S’il y a un mot pour caractériser la mise en scène de Robert Carsen, ce serait celui d’élégance. Sa production se décline en une suite de tableaux magnifiques, jouant des effets de profondeur de champ, de perspective, de netteté et de brume, à mi-chemin entre un paradis vert et les ténèbres, entre l’hiver et l’été, la vie et la mort. Cette œuvre étrange de Mozart, son dernier opéra, singspiel mi-chanté, mi-parlé, mêlant les registres de la farce – Papageno/Papagena –, du conte féérique – la reine de la nuit, les trois dames –, du parcours initiatique – Tamino – et du romantisme – Pamina – est complexe à inscrire dans une coloration cohérente, surtout qu’à tout cela se superposent les symboles maçonniques – le fil conducteur du deuxième acte est l’initiation maçonnique à travers une série d’épreuves – et un arrière-plan métaphysique foisonnant. Robert Carsen fait, à contre-courant, le choix d’une mise en scène élégiaque, poétique et picturale. Evitant le pléonasme, il fait le pari de la sobriété des couleurs, des costumes, des décors. Pari osé au regard de la pagaille fictionnelle du livret mais qui produit un très bel effet, surtout au deuxième acte, sublime – le premier étant plus terne. On est particulièrement impressionné par la beauté des tableaux et la manière dont différents plans se superposent, tour à tour révélés et voilés par un rideau de brume, sur lequel sont projetées les images d’une forêt qui évolue au gré des saisons, jaunissant ou blanchissant à vue d’œil, et dans l’écheveau duquel des personnages s’insèrent par un effet d’impression graduelle. Les corps, les morts, sont géométriquement disposés dans le plan, et peuvent s’animer, dans un estompement des frontières entre vie et mort. Cette lecture de l’œuvre accentue sa teneur métaphysique et panthéiste. Les rites initiatiques maçonniques, au-delà du côté folklorique et ésotérique (le chiffre 3, etc.), sont une métaphore de l’accès à la connaissance et de la communion avec l’univers. L’œuvre finit par prendre l’aspect d’une constellation vertigineuse de symboles, religieux, psychanalytiques, féériques, qui procure une vraie ivresse. Comme si ce jeune Tamino venait de naître et était assailli par l’extravagance de la vie. Les chanteurs sont tous très bien avec une mention spéciale à la reine de la nuit, la jeune Sabine Devieilhe dont la voix est éblouissante.