Les films de Hong Sang-soo sont si nombreux qu’ils finissent par se confondre dans notre mémoire, formant un tout à la fois indistinct et d’une grande unité. Parmi ces films, certains, comme In Water, se distinguent et acquièrent une personnalité propre, ici par une radicalité stylistique rarement atteinte. La moitié des images du films sont floues, des plans-séquences pris à une certaine distance, où les trois personnages, errant dans une ville perdue au bord de la mer, pour les repérages d’un court-métrage sans scénario, deviennent des silhouettes fantomatiques, dont les traces semblent s’effacer. Ce flou confère aux images de la mer et de la plage une qualité esthétique proche des toiles de Seurat, comme Une baignade à Asnières. Si ce minimalisme radical est extrême, rapprochant cette fois Hong Sang-soo de Godard plus que Rohmer, il est aussi très doux.
La douceur des plans, de la lumière et des couleurs claires, l’atmosphère silencieuse, accentuent ce qui se révèle être, sous une feinte bonne humeur, le désespoir de ces personnages : une actrice hantée par la culpabilité, un opérateur rongé par un talent gaspillé et un metteur en scène en proie à une sorte de mal-être diffus. Tout cela est exprimé grâce à des détails infimes. Le film est tendu entre, d’une part, la sensualité d’un être-là – le plaisir de manger des pizzas avec du Coca, des sashimis avec du soju, de saisir la lumière sur un muret – et, d’autre part, une métaphysique du désespoir et l’incompréhension face à cet être-là même.
Le dernier plan, sublime et déchirant de tristesse, sans renier la douceur, bercé par le bruit des vagues, fait écho à une injonction formulée plus tôt dans le film, qui sonne comme un cri de désespoir : Sois heureux.