Littératures

Chaque année, je vois dix à quinze films qui me marquent, auxquels je pense, que je pourrais revoir. Je me suis rendu compte de la difficulté de trouver un « bon » livre. Je dois déjà définir ce que « bon » veut dire car j’ai un cahier des charges à la fois précis, modeste et simple. Le livre ne doit pas m’ennuyer. Ceux qui exigent un effort surhumain pour « rentrer dedans » sont exclus. Je préférerais de toute façon exercer un tel effort pour lire Dante ou relire Proust, mais pas un roman contemporain dont personne ne va se souvenir dans deux ans. Il ne doit pas faire plus de trois cents ou quatre cents pages. Au-delà il est illisible ou alors l’investissement temps requis trop important par rapport à l’importance forcément moyenne de l’œuvre à l’aune de siècles de littérature. Le livre doit être « bien écrit », sonner juste. Il doit être intelligent, raconter quelque chose qui puisse m’intéresser. Cet intérêt est soi poétique, auquel cas la barre est placée très haut, soit quasiment documentaire, ancré dans la réalité, retranscrivant ce que j’appelle le « talent du réel ». Je dois m’identifier aux personnages et pour cela ressentir leur vérité, ne pas être séparé d’eux par la frontière d’une construction littéraire ostensible. Exemples de livres contemporains qui remplissent ce cahier des charges même si je suis plus indulgent avec leur longueur : les romans de Houellebecq et d’Emmanuel Carrère. Ils sont bien écrits, on a hâte de les reprendre là où on les a laissés, ils suscitent la réflexion, le rire ou l’émotion, une identification avec les personnages, et sonnent vrai, comme des recréations fidèles de la réalité qui, en retour, grâce à eux, gagne en intensité et en scintillement. Mais j’ai lu tous leurs livres. Je me suis aussi progressivement converti à Annie Ernaux (Mémoire de fille, Les années, La place, lus dans ce désordre). Je place désormais La place, bref roman bouleversant sur le père, très haut dans mon panthéon littéraire, plus haut que les deux auteurs ci-dessus, au même niveau que Dora Bruder de Modiano. A propos de ce dernier, il sortait bien un roman cette année, Encre sympathique, mais j’avais la flemme de le lire, c’était du pur Modiano citant du pur Modiano, l’agence anachronique de détectives, la femme qui disparaît dont il faut remonter la trace par bribes d’elle disséminées sur son parcours, je craignais d’être déçu par un ersatz des opus qui m’avait tant marqué, Dora Bruder et Un pedigree en particulier. En cette rentrée 2019-2020, il me fallait trouver autre chose.

J’ai eu de la chance de tomber sur Le Lambeau de Philippe Lançon qui m’a profondément bouleversé, que je n’arrivais pas à lâcher. Autour de moi, quand j’en ai parlé, les gens n’avaient pas envie de le lire, non, pas envie de revivre ça, c’est trop dur. C’est ce qui fait pourtant la force du Lambeau, le fait que tout ce qu’il raconte soit vrai et invivable. Les remarques anti-arabe que l’auteur égrène sans scrupule fort de son immunité totale de victime d’Arabes, m’ont certes énervé, je suis allergique à la position du blanc dominant pas en tant qu’il critique le dominé mais en tant qu’il présente cette critique comme inéluctable, indiscutable, allant de soi, voire salutaire dans le registre de « il faut bien dire les choses », « on a trop souffert de ne pas les dire », ce dernier argument m’étonnant toujours dans un pays qui de Maurras, à Vichy, de Poujade à Le Pen et Zemmour, jouit d’une longue tradition de « dire les choses ». Malgré cela, le rapport de l’auteur à sa vie, sa distance esthétique par rapport à son expérience vécue comme œuvre d’art, sa capacité à tout romancer, à donner vie aux personnages bouleversants de l’hôpital, m’ont littéralement et viscéralement ému.

Une fois le Lambeau écouté, il fallait trouver autre chose. Et ça n’a pas été facile.

J’aime aller à la libraire du Bon Marché, m’imprégner de l’atmosphère de luxe ouatée du lieu et feuilleter des volumes. Les quatrièmes de couverture sont décourageantes, je ne sais pas qui les écrit, mais ce n’est jamais vendeur, sûrement pas le département marketing. Soit le roman ne raconte rien sinon une suite désarticulée de phrases abstraites et pontifiantes, imbitables, soit ce qu’il raconte n’est vraiment pas intéressant. Le roman de Dubois, futur prix Goncourt par exemple, raconte l’histoire d’un type qui est en prison à Montréal, qui se souvient de sa vie, concierge de l’Excelsior, d’une femme qui l’emmène dans son aéroplane (sérieux mec ?), un truc improbable de ce style, qui ne correspond à aucune vie. Juste à la lecture de la quatrième de couverture, j’étais épuisé par tant d’inanité et d’artificialité « romanesque ». Le pire c’était cette phrase : « Une église ensablée dans les dunes d’une plage, une mine d’amiante à ciel ouvert, les méandres d’un fleuve couleur argent, les ondes sonores d’un orgue composent les paysages variés où se déroule ce roman. » J’avais envie de vomir. Le roman se déroule dans les ondes sonores d’un orgue ? Cette accumulation de clichés poétiques, fantaisistes m’est insupportable. Pourtant, j’aime beaucoup Wes Anderson, Grand Hotel Budapest, le concept de « galerie de personnages », mais ce n’est pas la même chose au cinéma, il y a la musique, les travellings, des acteurs connus, c’est un spectacle. Pas des mots inertes sur une plage blanche.

L’avantage de Nothomb, c’est que c’est toujours très bref, on peut quasiment le finir debout dans la librairie. J’avais fait l’effort de lire Barbe-rousse, un précédent livre, enfin livre, il devait faire cinquante page en caractère 16, genre « oui-oui », et je m’étais demandé si cela pouvait être vraiment aussi mauvais ou s’il s’agissait d’une parodie. Soif m’a l’air du même calibre. Jésus y parle à la première personne, c’est la trouvaille du millésime, et la question qu’il pose c’est comment deux milliards de personnes, vingt-et-un siècles plus tard peuvent encore adorer un type aussi stupide.

J’ai finalement acheté La mer à l’envers de Marie Darrieussecq parce que le pitch me plaisait et que j’avais aimé Truismes, et ce bien que depuis ce premier livre, je n’eusse jamais réussi à dépasser la page 20 d’aucun de ses suivants, comme quoi je fais preuve de persévérance ; Les choses humaines de Karine Tuil, pour l’histoire actuelle et la réflexion qu’elle peut susciter sur le mouvement #metoo ; La clé USB de Jean-Philippe Toussaint, à cause de critiques dithyrambiques même si La vérité sur Marie m’avait laissé un goût d’inachevé, de fragments concaténés sans unité d’ensemble, et que dans la même maison d’édition j’éprouvais une allergie envers Eric Chevillard dont le livre Choir fut l’une des choses les plus insupportables et les plus antipathiques qu’il m’ait été donné à lire ; Chanson douce de Leila Slimani, parce qu’un film sortait au même moment qui m’a rappelé le livre et que l’autrice avait une beau visage ; La théorie de l’information d’Aurélien Béranger qui sortait un autre livre dont les critiques avaient dit qu’il était inférieur à son premier, une biographie déguisée de Xavier Niel.

Hélas, aucun de ces romans ne m’a procuré le moindre plaisir. Provoquant en moi une tristesse résignée. Pas le moindre plaisir. Quelques pages, notamment dans le Slimani m’ont peut-être fait dire, ah tiens pas mal. La deuxième partie du Tuil se lisait facilement, très dialogué, retranscrivant un procès inspiré d’un fait divers, donc plus vrai que la première partie, fausse, franchement nulle, avec des dialogues pas possibles qui ôtent toute crédibilité à l’entreprise. Par rapport au Lançon, aux livres de Carrère et de Houellebecq, de Modiano et d’Ernaux, j’ai cherché à analyser pourquoi. Pourquoi ?

J’ai identifié plusieurs raisons possibles. La première est une absence d’enjeu. Quel est l’enjeu du livre ? A quoi sert-il ? Back to basics, classe de seconde : quelle est la problématique ? J’avais à chaque fois l’impression d’un exercice vain. Prenons La mer à l’envers. Sujet brûlant : les migrants. Qu’en fait-elle ? Un tissu de ricanneries et de médiocrité profondément déprimantes. Le personnage principal est une femme pleutre, petite dans le pire sens de la bourgeoisie recroquevillée sur l’étroitesse de ses soucis (en gros l’immobilier, que faire à manger, les tracas au boulot), dont le mari est invraisemblablement ivrogne, et elle entretient une sorte de dialogue accidentel avec un migrant qui n’est que le reflet lointain, subliminal, de sa bêtise et de son inculture. Pourquoi dois-je m’infliger la compagnie d’une telle personne pendant des heures ? Je ne pourrais pas passer cinq minutes avec elle dans un hall d’aéroport. En vertu de quel masochisme devrais-je donc l’inviter dans ma vie, pendant des heures, et dans l’intimité de ma conscience ? Je ne suis pas anti-anti-héros (cf. Houellebecq), mais je dois être captivé par la trajectoire. Le personnage de Soumission est spécialiste de Huysmans, celui de Sérotonine, un expert agricole passé par Monsanto. Ils ont une densité humaine. Qu’en ai-je à foutre d’une petite-bourgeoise sans intérêt qui a peur parce qu’un migrant l’appelle ?

La deuxième raison de mon désenchantement est l’absence d’étonnement. Il y a ce très beau livre de Jeanne Hersh intitulé L’étonnement philosophique qui retrace l’histoire de la philosophie, des présocratiques à Sartre. Truismes justement, voilà un livre qui fut étonnant, non seulement par sa trouvaille, bien que pompée sur Kafka, mais par le traitement insolite qu’elle en faisait. L’étonnement est l’étincelle philosophique, ce qui provoque le questionnement. Tout dans ces livres déroule le programme convenu d’une pensée vaguement de gauche qui n’hésite pas à emprunter les codes d’une certaine réaction, se refusant toute générosité exagérée pouvant être taxée de lénifiante envers les plus faibles. La clé USB serait une critique des eurocrates à travers une trame indigente, invraisemblable, sans aucun intérêt, le cliché courant de l’antieuropéanisme populiste ; Les choses humaines est une critique soi-disant au vitriol des « élites » et de leurs paquets de secrets, entremêlées de réflexions convenues sur le mouvement #metoo, le cliché courant de l’antiélitisme ; Chanson douce un portrait attendu du couple bobo, en tout point conforme à la personae du bobo, sans tentative de complexification, mis en perspective avec le portrait d’un prolétariat blanc assez théorique (les nounous blanches, à Paris, c’est très rare, je n’ai en ai jamais vu, je suis pourtant entourée de familles), qui connaît toutes les galères et est foncièrement mauvaise au fond ; La théorie de l’information, c’est assez marrant mais pour peu qu’on ait lu l’un des nombreux portraits de Niel dans la presse et bien que Béranger l’hypertrophie, on connaît le programme. Nous sommes bien loin du monde étrange des Particules élémentaires que l’auteur aimerait émuler. De l’étonnement que provoque la forme nouvelle des Années. La mise en parallèle de l’autofiction et de la vie de Jésus du Royaume.

Après l’absence d’enjeu, l’absence d’étonnement, la troisième raison est l’absence de « vérité ». Je mets vérité entre guillemets car je n’aime pas ce mot, il est trop imposant, trop intimidant. Mon grief est terre-à-terre, pas métaphysique. Pour qu’un roman me captive, à défaut de poésie, mais celle-ci est tellement difficile à créer, il faut qu’il sonne vrai, que je ne perçoive pas l’artifice, la fausseté de la tentative d’imitation. L’auteur peut prendre le parti d’une artificialité assumée (exemple : Bresson au cinéma), mais dès lors qu’il est dans la registre de l’imitation du réel, celle-ci n’a de sens pour moi que si elle est une recréation, que le procédé mimétique n’est pas visible. Prenez Houellebecq, tout sonne vrai, tout semble documenté, jusqu’au menu du moindre restaurant. C’est la méthode Roth, le roman, construction totalement fictionnelle mais assemblage de bouts de réels qui ont tous individuellement existé, importés dans une trame imaginaire. Carrère lui assume le documentaire en se plaçant dans le dispositif en observateur, jouant son propre rôle. Le livre de Lançon est un journal, une biographie. Ernaux refuse toute fiction. Quel que soit le moyen, ces auteurs réussissent à produire du vrai. Dans la première partie du roman de Tuil, les dialogues sont totalement faux. Le roman de Toussaint est une élucubration mentale bourrée d’invraisemblances. Slimani force trop le trait de son conte horrifique, même si la facture de thriller aide à faire accepter Louise, sortie d’un roman misérabiliste de Zola, qui s’est trompée de siècle. Détaillons ce cas particulier.

Paradoxalement, Chanson douce est inspiré d’un fait divers. Mais contrairement à Carrère qui se colle au fait divers, vouant à l’unicité prodigieuse du drame une fidélité documentaire et enquêtrice dont le cas d’école est L’adversaire, Slimani l’adapte, le transposant de New York à Paris, remplaçant un couple du Upper West Side (il faut avoir beaucoup d’argent pour vivre avec une famille à Manhattan), par des bobos certes aisés mais dont le train de vie n’a rien de choquant sur l’échelle de la lutte des classes, et une nounou dominicaine par une blanche anachronique. Or il est extrêmement difficile de préserver la véracité d’un fait divers en l’altérant. C’est comme une sorte de processus chimique, le fait divers se « dépose » ainsi, tel qu’il est, dans sa configuration originelle, par la concordance insondable d’une multitude de facteurs, de hasards, de micro-événements. En changeant n’importe lequel de ces déterminants, même le plus insignifiant, l’ensemble de la construction, de la chaîne insidieuse des causes à effets, risque de s’ébranler, comme dans Smoking / No smoking où une infime altération pouvait embarquer le scénario dans des embranchements totalement nouveaux et radicalement différents des précédents. Dans le cheminement de Louise vers la folie, les points de faiblesse sont ceux issus de l’imagination de Slimani, le passage dans le square par exemple avec les autres nounous, la soudaine réclusion qui s’ensuit de Louise dans l’appartement, et la relative invraisemblance de sa misère. La vraie Louise vivait à trois dans un appartement surpeuplé, son fils débarquait de la République Dominicaine. Une nounou parisienne peut facilement trouver un emploi à deux mille euros par mois, plus avec toutes les heures supplémentaires qu’elle fait ou pourrait faire, ce qui permet quand on est seule de vivre dans un studio à Paris tout en payant des dettes. L’argent : voilà ce qui ancre un livre dans le réel. L’argent, c’est ce qu’il y a de plus foncièrement, de plus irréductiblement réel, comme dans L’Adversaire. On ne connaît même pas le salaire de Louise, ni les aides dont elle pourrait bénéficier, ni le montant de ses dettes mensuelles ou de son loyer. Contrairement à celle dont elle est inspirée, sa misère est irréaliste et donne à l’ensemble un vague air de fausseté, de procédé, qui détonne lorsque juxtaposé avec des morceaux préservés de vrai.

La dernière raison à laquelle je pense c’est l’absence de style. Ce n’est jamais mal écrit, ces romans sont édités, relus, corrigés. Je déteste ceux qui se prêtent au jeu des citations, cueillant ici ou là une phrase quelconque. C’est juste transparent. A aucun moment, l’on ne se dit, tiens je vais noter cette phrase. Tiens, c’est intelligent. Tiens cet enchaînement de paragraphes, c’est pas mal. Comme par une sorte de consigne, l’écriture est absente. Il ne s’agit pas de l’écriture blanche du Camus de l’Etranger, celle-ci étant un corps signifiant. Il s’agit d’une écriture inexistante, interchangeable. Jamais l’émotion ne provient de la phrase. Je prendrais un exemple étonnant, Annie Ernaux, qui n’est pas connue pour être une styliste, car styliste en France c’est quelqu’un qui fait des phrases compliquées et précieuses. L’absence de style d’Ernaux est en soi un style et ce qui m’émeut chez elle, au-delà de ce qu’elle raconte, qui est d’une banalité sans nom, c’est sa phrase. Cette phrase délimitée, mise en exergue, dispensée avec parcimonie, comme quelque chose de rare et non juste comme un liant dans un flux informe et verbeux. A la fin de La place, à la mort du père, je me rappelle que j’avais pleuré en lisant cette phrase, on ne peut plus ordinaire sortie de son contexte : « Il me conduisait de la maison à l’école sur son vélo. Passeur entre deux rives, sous la pluie et le soleil. »

Un dimanche pluvieux, je décidai de mettre de l’ordre dans ma bibliothèque. Les livres s’y accumulaient sans logique de classement sous une épaisse couche de poussière compacte. J’avais planqué dans la rangée du fond des livres récents, comme pour les cacher. En les retrouvant, je fus gagné par un sentiment de découragement. Tous ces livres, que pour certains j’avais lus en entier, avaient sombré depuis dans l’oubli, remplacés par les nouveaux stocks des rentrées successives. Beaucoup avaient gagné des prix, s’étaient bien vendus à l’époque. Et pourtant, ils semblaient avoir perdu toute consistance, se réduisant à un assemblage de feuilles en papier enveloppées de poussière, que personne, en dehors de toute actualité, de tout commentaire, ne songerait plus à lire, surtout quand ils partageaient les rayons de la bibliothèque avec Kafka ou Proust. C’est ce même sentiment que j’éprouvais devant les paniers de livres à 1 euro où se retrouvent ceux d’il y a tout juste dix ans. Découragement et étouffement : à quoi sert toute cette écriture ? Qu’écrit-on dans ces dizaines de milliers de pages ? L’oubli ? La vanité de tout ? L’effacement des traces dérisoires que nous laissons sur notre passage ? Annie Ernaux écrit pour sauver quelque chose du temps, consigner le temps et le sauver. Elle y réussit, car j’ai relu son prix Renaudot 1984 un jour de l’été 2019. Mais combien sont-elles qui, comme elle, y parviennent ? Le plus souvent, perdu à jamais, le temps ne peut plus être sauvé.

Pourtant, ce jour-là, je retrouve au fond de la bibliothèque un livre bien planqué, datant de quelques années, dont je ne me rappelle ni les circonstances ni les raisons de l’achat, Quiconque fait ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive d’un certain Christophe Donner, dont la photo est sur le bandeau, pas très invitante, une tête de pervers au regard perçant de stalker, censé faire bad boy. Le livre raconte l’histoire de Jean-Pierre Rassam, un flamboyant producteur libanais des années 1970 qui a produit Pialat, Yanne, Forman et, au même titre que le Palace, Karl Lagerfeld ou Saint-Laurent fait partie des mythologies parisiennes associées à la nuit, au sexe et à la drogue, contrepoints fantasmatiques de la bourgeoisie. L’équation du Bonheur étant, selon la formule du penseur israélien Yuval Harari, « Réalité – Attentes » et mes attentes étant très basses, j’ai éprouvé un vrai bonheur à la lecteur du livre. Déjà, le dépoussiérer et l’ouvrir était un petit plaisir,  la poussière sur un livre est pour moi comme une sorte de carapace difficile à briser, œuvre de l’oubli. Dialogues plus vrais que nature, trépidants, intelligents, rythme, situations surréalistes et cocasses et vrai art du portrait, font exister cette galerie de personnages tour à tour mégalos, névrosés, camés, égotistes, érotomanes, suicidaires, que sont, autour de Rassam, Godard, Claude Berri, son beau-frère, Pialat, le beau-frère de Berri, et en arrière-plan Milos Forman, Marco Ferreri, Jean Yanne, Truffaut, et toute une théorie de putes. Quand Pialat parle, on croirait l’entendre. La virée de Rassam et Berri au bord de la Mercedes de Truffaut de Paris en Tchécoslovaquie pendant le printemps de Prague pour sauver les jumeaux de Forman des « camps d’extermination » est un petit morceau d’anthologie, le récit du road movie s’entrelaçant avec celui de la vie de Gulbenkian, le magnat du pétrole dont le père de Rassam, Thomas Rassam, grand-père de Thomas Langmann, était l’homme de confiance. La coexistence de ces familles où se mêlent les origines juives, libanaises et arméniennes, les trois peuples par excellence du nomadisme qui réussissent à la fois à s’assimiler là où ils vont au point de parfois atteindre un haut niveau de respectabilité (typiquement : Robert Badinter, une des personnes les plus respectées en France), et à rester absolument qui ils sont, est un spectacle truculent en soi, à côté duquel les Français de souche font pâle figure. L’escapade de Rassam et Godard à Beyrouth où ils vont négocier de l’aide auprès de Abou Hassan pour produire un film propalestinien sur l’OLP, film qui ne verra jamais le jour malgré des dizaines d’heures de rush, est encore plus hilarant, Rassam traduisant librement le discours imbitable de Godard au future terroriste halluciné par le duo de dingos qu’il a devant lieu au Time out de la capitale libanaise. La rivalité entre Berri et Pialat, arrière-plan d’A nos amours, un des nombreux chef-d’œuvre de ce dernier, est épique. Pialat ressort comme le génie de ces personnages grand-guignolesques dont aucun – sauf peut-être à mon sens, c’est subjectif, le Godard des années 1980 – n’a réussi à produire une œuvre de l’ampleur de celle de l’auteur de Van Gogh. En lisant ce monsieur Donner, et riant très souvent, je me disais mais putain c’est moi qui aurais écrire ce bouquin, sur un type libanais, arménien par sa mère, amoureux de cinéma, de femmes ! Lorsqu’on éprouve une telle jalousie, c’est que ce qu’on lit est bien.

12 figures imposées du cinéma français

Le psy taiseux. Il y en a presque toujours un. Dans les drames mais plus encore les comédies. Il ne prodigue aucun conseil, se contentant d’inciter ironiquement le patient à réfléchir de lui-même aux questions qu’il se pose. Armé d’un sourire entendu exprimant le dédain pour le désespoir de l’humanité dont il est le témoin, ou perdu dans ses pensées, n’écoutant pas ce que le patient raconte, il est toujours joué de la même manière. Dans Celle que vous croyez avec Juliette Binoche, la performance de Nicole Garcia est plus subtile et même si elle emprunte le sourire de sphynx, elle ose s’exprimer, voire agir, hantée par le souvenir des Mots pour le dire, qui m’avait marqué à l’époque.

L’écrivain. C’est le métier surreprésenté dans le cinéma français. Peut-être parce que tout le monde rêve d’être écrivain dans ce pays. Cette surreprésentation se fait aux dépens des métiers « normaux ». Les scénarios privilégient de toute façon des vocations plus créatives que dans la normalité (architectes, designers, acteurs, peintres, metteurs en scène, journalistes et écrivains donc). Il est aisé de citer plusieurs films récents, de tous genres, dont les protagonistes sont écrivains : Plaire, aimer et courir vite, Doubles vies, Le mystère Henri Pick, Mon inconnue, Sybil (psy + écrivain : le jackpot), Celle que vous croyez… J’en serais incapable pour des films américains. Le cliché incontournable est de voir l’écrivain à l’œuvre devant son ordinateur. Processus d’écriture : plan sur la page blanche et flippante de Word, l’écrivain passe la main dans ses cheveux, il est en panne d’inspiration, puis les premiers mots hésitants arrivent, suivis de phrases qui défilent, coulant de source, au rythme d’une musique folle, plans de plus en plus gros sur des mots clés pixelisés, deux minutes plus tard le tapuscrit sort de l’imprimante. Done. Par contraste, j’aime les scènes d’écriture alcoolisées, improductives et burlesques avec Val Kilmer dans Twixt de Coppola.

L’acteur ou l’actrice qu’on voit dans tous les films. Je ne sais pas si c’est le talent exceptionnel d’un agent ou si les metteurs en scène les choisissent sous la contrainte, chaque année apporte son lot d’acteurs que l’on voit cinq, six fois en l’espace de quelques mois. Virginie Effira, Vincent Lacoste, François Civil, Camille Cottin, Laure Calamy… Très vite, dans une illustration parfaite de la théorie de Robert Bresson qui opposait modèles dont le jeu n’interfère jamais avec le personnage et acteurs, ceux-ci finissent par jouer leur propre rôle, servent les mêmes tics, les mêmes vannes, les mêmes sourires et les mêmes larmes, et tous les efforts de changement physique, seul moyen de se singulariser, échouent à les faire incarner un personnage, tant ils restent celui ou celle que nous avons déjà vu 5 fois la même année.

Isabelle Huppert. Jouant dans tous les films, dans toutes les pièces de théâtre, et pas uniquement en France, Huppert est un mythe vivant. De ces acteurs qui en arrivent à ne plus jouer qu’un seul rôle : le leur. Les films avec Huppert sont la rencontre entre son être d’actrice et un metteur en scène, une histoire, des personnages. Elle incarne une figure immuable, la sienne, qui visite, hautaine, des univers différents, ou plutôt daigne les visiter, en portant un regard distant et embué sur eux. Etrange la différence de destin avec Adjani. Toutes deux apparues dans les années 1970, Adjani alors plus flamboyante, plus géniale. Il suffit de revoir Possession de Zulawski, peut-être son meilleur film, pour se rendre compte de son talent fou. La scène du métro de Berlin est un summum inégalé d’actorat halluciné, cinq minutes de pure performance. Pourtant c’est Huppert qui, d’abord second rôle sans intérêt – elle n’a aucun charisme dans César et Rosalie par exemple – par des choix moins faciles, des personnages antipathiques, souvent grâce à Chabrol (Une affaire de femmes et surtout son chef d’œuvre La Cérémonie) s’est imposée, tandis qu’après La Reine Margot Adjani alignait les mauvais rôles, dépassée par la transformation de son visage et de son corps et son émotivité exacerbée qui avait de plus en plus de mal à trouver des personnages dans lesquels s’épanouir. Huppert est l’actrice cérébrale, minimale, jouant de quelques expressions, de quelques regards. Adjani est physique, elle hurle, crie, court, danse. Possession est le paroxysme de cette corporalité et le signe avant-coureur de son déclin inéluctable : tu ne peux plus faire ça à soixante balais. Un regret absolu de cinéphile : son refus de jouer Prénom Carmen. Le film est un chef-d’œuvre dingue et Marushka Detmers y est très bien mais je n’ose même pas imaginer la matière éruptive de la rencontre entre la Carmen de Godard et Adjani.

Le second rôle poilant. Le cinéma français, et la comédie française en particulier, sont réputés pour leurs seconds rôles. Personnages univoques, très caractérisés, résumables en une ligne, ils accompagnent les protagonistes en qualité de confident, de meilleur copain ou meilleure copine, de faire-valoir, font leur numéro en ne volant jamais la vedette. Benjamin Laverne ou Philippe Katherine sont de bons exemples récents, qui peuvent rendre à eux seuls un film intéressant malgré la modestie de leur participation.

La scène où les personnages chantent dans la voiture. Nous la voyons un peu moins récemment, mais c’est un passage obligé dans les comédies. Je pense que c’est Nanni Moretti qui a inventé le procédé dans La chambre du fils et a fait école en France.

Les textos surimprimés à l’écran. Le cinéma français est fasciné par la modernité, les réseaux sociaux, la numérisation. Le symbole absolu de cette modernité reste le texto dans un look and feel iPhone, surimprimé à l’écran. C’est Olivier Assayas qui me semble être l’un des réalisateurs les plus attirés par tout cela, abusant du procédé dans Personal shopper, un pari osé qui risque de rendre ses films démodés dans quelques années.

Le week-end à la campagne. Pour les films qui se passent à Paris, le week-end à la campagne est une respiration. Il donne lieu à des scènes de repas au cours desquels ça part inévitablement en vrille. D’après le cinéma français, il est impossible d’avoir un repas normal, un bon moment, sauf peut-être chez Pialat ou Rohmer. Mais n’est pas Renoir qui veut et ces week-ends possèdent rarement la poésie d’un Déjeuner sur l’herbe ou d’une Partie de campagne.

Le déjeuner dans un sushi bar avec tapis roulant. Le dispositif est probablement perçu comme cinégénique : ces coupelles de sushi et maki qui défilent docilement sur le tapis en attendant d’être engloutis.

La scène de la boîte de nuit. Je peux dire en exagérant à peine qu’il y a, dans tout film français, une scène de boîte de nuit. C’est dans le cahier des charges. Les lumières, la musique, l’entre-choquement des plans, retranscrivent l’ivresse, le sentiment de flottement existentiel, d’exacerbation des sens que l’on éprouve dans ce lieu. La scène est rarement à la hauteur de son potentiel théorique de climax sensoriel. Seul Kéchiche l’a réussie dans Mektoub, en la dilatant et la fragmentant à l’infini.

La scène d’amour. C’est étrange, je garde en mémoire la critique des Cahiers d’un film aujourd’hui oublié de John Landis, Innocent blood (1992), avec Anne Parillaud. Un détail en particulier, la scène d’amour dont le critique louait la force et, faisant coexister éros et thanatos, elle était en effet très belle et très excitante. Il est difficile de réussir une scène d’amour, de provoquer une osmose entre les personnages. Même Kéchiche, malgré tous ses efforts et au risque de sa carrière, n’y est pas parvenu dans La vie d’Adèle. Le problème des scènes d’amour dans les films français – et encore plus américains du reste – est leur sur-stylisation, leur sur-découpage et le rôle que la musique y joue. Le temps y est trop morcelé, suite de plans choisis, comme après-coup, best-off, alors que la scène d’amour dans la vie est continue, elle est la continuité même, une plage de temps, quelle qu’en soit la durée, ininterrompue, sans musique couvrant les râles, tendant vers sa résolution dans une intensité croissante. Je me rappelle la scène entre Uma Thurman et Maria de Medeiros dans Henry and June, de Philip Kaufmann, ou celle de Mulholland drive. Mais finalement peu d’autres.

Les enfants. Je crois qu’il est désormais obligatoire d’avoir des enfants dans un film, drame ou comédie. Les modèles préférés : l’ado insupportable, l’enfant inquiétant, dont la figure tutélaire serait Damien de The Omen, l’enfant précoce face aux épreuves de la vie, d’inspiration truffaldienne, l’enfant tourmenté ou encore l’enfant plus mûr que son parent.

Application pratique. Prenons comme illustration Sybil car ce film remplit assez bien le cahier des charges. Il commence par une scène dans un resto de sushis avec tapis roulant, Virginie Effira (actrice que l’on voit partout) y est psy et écrivain, elle écrit un bouquin en trois minutes en partant d’une page blanche flippante (voir processus plus haut), elle a des enfants plus mûrs qu’elle, soigne un enfant inquiétant, a une meilleure copine poilante (Laure Calamy, actrice que l’on voit partout), côtoie d’autres personnages créatifs (actrices, réalisatrices), s’évade de Paris pour un week-end haut de gamme à Stromboli, fait l’amour dans une scène stylisée en avant-plan d’une cheminée et chante dans un fête déjantée. Fin. Finalement, ce que je décris plus haut est un kit d’écriture de scénario. 

Automne

L’automne 2019 a baigné dans une atmosphère d’étrangeté. La fiction et la réalité s’y sont entremêlées. Je préparais le marathon de New York (3 novembre) et m’astreignais à la stricte discipline des entraînements d’une course qui, chaque année, me pousse au bout de mes capacités physiques et mentales. J’avais arrêté l’alcool, me réveillais à l’aube pour sillonner la ville endormie, plongée dans le noir et le silence, inquiétante, puis se réveillant par petits mouvements. Pour m’accompagner dans mon parcours du combattant, j’écoutais des livres, de longs livres. Deux en particulier, qui avaient d’étonnantes similitudes alors qu’un océan les séparait, qu’ils appartenaient à des cultures et des univers et des styles radicalement différents : Le Lambeau de Philippe Lançon (13 heures d’écoute) et Becoming de Michele Obama (17 heures).

Il m’arrivait de pleurer en courant, tant ces livres touchaient à quelque chose de profond en moi, atteignaient des zones sensibles de mon être, tant ils semblaient dialoguer avec mes propres souvenirs, de la guerre, de la famille, de la mort, les refaisant remonter à la surface, les repêchant des profondeurs de l’oubli, les ravivant comme des plaies jamais cicatrisés.

Philippe Lançon était présent le 7 janvier dans les locaux de Charlie Hebdo quand des terroristes y avaient assassiné presque tous les membres de la rédaction. Il avait perdu sa mâchoire mais survécu. S’il décrit la veille et le jour de l’attentat, minute par minute, Lançon consacre l’essentiel de son livre à la lente reconstruction qui s’en est ensuivie. La reconstruction de son visage par un personnel hospitalier dont il fait le portrait de chaque membre, une communauté souterraine de moi inconnue, héroïque, au service de la vie. Ce qui m’a peut-être le plus ému, c’est la description d’une humanité dont j’ignorais tout, qui officie dans des hôpitaux où la chance a fait que je ne suis jamais allé ni comme patient ni comme visiteur, une humanité dont les blessures secrètes, les vies parfois brisées, les doutes, se laissent deviner à travers ceux de Lançon, dans de très belles révélations passagères. Les mois que Lançon a passés à la Pitié-Salpêtrière puis à l’hôpital des Invalides, isolé des mouvements de la vie quotidienne, des distractions du travail, des nuisances de l’actualité, sont dédiés à une profonde et longue introspection, une autobiographie intime, dans laquelle la vie de ses parents, les tragédies de sa famille, ses amours successives s’entremêlent aux livres qui l’ont accompagné, Proust, Kafka et La Montagne magique de Thomas Mann, aux voyages qui l’ont marqué, aux amis qui ont comme émaillé son existence, dans des séquences intenses qui souvent se sont estompées dans quelque recoin de la mémoire. La reconstruction de son visage est en réalité la reconstruction de sa nouvelle identité, sur les décombres de l’ancienne dont il fait un inventaire déstructuré, au gré des visites, des souvenirs, des sorties au musée et – j’aime beaucoup cela – de l’histoire des objets qui l’entourent : un tapis de Bagdad, un livre de jazz, un sac, un caban…

Becoming m’a profondément bouleversé, surtout dans les deux premières parties « Becoming me » et « Becoming us », avant qu’elle ne s’installe à la Maison Blanche et qu’elle n’y soit hélas confinée à un rôle un peu étriqué de first lady, suivant de loin en loin la présidence de son mari. C’est Michelle Obama qui lisait le livre. Sa voix, son accent, les variations de ses intonations en augmentaient la puissance, la force émotionnelle. Je l’ai écouté en anglais, je me méfie des traductions, surtout de gros volumes comme celui-ci qu’il faut sortir vite. La qualité de l’écriture est exceptionnelle pour des mémoires d’une personnalité comme la sienne. Le style parfois proche de Lançon avec des allers-retours entre passé, présent et futur – « quelques années plus tard, j’apprendrai que… » – l’utilisation de ce temps assez rare en narration, le futur, puisque de là où l’on écrit l’on connaît la fin de l’histoire, et l’on peut éclairer les événements passés à la lumière des développements futurs et des digressions introspectives, non sur la condition de blessé de guerre comme chez Lançon, mais sur celle d’une femme, noire, issue de la classe ouvrière, propulsée dans l’arène de la politique, au milieu des fauves, blancs, mâles, nantis. Michelle, comme Lançon, décrit les morts, celle bouleversante de son amie Suzanne, celle terrassante de son père, atteint de sclérose en plaques, emporté à 55 ans par la maladie non soignée, lui qui pourtant allait tous les jours observer des chaudières dans une usine de filtration. Les larmes coulaient, abondantes, le long de mes joues, c’était ridicule ; je courais le long des allées du jardin du Luxembourg, et pleurais ; le même jardin que Lançon, convalescent, parcourait péniblement, en pleine souffrance ; le même jardin qui avait été le décor épisodique et ravissant de ma vie depuis vingt-cinq ans, inaltéré dans sa splendeur automnale, sans doute l’endroit que je préfère à Paris. Le destin de blessé de guerre et celui de femme politique ont de curieuses similitudes, comme le côtoiement permanent du personnel de sécurité, la nécessité de programmer à l’avance chaque mouvement de la vie quotidienne, même celui de juste sortir prendre l’air, ou la résurgence, en provenance de différentes strates du passé, de personnages perdus de vue, dans un défilé improvisé, proustien, du temps d’avant, sinon du temps retrouvé. Michelle a passé beaucoup de temps à visiter des blessés de guerre aux corps cassés, et les scènes semblaient provenir du livre de Lançon, mais du point de vue du visiteur.b

Si les deux livres ont provoqué en moi des sentiments d’une même nature, à la fois douloureux et bienfaisants, leurs arrière-plans intellectuels sont bien différents. Tout au long du livre, Lançon agit en critique, en observateur en surplomb, des autres et de sa propre expérience. Il fait de celle-ci un compte-rendu au fond similaire à celui d’un livre, d’une pièce de théâtre ou d’une exposition. Ses portraits de sa chirurgienne Chloé appartiennent à un registre proche de celui des portraits de Velasquez dans l’exposition au Grand Palais à laquelle il assiste. Par une sorte de déformation professionnelle – il est journaliste – il critique (dans le sens du commentaire, pas d’une critique forcément négative) ce qu’il vit, les personnages qui entrent et sortent du décor de sa chambre, notant leurs travers, admirant leurs qualités, commentant leur physique, leurs actes, leur donnant des surnoms souvent poétiques. Il assiste au spectacle de sa propre vie. Critique à Libération, introduit dans les cercles de l’art, Lançon fait partie de l’élite dominante de son pays. Quand il va assister à l’exposition Velasquez, celle-ci est privatisée pour lui. Cette posture d’observateur privilégié, en contraste avec sa situation physique de totale dépendance, avec son corps cassé, son visage méconnaissable, le visage d’un autre, à l’orée d’une nouvelle identité, produit des effets contrastés, certains portraits sont très beaux, d’autres énervants. Son rapport aux Arabes est troublant et complexe à appréhender. Des Arabes ont tué ses amis de Charlie Hebdo, l’ont défiguré, l’ont cloué dans un lit d’hôpital pendant des mois, l’ont fait passer au bloc des dizaines de fois, dans une répétition d’épreuves insoutenables, une litanie de douleurs, de nausées, de plaies, de rejets. On peut dès lors comprendre qu’il conçoive une haine pour les Arabes, qu’il les trouve mauvais lorsqu’il les croise dans le métro. On peut comprendre que leur monde soit différent du sien. En même temps, Lançon est capable d’amitié pour des individus, le policier arabe qui le protège, le médecin iranien (pas Arabe mais musulman quand même) qui le soigne. La proximité est un antidote à la haine, comme dit Michelle dans son livre, elle qui a été la cible du racisme. Lançon a cette belle phrase quand il dit qu’il faut foutre la paix aux musulmans, être ni pour, ni contre, juste leur foutre la paix. Il reste suffisamment lucide pour trouver imbécile un raciste croisé à l’hôpital qui prétend « être Charlie » et pour qui il n’y a rien de bon dans l’Islam. Charlie, qui par des détours étranges, serait devenu l’organe de presse anti-islam en France, la référence des islamophobes. Il a une façon élégante à la fois de ne pas pardonner, de ne pas se poser en Christ, d’avouer son aversion physique envers l’Arabe mauvais croisé dans la rue, et de foutre la paix aux musulmans. Car la vraie victime de ces attentats, la victime non reconnue, non célébrée, est bien le musulman lambda assigné à son identité de « mauvais », observé avec méfiance dans le métro, et du fait des regards sur lui, cornérisé dans son identité maléfique, cible de la haine autorisée, d’une haine fière et ancrée dans la civilisation.

Michelle, elle, est dans l’action. Elle n’observe pas, avec l’ironie condescendante française, les guerres, n’en gardant comme souvenir à l’image de Lançon, qu’un tapis acheté à Bagdad ou le compte-rendu d’étranges mondanités entre reporters. Elle veut changer le monde. Avec cette foi constructiviste et prométhéenne si américaine, si naïve et si puissante. Elle n’appartient pas à l’élite, elle n’a pas comme Lançon des racines profondes dans « notre monde » (sous-entendre le monde civilisé et non celui des barbares et des monstres, le monde de Velasquez, de Mann, et non celui des Arabes mauvais et des musulmans égorgeurs), elle ne sait pas où se trouvent ses racines, ni vraiment en Amérique, ni vraiment en Afrique où elle se rend en pèlerinage mais ne se reconnaît pas. Michelle est arrière-petite-fille d’esclaves aux origines inconnues et Barack, pire encore, une hybridation accidentelle d’origines kenyanes, musulmanes, américaines profondes (mère originaire du Kansas), indonésiennes, hawaïennes, une sorte d’excroissance accidentelle de ce qui est honnie dans les vieux pays convaincus d’être dépositaires d’une culture : la multiculturalité. Tous les deux jouissent de la rencontre fortuite en eux d’une intelligence aiguë et d’une volonté de fer qui en feront le couple leader du monde civilisé à force de vision, de travail, de passion, d’action. Les Obama offrent comme un autre point de vue du monde de Lançon, le point de vue du minoritaire. La mère de sa colocataire blanche a délogé sa fille de la chambre de Michelle à Princeton, par peur des Noirs, la même peur que celle de l’Arabe, transmise de génération en génération. Elle s’en est sortie par le travail, non la violence. C’est la seule façon de s’en sortir pour un minoritaire. Le terrorisme ne fait qu’enfoncer celui-ci dans son destin de minoritaire, de sauvage, de non civilisé, ne fait que justifier la suprématie du blanc épouvanté par la violence que lui pourtant sème à une échelle industrielle, au prix de millions de morts. Mais c’est comme ça, le moindre crime de sauvage est plus sauvage que les hécatombes du civilisé. Que des blancs on ne peut plus blancs aillent régulièrement descendre des enfants ou des adolescents dans une école, munis d’armes semi-automatiques achetées chez Walmart n’aura jamais la même charge horrifique que celle provoquée par le sauvage, et nul ne pensera attribuer cette violence à la nature blanche. Ce ne sera qu’un « dérangé » de plus. Les Obama luttent avec les armes de la civilisation. Il faut s’armer de Proust, de Mann, de Bach, de Velasquez pour se hisser au rang des civilisés et donner une chance à la « communauté ». Les mots de « race », de « communauté » ne sont pas des mots interdits dans la langue d’Obama. Les grands-parents de Michelle, malgré leur intelligence, ont été discriminés dans leur travail, dans leur logement, et c’est à elle de prendre une revanche pour sa « communauté », sa « race ». Elle n’y parvient pas en lançant des bombes, elle y parvient dans les temples des civilisés, Princeton et Harvard, un cabinet d’avocats, la mairie de Chicago, les hôpitaux, la Maison Blanche. Quand un enfant noir des quartiers difficiles de Chicago, ceux que le simple fait d’appeler « ghetto » ghettoïse, lui demande si le gouvernement pourra changer les choses, elle lui dit de ne pas compter dessus et lui intime : « use school ».

Cette dichotomie entre la France et l’Amérique se joue dans le livre même de Lançon. Son amie s’appelle Gabriella, elle est cubaine mais surtout New-Yorkaise, le portrait qu’il en fait est celui d’une New-Yorkaise. Lançon décrit leurs divergences de vue et s’en plaint. Gabriella le pousse à se prendre en main, à se battre, au lieu de passer son temps à écrire, à observer, à critiquer. Quand elle vient à Paris, elle travaille, même pour une semaine, car elle n’a pas un rond et vit un divorce difficile, rien ne lui est dû. Lui ne la comprend pas. Il ne comprend pas comment, en tant que victime, la victime la plus sacrée qui soit, celle de la terreur barbare, il pourrait agir, faire autre chose qu’investir son statut de victime, se confondre avec lui, le documenter minute par minute, alité devant le panorama de sa vie, et de l’humanité qui défile, contrite et religieuse, sous le ciel protecteur de l’Art, bercé par Bach, avec pour seules escapades des visites confidentielles de musées ou des hôpitaux chargés d’histoire. Elle lui dit qu’il n’a que des problèmes esthétiques, et cela le révolte. A juste titre, car il souffre dans sa chair, ce qu’il vit est un supplice de tous les instants. Mais au fond, elle a raison. Il se donne bien, corps et âme à son projet esthétique, tout dans son expérience est esthétisé, de la lumière du soir, au sac poubelle censé protéger ses plaies, à la terreur qui hante ses nuits. Il transforme la terreur en expérience narcissique – autre reproche que Gabriella lui fait – et esthétique. Pas en action. Il n’envisage pas, que sais-je, de mettre son énergie au service de la lutte contre le terrorisme. D’aller dans les banlieues pour en décrire l’horreur, montrer sa plaie, le trou béant ou purulant ou nécrosé au bas de son visage, pour dissuader les jeunes de se radicaliser. Il décrit le mal comme mal pur sans pénétrer dans sa matière, en refusant de l’analyser car il est non analysable. Il accepte le terrorisme comme une fatalité, la fatalité des sauvages traînant à la lisière du monde civilisé ou dans le dernier lieu où civilisés et sauvages se côtoient encore, le métro. Michelle raconte qu’elle a surpris Barack une nuit, réveillé et soucieux, les yeux fixés au plafond. Elle lui a demandé s’il avait des soucis, il lui a dit qu’il réfléchissait à l’inégalité des revenus en Amérique. Lançon rejette ce type de réflexion, sur les raisons du terrorisme, puisqu’il n’y a d’autres raisons que la sauvagerie des sauvages. Quand une élue elle-même victime d’un attentat lui écrit une lettre et y tente une analyse politique, il la refuse en bloc, car seul le destin de victime et sa fatalité inéluctable et insoluble font foi, et toute analyse visant à diluer la fatalité est une capitulation, une traîtrise. C’est comme ça, les civilisés sont les victimes des sauvages, ce qu’on peut faire c’est instruire ce statut de victime et instruire la nature du sauvage, l’asséner, le rappeler pour que le sauvage reste ainsi, à jamais, sous le poids de sa sauvagerie. Lançon dit à quel point il méprise l’attitude américaine qui consiste à se battre et lutter, à positiver. Michelle, elle, a quitté son emploi dans un cabinet d’avocats prestigieux pour aller travailler à la mairie de Chicago et avoir un impact sur le monde. Lançon est un journaliste, un critique et un observateur. Dans une généralisation sans doute hasardeuse, je vois dans sa situation une métonymie de celle de la France, critique, ironique, observatrice, mais n’agissant pas. N’ayant ni les moyens ni la volonté d’agir, la France commente. Bernard Maris, un des journalistes de Charlie, assassiné le 7 janvier, parlait justement de cela quelques minutes avant sa mort, de l’inanité de l’action. On avait essayé d’aider les banlieues, ça ne servait à rien avec ces gens-là, c’était plus profond, plus essentiel, c’était eux contre nous. C’était dans leur nature. Par une sorte de karma terrifiant, quelques minutes plus tard, sa cervelle se répandait sur le sol, sous le regard de Lançon, dont la bouche et les mains, ses instruments de travail, avaient explosé. Cela m’a profondément troublé, mis mal à l’aise. Soumission, c’est finalement cela l’attitude en question. Celle de se soumettre à une réalité perçue comme inchangeable, écrite, une réalité dans laquelle une arrière-petite-fille d’esclave ne peut jamais devenir la femme la plus puissante au monde après une enfance dans un ghetto noir, où une gentille marocaine qui accueille chaleureusement Lançon pendant des années restera malgré tout une Arabe mauvaise, persona non grata pour avoir osé relayer les théories du complot du 11 septembre, dont on a peur qu’elle transmettre aux terroristes l’hôpital de Lançon afin qu’ils achèvent leur terrifiante entreprise. Même la proximité n’aide pas dans le monde de Lançon, à la moindre remarque, le sauvage est relégué dans son inéluctable monde, différent de notre monde. C’est de Soumission,le livre de Houellebecq, que les journalistes de Charlie discutaient juste avant l’attentat. Houellebecq que Lançon retrouvera plus tard sur le toit terrasse d’un monument du passé à l’occasion d’un cocktail, allégorie maladive de l’Europe, entouré de gardes du corps comme les frontières du continent menacé. Décharné, vaguement givré, en lente décomposition, l’écrivain continuera de débiter les quelques vers résiduels d’une poésie millénaire, derniers souffles moribonds de notre civilisation. Quel contraste avec le corps de Barack Obama ! Jouant au basket devant les yeux ébahis de Michelle, déployant la puissance svelte de son corps, l’élégance tranquille de ses gestes, dans une après-midi ensoleillée à Chicago ! Et le scénario de Soumission, un musulman président de la France, présenté comme une catastrophe qui a terrifié les blancs et catholiques zombies,est finalement celui des Obama eux-mêmes du point de vue du suprémaciste blanc, un président noir.

Face à la puissance des ceux deux livres, La clé USB, un livre de Jean-Philippe Toussaint loué par la critique m’a paru bien fade, inconséquent et inutile. Comme Lançon, je pense qu’aucune fiction ne peut être à la hauteur de la vie, de sa propre fiction. Ce petit livre vide, artificiel, pas méchant mais sans intérêt, fut la victime collatérale de cette automne intense. Quant au dernier roman de Marie Darrieussecq, je ne l’ai même pas fini, c’était, en comparaison, très faible.

Deux films ont prolongé mon expérience psychédélique et horrifique. Ou plutôt trois. Apocalypse now de Francis Ford Coppola que j’ai revu dans la mystérieuse et luxueuse Salle 10 du Beaugrenelle. Trip ultime aux confins de tout, du monde, du cinéma, de l’art, de la réalité. Expérience assez indépassable vécue tant de fois, sous tant de formats. Ad Astram de James Gray que j’ai vu dans la salle 8 du même cinéma, et qui reprend le même motif du voyage au cœur des ténèbres, ponctué d’horreurs, à la rencontre d’une figure imprécise et démente, magnétique, qui aspire vers elle, et qu’il faudra liquider, dans une odyssée ouatée. Et Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, que j’ai beaucoup aimé malgré sa forme foutraque et inattendue. Il prolongeait toutes les réflexions sur la violence et la civilisation (quelle civilisation ?) que le livre de Lançon avaient provoquées.

Un après-midi pourtant, j’ai connu une expérience plus légère. Mélancolique et légère.

Chaque automne, pour aussi loin qu’il m’en souvienne, j’ai le plaisir de découvrir le nouveau Woody Allen. Chaque automne, je sais que c’est peut-être le dernier. Il va bientôt mourir, une part de ma vie, de mon adolescence, de ma cinéphilie va disparaître. Même s’il ne meurt pas, le mouvement metoo ou ses ennuis avec la justice le réduiront probablement au silence. Le film me procura la sensation d’ivresse d’une coupe de ce champagne que je ne buvais plus. Allen avait réuni tant de choses que j’aime dans ce film. Un superbe titre, les histoires qui se passent sur une journée, la pluie, New York, les ciels gris, les grands hôtels à l’ancienne, leurs piano-bars, Central Park, des jeunes acteurs charmants, la lumière d’automne de Vittorio Storaro et, comme j’ai entendu un critique joliment dire, « la fatalité du bonheur ».

Précis des vacances parfaites

Partir une semaine avant tout le monde

Quatre semaines, la dernière de retour au bureau mais avec des journées lentes

Deux semaines dans les Pouilles

Vol idéal, Paris-Brindisi, deux heures, empreinte carbone négligeable, aéroport à une heure de la maison

Maison au calme, au milieu des oliviers, à dix minutes de la plage, en pierre de Lecce

Anna-Maria s’occupe de tout

Rituel : courir le matin à travers les champs d’oliviers pour rejoindre le petit Village de Serrano, boire un capuccino, au retour, plonger dans la piscine puis dans la lecture et dans le chant des cigales, déjeuner, sieste, voyage dans les rêves flottants, sortir l’après-midi

Une ou deux fois, cornetto chaud fourré à la crème pâtissière

Visites de l’après-midi : Otranto partie haute et ancienne, Lecce toujours aussi belle en fin d’après-midi et la place Santa Chiara la nuit et la grâce léonardienne de ses femmes, Maglie et son festival culinaire, Castro et sa colline sur la mer

S’endormir au milieu d’une phrase du livre de chevet et retrouver le livre par terre le lendemain matin, ne jamais se rappeler où l’on s’est arrêté

Virée en bateau le long de la côte Adriatique rocheuse et torturée, plonger dans l’eau turquoise des grottes, mouiller dans des baies théâtrales, de loin saluer les grappes de vacanciers accrochés aux rochers, apercevoir les montagnes d’Albanie

Emprunter la route du littoral de Castro à Otranto, SP358, SP86, Porto Badisco, Porto Rosso, la poésie du paysage, la juxtaposition de l’ocre des champs et du bleu de la mer et des touches noires des arbres solitaires

A cinq minutes de la maison, un hôtel cinq étoiles hautement sécurisé, le plus grand champ de figuiers d’Europe, y dîner pour « voir du monde », ou aller au spa, prendre rendez-vous chez le coiffeur

Oublier quel jour on est

Entendre soudain « Pronto ! » dans le silence vespéral (le dîner est prêt)

Découvrir qu’Anna Maria peut chaque jour se surpasser par rapport à la veille

Qu’à votre insu, elle a élaboré un crescendo gastronomique et conçu un voyage à travers les recettes simples de cette terre de défavorisés

Chardonnay des Pouilles, la buée sur le verre à cause de la différence de température, la délicieuse plongée dans l’ivresse glissante

Les étoiles qui enfantent des étoiles à mesure que le regard s’attarde sur les étoiles

Aucun bouleversement climatique, pas d’ouragan, de tornade, ni de typhon, ni de pluie tropicale, ni de tremblement de terre, pas de canicule, ni de feux de forêt, ni de volcan en éruption, une nature apaisée

Torre Sant Andrea à l’aube puis le saut dans le vide dans la Grotta della Poesia

La plage privée d’Otranto et son déjeuner à l’ombre des vignes grimpantes (toujours : salade et pastèque sucrée)

Baia dei Turchi, promenade le long de la côte escarpée, où courir les matins, les chiens qui plongent dans l’eau au lever du soleil et se lavent dans son feu miroitant

La table du dîner débarrassée mais la conversation qui se poursuit

Troisième semaine en Normandie sous la pluie

Visite de la plage du débarquement et surtout des cimetières américains et allemands

Lectures, films, conversations, rêveries

Odeurs du jardin quand il pleut, intermittence du soleil, jeux de voile des nuages

Visite du parc Gulbenkian

Acrobranche (deux parcours)

Film au Cinéma Ouistreham

Se déconnecter d’Instagram pour arrêter le flux des images de mer avec des gens qui « profitent »

Voyage dans le temps, si  loin de tout

Quatrième semaine à Paris

Retour au travail, le silence du bureau

Temps de rêve et personne dans les rues

Les enfilades de places « PAYANT » vides, la foule, ailleurs, loin

Deux amies qui discutent sur un banc place des Etats-Unis sous des feuillages luminescents

Ville privatisée

Temps de rêve = ciel bleu Klein, température de 26 degrés, légère brise provenant d’une source glacée lointaine de l’hiver futur

Déjeuners en terrasse où l’on prend son temps, personne donc serveurs aimables, donc ontologiquement aimables, c’est la société qui les corrompt

Vélo le long des avenues désertes

Sortir courir au bois à midi, podcast des chemins de la philo sur la Sainte-Anne de Vinci par Jacques Darriulat, enchantement intellectuel et physique, définition tout à fait recevable du paradis

Dîner sur des toits-terrasses, lieux de refuge confidentiels des survivants de la ville décimée

Fanny et Alexandre au cinéma (été = reprises), bouleversant de beauté

Consigne pour plus tard : rester à Paris en août, aller au cinéma, lire sur des terrasses, boire des verres au frais, déjeuner sur le pouce dans des parcs, puis au moment du retour des hordes, du déferlement, et de l’énervement, partir, pour rejoindre les plages libérées, revenir en octobre une fois que tout est rentré dans l’ordre, qu’il fait encore inlassablement beau

D’un château l’autre

D’un château l’autre a longtemps été sur ma liste de livres à lire et c’est à la faveur de la disponibilité d’esprit de l’été que j’ai enfin réussi à le terminer.

Malgré sa forme farcesque, voire bancale, c’est un livre majeur de la littérature française et sa lecture un moment important d’une vie.

Les cent cinquante premières pages furent les plus difficiles à lire ; il faut plonger dans cette écriture, se raccrocher à l’argot souvent incompréhensible, et je n’ai pas tout saisi des divagations du Céline misanthrope dans son pavillon à Meudon dans les années cinquante. Avec sa femme Lili et son chat Bébert, Céline est alors une sorte de paria – loin de la gloire qu’il connaîtra ensuite et notamment après ce roman – soignant des marginaux, dont cette fameuse Madame Niçois (de longues pages sur elle). Céline croise sur les quais de Seine Le Vigan qui l’a accompagné dans ses sinistres pérégrinations en Allemagne et au Danemark (j’ai du mal à suivre, est-ce la réalité ou rêve-t-il ?) Ces rencontres sont enchevêtrées avec des considérations acrimonieuses et drôlissimes sur Achille Brottin (Gaston Gallimard), « l’achevé sordide épicier, implacable bas de plafond con » et ses auteurs et ses thunes pleins la cave, et Norbert Loukoum (Jean Paulhan, directeur de la NRF), le « Loukoum pleurard », qui lui réclament des manuscrits et l’exploitent.

Sans transition, nous plongeons ensuite dans les souvenirs de Sigmaringen où se déroule le reste du livre. Nous sommes en 1944, après le débarquement, le gouvernement de Vichy, « tous l’article 75 au derge », se réfugie dans cette bourgade du sud de l’Allemagne au bord du Danube. D’un château l’autre est la chronique de cette ville et de sa galerie de personnages (ultra)-collaborationnistes. Un épisode oublié de l’histoire et que Céline a en quelque sorte immortalisé.

Céline livre un portrait délirant et hilarant – certaines pages m’ont littéralement fait hurler de rire, ce qui est rare pour un livre – de cette humanité en perdition, une collection de farfelus, d’anciennes gloires militaires, de fascistes, de hauts fonctionnaires zélés, de petites frappes, et de pauvres types (beaucoup de pauvres types). Cette « clique, voyoucratie, haïe, maudite, furieusement attendue, recherchée par des foules de flics » est donc en sursis dans un patelin improbable de la Forêt Noire, surmonté d’un château « fantastique biscornu trompe-l’œil », hanté par quatorze siècles d’une dynastie de barbares teutons « avec tous une verrue de famille au bout du pitard ». Plus loin, l’hôtel du Löwen accueille les réfugiés moins hauts de gamme, dont le Docteur Destouches, et le tout a des accents étrangement kafkaïens (je n’avais jamais fait le lien), avec en particulier cette chambre 36 où Aïcha, la femme libanaise de Raumnitz, le haut dignitaire nazi, promet récalcitrants et indésirables à un sort inconnu. Nous sommes dans un « port des épaves d’Europe ».

Sous la plume de l’auteur du Voyage, cette humanité devient l’humanité tout entière. De nombreux passages peuvent s’appliquer tels quels au monde d’aujourd’hui. Bichelonne, la formidable Tronche, « le spermatozoïde monstre, champion de Polytechnique et des Mines », où l’on n’a pas vu son pareil en matière de génie depuis Arago, sorte de saint patron des technocrates et directeurs de cabinet qui malgré l’immensité incommensurable de son intellect se retrouve au service du pire, donne lieu à des scènes à se tordre de rire. Le sinueux Laval, archétype du politicard sans foi ni loi, mais gouailleur, rompu aux intrigues du pouvoir et prêt à tout pour le conserver, rappelle tant de politicards du Palais-Bourbon. Pétain, la figure hiératique, menant toute sa clique hiérarchisée de fantoches (le ministre de l’information Marion en dernier) dans une promenade le long du Danube, sous les bombes, préfigure Mitterrand dans ses pèlerinages avec sa théorie de courtisans. La Cour quoi ! L’Etat ! Tellement 2019 ! L’opposition entre les nantis du château (Pétain, Laval…) qui s’offrent des ripailles, du gibier, des grands châteaux, et la plèbe qui se contente des miettes. Tellement 2019 ! « Agobart, évêque de Lyon (632), en rentrant de Clichy (Cour de Dagobert), que c’était cette cour, une de ces bouges ! ramassis de voleurs et de pétasses !… qu’il y revienne en 3060 Agobart de Lyon !… voleurs et pétasses ! il retrouvera les mêmes ! pardi !… Eminences grooms et morues de Cours ! » Dans les bas étages toute la populace de moins que rien qui envahissent les couloirs du Löwen, hurlent et conchient, quand ils ne sont pas conduits dans la chambre 36 par Aïcha. Toute cette humanité se retrouve à la fin dans un train pour aller aux funérailles de Bichelonne et ce voyage anthologique, c’est du Snowpiercer avant l’heure.

La langue de Céline semble sécrétée par l’humanité elle-même qu’elle décrit : déglinguée, déstructurée, décomposée, en lambeaux. On dirait des restes de phrases… des résidus de vie… qui prennent accidentellement sens, comme le discours bégayé d’un trépassé… Un magma informe, en gestation, mouvant, tourbillonnant… Et c’est inexplicablement sublime… Comme une sorte de survivance de la langue quand tout a été rasé, quand il ne reste plus rien que des bouts de semblants de phrases qui réussissent à se frayer un chemin cahoteux vers la forme. Ce n’est pas Claudel, Valéry, etc. tous ces types glorieux qui font du style dans les étages supérieurs de la langue française, avec des phrases et de l’emphase d’académie, pour exprimer de profondes pensées et guider l’humanité vers le Vrai. Céline fait du sublime avec de la merde, des miettes syntaxiques retrouvées dans la rue, prises dans la bouche des gens simples, et regroupées tant bien que mal dans un flux déréglé, où chaque phrase, chaque mot s’ouvre sur une digression laquelle est un prétexte à une autre digression, à l’infini, comme si l’on se perdait dans les rues d’une ville en ruines, les dédales de la langue, les « dédales de la vie »… Cependant, on ressent que tout cela est le résultat d’un vrai travail d’écriture, qu’il ne s’agit pas de l’enregistrement mécanique d’un flux de conscience… Il y a de la musicalité comme involontaire, des allitérations comme accidentelles, un rythme, bref, pour employer le mot, un style.

De loin en loin, des épiphanies aussi inattendues que bouleversantes, à peine esquissées, scandées de « … », trouées de partout, surnagent sur ce flot de débris sémantiques.

Sur la mort du chien :

« la chienne bien fidèle d’une façon, fidèle aux bois où elle fuguait, Korsör, là-haut… fidèle aussi à la vie atroce… les bois de Meudon ne lui disaient rien… elle est morte sur deux… trois petits râles… oh, très discrets… sans du tout se plaindre… ainsi dire… et en position vraiment très belle ; comme en plein élan, en fugue… mais sur le côté, abattue, finie… le nez vers ses forêts à fugue, là-haut d’où elle venait… »

Plus loin : « ce qui nuit dans l’agonie des hommes c’est le tralala… l’homme est toujours quand même en scène… »

Sur Madame Bonnard (la mère que Céline aimait beaucoup d’un collabo notoire) :

« Mme Bonnard, la seule malade que j’ai perdue, avait cette finesse, dentelle d’ondes… comme elle disait bien Du Bellay… Charles d’Orléans… Louise Labé… j’ai failli avec elle comprendre certaines ondes… mes romans seraient tout autres… elle est partie… »

Quand des amis qui ne sont pas dans le domaine littéraire et ne connaissent de Céline que ce que l’on peut en lire dans la presse (il me semble qu’on l’étudie peu à l’école), voient ses livres dans ma bibliothèque, ils sont choqués : « comment peut-on lire les œuvres d’un salaud antisémite ? », « Bagatelles pour un massacre », etc. Il y a clairement de la pourriture chez Céline, « l’homme est pourriture en suspension », disait-il. Mais c’était inévitable. Tu le visualises en résistant ? Comme Loukhoum ? Ou Camus ? Céline a comme il dit le goût des cataclysmes, des bas-fonds, des pauvres gens, son destin est d’être le porte-parole de cette sous-humanité, qui est une part de nous-mêmes. Ce n’est pas Kessel. Ou Gary. En toute honnêteté, il le reconnaît, il dit qu’il est « extrêmement raciste », il se portraiture en pleutre, lui pourtant qui soigne autrui, les démunis, qui donne la vie à la fin du roman, médecin, comme Tchékhov. Il est pas con, tous ces types qui se retrouvent à Sigmaringen, il sait bien que ce sont des losers, de la racaille, ce qu’il y a de plus bas chez l’homme, certains continuent de préparer (autre passage hilarant) une fête pour la victoire de l’Allemagne. Mais ce sont quand même des hommes et des femmes. Et il les soigne. Ce n’est pas le misanthrope revenu de tout et cynique. Il croit à la vie. Il donne naissance, coûte que coûte, et jusqu’à la fin, il soigne Madame Niçois.

J’aime l’œuvre de Céline totalement indépendamment du fait qu’il fut ou non un salaud. Cela dit, je ne dirais pas qu’il fut un. Jamais revendiquée, jamais mise en avant, il y a chez lui comme une profonde empathie envers les faibles, les vieux, les cassés, les traitres, les ignobles, la lie de l’humanité. Et une haine du puissant. De Tartre, Brottin, Loukhoum, Claudel, Maurois, Dur-de-mèche (Malraux), Vailland, Morand, etc., certains dont le comportement pendant la guerre était plus pernicieux et qui pourtant ont ensuite accédé à la plus grande respectabilité, Nobel, ambassades, Saint-Germain… Pas Meudon et Madame Niçois…

Céline devait être à Sigmaringen pour garder une trace de cette humanité. En creux, malgré son comique, D’un château l’autre est avec les deux autres livres de la trilogie allemande (Nord et Rigodon), une représentation horrifique de l’horreur de la guerre, non seulement par les mentions sur le chaos, les villes rasées, la bombe atomique, mais par la description à échelle réduite d’hommes et de femmes au bout de la nuit.

Deneuve

Truffaut disait d’elle qu’il suffisait qu’elle y soit pour qu’un film existe ; pas besoin d’histoire, son visage, son jeu, sa beauté suffisent.

Bourgeoise convenable dévorée par le désir dans Belle de jour ; soumise puis odieuse dans Tristana, arpentant le couloir – les images de sa claudication obsédante resteront à jamais gravées dans ma mémoire – en s’approchant de la caméra et nous lançant un regard empli de haine ; totalement givrée dans Répulsion ; chienne dans Liza le chef-d’œuvre méconnu de Ferreri ; princière dans Le Dernier métro ; aérienne chez Demy ; désemparée chez Téchiné.

Cependant, ce qui m’inspire cette note, ce sont les films de Rappeneau, un réalisateur que j’aime beaucoup, l’un des rares en France qui sache concilier la comédie pure avec la beauté des plans et leur lumière, qui la transcende non par un « message » mais par le cadeau qu’il lui fait d’une élégance rythmée.

La caméra de Rappeneau est folle dingue de Deneuve et les deux films avec elle, La Vie de château et Le Sauvage sont l’illustration parfaite de ce que Truffaut disait. Dans le premier, Henri Garcin, un résistant, présente des diapositives aux Américains en préparation du débarquement ; les photos de ces préparatifs défilent suivies sans transition, par erreur, de celles de Deneuve auréolées de soleil ; cette séquence hisse sa beauté irradiante et irréelle au niveau d’un événement majeur de l’histoire de l’humanité.

Parmi ses dizaines de films, c’est dans Le sauvage (1975, elle a 31 ans) que Deneuve est la plus belle. S’il y a un film qui marque l’apogée de sa beauté, c’est celui-ci. Il est solaire, lumineux, sensuel, rayonnant, trépidant, et musical ; chaque plan d’elle est une ode à la beauté et par là au cinéma qui réussit à l’éterniser ; à saisir le moment fugitif et, défiant le temps, le conserver à jamais. C’est aussi l’un des rares films où l’on peut admirer pendant vingt secondes sa poitrine. Ce n’est pas uniquement la sublimité de celle-ci qui me reste à l’esprit comme source inaltérée de ravissement mais aussi, et peut-être surtout, le sentiment charnel du temps, le sentiment de ces vingt secondes d’admiration dont je perçois physiquement l’écoulement, seconde après seconde.

Il ne s’agit pas juste de la beauté plastique des seins. Il s’agit d’un portrait, d’un nu en termes picturaux. Le portrait est inévitablement une méditation sur le temps, le temps qui passe. Ce plan, c’est le temps fugitif de la grâce éphémère, dans le temps sans fin de l’art.

Je l’avais croisée un jour à l’aéroport de Bordeaux. Il m’était difficile de croire à sa réalité physique tant elle était habitée par ses personnages ; réceptacle de tous ces mythes qui le dépassaient, en débordaient, le saturaient, son corps avait soudain quelque chose de banal. Sa beauté n’était pas à la mesure de celle, abstraite, qui résultait de l’alchimie avec la caméra, elle pouvait presque passer inaperçue avec la boîte de douze cannelés qu’elle venait d’acheter au duty free. Je m’étais fait violence pour lui demander un autographe, elle avait gribouillé de mauvais cœur « Deneuve » sur ma carte d’embarquement Bordeaux-Paris, avec un faux air de Tristana. J’avais balbutié Buñuel… Ferreri… Truffaut… pour me rattraper ; c’était ridicule mais elle avait imperceptiblement souri, de ce mouvement fugace des lèvres qui lui est propre. Elle avait embarqué dans l’avion et disparu comme une apparition.

Une année

L’été se termine, les jours raccourcissent, il pleut. La mélancolie d’une fin accentuée par le contraste avec le souvenir récent des débuts, le dîner de la veille du départ, plein de promesses, un verre avec un copain en juillet où l’on était « impatient » de partir, d’anciennes étiquettes bagages ou cartes d’embarquement froissées, le petit-déjeuner au Kayzer d’Orly avant d’embarquer pour « le soleil ».

On réalise ensuite, comme à chaque fois, que l’été a une fin, et que la vie est un éternel retour, le même cycle répété à l’infini dans lequel nos vies évoluent lentement, imperceptiblement, d’année en année.

Septembre, rentrée des classes, les enfants déçus par celle où ils ont échoué sans aucun ami ; la beauté de ce mois à Paris, la lumière d’automne, l’ensoleillement ; les noix, les figues, les raisins, les premières clémentines qui nous accompagneront tout l’hiver en provenance de la Méditerranée, c’est-à-dire du souvenir ; les pommiers qui ploient sous les pommes ; la rentrée littéraire, le record battu du nombre de livres publiés aussitôt oubliés à part une petite dizaine qui émerge du lot et dont tout le monde parle comme par une concordance miraculeuse des goûts ; les sorties des films de Cannes et de Venise ; le retour des émissions de radio et de télévision.

Octobre, le compte à rebours vers le changement d’heure (et le débat annuel qui s’ensuit pour ou contre) ; les beaux jours résiduels de l’été qui viennent s’échouer ici comme des heures égarées dans le flux des saisons ; les champignons sur les étals des primeurs ; les « derniers » déjeuners en terrasse, rescapés de la vigilance de l’hiver ; les vacances – déjà ?! – de la Toussaint où l’on ne sait quoi faire.

Novembre, le mois malaimé et inutile, où rien ne se passe, venteux, gris, long, inauguré par la célébration de la mort ; la concierge qui se plaint de devoir balayer toutes ses feuilles mortes sur le trottoir ; les prix Nobel ; le dernier film de Woody Allen (plus maintenant hélas, celui qui a donné leurs plus beaux rôles à tant de femmes est désormais un pervers sexuel) ; la pâleur qui a depuis longtemps supplanté les peaux bronzées, les parkas les petites robes d’été.

Décembre, les décorations de noël, les rues illuminées, la fièvre consumériste à chaque fois décriée par quelque intellectuel éberlué ; les calendriers de l’avent, la préparation du réveillon et les commandes de cadeaux sur Amazon ; le choix cornélien du sapin et sa décoration ; les vacances au soleil et à la neige, les bourgeois qui passent Noël à Megève et le nouvel an à Marrakech.

Janvier, les résolutions que l’on ne tiendra pas ; les rues qui soudain s’assombrissent, en deuil après la fête et une mort mystérieuse ; les matins noirs et flippants ; les galettes des rois entassées dans les vitrines des boulangers ; les vœux, les bilans de l’année qui vient de s’écouler avec sa liste inévitable de calamités, les perspectives de l’année à venir, toujours aussi sombres ; la nouvelle rentrée littéraire ; la multiplication des classements des meilleurs films, livres, pièces, spectacles, lycées, universités, hôpitaux, villes, pays.

Février, mois bref et discret, qui ne paie pas de mine, égaré au milieu de l’hiver ; les vacances de ski dont on revient avec la joie de découvrir les jours plus longs et la satisfaction de n’avoir rien de cassé et que le petit a bien progressé ; le salon du livre, de l’agriculture, les oscars et les césars.

Mars, l’annonce du printemps qui ne vient pas, la pluie, le vent, l’impatience de voir enfin les arbres refleurir et les oiseaux rechanter.

Avril, pâques, la chasse aux œufs, les premiers jours à la campagne ; les arbres en fleurs ; le marathon de Paris.

Mai, les congés, ponts, voyages, week-ends, l’effervescence des départs répétés, le constat qu’en mai on ne travaille pas ; les marronniers en fleur pendant exactement quinze jours dont on ne peut s’empêcher de prendre une photo tellement c’est beau ; les célébrations du 8 mai ; les fêtes religieuses auxquelles on ne comprend rien ; la sélection fatalement décevante du festival de Cannes ; le jour – il y a toujours un jour – où comme de concert toutes les femmes décident de mettre une jupe et des sandales, répandant des ondes de bien-être dans la ville entière ; le – il y toujours un ­– premier déjeuner en terrasse ; le premier verre de rosé et la première fois où l’on lève son visage au soleil sur une terrasse devant un rosé ; la déclaration d’impôts ; des élections avec systématiquement la montée de l’extrême-droite et des « populismes », l’extrême-droite « monte » depuis que je suis né, je suis étonné qu’elle n’en soit pas à 100% des suffrages.

Juin, le rappel annuel de la beauté des cerises, billes charnelles et luisantes rayées de tiges dispersées dans un panier sur l’herbe des pique-niques ; le souvenir du film de Sautet Les choses de la vie où Piccoli accrochait une cerise à l’oreille de Romy Schneider puis la croquait, le sourire de Romy comme éternel par-delà le désespoir et la mort ; la question récurrente « vous faites quoi pour les vacances ? » ; le jour le plus long de l’année prémonitoire déjà, par l’annonce du raccourcissement diurne, de la fin de l’été ; l’été, « la saison qui prend fin » ; le décompte du nombre de jours avant la fin de l’année scolaire ; les petits-déjeuners, spectacles, fêtes de fin d’année.

Juillet, la fin de l’école et l’euphorie des enfants ; le mois où les hommes sont seuls à Paris ; les premières canicules et les records de température battus, le rappel pendant quelques jours du danger que court notre planète oublié aussitôt que les températures baissent ; le 14 juillet ; le festival d’Avignon ; le Tour de France en arrière-fond lointain dont tout le monde se fout ; la ville qui se vide lentement de sa population comme un corps de son sang.

Août, les grands départs, les journées classées rouges « dans le sens de » ; les volets que l’on ouvre allégrement en disant de l’odeur de la maison de vacances « tiens, ça sent l’été ! » ; les couvertures des magazines people avec des célébrités en maillot dont les corps flasques sont surpris par de longs objectifs ; les pêches sous toutes leurs formes, plates, rondes, blanches, jaunes, veloutées, lisses ; les prunes sous toutes leurs formes, rouges, jaunes, reine-claude, mirabelles ; mais la disparition soudaine et prématurée des cerises comme décimées ; l’eau de la pastèque qui coule sur les mentons ; Claire Chazal en couverture de Paris Match ; le numéro sexe des Inrocks ; les séries de l’été des journaux ; Le Monde qui essaie de refaire de coup de Benalla genre « été meurtrier » ; le déferlement de couchers de soleil sur des plages « paradisiaques » sur Instagram ; les dîners le soir dehors, les romans de plage, les petits rosés ; l’éveil à la beauté des choses ; la fin de l’été ; les volets que l’on referme tristement, dans une succession fatidique de bruits sourds plongeant la maison dans le noir ; le retour à Paris, la foule qui envahit la ville.

Et l’éternel recommencement. Tout au long, des photos qui s’accumulent par milliers dans l’iPhone et les corps qui grandissent, et se déforment, et vieillissent, et se rident, et grossissent, et maigrissent, apparaissent et disparaissent. La vie : des corps en mutation sur fond d’un immuable cycle interrompu çà et là par une coupe du monde, des affaires, des mouvements, des attentats, des guerres.

Montaigne : « J’ai des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente-cinq ans : je les compare avec celui d’asteure : combien de fois, ce n’est plus moi : combien est mon image présente plus éloignée de celles-là, que de celle de mon trépas. »