A quoi ressemblaient nos week-ends de Covid ?

Week-end du 27 févier 2021.

Un an presque depuis le début de la pandémie.

A Paris, les restos, musées, théâtres, cinés restent fermés. Couvre-feu à 18 heures.

Le samedi, je m’arrache au sommeil. Il fera un temps splendide tout le week-end. Le ciel est d’un bleu profond de soie.

Je vais courir au bois de Boulogne, deux tours du grand lac, paradisiaque, en écoutant un podcast des Chemins de la Philosophie sur la « banalité du mal » de Hannah Arendt. En récompense de ma sortie, je déguste un capuccino d’une onctuosité céleste sous le soleil, pile face à la Tour Eiffel.

Mon fils de 9 ans veut manger un ramen, mis en appétit par Naruto, le manga japonais dont il aligne voracement les épisodes. Nous allons à vélo au Cojean de Beaugrenelle pour en acheter.

Après le déjeuner, nous marchons vers la confidentielle rue Cassette, épicentre du 6ème, rue calme à égale distance de la rue de Rennes, du Luxembourg, de Saint-Germain, de Saint-Supplice. Nous choisissons des meubles dans le « design lab » 10 sur Dix où l’exquise Marion nous guide à travers les étoffes, les couleurs et leur grâcieuse harmonie. Nous passons ensuite chez AMPM rue Bonaparte où c’est l’émeute, le confinement, la vie casanière ayant suscité un appétit maladif de canapés, une soif de rideaux, une obsession de babioles en tout genre. Image la plus désespérante qui soit du couple moderne : deux personnes qui dissertent d’une commode en la dévisageant d’un air maussade.

Nous rentrons à pied et le soleil décline dans des tonalités orange. Les passants prennent des photos sans masque sous le regard chafouin de policiers qui semblent dire, bon vous avez fini là ?

Je reçois un Whatsup d’un ami qui me demande de lui expliquer – il me dit que je suis le seul capable d’une telle élucidation – le succès de l’Anomalie, deuxième prix Goncourt le plus vendu de l’Histoire de l’humanité après L’amant de Marguerite Duras. Je dicte la réponse à l’iPhone :

« Ecoute je l’ai lu et ma fille aussi (elle est plus positive que moi). Pour moi, c’est de la littérature Netflix avec une galerie de personnages globaux conçus sur le même archétype algorithmique (traumas, métiers stylés comme architecte, tueur en série, monteuse de cinéma, mathématicien…), qui convergent vers des situations insolites avec leur dose de surnaturel et tout le catalogue style La Redoute (je sors de AMPM là) des maux modernes (cancer, pédophilie, homophobie, victimes de crimes contre l’humanité…). J’ai trouvé cela plutôt indigeste et ça fait du surplace à partir du moment où on a compris ce qui se passe. Mais c’est divertissant, les pages se laissent tourner, c’est facile à lire sans être manifestement con, ce qui explique une partie du succès, l’autre partie c’est tout simplement le confinement, la fermeture des cinés, théâtres, musées, qui font que les livres ont du succès, que les seules affiches en ville sont celles de bouquins flanqués d’une tronche d’écrivain… » A part Leila Slimani, qu’est-ce qu’ils sont moches les écrivains quand même. Qu’est-ce qu’ils tirent la tronche. Les affiches de film me manquent, me manquent tellement.

Après l’appétitif, gin tonic, nous préparons le dîner sur une musique de la playlist chill de Apple Music, en déballant le sac de provisions Hello Fresh. Nous dînons en famille, c’est agréable, la famille qui se retrouve, nous abordons les sujets du moment.

Après le dîner, nous matons un film sur Amazon, Happiest Season, un conte de noël avec Kristen Stewart, qui emprunte les codes de la comédie romantique mais avec deux filles gay. C’est léger et plein de charme.

Je poursuis seul avec deux épisodes de En thérapie, série à laquelle je suis accro. Je ralentis le rythme, je suis à 31 sur 35, faut faire durer le plaisir. Les épisodes avec Camille mis en scène par Pierre Salvadori sont bouleversants. Reda Kateb est incroyable. J’aime bien Dayan franchement. L’étonnement dans son regard. Son empathie en totale contradiction avec le psy classique de film français qui n’en a rien à foutre de ses patients. Son paradoxe de Salomon, car pour quelqu’un qui doit aider les autres, il est vraiment mal.

Dans l’immeuble mitoyen, une fête avec 40 personnes (c’est un voisin qui m’en parlera le lendemain). Tout le monde dormira sur place, c’est ça le couvre-feu. Les fêtes clandestines. Il y a un an, l’idée qu’un jour les fêtes deviendraient clandestines aurait passé pour de la démence dystopique.

Dimanche matin, je vais courir au Luxembourg, et le kif n’a d’égal que la chaleur du soleil qui réchauffe, quand on est dans son bon angle d’exposition.

Après déjeuner, nous entreprenons une longue marche dans Paris. Berges de la Seine, noires de monde, pique-niques, bouteilles de vin à même le sol, çà et là musiciens et chansons douces, des pas de danse, les battements d’une vie qu’on a du mal à étouffer.

Nous traversons le pont piéton en face du musée d’Orsay, puis les Tuileries et partons à la conquête de la place Vendôme dans toute sa splendeur ensoleillée. En traversant la Seine, à notre droite, une longue file silencieuse de corps noirs ponctuant les quais de la rive droite se recueillent et implorent l’astre solaire. Une chaîne de recueillement immobile et silencieux.

Si un jour vous envisagez d’avoir un dialogue avec un ado, un vrai dialogue fait de phrases intelligibles formées de mots complets et articulés, le tout véhiculant des « idées », marchez. La marche les libère. Les affranchit de leur condition d’ado. Comme si quelque chose se passait en eux qui faisait ressurgir l’enfant qu’ils étaient il y a quoi, rien, et préfigurer l’adulte qu’ils vont devenir, dans quoi, rien. Alors, on parle. On regrette le premier confinement. De ne pas en avoir pris toute la mesure sur le moment. C’était probablement l’événement le plus exceptionnel d’une vie humaine. Le dérèglement le plus notoire. On ne s’en rend pas compte comme ça, la tête dans le guidon, mais avec le recul, toute l’humanité qui s’arrête net sur la route du temps, ça a de la gueule quand même. En a-t-on pleinement joui ? Cette suspension radicale, le relâchement du jour au lendemain de toutes les pressions professionnelles et académiques. Ma fille n’aime pas les demi-mesures, ces confinements bâtards conçus pour faire de nous de stricts travailleurs en éradiquant le reste. C’est le rêve de tout régime totalitaire : produire des travailleurs purs, des trimeurs exclusifs, que rien ne distrait du taf.

Retour sur nos pas par la Madeleine dont les marches sont elles aussi noires de monde, les jardins des Champs-Elysées et le pont Alexandre III. Les Invas sont envahis de corps étendus. Ce sont les grands gagnants du Covid, les Invas, le point de ralliement de la jeunesse enfermée et alanguie, le lieu de rendez-vous de leur sortie réglementaire.

De retour à la maison, je dois encore tuer une heure avant le couvre-feu, j’enfourche mon vélo et pédale comme un malade à la poursuite des rayons finissants du soleil sur la ville qui se replie sur elle-même.

Quand je lirai ces lignes dans trente ans, je trouverai cela surréaliste, mais à l’heure où j’écris, ça paraît presque normal, car j’écris sous le régime du couvre-feu. Concept étrange, que le couvre-feu, concept de roman fantastique ou de poème décadent, genre Venise en temps de choléra, genre Vienne en fin de siècle. Le couvre-feu c’est la revanche du silence, de la paix, sur le bruit, la fête, l’agitation stérile, comme si la ville respirait, reprenait son souffle et s’enfonçait lentement dans la quiétude de la nuit.

Demain une nouvelle semaine commence, identique aux précédentes. Quelques semaines encore de cette vie suspendue, lente, indolente, d’une douceur obsédante. Au bout, on aperçoit déjà l’agitation d’avant, on aperçoit nos corps pris à nouveau dans leur course, on aperçoit nos êtres oublieux de ce qui s’est passé. Au bout, on devine l’amnésie.

Sautet

Adolescent, j’ai aimé Sautet.

Depuis, je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai eu tendance à le snobber. Peut-être l’influence d’une certaine critique. Son nom aussi, pas terrible, pas compatible avec une extension en « ien », qui donnerait sautetien, en opposition à truffaldien, ou rohmérien. La non-appartenance assumée à la nouvelle vague sans doute. Et puis on aime ce que les autres aiment, or autant on trouve des admirateurs de Truffaut, de Rohmer, voire de Chabrol parmi l’élite cinéphilique, autant Sautet est un peu seul, surtout admiré par des cinéastes moyens, puisqu’il a somme toute inventé un certain film choral qui a fait des émules et donné des choses aussi insupportables que Les petits mouchoirs ou Le cœur des hommes. Sautet a été figé dans le temps. Même s’il a fait des films jusqu’en 2000, il est associé à une certaine époque et à un monsieur, Pompidou, or Pompidou, ce n’est pas sexy. Le film que j’ai continué à revoir avec un plaisir intact, c’est César et Rosalie, surtout pour ses acteurs et dialogues savoureux.

Or récemment, Netflix a mis en ligne plusieurs Sautet et m’a harcelé de recommandations de les voir. L’algorithme a bien vu que je ressassais des Truffaut ou un très beau Demy (La baie des anges). Un soir d’ennui, après avoir défilé des pages et des pages de séries dont aucune ne m’inspirait, je me suis laissé tenté par un film en particulier, Max et les ferrailleurs. Je savais vaguement que ce film avait les faveurs même des critiques les plus récalcitrants. Je l’avais vu il y a longtemps, je ne me rappelais plus rien.

Or wow. J’ai découvert plusieurs choses avec un véritable et admiratif étonnement. D’abord l’incroyable jeu des deux acteurs, Piccoli en pervers introverti et pas net, Romy en pute au grand cœur, entouré par les seconds rôles comme le cinéma français savait en faire avec en tête, Bernard Fresson, mais aussi François Périer et Georges Wilson. Ensuite, la grande force de la mise en scène et sa modernité. Son âpreté. Sa sécheresse sans concession. Le film n’a pas pris une ride : rare pour un film français de ces années. La séance photo dans la baignoire est un morceau de bravoure et de sensualité. La scène finale de braquage, sans aucune musique, est un sommet de mise en scène, de montage millimétré, avec ce talent de Sautet, à l’œuvre dans Les choses de la vie, de faire converger les personnages, les trajectoires, vers un lieu quelconque du drame, et d’orchestrer avec une implacable logique filmique, cette constellation de destins au moment de leur fatale interconnexion.

Encouragé par cette première expérience, je me suis lancé dans une entreprise encore plus risquée : revoir un film que j’ai adoré et qui a pourtant aujourd’hui mauvaise réputation en tant que matrice des films de Canet, Bedos, etc. Ce film, c’est Vincent, François, Paul et les autres. Dans ma tête, il s’agit d’un film sur la bourgeoisie pompidolienne, un monde atrocement démodé et formolisé. Or je me suis rendu compte que sur le chapitre de la peinture sociale, les choses n’ont pas tellement bougé. Reggiani campe ce qu’on appelle aujourd’hui un bobo, écrivain raté, picoleur, dans une baraque aussi énorme que bordélique et des gros pulls régressifs. Piccoli est le plus bourgeois de la bande, mais des bourgeois comme ça, j’en connais, ils sont planqués de nos jours dans le seizième ou le septième arrondissement, ils n’ont pas vraiment évolué depuis. Montand campe un personnage à la fois traditionnel et intemporel, repris ensuite par Rappeneau, de loser plein de charme, dont les projets ambitieux trouvent toujours un moyen de foirer. Le riche homme affaire en manteau de fourrure et en Rolls est caricatural, mais ce sont les accessoires qui ont changé, pas le personnage, les Berlutti et la doudoune Moncler ayant remplacé le manteau en fourrure, et la Tesla la Rolls. Depardieu, enfin, incarne le jeune qui rame et accumule les boulots. C’est, comme le titre l’indique, un film d’hommes, les femmes sont plutôt des faire-valoir, même si les Marie Dubois continuent d’exister, et qu’Audran incarne une certaine image de la femme moderne. Les addictions ont changé. Le smartphone a remplacé les clopes, car putain ce qu’ils clopent dans les films de Sautet. Je suis étonné que l’espace du film tout le monde ne meurt pas d’un cancer des poumons.

Sur le plan du cinéma, le film est encore une fois d’une très grande réussite. Les dialogues de Dabadie sont ciselés avec un mélange inégalé de naturel et d’écriture, sans jamais tomber dans le travers du cinéma moyen actuel du bon mot et de la formule. Le jeu des acteurs, Piccoli en tête, est un summum de l’art de jouer. Et la mise en scène est juste incroyable. J’en veux pour preuve une longue séquence de boxe, toujours casse-gueule à filmer, qui à mon avis égale les plus grands du genre avec un Depardieu bouleversant d’incarnation. Le montage en champ contre-champ de la crise cardiaque de Montand est sidérante. J’aime beaucoup, procédé rare et rarement copié, l’intervention inopinée chez Sautet d’une voix off très douce, qui fait avancer l’action, distille dans quelques instants de magie l’émotion que le film s’est évertué à construire. Elle est des plus belles dans Vincent, etc. Sautet c’est aussi le cinéaste des moyens de transport, avec la voiture au centre comme métaphore de la vie, mais aussi, ici, une séquence inoubliable de train, après le match de boxe. C’est un film plus rare et que je n’ai pas revu, mais je me rappelle cette longue séquence de Mado dans laquelle les voitures étaient embourbées.

Sautet a toujours été considéré comme un cinéaste des années soixante-dix. Or Netflix propose aussi des films plus récents, pas les méconnus Mauvais fils ou Garçon, mais les films de la fin. Sans grande conviction, j’ai donc revu Nelly et Mr. Arnaud.

Ah quelle merveille. Déjà, la première merveille, c’est Emmanuelle Béart. Je ne dis pas que c’est Rivette, sachant que Rivette c’était quand même spécial, mais la seule scène du restaurant gastronomique est un sommet de la carrière de l’actrice, avec son émouvante fraîcheur au milieu de la vieillesse étouffante qui s’ennuie dans la litanie des plats. Il y ensuite le jeu de Serrault pour lequel je manque de superlatifs, d’autant plus que c’est sans les excès fofolles de l’acteur, avec une sobriété limite glaçante. Malgré sa participation dite « fugitive », la seule performance de l’immense Michael Londsdale, campant un fantôme bizarre du passé, justifie de voir ce film. Mais à la limite tout ceci, ainsi que la qualité des dialogues, j’aurais pu m’y attendre. C’est la mise en scène, encore une fois, qui m’a surpris. Elle est, ici, inquiétante. Par moments (Serrault qui observe Béart dans son sommeil), elle filtre avec le thriller et, oui, j’ose, l’inquiétude que distillait, autre film d’appartement, le Eyes Wide Shut, de Kubrick.

La morale de cette redécouverte pour moi, c’est que pour solitaire qu’il soit et exclu de toute école, Sautet était en fait tout simplement un grand metteur en scène.

Meilleurs films 2020

Le sel des larmes, de Philippe Garrel, le plus beau, le plus émouvant, le plus filial des films de l’année, et l’un des meilleurs Garrel, dont la caméra déambule dans les quartiers en noir et blanc de la grâce absolue

La femme qui s’est enfuie, de Hong Sangsoo, lequel est passé de Rohmer à un minimalisme conceptuel proche d’Ozu qui atteint ici des sommets de grâce, celle aussi de Kim Min-Hee. Natures mortes avec des personnages, tableaux de genre admirables et une émotion tout en sous-dits, tout en sourdine

Ema, de Pablo Larrain, parce que j’aime les films clinquants où l’on danse, le montage par ellipses successives, l’érotisme torride, les mouvements sensuels de caméra, la beauté magnétique de Mariana di Girolamo et la bigarrure chromatique de Valparaiso

Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait, d’Emmanuel Mouret, un cinéaste qui évolue, se transcende, passe de la citation à l’invention (malgré l’ombre de Woody Allen qui plane un peu trop), grâce ici à une très belle construction du récit, un usage assez unique de la musique classique (playlist de ouf), et une dernière histoire avec Emilie Dequenne, de loin la plus belle, bouleversante.

Tenet, de Chris Nolan, pour l’odeur de pop-corn chaud, l’obscurité des salles, la stridence du Dolby Atmos Surround, les films d’action imbitables et ridicules qui me manquent tant

Invisible man, de Leigh Whannel, une adaptation hyper tendue du classique de H.G. Wells à l’heure de MeToo et de la servante écarlate

Enorme, de Sophie Letourneur, je m’attendais à une « fantaisie française qui ne fait pas rire » or j’ai énormément ri, non sans une pointe d’émotion, grâce à des acteurs excellents, Marina Foïs à fond dans la dépression éberluée, et Jonathan Cohen dans le délire du second degré au premier degré

Eté 85, d’Ozon at its best, dans des années 1980 très Effrontée, qui provoquent une nostalgie folle, dans cette manière personnelle de faire du Truffaut gay

Ondine, de Christian Petzold, surtout pour Paula Beer, mais aussi une mise en scène élégiaque et le mystère du mythe qui s’insinue dans l’architecture de la ville et ses entrailles liquides

Pieces of a woman, de Kornél Mundruczo, très beau film, superbement joué, sur les affres de la maternité, avec une séquence d’accouchement hallucinante

King of Staten Island, de Judd Apatow, par le cinéaste des déprimés et des zinzins, dans un NY délaissé de la frange en instance de gentrification et sa galerie de losers. Acteurs magnifiques dont Pete Davidson et une bouleversante Marisa Tomei

Femme de ménage

Le monde a publié cet été une série d’articles sur Catherine Deneuve dont un était consacré à son histoire d’amour avec François Truffaut à l’époque de la Sirène du Mississipi. Cet article se référait à une « magnifique biographie » de Truffaut écrite par Antoine de Baecque et Serge Toubiana. Intrigué, je l’ai achetée et lue avec un plaisir teinté de nostalgie car, à mesure que la vie du cinéaste défilait, les films les uns après les autres s’égrenaient et les souvenirs personnels entourant leur visionnage remontaient à la surface de la mémoire, comme des bouts épars de vie tirés de l’oubli. A l’instar de Woody Allen, Truffaut, par sa régularité, sa maîtrise, longuement décrite dans le livre, des temps courts et longs des films, puisqu’il les prévoyait plusieurs années à l’avance, a accompagné mon adolescence. Il est mort avec sa fin.

La biographie s’attarde également sur les engagements politiques de Truffaut, des combats assez particuliers car il était hors normes pour l’époque, pas gauchiste, révolutionnaire, l’anti-Godard en somme. Il avait une certaine idée de la cité selon laquelle, se méfiant des « sauveurs providentiels », des « grands hommes », l’homme politique idéal se comporterait comme une femme de ménage.

« Ponctualité, modestie, vivacité, équilibre, la lutte contre la poussière, en faveur de la propreté, est quotidienne, sans prestige, indispensable, continue » dit Truffaut. Quelle meilleure définition de l’homme politique idéal. Une relation de confiance profonde s’établit avec la femme de ménage puisqu’on lui confie notre lieu de vie et elle le prend en charge avec un complet désintérêt et un salaire modique. Prenez une ville par exemple, c’est cela le rôle d’un maire, s’assurer du bien-être de ses habitants, en rangeant, nettoyant, assurant un environnement sain, en toute discrétion, en s’effaçant derrière sa tâche, avec un sens profond du service, a contrario d’une ville polluée, encombrée, bordélique, où les citoyens sont soumis aux projets du maire, où celui-ci se met en avant dans le genre culte de la personnalité. Non seulement la femme de ménage ne jouit d’aucun prestige mais son métier est méprisé. Dans un autre article du Monde sur Madame Claude, un commentateur la comparait à une prostituée.

Nous avons eu par le passé une femme de ménage exceptionnelle. Chaque fois que nous découvrions la maison après une absence pendant laquelle elle était intervenue, nous nous retrouvions dans un quasi état d’extase. J’exagère à peine. Nous ouvrions la porte et étions accueillis par une odeur inimitable de frais, comme si elle avait réussi à emprisonner l’air frais dans l’appartement et maintenir sa fraîcheur intacte pour notre retour. Elle aérait énormément, elle avait le sens des courants d’air. Tout à coup aussi, notre parcours dans l’appartement était jalonné de surprises, de l’argenterie soudain neuve, des placards rangés, des tapisseries ayant retrouvé leur éclat.

Femme de ménage c’est un métier dur, peu apprécié, mais beau. De ces métiers comme médecin dont l’impact est immédiat : ils changent la vie des gens. J’en ai fait l’expérience passagère pendant le confinement.

Nous sommes allés nous installer dans une maison à la campagne et il fallait la nettoyer. Nous avons choisi les dimanches matin pour le faire tous ensemble en famille.

C’est un métier physique, épuisant et complet, bras, jambes, gainage, etc. Pour ma part, j’y ai pris plaisir mais d’autres membres de la famille en ont souffert, notamment de maux de dos. Il faut pour éviter les douleurs une grande attention à l’exécution des mouvements.

C’est ensuite un métier d’une grande technicité. Chaque accessoire, chaque produit, doit être choisi avec soin car non seulement il peut nettoyer plus ou moins bien, mais mal utilisé, peut salir voire endommager. Prenons l’exemple des carreaux : il nous a fallu des semaines de confinement pour réussir, à peu près, à les nettoyer correctement. Au début ils étaient propres selon un angle donné et dégueulasses selon un autre, en fonction de l’incidence des rayons du soleil. J’ai investi dans des accessoires hauts de gamme pour obtenir un résultat juste correct. Il faut aussi connaître des rudiments de chimie car pour enlever le calcaire par exemple, aucun produit à part le vinaigre blanc n’est efficace.

C’est également une activité stratégique. On ne peut se lancer comme ça, les mains dans la poche, dans le nettoyage d’une maison, sans plan, séquence ou méthode. Par quelles pièces commencer ? De haut en bas, ou de bas en haut ? Quoi paralléliser ? Que nettoyer aujourd’hui et laisser pour plus tard ? C’est en faisant le ménage que l’on détecte aussi des problèmes, des fissures, des nids de fourmis, etc. qu’il faudra ensuite régler avec des interventions ciblées.

C’est moins connu, mais faire le ménage c’est aussi méditer. Dans Yoga, Emmanuel Carrère donne une vingtaine de définitions de la méditation, éparpillées tout au long du livre et résumées à la fin. Beaucoup de ces notions tournent autour de l’idée de se vider la tête, d’aspirer à un plan de conscience lisse et sans ridules. Le ménage est redoutable pour cela, bien plus que des postures tordues totalement improductives, des postures, en gros, de légume contorsionné. Le ménage est une activité productive de méditation. L’on est tellement concentré sur sa tâche, absorbée par elle, qu’aucune pensée parasite ne peut percer ce mur de concentration. Cette totale disponibilité rend l’écoute de podcasts ou de livres audios ou de la musique extrêmement plaisante, parce que les sons résonnent dans une sorte de calme intérieur parfait. J’ai écouté une bonne partie du Temps retrouvé en faisant le ménage. Et puis l’on peut s’égarer en route, dès lors par exemple que l’on enlève la poussière de livres et se surprend à les feuilleter, à s’asseoir dans un coin et s’y plonger. L’on peut aussi méditer sur des vêtements, surtout ceux qu’on ne porte plus et auxquels se sont accrochés de vieux souvenirs qui s’en évadent, comme des oiseaux qui, quand on l’ouvre, quittent affolés une grange longtemps fermée.

La vraie femme de ménage professionnelle ne se perd pas, elle, il est vrai, dans ces divagations. Elle doit avoir une maîtrise chronométrée du temps, autre compétence rare. Après le confinement, notre femme de ménage est passée et nous l’avons vue à l’œuvre, pour la première fois. Elle était d’une efficacité redoutable, celle de Wolf dans Pulp fiction. C’est ce personnage mythique campé par Harvey Keitel qui intervient pour faire littéralement le ménage après que Travolta a par mégarde explosé la cervelle d’un jeune type dans sa voiture, éclaboussant son intérieur de sang et de cervelle déchiquetée. Ce qui nous prenait quatre heures les dimanches, notre femme de ménage l’a plié en deux, avec un résultat d’une plus grande qualité. Nous la suivions de pièce en pièce pour apprendre.

La notion même de « faire le ménage » a quelque chose de satisfaisant, comme dans les expressions courantes « faire le ménage dans ma vie », « faire le ménage dans mes relations ». Notre vie est un vaste champ où tout un faisceau de choses crée un désordre dont on se rend compte un matin qu’il est devenu étouffant.

Rien de tel, enfin, après avoir fait le ménage, que le sentiment du travail bien fait. A la fin de ces matinées de dimanche de confinement, nous nous retrouvions autour d’un déjeuner amplement mérité. De ces déjeuners qui récompensent l’effort. Silencieux, comme respectueux de la propreté que nous venions de produire, nous jetions des regards autour de nous pour nous en délecter, et savourer cette jeunesse nouvelle et aérée, un sourire de contentement flottant aux lèvres.

Compassion

Sentiment qui incline à partager les maux et les souffrances d’autrui.

C’est avant tout une question de proximité. Nous éprouvons plus de compassion pour des êtres chers, aimés, que pour des inconnus, ou des personnes proches mais que l’on n’apprécie pas, malgré une commune appartenance à l’espèce humaine. La compassion ne se limite pas à l’espèce d’ailleurs, on peut en avoir pour son chien plus que pour un humain auquel rien ne nous lie.

La proximité géographique compte, elle aussi, même si elle est plus arbitraire, accidentelle. Dans Yoga, Emmanuel Carrère relate l’histoire des clients suisses-alllemands d’un hôtel au Sri-Lanka qui ont poursuivi leurs séances de yoga comme si de rien n’était alors que le pays venait d’être touché par le tsunami de 2003, et que l’hôtel était devenu le refuge des survivants et des blessés. Leur « manque de compassion » était choquant. En revanche, si exactement au même moment, un groupe d’ayurvédiques du Minnesota avait poursuivi sa retraite, cela n’eût évidemment choqué personne. Pourtant, il y a autant de proximité humaine entre les Suisses-Allemands et les victimes du tsunami qu’entre ceux-ci et les méditatifs du Minnesota. Il semblerait donc que la proximité géographique joue un rôle. J’éprouve la souffrance des êtres qui sont proches de moi, physiquement, la souffrance de mes parages, sans qu’il n’y ait à cela de fondement, sinon que j’ai partagé avec ces individus, pendant quelque temps, une même voisinage.

Même à des endroits éloignés du globe, nous aurons plus de compassion pour les souffrances d’êtres culturellement proches de nous. Il y a des guerres qui font des milliers de morts depuis des années, nous ne nous en soucions guère, nous n’avons à l’égard de leurs victimes absolument aucune compassion (par exemple les victimes palestiniennes, ou du Yemen, ou d’Irak).

Non seulement ces victimes sont culturellement loin de nous (Européens), mais elles n’ont aucune histoire. Leur vie est une sorte de trou noir que notre imagination est incapable de combler. Il nous est impossible d’associer des joies, des amours, des plaisirs à ces êtres. Ils sont réduits à leur statut d’êtres pour la mort, si bien que quand celle-ci survient elle ne nous étonne pas, elle nous indiffère, elle est dans la normalité des choses. C’est étrange car cette vie aurait pu être la mienne. A peu de choses près, dans la loterie des naissances, d’un point de vue strictement probabiliste, nous avons autant de chances de naître à Gaza qu’à Paris. Naître à Paris est un pur hasard mais ce pur hasard nous fait l’effet d’une prédestination, d’une racine soudain profonde qui nous projette loin du natif de Gaza. Ni l’un ni l’autre n’avons pourtant la moindre racine, nous sommes nés là par la plus pure des chances ou malchances selon le cas. Un arbre a des racines car l’arbre, lui-même, et pas un autre de la même famille, demeure exactement au même endroit pendant des dizaines ou des centaines d’années. Il est indélogeable. Tout ce qu’il voit, c’est le même paysage, jour après jour après jour, à travers les saisons, pendant des siècles parfois. Et il meurt quand on le déracine. Ce n’est pas du tout notre cas, la métaphore de l’arbre ne s’applique pas aux humains. Nous passons peu de temps au même endroit et, transportés ailleurs, non seulement nous ne mourons pas, nous nous épanouissons.

La compassion prend naissance au creux des histoires. Nous aurons plus de compassion pour le jeune enfant palestinien tué dont l’histoire a été racontée que pour tous les autres morts dans l’oubli. J’ai récemment vu une série sur Netflix intitulé Stateless, qui suit le parcours de plusieurs personnages dans un effroyable centre de rétention en Australie. J’ai éprouvé envers l’un des protagonistes, un migrant afghan, une déchirante compassion et me suis demandé pourquoi lui, parmi tant d’autres auxquels je ne songe jamais, dont je lis en passant les nouvelles abominables pour aussitôt les oublier. Pourquoi lui qui est une pure fiction alors que les autres, eux, dont les corps gisent au fond de la mer, étaient réels. Justement, c’est parce qu’il est une fiction. Non seulement il a un nom – Ameer –, alors qu’aucun des milliers qui meurent chaque année à l’approche de nos côtes n’en a, mais aussi une histoire, une suite d’espoirs déçus et de souffrances subies. J’étais ému par ces souffrances parce que lui et moi avions des histoires en commun, différentes certes, mais écrites dans la même matière émotionnelle et sentimentale. Il a une fille dont on le sépare cruellement et je me vois moi, séparé de ma fille, et j’éprouve la souffrance de cette séparation, pas la sienne, mais la mienne que la sienne fait naître comme une possibilité.

Dans mon exploration de ce sentiment de compassion, je suis dérouté par le Covid. Avec l’épidémie, les grilles d’analyses sont inopérantes. Toutes les conditions étaient réunies pour la compassion, proximité géographique et culturelle avec des victimes innocentes, et pourtant rien. Des dizaines de milliers de personnes « comme nous » meurent, pire, les plus faibles d’entre nous meurent, et tout le monde s’en fout, non seulement tout le monde s’en fout, pas du Covid, mais des victimes du Covid, de leurs familles, des êtres sans identité, sans nom, de pures statistiques, mais tout le monde se plaint de devoir mettre un masque pour éventuellement sauver des vies.

A l’heure où j’écris, ce matin même de septembre 2020, j’ai reçu un mail du New York Times annonçant le franchissement du seuil d’un million de morts du Covid dans le monde. Pourtant, le cérémonial était bien plus solennel pour les victimes du 11 septembre 2001. Dans un autre texte, j’ai essayé de comprendre pourquoi mais en en vain ; cette indifférence continue de me troubler. Elle explique largement la difficulté qu’ont les gouvernements à imposer des mesures restrictives. J’ai l’impression que la mort à cette échelle a quelque chose d’irréel. Contrairement aux guerres, aux actes terroristes, elle n’est pas représentée, elle est hors champ, absente, non spectaculaire. Elle a des allures de mort naturelle, or comment compatir avec des morts naturelles, on ne peut pas lui en vouloir à la mort naturelle, la détester comme on déteste un Pakistanais qui attaque des passants à l’arme blanche. Comme si l’épidémie ne faisait que donner un coup de boost à la mort naturelle. Une mauvaise année tout au plus, qui sera compensée par une meilleure dans le futur. Et puis vu le nombre des victimes, c’est impossible de raconter leurs histoires individuelles. Sans histoire, pas de compassion.

Je me rappelle cette histoire tragique qui m’avait marqué dans un documentaire sur les attentats du Bataclan. Un témoin racontait que le sol de la salle de concert était jonché de cadavres. C’était horrible mais je n’éprouvais pas de la compassion, j’éprouvais de l’horreur. Et puis ce témoin a ajouté que les portables de ces cadavres vibraient, sonnaient, s’allumaient dans les ténèbres enfumées. C’est à ce moment que les larmes me sont montées aux yeux. Cette sonnerie convoquait une histoire, une ébauche d’histoire, des parents, une femme, des enfants qui appellent, leur inquiétude, leur future douleur qu’ils redoutent mais ne réalisent pas encore entièrement, les secondes qu’ils passent suspendus aux sonneries du téléphone dont le témoin, dans la salle, sait qu’elles resonnent dans le vide.

C’est comme si la compassion naissait des histoires, des histoires interrompues, des joies et des amours, que suffisamment d’indices nous permettent d’esquisser, arrêtées net sur la route du temps.

Apologie de l’Europe

J’ai eu l’idée de ce texte en courant le long de la Corniche de Beyrouth, le 6 septembre 2020. C’était une belle course, à six heures trente du matin, malgré la chaleur qui installait lentement sa pesante chappe sur la ville. Je courais sur une terre touchée par toutes les calamités : une classe politique des plus corrompues au monde, une économie aux abois, un état failli et, dernière calamité en date, une énorme explosion, la troisième en intensité de l’histoire de l’humanité qui a détruit son principal port et une partie de sa capitale. De ce trou noir absolu, le pays n’avait, ce 6 septembre, aucun espoir de sortir.

Ma pensée a ensuite dérivé pour, en même temps que mon corps longeait la côte, faire un tour du monde déprimé. Les Etats-Unis était sous le régime d’un clown fasciste incapable de proférer la moindre suite de mots sensés, je ne m’étends pas, on connaît tous l’histoire, ses chances d’être réélu, malgré les sondages, restaient élevées face à un papi au verbe hésitant et à l’existence précaire ; l’Amérique du Sud oscillait entre faillite totale (Venezuela, Argentine…), régimes pourris (Brésil) et Covid hyper meurtrier (Pérou) ; l’Afrique était plein d’espoirs au très long terme mais la crise mondiale dans laquelle nous entrions allait en retarder encore plus la réalisation ; le Moyen-Orient continuait d’être ce paquet de pays plus pourris les uns que les autres, plus tyranniques les uns que les autres, et au cœur de cette pourriture pourrissait un conflit insoluble ; plus à l’est, nous avions les dictatures de la Russie de Poutine et de la Chine de Xi, et des pays périphériques soit non situables sur la carte, soit englués dans des guerres sans fin. Çà et là, quelques territoires isolés, lointains, presque autarciques, comme le Japon, l’Australie ou la Nouvelle Zélande semblaient protégés de la déroute uniforme du monde mais l’on s’en foutait un peu, de ces pays.

Au milieu de tout ça, il y a l’Europe. L’Europe affiche cette combinaison unique et paradoxale d’une situation des plus enviables et d’une détresse unanime. Sans conteste l’une des plus belles constructions de l’esprit législatif humain, habitée par trois cents millions de citoyens au niveau de vie stratosphérique par rapport à la grande majorité des habitants de la planète et jouissant d’une protection sociale unique au monde, des régimes démocratiques, des états de droits, et tout ça dans un cadre concentrant sur un territoire ramassé une variété de mers, de montagnes, de plaines, de villes évoluant dans un climat tempéré, sans ouragans, sans cyclones, sans incendies ravageurs. Au sein de ce paradis, tout le monde est malheureux. Plus malheureux encore qu’à Beyrouth, la ville sans espoir.

Mais cette Europe est menacée. Les mêmes maux qui touchent les autres pays, les régimes pourris, corrompus, réveillant les pires instincts réussissent tant bien que mal à s’installer. L’Europe est un îlot de civilisation, de paix, de droit, de protection dans un monde en pleine déroute mais son passé est le plus guerrier, le plus meurtrier, le plus violent de la terre. Ça, il faut se le rappeler. Hélas, l’héritage des Goethe et Hugo que très peu lisent est largement noirci par les pires guerres et turpitudes de l’humanité. La menace est toujours là et j’aurais quelques mises en garde.

Méfiez-vous de toutes les personnes qui parlent au nom du « peuple ». Dès qu’un type parle de « peuple », fuyez, parce que ces gens-là prennent en otage cette entité abstraite, théorique, pour imposer leurs idéologies englobantes. Il n’y a pas de peuples, c’est une fiction. Il n’y a que des individus, libres, différents, indépendants et interdépendants, interagissant entre eux dans des rapports amoureux, amicaux, commerciaux, haineux… Le « peuple » ne sert qu’à collectionner ces individus dans des groupes fictionnels et factionnels et les monter les uns contre les autres à des fins de pouvoir. C’est ça la menace.

Je ne crois absolument pas à cette autre fiction des « identités », perçus comme meurtrières, des « civilisations », qui s’entrechoquent, il n’y a que des « idéologies » et elles peuvent être meurtrières, c’est-à-dire des fictions élaborées et sophistiquées, puisant leur force dans la sève émotionnelle, écartant autant que faire se peut la raison, pour constituer les masses qui, ainsi idéologisées, sont prêtes à se battre contre d’autres masses aux fictions antagonistes.

S’il est une chose à garder en tête pour préserver l’Europe, c’est la raison. Toujours revenir à elle. Pas une mince tâche. La raison fait face à un ennemi redoutable, pernicieux, immarcescible : l’émotion. L’émotion donne des frissons, la boule au ventre, des accès de colère, elle fait monter les larmes aux yeux, elle peut aider à former des masses, des obédiences, elle est le ferment des idéologies. La raison, elle, est ingrate, sèche, elle ne donne aucun frisson, elle ennuie, et pourtant, partant de cette infériorité structurelle, elle doit prévaloir.

Si l’Europe a réussi à créer ce fragile mais admirable édifice collectif, où coexistent en paix toutes les idéologies, c’est parce que par tâtonnements, cahotements le long d’une longue et douloureuse route, à force de poussées et de régressions hégéliennes, la raison a prévalu, péniblement, et pas pour toujours, elle a atténué la force mobilisatrice des idéologies, en identifiant dans chacune ses failles. L’émotion est là qui toujours menace, aux aguets pour détruire l’édifice, et elle est capable de le faire en un rien de temps, c’est ça qui est terrible. Ce que des siècles de ballotement dialectique ont permis de bâtir, une collection de fous furieux sortis de nulle part sont capables de le réduire en cendres. Et la raison abdique. Aujourd’hui, si Trump ou Erdogan ou Bolsonaro, etc. affirment que la Terre est plate, leurs supporters les croiront, sans hésiter une seule seconde. La raison est vulnérable.

Life is too short

Il y a toute une collection de petites phrases comme ça qui servent de philosophies de vie, de guides dans les décisions prises au quotidien. Une des plus courantes est : Life is too short.

J’entends ici, enfin, la déconstruire.

Cette expression est utilisée par exemple pour s’éviter des emmerdes inutiles. Life is too short, je ne vais me faire chier avec ce type, life is too short je ne vais pas m’emmerder à voir ce film, etc. L’idée est simple, la vie est soi-disant tellement courte que chaque minute doit être mise à profit pour une activité réjouissante, ludique, qui procure un bonheur infini, etc.

Or le problème, c’est que le life is NOT too short. Franchement, il n’y a pas plus long que la vie ! Et en plus elle n’arrête pas de s’allonger, elle se dilate, elle est élastique dirait-on, il y a des scientifiques qui veulent absolument nous coller des années en plus dans la figure.

Résumons, jusqu’à six ou sept ans, t’as une mémoire volatile, tout ce qui t’arrive, tu l’oublieras, disons que ça ne sert à rien, c’est superfétatoire. Tu naîtrais à sept ans, ça ne changerait absolument rien. Mieux, ça t’éviterait de vrais soucis ultérieurs. Car c’est durant ces années, nous apprend Freud, que les traumatismes futurs sont fabriqués, que la matière première de tes névroses est usinée ; sympa : t’es un môme innocent à la mémoire volatile, qui sait à peine et péniblement former les mots maaa…man, paaa…pa, t’as pas ton mot à dire, zéro libre arbitre, et on te concocte de jolis traumas futurs dans ton dos, dans ton subconscient pour être plus précis. Donc, de ce bout-là, tu peux facilement retirer six ou sept ans.

Ensuite, t’as quelques jolies années insouciantes jusqu’à douze ans, tu collectionnes deux ou trois souvenirs, tu adores tes parents, tu rêves de jouets que la plupart du temps tu obtiens – je décris des vies bourgeoises ici, une vie à Gaza est encore plus longue et insupportable, mais ce n’est pas notre sujet.

A douze ans, tu entres en adolescence jusqu’à dix-huit, ton corps se transforme, tu détestes tes parents, ta vie, tes boutons, ton nez, t’es comme on dit « mal dans ta peau ».

Or c’est dans ce contexte et avec des bagues aux dents qu’il faut penser à ton avenir, chaque note, chaque appréciation de chaque professeur définit ton futur, et tu les choisis pas tes professeurs, ça peut être des malades mentaux, des bègues introvertis, des sadiques, des incompétents, ce sont tes profs, ils ont une influence sur ta vie. A vingt ans c’est plié, tu sais les études que tu vas suivre et, à part quelques chanceux qui vont devenir riches, en gros la tête qu’aura ta vie.

C’est là où ça s’allonge gravement. A vingt-trois ans, tu te retrouves soudain et sans crier gare devant une plage de quarante ans de vie uniforme, quarante ans d’emmerdes au boulot, de problèmes quotidiens, éclairés par de frêles joies passagères très vite contrebalancées par des emmerdes à l’amplitude croissante. Quarante ans, too short ? Sérieux ? ça fait plus de deux mille dimanches après-midi, autant de lundis matin ! Dix mille jours de travail de huit heures par jour minimum. Vous avez peut-être remarqué comme moi que les critiques de cinéma se plaignent souvent des films trop longs, ah mais c’est pas possible, le film dure deux heures trente… Une journée de travail c’est quatre films… Imagine que tu voies tous les jours quatre films chiants, pendant dix mille jours et pas des films de Christopher Nolann hein. Si les deux heures trente concoctés pour toi aux p’tits oignons par ce dernier t’emmerdent, parce qu’ils sont trente minutes trop longs au goût de Monsieur, que dire de ces quatre films quotidiens concoctés par personne, pas scénarisés, bancals que tu dois te farcir.

Pour l’homme normal, sur toute une carrière, il y a quoi, quelques expériences satisfaisantes. Ça dépend des métiers, certes, un architecte pourra toujours s’enorgueillir d’un bel édifice, un médecin (et encore pas tous les médecins, pense à un dermato) d’avoir sauvé des vies, de les avoir allongées, des business man d’avoir bâti des empires, mais pour le commun des mortels…

Quand je pense à ces pauvres parents qui sont fiers que leur enfant ait sauté une classe ou deux, en gros il va bosser deux ans de plus, subir cent dimanches après-midi de plus que la moyenne, le pauvre, c’est ça que ça veut dire… Je recommande au contraire de redoubler autant que possible et surtout d’allonger au maximum ses études. Si tu réussis à prolonger tes études jusqu’à trente ans disons, t’as plus que trente-cinq ans à tirer, dans un bureau éclairé au néon blanc, devant un ordinateur, cerné de toutes part par des comme toi dans des open spaces censés favoriser la fluidité de la communication.

Pour des raisons ô combien valides pour notre économie et afin de ne pas léguer aux générations futures une dette insurmontable et injuste, bla, bla, bla, bla, bla, vous connaissez l’antienne, il y a des mecs qui bossent dure, passent des nuits blanches, affrontent la rue, mettent des vies humaines en danger sur des barricades, pourquoi ? Pour allonger encore plus la durée du travail ! C’est-à-dire qu’ils jugent que tirer quarante ans de boulot, c’est pas suffisant, c’est light qu’ils disent, ça n’équilibre pas les comptes qu’ils se font de la bile. T’imagines le mec qui s’est tapé deux ans de plus d’un boulot pourri éclairé au néon, harcelé par un petit chef tyrannique et qui, le jour de la délivrance, quand il se demande pourquoi il a subi ça, se dit que c’était pour « équilibrer les comptes ».

Tiens, je lis un livre de Carrère là, Yoga, que ça s’appelle, sauf que ça n’a rien à voir avec le yoga, c’est l’histoire d’un mec (l’auteur en l’occurrence) qui a tout, mais tout, la gloire, l’argent, le talent, les femmes, les appartements, des articles à sa gloire de huit pages dans le New York Times magazine, pas Télé 7 jours, le Times, une maison à fucking Patmos, son boulot ça consiste à pondre un bouquin sur lui-même allez une fois tous les dix ans, ce qui fait 0.14 page à pondre par jour sans rien imaginer puisqu’il raconte ce qui lui arrive, son bureau c’est le café du coin, il a tout le mec et résultat ? il veut en finir avec la vie ! Ilenpeupu ! Trop dur, qu’il dit, la vie. Je veux me pendre à un arbre dans un jardin imaginaire à la gloire de Ravel, qu’il dit, enfin oui, c’est un intello, il a des manières un peu spéciales et assez cultivées de vouloir se pendre mais vous voyez le truc, il est suicidaire ! Vous avez pensé au contrôleur de gestion dans une société qui fabrique des boulons dans un trou perdu de France et dont le bureau est éclairé au néon blanc pendant quarante ans ? Vous allez me dire que sa vie est too short, lui ? Sans même aller jusqu’au natif de Kaboul, de Caracas ou Sanaa. Si la vie de l’auteur d’Autres vies que la mienne est insupportable, vous pensez qu’elle est too short leur vie à eux ?

Mais revenons aux ciels cléments d’Europe. Arrive la retraite et t’as encore au moins vingt autres années à tirer, progrès de la médecine obligent. Qu’est-ce qu’ils font chier tous ces scientifiques hyper doués à trouver des moyens tout le temps de déjouer la mort. Cela dit, sur le papier t’es enfin libre ! Tu peux enfin faire ce que tu veux, le tour du monde, aller au théâtre tous les jours, jouer aux boules, whatever, fonction des goûts… Or c’est pernicieux, parce que selon les lois de la relativité, le temps n’est pas absolu et les journées sans travail ont l’avantage d’être sans travail mais l’inconvénient d’être beaucoup, mais beaucoup plus longues, et pas du tout, du tout, faciles à remplir. Il faut avoir de solides passions, de solides vocations pour les faire passer ces milliers d’heures, composées de milliers de minutes qui se déroulent au ralenti.

Le hic, c’est que t’es pas libre entre trente et cinquante ans, t’es libre entre soixante-dix et quatre-vingt-dix ans. Au moment même où tu trouves à peu près de quoi les remplir, tes journées, ton corps lâche. A la mitan de ta retraite, les cellules commencent à périr, certes on allonge la vie, mais pas la santé, faut pas non plus exagérer, tu dois vivre plus longtemps, mais malade. T’as d’un côté toutes ces heures de plus en plus lentes à remplir, de l’autre les cellules qui meurent et t’empêchent de les farcir les heures, t’es pris pour ainsi dire en tenaille, jusqu’au point où tu ne peux plus bouger, tu restes sur place, dans ton lit, et tu dois remplir maintenant ces milliers d’heures immobile. Cela réduit considérablement tes degrés de liberté. Par exemple, avec un corps qui bouge, tu peux aller au musée, entre les files d’attentes, l’achat des billets, les longues explications super chiantes de l’audio-guide, les chefs-d’œuvre auxquels tu ne comprends rien, qui t’inspirent au mieux un commentaire du genre ah j’aime bien le jaune, c’est doux hein ces couleurs, le musée, c’est assez efficace pour tuer les heures. Mais immobile, pas de musée.

Enfin tu meurs.

En termes de règles de narration, c’est franchement pas terrible. Prenons un James Bond comme exemple de narration réussie. Il répond à la règle narrative suivante : grand WOW, générique, petit wow, moyen wow, énorme wow, et un ahhhhh de soulagement. En gros, la course-poursuite pré-générique, le générique, on rentre doucement dans l’action, deux trois coups d’éclats, un dîner de gala en smoking et des œillades avec une vamp, un gros morceau au milieu et le final de dingue, mais de dingue, avec course-poursuite, plus compte à rebours, plus explosions, plus femmes dingues, plus etc., James Bond l’emporte, et à la fin, c’est le ahhhh de soulagement, on le retrouve sur une plage paradisiaque qu’il a sauvée en sauvant le monde, en train de siroter un cocktail du genre avec une cerise confite plantée dedans en compagnie d’une créature de rêve, Carole Bouquet ou Léa Seydoux, au choix. Ça, c’est de la putain de narration ! Et encore, tu te plains que vers la fin c’était un peu longuet. Compare ça à la vie soi-disant « too short », tu parles, tu nais dans un tas de merde, pas vraiment wow, tu crèves immobile, avec le trois quarts de tes cellules mortes, et certainement pas un cocktail avec la cerise confite à la main avec Carole Bouquet qui se balance dans un hamac pas loin, et entre les deux, t’as vaguement quelques wow chétifs, mais sans course-poursuite, si t’as mis un smoking deux fois dans ta vie, c’est déjà bien, t’es un privilégié, et le scénariste de ta vie se venge de chaque wow en te collant tout un paquet d’emmerdes pour compenser, et il en a des emmerdes dans son attirail narratif ton scénariste, des emmerdes à l’infini, en vrac, sans ordre particulier, des maladies, des fuites d’eau, des accidents de voiture, des décès d’êtres chers, des guerres, des incendies, des pandémies, des ouragans, des bouchons, des entorses à la cheville, des piqûres de guêpes, des attentats terroristes, des faillites, des dettes, des voisins méchants, des divorces, des mauvaises notes, des cantines tenues par Sodexho, des Trump président, etc. etc. etc., de tous les niveaux, pour tous les goûts.

Tout ça, hélas, on ne peut pas le changer. Alors il faudrait au moins changer l’expression en life is too long. Par honnêteté. Par honnêteté pour la majorité silencieuse qui n’a pas une vie de wow successifs. Peut-être que, conscients de cette longueur, l’on appréciera les fugitifs moments de bonheur et les gardera précieusement en mémoire, dans un endroit sûr, pour qu’elles nous aident à traverser les jours, comme une gourde salutaire dans le désert, qu’il faudra, à chaque oasis, remplir à nouveau avant de poursuivre le long, le très long voyage.

6 septembre 2020

Je suis en train de lire Yoga d’Emmanuel Carrère, un écrivain dont j’apprécie la compagnie. Il m’invite dans ses pensées avec hospitalité, au gré d’un parcours erratique le long d’un chemin dont on pressent, malgré tout, qu’il mène quelque part, sans savoir où vraiment.

A la page 81 de son dernier livre, il confie qu’il lui arrive, avant de s’endormir, de se « rappeler aussi précisément que possible la journée écoulée ». Il recommande alors un « juste milieu » entre à un extrême une synthèse expéditive de celle-ci qui serait inutile, à l’autre une recension exhaustive qui pourrait exiger « une vie entière ».

J’ai alors envie de me rappeler le plus précisément possible ma journée du dimanche 6 septembre 2020, en trouvant ce juste milieu. Pourquoi cette journée en particulier ? Parce que c’est celle au cours de laquelle je suis tombé sur la page 81 de Yoga, et qu’elle revêt de l’importance pour moi, marquée par une grande tristesse que je ne décrirai pas. J’espère qu’en racontant tout ce qui s’est passé autour de cette tristesse, ce dimanche-là, je pourrais des années plus tard la revivre, la ressusciter et, ainsi, par cet exercice de la mémoire, la maintenir en vie.

Il y a des journées sans friction, sans grain de sable dans le déroulement de leur programme, indépendamment de leur arrière-plan de joie ou de tristesse générale, des journées qui coulent comme un fluide clair entre les galets, sur le lit du temps. Le 6 septembre était de celles-ci.

J’avais mis le réveil à 5 heures 45 heure locale de Beyrouth. Le réveil me réveille donc à 5 heures 45, au milieu d’un rêve qu’hélas j’ai, à l’heure où j’écris (18 heures 03, heure de Paris, dans le vol Air France 565 Beyrouth-Paris), oublié. Je me rappelle juste que j’ai entendu des chiens errants aboyer dans la rue au milieu de la nuit, et me suis dit pourvu qu’il ne continuent pas de rôder au moment de mon départ pour mon jogging dominical.

Pendant quelques instants, j’ai envie de dormir, la flemme de me lever, d’affronter la journée et la course à pied qui l’inaugure. Mais les minutes me sont comptées… on annonce une autre journée de chaleur exceptionnelle et passées 7 heures 30, sous un ressenti de 40 degrés, impossible de faire le moindre mouvement.

Je me lève donc.

Je regarde par la fenêtre et constate la relative obscurité de l’aube.

Je bois un verre d’eau. Je tiens à ce rituel, persuadé que l’eau a des vertus nettoyantes. Je l’imagine couler dans mon corps pour accomplir son travail de purification.

J’ai choisi un short noir de la marque Nike, heureux de le retrouver ici (je n’habite pas à Beyrouth, c’est un pied à terre équipé de l’essentiel, dont les tenues de jogging). Jeté mon dévolu sur un tee-shirt de la même marque, sans grande exigence, sachant que comme la veille, je courrai torse nu. J’enfile mes Nike Pegasus gris, rapportés de Paris après une carrière de plusieurs centaines de kilomètres. Je m’assure d’avoir tout pris (permis de conduire, carte de crédit, de l’argent pour les bouteilles d’eau et le parking, une serviette, mes écouteurs Powerbeats, des kleenex).

Je monte dans la voiture de location qui m’attend dans la rue ; je ne pourrais en dire grand-chose sinon qu’elle répond à la marque « Seat ».

La ville est déserte. Je pense – je ne suis pas sûr – avoir songé à « paisible », ou « reposé », pour la définir. Le silence de l’aube, de plus en plus claire, recouvre les autoroutes successives, les unes après les autres, de chez moi jusqu’à la Corniche, en front de mer. Comme une vague de silence qui suit mon trajet, se déroule avec lui, se répand.

Au carrefour du musée national, d’une démarche mal assurée, comme ivres, une meute de chiens errants trimbalent leur famélique silhouette.

Je gare ma voiture dans mon parking habituel, vide à cette heure-ci, dans une rue perpendiculaire d’une rue parallèle à la Corniche. Cette rue est spécialisée en cabarets, des sortes de bars à putes où des filles de l’Est présentent un show avant de s’asseoir à la table des clients. Je n’y fais plus attention depuis le temps où je gare ma voiture ici, pour aller courir. Je ne sais même plus si ce business perdure par les temps de profonde crise économique que connaît le pays dont l’état est failli et corrompu. Que viendraient faire ici des putes russes ? Je note que j’aime ce parking, son emplacement, sa facilité d’accès, son association au plaisir de courir le long de la mer, à Beyrouth.

J’ai mis mes écouteurs et lancé sur Audible la biographie d’Einstein par Walter Issacson. Je sais, ça n’a rien à voir avec Beyrouth, la Corniche, etc., mais cette totale déconnexion entre mon environnement physique et ce que j’écoute ne m’a jamais dérangé. Au contraire, j’éprouve un certain plaisir à être ainsi à différents endroits en même temps.

Je me lance.

Au niveau de l’agence BMW, qui marque le début de la Corniche, côté baie de Saint-Georges, j’enlève mon tee-shirt pour courir torse nu et supporter la chaleur déjà grande à 6 heures 20.

La Corniche noire de monde me procure immédiatement le plaisir de me fondre à nouveau dans une humanité. A son début, j’aime, à chaque fois, retrouver les joueurs de palette. Ils sont toujours là, lançant le volant avec la même fougue, la cognant contre leur raquette en bois en poussant des cris. Je songe à un dérèglement de l’espace-temps (je lis Einstein, remember ?), une répétition sans fin de leurs gestes amples et énergiques, accompagnés des mêmes cris de joie.

Quelques événements notables sur l’heure et cinq minutes de course : Einstein se lance dans le sionisme et, déjà superstar mondiale depuis sa théorie de la relativité générale et la preuve qui en a été faite lors de l’éclipse totale de 1919, il effectue une tournée triomphale aux Etats-Unis avec Chaim Weizmann, pour lever des fonds visant à l’établissement de colonies juives en Palestine et la création de l’université hébraïque de Jérusalem ; à son retour en Allemagne après un passage chez les autres alliés, le Royaume-Uni et la France, il est la cible d’attaques antisémites qui renforcent son identité juive, « tribale » et non « religieuse » comme il le précise, identité qu’il n’a aucune peine à concilier avec son internationalisme et tout refus d’assimilationnisme ; il voyage ensuite en Asie, au Japon qu’il adore, et en Palestine ; en 1922, il reçoit enfin, pour l’année 1921 où il n’a pas été remis, le prix Nobel de physique, après de longs débats teintés d’antisémitisme et, nuance de taille, couronnant non pas ses théories de la relativité, ni restreinte, ni générale, perçues toutes deux comme spéculatives, purement équationnelles et théoriques, sous-entendu juives, mais sa loi des émissions photoélectriques (article de 1905) ayant contribué à la naissance de la mécanique quantique, dont il se démarquera ensuite ; le sommet de la carrière d’Einstein, c’est 1919 ; il a quarante ans, la preuve (ambiguë il faut le dire, mais je ne m’y attarde pas) a été apportée par Eddington de la courbure de l’espace-temps que modélise la relativité générale, une refondation de la physique newtonienne ; après, nous dit son biographe, il contribuera à la science mais plus marginalement, et se retrouvera englué dans une longue lutte contre la mécanique quantique et les jeunes loups qui en deviennent les héros comme Nils Bohr ou le personnage de Breaking bad, Werner Heisenberg ; bref, le jeune Einstein rebelle, qui osa soutenir, affront suprême, que l’éther cher au bourgeois conservateur Poincaré était superflu, laisse place, triste fatalité, à un bourgeois conservateur, cependant que la ténébreuse et passionnée Mileva Maric, sa première femme bohème, est remplacée par la cousine Elsa qui le dorlote dans des intérieurs cossus ; le différend entre Einstein et la mécanique quantique (cette dernière prévaudra) tient en cette citation devenue célèbre : Dieu ne joue pas aux dés avec l’univers ; Einstein est un fervent déterministe, il croit profondément aux lois de la causalité spinozienne, or la mécanique quantique réfute ce déterminisme puisque selon elle la nature est régie par des lois statistiques, probabilistes, et elle n’a d’existence que dans ce que l’on en perçoit et qu’on mesure, d’où la fameuse citation sur les dés et la moins fameuse mais tout aussi savoureuse réponse de Nils Bohr, « mais Einstein, arrête de dire à Dieu quoi faire » ; jusqu’à preuve du contraire, Einstein aura tort sur les dernières décennies de sa vie mais restera une star internationale pour le grand public qui de toute façon ne comprendra jamais rien à ces querelles subatomiques. Entre quarante et soixante-seize ans, pendant trente-six ans, il n’apportera aucune contribution notable à la science. C’est triste. La paternité de la bombe atomique est un mythe, Einstein n’est pas un physicien nucléaire, même s’il a poussé politiquement à son développement d’une part et si, d’autre part, l’énergie est en effet modélisée par sa formule E = mc2. Plus qu’un déterministe, Einstein était un réaliste, c’est-à-dire que contrairement aux tenants de la mécanique quantique, il croyait en l’existence d’une réalité indépendante de notre observation et cherchait en vain des lois belles et simples la régissant dans une union des champs électromagnétiques, de la gravitation et de la physique des particules.

Pendant ce temps, j’ai la Méditerranée à ma droite, j’observe les immeubles avec des vitres cassées, plutôt rares, cette partie de la ville ayant été préservée par l’explosion dévastatrice du 4 août 2020. Des jeunes pasoliniens nagent dans la mer, pas loin des ordures qui y flottent ; des groupes font leur marche en discutant ; je cours jusqu’à la fin de la plage dite de « sable blanc ». Blanc, c’est clairement un overstatement. Si j’étais en charge, je ferais passer des bulldozers pour enlever toutes les saloperies accumulées sur cette plage, la rendre belle et pourquoi pas blanche après tout, comme son nom en rêve.

Sur la voie du retour, je prends une photo de la grotte aux pigeons, je pourrais l’utiliser pour la parution Instagram concluant mon voyage. J’achète deux bouteilles d’eau et me les verse sur la tête en soupirant « ah ! c’est bon ».

En revenant vers le Saint-Georges, dans une sorte de coude dans le parcours, la mer me fait face, et, sur la mer, un énorme cargo affichant le sigle CSA et chargé de conteneurs. Comment se fait-il que ce bateau circule alors que le 4 août le port a été complètement détruit? Après le coude, je vois plus loin trois autres bateaux flottant sur une sorte de brume, plus loin encore les grues du port, mystérieusement préservées.

J’arrive enfin au parking, heureux de l’avoir fait ce jogging.

En rentrant chez moi, je fais un détour par le quartier Sursock pour constater les dégâts. Des immeubles hauts de gamme récents sont endommagés, ce n’est pas l’endommagement typique de la guerre du Liban (exemple : murs criblés de balles) mais les traces d’une sorte d’ouragan, de vent ultra-violent, ayant déformé les balcons et soufflé les vitres. Je vérifie soigneusement les anciennes maisons, j’éprouvais à Paris une affreuse douleur à la perspective de leur perte. Toutes sont debout, elles me semblent réparables, des volets, des vitres… Le musée Sursock est troué de rectangles noirs, ses fenêtres, comme des dents creuses, qui ont remplacé les beaux vitraux multicolores.

Le vieux centre Sofil de mon enfance qui abritait un cinéma que j’adorais et accueillait un ciné-club dont les séances restent un des highlights de ma vie, est très endommagé. Comme dans le film Vice-versa, j’ai l’impression que ce sont mes souvenirs qui sont troués, qui tombent peu à peu en ruine, et que tout s’en va.

J’arrive chez moi, flottant dans un bien-être doux. L’appartement est vide, paisible, je me dis « je l’aime vraiment bien cet appartement ». Avec son parquet clair, son balcon conquis par les bougainvilliers.

Je range mes valises, j’optimise le rangement, je goûte à ces plaisirs du voyage. Il y a d’anciens albums d’enfance de Lucky Luke que ma mère avait gardés et qu’elle a donnés à mon fils, des sacs entiers de chez Rifaï, mes affaires, mon linge, etc.

Je ne sais pas si vous connaissez ça, l’eau à peine tiède qui coule le long du corps chaud, brûlant, et par plaques, par expansions, le rafraîchit, l’entremêlement des eaux de la transpiration et de la douche. Un plaisir qui justifie pleinement le passage sur terre.

Je me prépare un Nespresso que je savoure, en rangeant deux trois bricoles dans la cuisine qui ont chacune une histoire et, pendant que je les range, elles ont le temps de me la raconter, leur histoire, comme si elle était emprisonnée en eux et sautait sur la moindre occasion pour s’en libérer. Je retrouve le livre de Carrère par terre, près de mon lit, je ne l’ai pas ouvert, j’étais tellement épuisé à la fin des journées ici que je m’endormais tout de suite, assommé. J’embarque Carrère.

Sur une feuille de papier, j’ai noté tout ce qu’il fallait faire avant de quitter l’appartement et je biffe un à un les items de ma liste de départ. Je laisse le bout de papier sur la table comme une trace de cet instant. J’aime ainsi envoyer dans le futur des indices d’instants présents qui, sans ces indices, disparaîtraient et se dilueraient dans le flux indifférencié de la mémoire. Je compte sur la propriété que possède ce bout de papier de convoquer plus tard cette journée, comme si s’aggloméraient sur lui, par une sorte d’attraction magnétique, des événements qui ont besoin d’un objet spécifique, sortant de l’ordinaire, pour adhérer, pour survivre, d’un objet encore vierge, les objets habituels étant déjà saturés de souvenirs.

Je mets tout ça dans la Seat et vais chez mes parents. De dix heures à 13 heures 45 – je me rappelle précisément cette heure pour une raison que je ne raconte pas mais, en racontant le reste, espère quand même sauver, je glisse ici un mot de code : « questionnements » – je suis assis dans le salon de mes parents. On discute de Beyrouth, l’explosion, ce que j’ai vu ce matin ; l’inflation, une comparaison des prix avant et maintenant ; des sujets personnels, des souvenirs… Une personne passe pour accomplir une tâche… Nous mangeons un plat de pâtes avec des tomates fraîches et du fromage.

Vers la fin, avant de se quitter, nous faisons le récit de mon séjour. Nous nous demandons quel en était le meilleur moment et décidons que c’est quand nous avons trinqué en famille, la veille, armés de bières Almaza, fraîches et délicieuses, accompagnées de chips salés nature de la marque Masters. On se dit : « c’était bon ça, quand même ». « Ah oui, ça, par contre c’était bon ». Tout compte fait, c’est peut-être ce qu’il y a de mieux dans une vie, trinquer avec des bières accompagnées de chips délicatement salés.

Je les quitte (13 heures 45, donc). Je les aperçois au balcon, s’éloigner.

Je me perds un peu en route comme à chaque fois dans l’entrelacs des brettelles du « ring » (on l’appelle toujours comme ça, de ce nom viennois, cette autoroute qui survole le centre-ville). Finalement, je me retrouve : il faut continuer comme si j’allais à mon jogging du matin vers la mer, mais avant le tunnel de Manara et de Hamra, tourner à droite, sur une bretelle, pour emprunter l’autoroute de l’aéroport.

Il fait beau. Pour la première fois sur les quatre jours torrides de mon séjour, le ciel est bleu, pas chauffé à blanc, pas brumeux, pas louche, juste bleu.

Je rends la voiture, les formalités sont fluides. J’aime bien ça : les formalités fluides. J’y accorde une importance disproportionnée, comme si j’y voyais le signe visible d’une fluidité plus générale dans ma vie. L’aéroport est désert, calme, propre, intact. C’est un bel endroit, après tout. Longue file d’attente devant le guichet Air France, je sors Yoga et lis quelques pages pour tuer le temps. J’ai la place 19E.

Dans le salon de l’aéroport, je ressens le souffle doux d’une climatisation parfaitement réglée. J’apprécie le puits de lumière central qui éclaire un vaste espace inutilisé de ce salon immense, disproportionné et assez unique dans son genre. Je m’assois en face des baies vitrées qui donnent sur le tarmac et son trafic paresseux, me connecte au Wi-Fi, appelle mes parents pour les rassurer, oui j’ai bravé tous les dangers d’une traversée de l’est au sud de la ville.

J’ai rarement connu un embarquement aussi bien réglé, presque chorégraphique. Les passagers sont disposés à des intervalles équidistants d’un mètre, ils se comportent parfaitement, comme s’il s’agissait d’un congrès de gentlemen et gentlewomen, du sommet mondial de la courtoisie. L’hôtesse à bord m’expliquera ensuite qu’il s’agit d’un « embarquement séquencé ».

Le vol se passe à merveille. Je lis une trentaine de pages de Yoga, puis à la page 81, décide d’écrire ce texte. Mais avant, je peaufine mon précédent texte et lui trouve un beau titre : « Voyages en période de confinement », que je changerai ensuite en « Voyages en temps de confinement ».

L’avion débute sa descente à 19 heures 13, heure locale parisienne, l’heure est précise car l’annonce est faite au moment même où j’écris ces mots, l’hôtesse parle en ce moment même, sa voix se superpose aux mots : « en ce moment même, sa voix se superpose aux mots ». Je m’arrête d’écrire, éteins l’ordinateur en me promettant de poursuivre l’écriture avant de m’endormir ce soir, de retour chez moi.

Finalement, je poursuis l’écriture lundi soir.

Je redoutais la sortie de l’aéroport, allaient-il accepter mon test COVID fait à Beyrouth ? Les files d’attentes allaient-elles être longues ? Oui et non. La sortie est on ne peut plus facile. Compte-tenu du trafic aérien limité, le terminal E a été réduit au hall K, plus besoin de marcher quinze minutes et de prendre un train.

En me dirigeant d’un pas leste vers la porte 16 où m’attend un taxi que j’ai commandé cinq minutes avant, je me surprends à éprouver un plaisir indéfini auquel je donne quelques instants plus tard un nom : le plaisir de voyager. Mon dernier vol remonte au 22 février, un retour à Paris en provenance de Zurich après des vacances de ski à Davos. Plus de six mois sans avion, sans Roissy Charles de Gaulle. Plus de six mois de sédentarité, d’enracinement dans la terre de France.

Le taxi emprunte une rampe pour quitter le terminal et je suis accueilli par un ciel glorieux, le genre de ciel avec des bandes roses de nuances différentes négligemment déposées là par un pinceau divin. Je viens de lire cette citation de Pythagore dans Yoga : « Pourquoi l’homme est-il sur terre ? ». Réponse : « Pour contempler le ciel. »

Durant les quarante-six minutes que dure mon trajet en taxi (j’ai vérifié sur Google maps), je ne fais rien. D’habitude, je fais toujours quelque chose, je tripote mon téléphone, sors mon ordinateur pour écrire, ou consulter mes mails, j’appelle des gens. Là, rien. Carrère prétend que ça, ne rien faire pendant 46 minutes dans un taxi, c’est de la méditation. Mais vraiment rien : je n’observe pas ma respiration, ni les pensées parasites qui rident le plan de ma conscience (les vritti, il appelle ça), je ne prends pas une posture : je m’abandonne complètement au rien. Je suis épuisé, notamment moralement. Ce rien, je pense, me soulage. Je me rappelle qu’Ozu avait écrit sur sa pierre tombale : Rien. Ça a bien fait rire ma famille, ils m’en parlent encore, en effet, on peut le dire (je leur ai fait voir Le goût du saké).

Sur le pont de l’Alma, il est neuf heures et la Tour Eiffel clignote. A chaque fois que je vois ça, je me dis que tout n’est pas perdu.

Je rentre chez moi, je dîne (une salade de pâtes au pesto) et raconte mon séjour. Beaucoup de questions sur l’étendue des dégâts à Beyrouth, sur la crise économique, mes parents. De la tristesse dans les regards tous tournés vers moi, messager de retour d’un pays en guerre.

Je range soigneusement ma valise, puis me lave les dents. Se laver les dents après une longue journée qui a commencé à 4 heures 45 heure de Paris est un tel plaisir, cette fraîcheur qui se répand dans votre bouche, sur votre langue, et agit comme une sorte de nettoiement général de votre conscience, pour la préparer à un nouveau départ.

Je me couche et reprends le livre de Carrère. Au bout de quelques pages, je m’endors.

Voyages en temps de confinement

(Rappel pour plus tard : depuis février 2020, le monde connaît une pandémie dite du coronavirus qui a fait des dizaines de milliers de victimes. La France a décrété un confinement national du 16 mars au 11 mai, date depuis laquelle le gouvernement gère le déconfinement tout en maintenant des mesures restrictives. A peu près tous les pays du monde ont suivi à des moments différents des stratégies similaires.)

Je n’ai jamais été aussi immobile depuis vingt-cinq ans.

Des mois d’immobilité, précisément cinq mois et cinq jours, mon dernier voyage d’avant la pandémie datant du 27 février, un aller-retour dans la journée à Genève, et le premier après l’assouplissement du confinement, du 2 août, à Toulon. Sur ces cinq mois, je suis même restée immobile dans une maison de campagne pendant deux mois et demi.

Or jamais, en réalité, je n’ai voyagé autant.

J’ai exploré une multitude de films, de livres, de séries, de podcasts. De mon point stationnaire de l’espace-temps, j’ai sautillé comme une particule totalement libre vers une infinité d’autres points.

J’ai vu une cinquantaine de films tous à peu près incroyables car dictés par des choix personnels et non une actualité cinématographique.

J’ai été fasciné par la beauté du Mépris de Godard que longtemps j’ai eu la flemme de revoir, le film ayant été phagocyté par sa scène inaugurale, tu les aimes mes fesses, oui, beaucoup, etc., alors que le film est un sommet du cinéma gravitant autour de trois pôles : Bardot, son corps, son visage, sa diction, sa démarche, tout ; le jeu de Piccoli, d’un niveau de subtilité rarement atteint ; et la villa de Malaparte à Capri, l’objet architectural le plus insolemment beau qu’il m’ait été donné à voir. Ce triptyque photographié à merveille par Coutard, à la fois dans les lumières naturelles, celle du soleil méditerranéen en particulier, et artificielles, celles par exemple des néons colorés sur le visage et le corps de Bardot, préfigurant à l’état de prémisse tout un travail, dans des films plus tardifs, sur ce chromatisme psychédélique.

J’ai été fasciné par la beauté, notamment visuelle, d’Elephant man, de Barry Lyndon…

… et de plusieurs Ozu : Le Goût du saké, Bonjour, un film d’enfants, et les magnifiques Fin d’automne et Printemps tardif. J’ai connu une période Ozu, quoi… une de ces petites obsessions sérielles dont l’on peut se retrouver parfois victime. Chishu Ryu, l’acteur fétiche du maître, qui joue à ma connaissance dans tous ses films, tout au long de sa vie, restera pour moi l’ami du confinement, son regard pétillant posé dans le mien à la faveur des fameux champs contre-champs face caméra, au milieu d’un visage tour à tour jeune et vieux. Il a éclairé mes nuits quand dehors tout était silence. J’espère garder ces magnifiques images en mémoire, conserver ces moments magiques en moi.

Nous avons revu plusieurs Truffaut en famille et… comment dire… c’est pour le moins inégal. Malgré deux ou trois scènes ok (en fait, surtout dans la partie Denner, la meilleure, les séances de pose, la découverte du corps nu de Moreau peint sur le mur, la mort de Denner…). La mariée était en noir est un objet incongru, d’une invraisemblance totale, avec une musique insupportable censée faire Hitchcock. Jules et Jim commence sur les chapeaux de roue, dans un tourbillon de charme, mais s’enlise hélas dans une histoire sans fin d’hésitation amoureuse ultra-répétitive. En revanche, Histoire d’Adèle H. reste beau, en partie grâce à Adjani, mais aussi parce que le scénario est moins con que certains autres Truffaut, la mise en scène belle et sobre sans effets biscornus. Les 400 coups tiennent plutôt bien la route eux aussi, beaucoup de fraîcheur, Léaud déjà excellent et le père aussi, je l’avais oublié, lui. J’ai essayé d’identifier des lois souterraines pour expliquer ces hauts et ces bas. Difficile… Je suis parti un moment sur la piste Gruault, comme quoi les scénarios coécrits avec ce dernier donnent de meilleurs films : L’enfant sauvage, Adèle H., Les Deux anglaises, La Chambre verte. Mais ça ne tient pas la route car il a aussi écrit Jules et Jim. Reste le cas Sirène du Mississipi, toujours avec un scénario à dormir debout, du genre Belmondo se retrouve dans une sorte de maison de repos et il surprend Deneuve à la télé en escort girl dans une boîte d’une ville de province. Truffaut est le champion du monde des invraisemblances « romanesques », des morts téléphonées et expéditives (exemple : celle d’Aumont dans La nuit américaine, de Bouquet dans la Sirène, et de manière générale, de La peau douce, à La Femme d’à côté, il adore flinguer ses personnages). La beauté de la sirène, c’est Deneuve. Elle est tellement, mais tellement belle et érotique dans le film, elle rayonne tellement de toutes sortes de lumières que le reste, on l’oublie, et on regarde une seule chose : elle. A noter quand même que ma vie est divisée en périodes, en cycles : les cycles où j’aime la Sirène et les autres.

J’ai été déçu et étonné de cette déception par Smoking de Resnais, que j’avais de mémoire beaucoup aimé à sa sortie. C’est tellement mal écrit, mochement filmé, cabotinement joué, qu’il a été voté par la famille pire film du confinement, même pire que la Mariée, et nous n’avons même pas eu le courage de passer à Non-smoking, malgré mon souvenir qu’il était meilleur. En tout cas à cause de ce film les enfants ont développé une allergie à l’expression « ou bien ».

Bien sûr, nous avons vu (ou revu) Titanic. Pourquoi je dis « bien sûr » ? Sans doute parce que le film était sur notre liste depuis longtemps. Il est divisé en deux parties, un peu comme le paquebot, coupé en deux, flanquées aux deux bouts d’un prologue et d’un épilogue, qui se déroulent dans les années 1990, réussis, respectivement drôle et émouvant. La première partie est romantico-sociale, la deuxième (le naufrage) est un film catastrophe. La première fonctionne moyen, j’ai trouvé cela assez nunuche, le méchant est trop méchant, et la lumière trop jaune, trop coucher de soleil permanent. OK pour un coucher de soleil le soir, de temps en temps, mais là c’était coucher de soleil en permanence, dès le matin. La deuxième partie en revanche, oh my god ! Après plus de vingt ans, ça reste totalement dingue et alors que Cameron était manifestement mal à l’aise avec la romance, chaque plan du compte à rebours avant le naufrage est une absolue claque. Comme le film est long, nous voulions le diviser en deux et s’arrêter à l’ombre de l’iceberg dans la nuit. Mais nous avons été aspirés, comme les passagers le furent par le vide sous eux. C’est dans la deuxième partie que l’histoire d’amour transcende le simple film catastrophe, pourtant brillant. Cette nuit-là, j’ai mal dormi. Believe it or not, je n’ai cessé de penser à Jack. A son sacrifice, à son visage qui s’enfonce dans l’eau glacée, à sa manière de dire « Rose » au début de chaque phrase, à la manière dont il a sauvé la vie de celle-ci, « dans tous les sens du terme ». La mort de ce Jack m’a bouleversé et poursuivi. C’est peut-être un des rares personnages totalement imaginaires, pourtant, c’est celui qui sonne le plus vrai. Détail qui a son importance, il est campé par un DiCaprio dont les yeux, le sourire, la manière de se mouvoir sont touchés par une grâce juvénile d’autant plus précieuse, qu’implacables, les années l’éroderont ; cet ange salvateur deviendra un jour le loup de Wall Street. C’est peut-être aussi cette transmutation quasiment horrifique qui m’a secoué.

Nous avons ensuite eu un délire « films d’horreur ». J’ai beaucoup aimé It follows, flippantissime, The invisible man, une adaptation du roman de HG Wells à la mode MeToo, et Us, le second opus de Jordan Peel après Get out, qui est génial contrairement à ce qu’on peut en lire, avec une fin très M. Night Shyalaman. J’ai adoré Jaws, que je n’avais jamais vu, surtout la deuxième partie, un huis-clos en pleine mer, totalement improbable pour le premier blockbuster de l’histoire du cinéma, avec le face à face de plus d’une heure entre trois hommes et un requin. Seul Spielberg est capable d’embarquer un film quasi expérimental en contrebande dans un divertissement grand public. Fun fact : le maire de la ville que le requin décime est une préfiguration plus vraie que nature de Trump.

Panic room de David Fincher est très bien, je ne me rappelais plus que Kristen Stewart y jouait la fille, elle y est déjà excellente, ainsi que Benjamin Button, du même Fincher, un film difficile d’accès, long, etc. mais réservant de grands moments d’émotion et, surtout, révélant avec un éblouissement progressif et lent, la beauté de Brad Pitt qui atteint, vers le milieu, une sorte de paroxysme wowesque, avant de replonger dans l’enfance ingrate.

Reste le cas Vertigo. Je l’ai revu pour la quinzième fois avec la même irrésolution : je l’aime ou je ne l’aime pas, ce film, fréquemment cité au titre des meilleurs de la terre ? Je trouve La Mort aux trousses supérieur, en tant que grand film, avec toute une dernière partie à couper le souffle, et j’aime les films plus série B de Hitchcock comme Psycho, voire Dial M for murder, avec la scène de meurtre la plus sexy de l’histoire, et surtout Birds. Mais Vertigo a quelque chose de bizarre, de mystérieux, qui en fait un objet à part et en explique le mythe. Comme La Sirène du Mississipi, toute la première partie est d’une beauté émanant de Kim Novak nimbée de lumière vaporeuse. La reconstitution de la blonde à partir de l’étrange rousse aux effrayants sourcils est fascinante de fétichisme nécrophile et buñuelien. Hélas la fin est trop expéditive et tout le babillage James Stewartien a mal vieilli, même si c’était encore bien pire dans Fenêtre sur cour.

En littérature, j’ai relu Voyage au bout de la nuit. La dernière fois que je l’avais lu, j’avais quinze ans, je l’avais adoré, mais j’avais quinze ans quoi… A dire vrai, je l’ai écouté cette fois, superbement lu, le meilleur rôle de sa vie et de loin, par Denis Podalydès. Le choc esthétique et littéraire que j’ai subi est unique, à tel point que je me suis surpris à dire que c’était une des plus grandes œuvres de la littérature humaine, sinon la plus grande. C’est sans conteste le plus grand roman français jamais écrit. Du niveau de Shakespeare et ce n’est pas simplement le style, c’est une épopée humaine à nulle autre pareille. Si vous avez la flemme, je recommande l’audio-livre de Podalydès, très supérieur aux lectures cabotines de Luchini.

J’ai écouté une Grande Traversée passionnante sur Céline sur France Culture, que je recommande, avec une émission entière de deux heures sur Bagatelles et les autres pamphlets, un document unique.

Je sais qu’il y a le fan club de Mort à crédit, pour qui ce dernier est même supérieur au Voyage. J’ai commencé mais la splendeur du Voyage en tête, comme ébloui par elle, j’ai eu du mal à poursuivre.

J’avais récemment lu la trilogie allemande, qui est belle, et très drôle parfois, notamment D’un château l’autre, mais je ne sais pas, on ne retrouve pas la force, l’énergie incomparables du Voyage, la dislocation de la phrase fait quand même perdre de la splendeur qui, dans certaines pages sur l’Afrique, la guerre ou New York, vous sidère, dans d’autres comme celles sur Bébert ou la fille qui avorte, vous touche au plus profond de votre être.

Il y a toujours ce débat en France de qui représente le pays au mieux, qui est son Shakespeare, son Cervantès, son Dante. Pas évident. Hugo est un sens consensuel. En lisant le Voyage, il ne fait aucun doute que c’est Céline. Pour la simple raison que la France se veut, se rêve, hugolienne, mais ne l’est pas. La France a toujours été duplice, entre conservatisme et progressisme, humanisme et racisme, restauration et révolution, etc. et nul autre mieux que Céline incarne cette schizophrénie identitaire : Voyage est un sommet d’humanisme, les pamphlets un gouffre de haine.

J’ai réécouté Le Temps retrouvé, lu, encore une fois à merveille, par trois acteurs, Londsdale, Podalydès et Dussolier (le premier est royalissime). Cela m’a procuré un immense plaisir de retrouver tous ces personnages, continuant de flotter dans leur univers parallèle, intouchés par le temps, ma foi en pleine forme malgré la pandémie. Je ne me rappelais absolument pas la longueur des digressions de Proust, leur étirement qui défie les lois de la physique, et la minceur radicale, quasi abstraite, de l’action, que l’on peut résumer en quelques lignes. J’aime beaucoup l’idée de la promenade nocturne du narrateur qui rencontre au hasard des rues de Paris les personnages de son roman, il y a presque un côté After hours (film de Scorsese de 1985). J’ai poursuivi avec La prisonnière, un volume de ce point de vue unique par la disproportion entre la digression gigantesque et l’action principale minuscule, un volume que j’aime particulièrement pour cela.

Un vieil exemplaire de poche de Trois contes traînait à la maison et si Un cœur simple est joli, la lecture de la Légende de Saint Julien l’Hospitalier, m’a ravi comme un poème, j’ai vu s’y matérialiser sur quelques pages la perfection ciselée de chaque phrase. Hélas, trop purement styliste, Flaubert n’a pas la même force émotive que Céline et Proust, deux écrivains qui vous hantent longtemps après la lecture et non, principalement, pendant. Quand Céline et Proust embrassent l’humanité dans son ensemble, quand leur univers est poreux, perméable, infiltre la réalité et se laisse infiltré par elle, se laisse surprendre, Flaubert, lui, reste cloîtré, pris au piège, de ses phrases, ses phrases où transpire le travail, où se devinent les relectures, les ratures, la rumination sur chaque point-virgule (La légende est une master class sur l’utilisation du point-virgule), le refus de tout accident, de toute difformité. L’unité atomique de Flaubert, c’est la phrase ; ce n’est pas L’éducation sentimentale en tant qu’œuvre qui est intéressante, c’est la collection individuelle de phrases discrètes qui la composent.

Une petite anecdote au sujet de Proust. J’ai lu un récit de l’actualité intitulé Le consentement, intéressant pour son contenu documentaire au sujet de la prédation et de l’emprise sexuelles, que je recommande pour cela, même si les schèmes qu’il décrit sont d’une autre époque, mais peu sur le plan littéraire, avec une concentration indigeste de lieux communs. A un moment, out of nowhere (en fait j’écoutais un livre audio), une phrase qui provoque en moi, amplifiée par le contraste saisissant avec les banalités et platitudes le précédant, la réaction suivante : « Wow, tiens, c’est beau ça ! ». « Marcel Proust », a conclu la lectrice du récit, c’était une citation de début de chapitre. J’ai trouvé que c’était, mine de rien, une définition de la littérature, ça s’entend à l’oreille, on ne peut pas se tromper.

Encore une chose à propos de l’adjectif « fluide ». En fait voilà, j’ai remarqué ces derniers temps – je me trompe peut-être et je généralise sûrement, n’empêche qu’il y a un fond de vérité –un culte pour la « fluidité » dans les romans contemporains. Pour dire que c’est « bien écrit », on dit « c’est fluide ». Je pense que Houellebecq y a contribué avec son style qui coule de source, sans friction, presque avec douceur malgré la noirceur du propos. Or mec, quand tu relis Proust et Céline, et évidemment Flaubert avec son style atomisé, quantique, chaque phrase étant un atome, un quantum de lumière, c’est tout sauf : « fluide ». Heurté, escarpé, méandreux, sinueux, haché, éclaté, étiré, condensé, difforme, etc., mais pas « fluide ».

Comme tout le monde, j’ai relu La Peste de Camus et, même si l’on est pas du niveau des messieurs ci-dessus, le livre est très émouvant, surtout en pandémie, c’est peut-être ce que Camus a écrit de plus beau, et j’ai longtemps pensé au Docteur Rieux après, l’homme idéal, celui que l’on devrait être et aux actions duquel l’on devrait comparer les nôtres. C’est l’incarnation de la morale, tout ce qu’un homme politique doit lire avant de se lancer, le livre qu’il faut enseigner à Sciences Po et à l’ENA et dont il faut décortiquer chacun des développements avant d’aller faire des expériences pratiques dans le monde réel. Si l’allégorie de la guerre est assez lourde, le roman prend une toute nouvelle dimension dans sa description littérale d’une épidémie, en excluant du sous-texte les parallèles pas très fins avec le nazisme.

J’ai poursuivi avec Le Premier homme dont je craignais l’inachèvement et dont l’inachèvement m’a ébloui, un roman plutôt naïf, parfois pagnolesque, mais traversé de fulgurances émotionnelles et panthéistes, comme la scène de chasse, ou toute la relation entre Jacques Cormery et son maître d’école. Moins touché par la relation avec le père absent que d’aucuns mettent en avant, l’écrivain ayant eu peu de matière à travailler. La mère mieux, même si le plus beau personnage reste la grand-mère.

J’ai écouté la grande traversée sur Marx sur France Culture. Je dois dire que ce podcast est d’une qualité rare, des documentaires fleuves d’une grande profondeur. J’y ai découvert que Marx n’avait rien de marxiste. La dialectique marxienne est ce qu’il y a de plus opposé au dogmatisme du communisme soviétique qui l’a confisquée. C’est la diversité, l’inachèvement, la monstruosité littéraire de l’œuvre de Marx qui m’a interpelé entre autres, j’ignorais qu’il n’avait pas réussi à prouver l’effondrement du capitalisme (juste son « ébranlement ») dans le livre 2 du capital ou qu’il avait fini ses jours dans l’ethnologie.

Rien à voir, mais dans la même série, la vie de Bardot. Vous serez étonné d’apprendre à quel point c’est passionnant, parce que cela décrit toute une époque. Deux grands passages sont particulièrement beaux, sa maternité involontaire et rebelle, et son aventure amoureuse avec Gainsbourg.

Les séries sont comme le rosé. L’on est content de le retrouver en juillet, mais au bout de deux semaines on ne peut plus mettre cela en bouche. Elles me lassent les séries maintenant. La seule de l’été que je mentionne et qui d’un niveau supérieur, c’est la saison 3 d’Ozark.

J’ai fini l’été dans une biographie d’Einstein par Walter Isaacson et suivi pas à pas, lettre par lettre, itération par itération, avec un émerveillement de tous les instants, la naissance de la relativité spéciale, de la relativité générale, fondement de la physique et de la nature, dont j’ai par ailleurs mis à profit ces mois pour apprécier la splendeur printanière et estivale.

Pour refaire le lien avec Céline et surtout Proust, qui a analysé chaque tremblement de l’âme humaine, entre 1905, l’année miracle avec ses quatre articles dont celui sur la relativité spéciale et novembre 1915 et l’article sur la relativité générale qui a refondu la physique, Einstein n’a pas réussi à résoudre ses problèmes de couple avec Mileva Maric. Le couple est un sujet bien plus complexe que la mécanique quantique ou la courbure de l’espace-temps, c’est ce qui explique que la littérature s’y attelle depuis toujours sans espoir de jamais publier un article qui en trouverait la théorie générale.

Aveux

Comme très peu de monde tombe sur ces lignes et sûrement pas la présidence américaine, encore moins ses copains conspirationnistes d’extrême-droite anti-IVG, je peux avouer que j’ai parfois l’impression, totalement imaginaire, d’avoir commandité cette pandémie.

Pas d’avoir confectionné un virus dans mon garage, non, mais de l’avoir inconsciemment souhaité ou d’en avoir souhaité certaines conséquences qui, du jour au lendemain, ont calmé ma colère et ma frustration sur de nombreux sujets.

Ce sont des aveux pour ainsi dire inavouables, honteux, je les chuchote donc ici en quelque sorte, mais ils ont le mérite de la franchise. Peut-être que je m’en libère… Car ces notes sont, je préviens d’emblée, insupportables à lire, elles décrivent une sorte d’état d’extase concomitant à tant de peines et de souffrances dans le monde.

1

La Fermeture du Champ de Mars

J’habite à côté de cet espace que l’on est en droit d’assimiler à un jardin voire un parc. Or en 2014, Anne Hidalgo a été élue maire de Paris avec l’idée bizarre, l’obsession interlope de saccager le Champ de Mars. J’en ai pondu des tartines à ce sujet ici-même, avec de la révolte bien sentie, hélas en vain ! Ses motivations restent à ce jour obscures, peut-être une haine des bourgeois environnants, un traumatisme d’enfance, une passion de la civilisation festive, la vie est une fête, etc., une allergie congénitale aux espaces verts… qui sait ?

Quoi qu’il en soit, ce qui, en 2014, ressemblait vaguement à un jardin, offrant les attributs que l’on associe communément aux lieux d’agrément que l’on nomme ainsi, telle que la possibilité de se promener, de contempler des petites fleurs, d’écouter le pépiement des oiseaux, de courir, voire même d’organiser des pique-nique dans l’herbe avec une bouteille de rosé et des enfants qui s’agitent autour, fut transformée sous sa mandature, avec un succès triomphal, en un champ de boue vaguement cauchemardesque où des bus hideux déversent par grappes des touristes hideux sur lesquels se précipitent, en guise de comité d’accueil vibrionnant, des vendeurs à la sauvette et des soi-disant sourds-muets, des marchands de rosés, le tout infesté de rats et recouverts de détritus et entouré de toutes parts de magasins de souvenirs dont des néons blafards à 100000 volts éclaboussent d’une lumière aveuglante la laideur extrême, que même si tu veux faire du laid avec la plus grande application possible, tu peux pas arriver à un tel résultat.

Pour égayer les choses, la maire organisait fête sur fête dans ce lieu féérique, avec une musique insupportable certes, c’était déjà plus ou moins des notes assemblées, le petit peuple devait être content, mais ce n’est pas tout, pour ne pas laisser cette insupportabilité opérer à elle seule, elle faisait cracher cette musique par des baffles déformants, suraigus et assourdissants.

Mars 2020, je ne peux imaginer l’euphorie que doit éprouver ce pauvre jardin. Fermé, reposé, verdoyant, sous la protection bienveillante de la Tour Eiffel. Oh, mon champ, toi qui as tant souffert, tu mérites tellement ce repos !

L’Annulation d’un long voyage

Cet été nous devions partir en road trip sur la côte ouest américaine. Trois semaines de crapahutage en GMC Yukon 12 places. Le rêve.

Or à dire vrai, j’appréhendais cette odyssée. Le long vol de douze heures après un retard de trois, les longues douanes américaines imbitables avec leurs machines bizarres, leurs agents qui hurlent, l’interrogatoire sous pression avec le marines qui te pose des questions piège d’un air de suspicion, la location de voiture à l’aéroport, la longue attente au guichet avec le mec qui tape un gigantesque contrat de location sur son ordinateur Windows 95, le long périple jusqu’au parking, l’impossibilité de la trouver la voiture (mais c’est laquelle, bordel, si, si, il a bien dit la place WR6572, or il y a la place WR6571, WR6573 mais pas la 6572 !), alors que tout le monde est épuisé à cause du voyage, que tout le monde râle et que je suis responsable de cette location calamiteuse.

Le jet lag violent dont on a à peine le temps de se remettre qu’il faut déjà rentrer. Les trois heures en moyenne de voiture par jour, sachant qu’il y a des jours sans voiture. Les visites de site, les injonctions d’Instagram de se prendre en photo avec les plages et les canyons dont, en fait de photos, il existe déjà des milliards d’exemplaires, et ces foules suantes de touristes en bermuda et sandales dans lesquelles il faut se fondre pour contempler un bout de paysage qu’en a marre d’être photographié. Tu le sens épuisé le canyon, il n’en peut plus des photos.

Les bagages à trimbaler d’hôtel en hôtel, la déception que procure chaque chambre, les attentes sont tellement élevées qu’aucune chambre ne peut les satisfaire, les attentes, elle sera jamais aussi belle la chambre que ce que l’autre a posté sur Instagram, la galère pour trouver une place dans les bons restos et les mines d’enterrement quand on finit notre quête éperdue de gargote dans un restaurant pas terrible, faute de mieux, pour ne pas mourir de faim.

Dans ces voyages en grand groupe bigarré avec caractères pas toujours compatibles, allant du contemplatif au super-actif, du suiveur docile à l’aspirant leader casse-pieds néo-nazi, de l’improvisateur cool, mais trop cool, au planificateur psychorigide (on le reconnaît facilement lui, c’est celui qui envoie des invites Outlook même pour des trucs sympas genre visite de musée ou restaurant ou apéro), il y a toujours quelqu’un qui tombe malade. Du genre une migraine insupportable ou diarrhée diarrhéique. Certes on compatit avec cette personne, car on l’aime, on est en vacances avec elle, après tout, mais trois semaines avec un migraineux, c’est dur, aussi pour son entourage. Avoir en permanence un type près de vous qui fait ah, ah, j’ai mal, ah, aaaaaah, qu’est-ce que je souffre… En général, la conclusion de ces pérégrinations touristiques, c’est que c’est mieux la France. C’est juste pour vérifier cette vérité inéluctable qu’on le fait le voyage et qu’on en revient avec plein de souvenirs et une conséquente empreinte carbone à son actif.

Quelle ne fut donc ma joie immense d’apprendre que Macron interdisait les voyages internationaux. Mais j’ai pris des airs désolés bien sûr, ah… zut… flûte… notre voyage de rêve alors… Mais on est bien sûr qu’il annule bien tout, le papa de la nation ? Oui ? Ah… quel dommage…

Certes, on ne pourra pas faire l’économie d’un endroit « un peu sympa quand même », avec une vue mer, deux trois paysages qui pourraient passer sur Instagram, faire l’affaire en attendant l’ENORME voyage après la fin de la pandémie, mais l’endroit « un peu sympa quand même », ce sera en France, et puis surtout, faudra pas trop bouger hein, hélas (je prétends), pour ne pas faire circuler le virus, c’est du civisme élémentaire.

3

Ne plus respirer les pots d’échappement

Je me suis rendu compte que je passais ma vie le nez dans des pots d’échappement. C’était ça ma vie, en résumé. J’allais au travail à vélo, bien soudé au pot d’échappement de la voiture devant moi, je marchais beaucoup dans les rues de Paris avec les pots d’échappement autour, etc. Même quand je courrais en « plein air », je respirais des pots d’échappement. Même au bois de Boulogne où les voitures réussissent à s’infiltrer. Quand je pense aux tonnes de CO2 et particules fines que j’ai dû inspirer, je me demande comment je suis encore vivant, c’est un miracle.

Depuis soixante jours, je vis sans pot d’échappement. Mais je fais toujours des cauchemars avec des voitures dedans.

Ce sera une victoire de courte durée hélas. Avec le déconfinement et la peur du métro qui fait circuler les passagers mais surtout le virus, beaucoup prendront leur voiture. Elle va bien se venger la voiture de ces deux mois d’air pur et de planète qui respire, et de vies sauvées dans les accidents de la route, elle va la polluer au centuple la planète.

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La Fin des célébrations

Le 8 mai est passé inaperçu. De même que le 1er. Tout cela a été célébré dans la tristesse et la contrition.

Pas pour moi. Qu’est-ce que ça m’insupportait les grandes fêtes nationales, ces débauches de pompe, d’autosatisfaction, ou de revendications hargneuses, ces milliers de personnes qu’elles drainaient dans des foules, et les discours, ah mon Dieu, les discours, des séquences de torture de la langue dans des tunnels interminables de galimatias vaseux qui pustullent de la cervelle de pros du galimatias, formés pour, dans les écoles de la république. Pendant deux semaines, ils les préparaient ces journées, ils foutaient des gradins partout, invitaient des dignitaires, des journalistes commentaient tout ça, sérieusement. Et pourquoi ? Pour rien !

On se rend compte avec cette pandémie de l’inanité sidérale de toutes ces célébrations, sans compter que la France était l’un des rares pays européens à fêter sa victoire, et certainement le seul parmi ceux qui ont collaboré. Ça lui donnait l’impression de l’avoir vraiment gagné cette guerre, puisqu’on la fêtait la victoire.

Un espoir subsiste, les festivités du 14 juillet seront probablement annulées. Mais ce n’est pas tout ! J’y pense, la fête de la musique, putain, on n’aura pas de fête de la musique ! Youhoo ! Une année sans fête de la musique, ça se fête quand même ! Il a été élu quand Mitterrand, ça fait combien d’années qu’on la supporte sa fête pourrie lui, on est vraiment des saints ! Il est mort, il est tranquille et il nous l’a laissée sa fête, à l’heure du bilan, c’est le seul truc qu’il ait légué notre Machiavel national, son petit privilège de nous casser les oreilles un jour par an. Attends, réfléchissons, faisons-nous plaisir, qu’est-ce qui peut être annulé aussi ? Les jeux olympiques ? Ah, mais c’est trop loin, si seulement on avait gagné ceux de 2020, la malchance ! On y aurait échappé, mais d’ici 2024, ils vont bien finir par le trouver leur vaccin.

Ah ! une année sans toutes ces simagrées collectivistes et célébrationnelles, quel plaisir ! Quelle joie ! Si seulement, dans le fameux « monde d’après », l’on pouvait les éradiquer à jamais. Vain espoir ! Je crains qu’on mette les bouchées doubles dans le monde d’après, pour compenser notre manque.

5

Ne plus aller au restaurant

J’allais beaucoup au restaurant avant tout ça. A dire vrai, et sans vouloir me vanter, j’étais une sorte d’expert ès restaurants, toujours au courant de la dernière ouverture, j’étais celui vers lequel tout le monde se tournait pour réserver une table.

Or je détestais ça. Déjà jamais personne n’est content de la table que tu as réservée, par principe, on veut pas la reconnaître ton expertise, ah mais c’est assez ordinaire, ah je m’attendais à mieux, ah mais c’est salé la note, ah mais l’autre était mieux… Mais réserve toi-même merde !

Le pire c’est les amis qui viennent en visite d’Amérique. Ils ont cette conception mythifiée du restaurant parisien, du bistrot, c’est une sorte de lieu rêvé où les mets sont succulents, le vin exquis, les conversations incroyablement intelligentes et ce restaurant-là ils vous demandent de le réserver, oui, celui-là, précisément, le restaurant français. Or en fait de restaurant français, eh ben moi j’arrivais bon an mal an à réserver un pas trop mauvais, bistronomique comme ils disent, mais qui restait un lieu hyper bruyant d’où tu sors avec les cordes vocales déchirées, où l’on est assis à deux centimètres d’un inconnu qui crachote et administre une fellation à son couteau (je ne pouvais pas supporter les gens qui font ça, ni ceux qui se sucent méthodiquement chaque doigt de chaque main en émettant un petit bruit de succion juste pour ne pas utiliser une serviette), où les serveurs sont au mieux d’anciens détenus de prison qui vous traitent comme un nouveau codétenu, celui qui vient d’arriver, où les vins sont quand même râpeux quand on ne veut pas payer plus de cent euros la bouteille, où les plats sont parfois goûteux, surtout quand ils sont très, très salés, mais on les a attendus tellement longtemps les plats, l’estomac est tellement noué de faim depuis le temps, qu’on n’apprécie pas toujours. Le visiteur d’Amérique n’est pas tolérant avec ces petites imperfections, et il a cette lubie que sous prétexte qu’il a attendu son plat principal pendant une petite demi-heure, allez un petit trois quart d’heure, mais il comprend pas que c’est fait maison, fait minute, le con ! eh ben il a droit à un café gratuit. Eh ben non, le café en France, bien que dégueulasse, n’est pas gratuit !

Ah… la douceur de la vie sans restaurants… Sans casse-tête pour réserver… Où l’on se fait soi-même à manger, n’importe quoi, des choses saines, on se sert soi-même, sans s’auto-engueuler, tout se fait dans la paix et personne, autour de soi, ne pourlèche de couteau.

6

La Suspension démocratique

Le papounet de la nation, et son acolyte Edouard Philippe, celui qui se tient hyper droit, je n’ai jamais vu quelqu’un se tenir aussi droit, colonne vertébrale parfaitement tracée, ont eu l’idée géniale, au pire de l’épidémie, de maintenir les élections municipales du premier tour. A tous les morts victimes de ce maintien, nous devons un hommage appuyé car leur mort sert la démocratie.

Ce qui me satisfait au plus haut point en revanche aujourd’hui, grâce à la pandémie, c’est le report du deuxième tour et la suspension, pour un temps, de la mascarade électorale et « démocratique ». Car enfin, examinons-là notre démocratie ! Macron a recueilli à peine 25% des voix au premier tour, ce qui implique que 75% du peuple était contre lui, et vraiment contre, il y avait là des électeurs de la France Insoumise, de Fillon, de Hamon, de Le Pen.

Quelques semaines plus tard, fraîchement élu monarque de France, il a intercepté au hasard des passants dans la rue, leur a dit, hé toi tu seras mon député et obtenu la majorité absolue au parlement. Et voilà-t-il pas que le mec qui, rappelons-le, quelques semaines auparavant, peinait à atteindre 25%, se prend au jeu, et le voilà qui donne du « je veux », « j’ai décidé », « j’ai mis en place », et qu’il appelle ça le respect des règles démocratiques… Et il a le bon job, parce qu’il a beau vouloir, lui, il ne fait rien après, c’est Philippe, celui qui se tient droit comme un i, qui est chargé de faire. Macron : « je veux la retraite universelle », et le voilà le Philippe qui galère pendant des mois pour la lui donner sa retraite au Macron.

Après, les grands penseurs, les philosophes mêmes, se demandent pourquoi la démocratie est en crise. Ils en réfèrent à Platon, à Aristote peut-être… Ils ne leur sont d’aucun secours. Sérieux ? Introniser roi de France un gars qui a 24% des voix sans aucun contre-pouvoir et tu te demandes ensuite pourquoi elle est en crise la démocratie ! Nous ne sommes pas les plus mal lotis, au moins Macron est relativement raisonnable, au moins ce n’est pas un aliéné comme aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou ailleurs.

Tout cela a une explication constitutionnelle. Quand De Gaulle est revenu au pouvoir en 1958, il avait dit, usant d’un de ces traits d’esprit poilants dont il était maître, « ce n’est pas à mon âge que je vais entamer une carrière de dictateur ». Eh ben si ! Je ne sais pas comment on appelle cette figure de style, c’est celui qui prononce le discours au mariage et commence par « je ne vais pas être long », dont on sait pertinemment qu’il va l’être, long, et même très long. De Gaulle a donné de vagues habits constitutionnels à ce qui est en réalité plus proche d’une dictature, mais une où la rue, seul et unique contre-pouvoir, peut protester. En somme, une dictature sans même l’efficacité top down, escomptée de celle-ci.

Il en fut de même pour les élections municipales. Avec 29% des voix, Hidalgo était assurée de rappliquer pour encore six ans, une nouvelle tragique pour 70% des Parisiens, qui passa inaperçue à cause du virus. On l’aurait vu parcourir nuitamment le champ de mars et promettre de continuer son saccage en se frottant les mains.

Au moins, avec cette pandémie, j’ai la maigre consolation du doute théorique qui plane sur sa réélection… Et surtout, je savoure l’arrêt nette de toute les mascarades politiques et électoralistes…

7

La vie à la campagne

Nous avons une maison de campagne. En fait, aveux pour aveux, nous sommes de sales privilégiés, tout ce qu’on déteste dans ce pays. Or cette maison, c’était impossible de s’y rendre. Y avait toujours quelque chose le week-end à Paris. Ah miracle, ils annoncent du beau temps et si on allait à la campagne ? Ah mais non, pas du tout, y a trucmuche qui fait un dîner, avec truc machin… Grâce à mon épidémie là, trois mois à la campagne ! A Paumé-sur-Bled ! Toute une putain de saison ! J’ai assisté en live à la naissance et à l’épanouissement du printemps, j’avais jamais vu ça, le printemps qui prend ses aises et se déploie dans le sublime. Les fleurs dans les arbres, les oiseaux qui s’excitent à mort, les pluies de pollen qui dansotent dans l’air d’un bleu si jeune et puis, le soir venu, de plus en plus tard, la glorieuse perspective sur le crépuscule, sur la nuit qui vient recouvrir le monde reposé.