth, a immigré en France en 1976, au début de la guerre du Liban (1975-1990). Depuis sa retraite, il s’est reconverti à la médecine du travail. C’était un grand chirurgien. Il était président des médecins arméniens. Avait organisé le congrès mondial des médecins (ou des chirurgiens, je ne sais plus) au Liban. Oui, c’était lui le président. Il me donne des noms arméniens de Beyrouth et me demande si je les connais. Il a un accent très fort. Il dit qu’on ne voit pas beaucoup d’arméniens par ici. Nous échangeons quelques mots en arménien comme signes de ralliement à une société secrète. Nous avons l’air de deux rescapés. En sortant, je croise deux nanas qui se plaignent de leur week-end et du temps pourri qu’il faisait.

  1. La vie elle a passé, on a comme pas vécu

La série sur Tchékhov (France Culture, Chemins de la philosophie) était une pure merveille, surtout la dernière émission sur La Cerisaie. J’ai vu plusieurs pièces de Tchékhov au théâtre. La mise en scène m’a souvent déçu, j’ai l’impression que les metteurs en scène français aiment en faire des pièces comiques, burlesques. La série sur France Culture m’a bouleversé en mettant en exergue, ou me sensibilisant à la mélancolie du texte et des personnages perdus au milieu de la Russie, de leur vie, du temps qui passe. On ne guérit pas de l’enfance. J’ai souvent pensé à cela. Que toute notre vie est hantée par les sentiments de l’enfance et que nous n’acceptons jamais la transformation de nos corps et de nos vies. Je me promets de réécouter, de prendre note et d’écrire un vrai texte. Tellement de belles choses ont été dites.

Les gilets jaunes et les vestes Fusalp (et autres brèves de révolution)

Depuis novembre 2018, nous découvrons abasourdis la fracture profonde dont souffre la France. D’une part, sur les ronds-points et chaque week-end dans les beaux quartiers parisiens, les « gens d’en bas », le « petit blanc de province qui trime et paie tout ce qu’il gagne à l’état », revêtent d’affreux gilets jaunes et défilent au rythme de slogans haineux. D’autre part, sur les pistes de ski, des Parisiens revêtent des vestes Fusalp ultra-stylées, aux couleurs admirables, notamment la bleue marine, pour dévaler les pistes dans d’amples courbes élégantes.

Créée en 1952 à Annecy, Fusalp connaît des difficultés pendant de nombreuses années jusqu’au jour où la famille Lacoste la reprend en 2014, la positionne sur le segment luxe avec un « cœur de cible entre 600 et 800 euros pour une veste de ski », lui assurant un succès immédiat à la Moncler. Elle représente aujourd’hui l’essence du parisianisme avec cette idée force que même sur une piste de ski, il faut être stylé, arborer des couleurs sobres, une coupe parfaite. Elle est l’antithèse parfaite du gilet jaune non coupé, moche, raturé de slogans débiles. Fusalp a son flagship boulevard Saint-Germain, voilà. Cette profonde dichotomie, ces deux extrêmes stylistiques m’interpellent dans le pays de l’égalité, des « prélèvements obligatoires les plus élevés au monde », de la « redistribution » obsessionnelle des richesses.

Je suis sensible à de nombreuses causes, celles des migrants, des réfugiés, des victimes de guerre, de famines, de pollution, j’ai vu des gens vivre dans la misère et vécu moi-même la guerre de l’intérieur ; en d’autres termes ma vie et mon idéologie ne se résument pas à des slaloms sur des pistes rouges en veste moulante bleue marine. Et pourtant, rien n’y fait, j’ai zéro sympathie pour les gilets jaunes. Je trouve ce mouvement extrêmement laid. Je ne parle même pas de la xénophobie sous-jacente, de l’antisémitisme larvé rebrandé « haine de la finance », du goût de la casse et de la violence, admettons que tout ça – même si ça fait beaucoup – soit dans la frange extrémiste minoritaire et ne constitue pas le cœur du mouvement formé de « gentils » victimes du système et qui vivent dans une « véritable souffrance ». Mon dégoût provient de l’idée que l’on puisse s’autoriser une telle haine de l’autre, l’afficher, la revendiquer, la hurler, « parce que le frigo est vide à la fin du mois », « parce qu’il faut cinq minutes de plus pour arriver au travail en roulant à 80 Km/h et tuant moins de gens », en gros transformer la « souffrance » en haine de l’autre.  C’est quoi ces revendications minables ? Pourquoi une telle célébration de la minabilité ? Nous sommes dans un pays où la santé et l’école sont gratuites, où l’accès à la culture est exceptionnel, où que l’on soit, où les paysages sont sublimes, un pays en paix, où l’on est assuré d’indemnités si on perd son emploi, où une ultra-minorité paie la majorité des impôts et des charges sociales pour tout le monde dans une tournée générale permanente, alors je me contrefous que certains aient moins de vacances que d’autres, une plus petite maison, où un frigo pas plein à la fin du mois. Je suis soucieux des gens sans travail, sans papiers, dans la rue, ou stigmatisés pour ce qu’ils sont. Je n’ai jamais noté de problèmes de rachitisme ou recensé de famines dans ces fameuses villes de la « périphérie », c’est l’obésité qui est un fléau. Le « petit blanc » mange nettement plus de viande que le méchant riche qui s’impose lui une diète drastique et se nourrit de légumes pas chers. Comment en est-on arrivé là ? Cela donne froid au dos. Comme tout horizon existentiel, la bagnole et le frigo, comme toute transcendance la haine du riche fondée sur une jalousie maladive. Que du matérialisme, que le discours du fric, de la comparaison des richesses. Et maintenant le refus de la démocratie alors que des centaines de millions de gens dans le monde en rêvent.

Même s’il n’en fait pas partie ni officiellement ni logiquement puisqu’il appartient à l’élite de l’élite, l’élite des médias et de la création, François Ruffin est la quintessence de cette minabilité. Son discours à la réception du César était glaçant de haine xénophobe envers les Roumains, pour un film d’une laideur morale abjecte. Il est une sorte d’incarnation de tout ce qu’il y a de mauvais dans ce pays, le pessimisme, l’envie, la jalousie, le dogmatisme, la moralisation doctrinaire, la désignation de coupables, et l’absence de la moindre amorce d’idée constructive. C’est un commerçant, un professionnel de la colère, qui vit de la misère des autres pour se faire mousser en tournant des films.

De ces mois de révolte, je garde aussi quelques images.

Nous étions dans le Marais avec mes filles, avons commandé un Uber. Quand la C5 a plongé dans le flux des voitures de la rue de Rivoli, nous avons soudain fait face à une horde de gilets jaunes. La haine déformait leurs visages, ceux-là n’étaient pas des gentils, ils avaient l’air très mauvais au contraire et appelaient à la démission de Macron et sa décapitation. Abdelkarim, notre chauffeur, eut le bon réflexe de tourner à droite pour emprunter des voies parallèles pour rejoindre Bastille. Par intervalles, les rues perpendiculaires nous donnaient un bref aperçu de la révolte qui avançait rue de Rivoli et du déploiement spectaculaire des forces de l’ordre convergeant de toutes parts vers elle. Rue de la Bastille, une colonne interminable de motos de police foncèrent sur nous en contre-sens pour rejoindre le théâtre de l’insurrection, cette rue allait fermer juste à temps après qu’Abdelkarim réussisse à passer entre les gouttes et emprunte le boulevard Bourdon pour nous emmener rive gauche. Le bruit des sirènes s’estompa, je remerciai notre chauffeur qui dit sobrement avoir l’habitude.

J’étais allé courir autour des lacs du bois de Boulogne et j’ai croisé une vieille voiture avec à son volant une vieille femme. Elle semblait fébrile, toute seule, arrêtée au bord de la route. Je l’ai ensuite vu sortir un gilet jaune et le déposer sur le tableau de bord, voilà c’était fait. Elle a démarré, à la conquête du pouvoir.

Le samedi 16 février, il faisait un temps de dingue à Paris. Les Parisiens étaient sortis investir les terrasses. Nous-mêmes étions allés au Tourville, place de l’Ecole Militaire. Ce samedi-là comme tous les samedis, les gilets jaunes manifestaient. Ils avaient choisi le quartier des Invalides. Depuis le début du mouvement, ils rôdaient ainsi dans les environs de l’Elysée avec l’espoir d’envahir le palais et se saisir de Macron, le président de la république au moment des faits. Les gilets jaunes affluaient sur la place et je redoutais le clash entre eux et les bourgeois, ados friqués et touristes aisés absorbés par leur tartare sur la terrasse baignée de soleil. Les deux France se côtoyaient ainsi, à quelques mètres l’une de l’autre, tout autant qu’aux deux bords d’un gouffre insondable. Les aphorismes marxistes abscons inscrits d’une écriture hésitante sur les gilets commentaient ce face à face qui n’en était pas un, car il s’agissait d’un évitement. Je songeais un instant à l’identité française et notais que ces deux peuples qui se côtoyaient, l’un sur la terrasse, l’autre à ses abords, non seulement s’ignoraient, mais n’avaient absolument rien en commun.

Comme toujours en France, c’est la faute à l’immigré, aux mecs du neuf trois. Au début du mouvement, lorsque certaines rues de la ville furent le théâtre de scènes de guerre, on (quand je dis on, c’est à une certaine bourgeoisie conservatrice et raciste que je fais référence) était persuadé que les casseurs étaient des mecs du neuf trois, sous prétexte qu’on reconnaissait leur « accent » et qu’ils étaient là pour piller les boutiques de fringues. Je trouve pour ma part que les mecs du neuf trois ont pour le coup fait montre d’une grande classe. Il ne s’est rien passé en banlieue. Les samedis, Saint-Denis était plus sûr que la place du Trocadero. Il y a une entreprise en France qui a donné leur chance aux habitants de ces quartiers, c’est Uber. J’en ai pris des dizaines, je n’ai jamais eu le moindre problème. Combien de fois me suis-je fait rudoyer par des chauffeurs de taxi, jamais dans un Uber même s’ils sont tous soi-disant salafistes selon une amie qui tiendrait l’information du ministère de l’intérieur.

Si le mouvement des gilets jaunes est laid, il a donné lieu à des scènes esthétiques comme celle-ci. Boulevard des invalides, des gilets jaunes en ordre dispersés battent le pavé, des promeneurs profitent de la journée ensoleillée, et les forces de l’ordre sont partout. Soudain, dans une chorégraphie spontanée, un escadron compact de CRS suréquipés forme une sorte de légion romaine et avance à pas saccadés vers… vers rien en fait, juste pour le plaisir. La scène est insolite et belle.

Aux débuts du mouvement, la rive gauche était étonnamment épargnée. Les gens de la « périphérie » ne connaissaient pas Paris, on les voyait errer, perdus dans ses rues, et ignoraient que le centre du pouvoir était en réalité sur cette rive-là. Je me rappelle un samedi en particulier où des avenues autour de l’Etoile étaient en feu et les terrasses de Saint-Germain-des-Prés noires de clients sirotant les premiers Spritz dans l’insouciance et la paix. S’il y a un mérite à ce mouvement du reste, c’est d’avoir permis à toute une population provinciale de découvrir la capitale de la France, c’est bizarre à dire, cela paraît invraisemblable, mais c’est quand même la capitale de leur pays.

J’ai croisé un Japonais dans le métro un samedi. Il tenait une carte des Galeries Lafayette et souhaitait visiter une avenue dont il avait entouré le nom au stylo, les Champs-Elysées. Il m’a demandé comment y accéder et je lui ai conseillé de ne pas s’y rendre, ce n’était pas safe. Il semblait étonné.

Ma fille est invitée à une fête dans un hôtel particulier de la rive gauche. La chanson phare de la fête : Gilet jaune eh (hein hein) !