Alma

Parmi toutes les places infernales parisiennes (Concorde, Étoile, Clichy…), le pont de l’Alma détient probablement la palme. Il faut sans doute se rendre au Caire ou dans certaines mégalopoles indiennes pour vivre une expérience comparable.

La place, cet espace de conflagrations multiples, est avant tout une convergence. Une convergence, d’abord, par la géométrie même de son agencement, où un nombre incalculable d’avenues — Montaigne, George V, Marceau, New York, Quai Branly, Rapp, Quai d’Orsay — vomissent en continu leur flot ininterrompu de véhicules. Ensuite, c’est la rencontre inévitable de tous les moyens de transport possibles et imaginables : au moins quatre lignes de bus (30, 63, 80, 92), d’énormes cars de touristes, des bâtiments ambulants, les bus hop-on hop-off rouges à deux étages, le bus amphibie, canard qui plonge aussi dans la Seine, les routiers, camions frigorifiques, bétonneuses, camions poubelles qui font leur tournée aux heures de pointe, les grues, les camions surmontées de grues, et bien sûr les grosses voitures, où l’on distingue à peine, derrière le teinté des vitres, la silhouette floue d’un conducteur. Ajoutez à cela les deux-roues en tout genre : vélos, vélos électriques, vélos électriques des livreurs, scooters, motos, trottinettes électriques, sans oublier le tuk-tuk homologué par la mairie qui crache son abominable musique grésillante et des calèches aussi, comme dans les stations de ski. Ah, et bien sûr, les piétons. Mais pas une poignée de piétons épars, déambulant au gré de leur humeur vagabonde, non, une véritable armée de touristes, déterminés à décrocher leur photo de la tour Eiffel, avançant d’un pas conquérant comme une troupe en mission sur un terrain hostile. Tout ce petit monde se croise, s’évite, s’ignore ou s’insulte dans un mouvement brownien sans direction ni finalité, où règne une anarchie totale. On est là en plein Hobbes sous amphétamines : l’homme est devenu loup pour l’homme, et tout se joue sous le signe d’un chaos parfaitement assumé.

Dans ce décor, il est fascinant d’observer les variations du comportement humain. On croirait presque être dans un laboratoire social grandeur nature. Ce qui domine, bien sûr, c’est la colère, l’injure, la haine pure et simple de l’autre. Pas une petite détestation enfouie, non, une haine viscérale, instinctive, située juste avant l’impulsion meurtrière. Pourtant, au milieu de cette fureur, on découvre aussi l’ingénieuse capacité humaine à l’esquive, à l’art subtil du faufilage. Les vélos s’insinuent entre les voitures qui, de toute évidence, tentent de les broyer de conserve avec les scooters, lesquels se disputent les espaces étroits de faufilage avec eux. Les voitures, quant à elles, se glissent maladroitement entre les bus, qui eux-mêmes cherchent à se faufiler entre les bétonneuses ou les camions poubelles, et ainsi de suite. C’est la danse des temps modernes, où chacun tente d’échapper à l’autre tout en lui souhaitant la disparition.

Sur le pont de l’Alma, il y a un Graal que tous convoitent : la piste cyclable. La mairie a jugé bon de l’isoler du reste du chaos par un séparateur en béton. C’est la seule voie qui fonctionne. Là, bien visible, elle nargue tous les autres, ce flot interminable de véhicules immobilisés, condamnés à la convoiter. Mais la convoitise ne se contente pas d’admirer à distance ; elle agit. Les scooters, bien sûr, escaladent le terre-plein, c’est leur vocation naturelle. Et toujours cette expression renfrognée, exagérée par le casque qui comprime leur visage et accentue la cruauté de leurs traits. Je me demande parfois si cette haine, exacerbée par la pression du casque, ne finit pas par se figer sur leurs visages, au point de transformer définitivement leur caractère.

Mais voilà, les scooters ne sont pas seuls dans cette quête interdite. Même les voitures tentent l’escalade du terre-plein. L’autre jour, un car de police, sirènes hurlantes, dans ce qui devait être une course effrénée vers une scène de crime apocalyptique, a essayé d’emprunter la piste cyclable. Une piste, rappelons-le, d’à peine un mètre de large. Prudent, je me suis permis de les avertir, pensant à mon fils qui roulait derrière moi : ‘Attention, il y a des vélos’. Ce à quoi le policier m’a gratifié d’un ‘imbécile’. Mon fils, dont j’ai pourtant sauvé la vie, est sorti traumatisé de cette scène, non pas à cause du danger évité, mais du fait que la police m’avait classé dans la catégorie des imbéciles.

La parenthèse enchantée des Jeux olympiques, hélas, n’a pas jugé bon d’inclure la place et le pont de l’Alma. Ces lieux sont restés en marge, hors de la parenthèse, dans cette longue phrase qu’est la vie quotidienne. Et cette parenthèse enchantée semble ne jamais vouloir se refermer ! Des mois de montage de gradins, suivis, naturellement, de mois de démontage… Et nous en sommes déjà à la cinquième cérémonie. À ce rythme, j’ai bien peur que nous soyons condamnés à vivre des cérémonies de parenthèse enchantée toutes les semaines. Il faut dire qu’on excelle dans leur organisation, rien à dire !

Certes, la place de l’Alma n’est pas particulièrement belle, une sorte de terrain vague ou de parking ou de scène de cauchemar au milieu des avenues, mais le pont, lui, n’est pas sans charme, franchement. J’ai toujours aimé son vert-de-gris, le fameux zouave, et surtout les lampadaires, un peu inquiétants mais empreints de nostalgie, rappelant les années soixante-dix, époque à laquelle le pont a été reconstruit. Pour l’apprécier pleinement, il faut s’y aventurer à vélo, vers deux ou trois heures du matin, quand le trafic s’est un peu calmé et qu’une brume légère l’enveloppe parfois, floutant l’autre rive dans une sorte de mystère vaporeux. Ou bien, en été, très tôt le matin, avant que la ville ne s’éveille, avant que les foules ne reprennent possession des lieux, prêtes pour une nouvelle journée de combat. À ce moment-là, le soleil commence à percer au-dessus de la Seine, au-delà du Pont Alexandre III, des coureurs solitaires longent les berges, et, avec un peu de chance, on peut même goûter à quelques instants de silence.

Convergence
Impassibles, les lampadaires veillent sur le chaos urbain
Les feux fluidifient la circulation
Vue imprenable sur la dame de fer
Sur le bus, l’affiche du film annonce : ‘Le vivre-ensemble, c’est pas gagné.’
Une longue parenthèse enchantée au Champ de Mars fermé pendant des mois
Les espaces verts du Champ de Mars toujours enfermés fin septembre dans la parenthèse enchantée de juillet
Coexistence pacifique des modes de transport sur le pont de l’Alma

Laisser un commentaire