Deneuve

Truffaut disait d’elle qu’il suffisait qu’elle y soit pour qu’un film existe ; pas besoin d’histoire, son visage, son jeu, sa beauté suffisent.

Bourgeoise convenable dévorée par le désir dans Belle de jour ; soumise puis odieuse dans Tristana, arpentant le couloir – les images de sa claudication obsédante resteront à jamais gravées dans ma mémoire – en s’approchant de la caméra et nous lançant un regard empli de haine ; totalement givrée dans Répulsion ; chienne dans Liza le chef-d’œuvre méconnu de Ferreri ; princière dans Le Dernier métro ; aérienne chez Demy ; désemparée chez Téchiné.

Cependant, ce qui m’inspire cette note, ce sont les films de Rappeneau, un réalisateur que j’aime beaucoup, l’un des rares en France qui sache concilier la comédie pure avec la beauté des plans et leur lumière, qui la transcende non par un « message » mais par le cadeau qu’il lui fait d’une élégance rythmée.

La caméra de Rappeneau est folle dingue de Deneuve et les deux films avec elle, La Vie de château et Le Sauvage sont l’illustration parfaite de ce que Truffaut disait. Dans le premier, Henri Garcin, un résistant, présente des diapositives aux Américains en préparation du débarquement ; les photos de ces préparatifs défilent suivies sans transition, par erreur, de celles de Deneuve auréolées de soleil ; cette séquence hisse sa beauté irradiante et irréelle au niveau d’un événement majeur de l’histoire de l’humanité.

Parmi ses dizaines de films, c’est dans Le sauvage (1975, elle a 31 ans) que Deneuve est la plus belle. S’il y a un film qui marque l’apogée de sa beauté, c’est celui-ci. Il est solaire, lumineux, sensuel, rayonnant, trépidant, et musical ; chaque plan d’elle est une ode à la beauté et par là au cinéma qui réussit à l’éterniser ; à saisir le moment fugitif et, défiant le temps, le conserver à jamais. C’est aussi l’un des rares films où l’on peut admirer pendant vingt secondes sa poitrine. Ce n’est pas uniquement la sublimité de celle-ci qui me reste à l’esprit comme source inaltérée de ravissement mais aussi, et peut-être surtout, le sentiment charnel du temps, le sentiment de ces vingt secondes d’admiration dont je perçois physiquement l’écoulement, seconde après seconde.

Il ne s’agit pas juste de la beauté plastique des seins. Il s’agit d’un portrait, d’un nu en termes picturaux. Le portrait est inévitablement une méditation sur le temps, le temps qui passe. Ce plan, c’est le temps fugitif de la grâce éphémère, dans le temps sans fin de l’art.

Je l’avais croisée un jour à l’aéroport de Bordeaux. Il m’était difficile de croire à sa réalité physique tant elle était habitée par ses personnages ; réceptacle de tous ces mythes qui le dépassaient, en débordaient, le saturaient, son corps avait soudain quelque chose de banal. Sa beauté n’était pas à la mesure de celle, abstraite, qui résultait de l’alchimie avec la caméra, elle pouvait presque passer inaperçue avec la boîte de douze cannelés qu’elle venait d’acheter au duty free. Je m’étais fait violence pour lui demander un autographe, elle avait gribouillé de mauvais cœur « Deneuve » sur ma carte d’embarquement Bordeaux-Paris, avec un faux air de Tristana. J’avais balbutié Buñuel… Ferreri… Truffaut… pour me rattraper ; c’était ridicule mais elle avait imperceptiblement souri, de ce mouvement fugace des lèvres qui lui est propre. Elle avait embarqué dans l’avion et disparu comme une apparition.

Une année

L’été se termine, les jours raccourcissent, il pleut. La mélancolie d’une fin accentuée par le contraste avec le souvenir récent des débuts, le dîner de la veille du départ, plein de promesses, un verre avec un copain en juillet où l’on était « impatient » de partir, d’anciennes étiquettes bagages ou cartes d’embarquement froissées, le petit-déjeuner au Kayzer d’Orly avant d’embarquer pour « le soleil ».

On réalise ensuite, comme à chaque fois, que l’été a une fin, et que la vie est un éternel retour, le même cycle répété à l’infini dans lequel nos vies évoluent lentement, imperceptiblement, d’année en année.

Septembre, rentrée des classes, les enfants déçus par celle où ils ont échoué sans aucun ami ; la beauté de ce mois à Paris, la lumière d’automne, l’ensoleillement ; les noix, les figues, les raisins, les premières clémentines qui nous accompagneront tout l’hiver en provenance de la Méditerranée, c’est-à-dire du souvenir ; les pommiers qui ploient sous les pommes ; la rentrée littéraire, le record battu du nombre de livres publiés aussitôt oubliés à part une petite dizaine qui émerge du lot et dont tout le monde parle comme par une concordance miraculeuse des goûts ; les sorties des films de Cannes et de Venise ; le retour des émissions de radio et de télévision.

Octobre, le compte à rebours vers le changement d’heure (et le débat annuel qui s’ensuit pour ou contre) ; les beaux jours résiduels de l’été qui viennent s’échouer ici comme des heures égarées dans le flux des saisons ; les champignons sur les étals des primeurs ; les « derniers » déjeuners en terrasse, rescapés de la vigilance de l’hiver ; les vacances – déjà ?! – de la Toussaint où l’on ne sait quoi faire.

Novembre, le mois malaimé et inutile, où rien ne se passe, venteux, gris, long, inauguré par la célébration de la mort ; la concierge qui se plaint de devoir balayer toutes ses feuilles mortes sur le trottoir ; les prix Nobel ; le dernier film de Woody Allen (plus maintenant hélas, celui qui a donné leurs plus beaux rôles à tant de femmes est désormais un pervers sexuel) ; la pâleur qui a depuis longtemps supplanté les peaux bronzées, les parkas les petites robes d’été.

Décembre, les décorations de noël, les rues illuminées, la fièvre consumériste à chaque fois décriée par quelque intellectuel éberlué ; les calendriers de l’avent, la préparation du réveillon et les commandes de cadeaux sur Amazon ; le choix cornélien du sapin et sa décoration ; les vacances au soleil et à la neige, les bourgeois qui passent Noël à Megève et le nouvel an à Marrakech.

Janvier, les résolutions que l’on ne tiendra pas ; les rues qui soudain s’assombrissent, en deuil après la fête et une mort mystérieuse ; les matins noirs et flippants ; les galettes des rois entassées dans les vitrines des boulangers ; les vœux, les bilans de l’année qui vient de s’écouler avec sa liste inévitable de calamités, les perspectives de l’année à venir, toujours aussi sombres ; la nouvelle rentrée littéraire ; la multiplication des classements des meilleurs films, livres, pièces, spectacles, lycées, universités, hôpitaux, villes, pays.

Février, mois bref et discret, qui ne paie pas de mine, égaré au milieu de l’hiver ; les vacances de ski dont on revient avec la joie de découvrir les jours plus longs et la satisfaction de n’avoir rien de cassé et que le petit a bien progressé ; le salon du livre, de l’agriculture, les oscars et les césars.

Mars, l’annonce du printemps qui ne vient pas, la pluie, le vent, l’impatience de voir enfin les arbres refleurir et les oiseaux rechanter.

Avril, pâques, la chasse aux œufs, les premiers jours à la campagne ; les arbres en fleurs ; le marathon de Paris.

Mai, les congés, ponts, voyages, week-ends, l’effervescence des départs répétés, le constat qu’en mai on ne travaille pas ; les marronniers en fleur pendant exactement quinze jours dont on ne peut s’empêcher de prendre une photo tellement c’est beau ; les célébrations du 8 mai ; les fêtes religieuses auxquelles on ne comprend rien ; la sélection fatalement décevante du festival de Cannes ; le jour – il y a toujours un jour – où comme de concert toutes les femmes décident de mettre une jupe et des sandales, répandant des ondes de bien-être dans la ville entière ; le – il y toujours un ­– premier déjeuner en terrasse ; le premier verre de rosé et la première fois où l’on lève son visage au soleil sur une terrasse devant un rosé ; la déclaration d’impôts ; des élections avec systématiquement la montée de l’extrême-droite et des « populismes », l’extrême-droite « monte » depuis que je suis né, je suis étonné qu’elle n’en soit pas à 100% des suffrages.

Juin, le rappel annuel de la beauté des cerises, billes charnelles et luisantes rayées de tiges dispersées dans un panier sur l’herbe des pique-niques ; le souvenir du film de Sautet Les choses de la vie où Piccoli accrochait une cerise à l’oreille de Romy Schneider puis la croquait, le sourire de Romy comme éternel par-delà le désespoir et la mort ; la question récurrente « vous faites quoi pour les vacances ? » ; le jour le plus long de l’année prémonitoire déjà, par l’annonce du raccourcissement diurne, de la fin de l’été ; l’été, « la saison qui prend fin » ; le décompte du nombre de jours avant la fin de l’année scolaire ; les petits-déjeuners, spectacles, fêtes de fin d’année.

Juillet, la fin de l’école et l’euphorie des enfants ; le mois où les hommes sont seuls à Paris ; les premières canicules et les records de température battus, le rappel pendant quelques jours du danger que court notre planète oublié aussitôt que les températures baissent ; le 14 juillet ; le festival d’Avignon ; le Tour de France en arrière-fond lointain dont tout le monde se fout ; la ville qui se vide lentement de sa population comme un corps de son sang.

Août, les grands départs, les journées classées rouges « dans le sens de » ; les volets que l’on ouvre allégrement en disant de l’odeur de la maison de vacances « tiens, ça sent l’été ! » ; les couvertures des magazines people avec des célébrités en maillot dont les corps flasques sont surpris par de longs objectifs ; les pêches sous toutes leurs formes, plates, rondes, blanches, jaunes, veloutées, lisses ; les prunes sous toutes leurs formes, rouges, jaunes, reine-claude, mirabelles ; mais la disparition soudaine et prématurée des cerises comme décimées ; l’eau de la pastèque qui coule sur les mentons ; Claire Chazal en couverture de Paris Match ; le numéro sexe des Inrocks ; les séries de l’été des journaux ; Le Monde qui essaie de refaire de coup de Benalla genre « été meurtrier » ; le déferlement de couchers de soleil sur des plages « paradisiaques » sur Instagram ; les dîners le soir dehors, les romans de plage, les petits rosés ; l’éveil à la beauté des choses ; la fin de l’été ; les volets que l’on referme tristement, dans une succession fatidique de bruits sourds plongeant la maison dans le noir ; le retour à Paris, la foule qui envahit la ville.

Et l’éternel recommencement. Tout au long, des photos qui s’accumulent par milliers dans l’iPhone et les corps qui grandissent, et se déforment, et vieillissent, et se rident, et grossissent, et maigrissent, apparaissent et disparaissent. La vie : des corps en mutation sur fond d’un immuable cycle interrompu çà et là par une coupe du monde, des affaires, des mouvements, des attentats, des guerres.

Montaigne : « J’ai des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente-cinq ans : je les compare avec celui d’asteure : combien de fois, ce n’est plus moi : combien est mon image présente plus éloignée de celles-là, que de celle de mon trépas. »

Maisons

Dans l’après-midi lente d’un jour lent du sud de l’Italie, me vient l’idée d’une ode aux maisons. Pas les appartements, pas les logements, pas les habitations, pas les pavillons. Les maisons. Méritant pleinement cette appellation. Avec un jardin, en pleine campagne.

Je tiens sans doute de mon enfance dans un pays en guerre cette obsession, avec l’alternance des fuites, et la fixation parfois, miraculeuse, pour des périodes fatalement transitoires, dans l’une d’entre elles à la montagne. Jamais à nous mais s’imprégnant de nos vies.

Nos vies continuent d’y traîner leurs traces.

La maison est un personnage. Un caractère, des secrets, des souvenirs, un tempérament, des angoisses. De la joie et de la tristesse. Elle est différente en cela d’un appartement dont on a vite fait le tour, dont chaque pièce a une fonction, qui se laisse facilement appréhender, techniquement maîtrisé par de nouveaux habitants effaçant le souvenir des anciens sous le flux du quotidien. La maison possède des recoins, des cachettes, des lieux en elle qui sont inutiles, se refusent à l’exploration immédiate.

La maison accueille les vacances plutôt que la vie, l’ennui plutôt que l’activité, les après-midis qui s’étirent plutôt que l’empressement des matins de travail, les rêveries plutôt que les préoccupations du lendemain, les romans plutôt que les devoirs. Il me faut quelques heures à peine, dont deux en avion, et franchir un portail, pour me réfugier dans les Pouilles loin de tout. Oublié. Dieu merci, l’internet est catastrophique dans ce coin d’Italie encore (plus pour longtemps, la funeste « réduction de la fracture numérique » est en cours) figé dans le temps. Il n’y a aucune couverture. Rien ni personne ne peut nous retrouver.

Malgré tout, le monde se fraie un chemin vers la masseria fortifiée, envoyant s’échouer ici les ondes des rumeurs délétères.

Une maison est réfractaire aux nouveaux arrivants et dispose de mille moyens pour le faire savoir. Des fuites d’eau, des bruits étranges, des fantômes, des bêtes invisibles qui se faufilent, laissent des traces matinales de leur activité nocturne.

Elle est différente selon les saisons, non seulement par la couleur des arbres, par le nom des fruits, par la variété des fleurs, mais aussi par les bêtes qu’elle héberge, par ses odeurs, d’herbe mouillée, de foin coupé, de feu de cheminée, par les vents qui la traversent, et la lumière de ses soirs.

Chaque année est une naissance, une mort, un resplendissement, et le déclin.

Quand j’y vais seul quelquefois, j’ai l’impression de la surprendre dans sa vie propre. Le sentiment d’une intrusion. Elle ne m’appartient pas. Elle n’est pas immédiatement hospitalière. C’est à moi d’y créer mes marques, en m’armant de patience.

La découverte de sa beauté est un processus. Il faut se méfier des maisons à première vue banales, qui n’en jettent pas, tout le contraire des maisons dites d’architecte. Leur beauté s’insinue en vous progressivement, par petites touches discrètes, parfois imperceptibles, une lumière surprise sur un muret, des arbres en fleurs d’un jour d’avril, un coucher de soleil, le concert des oiseaux à l’aube. C’est comme pour une femme. Jamais celle-ci n’est plus belle que lorsque sa beauté émane d’une banalité à première vue, qu’elle gagne en intensité non par la perfection des traits ou leur harmonie évidentes, mais par la manière dont une foule d’expressions, de manières de parler, de se comporter la révèlent, la façonnent, par le travail créateur et conjugué du temps, de l’observation attentive et de l’imagination. La grosse baraque à Saint-Tropez ne sera que déception après le premier wow effect. Elle existe en soi, en surplomb de nos vies. Elle les écrase. L’architecte sera toujours parmi nous, ses objets ne se laisseront pas faire, ils resteront sur le devant de la scène jusqu’au jour où, démodés, il faudra les remplacer. La vraie maison est celle issue de notre imaginaire. Ses objets sont des réceptacles d’épiphanies.

Errer dans une maison, c’est comme explorer, alors, sa propre vie ; une succession de souvenirs flottant dans chaque pièce ; d’une fête, d’une soirée, d’un bruit, d’un parfum.

Je garde en mémoire celles de l’enfance à la montagne, leurs pièces secrètes et flippantes ; celle de la campagne ; celles des vacances en Italie, perdues au milieu des champs d’oliviers, non répertoriées ; dans l’une d’elles, j’avais découvert différents recoins, avais consacré chacun à une activité en fonction de la lumière, la lecture, la rêverie, la contemplation des étoiles, l’écriture, j’aime leur fortification, comme dans un huis clos en l’absence de bruits autres que ceux de la terre terrassée par le soleil ; la Cerisaie de Tchékhov où habitent les vies déçues, l’Histoire, les chagrins, et que l’on vend, à la faveur non d’une séparation mais d’un déchirement, non d’un legs mais d’une perte, comme si l’on quittait une part de soi et désertait sa propre vie ; celle d’une pièce récente intitulée Ibsen Huis de Simon Stone, une maison en verre qui tournait sur scène au long de plusieurs décennies de la vie d’une famille déchirée au gré des vacances et des drames.

Au-delà du portail, elle est là, on la devine. On peut surprendre des lumières parfois, le soir. Jamais de silhouette. Mais les lumière palpitantes derrière un rideau de feuillage suffisent à suggérer la vie. Si près, si loin. Elle appelle au rêve, la maison au-delà du portail. Quand nous avions acheté la nôtre, l’acte de vente répertoriait tous les propriétaires depuis sa construction à la fin du 19ème siècle. Des noms précédés de Monsieur ou Madame qui y avaient vécu dix ans parfois plus. Quelque chose me reliait à ces inconnus, à ces morts, dans la succession des titres de propriété. Une certaine intimité à travers le temps. Le partage d’un même lieu sans doute.

Que se passe-t-il au-delà du portail ? Cette maison rêvée, nous pourrions un jour l’acheter, y pénétrer, découvrir ses pièces, et y introduire nos existences.

Eloge du politiquement correct

Depuis quelques années, le « politiquement correct » est pointé du doigt comme un des pires maux de nos sociétés, perçues comme constituées en clans victimaires revendiquant chacun un respect absolu de leur statut et limitant dangereusement la liberté d’expression, voire de pensée. Antiracisme, droits de l’homme, antisexisme, antispécisme sont aujourd’hui considérés par tout un pan de l’intelligentsia mondiale comme des travers à combattre, responsables d’une uniformisation mortifère de nos modes de réflexion. J’aimerais ici déconstruire ce mythe d’une suprématie liberticide du politiquement correct puis, en partie par esprit de contradiction, en partie par conviction, redonner, ou donner à celui-ci ses lettres de noblesse.

Je n’ai pas étudié la généalogie du « mal » que serait le politiquement correct même s’il me semble qu’il soit apparu dans les années 1990 au sein des universités américaines. Comme une espèce d’insecte ravageur voyageant dans les valises de touristes négligents, ce serait donc un mal importé. Il me semble que l’un des premiers intellectuels à le pourfendre fut Philip Roth, qui en a souvent parlé sans ses entretiens et a écrit au moins deux livres à son sujet, La Tache et Le Théâtre de Sabbath. Dans le premier, un universitaire américain est accusé de racisme alors que lui-même est un noir… blanc. Cette situation théorique – il n’y a pas beaucoup de noirs blancs – est censée décrire le ridicule de la chasse aux sorcières. Noceur libidinal, sexiste, pervers, dégueulasse, méchant, peut-être assassin, Mickey Sabbath est l’antithèse du politiquement correct, le jouisseur total, une sorte de Harvey Weinstein, qui serait aujourd’hui un banni.

Les critiques du politiquement correct vivent du commerce de l’idée qu’il n’est plus possible de s’exprimer à cause de sa dictature. Que tout ce qu’on dit tombe sous le coup d’une interdiction indignée, d’une levée de boucliers unanimiste, provoquées par la sensibilité de telle ou telle communauté de « victimes ». On ne peut plus dire du mal ni des femmes, ni des immigrés, ni des musulmans, ni des homosexuels, ni des transsexuels, ni bien entendu, mais ce depuis longtemps, des juifs. A ce rythme, on ne pourra dire du mal que des riches car aucune communauté de riches n’ose encore s’affirmer comme victime malgré la haine courante et largement admise dont ils sont la cible et le portrait qu’on fait d’eux d’enfoirés de pourriture (j’ai par exemple lu une critique du film Parasite de Bong Jong-Joo qui affirmait que les riches étaient « par essence » mauvais). Il s’agit au fond d’une dualité majoritaire-minoritaire. Les majoritaires, principalement des hommes blancs de plus de cinquante ans, pourfendeurs les plus vocaux du politiquement correct, reprochant aux minoritaires de vouloir asseoir leur identité au lieu de se fondre dans un ensemble plus normatif, respectueux des valeurs de la majorité. Les critiques du politiquement correct se posent ainsi en victimes de la « bien-pensance » et s’estiment empêchés dans leur liberté d’expression. Sans le savoir, ils rejoignent la collection de communautés victimaires qu’eux-mêmes dénoncent.

Dans les faits c’est totalement faux. Il suffit de regarder autour de soi, la une des journaux, les émissions de télévision, Twitter, les essais à gros tirage, pour réaliser que ceux qu’on entend le plus sont justement les critiques du politiquement correct que je désignerais de manière abusive et non nuancée, mais commode, de « fachos », appellation qu’il faut prendre ici comme une version édulcorée, moins nocive, mois totalitaire de « fasciste », des sortes, pour résumer, de guignols pasoliniens farcesques qui empruntent le langage des fascistes, leur goût de la vocifération, de la vulgarité intellectuelle, de la mascarade et de la désignation de l’autre comme cible méritante de la vindicte d’une plèbe majoritaire abstraite (communément désigné sous le terme de « peuple »). Les fachos font aujourd’hui recette et non seulement leur parole n’est pas proscrite par une prétendue correction, elle est largement recherchée. Ainsi, pendant cinq ans, Eric Zemmour, un des fachos en vue, a-t-il officié tous les samedis sur une chaîne publique, financée par l’état et donc les citoyens. Chaque samedi, il cassait rhétoriquement du musulman, développait des thèses caricaturalement sexistes ou homophobes, quand il ne massacrait pas des personnes venues la peur au ventre vendre un bouquin ou un film avant de repartir humiliées et traînés dans la boue. Dans le cercle plus respectable et moins vulgaire de France Culture, pourtant perçu comme le temple de la bien-pensance de gauche, Alain Finkielkraut introduit chaque semaine dans n’importe quel débat son obsession de l’immigré et des banlieues difficiles, ou alors de l’égalité homme femme. Son cas est intéressant car contrairement à Zemmour, il n’est pas stupide. Il jouit d’une culture littéraire impressionnante, exprime un amour profond pour Proust ou Kundera, a un sens louable de l’amitié, du respect et de l’admiration, et ses prises de position sont tout à fait sensées sur de nombreux sujets. Mais il a des fixettes : l’immigré, la banlieue et dans une moindre mesure la femme. A tel point que cela en devient comique. Il m’arrive de vouloir écouter Répliques car les sujets sont passionnants, mais je suis découragé à la perspective du moment incontournable où par des détours insoupçonnés l’une de ces thématiques sera convoquée. Europe (les invasions de migrants), laïcité (menace de l’islam), politiquement correct (deux émissions pour dire le mal qu’on a à dire du mal des musulmans), langue française (dévoyée par les immigrés), école (qui recule à cause des immigrés), gilets jaunes (immigrés responsables car l’état s’est occupé exclusivement d’eux aux dépens des blancs de souche), tolérance (pourquoi c’est mal, elle nous oblige à tolérer les musulmans), islamophobie, zooms sur des auteurs réactionnaires (Bernanos, Houellebecq), etc. L’autre obsession est le féminisme (la question du père, état du féminisme, la langue française (critique de l’écriture inclusive)). Etonnant du reste, à la fois chez lui et chez sa variante de supermarché (Zemmour), la coexistence de deux haines à l’égard de sujets qui n’ont rien en commun, le musulman et la féministe. J’étais ainsi vraiment heureux de découvrir un Répliques sur Caravage, car il me paraissait difficile d’introduire du musulman dans l’analyse de ce peintre de génie. Mais Finkielkraut a quand même réussi à caser du réactionnaire là-dedans, en arguant, contrairement à son excellent interlocuteur, qu’on ne pouvait comprendre le peintre de David et Goliath sans connaître l’arrière-plan historico-biblico-religieux de son œuvre qui, c’est moi qui ajoute non sans mauvaise foi, exclut de fait l’inculte. Car Finkielkraut est, et c’est respectable, un adepte mystique du savoir, de l’instruction, du gavage, en réaction aux tendances progressistes de la pédagogie pour qui apprendre c’est apprendre à apprendre. C’est ce qui pourrait expliquer en partie son islamophobie, les musulmans de France étant perçus comme refusant le savoir français. Selon lui un lavage de cerveau éducationnel et culturel, une sorte de « nos ancêtres les Gaulois » sous amphétamines à coup de Péguy, de Bernanos, de Barrès, de types comme ça, permettrait de transformer même le plus récalcitrant des mahométans en bon Français docile.

La troisième référence que je prendrais dans l’univers intellectuel des pourfendeurs du politiquement correct est Bret Easton Ellis.Pour être franc, j’ai aimé le très décrié White (lu en anglais, je ne suis pas sûr de la qualité de la traduction). La brillance de l’écriture m’a réjoui et même s’il s’agit d’un essai, même pas d’un essai d’ailleurs, d’une suite décousue de réflexions, j’ai eu l’impression de lire un roman, avec les mêmes sensations que procure ce genre, le même suspense, un roman personnel qui s’étale de manière morcelée, accidentée, sur trente années, qui égrène des films vus, des amis et compagnons rencontrés, aimés, perdus de vue, des appartements habités, quittés, des dîners, des saouleries, bref qui décrit une vie. Je me suis reconnu dans le sens de la vie que son livre dessine en creux, à savoir aimer des gens, voir des films, lire des livres et habiter des villes, tout ce qui en somme nous fait rêver. Ses descriptions de New York, dangereuse il y a vingt ans, colonisée par les riches et les touristes aujourd’hui est vraiment très belle et dans un certain sens triste. Dans combien de romans, films, séries, a-t-on vu le 11 septembre « du point de vue » d’un narrateur qui l’a vécu en direct ou à la télévision. C’est rarement réussi, peu d’écrivains et de cinéastes ayant un talent qui égale celui du réel et, c’est affreux à dire, le talent du réel atteignait ce jour-là son apogée dans la terreur. L’auteur de Moins que zéro consacre une dizaine pages à cette journée ensoleillée et elles sont bouleversantes, quelques scènes, quelques sensations, quelques images, quelques odeurs, pour exprimer, par métonymie, l’horreur. Voici pour le talent de l’écrivain. En revanche l’arrière-plan idéologique est assez bancal. Contre le politiquement correct, Bret Easton Ellis utilise trois familles d’arguments peu convaincants.

La première est une critique assez percutante du conformise, dans la lignée de Moravia / Bertolucci. Il observe le paradoxe du millénial, animal insupportable, et majoritaire, à la fois narcissique, hyper-centré sur lui-même, mais profondément conformiste dans son narcissisme. Je constate ce conformisme à l’œuvre autour de moi dans le décor des magasins, le packaging des produits, les choses « stylées » qu’il faut acheter, la nourriture qu’il faut manger, et ça fait flipper. Pour l’auteur d’American Psycho, le politiquement correct est une autre variante du conformisme, celle qui dicte de penser comme tout le monde. L’argument est à moitié convaincant. En réalité, on a rarement assisté à un tel morcellement des opinions, quasiment au niveau de l’individu. En revanche, il est vrai que les citoyens ou certains d’entre eux évoluent dans des bulles conformistes, du reste politiquement correctes ou pas, et refusent d’entendre les arguments en provenance d’autres bulles. Cela n’est pas propre au politiquement correct, on retrouve des bulles racistes ou réactionnaires, tout autant que bobo et progressistes en fonction du milieu. Dans un monde globalisé, il est étonnant de voir, paradoxalement, dans quelle mesure le milieu géographique immédiat dans lequel nous évoluons (un quartier, un rond-point, un village), structure nos modes de vie et de pensée, les réseaux sociaux se chargeant ensuite d’interconnecter ces îlots d’homogénéité idéologique.  

La deuxième famille d’arguments de Bret Easton Ellis gravite autour de la perte de la liberté d’expression sous l’hégémonie « libérale » (dans le sens américain de progressiste). C’est totalement faux. Trump est quand même président des Etats-Unis, élu après avoir dit les pires conneries, insulté les femmes, les Mexicains, les musulmans, les pays trous du cul du monde, et il reste populaire, et il continue jour après jour à nous servir des pensées profondes et nuancées. Certes tous les intellectuels ne font pas la courbette devant lui mais il reste vertigineusement libre de s’exprimer, en poste malgré plus de vingt accusations de harcèlement sexuel et un comportement digne d’un gangster largement documenté, y compris par lui-même. Tout dans nos sociétés et son contraire peut être dit. Seul l’anti-antisémitisme ne peut être critiqué, chose qui semble accepté sauf par quelques tordus aussitôt bannis et réduits à des statuts de pourriture par des fatwas unanimistes. Le rapport entre les intellectuels et l’antisémitisme est impossible à analyser car toute analyse peut tomber sous le coup de la loi, et le plus prudent, le plus pragmatique dans ces circonstances, est d’accepter que le sujet soit un sujet à part et de ne pas s’en approcher. Il n’y aucun problème à critiquer, comme beaucoup d’intellectuels le font, l’antiracisme, ou la critique de l’islamophobie. Il semble aussi plus prudent d’accepter que la shoah détienne le monopole du crime contre l’humanité – parler de crime contre l’humanité à propos d’autre chose est perçu comme une atteinte à l’unicité de la shoah et c’est un terrain extrêmement glissant dont par exemple Macron candidat avait fait les frais. Pour le reste, l’on peut absolument tout dire, émettre toutes les vérités et contre-vérités le plus impunément du monde, personne ne vérifiant de toute façon la véracité de ce que l’on dit, et même dans l’hypothèse peu probable d’une telle vérification, celle-ci a zéro chance de connaître le moindre retentissement médiatique, les foules étant plus sensibles aux mensonges tonitruants satisfaisant leur haine de l’autre qu’aux analyses factuelles déconstruisant le mensonge et nécessitant de la réflexion pour transcender les émotions primaires qui sont notre drogue quotidienne. Des business entiers ont été bâtis autour de ces émotions primaires qui font que nous sommes devenus virtuoses dans leur registre alors que la réflexion, c’est plus ingrat, et progressivement nous nous en déshabituons.

La troisième famille d’arguments de Bret Easton Ellis est une critique de la victimisation et des politiques identitaires. Des groupes se définissent comme victimes et refusent toute critique dont leur identité serait la cible. Nous sommes dans une société d’enfants couvés qui ne sont jamais passés au stade adulte et refusent d’accepter le monde tel qu’il est, violent, injuste et mauvais. On peut aisément formuler l’exact opposé et arguer que c’est en tant qu’adultes que ces groupes organisés défendent leurs intérêts au lieu de se laisser faire comme des enfants.

Il est étonnant qu’en dépit d’une telle représentation médiatique (par exemple Zemmour), intellectuelle (Roth, Finkielkraut, Bret Easton Ellis) et politique (Trump et ses minions dans différents pays) du politiquement incorrect le plus déchaîné, qu’à une époque où le racisme ou à tout le moins l’anti-antiracisme est largement accepté sinon célébré comme une valeur identitaire d’un occident « millénaire » menacé par des hordes de barbares migrants venus détruire sa « culture », son « identité » (dont personne ne sait à quoi elle renvoie, tellement celle-ci est fragmentaire), il y ait encore des gens pour se plaindre du politiquement correct.

Je vais donc logiquement en faire un éloge. Pour trois raisons.

La première tient du vocabulaire. Je trouve que le mot de « correct » est beau. Il véhicule des valeurs d’une qualité rare : le mesure, l’honnêteté, la véracité, la précision. Je me rappelle le plaisir éprouvé quand ma réponse était « correcte » en mathématiques, la satisfaction qui découle de relations avec des gens « corrects », l’exercice même de correction d’un devoir, de l’orthographe, d’une affirmation. J’aime de ce mot l’absence d’emphase. Je préfère « il a été correct » plutôt que « il a été admirable », car dans le rapport à l’autre, la correction n’introduit aucune supériorité, elle est égalitaire. C’est le juste ce qu’il faut, l’absence d’exagération. L’association de cette notion de correction à celle de politique est extrêmement puissante. Le politique régit la vie dans une cité et compte-tenu de la complexité (identitaire, intellectuelle, caractérielle) de la cité, être politiquement correct exige un effort considérable. Il est très facile d’être politiquement incorrect, « les Roms sont des voleurs », n’importe quelle personne stupide peut faire ce constat en les observant voler les touristes sous la Tour Eiffel. Il est beaucoup plus complexe de comprendre le contexte de leurs agissements, de l’inscrire dans une histoire, de la nuancer par l’individuation, de décortiquer les modes de fonctionnement aboutissant à ces vols.

La deuxième raison tient de la morale. Il y a dans la correction politique de l’altruisme. J’ai toujours été minoritaire dans les différents pays où j’ai vécu. Je pense qu’il serait juste de dire que je n’appartiens à aucune culture et à toutes à la fois. Je suis en ce sens « cosmopolite » ou « apatride », autant de gros mots dans la bouche des fachos. J’ai souvent été la cible de remarques politiquement incorrectes et je n’ai jamais aimé cela. Je n’ai jamais réussi à me dire ce n’est pas grave, c’est la liberté d’expression de l’autre. Tout simplement parce que ces remarques me refusaient toute consistance ontologique ou, pour le dire plus simplement, elles faisaient que je n’existais pas en tant qu’individu, j’étais réductible à une seule chose, une supposée appartenance identitaire qui définirait univoquement qui j’étais. Pour utiliser des termes à la mode, j’étais essentialisé, mon unicité existentielle était contestée. Je n’étais rien. Ce n’est pas tant le fait d’être rien qui me faisait souffrir, car ce fait était manifestement faux, mais le constat que la personne en face de moi, un semblable, pouvait en arriver à me réduire à rien et à exprimer cette réduction de manière agressive, voire jouissive, comme si la résurgence d’une sorte de haine première, permise par son statut, l’excitait. C’était le constat à moitié naïf, à moitié épouvanté, de l’absence totale d’empathie et de la jouissance que l’autre éprouvait à me néantiser. Je prends un exemple de la vie courante qui ne me concerne pas directement. On entend tous les jours soit sur le mode de l’affirmation soit sur le mode de l’interrogation « l’islam est-il compatible avec la république ? ». Je m’imagine musulman intégré en France, vivant tranquillement en famille, payant mes impôts, en gros faisant partie de l’immense majorité des musulmans, comment reçois-je cette remarque ? Comme l’affirmation de mon inexistence. Je n’existe qu’en tant que problème, qu’en tant que grain de sable dans la compatibilité avec un concept, celui de « république ». Je ne peux même pas me défendre avec les mêmes armes globalisantes. Si je dis que les Français sont des racistes, on criera à juste titre au scandale et je pars perdant contre ceux qui détiennent le monopole de la liberté d’expression, les blancs majoritaires. En réalité, la dialectique est plus complexe que la dualité majoritaire-minoritaire. Il s’agit plutôt d’une matrice deux par deux. Sur l’axe horizontal, la dimension minoritaire-majoritaire, sur l’axe vertical, la dimension dominant, dominé. Cette dimension n’est nullement financière. Les gilets jaunes et les analystes du phénomène se trompent profondément en parlant de fins de mois difficiles, de frigos vides. Elle est culturelle. Dans ses œuvres et dans Les années en particulier, Annie Ernaux nous donne une analyse percutante de cette dimension. Ses parents n’étaient pas « pauvres », ils étaient culturellement dominés. Transfuge de classe, elle n’est pas devenue « riche » (juste aisée, mais c’est accessoire), mais culturellement dominante. Elle voyait les films de Bergman, lisait Proust, voyageait, quand ses parents restaient dans leur café épicerie et se délassait devant Fernandel. Donc dans notre matrice, les gilets jaunes sont les majoritaires dominés, les musulmans les minoritaires dominés, les homos, juifs, féministes, transsexuels, etc. les minoritaires dominants et les bourgeois blancs les majoritaires dominants. En utilisant le politiquement correct comme une arme, les minoritaires dominés comme les musulmans en France peuvent s’en sortir en accédant au statut de minoritaire dominant. C’est le seul moyen de s’en sortir. L’université, l’art et la création de concepts défensifs comme l’islamophobie. L’argent, la réussite sociale ne sont que des premiers pas vers la domination culturelle. Cette séquence argent puis culture est très bien analysée dans Le monde d’hier de Stefan Zweig pour les juifs de l’Empire austro-hongrois, mais nous la voyons à l’œuvre avec les milliardaires français de nos jours dont la fortune aboutit inéluctablement à une fondation. Pinault s’en sort grâce à Venise. Niel reste une personnage « peu recommandable » car il n’est pas passé au stade de l’art, malgré ses milliards, les entreprises qu’il a construites, les écoles, les centres d’affaires, je mets au défi quiconque de trouver un article de journaliste qui n’évoque pas son passé dans le minitel rose. L’école qu’il a créée, ouverte à tous, n’est pas suffisamment élitiste (elle l’est en réalité d’une autre façon que nul ne comprend, c’est technique) pour le faire accéder au statut honorable d’art. Les musulmans de France sont à mon avis sur une bonne voie. C’est peu connu du bourgeois, mais le rap exerce une certaine domination du monde musical, et l’anti-islamophobie fait des progrès. C’est plus compliqué pour les gilets jaunes qui ont choisi l’arme de la violence qui ne mène à rien et n’ont pas réussi à créer une conscience de classe victimaire (une sorte de concept anti-plouc qui pourrait les positionner en victimes identitaires). Ils cassent trop, votent Le Pen et s’enlisent dans leur case de majoritaire dominé. En cela leur statut de majoritaire ne les aide pas. Le politiquement correct est donc une arme pour faire évoluer les minoritaires du statut de dominé au statut de dominant et cette évolution est socialement bénéfique, car l’évolution est génératrice de culture, de richesses, alors que le confinement dans le statut de dominé est générateur de fascisme ou de violences.

La troisième raison enfin tient de l’intelligence. Être politiquement correct suppose de réfléchir. De nuancer, de vérifier les chiffres, de dépasser son émotion pour exercer sa réflexion. C’est un travail. Il est évident que les migrants posent un certain nombre de problèmes en Europe. Le politiquement incorrect nous permet de dire « les migrants sont un problème ». Le politiquement correct, en s’imposant la contrainte de l’interdit, oui de l’interdit, de cette affirmation, nous pousse à la déconstruire, à analyser la nature des problèmes que les migrants posent, et ce faisant à envisager des solutions, à identifier des opportunités. Hannah Arendt a analysé le statut des apatrides de la première guerre mondiale et la manière dont il avait contribué à l’apparition de régimes totalitaires. Ses descriptions résonnent avec la situation actuelle des migrants. Le politiquement correct, en interdisant les affirmations à l’emporte-pièce, nous ouvre à de tels parallèles historiques et aux leçons que l’on peut en tirer, nous pousse à aller au fond des choses. Par nature globalisante, définitive, l’incorrection politique va voir dans ces nuances, dans ces antithèses de la thèse, une menace, et va tout faire pour se fermer à ces nuances, se retrancher dans l’univocité, car seule elle peut être valorisée comme « incorrecte ». Les tenants du politiquement incorrect déguisent leur posture simpliste – l’autre comme un mal et désigné comme tel sans nuances – sous la valeur du courage. C’est une question d’appréciation : est-il courageux de suivre ses penchants premiers et refuser la nuance sous le prétexte d’une fidélité à des « convictions » ? Ou est-ce simplement de l’obstination ? Voire de la bêtise ? Certes, ici ou là, on empêche tel ou tel de prononcer un discours dans une université, on s’émeut de tel ou tel tweet ou petite phrase assassine. C’est principalement ce qu’on reproche, quelques anecdotes d’empêchement de la liberté d’expression dont les cibles sont des personnes qui se répandent par ailleurs dans les média et utilisent ces empêchements mêmes pour augmenter leur temps de parole et en faire des tonnes sur leur victimisation. Ils ne sont pas muselés, soyons clairs, ils n’ont tout simplement pas accès à l’exhaustivité des tribunes. De la même manière qu’il est peu probable de voir, dans les colonne de Valeurs actuelles, un magazine facho en France, des analyses des vertus de l’immigration ou de la théorie du genre, il faut peut-être accepter que d’autres forums soient rétifs à des discours pourfendant l’une ou l’autre. Ces dérives du politiquement correct sont critiquables mais à supposer qu’elles soient inévitables, je m’en satisfais car les vertus sont incommensurablement plus importantes. Elles sont vitales.

Sous le signe de la tristesse

L’année commence fort.

Pour le lecteur qui tombe sur ces lignes en 2050 : en mai 2019, un président américain du nom de Trump, âge mental cinq ans, dont j’espère il n’aura pas entendu parler, menait des guerres commerciales et diplomatiques tous azimuts en passant sa journée à tapoter sur Tweeter, un « réseau social » sur lequel des attardés postaient des messages que l’humanité entière pouvaient consulter ; l’Europe sombrait dans une profonde crise existentielle, les Britanniques ayant décidé de la quitter (cela s’appelait le Brexit), et les autres pays crachant dessus y compris ceux qui en avaient profité pour sortir de la misère dans laquelle l’URSS les avaient laissés, comme quoi la gratitude n’est pas une vertu largement partagée ; la France connaissait une interminable crise économique slash institutionnelle slash identitaire slash démocratique et la populace grondait des profondeurs du pays, assoiffée de sang impur et impatients de revivre un remake de 1789 (la crise durait depuis 1789 en fait) ; la Chine sombrait dans une dictature assumée et déployait des nouvelles routes de la soie pour ravir la place de leader du monde aux Etats-Unis (si tu vis sous le joug chinois ami lecteur de 2050, c’était déjà bien engagé en 2019 sous le président Xi) ; la guerre au Moyen-Orient restait inguérissable et chantre de la démocratie dans la région Israël s’alliait avec l’Arabie Saoudite ; en plus des méchants habituels, l’Iran, la Corée du Nord, la Russie.

Dans cet environnement gloom and doom, deux choses fonctionnaient à merveille en ce début d’année : le stock market (malgré la guerre commerciale, aka nouvelle guerre froide technologique, le S&P était up de 14%) et le cinéma. Je vais m’attacher à parler de cinéma.

Quel putain de début d’année les amis après un 2018 so and so ! Sous le signe satisfaisant, réconfortant, d’une insondable tristesse.

Ça a commencé à New York, j’avais un dimanche après-midi de libre et je suis allé dans une salle d’art et d’essai de Manhattan, Quad Cinema, dans la treizième rue. J’ai vu Les éternels de Jia Zhang-Ke. J’en suis sorti terrassé par la mélancolie, de ses personnages cassés, dont la jeunesse fougueuse et délinquante s’est transformée au fil des ans en tristesse ridée, hantée par la perte, du père, de l’amant, des jambes, de l’amour, de l’argent, de la passion, dans une mise en images sublime, des plans tableaux plongés dans la buée et les vapeurs, et un décor incolore d’un pays en chantier. Les acteurs Zhao Tao et Fan Liao sont magnifiques, et le film tragique. J’ai marché dans les rues de Manhattan plongé dans la mélancolie du dimanche soir, vaguement relié à une foule éparse, fantomatique, dans laquelle perçaient accidentellement quelques cris d’énergie résiduelle et des souvenirs personnels plus enjoués qui ne faisaient par effet de contraste qu’accentuer ma taciturnité. Je me suis complu dans cette tristesse de bord des larmes.

C’est à Paris que j’ai ensuite vu les autres films. Synonymes d’abord, une autre claque. L’entrée en matière tempétueuse, la rencontre brutale avec le corps de ce mec zarbi sorti de nulle part (atterri là comme un OVNI en provenance d’Israël) dans les rues de Paris, ce corps immense, musculeux, complètement nu, transi de froid, courant comme un malade mental dans un grand appartement haussmannien désert. Et puis la rencontre fortuite avec un couple rescapé d’un film de la nouvelle vague, maniéré et fin et sophistiqué, formé par l’actrice du splendide film de Garrel L’amant d’un jour, Louise Chevillotte, et l’acteur des plus inégaux mais par moments beaux Trois souvenirs de ma jeunesse, couple sidéré par ce corps surgi du néant, comme une sorte de premier homme, énergie pure, parlant un français abscons de dictionnaire accidentellement poétique, dansant comme un fou nietzschéen sous le plafond d’une boîte de nuit rouge (scène ahurissante). Le cinéaste Nadav Lapid dépeint avec une violence réjouissante la maladie de la société israélienne hyper-militarisée, où l’armée semble avoir tout conquis, les corps et les esprits. Mais la vraie force du film au-delà de sa charge critique est sa tristesse. Le dernier plan m’a bouleversé, de ce mec qui frappe à la porte du couple chichi, cognant, sans aucune réponse, contre la cruauté froide, et muette. Sans pitié. Car qui de ce corps entraîné aux armes automatiques, baraqué, flippant, ou du couple délicat, est le plus dangereux et le plus cruel ? Evidemment le couple, lointains enfants de Cocteau, vivant dans un immense appartement payé par papa, terribles et impitoyables.

Leto de Kirill Serebrennikov que j’ai enfin vu ne m’a pas aidé à sortir de cet état de tristesse dans lequel 2019 flottait. Je n’ai pas tout compris, il m’arrivait de m’endormir par moments – et j’aime cet état délicieux d’entre-deux, d’entre le sommeil et la veille, dans lequel certains films vous plongent entremêlant leurs images à vos rêves dans une alternance imbriquée entre réalité, cinéma et songes – mais l’actrice Irina Starshenbaum était d’une telle beauté, les plans d’une telle splendeur, surtout ceux à la plage, la musique d’une telle force, que je me suis laissé emporter, l’esprit paresseux mais l’âme conquise, par le flot des images et leur élégie.

J’ai longtemps hésité à voir la troisième partie de La Flor, film fleuve argentin de Mariano Llinás (13 heures 34 et six épisodes), qui a créé l’événement dans le petit monde de la cinéphilie parisienne que seules des extensions temporelles comme celles-ci peuvent extraire d’une léthargie désabusée, car je n’avais pas vu les deux premières. Et c’est l’une des meilleures décisions que j’ai prises dans ma vie tant les trois heures vingt-quatre que j’ai passées au cinéma de Saint-Germain des prés étaient enchanteresses, trois sous-films plus un générique de fin de quarante minutes que j’ai vu en entier – j’étais scotché là, que faire ? – d’inspirations diverses, Borges, Renoir (un remake d’Une partie de campagne) et un film expérimental rappelant le cinéma de Pierre Clémenti et finissant sur du Borges. La vie vous réserve comme ça des moments d’exception, il faut savoir les saisir et s’y investir et c’est parce qu’on y investit son temps, son effort, que l’on en éprouve une satisfaction décuplée.

Après Victoria qui m’avait réjoui, j’avais des attentes élevées au sujet de Sybil, le nouveau film du duo Triet-Effira, hélas en partie déçues à cause d’un scénario raté abordant trop de sujets (la mère décédée, la sœur ratée, l’ancien amant, l’alcool, etc.) en ne faisant que les effleurer, trop de personnages (le compagnon, l’ex-amant, la sœur, le psy, les gamins, etc.) en ne faisant que les esquisser et, travers très français, ne leur donnant d’épaisseur que quelques lignes de caractérisation univoque. Mais au sein de ce film raté se trouve un court ou moyen métrage réjouissant qui se passe sur l’île ô combien cinématographique (Rossellini) de Stromboli qui le débarrasse de ses développements secondaires faits de traumas convenus et de sa galerie de personnages sans intérêt, pour se concentrer dans un décor superbement filmé, alternance d’ombres noires et de mers profondes, de plans aériens et de vents violents, sur la relation entre Sybil, jouée par Effira, et Margot, jouée par Adèle E., toutes deux excellentes. C’est sur cette relation et uniquement sur elle qu’il fallait se concentrer, pour faire un grand film et pas un film français moyen. Il faut toujours se demander ce qu’aurait fait disons Bergman, et revoir Persona (ou Godard avec Le Mépris, ou Rossellini), évidemment qu’il n’allait pas perdre son temps avec la fille de Dix pourcent qui refait toujours le même numéro, mais creuser, approfondir la relation entre les deux femmes. Il faut chercher à déplaire (l’approfondissement) et non la facilité (« elle est marrante cette fille, ça va plaire »). Un des très beaux moments du moyen métrage à Stromboli est celui où Sybil imite Margot. Il fallait continuer dans cette veine et ne pas la renvoyer tout de suite en France à la faveur d’un gag vaudevillesque qui rappelle le film à l’ordre, c’est-à-dire ses origines parisiennes de comédie intello pas drôle dans des décors AMPM, alors qu’en se dépaysant il détenait la clé de quelque chose de potentiellement inquiétant. Je développe car c’est important, j’aimerais que les scénaristes lisent ces lignes pour se restreindre ; nous avons tous tellement de choses à raconter, de références à caser, écrire c’est faire le tri, c’est faire des choix douloureux, c’est laisser tomber des histoires et des personnages, les rayer, les effacer, les tuer, pour aller plus loin, plus profond avec ceux qui survivent à ce massacre de l’écriture, sans avoir peur du vide, sans avoir peur du « rien ne se passe », il se passe toujours plus qu’il ne le faut. Cette cinéaste a un talent manifeste qui est à son somment dans la scène du bateau. Il fallait étirer la scène putain, la calquer sur le temps réel, se farcir tous les Kéchiche pour acquérir cette maîtrise du temps long, au lieu de se presser pour poursuivre des historiettes à la con et d’aligner des poncifs de téloche, le pire étant une scène de sexe sur fond de feu de cheminée. Non ! On ne fait pas de scène de sexe sur fond de cheminée, c’est interdit. Ça tue tout trouble. Déjà que la scène est hyper hétéro, que le mec (acteur très antipathique, je suis désolé, c’est perso et injuste) n’a pas dit trois lignes de dialogue de tout le film, n’a aucune consistance existentielle, aucun attrait (comment peut-on aimer un type comme ça ?), tu ne peux pas, en plus, foutre un feu de cheminée. C’est paradoxalement la scène de faux sexe sur le bateau qui est la plus troublante, même si elle reste timorée. Il faut le refaire ce film. Effira doit aller tout de suite sur l’île et y rester. Les flash-backs ok, mais sans explication, tu ne donnes pas d’explications. Une fois sur l’île, il faut tout dilater jusqu’au malaise. Plonger l’actrice dans la tristesse la plus profonde, la dépression, sans expliquer.

L’état de tristesse en filigrane continue avec le dernier film d’Almodovar, son meilleur depuis des années, Douleur et Gloire, dont j’adore le titre pompeux, sirkien, mélodramatique en diable. Une auto-fiction sur la perte d’inspiration, les maladies du corps et de l’âme, la drogue, la réclusion dans un appartement musée d’une tristesse absolue malgré les couleurs criardes et écarlates, traversée de souvenirs d’enfances filmées comme des morceaux de rêve lumineux d’un irréalisme poétique. Très rares sont les cinéastes qui ont duré aussi longtemps sans radoter, surtout avec un style aussi reconnaissable, une telle fidélité aux intrigues enchâssées, bigger than life, qui donnent l’impression que la fiction a fait abdiquer le réel, l’a contaminé, soumis à ses règles. Je me rappelle distinctement cette soirée de l’automne 1995, j’étais allée avec une amie voir La fleur de mon secret, dans un Gaumont de l’avenue des Gobelins, je me rappelle l’attente devant la salle et la grande affiche avec ce cœur de roses et la femme qui tapait à la machine en contre-jour. J’en étais sorti bouleversé parce le programme du metteur en scène était de nous bouleverser, il ne s’en cachait pas sous une délicatesse ou une subtilité malignes, et ça marchait avec moi, la réalité à la sortie de la salle était tout à coup étincelante, mais pas avec cette amie qui y resta insensible et la seule remarque qu’elle fit alors était qu’elle s’attendait à mieux de la scène de flamenco vu que c’était un film espagnol. Vingt-cinq ans plus tard, j’éprouvais la même émotion en sortant du Pathé Beaugrenelle dans les rues de la ville luisant d’une pluie dont nous n’avions pas été témoins.

C’est quoi ce début d’année de folie ? Et la suite semble prometteuse, avec un nouveau Kéchiche, un Bellochio, un Refn, le Bong Joon-ho, un autre Effira mis en scène par Verhoeven – l’actrice des années 2015-2020, ami lecteur de 2050, elle aura hélas peut-être sombré dans l’oubli dans trente ans, ou qui sait sera-t-elle à soixante-dix ans l’Isabelle Huppert mid-century.

Rousseau, le contrat social et la France de 2019

L’écoute d’une série d’émissions marquantes au sujet du contrat social de Rousseau (Les chemins de la philosophie sur France Culture), m’a amené à réfléchir à ce que nous vivons aujourd’hui en France (ou du reste aux Etats-Unis et ailleurs), un pays profondément divisé, voire en voie de tribalisation.

Si le contrat social de Rousseau publié vingt-sept ans avant la révolution française n’a pas la signification que les politiques lui assignent de nos jours – une sorte de programme entre eux et le peuple, il ne s’agit pas du tout de cela – et s’il peut s’apparenter à une certaine utopie, non dénuée d’ambiguïtés et de contradictions, il n’en demeure pas moins qu’il offre une grille de lecture analytique extrêmement puissante de tout système politique. J’avais par ailleurs écouté une série sur Les Rêveries du promeneur solitaire, en avais lu des passages très beaux, si bien que Rousseau m’apparaît comme un philosophe exceptionnel à la fois de la singularité et du politique, de l’individuel et du collectif, le philosophe en somme de notre modernité.

Le contrat social est le phénomène tortueux, complexe, contradictoire, « par lequel un peuple est un peuple. » Comment passer de la multitude au peuple ? Telle est la question.

Chez Hobbes la multitude confère le droit de gouverner à un tiers au-dessus d’elle, externe à elle, un souverain. Le souverain est hors société et peut prendre la forme d’un roi, d’un dictateur, d’un despote. Chez Rousseau, chacun contracte avec le tout, la volonté générale est le souverain, le pouvoir n’est pas transféré. Pour comprendre, prenons un modèle réduit. Soit dix personnes qui ont chacune leurs intérêts propres et jouissent d’une totale autonomie. Disons qu’une raison exogène les oblige à s’associer, par exemple elles habitent un même immeuble et doivent le maintenir. Elles décident alors de s’associer tout en restant aussi libres qu’avant, voire pour rester aussi libres qu’avant. Leur association va dégager l’intérêt commun, le maintien de l’immeuble en bon état, et ce sera une volonté de chacune des dix personnes. D’une agrégation d’individus, ils deviennent une association d’individus. Aucun ne se fait représenter, ils ne délèguent pas le pouvoir à un tiers. Ils peuvent déléguer l’exécution à un gouvernement (un syndic dans notre exemple), pour des raisons d’efficacité, mais le gouvernement ne détient pas la souveraineté. Certes, magnifié au niveau de millions de personnes, cette construction pose un grand nombre de défis mais elle offre une sorte d’idéal à poursuivre à l’aune duquel nous pouvons évaluer nos sociétés.

Remontons aux origines. L’homme vient de l’état de nature dans lequel il est un « tout parfait et solitaire », jouissant d’une autonomie parfaite et stupide. C’est un « animal stupide et borné ». Il arrive un moment où cet état n’est pas suffisant pour assurer sa survie, il doit alors s’associer. Pour ce faire, il se transforme en un individu faisant partie d’un tout. Chez Rousseau, il ne faut pas tuer la nature (comme chez Hobbes) mais trouver les conditions de perpétuer l’état de nature, et la liberté qui lui est consubstantielle, hors de l’état de nature, dans le passage à l’état civil. Ce sera au moyen du contrat social.

Le contrat social définit les conditions selon lesquelles, le moment inaugural auquel le peuple se constitue comme peuple. Ce moment est théorique, car il y a déjà un « peuple » ou disons une multitude, mais le concept est en lui-même puissant. En 2019, si l’on s’en tient à la construction intellectuelle de Rousseau, il n’y a pas un peuple de France. Le moment du contrat social n’est pas arrivé, nous en sommes même loin. Il n’y en 2019 en France qu’une juxtaposition d’intérêts particuliers (les fonctionnaires, les gilets jaunes, les cheminots, les chauffeurs de taxi, le corps médical, les notaires, etc.), au mieux unis contre des ennemis internes (les riches, les immigrés, les financiers, Uber). Un peuple devient peuple quand il atteint un niveau de maturité lui permettant d’instituer un état fondé sur la volonté générale, laquelle n’est pas celle d’une majorité mais d’absolument chacun des individus citoyens, le gilet jaune, le chauffeur de taxi, le fonctionnaire, etc., qui auront toujours des intérêts particuliers mais aussi un intérêt commun – par exemple le « bien » du pays, à définir, suivant une certaine vision – volonté de chacun. Le peuple devient alors un corps, avec des parties indépendantes formant un tout articulé, pourvu de mouvement et poursuivant un même but : la volonté générale. Chaque individu se fond dans ce collectif dont il n’est plus qu’une partie interdépendante avec les autres, et jouissant d’une liberté égale à celle de l’état de nature. Le peuple élabore les lois car il appartient à ceux qui s’associent de définir les conditions de l’association.

Ce passage de l’état de nature à l’état civil est possible car l’homme est perfectible, il a la faculté historique d’évoluer. C’est un animal qui peut être éduqué. Il faut déployer dans l’état civil la même liberté que dans l’état de nature mais transformé en liberté politique. La finalité de l’état est l’éducation, l’éducation à être libre et faire prévaloir la raison sur les intérêts immédiats.

Les gilets jaunes offrent un exemple de l’état de nature, d’animaux stupides et bornés, non éclairés, ne pouvant faire partie d’un tout car mus par leurs seuls intérêts particuliers. Le passage à l’état civil permet d’écouter sa raison avant d’écouter ses penchants. A défaut de raison, les gilets jaunes font appel à la violence pure pour se faire entendre, faire prévaloir leur intérêt au détriment d’un intérêt commun évident, la sécurité, le respect du bien public. Quand le peuple est constitué en peuple, la liberté civile est limitée par la volonté générale mais celle-ci est aussi celle de chacun puisque c’est la volonté de tous. Dans une socialisation heureuse, la liberté d’indépendance de l’état de nature se transforme en liberté d’interdépendance. Cette socialisation heureuse est utopique mais c’est ce vers quoi nous devons tendre, ou ce au regard de quoi nous pouvons mesurer notre maturité de peuple.

Une des conditions de la constitution d’un peuple est la liberté et donc, selon Rousseau, l’égalité. Il n’y a de liberté qu’en présence d’égalité. Il donne de l’égalité la meilleure définition qui soit, celle de la modération des écarts, des richesses d’une part, de l’avarice et l’envie de l’autre, exactement comme dans le modèle suédois, le plus proche en Europe d’un modèle rousseauiste.

L’analyse de Rousseau se décline selon trois dimensions : le peuple politique, c’est-à-dire l’association des citoyens selon la volonté générale ; le peuple comme ethnie, uni par des mœurs et une culture ; et le peuple au sens social, les riches et la masse des pauvres. Les mœurs sont essentielles et avec elles, on y revient toujours, l’éducation. Prenons la France de 2019. Il n’y a pas de peuple politique en l’absence d’un intérêt commun, impossible à définir. Les rares moments où cet intérêt fait une timide apparition sont les matchs de football et encore, il y a toujours quelqu’un pour ne pas se reconnaître dans la composition de l’équipe nationale. Les mœurs et les cultures sont fragmentées, non seulement à cause de l’immigration mais surtout aux écarts d’éducation, le Parisien surdiplômé n’ayant rien en commun avec un ouvrier ou un agriculteur de province, et l’héritage culturel étant très peu connu des Français (demandez autour de vous que l’on vous cite trois titres de la Comédie Humaine, de Corneille ou de Racine, vous vous en rendrez vite compte). Au sens social enfin, les inégalités ont beau être les moins marquées du monde développé, le peuple ne cesse de battre le pavé pour les dénoncer.

Nous savons tous que le problème en France, ce ne sont ni l’impôt, ni les écarts de richesse, ni Macron, ni les riches, ni les immigrés, mais l’éducation. Tous les politiques en viennent à cette conclusion mais il est extrêmement difficile d’agir en conséquence car l’éducation requiert un temps long, peu compatible avec des « annonces » court-terme et des échéances électorales. Comme seule réponse, on se résout alors à baisser ou augmenter des impôts, seuls leviers mécaniques dont on dispose et qui donnent l’illusion d’une action.

Pour montrer l’importance de l’éducation, je prendrais un exemple développé par l’un des invités des Chemins de la philosophie, et enrichi par une expérience personnelle. Le code de la route est une loi parfaite, excellente illustration d’un contrat social. Le code est parfaitement égalitaire, s’appliquant aussi bien au propriétaire d’une Porsche que d’une ancienne Renault (les deux perdent non seulement de l’argent en ne le respectant pas mais des points totalement égalitaires). Il laisse à chacun une liberté totale (d’aller où il veut, quand il veut…) dès lors qu’il respecte la loi, laquelle loi est une expression de l’intérêt commun, la sécurité de tous, la réduction du nombre de morts de la route, le plaisir de conduire. Comment se fait-il que personne ne respecte le code de la route ?

C’est une question d’éducation.

Prenons mon expérience. Il m’arrive de courir dans les rues de Paris. Voici ce que dit la loi : Tout conducteur est tenu de céder le passage, au besoin en s’arrêtant, au piéton s’engageant régulièrement dans la traversée d’une chaussée ou manifestant clairement l’intention de le faire ou circulant dans une aire piétonne ou une zone de rencontre. La sanction pour non-respect est de 6 points de permis. Quand je cours à Paris, dès qu’une voiture s’aperçoit que je suis sur le point de traverser la rue, non seulement elle ne s’arrête pas, mais elle accélère et souvent klaxonne quand je ne m’arrête pas et me lance un regard de haine. A Lund, une petite ville au sud de la Suède, je traverse sans même regarder à droite et à gauche, les voitures s’arrêtent dès qu’elles m’aperçoivent, même de loin. L’automobiliste et moi avons un intérêt commun : je ne veux pas mourir, il ne veut pas me tuer et passer le reste de sa vie en prison. Et pourtant, il accélère. L’automobiliste est mû par ses seuls penchants, par son seul intérêt particulier d’animal stupide et borné, à savoir gagner deux minutes sur son trajet. L’éducation peut faire courber ces penchants et inciter l’automobiliste à réfléchir à l’intérêt commun, le sien, le mien. L’exemple suédois montre que c’est possible.

Or je regarde l’école de mes filles, une école privée dans un des meilleurs quartiers de Paris, je ne parle pas des fameuses « banlieues difficiles », et l’éducation profondément individualiste y forme des fanatiques de l’intérêt particulier, avec des notes individuelles, une concurrence forcenée, une culture de tous les coups sont permis, et l’absence d’éducation civique (dénigrée, souvent remplacée par des cours d’histoire qui dispensent le savoir, ou upgradée en cours idéologiques sur les symboles de la France). Quand pendant quinze ans vous faites partie d’une juxtaposition arbitraire d’élèves, nourris aux notes, aux dossiers, au culte de la réussite individuelle, de l’égoïsme, il est très difficile de développer un sens de l’intérêt commun. L’atmosphère à la maison n’aide pas car les parents sont le produit de la même éducation.

Rousseau ne croit pas à la représentation qui est au cœur de nos démocraties. Elle n’est pour lui qu’une incarnation des intérêts particuliers, par laquelle des catégories spécifiques se donnent des représentants pour défendre leurs intérêts. Syndicats, partis politiques, associations, mouvements, lobbys ne sont que les symptômes d’une fragmentation du peuple, de sa tribalisation, en un mot de son absence. En mai 2019 en France, 34 listes se présentaient aux élections européennes. Si c’était possible, 60 millions de listes se seraient présentées. Pour revenir à mon modèle réduit d’un immeuble de dix personnes, trois seraient pour la construction d’une annexe de l’immeuble, deux pour sa vente, cinq pour sa transformation en centre commercial. Si l’immeuble est finalement transformé en centre commercial, cela n’aura été que la volonté particulière d’une majorité, les dix personnes n’auront jamais été associées, l’immeuble n’aurait pas survécu. Rousseau reçut des critiques sur le risque totalitaire de son contrat social, son système apparaissant comme unanimiste, reposant sur la volonté d’absolument chacun de ses membres. Ce que ces critiques ne comprennent pas, c’est que le contrat social est une construction que j’appellerais asymptotique, qui teste les limites. A l’asymptote, dans l’idéal, la vie en société serait régie par la volonté générale dont l’exécution serait confiée à un législateur qui serait à son service (et non au service d’une vision qui serait la sienne). Cette vie en société serait parfaite, puisque ma volonté serait prise en compte dans chacune des actions du législateur. Certes, elle est utopique, mais en traçant cette asymptote, Rousseau permet de révéler, par contraste, les failles des systèmes réels dans lesquels nous vivons, d’en dresser le diagnostic tel que je le fais ici de la société française.

Cette hyper-fragmentation des intérêts m’avait intuitivement choqué lors d’une rencontre politique sans que je ne réussisse au moment même à la conceptualiser. C’était pendant la campagne présidentielle de 2017 et j’étais invité à plusieurs rencontres avec des candidats. J’étais allé à celle de François Fillon qui présentait son programme à un parterre parisien de décideurs. Après la description générale de son programme, Fillon s’était prêté aux questions et réponses et je me rendis compte que toutes les questions relevaient d’intérêts corporatistes. Nous avons eu droit à la question des médecins, des agents immobiliers, des représentants des BTP, des télécoms, des automobilistes, des actionnaires, etc. Les questions étaient extrêmement techniques, légalistes – je ne les comprenais souvent même pas – et Fillon y répondait avec aisance, on voyait qu’il avait étudié chacun de ces dossiers. Très vite, je réalisai qu’il était impossible de concilier tous ces intérêts qui s’entrechoquaient et que le travail du politique, loin d’être l’application d’une quelconque volonté générale qui révélait son absence criante, était d’établir une sorte d’équilibre instable entre eux, plus ou moins tenable, en excluant délibérément certains des intérêts (dans le cas de Fillion ceux des fonctionnaires), conformément à une certaine ligne politique.

Comment réparer la France ? Cette question revient en 2019 dans la bouche de nombreux observateurs. On reconnaît que le pays est en panne mais nul n’arrive à identifier la cause de celle-ci parce qu’on se focalise sur des éléments exogènes, à la recherche d’un coupable (l’Europe, l’Allemagne, l’immigré, la finance, les politiques des trente dernières années, au choix), pour se rendre compte que ce coupable est difficile ou impossible à défaire (l’Europe est déjà trop imbriquée, l’immigré est là et il est français, la finance est loin de disparaître, les politiques ne peuvent pas être tous aussi incompétents et corrompus qu’on ne le dit, la généralisation tue l’argument et rend impuissant). Avec le politiquement correct dont on comprend le malaise qu’il crée, identifier des ennemis du peuple, longtemps le ciment de celui-ci, devient de plus en plus difficile même si l’Europe, le riche et l’immigré continuent de jouer leur rôle bon an mal an. Or la vraie cause à la racine du mal est l’inexistence d’un peuple de France avec un intérêt commun. Le non avènement en somme d’un contrat social.

La vie elle a passé, on a comme pas vécu

Notes sur la série sur Tchékhov sur France Culture, Chemins de la Philosophie

Entre Platonov, pièce écrite à dix-huit ans, et La Cerisaie, écrite juste avant sa mort à quarante-quatre ans, Tchékhov, avec son metteur en scène Stanislavski, a eu le temps de fonder le théâtre moderne. Entre les deux œuvres, les thèmes sont les mêmes mais tout a changé. Le magma foisonnant de Platonov, qui dure huit heures avec cinq conclusions possibles, s’est transformé en l’épure de La Cerisaie dont le quatrième acte dure exactement vingt-cinq minutes, le temps de dire les répliques. Nous sommes en 1904, dans une pièce de fantômes à la fin de laquelle tout le monde s’en va gaiement vers son destin tragique.

Lioubov Ranevskaïa rentre dans le domaine familial qui va être mis à la vente. Celle est impensable, mais elle aura bien lieu. L’acquéreur sera Lopakhine, le moujik, misérable parmi les misérables, qui s’est enrichi par son travail, dans une transition en cours des classes et un triomphe du capitalisme. La Cerisaie sera transformée en lotissements. C’est la fin d’un monde. La famille s’en va et oublie Firs, le domestique, qui reste seul, propre à rien, comme nous tous. On entend une deuxième fois le bruit de vide du butor étoilé, celui d’une mort qui arrive.

Les personnages de Tchékhov sont pétris de contradictions et d’ambiguïtés. Sans continuité psychologique, sans centre, sans intrigue, ils sont faits de bribes. Ils vivent en province, en périphérie, s’ennuient, se perdent dans des considérations générales. Ils ne comprennent pas grand-chose à leur vie. Interrogent sans fin un sens, avec pour seule réponse le silence du monde.

De cette confusion naissent des modes d’existence disparates. L’ennui, l’angoisse, la mélancolie ; le divertissement par le travail et la suractivité comme thérapie contre la sécheresse de l’âme ; les discours, le bavardage ; ou les pitreries. Les personnages oscillent entre ces états, à l’image d’Ivanov qui passe de la suractivité brillante à l’impuissance devant ses terres orphelines, rongé par le remords et la culpabilité envers sa femme Sara pour laquelle il n’éprouve plus aucun amour.

On parle énormément chez Tchékhov. On pérore, philosophe, rêvasse. On aligne les lieux communs pour remplir le vide de l’existence. Des lieux communs sentimentaux, nostalgiques. Sans hiérarchie. On discourt des choses les plus insignifiantes et puis soudain, au milieu d’elles, jaillit l’idée de la mort. On parle de petits événements et puis soudain surgit le vide de sens. Les pires d’entre nous transforment les discours en idéologies, tel Trofimov dans La Cerisaie qui plaque un schéma préétabli sur des situations insaisissables. De grandes idées non connectées au réel. Personnage inutile, il ne fait que philosopher, ne propose rien d’autre que de jeter la clé dans la rivière du domaine. C’est le futur bolchevik, en tous points le futur François Ruffin, porteur de grands messages, appelant à se battre pour le peuple, armé de poncifs, mais qui ne fait jamais rien de concret. L’inutile. Lvov est une autre version de ce personnage, un type insupportable, jeune médecin doctrinaire et moralisateur qui jette l’opprobre sur Ivanov. Tchékhov combat les discours emportés par l’ironie. Dans la vie, il construisait des écoles, s’occupait des gens, les soignait. Il faisait attention aux gens, pas au peuple, aux gens.

A l’inverse des idéologues, certains personnages ont les pieds sur terre. Mus par le progrès social, pragmatiques, ils profitent de l’irrésolution ambiante pour parvenir à leurs fins, comme Lopakhine dans La Cerisaie, ou Natacha, la femme d’Andreï dans les Trois Sœurs. Tous deux prennent possession de la maison, mais jamais de manière univoque. Lopakhine pleure quand il triomphe, Natacha est un personnage assez ignoble auquel on ne s’identifie pas.

Le présent n’existe pas. Evanescent, il est ennui, confusion et bâillements. Le passé est tour à tour l’âge d’or et celui de la défaillance des pères, comme dans Platonov. Le futur est fait de promesses sans cesse reportées, de projets inaboutis transmis de génération en génération. Irina, Olga, Macha, les trois sœurs, vivent dans des contradictions et des professions de foi que la vie contrarie. Andreï leur frère finira cocu et fonctionnaire de l’administration locale, lui qui était promis à un grand avenir.

En 1900, au sommet de sa gloire, Tchékhov écrit les Trois sœurs, un tableau du quotidien de trois sœurs et leur frère qui, réunis pour la mort d’un père idéalisé à l’enterrement duquel pourtant personne ne vient, décident de partir à Moscou. « Le retour à Moscou » c’est le futur et le passé. La nostalgie et le rêve. C’est l’enfance, le paradis perdu, une construction mentale dont les sœurs ont fait l’expérience, une utopie rétroactive.

La vie elle a passé, on a comme pas vécu.

Cette phrase résume La Cerisaie, et toute l’œuvre de Tchékhov. Nous sommes des propres à rien. Nous essayons mais n’y arrivons pas. Tout, dans nos vies, est condamné par la ruine. Les jardins finiront délabrés, et les cours abandonnées. On ne retrouvera jamais Moscou. Dans les interstices d’un incessant bavardage, nous prenons conscience de notre endroit dans l’univers et soudain percevons cette présence dans sa totalité.

« Il neige, où est le sens ? » Comment interpréter quelque chose qui nous dépasse ? L’énigme de la vie. Des jours et des soirées interminables qui se suivent, dans quelque province imprécise, d’une Russie centrale incertaine.

Le temps passe, matériellement, minute après minute, dans une attente interminable. Nous passons notre vie à attendre. Mais quoi ? Le silence du monde, l’absence du monde nous hantent. Jusqu’à la conclusion d’Ivanov : « Je ne comprends pas ». Ce n’est pas du nihilisme, ce n’est que du désarroi.

Des crises ponctuent cette longue attente. Le troisième acte est celui des incendies, et des confrontations violentes. Mais l’espoir subsiste. Celui que les générations futures trouveront le sens. Que nous avançons à petits pas vers le sens. Ça viendra ; ça prendra un temps infini, mais ça viendra, avec de petites actions, en étant utile.

Sur fond d’une musique gaie et pleine d’entrain, la fin des Trois sœurs est bouleversante. « Il faut vivre, il faut vivre ! » « Un jour viendra où l’on saura pourquoi tout cela, pourquoi toutes ces souffrances ». « Comme on a envie de vivre ! »

« Nous allons vivre ! »