Sous le signe de la tristesse

L’année commence fort.

Pour le lecteur qui tombe sur ces lignes en 2050 : en mai 2019, un président américain du nom de Trump, âge mental cinq ans, dont j’espère il n’aura pas entendu parler, menait des guerres commerciales et diplomatiques tous azimuts en passant sa journée à tapoter sur Tweeter, un « réseau social » sur lequel des attardés postaient des messages que l’humanité entière pouvaient consulter ; l’Europe sombrait dans une profonde crise existentielle, les Britanniques ayant décidé de la quitter (cela s’appelait le Brexit), et les autres pays crachant dessus y compris ceux qui en avaient profité pour sortir de la misère dans laquelle l’URSS les avaient laissés, comme quoi la gratitude n’est pas une vertu largement partagée ; la France connaissait une interminable crise économique slash institutionnelle slash identitaire slash démocratique et la populace grondait des profondeurs du pays, assoiffée de sang impur et impatients de revivre un remake de 1789 (la crise durait depuis 1789 en fait) ; la Chine sombrait dans une dictature assumée et déployait des nouvelles routes de la soie pour ravir la place de leader du monde aux Etats-Unis (si tu vis sous le joug chinois ami lecteur de 2050, c’était déjà bien engagé en 2019 sous le président Xi) ; la guerre au Moyen-Orient restait inguérissable et chantre de la démocratie dans la région Israël s’alliait avec l’Arabie Saoudite ; en plus des méchants habituels, l’Iran, la Corée du Nord, la Russie.

Dans cet environnement gloom and doom, deux choses fonctionnaient à merveille en ce début d’année : le stock market (malgré la guerre commerciale, aka nouvelle guerre froide technologique, le S&P était up de 14%) et le cinéma. Je vais m’attacher à parler de cinéma.

Quel putain de début d’année les amis après un 2018 so and so ! Sous le signe satisfaisant, réconfortant, d’une insondable tristesse.

Ça a commencé à New York, j’avais un dimanche après-midi de libre et je suis allé dans une salle d’art et d’essai de Manhattan, Quad Cinema, dans la treizième rue. J’ai vu Les éternels de Jia Zhang-Ke. J’en suis sorti terrassé par la mélancolie, de ses personnages cassés, dont la jeunesse fougueuse et délinquante s’est transformée au fil des ans en tristesse ridée, hantée par la perte, du père, de l’amant, des jambes, de l’amour, de l’argent, de la passion, dans une mise en images sublime, des plans tableaux plongés dans la buée et les vapeurs, et un décor incolore d’un pays en chantier. Les acteurs Zhao Tao et Fan Liao sont magnifiques, et le film tragique. J’ai marché dans les rues de Manhattan plongé dans la mélancolie du dimanche soir, vaguement relié à une foule éparse, fantomatique, dans laquelle perçaient accidentellement quelques cris d’énergie résiduelle et des souvenirs personnels plus enjoués qui ne faisaient par effet de contraste qu’accentuer ma taciturnité. Je me suis complu dans cette tristesse de bord des larmes.

C’est à Paris que j’ai ensuite vu les autres films. Synonymes d’abord, une autre claque. L’entrée en matière tempétueuse, la rencontre brutale avec le corps de ce mec zarbi sorti de nulle part (atterri là comme un OVNI en provenance d’Israël) dans les rues de Paris, ce corps immense, musculeux, complètement nu, transi de froid, courant comme un malade mental dans un grand appartement haussmannien désert. Et puis la rencontre fortuite avec un couple rescapé d’un film de la nouvelle vague, maniéré et fin et sophistiqué, formé par l’actrice du splendide film de Garrel L’amant d’un jour, Louise Chevillotte, et l’acteur des plus inégaux mais par moments beaux Trois souvenirs de ma jeunesse, couple sidéré par ce corps surgi du néant, comme une sorte de premier homme, énergie pure, parlant un français abscons de dictionnaire accidentellement poétique, dansant comme un fou nietzschéen sous le plafond d’une boîte de nuit rouge (scène ahurissante). Le cinéaste Nadav Lapid dépeint avec une violence réjouissante la maladie de la société israélienne hyper-militarisée, où l’armée semble avoir tout conquis, les corps et les esprits. Mais la vraie force du film au-delà de sa charge critique est sa tristesse. Le dernier plan m’a bouleversé, de ce mec qui frappe à la porte du couple chichi, cognant, sans aucune réponse, contre la cruauté froide, et muette. Sans pitié. Car qui de ce corps entraîné aux armes automatiques, baraqué, flippant, ou du couple délicat, est le plus dangereux et le plus cruel ? Evidemment le couple, lointains enfants de Cocteau, vivant dans un immense appartement payé par papa, terribles et impitoyables.

Leto de Kirill Serebrennikov que j’ai enfin vu ne m’a pas aidé à sortir de cet état de tristesse dans lequel 2019 flottait. Je n’ai pas tout compris, il m’arrivait de m’endormir par moments – et j’aime cet état délicieux d’entre-deux, d’entre le sommeil et la veille, dans lequel certains films vous plongent entremêlant leurs images à vos rêves dans une alternance imbriquée entre réalité, cinéma et songes – mais l’actrice Irina Starshenbaum était d’une telle beauté, les plans d’une telle splendeur, surtout ceux à la plage, la musique d’une telle force, que je me suis laissé emporter, l’esprit paresseux mais l’âme conquise, par le flot des images et leur élégie.

J’ai longtemps hésité à voir la troisième partie de La Flor, film fleuve argentin de Mariano Llinás (13 heures 34 et six épisodes), qui a créé l’événement dans le petit monde de la cinéphilie parisienne que seules des extensions temporelles comme celles-ci peuvent extraire d’une léthargie désabusée, car je n’avais pas vu les deux premières. Et c’est l’une des meilleures décisions que j’ai prises dans ma vie tant les trois heures vingt-quatre que j’ai passées au cinéma de Saint-Germain des prés étaient enchanteresses, trois sous-films plus un générique de fin de quarante minutes que j’ai vu en entier – j’étais scotché là, que faire ? – d’inspirations diverses, Borges, Renoir (un remake d’Une partie de campagne) et un film expérimental rappelant le cinéma de Pierre Clémenti et finissant sur du Borges. La vie vous réserve comme ça des moments d’exception, il faut savoir les saisir et s’y investir et c’est parce qu’on y investit son temps, son effort, que l’on en éprouve une satisfaction décuplée.

Après Victoria qui m’avait réjoui, j’avais des attentes élevées au sujet de Sybil, le nouveau film du duo Triet-Effira, hélas en partie déçues à cause d’un scénario raté abordant trop de sujets (la mère décédée, la sœur ratée, l’ancien amant, l’alcool, etc.) en ne faisant que les effleurer, trop de personnages (le compagnon, l’ex-amant, la sœur, le psy, les gamins, etc.) en ne faisant que les esquisser et, travers très français, ne leur donnant d’épaisseur que quelques lignes de caractérisation univoque. Mais au sein de ce film raté se trouve un court ou moyen métrage réjouissant qui se passe sur l’île ô combien cinématographique (Rossellini) de Stromboli qui le débarrasse de ses développements secondaires faits de traumas convenus et de sa galerie de personnages sans intérêt, pour se concentrer dans un décor superbement filmé, alternance d’ombres noires et de mers profondes, de plans aériens et de vents violents, sur la relation entre Sybil, jouée par Effira, et Margot, jouée par Adèle E., toutes deux excellentes. C’est sur cette relation et uniquement sur elle qu’il fallait se concentrer, pour faire un grand film et pas un film français moyen. Il faut toujours se demander ce qu’aurait fait disons Bergman, et revoir Persona (ou Godard avec Le Mépris, ou Rossellini), évidemment qu’il n’allait pas perdre son temps avec la fille de Dix pourcent qui refait toujours le même numéro, mais creuser, approfondir la relation entre les deux femmes. Il faut chercher à déplaire (l’approfondissement) et non la facilité (« elle est marrante cette fille, ça va plaire »). Un des très beaux moments du moyen métrage à Stromboli est celui où Sybil imite Margot. Il fallait continuer dans cette veine et ne pas la renvoyer tout de suite en France à la faveur d’un gag vaudevillesque qui rappelle le film à l’ordre, c’est-à-dire ses origines parisiennes de comédie intello pas drôle dans des décors AMPM, alors qu’en se dépaysant il détenait la clé de quelque chose de potentiellement inquiétant. Je développe car c’est important, j’aimerais que les scénaristes lisent ces lignes pour se restreindre ; nous avons tous tellement de choses à raconter, de références à caser, écrire c’est faire le tri, c’est faire des choix douloureux, c’est laisser tomber des histoires et des personnages, les rayer, les effacer, les tuer, pour aller plus loin, plus profond avec ceux qui survivent à ce massacre de l’écriture, sans avoir peur du vide, sans avoir peur du « rien ne se passe », il se passe toujours plus qu’il ne le faut. Cette cinéaste a un talent manifeste qui est à son somment dans la scène du bateau. Il fallait étirer la scène putain, la calquer sur le temps réel, se farcir tous les Kéchiche pour acquérir cette maîtrise du temps long, au lieu de se presser pour poursuivre des historiettes à la con et d’aligner des poncifs de téloche, le pire étant une scène de sexe sur fond de feu de cheminée. Non ! On ne fait pas de scène de sexe sur fond de cheminée, c’est interdit. Ça tue tout trouble. Déjà que la scène est hyper hétéro, que le mec (acteur très antipathique, je suis désolé, c’est perso et injuste) n’a pas dit trois lignes de dialogue de tout le film, n’a aucune consistance existentielle, aucun attrait (comment peut-on aimer un type comme ça ?), tu ne peux pas, en plus, foutre un feu de cheminée. C’est paradoxalement la scène de faux sexe sur le bateau qui est la plus troublante, même si elle reste timorée. Il faut le refaire ce film. Effira doit aller tout de suite sur l’île et y rester. Les flash-backs ok, mais sans explication, tu ne donnes pas d’explications. Une fois sur l’île, il faut tout dilater jusqu’au malaise. Plonger l’actrice dans la tristesse la plus profonde, la dépression, sans expliquer.

L’état de tristesse en filigrane continue avec le dernier film d’Almodovar, son meilleur depuis des années, Douleur et Gloire, dont j’adore le titre pompeux, sirkien, mélodramatique en diable. Une auto-fiction sur la perte d’inspiration, les maladies du corps et de l’âme, la drogue, la réclusion dans un appartement musée d’une tristesse absolue malgré les couleurs criardes et écarlates, traversée de souvenirs d’enfances filmées comme des morceaux de rêve lumineux d’un irréalisme poétique. Très rares sont les cinéastes qui ont duré aussi longtemps sans radoter, surtout avec un style aussi reconnaissable, une telle fidélité aux intrigues enchâssées, bigger than life, qui donnent l’impression que la fiction a fait abdiquer le réel, l’a contaminé, soumis à ses règles. Je me rappelle distinctement cette soirée de l’automne 1995, j’étais allée avec une amie voir La fleur de mon secret, dans un Gaumont de l’avenue des Gobelins, je me rappelle l’attente devant la salle et la grande affiche avec ce cœur de roses et la femme qui tapait à la machine en contre-jour. J’en étais sorti bouleversé parce le programme du metteur en scène était de nous bouleverser, il ne s’en cachait pas sous une délicatesse ou une subtilité malignes, et ça marchait avec moi, la réalité à la sortie de la salle était tout à coup étincelante, mais pas avec cette amie qui y resta insensible et la seule remarque qu’elle fit alors était qu’elle s’attendait à mieux de la scène de flamenco vu que c’était un film espagnol. Vingt-cinq ans plus tard, j’éprouvais la même émotion en sortant du Pathé Beaugrenelle dans les rues de la ville luisant d’une pluie dont nous n’avions pas été témoins.

C’est quoi ce début d’année de folie ? Et la suite semble prometteuse, avec un nouveau Kéchiche, un Bellochio, un Refn, le Bong Joon-ho, un autre Effira mis en scène par Verhoeven – l’actrice des années 2015-2020, ami lecteur de 2050, elle aura hélas peut-être sombré dans l’oubli dans trente ans, ou qui sait sera-t-elle à soixante-dix ans l’Isabelle Huppert mid-century.

Rousseau, le contrat social et la France de 2019

L’écoute d’une série d’émissions marquantes au sujet du contrat social de Rousseau (Les chemins de la philosophie sur France Culture), m’a amené à réfléchir à ce que nous vivons aujourd’hui en France (ou du reste aux Etats-Unis et ailleurs), un pays profondément divisé, voire en voie de tribalisation.

Si le contrat social de Rousseau publié vingt-sept ans avant la révolution française n’a pas la signification que les politiques lui assignent de nos jours – une sorte de programme entre eux et le peuple, il ne s’agit pas du tout de cela – et s’il peut s’apparenter à une certaine utopie, non dénuée d’ambiguïtés et de contradictions, il n’en demeure pas moins qu’il offre une grille de lecture analytique extrêmement puissante de tout système politique. J’avais par ailleurs écouté une série sur Les Rêveries du promeneur solitaire, en avais lu des passages très beaux, si bien que Rousseau m’apparaît comme un philosophe exceptionnel à la fois de la singularité et du politique, de l’individuel et du collectif, le philosophe en somme de notre modernité.

Le contrat social est le phénomène tortueux, complexe, contradictoire, « par lequel un peuple est un peuple. » Comment passer de la multitude au peuple ? Telle est la question.

Chez Hobbes la multitude confère le droit de gouverner à un tiers au-dessus d’elle, externe à elle, un souverain. Le souverain est hors société et peut prendre la forme d’un roi, d’un dictateur, d’un despote. Chez Rousseau, chacun contracte avec le tout, la volonté générale est le souverain, le pouvoir n’est pas transféré. Pour comprendre, prenons un modèle réduit. Soit dix personnes qui ont chacune leurs intérêts propres et jouissent d’une totale autonomie. Disons qu’une raison exogène les oblige à s’associer, par exemple elles habitent un même immeuble et doivent le maintenir. Elles décident alors de s’associer tout en restant aussi libres qu’avant, voire pour rester aussi libres qu’avant. Leur association va dégager l’intérêt commun, le maintien de l’immeuble en bon état, et ce sera une volonté de chacune des dix personnes. D’une agrégation d’individus, ils deviennent une association d’individus. Aucun ne se fait représenter, ils ne délèguent pas le pouvoir à un tiers. Ils peuvent déléguer l’exécution à un gouvernement (un syndic dans notre exemple), pour des raisons d’efficacité, mais le gouvernement ne détient pas la souveraineté. Certes, magnifié au niveau de millions de personnes, cette construction pose un grand nombre de défis mais elle offre une sorte d’idéal à poursuivre à l’aune duquel nous pouvons évaluer nos sociétés.

Remontons aux origines. L’homme vient de l’état de nature dans lequel il est un « tout parfait et solitaire », jouissant d’une autonomie parfaite et stupide. C’est un « animal stupide et borné ». Il arrive un moment où cet état n’est pas suffisant pour assurer sa survie, il doit alors s’associer. Pour ce faire, il se transforme en un individu faisant partie d’un tout. Chez Rousseau, il ne faut pas tuer la nature (comme chez Hobbes) mais trouver les conditions de perpétuer l’état de nature, et la liberté qui lui est consubstantielle, hors de l’état de nature, dans le passage à l’état civil. Ce sera au moyen du contrat social.

Le contrat social définit les conditions selon lesquelles, le moment inaugural auquel le peuple se constitue comme peuple. Ce moment est théorique, car il y a déjà un « peuple » ou disons une multitude, mais le concept est en lui-même puissant. En 2019, si l’on s’en tient à la construction intellectuelle de Rousseau, il n’y a pas un peuple de France. Le moment du contrat social n’est pas arrivé, nous en sommes même loin. Il n’y en 2019 en France qu’une juxtaposition d’intérêts particuliers (les fonctionnaires, les gilets jaunes, les cheminots, les chauffeurs de taxi, le corps médical, les notaires, etc.), au mieux unis contre des ennemis internes (les riches, les immigrés, les financiers, Uber). Un peuple devient peuple quand il atteint un niveau de maturité lui permettant d’instituer un état fondé sur la volonté générale, laquelle n’est pas celle d’une majorité mais d’absolument chacun des individus citoyens, le gilet jaune, le chauffeur de taxi, le fonctionnaire, etc., qui auront toujours des intérêts particuliers mais aussi un intérêt commun – par exemple le « bien » du pays, à définir, suivant une certaine vision – volonté de chacun. Le peuple devient alors un corps, avec des parties indépendantes formant un tout articulé, pourvu de mouvement et poursuivant un même but : la volonté générale. Chaque individu se fond dans ce collectif dont il n’est plus qu’une partie interdépendante avec les autres, et jouissant d’une liberté égale à celle de l’état de nature. Le peuple élabore les lois car il appartient à ceux qui s’associent de définir les conditions de l’association.

Ce passage de l’état de nature à l’état civil est possible car l’homme est perfectible, il a la faculté historique d’évoluer. C’est un animal qui peut être éduqué. Il faut déployer dans l’état civil la même liberté que dans l’état de nature mais transformé en liberté politique. La finalité de l’état est l’éducation, l’éducation à être libre et faire prévaloir la raison sur les intérêts immédiats.

Les gilets jaunes offrent un exemple de l’état de nature, d’animaux stupides et bornés, non éclairés, ne pouvant faire partie d’un tout car mus par leurs seuls intérêts particuliers. Le passage à l’état civil permet d’écouter sa raison avant d’écouter ses penchants. A défaut de raison, les gilets jaunes font appel à la violence pure pour se faire entendre, faire prévaloir leur intérêt au détriment d’un intérêt commun évident, la sécurité, le respect du bien public. Quand le peuple est constitué en peuple, la liberté civile est limitée par la volonté générale mais celle-ci est aussi celle de chacun puisque c’est la volonté de tous. Dans une socialisation heureuse, la liberté d’indépendance de l’état de nature se transforme en liberté d’interdépendance. Cette socialisation heureuse est utopique mais c’est ce vers quoi nous devons tendre, ou ce au regard de quoi nous pouvons mesurer notre maturité de peuple.

Une des conditions de la constitution d’un peuple est la liberté et donc, selon Rousseau, l’égalité. Il n’y a de liberté qu’en présence d’égalité. Il donne de l’égalité la meilleure définition qui soit, celle de la modération des écarts, des richesses d’une part, de l’avarice et l’envie de l’autre, exactement comme dans le modèle suédois, le plus proche en Europe d’un modèle rousseauiste.

L’analyse de Rousseau se décline selon trois dimensions : le peuple politique, c’est-à-dire l’association des citoyens selon la volonté générale ; le peuple comme ethnie, uni par des mœurs et une culture ; et le peuple au sens social, les riches et la masse des pauvres. Les mœurs sont essentielles et avec elles, on y revient toujours, l’éducation. Prenons la France de 2019. Il n’y a pas de peuple politique en l’absence d’un intérêt commun, impossible à définir. Les rares moments où cet intérêt fait une timide apparition sont les matchs de football et encore, il y a toujours quelqu’un pour ne pas se reconnaître dans la composition de l’équipe nationale. Les mœurs et les cultures sont fragmentées, non seulement à cause de l’immigration mais surtout aux écarts d’éducation, le Parisien surdiplômé n’ayant rien en commun avec un ouvrier ou un agriculteur de province, et l’héritage culturel étant très peu connu des Français (demandez autour de vous que l’on vous cite trois titres de la Comédie Humaine, de Corneille ou de Racine, vous vous en rendrez vite compte). Au sens social enfin, les inégalités ont beau être les moins marquées du monde développé, le peuple ne cesse de battre le pavé pour les dénoncer.

Nous savons tous que le problème en France, ce ne sont ni l’impôt, ni les écarts de richesse, ni Macron, ni les riches, ni les immigrés, mais l’éducation. Tous les politiques en viennent à cette conclusion mais il est extrêmement difficile d’agir en conséquence car l’éducation requiert un temps long, peu compatible avec des « annonces » court-terme et des échéances électorales. Comme seule réponse, on se résout alors à baisser ou augmenter des impôts, seuls leviers mécaniques dont on dispose et qui donnent l’illusion d’une action.

Pour montrer l’importance de l’éducation, je prendrais un exemple développé par l’un des invités des Chemins de la philosophie, et enrichi par une expérience personnelle. Le code de la route est une loi parfaite, excellente illustration d’un contrat social. Le code est parfaitement égalitaire, s’appliquant aussi bien au propriétaire d’une Porsche que d’une ancienne Renault (les deux perdent non seulement de l’argent en ne le respectant pas mais des points totalement égalitaires). Il laisse à chacun une liberté totale (d’aller où il veut, quand il veut…) dès lors qu’il respecte la loi, laquelle loi est une expression de l’intérêt commun, la sécurité de tous, la réduction du nombre de morts de la route, le plaisir de conduire. Comment se fait-il que personne ne respecte le code de la route ?

C’est une question d’éducation.

Prenons mon expérience. Il m’arrive de courir dans les rues de Paris. Voici ce que dit la loi : Tout conducteur est tenu de céder le passage, au besoin en s’arrêtant, au piéton s’engageant régulièrement dans la traversée d’une chaussée ou manifestant clairement l’intention de le faire ou circulant dans une aire piétonne ou une zone de rencontre. La sanction pour non-respect est de 6 points de permis. Quand je cours à Paris, dès qu’une voiture s’aperçoit que je suis sur le point de traverser la rue, non seulement elle ne s’arrête pas, mais elle accélère et souvent klaxonne quand je ne m’arrête pas et me lance un regard de haine. A Lund, une petite ville au sud de la Suède, je traverse sans même regarder à droite et à gauche, les voitures s’arrêtent dès qu’elles m’aperçoivent, même de loin. L’automobiliste et moi avons un intérêt commun : je ne veux pas mourir, il ne veut pas me tuer et passer le reste de sa vie en prison. Et pourtant, il accélère. L’automobiliste est mû par ses seuls penchants, par son seul intérêt particulier d’animal stupide et borné, à savoir gagner deux minutes sur son trajet. L’éducation peut faire courber ces penchants et inciter l’automobiliste à réfléchir à l’intérêt commun, le sien, le mien. L’exemple suédois montre que c’est possible.

Or je regarde l’école de mes filles, une école privée dans un des meilleurs quartiers de Paris, je ne parle pas des fameuses « banlieues difficiles », et l’éducation profondément individualiste y forme des fanatiques de l’intérêt particulier, avec des notes individuelles, une concurrence forcenée, une culture de tous les coups sont permis, et l’absence d’éducation civique (dénigrée, souvent remplacée par des cours d’histoire qui dispensent le savoir, ou upgradée en cours idéologiques sur les symboles de la France). Quand pendant quinze ans vous faites partie d’une juxtaposition arbitraire d’élèves, nourris aux notes, aux dossiers, au culte de la réussite individuelle, de l’égoïsme, il est très difficile de développer un sens de l’intérêt commun. L’atmosphère à la maison n’aide pas car les parents sont le produit de la même éducation.

Rousseau ne croit pas à la représentation qui est au cœur de nos démocraties. Elle n’est pour lui qu’une incarnation des intérêts particuliers, par laquelle des catégories spécifiques se donnent des représentants pour défendre leurs intérêts. Syndicats, partis politiques, associations, mouvements, lobbys ne sont que les symptômes d’une fragmentation du peuple, de sa tribalisation, en un mot de son absence. En mai 2019 en France, 34 listes se présentaient aux élections européennes. Si c’était possible, 60 millions de listes se seraient présentées. Pour revenir à mon modèle réduit d’un immeuble de dix personnes, trois seraient pour la construction d’une annexe de l’immeuble, deux pour sa vente, cinq pour sa transformation en centre commercial. Si l’immeuble est finalement transformé en centre commercial, cela n’aura été que la volonté particulière d’une majorité, les dix personnes n’auront jamais été associées, l’immeuble n’aurait pas survécu. Rousseau reçut des critiques sur le risque totalitaire de son contrat social, son système apparaissant comme unanimiste, reposant sur la volonté d’absolument chacun de ses membres. Ce que ces critiques ne comprennent pas, c’est que le contrat social est une construction que j’appellerais asymptotique, qui teste les limites. A l’asymptote, dans l’idéal, la vie en société serait régie par la volonté générale dont l’exécution serait confiée à un législateur qui serait à son service (et non au service d’une vision qui serait la sienne). Cette vie en société serait parfaite, puisque ma volonté serait prise en compte dans chacune des actions du législateur. Certes, elle est utopique, mais en traçant cette asymptote, Rousseau permet de révéler, par contraste, les failles des systèmes réels dans lesquels nous vivons, d’en dresser le diagnostic tel que je le fais ici de la société française.

Cette hyper-fragmentation des intérêts m’avait intuitivement choqué lors d’une rencontre politique sans que je ne réussisse au moment même à la conceptualiser. C’était pendant la campagne présidentielle de 2017 et j’étais invité à plusieurs rencontres avec des candidats. J’étais allé à celle de François Fillon qui présentait son programme à un parterre parisien de décideurs. Après la description générale de son programme, Fillon s’était prêté aux questions et réponses et je me rendis compte que toutes les questions relevaient d’intérêts corporatistes. Nous avons eu droit à la question des médecins, des agents immobiliers, des représentants des BTP, des télécoms, des automobilistes, des actionnaires, etc. Les questions étaient extrêmement techniques, légalistes – je ne les comprenais souvent même pas – et Fillon y répondait avec aisance, on voyait qu’il avait étudié chacun de ces dossiers. Très vite, je réalisai qu’il était impossible de concilier tous ces intérêts qui s’entrechoquaient et que le travail du politique, loin d’être l’application d’une quelconque volonté générale qui révélait son absence criante, était d’établir une sorte d’équilibre instable entre eux, plus ou moins tenable, en excluant délibérément certains des intérêts (dans le cas de Fillion ceux des fonctionnaires), conformément à une certaine ligne politique.

Comment réparer la France ? Cette question revient en 2019 dans la bouche de nombreux observateurs. On reconnaît que le pays est en panne mais nul n’arrive à identifier la cause de celle-ci parce qu’on se focalise sur des éléments exogènes, à la recherche d’un coupable (l’Europe, l’Allemagne, l’immigré, la finance, les politiques des trente dernières années, au choix), pour se rendre compte que ce coupable est difficile ou impossible à défaire (l’Europe est déjà trop imbriquée, l’immigré est là et il est français, la finance est loin de disparaître, les politiques ne peuvent pas être tous aussi incompétents et corrompus qu’on ne le dit, la généralisation tue l’argument et rend impuissant). Avec le politiquement correct dont on comprend le malaise qu’il crée, identifier des ennemis du peuple, longtemps le ciment de celui-ci, devient de plus en plus difficile même si l’Europe, le riche et l’immigré continuent de jouer leur rôle bon an mal an. Or la vraie cause à la racine du mal est l’inexistence d’un peuple de France avec un intérêt commun. Le non avènement en somme d’un contrat social.