Nous avons dîné chez Kubri, un restaurant libanais « créatif », boulevard du Temple, à la frontière entre le 3ème et le 11ème arrondissement de Paris, et des cultures. Nous nous sommes délectés de plats très Ottolenghi, entourés d’une clientèle élégante, où se mêlaient des Libanaises dissertant sur les élections et des bobos du quartier. Nous avons terminé par un fameux « café blanc », de l’eau chaude parfumée à l’eau de rose.
Ensuite, nous décidons de rentrer à pied. C’est une de ces soirées estivales qui s’éternisent, baignée d’une lumière déclinante et douce. La température est idéale, une douceur enveloppante. Nous longeons la rue Vieille-du-Temple jusqu’à la Seine. Plusieurs boutiques de vêtements sont encore ouvertes à 21 heures, et des clients insouciants se regroupent dehors, un verre à la main. J’admire leur légèreté, leurs corps déliés, engagés dans une sorte de danse discrète. À mesure que nous approchons du Marais, les rues deviennent plus désertes, les magasins sont fermés. Çà et là, un restaurant apparaît dans la soirée, avec quelques personnes réfugiées sur sa terrasse. Le musée Picasso surgit à notre gauche, splendide derrière la haie d’un square où les derniers enfants rentrent à la maison.
Après avoir traversé la rue de Rivoli, nous atteignons les berges de la Seine. Un silence étrange règne, tandis que, dispersés sur les rives, les berges, et les îles, des corps semblent suspendus dans un délassement au-dessus du vide. Une douce joie d’être se ressent, l’alcool circule entre les corps et les transporte dans une sorte d’insouciance. Des pique-niques éparpillés. Des coureurs qui se faufilent. La jeunesse, diverse, animée. Le soleil commence à se coucher, colorant le ciel d’une palette fauve. Des nuages prennent des formes étranges, créatives, comme les plats de Kubri. Le ciel semble, lui aussi, avoir bu quelques verres de trop et reflète, comme l’eau de la mer, l’étourdissement de la foule en bas. Cet endroit de la Seine, face à l’île Saint-Louis, fait penser à un décor de théâtre. Les spectateurs sont éparpillés à différents endroits : sur l’île, les berges, les ponts, dans une stase contemplative, sondant dans la profondeur des eaux vertes le secret de notre humanité.
Ces gens sont-ils conscients de ce qui se trame ailleurs ? Dans les campagnes profondes ? Dans les états-majors rigolards des nostalgiques de Vichy ?
J’ai lu Proust à l’adolescence, et cette lecture ne m’a pas seulement marqué, elle m’a contaminé, comme une maladie dont on ne guérit jamais vraiment et qui influe sur vous, sur vos humeurs, de manière insidieuse, tout au long de la vie. Dans Le Temps retrouvé, il y a une longue exploration d’une ville plongée dans l’ombre, qui constitue une grande partie du roman. Le narrateur y rencontre plusieurs personnages de la constellation de La Recherche au gré de ses déambulations nocturnes. Notre traversée de Paris, le 5 juillet 2024, n’a rien de la sulfureuse promenade qu’il fit en 1915. Nous remontons la Seine, mais pas le fil de notre existence. Tout au plus, croisons-nous d’anciens souvenirs lâchement attachés à des bâtiments comme le musée Picasso, ou des squares où nos enfants jouaient. Nous ne découvrons pas un club SM où le baron de Charlus se fait fouetter dans des scènes de pornographie gay. Notre marche est bien plus anodine et diurne, éclairée par la magie du soleil qui se perd dans l’inconnu au-delà des ponts.
Toutefois, dans les deux cas, et c’est pour cela que les souvenirs des pages de Proust m’accompagnent dans cette marche, l’arrière-plan est le même, sombre : l’arrière-plan des guerres actuelles et des guerres à venir.
Dès que nous atteignons le pont des Arts, la foule change immédiatement. Nous nous retrouvons parmi des touristes, mal habillés, épuisés, tristes, trimballant des sacs, beaucoup de sacs, le poids de l’existence. Ils transportent aussi des enfants, des marmots au bout du rouleau faisant la gueule, arpentant la ville en traînant les pieds. Les portables, inexistants jusque-là, vaincus par la présence au monde, émergent soudain, filmant des choses et d’autres d’un air absorbé, presque inquiet, avant que des manipulations désespérées ne jettent tout cela sur les réseaux sociaux. Les couples de touristes se tiennent toujours la main pour ne pas se perdre, soudés dans la découverte de la ville, attachés l’un à l’autre avec la même détermination qu’ils mettent à s’accrocher, de leur autre main, à leur valise à roulettes.
Pour échapper à la foule dont la laideur poussiéreuse de fin de journée exténuante se répand partout, nous nous engageons dans la rue de l’Université. Nous faisons une pause au café Solférino, dans cette large rue déserte qui s’ouvre pleinement à la beauté du soir. Nous reprenons ensuite notre marche et nous retrouvons, comme par erreur, face aux énormes chantiers abandonnés des Jeux Olympiques, usines post-modernes de la société du spectacle. Les policiers sont sur le qui-vive. Les sirènes de police hurlent à l’assaut de dangers fictifs, pour se donner l’impression d’être en guerre contre un ennemi invisible. L’ennemi, pourtant, est en nous.
La longue marche a fait renaître une certaine joie enfouie en nous. Cette nuit-là, nous sommes prêts à affronter le monde.