Eloge du politiquement correct

Depuis quelques années, le « politiquement correct » est pointé du doigt comme un des pires maux de nos sociétés perçues comme constituées en clans victimaires, revendiquant chacun un respect absolu limitant dangereusement la liberté d’expression voire de pensée. Antiracisme, droits de l’homme, antisexisme, antispécisme sont aujourd’hui considérés par tout un pan de l’intelligentsia mondiale comme des travers à combattre, responsables d’une uniformisation mortifère de nos modes de réflexion. J’aimerais ici déconstruire ce mythe d’une suprématie liberticide du politiquement correct puis, en partie par esprit de contradiction, en partie par conviction, redonner, ou donner à celui-ci ses lettres de noblesse.

Je n’ai pas étudié la généalogie du « mal » que serait le politiquement correct même s’il me semble qu’il soit apparu dans les années 1990 au sein des universités américaines. Comme une espèce d’insecte ravageur voyageant dans les valises de touristes négligents, c’est donc un mal importé. Il me semble que l’un des premiers intellectuels à le pourfendre fut Philip Roth, qui en a souvent parlé sans ses entretiens et a écrit au moins deux livres y touchant, La Tache et Le Théâtre de Sabbath. Dans La Tache, un universitaire américain est accusé de racisme alors que lui-même est un noir… blanc. Cette situation théorique – il n’y a pas beaucoup de noirs blancs – est censée décrire le ridicule de la chasse aux sorcières. Le personnage de Mickey Sabbath, est l’antithèse du politiquement correct, un noceur libidinal, sexiste, pervers, dégueulasse, méchant, peut-être assassin qui serait aujourd’hui un banni.

Les critiques du politiquement correct vivent du commerce de l’idée qu’à cause de lui il n’est plus possible de s’exprimer. Que tout ce qu’on dit tombe sous le coup d’une interdiction indignée, d’une levée de boucliers unanimiste, provoquées par la sensibilité de telle ou telle communauté de « victimes ». On ne peut plus dire du mal ni des femmes, ni des immigrés, ni des musulmans, ni des homosexuels, ni des transsexuels, ni bien entendu, mais ce depuis longtemps, des juifs. A ce rythme, on ne pourra dire du mal que des riches car aucune communauté de riches n’ose encore s’affirmer comme victime malgré la haine courante et largement admise dont ils sont la cible et le portrait qu’on fait d’eux d’enfoirés de pourriture (j’ai par exemple lu une critique du film Parasite de Bong Jong-Joo qui affirmait que les riches étaient « par essence » mauvais). Il s’agit au fond d’une dualité majoritaire-minoritaire. Les majoritaires, principalement des hommes blancs de plus de cinquante ans, pourfendeurs les plus vocaux du politiquement correct, reprochant aux minoritaires de vouloir asseoir leur identité au lieu de se fondre dans un ensemble plus normatif, respectueux des valeurs de la majorité. Les critiques du politiquement correct se posent ainsi en victimes de la « bien-pensance » et s’estiment empêchés dans leur liberté d’expression. Sans le savoir, ils rejoignent la collection de communautés victimaires qu’eux-mêmes dénoncent.

Dans les faits c’est totalement faux. Il suffit de regarder autour de soi, la une des journaux, les émissions de télévision, Twitter, les essais à gros tirage, pour se rendre compte que ceux qu’on entend le plus sont justement les critiques du politiquement correct que je désignerais de manière abusive et non nuancée, mais commode, de « fachos », appellation qu’il faut prendre ici comme une version édulcorée, moins nocive, mois totalitaire de « fasciste », des sortes, pour résumer, de guignols pasoliniens farcesques qui empruntent le langage des fascistes, leur goût de la vocifération, de la vulgarité intellectuelle, de la mascarade et de la désignation de l’autre comme cible méritante de la vindicte d’une populace majoritaire. Les fachos font aujourd’hui recette et non seulement leur parole n’est pas proscrite, elle est largement recherchée. Pendant cinq ans, Eric Zemmour a officié tous les samedis sur une chaîne publique, financée par l’état et donc les citoyens, et chaque samedi il cassait rhétoriquement du musulman, développait des thèses caricaturalement sexistes ou homophobes, quand il ne massacrait pas des personnes venues la peur au ventre vendre un bouquin ou un film. Dans le cercle plus respectable et moins vulgaire de France Culture, pourtant perçu comme le temple de la bien-pensance de gauche, Alain Finkielkraut introduit chaque semaine dans n’importe quel débat son obsession de l’immigré et des banlieues difficiles, ou de l’égalité homme femme. Son cas est intéressant car contrairement à Zemmour, il n’est pas stupide. Il jouit d’une culture littéraire impressionnante, montre un amour profond pour Proust ou Kundera, et ses prises de position sont tout à fait sensées sur de nombreux sujets. Mais il a des fixettes : l’immigré, la banlieue et dans une moindre mesure la femme. A tel point que cela en devient comique. Il m’arrive de vouloir écouter Répliques car les sujets sont passionnants, mais je suis découragé car ils vont immanquablement graviter à un moment ou un autre autour de ces obsessions. Europe (les invasions de migrants), laïcité (menace de l’islam), politiquement correct (deux émissions pour dire le mal qu’on a à dire du mal des musulmans), langue française (dévoyée par les immigrés), école (qui recule à cause des immigrés), gilets jaunes (immigrés responsables car l’état s’est occupé exclusivement d’eux aux dépens des blancs de souche), tolérance (pourquoi c’est mal, elle nous oblige à tolérer les musulmans), islamophobie, zooms sur des auteurs réactionnaires (Bernanos, Houellebecq), etc. L’autre obsession est le féminisme (la question du père, état du féminisme, la langue française (critique de l’écriture inclusive)). Etonnant d’ailleurs, à la fois chez lui et chez sa variante de supermarché (Zemmour), la coexistence de deux haines à l’égard de sujets qui n’ont rien en commun, le musulman et la féministe. J’étais ainsi vraiment heureux de découvrir un Répliques sur Caravage, car il me paraissait difficile d’introduire du musulman dans l’analyse de ce peintre de génie. Mais Finkielkraut a quand même réussi à caser du réactionnaire là-dedans, en arguant, contrairement à son excellent interlocuteur, qu’on ne pouvait comprendre le peintre de David et Goliath sans connaître l’arrière-plan historico-biblico-religieux de son œuvre qui, c’est moi qui ajoute non sans mauvaise foi, exclut de fait le musulman ou l’inculte. Finkielkraut est par ailleurs, et c’est respectable, un adepte mystique du savoir, de l’instruction, du gavage, en réaction aux tendances progressistes de la pédagogie, adeptes de l’apprendre à apprendre. Je pense que selon lui un lavage de cerveau éducationnel et culturel, une sorte de « nos ancêtres les Gaulois » sous amphétamines à coup de Péguy, de Bernanos, et de types comme ça, permettrait de transformer même le plus récalcitrant des musulmans en bon Français docile.

La troisième référence que je prendrais dans l’univers intellectuel des pourfendeurs du politiquement correct est Bret Easton Ellis.Pour être franc, j’ai aimé White (lu en anglais, je ne suis pas sûr de la qualité de la traduction). La brillance de l’écriture m’a réjoui et même s’il s’agit d’un essai, même pas d’un essai d’ailleurs, d’une suite décousue de réflexions, j’ai eu l’impression de lire un roman, avec les mêmes sensations que procurerait celui-ci, le même suspense, un roman personnel qui s’étale de manière morcelée, accidentée, sur trente années, qui égrène des films vus, des amis et compagnons rencontrés, aimés, perdus de vue, des appartements habités, quittés, des dîners, des saouleries, bref qui décrit une vie. Je me suis reconnu dans le sens de la vie que son livre dessine en creux, à savoir aimer des gens, voir des films, lire des bouquins et habiter des villes. Ses descriptions de New York, dangereuse il y a vingt ans, colonisée par les riches et les touristes aujourd’hui est vraiment très belle et dans un certain sens triste. Dans combien de romans, films, séries, a-t-on vu le 11 septembre « du point de vue » d’un narrateur qui l’a vécu en direct ou à la télévision. C’est rarement réussi car peu d’écrivains et de cinéastes ont un talent qui égale celui du réel et, c’est affreux à dire, le talent du réel atteignait ce jour-là un apogée dans la terreur. L’auteur de Moins que zéro consacre une dizaine pages à cette journée ensoleillée et elles sont bouleversantes, quelques scènes, quelques sensations, quelques images, pour exprimer, par pure métonymie, l’horreur. Voici pour le talent de l’écrivain. En revanche l’arrière-plan idéologique est assez bancal. Contre le politiquement correct, Bret Easton Ellis utilise trois grandes familles d’arguments dont l’une est intéressante et les deux autres peu convaincantes.

La première est une critique assez percutante du conformise, dans la lignée de Moravia / Bertolucci, notamment l’observation de ce paradoxe du millénial, animal insupportable, et majoritaire, à la fois narcissique, hyper-centré sur lui-même, et profondément conformiste dans son narcissisme même. J’observe autour de moi ce conformisme à l’œuvre dans le décor des magasins, le packaging des produits, les choses « stylées » qu’il faut acheter, la nourriture qu’il faut manger, et ça fait flipper. Pour lui, le politiquement correct serait une autre variante du conformisme : on pense comme tout le monde. L’argument est à moitié convaincant. On a rarement assisté à un tel morcellement des opinions, quasiment au niveau de l’individu. En revanche, il est vrai que les citoyens ou certains d’entre eux peuvent vivre dans des bulles conformistes, du reste politiquement correctes ou pas, et refuser d’entendre les arguments des autres. Cela n’est pas propre au politiquement correct, on retrouve des bulles racistes ou réactionnaires, tout autant que bobo et progressistes en fonction du milieu où l’on évolue. Dans un monde globalisé, il est étonnant de voir, paradoxalement, dans quelle mesure le milieu immédiat dans lequel nous évoluons, à l’échelle parfois du quartier, structure nos modes de vie et de pensée.  

La deuxième famille d’arguments gravite autour de la perte de la liberté d’expression sous une hégémonie « libérale » (dans le sens américain de progressiste). C’est totalement faux. Trump est quand même président des Etats-Unis, élu après avoir dit les pires conneries, insulté les femmes, les Mexicains, les musulmans, les pays trous du cul du monde, et il reste populaire, et il continue jour après jour à nous servir des pensées profondes et nuancées. Certes tous les intellectuels ne font pas la courbette devant lui mais ça va, il est vertigineusement libre de s’exprimer, en poste malgré plus de vingt accusations de harcèlement sexuel et un comportement digne d’un gangster largement documenté, y compris par lui-même. Seul l’anti-antisémitisme ne peut être critiqué, chose qui semble accepté sauf par quelques tordus aussitôt bannis et réduits à des statuts de pourriture par des fatwas unanimistes. Le rapport entre les intellectuels et l’antisémitisme est complexe et impossible à analyser car toute analyse peut tomber sous le coup de la loi, et le plus prudent, le plus pragmatique dans ces circonstances, est d’accepter que le sujet soit un sujet à part et de ne pas s’en approcher. Il n’y aucun problème à critiquer, comme beaucoup d’intellectuels le font, l’antiracisme, ou la critique de l’islamophobie, mais il n’est pas recommandé de s’approcher trop de l’antisémitisme. Il semble aussi plus prudent d’accepter que la shoah détienne le monopole du crime contre l’humanité – parler de crime contre l’humanité à propos d’autre chose est perçu comme une atteinte à l’unicité de la shoah et c’est un terrain extrêmement glissant dont par exemple Macron candidat avait fait les frais. Pour le reste, l’on peut absolument tout dire, émettre toutes les vérités et contre-vérités le plus impunément du monde, personne ne vérifiant de toute façon la véracité de ce que l’on dit, et même dans l’hypothèse d’une telle vérification peu probable, celle-ci a zéro chance de connaître le moindre retentissement médiatique, les foules étant plus sensibles aux mensonges tonitruants satisfaisant leur haine de l’autre dans ses multiples formes, qu’aux analyses factuelles déconstruisant le mensonge et nécessitant un minimum de réflexion pour transcender les émotions primaires qui sont notre drogue quotidienne. Des business entiers ont été bâtis autour de ces émotions primaires qui font que nous sommes devenus virtuoses dans leur registre alors que peu de propositions de valeur sont formulées autour de la réflexion dont progressivement nous nous déshabituons.

La troisième famille d’arguments de Bret Easton Ellis est une critique de la victimisation et des politiques identitaires. Des groupes se définissent comme victimes pour refuser toute critique dont leur identité serait la cible. Le point de fond de l’auteur est que nous sommes dans une société d’enfants couvés qui ne sont jamais passés au stade adulte et qui refusent d’accepter le monde tel qu’il est, violent, injuste et mauvais. On peut aisément formuler l’exact opposé et arguer que c’est en tant qu’adultes que ces groupes organisés défendent leurs intérêts au lieu de se laisser faire comme des enfants.

Il est étonnant qu’en dépit d’une telle représentation médiatique (par exemple Zemmour), intellectuelle (Roth, Finkielkraut) et politique (Bret Easton Ellis dans ses propos) du politiquement incorrect le plus déchaîné, qu’à une époque où le racisme ou à tout le moins l’anti-antiracisme est largement accepté sinon célébré comme une valeur identitaire d’un occident millénaire menacé par des hordes de barbares migrants venus détruire sa « culture », il y ait encore des gens pour se plaindre du politiquement correct.

Je vais donc logiquement faire un éloge du politiquement correct. Pour trois grandes raisons fondamentales.

La première tient du vocabulaire. Je trouve que le mot de « correct » est beau. Il véhicule des valeurs d’une qualité rare : le mesure, l’honnêteté, la véracité, la précision. Je me rappelle le plaisir éprouvé quand la réponse était « correcte » en mathématiques, la satisfaction humaine qui découle de relations avec des gens « corrects », l’exercice même de correction, d’un devoir, de l’orthographe, d’une affirmation. J’aime de ce mot l’absence d’emphase. Je préfère entendre « il a été correct », plutôt que « il a été admirable », car dans le rapport à l’autre, la correction n’introduit aucune supériorité, elle est égalitaire. C’est le juste ce qu’il faut, l’absence d’exagération. L’association de cette notion de correction à celle de politique est extrêmement puissante. Le politique régit la vie dans une cité et compte-tenu de la complexité (identitaire, intellectuelle, caractérielle) de la cité, être politiquement correct exige un effort considérable. Il est très facile d’être politiquement incorrect, « les Roms sont des voleurs », n’importe quelle personne stupide peut faire ce constat en les observant voler les touristes sous la Tour Eiffel. Il est beaucoup plus complexe de comprendre le contexte de leurs agissements, de l’inscrire dans une histoire, de la nuancer par l’individuation, de décortiquer les modes de fonctionnement aboutissant à ces vols. Être politiquement correct exige un travail de l’intellect.

La deuxième raison tient de la morale. Il y a dans la correction politique de l’altruisme. J’ai toujours été minoritaire dans les différents pays où j’ai vécu. Je pense qu’il serait juste de dire que je n’appartiens à aucune culture et à toutes à la fois. Je suis en ce sens « cosmopolite » ou « apatride », autant de gros mots dans la bouche des fachos. J’ai souvent été la cible de remarques politiquement incorrectes et je n’ai jamais aimé cela. Je n’ai jamais réussi à me dire ce n’est pas grave, c’est la liberté d’expression de l’autre. Tout simplement parce que ces remarques me refusaient toute consistance ontologique ou, pour le dire plus simplement, elles faisaient que je n’existais pas en tant qu’individu, j’étais réductible à une seule chose, une supposée appartenance identitaire qui définirait univoquement qui j’étais. Pour utiliser des termes à la mode, j’étais essentialisé, mon unicité existentielle était réduite à néant. Je n’étais rien. Ce n’est pas tant le fait d’être rien qui me faisait souffrir en réalité, mais le constat qu’une personne en face de moi, un semblable, pouvait en arriver à me réduire à rien et à exprimer cela de manière agressive, jouissive. C’était le constat à moitié naïf, à moitié épouvanté, de l’absence totale d’empathie de l’autre et de la jouissance qu’il pouvait éprouver du haut de son statut de majoritaire à me néantiser. J’assistais quasiment à un meurtre intellectuel. Je prends un exemple de la vie courante qui ne me concerne pas directement. On entend tous les jours soit sur le mode de l’affirmation soit sur le mode de l’interrogation « l’islam est-il compatible avec la république ? ». Je m’imagine musulman intégré en France, vivant tranquillement en famille, payant mes impôts, en gros faisant partie de l’immense majorité des musulmans, comment reçois-je cette remarque ? Comme l’affirmation de mon inexistence. Je n’existe qu’en tant que problème, qu’en tant que grain de sable dans la compatibilité avec un concept, celui de « république ». Je ne peux même pas me défendre avec les mêmes armes globalisantes. Si je dis que les Français sont des racistes, on criera à juste titre au scandale et je toucherais ceux-là mêmes qui détiennent le monopole de la liberté d’expression, les blancs majoritaires. Être politiquement correct c’est s’exercer à être à la place de l’autre. Et c’est difficile. 

La troisième enfin tient de l’intelligence. Être politiquement correct suppose de réfléchir. De nuancer, de vérifier les chiffres, de dépasser son émotion pour exercer sa réflexion. C’est un travail. Il est évident que les migrants posent un certain nombre de problèmes en Europe. Le politiquement incorrect nous permet de dire « les migrants sont un problème ». Le politiquement correct, en s’imposant la contrainte de l’interdit, oui de l’interdit, de cette affirmation, nous pousse à la déconstruire, à analyser la nature des problèmes que les migrants posent, et ce faisant à envisager des solutions, à identifier des opportunités. Hannah Arendt a analysé le statut de apatrides de la première guerre mondiale et la manière dont il avait contribué à l’apparition de régimes totalitaires. Ses descriptions résonnent avec la situation actuelle des migrants. Le politiquement correct, en interdisant les affirmations à l’emporte-pièce, nous ouvre à de tels parallèles historiques et aux leçons que l’on peut en tirer, nous pousse à aller au fond des choses. Le politiquent incorrect, par nature globalisant, définitif, va voir dans ces nuances, dans ces antithèses de la thèse, une menace de son incorrection assumée, corollaire supposée de la liberté d’expression, et va tout faire pour se fermer à ces nuances, se retrancher dans l’univocité, car seule elle peut être valorisée comme « incorrecte ». Les tenants du politiquement incorrect déguisent leur posture simpliste – l’autre comme un mal et désigné comme tel sans nuances – sous la valeur du courage. C’est une question d’appréciation : est-il courageux de suivre ses penchants premiers et refuser la nuance sous le prétexte d’une fidélité à des « convictions » ? Ou est-ce simplement de l’obstination ? Voire de la bêtise ?

Certes, le politiquement correct connaît des dérives. Ici ou là, on empêche tel ou tel de prononcer un discours dans une université, on s’émeut de tel ou tel tweet ou petite phrase assassine. C’est principalement ce qu’on lui reproche, quelques anecdotes d’empêchement de la liberté d’expression dont les cibles sont en général des personnes qui par ailleurs se répandent dans les média et utilisent ces empêchements mêmes pour augmenter leur temps de parole et en faire des tonnes sur leur victimisation. Ces derniers ne sont pas muselés, soyons clairs, ils n’ont tout simplement pas accès à l’exhaustivité des tribunes, comme il est normal. De la même manière qu’il est peu probable de voir dans les colonne de Valeurs actuelles, un magazine facho en France, une analyses des vertus de l’immigration ou de la théorie du genre, il faut peut-être accepter que d’autres forums soient rétifs à des discours pourfendant idéologiquement l’une ou l’autre. Ces dérives sont critiquables mais à supposer qu’elles soient inévitables, je m’en satisfais car les vertus du politiquement correct sont incommensurablement plus importantes. Elles sont vitales.

Sous le signe de la tristesse

L’année commence fort.

Pour le lecteur qui tombe sur ces lignes en 2050 : en mai 2019, un président américain du nom de Trump, âge mental cinq ans, dont j’espère il n’aura pas entendu parler, menait des guerres commerciales et diplomatiques tous azimuts en passant sa journée à tapoter sur Tweeter, un « réseau social » sur lequel des attardés postaient des messages que l’humanité entière pouvaient consulter ; l’Europe sombrait dans une profonde crise existentielle, les Britanniques ayant décidé de la quitter (cela s’appelait le Brexit), et les autres pays crachant dessus y compris ceux qui en avaient profité pour sortir de la misère dans laquelle l’URSS les avaient laissés, comme quoi la gratitude n’est pas une vertu largement partagée ; la France connaissait une interminable crise économique slash institutionnelle slash identitaire slash démocratique et la populace grondait des profondeurs du pays, assoiffée de sang impur et impatients de revivre un remake de 1789 (la crise durait depuis 1789 en fait) ; la Chine sombrait dans une dictature assumée et déployait des nouvelles routes de la soie pour ravir la place de leader du monde aux Etats-Unis (si tu vis sous le joug chinois ami lecteur de 2050, c’était déjà bien engagé en 2019 sous le président Xi) ; la guerre au Moyen-Orient restait inguérissable et chantre de la démocratie dans la région Israël s’alliait avec l’Arabie Saoudite ; en plus des méchants habituels, l’Iran, la Corée du Nord, la Russie.

Dans cet environnement gloom and doom, deux choses fonctionnaient à merveille en ce début d’année : le stock market (malgré la guerre commerciale, aka nouvelle guerre froide technologique, le S&P était up de 14%) et le cinéma. Je vais m’attacher à parler de cinéma.

Quel putain de début d’année les amis après un 2018 so and so ! Sous le signe satisfaisant, réconfortant, d’une insondable tristesse.

Ça a commencé à New York, j’avais un dimanche après-midi de libre et je suis allé dans une salle d’art et d’essai de Manhattan, Quad Cinema, dans la treizième rue. J’ai vu Les éternels de Jia Zhang-Ke. J’en suis sorti terrassé par la mélancolie, de ses personnages cassés, dont la jeunesse fougueuse et délinquante s’est transformée au fil des ans en tristesse ridée, hantée par la perte, du père, de l’amant, des jambes, de l’amour, de l’argent, de la passion, dans une mise en images sublime, des plans tableaux plongés dans la buée et les vapeurs, et un décor incolore d’un pays en chantier. Les acteurs Zhao Tao et Fan Liao sont magnifiques, et le film tragique. J’ai marché dans les rues de Manhattan plongé dans la mélancolie du dimanche soir, vaguement relié à une foule éparse, fantomatique, dans laquelle perçaient accidentellement quelques cris d’énergie résiduelle et des souvenirs personnels plus enjoués qui ne faisaient par effet de contraste qu’accentuer ma taciturnité. Je me suis complu dans cette tristesse de bord des larmes.

C’est à Paris que j’ai ensuite vu les autres films. Synonymes d’abord, une autre claque. L’entrée en matière tempétueuse, la rencontre brutale avec le corps de ce mec zarbi sorti de nulle part (atterri là comme un OVNI en provenance d’Israël) dans les rues de Paris, ce corps immense, musculeux, complètement nu, transi de froid, courant comme un malade mental dans un grand appartement haussmannien désert. Et puis la rencontre fortuite avec un couple rescapé d’un film de la nouvelle vague, maniéré et fin et sophistiqué, formé par l’actrice du splendide film de Garrel L’amant d’un jour, Louise Chevillotte, et l’acteur des plus inégaux mais par moments beaux Trois souvenirs de ma jeunesse, couple sidéré par ce corps surgi du néant, comme une sorte de premier homme, énergie pure, parlant un français abscons de dictionnaire accidentellement poétique, dansant comme un fou nietzschéen sous le plafond d’une boîte de nuit rouge (scène ahurissante). Le cinéaste Nadav Lapid dépeint avec une violence réjouissante la maladie de la société israélienne hyper-militarisée, où l’armée semble avoir tout conquis, les corps et les esprits. Mais la vraie force du film au-delà de sa charge critique est sa tristesse. Le dernier plan m’a bouleversé, de ce mec qui frappe à la porte du couple chichi, cognant, sans aucune réponse, contre la cruauté froide, et muette. Sans pitié. Car qui de ce corps entraîné aux armes automatiques, baraqué, flippant, ou du couple délicat, est le plus dangereux et le plus cruel ? Evidemment le couple, lointains enfants de Cocteau, vivant dans un immense appartement payé par papa, terribles et impitoyables.

Leto de Kirill Serebrennikov que j’ai enfin vu ne m’a pas aidé à sortir de cet état de tristesse dans lequel 2019 flottait. Je n’ai pas tout compris, il m’arrivait de m’endormir par moments – et j’aime cet état délicieux d’entre-deux, d’entre le sommeil et la veille, dans lequel certains films vous plongent entremêlant leurs images à vos rêves dans une alternance imbriquée entre réalité, cinéma et songes – mais l’actrice Irina Starshenbaum était d’une telle beauté, les plans d’une telle splendeur, surtout ceux à la plage, la musique d’une telle force, que je me suis laissé emporter, l’esprit paresseux mais l’âme conquise, par le flot des images et leur élégie.

J’ai longtemps hésité à voir la troisième partie de La Flor, film fleuve argentin de Mariano Llinás (13 heures 34 et six épisodes), qui a créé l’événement dans le petit monde de la cinéphilie parisienne que seules des extensions temporelles comme celles-ci peuvent extraire d’une léthargie désabusée, car je n’avais pas vu les deux premières. Et c’est l’une des meilleures décisions que j’ai prises dans ma vie tant les trois heures vingt-quatre que j’ai passées au cinéma de Saint-Germain des prés étaient enchanteresses, trois sous-films plus un générique de fin de quarante minutes que j’ai vu en entier – j’étais scotché là, que faire ? – d’inspirations diverses, Borges, Renoir (un remake d’Une partie de campagne) et un film expérimental rappelant le cinéma de Pierre Clémenti et finissant sur du Borges. La vie vous réserve comme ça des moments d’exception, il faut savoir les saisir et s’y investir et c’est parce qu’on y investit son temps, son effort, que l’on en éprouve une satisfaction décuplée.

Après Victoria qui m’avait réjoui, j’avais des attentes élevées au sujet de Sybil, le nouveau film du duo Triet-Effira, hélas en partie déçues à cause d’un scénario raté abordant trop de sujets (la mère décédée, la sœur ratée, l’ancien amant, l’alcool, etc.) en ne faisant que les effleurer, trop de personnages (le compagnon, l’ex-amant, la sœur, le psy, les gamins, etc.) en ne faisant que les esquisser et, travers très français, ne leur donnant d’épaisseur que quelques lignes de caractérisation univoque. Mais au sein de ce film raté se trouve un court ou moyen métrage réjouissant qui se passe sur l’île ô combien cinématographique (Rossellini) de Stromboli qui le débarrasse de ses développements secondaires faits de traumas convenus et de sa galerie de personnages sans intérêt, pour se concentrer dans un décor superbement filmé, alternance d’ombres noires et de mers profondes, de plans aériens et de vents violents, sur la relation entre Sybil, jouée par Effira, et Margot, jouée par Adèle E., toutes deux excellentes. C’est sur cette relation et uniquement sur elle qu’il fallait se concentrer, pour faire un grand film et pas un film français moyen. Il faut toujours se demander ce qu’aurait fait disons Bergman, et revoir Persona (ou Godard avec Le Mépris, ou Rossellini), évidemment qu’il n’allait pas perdre son temps avec la fille de Dix pourcent qui refait toujours le même numéro, mais creuser, approfondir la relation entre les deux femmes. Il faut chercher à déplaire (l’approfondissement) et non la facilité (« elle est marrante cette fille, ça va plaire »). Un des très beaux moments du moyen métrage à Stromboli est celui où Sybil imite Margot. Il fallait continuer dans cette veine et ne pas la renvoyer tout de suite en France à la faveur d’un gag vaudevillesque qui rappelle le film à l’ordre, c’est-à-dire ses origines parisiennes de comédie intello pas drôle dans des décors AMPM, alors qu’en se dépaysant il détenait la clé de quelque chose de potentiellement inquiétant. Je développe car c’est important, j’aimerais que les scénaristes lisent ces lignes pour se restreindre ; nous avons tous tellement de choses à raconter, de références à caser, écrire c’est faire le tri, c’est faire des choix douloureux, c’est laisser tomber des histoires et des personnages, les rayer, les effacer, les tuer, pour aller plus loin, plus profond avec ceux qui survivent à ce massacre de l’écriture, sans avoir peur du vide, sans avoir peur du « rien ne se passe », il se passe toujours plus qu’il ne le faut. Cette cinéaste a un talent manifeste qui est à son somment dans la scène du bateau. Il fallait étirer la scène putain, la calquer sur le temps réel, se farcir tous les Kéchiche pour acquérir cette maîtrise du temps long, au lieu de se presser pour poursuivre des historiettes à la con et d’aligner des poncifs de téloche, le pire étant une scène de sexe sur fond de feu de cheminée. Non ! On ne fait pas de scène de sexe sur fond de cheminée, c’est interdit. Ça tue tout trouble. Déjà que la scène est hyper hétéro, que le mec (acteur très antipathique, je suis désolé, c’est perso et injuste) n’a pas dit trois lignes de dialogue de tout le film, n’a aucune consistance existentielle, aucun attrait (comment peut-on aimer un type comme ça ?), tu ne peux pas, en plus, foutre un feu de cheminée. C’est paradoxalement la scène de faux sexe sur le bateau qui est la plus troublante, même si elle reste timorée. Il faut le refaire ce film. Effira doit aller tout de suite sur l’île et y rester. Les flash-backs ok, mais sans explication, tu ne donnes pas d’explications. Une fois sur l’île, il faut tout dilater jusqu’au malaise. Plonger l’actrice dans la tristesse la plus profonde, la dépression, sans expliquer.

L’état de tristesse en filigrane continue avec le dernier film d’Almodovar, son meilleur depuis des années, Douleur et Gloire, dont j’adore le titre pompeux, sirkien, mélodramatique en diable. Une auto-fiction sur la perte d’inspiration, les maladies du corps et de l’âme, la drogue, la réclusion dans un appartement musée d’une tristesse absolue malgré les couleurs criardes et écarlates, traversée de souvenirs d’enfances filmées comme des morceaux de rêve lumineux d’un irréalisme poétique. Très rares sont les cinéastes qui ont duré aussi longtemps sans radoter, surtout avec un style aussi reconnaissable, une telle fidélité aux intrigues enchâssées, bigger than life, qui donnent l’impression que la fiction a fait abdiquer le réel, l’a contaminé, soumis à ses règles. Je me rappelle distinctement cette soirée de l’automne 1995, j’étais allée avec une amie voir La fleur de mon secret, dans un Gaumont de l’avenue des Gobelins, je me rappelle l’attente devant la salle et la grande affiche avec ce cœur de roses et la femme qui tapait à la machine en contre-jour. J’en étais sorti bouleversé parce le programme du metteur en scène était de nous bouleverser, il ne s’en cachait pas sous une délicatesse ou une subtilité malignes, et ça marchait avec moi, la réalité à la sortie de la salle était tout à coup étincelante, mais pas avec cette amie qui y resta insensible et la seule remarque qu’elle fit alors était qu’elle s’attendait à mieux de la scène de flamenco vu que c’était un film espagnol. Vingt-cinq ans plus tard, j’éprouvais la même émotion en sortant du Pathé Beaugrenelle dans les rues de la ville luisant d’une pluie dont nous n’avions pas été témoins.

C’est quoi ce début d’année de folie ? Et la suite semble prometteuse, avec un nouveau Kéchiche, un Bellochio, un Refn, le Bong Joon-ho, un autre Effira mis en scène par Verhoeven – l’actrice des années 2015-2020, ami lecteur de 2050, elle aura hélas peut-être sombré dans l’oubli dans trente ans, ou qui sait sera-t-elle à soixante-dix ans l’Isabelle Huppert mid-century.

Rousseau, le contrat social et la France de 2019

L’écoute d’une série d’émissions marquantes au sujet du contrat social de Rousseau (Les chemins de la philosophie sur France Culture), m’a amené à réfléchir à ce que nous vivons aujourd’hui en France (ou du reste aux Etats-Unis et ailleurs), un pays profondément divisé, voire en voie de tribalisation.

Si le contrat social de Rousseau publié vingt-sept ans avant la révolution française n’a pas la signification que les politiques lui assignent de nos jours – une sorte de programme entre eux et le peuple, il ne s’agit pas du tout de cela – et s’il peut s’apparenter à une certaine utopie, non dénuée d’ambiguïtés et de contradictions, il n’en demeure pas moins qu’il offre une grille de lecture analytique extrêmement puissante de tout système politique. J’avais par ailleurs écouté une série sur Les Rêveries du promeneur solitaire, en avais lu des passages très beaux, si bien que Rousseau m’apparaît comme un philosophe exceptionnel à la fois de la singularité et du politique, de l’individuel et du collectif, le philosophe en somme de notre modernité.

Le contrat social est le phénomène tortueux, complexe, contradictoire, « par lequel un peuple est un peuple. » Comment passer de la multitude au peuple ? Telle est la question.

Chez Hobbes la multitude confère le droit de gouverner à un tiers au-dessus d’elle, externe à elle, un souverain. Le souverain est hors société et peut prendre la forme d’un roi, d’un dictateur, d’un despote. Chez Rousseau, chacun contracte avec le tout, la volonté générale est le souverain, le pouvoir n’est pas transféré. Pour comprendre, prenons un modèle réduit. Soit dix personnes qui ont chacune leurs intérêts propres et jouissent d’une totale autonomie. Disons qu’une raison exogène les oblige à s’associer, par exemple elles habitent un même immeuble et doivent le maintenir. Elles décident alors de s’associer tout en restant aussi libres qu’avant, voire pour rester aussi libres qu’avant. Leur association va dégager l’intérêt commun, le maintien de l’immeuble en bon état, et ce sera une volonté de chacune des dix personnes. D’une agrégation d’individus, ils deviennent une association d’individus. Aucun ne se fait représenter, ils ne délèguent pas le pouvoir à un tiers. Ils peuvent déléguer l’exécution à un gouvernement (un syndic dans notre exemple), pour des raisons d’efficacité, mais le gouvernement ne détient pas la souveraineté. Certes, magnifié au niveau de millions de personnes, cette construction pose un grand nombre de défis mais elle offre une sorte d’idéal à poursuivre à l’aune duquel nous pouvons évaluer nos sociétés.

Remontons aux origines. L’homme vient de l’état de nature dans lequel il est un « tout parfait et solitaire », jouissant d’une autonomie parfaite et stupide. C’est un « animal stupide et borné ». Il arrive un moment où cet état n’est pas suffisant pour assurer sa survie, il doit alors s’associer. Pour ce faire, il se transforme en un individu faisant partie d’un tout. Chez Rousseau, il ne faut pas tuer la nature (comme chez Hobbes) mais trouver les conditions de perpétuer l’état de nature, et la liberté qui lui est consubstantielle, hors de l’état de nature, dans le passage à l’état civil. Ce sera au moyen du contrat social.

Le contrat social définit les conditions selon lesquelles, le moment inaugural auquel le peuple se constitue comme peuple. Ce moment est théorique, car il y a déjà un « peuple » ou disons une multitude, mais le concept est en lui-même puissant. En 2019, si l’on s’en tient à la construction intellectuelle de Rousseau, il n’y a pas un peuple de France. Le moment du contrat social n’est pas arrivé, nous en sommes même loin. Il n’y en 2019 en France qu’une juxtaposition d’intérêts particuliers (les fonctionnaires, les gilets jaunes, les cheminots, les chauffeurs de taxi, le corps médical, les notaires, etc.), au mieux unis contre des ennemis internes (les riches, les immigrés, les financiers, Uber). Un peuple devient peuple quand il atteint un niveau de maturité lui permettant d’instituer un état fondé sur la volonté générale, laquelle n’est pas celle d’une majorité mais d’absolument chacun des individus citoyens, le gilet jaune, le chauffeur de taxi, le fonctionnaire, etc., qui auront toujours des intérêts particuliers mais aussi un intérêt commun – par exemple le « bien » du pays, à définir, suivant une certaine vision – volonté de chacun. Le peuple devient alors un corps, avec des parties indépendantes formant un tout articulé, pourvu de mouvement et poursuivant un même but : la volonté générale. Chaque individu se fond dans ce collectif dont il n’est plus qu’une partie interdépendante avec les autres, et jouissant d’une liberté égale à celle de l’état de nature. Le peuple élabore les lois car il appartient à ceux qui s’associent de définir les conditions de l’association.

Ce passage de l’état de nature à l’état civil est possible car l’homme est perfectible, il a la faculté historique d’évoluer. C’est un animal qui peut être éduqué. Il faut déployer dans l’état civil la même liberté que dans l’état de nature mais transformé en liberté politique. La finalité de l’état est l’éducation, l’éducation à être libre et faire prévaloir la raison sur les intérêts immédiats.

Les gilets jaunes offrent un exemple de l’état de nature, d’animaux stupides et bornés, non éclairés, ne pouvant faire partie d’un tout car mus par leurs seuls intérêts particuliers. Le passage à l’état civil permet d’écouter sa raison avant d’écouter ses penchants. A défaut de raison, les gilets jaunes font appel à la violence pure pour se faire entendre, faire prévaloir leur intérêt au détriment d’un intérêt commun évident, la sécurité, le respect du bien public. Quand le peuple est constitué en peuple, la liberté civile est limitée par la volonté générale mais celle-ci est aussi celle de chacun puisque c’est la volonté de tous. Dans une socialisation heureuse, la liberté d’indépendance de l’état de nature se transforme en liberté d’interdépendance. Cette socialisation heureuse est utopique mais c’est ce vers quoi nous devons tendre, ou ce au regard de quoi nous pouvons mesurer notre maturité de peuple.

Une des conditions de la constitution d’un peuple est la liberté et donc, selon Rousseau, l’égalité. Il n’y a de liberté qu’en présence d’égalité. Il donne de l’égalité la meilleure définition qui soit, celle de la modération des écarts, des richesses d’une part, de l’avarice et l’envie de l’autre, exactement comme dans le modèle suédois, le plus proche en Europe d’un modèle rousseauiste.

L’analyse de Rousseau se décline selon trois dimensions : le peuple politique, c’est-à-dire l’association des citoyens selon la volonté générale ; le peuple comme ethnie, uni par des mœurs et une culture ; et le peuple au sens social, les riches et la masse des pauvres. Les mœurs sont essentielles et avec elles, on y revient toujours, l’éducation. Prenons la France de 2019. Il n’y a pas de peuple politique en l’absence d’un intérêt commun, impossible à définir. Les rares moments où cet intérêt fait une timide apparition sont les matchs de football et encore, il y a toujours quelqu’un pour ne pas se reconnaître dans la composition de l’équipe nationale. Les mœurs et les cultures sont fragmentées, non seulement à cause de l’immigration mais surtout aux écarts d’éducation, le Parisien surdiplômé n’ayant rien en commun avec un ouvrier ou un agriculteur de province, et l’héritage culturel étant très peu connu des Français (demandez autour de vous que l’on vous cite trois titres de la Comédie Humaine, de Corneille ou de Racine, vous vous en rendrez vite compte). Au sens social enfin, les inégalités ont beau être les moins marquées du monde développé, le peuple ne cesse de battre le pavé pour les dénoncer.

Nous savons tous que le problème en France, ce ne sont ni l’impôt, ni les écarts de richesse, ni Macron, ni les riches, ni les immigrés, mais l’éducation. Tous les politiques en viennent à cette conclusion mais il est extrêmement difficile d’agir en conséquence car l’éducation requiert un temps long, peu compatible avec des « annonces » court-terme et des échéances électorales. Comme seule réponse, on se résout alors à baisser ou augmenter des impôts, seuls leviers mécaniques dont on dispose et qui donnent l’illusion d’une action.

Pour montrer l’importance de l’éducation, je prendrais un exemple développé par l’un des invités des Chemins de la philosophie, et enrichi par une expérience personnelle. Le code de la route est une loi parfaite, excellente illustration d’un contrat social. Le code est parfaitement égalitaire, s’appliquant aussi bien au propriétaire d’une Porsche que d’une ancienne Renault (les deux perdent non seulement de l’argent en ne le respectant pas mais des points totalement égalitaires). Il laisse à chacun une liberté totale (d’aller où il veut, quand il veut…) dès lors qu’il respecte la loi, laquelle loi est une expression de l’intérêt commun, la sécurité de tous, la réduction du nombre de morts de la route, le plaisir de conduire. Comment se fait-il que personne ne respecte le code de la route ?

C’est une question d’éducation.

Prenons mon expérience. Il m’arrive de courir dans les rues de Paris. Voici ce que dit la loi : Tout conducteur est tenu de céder le passage, au besoin en s’arrêtant, au piéton s’engageant régulièrement dans la traversée d’une chaussée ou manifestant clairement l’intention de le faire ou circulant dans une aire piétonne ou une zone de rencontre. La sanction pour non-respect est de 6 points de permis. Quand je cours à Paris, dès qu’une voiture s’aperçoit que je suis sur le point de traverser la rue, non seulement elle ne s’arrête pas, mais elle accélère et souvent klaxonne quand je ne m’arrête pas et me lance un regard de haine. A Lund, une petite ville au sud de la Suède, je traverse sans même regarder à droite et à gauche, les voitures s’arrêtent dès qu’elles m’aperçoivent, même de loin. L’automobiliste et moi avons un intérêt commun : je ne veux pas mourir, il ne veut pas me tuer et passer le reste de sa vie en prison. Et pourtant, il accélère. L’automobiliste est mû par ses seuls penchants, par son seul intérêt particulier d’animal stupide et borné, à savoir gagner deux minutes sur son trajet. L’éducation peut faire courber ces penchants et inciter l’automobiliste à réfléchir à l’intérêt commun, le sien, le mien. L’exemple suédois montre que c’est possible.

Or je regarde l’école de mes filles, une école privée dans un des meilleurs quartiers de Paris, je ne parle pas des fameuses « banlieues difficiles », et l’éducation profondément individualiste y forme des fanatiques de l’intérêt particulier, avec des notes individuelles, une concurrence forcenée, une culture de tous les coups sont permis, et l’absence d’éducation civique (dénigrée, souvent remplacée par des cours d’histoire qui dispensent le savoir, ou upgradée en cours idéologiques sur les symboles de la France). Quand pendant quinze ans vous faites partie d’une juxtaposition arbitraire d’élèves, nourris aux notes, aux dossiers, au culte de la réussite individuelle, de l’égoïsme, il est très difficile de développer un sens de l’intérêt commun. L’atmosphère à la maison n’aide pas car les parents sont le produit de la même éducation.

Rousseau ne croit pas à la représentation qui est au cœur de nos démocraties. Elle n’est pour lui qu’une incarnation des intérêts particuliers, par laquelle des catégories spécifiques se donnent des représentants pour défendre leurs intérêts. Syndicats, partis politiques, associations, mouvements, lobbys ne sont que les symptômes d’une fragmentation du peuple, de sa tribalisation, en un mot de son absence. En mai 2019 en France, 34 listes se présentaient aux élections européennes. Si c’était possible, 60 millions de listes se seraient présentées. Pour revenir à mon modèle réduit d’un immeuble de dix personnes, trois seraient pour la construction d’une annexe de l’immeuble, deux pour sa vente, cinq pour sa transformation en centre commercial. Si l’immeuble est finalement transformé en centre commercial, cela n’aura été que la volonté particulière d’une majorité, les dix personnes n’auront jamais été associées, l’immeuble n’aurait pas survécu. Rousseau reçut des critiques sur le risque totalitaire de son contrat social, son système apparaissant comme unanimiste, reposant sur la volonté d’absolument chacun de ses membres. Ce que ces critiques ne comprennent pas, c’est que le contrat social est une construction que j’appellerais asymptotique, qui teste les limites. A l’asymptote, dans l’idéal, la vie en société serait régie par la volonté générale dont l’exécution serait confiée à un législateur qui serait à son service (et non au service d’une vision qui serait la sienne). Cette vie en société serait parfaite, puisque ma volonté serait prise en compte dans chacune des actions du législateur. Certes, elle est utopique, mais en traçant cette asymptote, Rousseau permet de révéler, par contraste, les failles des systèmes réels dans lesquels nous vivons, d’en dresser le diagnostic tel que je le fais ici de la société française.

Cette hyper-fragmentation des intérêts m’avait intuitivement choqué lors d’une rencontre politique sans que je ne réussisse au moment même à la conceptualiser. C’était pendant la campagne présidentielle de 2017 et j’étais invité à plusieurs rencontres avec des candidats. J’étais allé à celle de François Fillon qui présentait son programme à un parterre parisien de décideurs. Après la description générale de son programme, Fillon s’était prêté aux questions et réponses et je me rendis compte que toutes les questions relevaient d’intérêts corporatistes. Nous avons eu droit à la question des médecins, des agents immobiliers, des représentants des BTP, des télécoms, des automobilistes, des actionnaires, etc. Les questions étaient extrêmement techniques, légalistes – je ne les comprenais souvent même pas – et Fillon y répondait avec aisance, on voyait qu’il avait étudié chacun de ces dossiers. Très vite, je réalisai qu’il était impossible de concilier tous ces intérêts qui s’entrechoquaient et que le travail du politique, loin d’être l’application d’une quelconque volonté générale qui révélait son absence criante, était d’établir une sorte d’équilibre instable entre eux, plus ou moins tenable, en excluant délibérément certains des intérêts (dans le cas de Fillion ceux des fonctionnaires), conformément à une certaine ligne politique.

Comment réparer la France ? Cette question revient en 2019 dans la bouche de nombreux observateurs. On reconnaît que le pays est en panne mais nul n’arrive à identifier la cause de celle-ci parce qu’on se focalise sur des éléments exogènes, à la recherche d’un coupable (l’Europe, l’Allemagne, l’immigré, la finance, les politiques des trente dernières années, au choix), pour se rendre compte que ce coupable est difficile ou impossible à défaire (l’Europe est déjà trop imbriquée, l’immigré est là et il est français, la finance est loin de disparaître, les politiques ne peuvent pas être tous aussi incompétents et corrompus qu’on ne le dit, la généralisation tue l’argument et rend impuissant). Avec le politiquement correct dont on comprend le malaise qu’il crée, identifier des ennemis du peuple, longtemps le ciment de celui-ci, devient de plus en plus difficile même si l’Europe, le riche et l’immigré continuent de jouer leur rôle bon an mal an. Or la vraie cause à la racine du mal est l’inexistence d’un peuple de France avec un intérêt commun. Le non avènement en somme d’un contrat social.

La vie elle a passé, on a comme pas vécu

Notes sur la série sur Tchékhov sur France Culture, Chemins de la Philosophie

Entre Platonov, pièce écrite à dix-huit ans, et La Cerisaie, écrite juste avant sa mort à quarante-quatre ans, Tchékhov, avec son metteur en scène Stanislavski, a eu le temps de fonder le théâtre moderne. Entre les deux œuvres, les thèmes sont les mêmes mais tout a changé. Le magma foisonnant de Platonov, qui dure huit heures avec cinq conclusions possibles, s’est transformé en l’épure de La Cerisaie dont le quatrième acte dure exactement vingt-cinq minutes, le temps de dire les répliques. Nous sommes en 1904, dans une pièce de fantômes à la fin de laquelle tout le monde s’en va gaiement vers son destin tragique.

Lioubov Ranevskaïa rentre dans le domaine familial qui va être mis à la vente. Celle est impensable, mais elle aura bien lieu. L’acquéreur sera Lopakhine, le moujik, misérable parmi les misérables, qui s’est enrichi par son travail, dans une transition en cours des classes et un triomphe du capitalisme. La Cerisaie sera transformée en lotissements. C’est la fin d’un monde. La famille s’en va et oublie Firs, le domestique, qui reste seul, propre à rien, comme nous tous. On entend une deuxième fois le bruit de vide du butor étoilé, celui d’une mort qui arrive.

Les personnages de Tchékhov sont pétris de contradictions et d’ambiguïtés. Sans continuité psychologique, sans centre, sans intrigue, ils sont faits de bribes. Ils vivent en province, en périphérie, s’ennuient, se perdent dans des considérations générales. Ils ne comprennent pas grand-chose à leur vie. Interrogent sans fin un sens, avec pour seule réponse le silence du monde.

De cette confusion naissent des modes d’existence disparates. L’ennui, l’angoisse, la mélancolie ; le divertissement par le travail et la suractivité comme thérapie contre la sécheresse de l’âme ; les discours, le bavardage ; ou les pitreries. Les personnages oscillent entre ces états, à l’image d’Ivanov qui passe de la suractivité brillante à l’impuissance devant ses terres orphelines, rongé par le remords et la culpabilité envers sa femme Sara pour laquelle il n’éprouve plus aucun amour.

On parle énormément chez Tchékhov. On pérore, philosophe, rêvasse. On aligne les lieux communs pour remplir le vide de l’existence. Des lieux communs sentimentaux, nostalgiques. Sans hiérarchie. On discourt des choses les plus insignifiantes et puis soudain, au milieu d’elles, jaillit l’idée de la mort. On parle de petits événements et puis soudain surgit le vide de sens. Les pires d’entre nous transforment les discours en idéologies, tel Trofimov dans La Cerisaie qui plaque un schéma préétabli sur des situations insaisissables. De grandes idées non connectées au réel. Personnage inutile, il ne fait que philosopher, ne propose rien d’autre que de jeter la clé dans la rivière du domaine. C’est le futur bolchevik, en tous points le futur François Ruffin, porteur de grands messages, appelant à se battre pour le peuple, armé de poncifs, mais qui ne fait jamais rien de concret. L’inutile. Lvov est une autre version de ce personnage, un type insupportable, jeune médecin doctrinaire et moralisateur qui jette l’opprobre sur Ivanov. Tchékhov combat les discours emportés par l’ironie. Dans la vie, il construisait des écoles, s’occupait des gens, les soignait. Il faisait attention aux gens, pas au peuple, aux gens.

A l’inverse des idéologues, certains personnages ont les pieds sur terre. Mus par le progrès social, pragmatiques, ils profitent de l’irrésolution ambiante pour parvenir à leurs fins, comme Lopakhine dans La Cerisaie, ou Natacha, la femme d’Andreï dans les Trois Sœurs. Tous deux prennent possession de la maison, mais jamais de manière univoque. Lopakhine pleure quand il triomphe, Natacha est un personnage assez ignoble auquel on ne s’identifie pas.

Le présent n’existe pas. Evanescent, il est ennui, confusion et bâillements. Le passé est tour à tour l’âge d’or et celui de la défaillance des pères, comme dans Platonov. Le futur est fait de promesses sans cesse reportées, de projets inaboutis transmis de génération en génération. Irina, Olga, Macha, les trois sœurs, vivent dans des contradictions et des professions de foi que la vie contrarie. Andreï leur frère finira cocu et fonctionnaire de l’administration locale, lui qui était promis à un grand avenir.

En 1900, au sommet de sa gloire, Tchékhov écrit les Trois sœurs, un tableau du quotidien de trois sœurs et leur frère qui, réunis pour la mort d’un père idéalisé à l’enterrement duquel pourtant personne ne vient, décident de partir à Moscou. « Le retour à Moscou » c’est le futur et le passé. La nostalgie et le rêve. C’est l’enfance, le paradis perdu, une construction mentale dont les sœurs ont fait l’expérience, une utopie rétroactive.

La vie elle a passé, on a comme pas vécu.

Cette phrase résume La Cerisaie, et toute l’œuvre de Tchékhov. Nous sommes des propres à rien. Nous essayons mais n’y arrivons pas. Tout, dans nos vies, est condamné par la ruine. Les jardins finiront délabrés, et les cours abandonnées. On ne retrouvera jamais Moscou. Dans les interstices d’un incessant bavardage, nous prenons conscience de notre endroit dans l’univers et soudain percevons cette présence dans sa totalité.

« Il neige, où est le sens ? » Comment interpréter quelque chose qui nous dépasse ? L’énigme de la vie. Des jours et des soirées interminables qui se suivent, dans quelque province imprécise, d’une Russie centrale incertaine.

Le temps passe, matériellement, minute après minute, dans une attente interminable. Nous passons notre vie à attendre. Mais quoi ? Le silence du monde, l’absence du monde nous hantent. Jusqu’à la conclusion d’Ivanov : « Je ne comprends pas ». Ce n’est pas du nihilisme, ce n’est que du désarroi.

Des crises ponctuent cette longue attente. Le troisième acte est celui des incendies, et des confrontations violentes. Mais l’espoir subsiste. Celui que les générations futures trouveront le sens. Que nous avançons à petits pas vers le sens. Ça viendra ; ça prendra un temps infini, mais ça viendra, avec de petites actions, en étant utile.

Sur fond d’une musique gaie et pleine d’entrain, la fin des Trois sœurs est bouleversante. « Il faut vivre, il faut vivre ! » « Un jour viendra où l’on saura pourquoi tout cela, pourquoi toutes ces souffrances ». « Comme on a envie de vivre ! »

« Nous allons vivre ! »

Pourquoi ce sont toujours les films nuls qui sont primés (et autres brèves hivernales)

  1. Pourquoi ce sont toujours les films nuls qui sont primés

C’est ma fille qui a fait ce constat. Elle a raison. Toutes les cérémonies de remise de prix ont pour point commun de primer le mauvais film. Pas nécessairement (pas toujours) un navet mais un film oubliable sur lequel un consensus mou s’accorde. Par exemple, aux Césars, Mektoub my love, un chef-d’œuvre, n’est même pas nommé et c’est Jusqu’à la garde qui obtient le césar du meilleur film et Jacques Audiard, un des plus mauvais « grands » réalisateurs, celui du meilleur. Jusqu’à la garde, un film-dossier (sur les femmes battues). A-t-on jamais vu du grand cinéma de dossiers ? Bergman, Fellini, Kubrick, Welles, Visconti, Godard, Truffaut s’y adonner ? Cayate, Boisset, Costa-Gavras, le réalisateur de Kramer contre Kramer, oui. Aux Oscars, on prime Green book, un exercice non sans charme mais poussif et anodin, et Roma, long, soporifique et miniature exercice de style. La palme d’or est allée à Une affaire de famille, un beau film, je l’ai vu avec les enfants, j’aime beaucoup la scène des oranges, mais enfin sérieusement comment voulez-vous leur expliquer que c’est le meilleur film de l’année au monde, parmi des milliers d’autres ?

  1. Sale hétéro !

Dans les cours de récré, une nouvelle « insulte » apparaît, « insulte » est sans doute fort, je pense à des appellatifs dans la lignée de bolos, intello, faillot, etc. La nouveauté 2019 c’est : hétéro. Ah lui… ouf… quel hétéro !

  1. Haïr et imiter

La philosophie de René Girard gravite autour de deux idées centrales, celle du bouc émissaire (pour assurer sa cohésion et ne pas s’entretuer, le peuple a besoin d’un ennemi qui menace sa cohésion et la menaçant la consolide ; un bon exemple, le musulman ou la finance en France) et celle du mimétisme (nous désirons ce que les autres désirent). C’est simple et d’une efficacité redoutable pour comprendre le monde. Prenons le mimétisme, omniprésent autour de nous : tous les restos ont la même déco (parquet, laiton, plantes vertes, murs bleus canard), tous les skieurs portent des vestes Fusalp bleue marine, toutes les femmes ont des coups de cœur chez Sézane, on nous enjoint d’aller voir un film parce que 5 millions d’autres personnes l’ont vu, de lire un livre parce qu’il s’est écoulé à des centaines de milliers d’exemplaires, etc. Nous sommes dans le déni permanent de la singularité, nous appelons « chelou » l’originalité, « zarbi » le style, et vivons dans le règne du conformisme. La Parisienne de 2019 c’est le triptyque Sézane, Polène, LouYetu.

  1. Je vous présente Paméla

Qu’est-ce qui fait le charme de François Truffaut ? J’ai récemment revu La nuit américaine et objectivement c’est assez faible, le scénario ne tient pas debout, c’est d’une grande naïveté, il y a des longueurs. Et pourtant, je suis sous le charme pendant tout le film et par moments j’ai les larmes aux yeux. C’est inexplicable. Peut-être est-ce tout simplement l’amour du cinéma.

  1. C’est pour ça

Ma fille et moi aimons les tics de langage. Dans Au poste ! de Quentin Dupieux : « c’est pour ça ». Depuis, chaque fois (et cela arrive souvent) que quelqu’un dit « c’est pour ça », on se regarde et dit « on a mangé des sushis à midi, c’est pour ça ». Autre découverte, le film jouissif de Salvadori En liberté !, et le beau dialogue entre Pio Marmaï et Audrey Tautou et sa cascade de « parce que ».

  1. Un plat qui se mange froid

Mes filles ont joué un mauvais tour à leur frère et depuis il veut se venger et nous demande de trouver sur internet des idées de vengeance. J’ai cette idée business, la création d’un site ou d’une app revenge.com. Idées de vengeance en fonction de la situation, tutoriels de plans de vengeance, retours consommateurs, avis, forums, etc.

  1. Haka

Le 15 mars, un massacre en Nouvelle Zélande fait 50 morts dans une mosquée. Journal du dimanche : pas une ligne. Dans la défense de la thèse nous sommes le bien et eux le mal (cf. René Girard), ça la fout mal ce genre de massacres, il vaut mieux ne pas trop en parler. Et la Nouvelle Zélande, c’est loin, et la boutique Boss a été entretemps pillée sur les Champs-Elysées, il faut avoir le sens des priorités.

  1. La laïcité fermée

Ecouté Répliques sur la laïcité. C’était censé être un débat, mais tout le monde était d’accord. Il a été dit explicitement que la laïcité ouverte n’est pas la laïcité. La laïcité ouverte c’est la liberté d’exercer sa religion quelle qu’elle soit, l’égalité des personnes quelle que soit leur religion (pas de religion privilégiée) et la fraternité entre les différentes religions. Il paraît que ce n’est pas compatible avec la France, ça. Et que, je cite, c’est « hypocrite ». Ma perception de la laïcité décrite dans l’émission : un catholicisme déguisé (identité chrétienne de l’Occident), l’oppression des minorités, et leur assimilation forcée à notre « civilisation » et nos « mœurs », bref, un outil d’ethnocentrisme et de conformisation coercitif. Loi sur le voile, perçue dans d’autres pays laïcs anglo-saxons comme liberticide. Il paraît que les anglo-saxons n’y comprennent rien. Les commentateurs du podcast reconnaissent si j’ai bien compris que cela n’a rien à voir avec la loi de 1905 mais sous couvert tactique de laïcité est censé défendre la liberté de la femme et la tradition de « galanterie » française. Admettons. Mais qu’en est-il du halal, qui est tant pourfendu ? Le halal n’a aucun impact sur les femmes, ne gêne pas particulièrement ceux qui ne veulent pas s’y soumettre, ni a priori la république. Pourquoi la « halalisation » est une telle menace, et quel rapport avec la laïcité ? Même l’argument des mœurs – sachant que la laïcité n’a rien à voir avec les mœurs mais admettons que cela soit le cas – ne tient pas car il faudrait alors s’inquiéter de la véganisation de nos sociétés, le véganisme étant bien plus radical que le halalisme et tout aussi idéologique. La solution serait idéalement d’avoir un seul menu pour toute la nation, décrétée par une entité centrale. Nos mœurs seraient ainsi préservées. A tout prendre, on pourrait également imposer comme dans certains collèges huppés un seul uniforme pour tout le monde, ce serait l’uniforme français. On serait tous pareils, pratique pour préserver notre civilisation ! L’un des invités – auteur de toute une littérature sur la laïcité mais juste capable d’aligner des poncifs de la ligne officielle du parti, contraste saisissant – soutint que les autres pays feraient bien de s’inspirer de notre modèle de laïcité fermée. A voir la profondeur de nos fractures, entre chrétiens et musulmans, gilets jaunes et classes friquées, villes et campagnes, gens d’en bas et élites, éduqués du supérieur et les autres, c’est une préconisation comique.

  1. Un médecin du travail

La vie elle réserve des épisodes romanesques. Je suis convoqué à une visite médicale de travail dans un centre près des Champs-Elysées. Un médecin arménien me prend en charge, il doit avoir quatre-vingts ans. Il est né à Beyrouth, a immigré en France en 1976, au début de la guerre du Liban (1975-1990). Depuis sa retraite, il s’est reconverti à la médecine du travail. C’était un grand chirurgien. Il était président des médecins arméniens. Avait organisé le congrès mondial des médecins (ou des chirurgiens, je ne sais plus) au Liban. Oui, c’était lui le président. Il me donne des noms arméniens de Beyrouth et me demande si je les connais. Il a un accent très fort. Il dit qu’on ne voit pas beaucoup d’arméniens par ici. Nous échangeons quelques mots en arménien comme signes de ralliement à une société secrète. Nous avons l’air de deux rescapés. En sortant, je croise deux nanas qui se plaignent de leur week-end et du temps pourri qu’il faisait.

  1. La vie elle a passé, on a comme pas vécu

La série sur Tchékhov (France Culture, Chemins de la philosophie) était une pure merveille, surtout la dernière émission sur La Cerisaie. J’ai vu plusieurs pièces de Tchékhov au théâtre. La mise en scène m’a souvent déçu, j’ai l’impression que les metteurs en scène français aiment en faire des pièces comiques, burlesques. La série sur France Culture m’a bouleversé en mettant en exergue, ou me sensibilisant à la mélancolie du texte et des personnages perdus au milieu de la Russie, de leur vie, du temps qui passe. On ne guérit pas de l’enfance. J’ai souvent pensé à cela. Que toute notre vie est hantée par les sentiments de l’enfance et que nous n’acceptons jamais la transformation de nos corps et de nos vies. Je me promets de réécouter, de prendre note et d’écrire un vrai texte. Tellement de belles choses ont été dites.

Les gilets jaunes et les vestes Fusalp (et autres brèves de révolution)

Depuis novembre 2018, nous découvrons abasourdis la fracture profonde dont souffre la France. D’une part, sur les ronds-points et chaque week-end dans les beaux quartiers parisiens, les « gens d’en bas », le « petit blanc de province qui trime et paie tout ce qu’il gagne à l’état », revêtent d’affreux gilets jaunes et défilent au rythme de slogans haineux. D’autre part, sur les pistes de ski, des Parisiens revêtent des vestes Fusalp ultra-stylées, aux couleurs admirables, notamment la bleue marine, pour dévaler les pistes dans d’amples courbes élégantes.

Créée en 1952 à Annecy, Fusalp connaît des difficultés pendant de nombreuses années jusqu’au jour où la famille Lacoste la reprend en 2014, la positionne sur le segment luxe avec un « cœur de cible entre 600 et 800 euros pour une veste de ski », lui assurant un succès immédiat à la Moncler. Elle représente aujourd’hui l’essence du parisianisme avec cette idée force que même sur une piste de ski, il faut être stylé, arborer des couleurs sobres, une coupe parfaite. Elle est l’antithèse parfaite du gilet jaune non coupé, moche, raturé de slogans débiles. Fusalp a son flagship boulevard Saint-Germain, voilà. Cette profonde dichotomie, ces deux extrêmes stylistiques m’interpellent dans le pays de l’égalité, des « prélèvements obligatoires les plus élevés au monde », de la « redistribution » obsessionnelle des richesses.

Je suis sensible à de nombreuses causes, celles des migrants, des réfugiés, des victimes de guerre, de famines, de pollution, j’ai vu des gens vivre dans la misère et vécu moi-même la guerre de l’intérieur ; en d’autres termes ma vie et mon idéologie ne se résument pas à des slaloms sur des pistes rouges en veste moulante bleue marine. Et pourtant, rien n’y fait, j’ai zéro sympathie pour les gilets jaunes. Je trouve ce mouvement extrêmement laid. Je ne parle même pas de la xénophobie sous-jacente, de l’antisémitisme larvé rebrandé « haine de la finance », du goût de la casse et de la violence, admettons que tout ça – même si ça fait beaucoup – soit dans la frange extrémiste minoritaire et ne constitue pas le cœur du mouvement formé de « gentils » victimes du système et qui vivent dans une « véritable souffrance ». Mon dégoût provient de l’idée que l’on puisse s’autoriser une telle haine de l’autre, l’afficher, la revendiquer, la hurler, « parce que le frigo est vide à la fin du mois », « parce qu’il faut cinq minutes de plus pour arriver au travail en roulant à 80 Km/h et tuant moins de gens », en gros transformer la « souffrance » en haine de l’autre.  C’est quoi ces revendications minables ? Pourquoi une telle célébration de la minabilité ? Nous sommes dans un pays où la santé et l’école sont gratuites, où l’accès à la culture est exceptionnel, où que l’on soit, où les paysages sont sublimes, un pays en paix, où l’on est assuré d’indemnités si on perd son emploi, où une ultra-minorité paie la majorité des impôts et des charges sociales pour tout le monde dans une tournée générale permanente, alors je me contrefous que certains aient moins de vacances que d’autres, une plus petite maison, où un frigo pas plein à la fin du mois. Je suis soucieux des gens sans travail, sans papiers, dans la rue, ou stigmatisés pour ce qu’ils sont. Je n’ai jamais noté de problèmes de rachitisme ou recensé de famines dans ces fameuses villes de la « périphérie », c’est l’obésité qui est un fléau. Le « petit blanc » mange nettement plus de viande que le méchant riche qui s’impose lui une diète drastique et se nourrit de légumes pas chers. Comment en est-on arrivé là ? Cela donne froid au dos. Comme tout horizon existentiel, la bagnole et le frigo, comme toute transcendance la haine du riche fondée sur une jalousie maladive. Que du matérialisme, que le discours du fric, de la comparaison des richesses. Et maintenant le refus de la démocratie alors que des centaines de millions de gens dans le monde en rêvent.

Même s’il n’en fait pas partie ni officiellement ni logiquement puisqu’il appartient à l’élite de l’élite, l’élite des médias et de la création, François Ruffin est la quintessence de cette minabilité. Son discours à la réception du César était glaçant de haine xénophobe envers les Roumains, pour un film d’une laideur morale abjecte. Il est une sorte d’incarnation de tout ce qu’il y a de mauvais dans ce pays, le pessimisme, l’envie, la jalousie, le dogmatisme, la moralisation doctrinaire, la désignation de coupables, et l’absence de la moindre amorce d’idée constructive. C’est un commerçant, un professionnel de la colère, qui vit de la misère des autres pour se faire mousser en tournant des films.

De ces mois de révolte, je garde aussi quelques images.

Nous étions dans le Marais avec mes filles, avons commandé un Uber. Quand la C5 a plongé dans le flux des voitures de la rue de Rivoli, nous avons soudain fait face à une horde de gilets jaunes. La haine déformait leurs visages, ceux-là n’étaient pas des gentils, ils avaient l’air très mauvais au contraire et appelaient à la démission de Macron et sa décapitation. Abdelkarim, notre chauffeur, eut le bon réflexe de tourner à droite pour emprunter des voies parallèles pour rejoindre Bastille. Par intervalles, les rues perpendiculaires nous donnaient un bref aperçu de la révolte qui avançait rue de Rivoli et du déploiement spectaculaire des forces de l’ordre convergeant de toutes parts vers elle. Rue de la Bastille, une colonne interminable de motos de police foncèrent sur nous en contre-sens pour rejoindre le théâtre de l’insurrection, cette rue allait fermer juste à temps après qu’Abdelkarim réussisse à passer entre les gouttes et emprunte le boulevard Bourdon pour nous emmener rive gauche. Le bruit des sirènes s’estompa, je remerciai notre chauffeur qui dit sobrement avoir l’habitude.

J’étais allé courir autour des lacs du bois de Boulogne et j’ai croisé une vieille voiture avec à son volant une vieille femme. Elle semblait fébrile, toute seule, arrêtée au bord de la route. Je l’ai ensuite vu sortir un gilet jaune et le déposer sur le tableau de bord, voilà c’était fait. Elle a démarré, à la conquête du pouvoir.

Le samedi 16 février, il faisait un temps de dingue à Paris. Les Parisiens étaient sortis investir les terrasses. Nous-mêmes étions allés au Tourville, place de l’Ecole Militaire. Ce samedi-là comme tous les samedis, les gilets jaunes manifestaient. Ils avaient choisi le quartier des Invalides. Depuis le début du mouvement, ils rôdaient ainsi dans les environs de l’Elysée avec l’espoir d’envahir le palais et se saisir de Macron, le président de la république au moment des faits. Les gilets jaunes affluaient sur la place et je redoutais le clash entre eux et les bourgeois, ados friqués et touristes aisés absorbés par leur tartare sur la terrasse baignée de soleil. Les deux France se côtoyaient ainsi, à quelques mètres l’une de l’autre, tout autant qu’aux deux bords d’un gouffre insondable. Les aphorismes marxistes abscons inscrits d’une écriture hésitante sur les gilets commentaient ce face à face qui n’en était pas un, car il s’agissait d’un évitement. Je songeais un instant à l’identité française et notais que ces deux peuples qui se côtoyaient, l’un sur la terrasse, l’autre à ses abords, non seulement s’ignoraient, mais n’avaient absolument rien en commun.

Comme toujours en France, c’est la faute à l’immigré, aux mecs du neuf trois. Au début du mouvement, lorsque certaines rues de la ville furent le théâtre de scènes de guerre, on (quand je dis on, c’est à une certaine bourgeoisie conservatrice et raciste que je fais référence) était persuadé que les casseurs étaient des mecs du neuf trois, sous prétexte qu’on reconnaissait leur « accent » et qu’ils étaient là pour piller les boutiques de fringues. Je trouve pour ma part que les mecs du neuf trois ont pour le coup fait montre d’une grande classe. Il ne s’est rien passé en banlieue. Les samedis, Saint-Denis était plus sûr que la place du Trocadero. Il y a une entreprise en France qui a donné leur chance aux habitants de ces quartiers, c’est Uber. J’en ai pris des dizaines, je n’ai jamais eu le moindre problème. Combien de fois me suis-je fait rudoyer par des chauffeurs de taxi, jamais dans un Uber même s’ils sont tous soi-disant salafistes selon une amie qui tiendrait l’information du ministère de l’intérieur.

Si le mouvement des gilets jaunes est laid, il a donné lieu à des scènes esthétiques comme celle-ci. Boulevard des invalides, des gilets jaunes en ordre dispersés battent le pavé, des promeneurs profitent de la journée ensoleillée, et les forces de l’ordre sont partout. Soudain, dans une chorégraphie spontanée, un escadron compact de CRS suréquipés forme une sorte de légion romaine et avance à pas saccadés vers… vers rien en fait, juste pour le plaisir. La scène est insolite et belle.

Aux débuts du mouvement, la rive gauche était étonnamment épargnée. Les gens de la « périphérie » ne connaissaient pas Paris, on les voyait errer, perdus dans ses rues, et ignoraient que le centre du pouvoir était en réalité sur cette rive-là. Je me rappelle un samedi en particulier où des avenues autour de l’Etoile étaient en feu et les terrasses de Saint-Germain-des-Prés noires de clients sirotant les premiers Spritz dans l’insouciance et la paix. S’il y a un mérite à ce mouvement du reste, c’est d’avoir permis à toute une population provinciale de découvrir la capitale de la France, c’est bizarre à dire, cela paraît invraisemblable, mais c’est quand même la capitale de leur pays.

J’ai croisé un Japonais dans le métro un samedi. Il tenait une carte des Galeries Lafayette et souhaitait visiter une avenue dont il avait entouré le nom au stylo, les Champs-Elysées. Il m’a demandé comment y accéder et je lui ai conseillé de ne pas s’y rendre, ce n’était pas safe. Il semblait étonné.

Ma fille est invitée à une fête dans un hôtel particulier de la rive gauche. La chanson phare de la fête : Gilet jaune eh (hein hein) !

Ce n’était pas mieux avant

J’en ai ma claque de cette nostalgie d’un autrefois meilleur, de cette utopie rétroactive. Les gens : ce n’est pas vrai, ce n’était pas mieux avant, c’était bien pire.

Prenons les choses dans l’ordre.

Dans Sapiens, Yuval Noah Harari soutient qu’homo sapiens était heureux. Bien plus heureux qu’après la révolution agricole, cette grande fraude de l’Histoire qui, 12000 ans avant JC, à cause de la découverte fortuite du blé et des récoltes, a fait entrer l’homme dans l’ère du travail et donc du malheur, avec comme cause de ce malheur cette maxime qui nous régit depuis : tout luxe devient nécessité. Homo sapiens était nomade, vivait dans de petits groupes dont il connaissait tous les membres, il n’avait donc pas besoin de toutes les grandes fictions de l’Histoire, les religions, les nations, etc. pour assurer la cohésion sociale, il ne travaillait pas, chassait et cueillait pour vivre au jour le jour et mourrait jeune, les vies n’étaient pas interminables comme aujourd’hui, il était extrêmement plus doué que nous en tout. Ça se tient. Et j’adore ce livre. Maintenant, à dire vrai, vivre à poil dans des grottes en compagnie des bêtes sauvages, la petite routine quotidienne d’aller tuer des bêtes à mains nues pour les manger (je suis végétarien), pour source évidente de bonheur que cela puisse être en l’absence des tracas d’un boulot sédentaire, je vais passer mon tour sur ce coup-là, et à mon corps défendant, accepter la révolution agricole.

Je vais faire un grand bond dans le temps pour catapulter le lecteur en France au Xème siècle après JC, au beau milieu du Moyen-Age. Le Moyen-Age est une période faste et les spécialistes en conçoivent une nostalgie touchante. Certains timbrés passent même leur vie à construire des châteaux forts avec « les techniques de l’époque ». Pour ma part, le féodalisme, la vassalité, la servitude, ne m’ont jamais parlé, c’est une question de goût, on aime ou on n’aime pas. Même les croisades, notre fierté nationale, le goût de l’aventure et du sang d’infidèle, ne m’ont jamais tenté plus que ça.

Le XVIème siècle est une époque catastrophique. Le pays est à feu et à sang. La guerre des religions fait rage. On ne trucide plus du musulman mais d’autres chrétiens pour des petites bisbilles bibliques et des différences de goût exégétiques.

Après une guerre de trente ans particulièrement meurtrière (60% de l’Europe centrale décimée paraît-il) avec une liste de belligérants et de batailles longue comme un bras, l’absolutisme met de l’ordre. C’était mieux avant pour les aristos, je l’admets. Pas pour le menu peuple. S’agissant des fameuses inégalités, j’ose à peine imaginer celles entre un dandy poudré se pavanant entre les bosquets à Versailles en comptant fleurette à, pour emprunter à Houellebecq son vocabulaire anthropologique, quelque salope de l’époque, et le peuple qui n’avait pas à bouffer et vivait dans la rue.

La révolution c’est certes un événement majeur de l’Histoire de l’humanité, pas le moins pour avoir réglé son compte à cette pute de Marie-Antoinette qui s’empiffrait de macarons Ladurée cependant que ses sujets crevaient la dalle (à l’époque pas de Leclerc et de plats cuisinés pas chers), mais c’est aussi pléthore de têtes tranchées.

Napoléon a ensuite imposé l’hégémonie française sur l’Europe, ce qui est appréciable à ne point en douter, j’en suis nostalgique, aurais aimé vivre sous un Empire français, c’eût été stylé je le confesse, t’imagines la classe d’aller voir un Suédois, eh mec, tu parles à ton Empire là, mais hélas elle fut de courte durée (les Empires sont éphémères, tout le monde les déteste, c’est pour ça), et je n’ai pas la mémoire des chiffres, mais j’ai le vague souvenir qu’il a envoyé des convois considérables à la boucherie dans les plaines de ladite Europe et les steppes de Russie. Franchement, je préfère être planqué dans mon appartement dans une France nettement moins impériale, « victime de la modernité », à mater une série sur Netflix en bouffant des tacos commandés sur Uber Eats tout en jetant un œil paresseux sur mon compte Insta, que parader dans les steppes de Sibérie sous la neige un 20 janvier. Mais ça c’est moi. J’aurais aimé être Napoléon, c’est sûr, voire même Talleyrand allez, à tout prendre, mais c’était une minorité ces mecs. Les masses, elles, morflaient quand on ne les expédiait pas se faire déchiqueter. Ça me dégoûte grave ces milliardaires contemporains, mais au moins eux se contentent de siroter des Mojitos immérités sur des yachts vulgaires, ce qui m’insupporte au plus haut point, pour la simple raison que j’aurais aimé être, moi, sur ledit yacht, mais je me fais une raison et puis les mecs, je le reconnais, je n’ai pas créé Facebook moi, c’est triste mais c’est comme ça.

Le XIXème siècle, honnêtement, je n’y pige rien. Farandole de monarchies, empires, républiques, entrecoupés de coups d’état, trahisons, révolutions, guerres, etc. Bien que manifestement romancés, Les Misérables donnent un bon aperçu du quotidien d’alors et tout compte fait je ne suis pas sûr de vouloir troquer mon pavillon de la couronne périurbaine ni même mon job pourri de gilet jaune contre un des destins dépeints, pas même celui de Valjean – il en a quand même chié Jeannot.

La fin du siècle est tristoune comme toute fin de siècle. Quand je lis Bovary, ou des nouvelles de Maupassant, j’ai comme le cafard, pas nécessairement une envie pressante de me foutre une balle dans la bouche mais presque. Les poèmes de Rimbaud font le portait d’une société d’assis bien rance, faut le dire quand même. Prenons l’agriculture et les agriculteurs qui souffrent en silence de nos jours en ployant sous les subventions de Bruxelles, je recommande la lecture de Règne animal, on y voit les conditions des agriculteurs au siècle dernier, c’est bof hein, pas folichon.

Vient ensuite la première guerre mondiale. Dix millions de morts. Les tranchées, tout ça. On l’a vu célébrée ad nauseam l’année dernière, j’ai même dû voir Au revoir là-haut, un très mauvais film, comme quoi on la paye encore aujourd’hui cette guerre.

Suit l’entre-deux guerres, la crise de 1929, la montée des fascismes, l’Allemagne d’Hitler. Il y en a pour qui ça a un certain charme tout ça, l’esthétique disciplinaire, les uniformes Hugo Boss, le suprématisme enfin libéré des carcans de la bonne conscience bourgeoise, pas moi, la vision des Damnés de Visconti m’en a définitivement détourné. Deuxième guerre mondiale : cinquante millions de morts. Faut imaginer le truc. Le moindre mort de la moindre fuite de gaz est aujourd’hui célébré, panthéonisé. L’équivalent de presque toute la France trucidée, il n’y a même pas cent ans. La collaboration en France, l’occupation, la Shoah, non décidément, c’était une période horrifique. Pendant tout ce temps, c’est-à-dire depuis le big bang jusqu’à la fin de la grande guerre – j’ouvre une parenthèse féministe là – les femmes n’ont jamais eu le droit de voter.

Arrivent les fameuses Trente Glorieuses. Croissance spectaculaire. Le kif. Oui mais. Je suis mauvais coucheur je sais. La croissance spectaculaire s’explique par une chose : les gens étaient dans la merde après la guerre. Il y avait des rations alimentaires, genre pour bouffer t’avais besoin de bons. Il est plus facile de croître à partir de zéro, c’est mathématique. Croissance parce qu’on achète un frigo, donc on n’avait pas de frigo, ni de lave-linge. Je ne sais pas pourquoi cette anecdote m’a marqué, tirée de la biographie de mon héros, Eric Rohmer. Ce n’était pas un ouvrier, plutôt un bourgeois le mec, et dans les années 1960, il vivait dans le 5e dans un appartement sans salle de bains. D’aucuns prétendent que le bonheur est corrélé à la dérivée, en ce sens que l’amélioration des vies est source de bonheur (non la qualité intrinsèque des vies, tant et si bien que des vies idylliques au paradis, mais qui ne s’amélioreraient pas, avec une vierge de plus tous les jours par exemple, seraient malheureuses). Admettons. Si c’était mieux avant car on pouvait expérimenter la jouissance que procure l’acquisition d’une machine à laver, je le concède, c’était mieux avant. Mais n’oublions jamais, ces années c’est la guerre d’Algérie, d’Indochine, la décolonisation, la dislocation d’un autre Empire (un des traits de l’être humain, c’est de persister dans l’erreur, s’acharner, on avait pourtant dit plus haut que les Empires, ça ne plaît pô). J’aurais peut-être été obligé d’y aller moi, en Algérie, à l’époque, jeune premier, et torturer du bougnoule. Pas ma tasse de thé. De Gaulle était président. Un militaire comme dans une dictature d’Amérique latine. Il y avait une seule chaîne de télévision et fallait se taper De Gaulle tous les soirs avec sa façon quand même très zarbi de parler. Sans compter sa meuf, sauf votre respect, pas glamour la bourgeoise, comme qui dirait effacée, « comme toute femme devrait l’être », eussions-nous ajouté à l’époque. Je sais que les gens critiquent, oui, c’est la faute à 68, nanani, nanana, avant on pouvait boire tranquillement les paroles du général, mais Mai 68 les gens, quoi qu’on en dise, ça vient de quelque part, je veux dire par là que le peuple de France devait en avoir ras le cul de se taper le général tous les soirs à la télé. Un million de personnes dans la rue, grève générale, faut voir la chose, cela ne peut raisonnablement être le résultat de la société paradisiaque qu’on nous dépeint aujourd’hui. Au moins, premier grand progrès de l’Histoire, les gens ont pu baiser librement après et les femmes être considérées comme des êtres humains plus ou moins à part entière.

Arrivent 1973 et la crise pétrolière qui nous fait entrer dans un tunnel de crises économiques. Epoque triste. Giscard président. Je ne sais pas si l’on s’en rend compte aujourd’hui, la mémoire est courte. Vous avez déjà entendu le mec parler ? C’est imbitable. Juste au niveau de l’articulation. Le gars s’est acheté une particule, faut le faire. Je recommande un film d’Alain Corneau, Série Noire, pour se faire une idée de cette époque, avec Patrick Dewaere, un acteur incroyable qui en incarne la maniaco-dépression profonde. Voire Les valseuses, un portrait picaresque de cette douce France dont on nous chante les louanges. Ou encore Le jouet de Francis Veber sur l’humanisme du patronat avant l’ultra-libéralisme honni.

Plusieurs siècles après Machiavel, Mitterrand arrive enfin au pouvoir et abolit la peine de mort et dépénalise l’homosexualité. En revanche, de son propre aveu, l’économie, ce n’était pas son truc. Après la période calamiteuse 1981-1983, Mitterrand interdit pendant un été les vacances à l’étranger pour soutenir le Franc (véridique). Il y avait des frontières entre les pays à cette époque. Chirac, la droite, prennent enfin le pouvoir ce qui donne l’occasion à un mois de blocage total du pays. J’ai l’impression que c’est à partir du second mandat de Chirac que les choses s’améliorent, quand celui-ci, pétri de sagesse asiatique et vieillissant, sombrant lentement dans la sénilité, se rend à l’idée que la France n’est plus qu’une nation de deuxième catégorie, qu’il faut faire le dos rond en déclamant de beaux discours. Quand il se repent pour Vichy, reconnaît enfin les saloperies de la deuxième guerre mondiale, c’est symbolique mais essentiel. Un tournant. Une des plus belles choses de faites dans ce pays sur les dernières années, un repentir.

Fort de ce rapide résumé de l’Histoire de France, j’aimerais maintenant qu’on me dise une fois pour toutes : C’est quand que c’était mieux avant, bordel de putain de merde ? Qu’on me donne la date, la période, le jour même, afin que je puisse m’y rendre à l’aide de ma machine à remonter le temps. Parce que sinon, comme ça, à la louche, j’aime bien 2019.

J’aime pouvoir pondre des pages comme je le fais là sur mon ordi connecté à internet grâce à de la putain de fibre optique (je suis de ceux qui aiment internet, je n’ai jamais eu un faible pour les bibliothèques municipales ouvertes de dix à dix-huit heures avec pause déjeuner de midi à seize), et pas sur une machine à écrire ou avec une plume à la lueur de la bougie ; j’apprécie de pouvoir appeler mes parents en vidéo sur Whatsup et voir leur visage à des milliers de kilomètres ; je ne crache pas sur les tarifs d’EasyJet pour des week-ends un peu partout en Europe ; j’aime bien ne pas avoir de bagnole grâce à Vélib et aux pistes cyclables (oui, je suis un sale bobo, la rue de Rivoli fermée aux voitures, je suis pour) ; voir des films du monde entier ; être addict aux séries ; mes Nike Pegasus 34 ont une performance 34 fois supérieure au Nike Pegasus 1 ; quand je loue une Audi elle est vachement plus sûre et agréable à conduire que l’Audi 80 de mon père modèle 1974 et grâce à Google Maps ma femme et moi ne nous engueulons plus pendant tout le trajet ; je ne suis pas opposé à ce que les Noirs ou les femmes soient mieux traités ; comme tout le monde, je ne suis pas partisan du politiquement correct (affreux !) qui rend la vie tellement difficile – et je compatis – aux xénophobes, sexistes, racistes, suprémacistes de tous bords, mais je l’étais encore moins de la ségrégation raciale ou de quand on appelait les homos « pédés » et leur brisait les genoux ; il n’y a guère plus que les Arabes et les musulmans que l’on traite comme de la merde, mais cela finira par changer, le politiquement correct finira par conquérir ce dernier pré-carré de haine libre, de la même manière que les détecteurs de fumée ont bien fini par être installés dans le Mercure de l’avenue de la Sœur Rosalie au fin fond du treizième dans le dernier roman de Houellebecq ; à vrai dire, cela ne me manque pas plus que ça les hécatombes planétaires ; ni celles sur les routes de France quand le père conduisait sa famille à la mort une clope au bec, un litre de vin dans la sang, à tombeau ouvert et sans ceinture ; j’adore (mais d’adoration) Renoir, mais j’avoue que Leto de Kirill Serebrennikov en image 4K sur un énorme écran ça a aussi de la gueule par rapport au son inaudible de La Chienne et ses photogrammes saccadés ; tout en continuant de m’adonner au plaisir démodé des vinyles, je succombe au charme de l’accès soit gratuit soit à dix balles par mois à toute la musique du monde et de l’Histoire de l’humanité ; et j’aime à martyriser mon esclave digitale (« Siri joue-moi du Bach ») ; ah, je me contrefous que Siri m’espionne à longueur de journée, consignant dans des data lakes centralisés que j’ai mangé des lasagnes le samedi et engueulé ma fille le mercredi à cause d’une mauvaise note en SVT, je suis même flatté que mon quotidien soit ainsi précieusement archivé ; je ne suis pas mécontent de ne pas crever de la moindre maladie, ou du Sida ; les dizaines de milliards dépensés dans la lutte contre le cancer me rassurent ; je suis heureux (mais d’un bonheur quasi orgastique) de pouvoir aller au restaurant sans être cerné de fumeurs, à l’hôtel sans que les rideaux ne puent le tabac froid et oui, j’éprouve la joie sadique et liberticide, une profonde joie cruelle, à l’idée que tous les fumeurs, avec leur clope dégueu qui pue et dont, épris de liberté, ils me faisaient subir la puanteur, aient de moins en moins d’endroits pour fumer ; cela ne me manque pas outre-mesure de devoir attendre devant une cabine pour passer un appel en me gelant les couilles, puis une fois dans la cabine à devoir me saisir du combiné recouvert de graisse gélatineuse ; je suis heureux de pouvoir lire Proust (que Louis XIV ou Napoléon ou Hugo n’ont pas eu la chance de lire), de pouvoir voir le dernier film de Apichatpong Weerasethakul (qu’ils n’ont pas vu non plus). L’écart patrimonial entre moi et Mark Zuckerberg est certes immense mais plusieurs choses : je ne suis pas certain que vivant aux périodes correspondantes dans une catégorie sociale équivalente (en gros de plouc), mon inégalité avec la Pharaon, Alexandre le Grand, César, Louis XIV, Napoléon, la famille Von Krupp, le général De Gaulle et sa cour, eût été moins grande ; en France en particulier, les inégalités ont significativement baissé depuis le XIXème siècle et sont stables depuis cinquante ans (pas le cas dans d’autres pays) ; je m’en bats les couilles de mon inégalité avec Mark, certes son monopole est une anomalie du capitalisme mais Mark ne me fait aucun mal, ne prélève aucune taxe, ne m’envoie pas faire la guerre, ne projette pas de me foutre en prison ou me trucider et je suis libre, totalement libre, de dire que c’est un gros con et que Facebook c’est un truc pourri pour vieux. En plus, il facilite ma révolte et me permet de donner rendez-vous à mes poteaux sur un rond-point.

Si, il y a une chose qui était mieux avant. Il y avait peut-être moins de vieux cons prétendant que c’était mieux avant (donc avant avant), ou en tout cas ils ne tenaient pas le haut du pavé médiatique pour servir leur soupe mensongère aux retraités.

Alors tout compte fait, je reste en 2019, bien ancré.