Janvier

Cette année, j’ai découvert que je suis amoureux du mois de janvier. Je me demande même s’il ne serait pas devenu mon mois préféré, devant décembre ou juillet, qui l’a longtemps été, je crois. J’aime aussi beaucoup septembre.

Mais janvier ! Wow ! Quelle découverte. Je ne sais pas si c’est propre à 2025, mais après l’agitation insupportable des fêtes de fin d’année, un calme délicieux s’installe soudainement. Les rues de Paris se vident : les touristes les boudent, les voitures les désertent. Après les excès, j’imagine que les gens préfèrent rester chez eux. Et après les ventes privées, les pré-soldes, le Black Friday, etc., les clients se ruent moins dans les magasins. Les soldes de janvier ne provoquent plus le chaos qu’elles suscitaient autrefois.

Un soir, j’ai eu le plaisir de marcher pendant plus d’une heure, du onzième arrondissement au septième, en longeant les berges. C’était une joie immense. Le froid était vif, s’atténuant à mesure de mes efforts, mais l’absence totale de vent et la rareté des passants faisaient de cette marche une exploration privée des splendeurs illuminées de la ville. Les ponts successifs, les monuments qui se déploient comme un menu de restaurant gastronomique, et leurs reflets dans l’eau de la Seine composaient un spectacle de toute beauté. La lune était pleine, c’était parfait.

Le fait qu’il y ait si peu de monde dans les rues rendait chaque rencontre presque précieuse, comme une preuve que je n’étais pas seul au monde, que l’humanité continuait d’exister, mais en retrait. Seules les sirènes des voitures de police, imperturbables et fidèles au poste, interrompaient cette paix, allant de crimes fictifs en guerres imaginaires.

Je suis également allé à Deauville, profitant de deux jours de beau temps et de l’absence de vent. J’ai couru sur les planches, et c’était merveilleux. Ensuite, j’ai déambulé dans les rues calmes, où le silence laissait place à tous les sons que le tumulte habituel étouffe : les cris des mouettes, le cliquetis des mâts sur les voiliers, et la rumeur lente des voitures, comme un souffle doux.

Comme chaque mois de janvier, j’ai arrêté de boire et redécouvert le plaisir physique de la sobriété : cette sensation de clarté, d’assainissement.

Le 13 décembre, lors d’une course, une voiture m’avait percuté, et j’avais mal au mollet. Le 14 janvier, j’ai enfin pu reprendre la course (j’avais essayé le 1er janvier, mais la douleur persistait). Retrouver la forme, la santé et le mouvement a sans doute contribué à l’attrait de ce mois.

J’aime aussi le climat. Nous avons eu quelques rares journées de soleil, suffisamment rares pour les apprécier pleinement, comme une victoire éclatante sur la grisaille, le brouillard, cette blancheur permanente qui me dérange moins qu’au printemps ou en automne. Elle est, en janvier, synonyme de paix et d’évanescence. La nudité de la nature, avec son minimalisme de branches noires dessinées sur un fond de brouillard blanc, m’apaise. Car la végétation luxuriante et l’agitation des bêtes m’angoissent.

En 2025, l’environnement géopolitique s’est également amélioré. Un cessez-le-feu a été signé au Liban, où un président a enfin été élu et un Premier ministre désigné, ainsi qu’à Gaza, après des mois de combats et des milliers de morts.

Nous sommes allés voir le très beau film d’Almodóvar au Beaugrenelle. En sortant, nous avons marché sur l’île aux Cygnes, au milieu de la Seine, un lieu encore relativement méconnu des touristes à selfies. Ce n’est pas un endroit très spectaculaire comparé au pont de Bir-Hakeim, qui constitue un « spot » bien plus prisé. Pourtant, marcher sur cette île offrait une parenthèse enchantée au cœur de la parenthèse enchantée qu’est janvier. L’une des berges, côté rive gauche, est piétonne, tandis que l’autre, rive droite, laissait défiler un cortège de voitures roulant à vitesse constante, sans bruit, dans une fluidité parfaite. L’esprit encore imprégné des images colorées du maître madrilène, nous marchions, ce soir-là, en paix, heureux de vivre.

Retour de Chine

Nous avons passé une semaine en Chine, ma première visite depuis 2016. Nous avons exploré Pékin, Shanghai et Hong Kong, un itinéraire crescendo en termes de température — respectivement 0, 10 et 23 degrés —, de chaleur humaine et de chaos. J’en reviens avec plusieurs sujets d’étonnement.

Mes souvenirs de 2016 sont un peu flous, mais cette fois-ci, j’ai été frappé par le niveau de développement économique à Pékin et Shanghai. En revenant en France, j’ai ressenti un étrange renversement : la sensation de retourner dans un pays sous-développé. Les infrastructures — aéroports, routes, immeubles — sont impressionnantes ; les villes, particulièrement Pékin, affichent une propreté saisissante. Il y a très peu de chantiers, aucune grue à l’horizon, comme si tout avait déjà été achevé.

En 2016, je me souviens de la prolifération des grosses berlines allemandes. Cette fois-ci, bien qu’il y en ait encore, le choc est venu de la domination du parc automobile chinois : de nombreuses marques (BYD, Maxus, Roewe, Huawei, pour ne citer qu’elles), des véhicules d’une qualité et d’une finition remarquables, et majoritairement électriques. Le Covid et le régime chinois ont contribué à éloigner nos regards de la Chine, mais je doute que nous mesurions pleinement la menace que représente cette industrie automobile à l’échelle mondiale. Pendant qu’en Europe, nous débattons encore des avantages de la voiture électrique, la Chine semble déjà bien en avance.

Nous avons pris un TGV entre Pékin et Shanghai, et la comparaison avec la SNCF est saisissante : propreté, rapidité, couverture réseau, qualité des toilettes, espaces pour les bagages, tout est irréprochable. Pendant les 4 heures et 37 minutes de trajet à travers la campagne chinoise, j’ai aperçu, sans interruption, des éoliennes. En Europe, le sentiment antiécologique prédomine et on milite en général contre les éoliennes.

Lors de mes deux précédents séjours, je n’avais jamais vu le ciel bleu. Cette fois-ci, et même si on nous a dit que nous avions eu de la chance, le ciel était d’un bleu éclatant toute la semaine. Beaucoup de progrès a manifestement été réalisé pour réduire la pollution.

Un autre sujet d’étonnement concerne la technologisation de la société. L’hypersurveillance est omniprésente, avec un nombre impressionnant de caméras qui semblent tout capturer, partout. Les incivilités sont également enregistrées, affectant la note sociale des citoyens. Cela crée, d’un côté, un environnement aux accents dystopiques, mais paradoxalement, une société relativement paisible.

Comparé à Paris, d’où je viens, la différence est frappante : très peu de policiers visibles, pratiquement aucune sirène entendue, alors qu’à Paris, nous vivons dans une atmosphère quasi-permanente d’état de siège, avec des forces de l’ordre omniprésentes et des sirènes incessantes.

La technologie tend à fluidifier de nombreux aspects de la vie quotidienne. À l’aéroport, nous sommes sortis sans visa ni dossier prérempli, en seulement quelques minutes. Les super apps comme Alipay et WeChat rendent tout extrêmement simple : commander un Didi (l’équivalent d’Uber) de qualité supérieure à des prix abordables est un jeu d’enfant. La société fonctionne presque entièrement sans argent liquide, grâce aux applications de paiement.

La dictature chinoise a quelque chose d’étrange. Pas de culte de la personnalité apparent : à part le célèbre portrait de Mao devant la Cité interdite, aucun autre visage, ni celui de Xi ni d’un quelconque dirigeant, n’est visible. Les bâtiments gouvernementaux, eux, n’ont rien d’impressionnant.

La population semble jouir d’une totale liberté consumériste, symbolisée de manière éclatante par des marchés de Noël surdimensionnés à Shanghai, mais également d’un éventail plus large de libertés, notamment une égalité homme-femme qui semble être un héritage de l’époque communiste.

Cette apparente liberté coexiste avec une surveillance permanente. Cela donne l’impression d’une société dirigée par une entité abstraite, une sorte d’IA centralisée, dotée de milliards de caméras pour tout voir, intercepter chaque message, et agir ou punir en conséquence.

Pékin est la ville la plus froide, tant par son climat que par son ambiance. De larges avenues, un calme presque austère, une organisation rigoureuse, presque systématique. En arrivant à Shanghai, nous retrouvons sur le Bund le chaos urbain auquel on aurait pu s’attendre : les gens crient, certains crachent. Nous nous postons sur la promenade pour attendre 18 heures, moment où s’allument les lumières impressionnantes des immeubles et des bâtiments du Pudong, sur la rive opposée.

Shanghai déborde de vie : des marchés, des rues moins aseptisées, de la street food. Ça bouillonne. À Pékin, même les hutongs — ces vieux quartiers épargnés lors des Jeux de 2008 et que l’on nous avait conseillés de visiter — sont calmes, presque gentrifiés, avec leurs boutiques tendance.

C’est en arrivant à Hong Kong que nous prenons pleinement conscience du choc provoqué par le surdéveloppement urbain des villes chinoises. Ici, on retrouve le chaos des grandes villes européennes, avec des contrastes marqués entre la modernité de la partie financière, les anciens quartiers populaires et ces immeubles gigantesques, signature de la ville.

Les chantiers sont omniprésents. Les taxis sont anciens et n’acceptent que le paiement en espèces. Les Uber fonctionnent moins bien que Didi, et les voitures y sont nettement plus datées. Pourtant, Hong Kong respire une forme de vie différente : une désorganisation palpable, une foule dense, et les attraits d’une liberté moins encadrée, moins quadrillée et surveillée.

Le Power Station of Art à Shanghai, un musée d’art contemporain installé dans une ancienne centrale thermique au bord de l’eau (un site à ne pas manquer, notamment pour ses vues spectaculaires), est presque désert. Le 798 Art District à Pékin, un vaste complexe industriel reconverti, est immense et visuellement impressionnant, mais la vie culturelle y reste relativement limitée.

À Hong Kong, le musée M+ (à ne pas manquer non plus, tant pour ses collections que pour ses vues sur la baie) grouille de visiteurs. Il propose des expositions riches, dont une particulièrement impressionnante consacrée à I. M. Pei, explorant non seulement l’architecture de la pyramide du Louvre, mais également d’autres réalisations majeures de ce maître de l’architecture moderne.

Enfin, le Tai Kwun, situé à Central, est un ancien complexe carcéral transformé en espace culturel. Il offre des espaces d’exposition exceptionnels et des installations artistiques captivantes, notamment en vidéo.

Ce qui rend Hong Kong unique, c’est sa bigarrure : la coexistence, sur l’île de Hong Kong, d’une jungle luxuriante, d’un centre financier bordé de gratte-ciel (notamment à Central), de quartiers populaires plus ou moins gentrifiés comme Sheung Wan ou Sai Ying Pun, d’une architecture éclectique, et de bâtiments monstrueux tels que les célèbres « Monster Buildings » de Quarry Bay, rendus célèbres sur TikTok, hérissés d’unités de climatisation.

Cette diversité architecturale et urbaine fonctionne comme une véritable ode à l’hétérogénéité, en contraste avec l’uniformisation et la systématisation architecturale croissante qui atteint son paroxysme à Pékin.

En somme, ce voyage a été un passage de l’ordre au chaos, de la rigueur à l’approximation, de la création destructrice à une sédimentation sans fin, et de la froideur à la chaleur.

Nous en avons beaucoup discuté entre nous. Au début, après plusieurs jours passés dans le confort de l’ordre, de l’organisation et de l’absence de friction, il peut être difficile de s’adapter au tumulte d’une ville sédimentée comme Hong Kong. Ses rues, enchevêtrées de manière incompréhensible et non planifiée, se déploient sur différents niveaux, avec notamment le célèbre Mid-Levels Escalator pour les piétons, véritable signature de la ville.

Mais rapidement, un sentiment de réassurance s’installe. On a l’impression que l’humain reprend le contrôle, supplantant l’entité centrale désincarnée.

Une chose est commune à ces villes, pourtant si différentes par leur atmosphère : la qualité exceptionnelle de leur gastronomie. Nous prenions des petits déjeuners asiatiques (nouilles, dim sums, soupes), déjeunions sur le pouce dans la rue (souvent là où l’on trouve le meilleur), et dînions dans des restaurants sophistiqués, souvent étoilés au Michelin. Shanghai, par exemple, compte 27 restaurants une étoile, sans oublier les nombreux Bib Gourmands qui offrent un large choix.

La qualité, la sophistication et l’authenticité des plats sont tout simplement remarquables, et le service exceptionnel.

Programme de la visite :

Jour 1 – Cité interdite (Forbidden City) – Visite des Hutongs traditionnels de Pékin
Jour 2 – Muraille de Chine (section de Mutianyu) – 798 Art District, centre d’art contemporain à Pékin
Jour 3 – Train pour Shanghai – The Bund, promenade emblématique offrant une vue spectaculaire sur le Pudong
Jour 4 – Vieux Shanghai (quartier traditionnel) – Jardin Yu (Yu Garden) – Nanjing Road (rue commerçante)– Place du Peuple (People’s Square) – French Concession – Power Station of Art, musée d’art contemporain
Jour 5 – Vol pour Hong Kong (ou envisager le train de nuit pour une expérience différente)
Jour 6 – Wan Chai MarketBlue House Cluster (un bâtiment historique classé) – Promenade le long du port près de la grande roue (Hong Kong Observation Wheel) – Déjeuner à Central – Tai Kwun, musée dans une ancienne prison transformée en centre culturel – Dîner dans Central – Feux d’artifice du Nouvel An au Wan Chai Ferry Pier
Jour 7 – Victoria Peak (très touristique, mais incontournable pour la vue) – Déjeuner chez Din Tai Fung dans les Nouveaux Territoires – Promenade dans Kowloon Walled City Park) – M+ Museum, musée d’art moderne et contemporain avec des terrasses exceptionnelles donnant sur la baie

Restaurants :

Pékin

Sheng Yong Jing : Spécialité de canard laqué, excellente cuisine, excellent rapport qualité-prix, ambiance agréable, très fréquenté.

Zijin Mansion (Hôtel Waldorf Astoria) : Cuisine raffinée, superbe décoration, mais ambiance inexistante.

Shanghai

Fu 1088 : Salles privées dans une maison ancienne, cuisine shanghaienne, un peu cher.

Chen Dacheng: cantine chinois traditionnelle à côté de Nanjing road, où l’on mange de très bonne soupes à 5 ou 6 euros par personne

Canton Table : Excellente cuisine, superbe décoration, avec vue sur le Bund.

Hong Kong

The Chinese Library : dans un complexe de restaurants à Tai Kwun – décoration superbe, très bonne cuisine

Little Bao (Central) : petit boui-boui avec des bao et des entrées excellents

Duddle’s : superbe cuisine chinoise

Din Tai Fung

In Water de Hong Sang-soo

Les films de Hong Sang-soo sont si nombreux qu’ils finissent par se confondre dans notre mémoire, formant un tout à la fois indistinct et d’une grande unité. Parmi ces films, certains, comme In Water, se distinguent et acquièrent une personnalité propre, ici par une radicalité stylistique rarement atteinte. La moitié des images du films sont floues, des plans-séquences pris à une certaine distance, où les trois personnages, errant dans une ville perdue au bord de la mer, pour les repérages d’un court-métrage sans scénario, deviennent des silhouettes fantomatiques, dont les traces semblent s’effacer. Ce flou confère aux images de la mer et de la plage une qualité esthétique proche des toiles de Seurat, comme Une baignade à Asnières. Si ce minimalisme radical est extrême, rapprochant cette fois Hong Sang-soo de Godard plus que Rohmer, il est aussi très doux.

La douceur des plans, de la lumière et des couleurs claires, l’atmosphère silencieuse, accentuent ce qui se révèle être, sous une feinte bonne humeur, le désespoir de ces personnages : une actrice hantée par la culpabilité, un opérateur rongé par un talent gaspillé et un metteur en scène en proie à une sorte de mal-être diffus. Tout cela est exprimé grâce à des détails infimes. Le film est tendu entre, d’une part, la sensualité d’un être-là – le plaisir de manger des pizzas avec du Coca, des sashimis avec du soju, de saisir la lumière sur un muret – et, d’autre part, une métaphysique du désespoir et l’incompréhension face à cet être-là même.

Le dernier plan, sublime et déchirant de tristesse, sans renier la douceur, bercé par le bruit des vagues, fait écho à une injonction formulée plus tôt dans le film, qui sonne comme un cri de désespoir : Sois heureux.

Alma

Parmi toutes les places infernales parisiennes (Concorde, Étoile, Clichy…), le pont de l’Alma détient probablement la palme. Il faut sans doute se rendre au Caire ou dans certaines mégalopoles indiennes pour vivre une expérience comparable.

La place, cet espace de conflagrations multiples, est avant tout une convergence. Une convergence, d’abord, par la géométrie même de son agencement, où un nombre incalculable d’avenues — Montaigne, George V, Marceau, New York, Quai Branly, Rapp, Quai d’Orsay — vomissent en continu leur flot ininterrompu de véhicules. Ensuite, c’est la rencontre inévitable de tous les moyens de transport possibles et imaginables : au moins quatre lignes de bus (30, 63, 80, 92), d’énormes cars de touristes, des bâtiments ambulants, les bus hop-on hop-off rouges à deux étages, le bus amphibie, canard qui plonge aussi dans la Seine, les routiers, camions frigorifiques, bétonneuses, camions poubelles qui font leur tournée aux heures de pointe, les grues, les camions surmontées de grues, et bien sûr les grosses voitures, où l’on distingue à peine, derrière le teinté des vitres, la silhouette floue d’un conducteur. Ajoutez à cela les deux-roues en tout genre : vélos, vélos électriques, vélos électriques des livreurs, scooters, motos, trottinettes électriques, sans oublier le tuk-tuk homologué par la mairie qui crache son abominable musique grésillante et des calèches aussi, comme dans les stations de ski. Ah, et bien sûr, les piétons. Mais pas une poignée de piétons épars, déambulant au gré de leur humeur vagabonde, non, une véritable armée de touristes, déterminés à décrocher leur photo de la tour Eiffel, avançant d’un pas conquérant comme une troupe en mission sur un terrain hostile. Tout ce petit monde se croise, s’évite, s’ignore ou s’insulte dans un mouvement brownien sans direction ni finalité, où règne une anarchie totale. On est là en plein Hobbes sous amphétamines : l’homme est devenu loup pour l’homme, et tout se joue sous le signe d’un chaos parfaitement assumé.

Dans ce décor, il est fascinant d’observer les variations du comportement humain. On croirait presque être dans un laboratoire social grandeur nature. Ce qui domine, bien sûr, c’est la colère, l’injure, la haine pure et simple de l’autre. Pas une petite détestation enfouie, non, une haine viscérale, instinctive, située juste avant l’impulsion meurtrière. Pourtant, au milieu de cette fureur, on découvre aussi l’ingénieuse capacité humaine à l’esquive, à l’art subtil du faufilage. Les vélos s’insinuent entre les voitures qui, de toute évidence, tentent de les broyer de conserve avec les scooters, lesquels se disputent les espaces étroits de faufilage avec eux. Les voitures, quant à elles, se glissent maladroitement entre les bus, qui eux-mêmes cherchent à se faufiler entre les bétonneuses ou les camions poubelles, et ainsi de suite. C’est la danse des temps modernes, où chacun tente d’échapper à l’autre tout en lui souhaitant la disparition.

Sur le pont de l’Alma, il y a un Graal que tous convoitent : la piste cyclable. La mairie a jugé bon de l’isoler du reste du chaos par un séparateur en béton. C’est la seule voie qui fonctionne. Là, bien visible, elle nargue tous les autres, ce flot interminable de véhicules immobilisés, condamnés à la convoiter. Mais la convoitise ne se contente pas d’admirer à distance ; elle agit. Les scooters, bien sûr, escaladent le terre-plein, c’est leur vocation naturelle. Et toujours cette expression renfrognée, exagérée par le casque qui comprime leur visage et accentue la cruauté de leurs traits. Je me demande parfois si cette haine, exacerbée par la pression du casque, ne finit pas par se figer sur leurs visages, au point de transformer définitivement leur caractère.

Mais voilà, les scooters ne sont pas seuls dans cette quête interdite. Même les voitures tentent l’escalade du terre-plein. L’autre jour, un car de police, sirènes hurlantes, dans ce qui devait être une course effrénée vers une scène de crime apocalyptique, a essayé d’emprunter la piste cyclable. Une piste, rappelons-le, d’à peine un mètre de large. Prudent, je me suis permis de les avertir, pensant à mon fils qui roulait derrière moi : ‘Attention, il y a des vélos’. Ce à quoi le policier m’a gratifié d’un ‘imbécile’. Mon fils, dont j’ai pourtant sauvé la vie, est sorti traumatisé de cette scène, non pas à cause du danger évité, mais du fait que la police m’avait classé dans la catégorie des imbéciles.

La parenthèse enchantée des Jeux olympiques, hélas, n’a pas jugé bon d’inclure la place et le pont de l’Alma. Ces lieux sont restés en marge, hors de la parenthèse, dans cette longue phrase qu’est la vie quotidienne. Et cette parenthèse enchantée semble ne jamais vouloir se refermer ! Des mois de montage de gradins, suivis, naturellement, de mois de démontage… Et nous en sommes déjà à la cinquième cérémonie. À ce rythme, j’ai bien peur que nous soyons condamnés à vivre des cérémonies de parenthèse enchantée toutes les semaines. Il faut dire qu’on excelle dans leur organisation, rien à dire !

Certes, la place de l’Alma n’est pas particulièrement belle, une sorte de terrain vague ou de parking ou de scène de cauchemar au milieu des avenues, mais le pont, lui, n’est pas sans charme, franchement. J’ai toujours aimé son vert-de-gris, le fameux zouave, et surtout les lampadaires, un peu inquiétants mais empreints de nostalgie, rappelant les années soixante-dix, époque à laquelle le pont a été reconstruit. Pour l’apprécier pleinement, il faut s’y aventurer à vélo, vers deux ou trois heures du matin, quand le trafic s’est un peu calmé et qu’une brume légère l’enveloppe parfois, floutant l’autre rive dans une sorte de mystère vaporeux. Ou bien, en été, très tôt le matin, avant que la ville ne s’éveille, avant que les foules ne reprennent possession des lieux, prêtes pour une nouvelle journée de combat. À ce moment-là, le soleil commence à percer au-dessus de la Seine, au-delà du Pont Alexandre III, des coureurs solitaires longent les berges, et, avec un peu de chance, on peut même goûter à quelques instants de silence.

Convergence
Impassibles, les lampadaires veillent sur le chaos urbain
Les feux fluidifient la circulation
Vue imprenable sur la dame de fer
Sur le bus, l’affiche du film annonce : ‘Le vivre-ensemble, c’est pas gagné.’
Une longue parenthèse enchantée au Champ de Mars fermé pendant des mois
Les espaces verts du Champ de Mars toujours enfermés fin septembre dans la parenthèse enchantée de juillet
Coexistence pacifique des modes de transport sur le pont de l’Alma

7/7

Il y a des journées qui comptent plus que d’autres. Dont le déroulement peut avoir un impact sur nos vies. Si, ce 7 juillet 2024, le RN avait obtenu la majorité absolue, je ne sais pas ce que nous serions devenus, ni où nous serions allés. Nous aurions peut-être dû changer de pays. Le cours de notre existence dépendait de ce qui allait se passer, ce jour-là, à 20 heures précises.

Je me suis réveillé à huit heures. La veille, j’avais vu « Absalon, Absalon ! » la pièce de Séverine Chavrier à Avignon, d’après Faulkner. J’étais transporté pendant cinq ans dans une profusion de textes et de théâtre. J’ai traîné dans le lit jusqu’à neuf heures, puis je me suis levé pour aller courir, comme chaque année sur l’île de la Barthelasse. Il avait plu à verse la veille. Ce dimanche matin, le ciel était d’un bleu profond et la nature, déjà sèche, était lavée et scintillante. Une petite brise rafraîchissait la matinée. La course était superbe. J’ai fini par monter les escaliers monumentaux qui mènent des berges du Rhône au jardin surplombant le Palais des Papes, étourdi par la joie de vivre. C’est cette joie du vivant que je retrouve à Avignon chaque année. La joie des corps, des organismes qui suent, éructent, crachent, courent, se roulent dans le sable. La vitalité du corps quand il s’aventure aux confins de l’épuisement.

Je me poste ensuite sur une terrasse juste en face du Palais des Papes, sous le soleil radieux. Retour à l’hôtel, douche euphorisante, déjeuner sur le pouce acheté chez Monoprix, et premier film, « Kinds of Kindness ». J’adore. Le jeu des acteurs, la beauté de la lumière, la qualité incomparable et soyeuse du son, les syllabes se détachant avec onctuosité pour proférer des horreurs, et la jouissance des narrations alambiquées, des jeux avec les personnages et les perversités scénaristiques. Une scrutation ironique de l’asservissement au travail, du complotisme, des théories foireuses sur la santé et l’immixtion, malgré tout, de la gentillesse dans ce tissu de monstruosités et de paranoïas. J’enchaîne sur un deuxième film de Paul B. Preciado, que je trouve inégal, affublé d’une voix off un peu trop frontale et philosophique, avec quelques moments intéressants et beaux et surtout une déroute totale dans les territoires du genre. Je suis désarçonné, cela dit, par le rôle des médicaments et des laboratoires pharmaceutiques dans toutes ces transformations très chimiques.

Je vais ensuite voir la pièce « Lacrima », au lycée Aubanel. Ce n’est pas mon genre de théâtre, trop narratif, qui s’assume comme télévisuel – plus téléfilm que série en réalité – mais avec quelques moments réussis, notamment autour de la fille de la protagoniste, qui joue extrêmement bien le rôle d’enfant tyran. Je suis assis à côté d’une comédienne et d’une journaliste de l’Humanité.

Il est prévu que la pièce s’achève à 20 heures, avec une pause de trois minutes au milieu.

À 19h50, la journaliste sort son portable de son tote bag. Elle tapote dessus, puis montre quelque chose à sa voisine, qui fond en larmes. Elle lui serre la cuisse.

Je sors mon portable et rafraîchis frénétiquement le site du Monde. Je vérifie l’heure toutes les deux secondes.

À vingt heures précises, Le Monde publie les estimations d’Ipsos. Le RN est troisième. Bardella, leur chef de file pour ces élections, peut ranger son costume bien coupé et ses airs de premier ministre d’une république fantoche. La France continue d’être respirable. J’éprouve une joie profonde, qui me transporte. La joie m’envahit et semble effacer, au moins pour quelque temps, mes angoisses.

Au même instant, après trois heures, la pièce s’achève dans une standing ovation incroyable. Les spectateurs applaudissent à tout rompre, hurlent, sifflent, sans que l’on sache si c’est pour la pièce, pour les résultats, ou pour les deux, et pour la poursuite du festival, du théâtre. Les rappels se succèdent, infinis. Les comédiens semblent étonnés.

Je sors du théâtre et découvre une soirée d’été enchanteresse, comme si la nature avait orchestré tout cela, nous observant dans sa quiétude vespérale depuis le sommet du Palais des Papes, se reflétant dans l’eau étale du Rhône, miroir de sa beauté sereine.

J’emprunte les rues désertes qui longent la rue de la République sans jamais la croiser, mais des manifestations de joie me parviennent de là, à peine étouffées. Je mange un morceau dans la cour de l’hôtel d’Europe, entouré d’analystes politiques qui discutent, et d’une table de vieilles dames désorientées, comme hagardes et vaguement déçues.

Je vais ensuite voir la pièce de Boris Charmatz, « Liberté Cathédrale », dans un stade de foot sur l’île de la Barthelasse, juste après le pont. Le son des cloches, la contorsion des corps, les mêlées, et « fuck the pain away » !

Je finis la journée au bar du festival, le Mahabharata, rue des Teinturiers, dans une ambiance électrique. Une femme s’exclame : alors, vous avez mal au cul les fachos ? En regagnant mon hôtel, je croise une jeune fille à vélo, « issue de la diversité ». Elle enfourche son vélo avec aisance et, en s’enfonçant dans la nuit, me lance : « Bonne soirée ! »

La traversée de Paris

Nous avons dîné chez Kubri, un restaurant libanais « créatif », boulevard du Temple, à la frontière entre le 3ème et le 11ème arrondissement de Paris, et des cultures. Nous nous sommes délectés de plats très Ottolenghi, entourés d’une clientèle élégante, où se mêlaient des Libanaises dissertant sur les élections et des bobos du quartier. Nous avons terminé par un fameux « café blanc », de l’eau chaude parfumée à l’eau de rose.

Ensuite, nous décidons de rentrer à pied. C’est une de ces soirées estivales qui s’éternisent, baignée d’une lumière déclinante et douce. La température est idéale, une douceur enveloppante. Nous longeons la rue Vieille-du-Temple jusqu’à la Seine. Plusieurs boutiques de vêtements sont encore ouvertes à 21 heures, et des clients insouciants se regroupent dehors, un verre à la main. J’admire leur légèreté, leurs corps déliés, engagés dans une sorte de danse discrète. À mesure que nous approchons du Marais, les rues deviennent plus désertes, les magasins sont fermés. Çà et là, un restaurant apparaît dans la soirée, avec quelques personnes réfugiées sur sa terrasse. Le musée Picasso surgit à notre gauche, splendide derrière la haie d’un square où les derniers enfants rentrent à la maison.

Après avoir traversé la rue de Rivoli, nous atteignons les berges de la Seine. Un silence étrange règne, tandis que, dispersés sur les rives, les berges, et les îles, des corps semblent suspendus dans un délassement au-dessus du vide. Une douce joie d’être se ressent, l’alcool circule entre les corps et les transporte dans une sorte d’insouciance. Des pique-niques éparpillés. Des coureurs qui se faufilent. La jeunesse, diverse, animée. Le soleil commence à se coucher, colorant le ciel d’une palette fauve. Des nuages prennent des formes étranges, créatives, comme les plats de Kubri. Le ciel semble, lui aussi, avoir bu quelques verres de trop et reflète, comme l’eau de la mer, l’étourdissement de la foule en bas. Cet endroit de la Seine, face à l’île Saint-Louis, fait penser à un décor de théâtre. Les spectateurs sont éparpillés à différents endroits : sur l’île, les berges, les ponts, dans une stase contemplative, sondant dans la profondeur des eaux vertes le secret de notre humanité.

Ces gens sont-ils conscients de ce qui se trame ailleurs ? Dans les campagnes profondes ? Dans les états-majors rigolards des nostalgiques de Vichy ?

J’ai lu Proust à l’adolescence, et cette lecture ne m’a pas seulement marqué, elle m’a contaminé, comme une maladie dont on ne guérit jamais vraiment et qui influe sur vous, sur vos humeurs, de manière insidieuse, tout au long de la vie. Dans Le Temps retrouvé, il y a une longue exploration d’une ville plongée dans l’ombre, qui constitue une grande partie du roman. Le narrateur y rencontre plusieurs personnages de la constellation de La Recherche au gré de ses déambulations nocturnes. Notre traversée de Paris, le 5 juillet 2024, n’a rien de la sulfureuse promenade qu’il fit en 1915. Nous remontons la Seine, mais pas le fil de notre existence. Tout au plus, croisons-nous d’anciens souvenirs lâchement attachés à des bâtiments comme le musée Picasso, ou des squares où nos enfants jouaient. Nous ne découvrons pas un club SM où le baron de Charlus se fait fouetter dans des scènes de pornographie gay. Notre marche est bien plus anodine et diurne, éclairée par la magie du soleil qui se perd dans l’inconnu au-delà des ponts.

Toutefois, dans les deux cas, et c’est pour cela que les souvenirs des pages de Proust m’accompagnent dans cette marche, l’arrière-plan est le même, sombre : l’arrière-plan des guerres actuelles et des guerres à venir.

Dès que nous atteignons le pont des Arts, la foule change immédiatement. Nous nous retrouvons parmi des touristes, mal habillés, épuisés, tristes, trimballant des sacs, beaucoup de sacs, le poids de l’existence. Ils transportent aussi des enfants, des marmots au bout du rouleau faisant la gueule, arpentant la ville en traînant les pieds. Les portables, inexistants jusque-là, vaincus par la présence au monde, émergent soudain, filmant des choses et d’autres d’un air absorbé, presque inquiet, avant que des manipulations désespérées ne jettent tout cela sur les réseaux sociaux. Les couples de touristes se tiennent toujours la main pour ne pas se perdre, soudés dans la découverte de la ville, attachés l’un à l’autre avec la même détermination qu’ils mettent à s’accrocher, de leur autre main, à leur valise à roulettes.

Pour échapper à la foule dont la laideur poussiéreuse de fin de journée exténuante se répand partout, nous nous engageons dans la rue de l’Université. Nous faisons une pause au café Solférino, dans cette large rue déserte qui s’ouvre pleinement à la beauté du soir. Nous reprenons ensuite notre marche et nous retrouvons, comme par erreur, face aux énormes chantiers abandonnés des Jeux Olympiques, usines post-modernes de la société du spectacle. Les policiers sont sur le qui-vive. Les sirènes de police hurlent à l’assaut de dangers fictifs, pour se donner l’impression d’être en guerre contre un ennemi invisible. L’ennemi, pourtant, est en nous.

La longue marche a fait renaître une certaine joie enfouie en nous. Cette nuit-là, nous sommes prêts à affronter le monde.

Train Nomad, Paris-Deauville

J’ai quitté l’appartement à 6 heures 30. Je m’étais couché vers 22 heures la veille, mais je suis quand même épuisé. J’ai enfourché un vélo Lime avec mes gros sacs Picard et Ikea, en direction de Saint-Lazare. Le poids de ma cargaison m’a empêché de pleinement apprécier les rues désertes de Paris, qui rappellent les meilleurs moments du Covid, quand l’humanité enragée s’était retranchée dans sa tanière, sous terre, et avait disparu de la circulation. Je retrouve cette humanité bien trop vite, pleine d’énergie et d’allant, grouillante, une constellation d’électrons déboussolés et hagards, dans la gare Saint-Lazare. Pendant que je bois mon café Starbucks imbuvable, un type bizarre rôde, comme un comédien en perdition. Il baragouine des trucs, ses mouvements ne sont pas contrôlés. Il est très sale, mais porte des Weston en velours marron impeccables. Il est difficile à situer, une de ces silhouettes égarées qui hantent les villes et expriment leur désarroi.

Les temps sont très durs sur tous les fronts. Nous sommes à la veille de l’été et le pays est bloqué dans un mois de novembre pluvieux et gris, extrêmement déprimant, hanté par la promesse déçue de journées ensoleillées qui auraient dû être là. Ailleurs dans le monde, des vagues de chaleur tuent des milliers de personnes dans la fournaise. La France est au bord du chaos politique, dans l’incertitude totale quant à la composition du parlement à la suite de sa dissolution, avec la possibilité d’un pouvoir accaparé par le Front National ou La France Insoumise, un parti d’extrême gauche. De manière plus temporaire et nettement moins grave, Paris est invivable à la veille des Jeux Olympiques, mais bon, ça, ça passera. Je regrette de m’en être autant plaint, quand je vois ce qui nous attend. Même si on voulait quitter le pays, c’est d’une part techniquement très difficile et d’autre part, ce serait pour aller où ? Les pays d’Europe sont pires les uns que les autres, les États-Unis vont élire Trump, et le Moyen-Orient ne nous convient pas culturellement. Il n’y a nulle part où aller sur cette putain de planète de merde. Aucun pays n’est dirigé par un leader correct, je ne dis même pas éclairé, encore moins admirable, juste vaguement correct, décent, raisonnable. Joe Biden, le président américain, était sans doute ce leader, mais comme un signe des temps, c’est, de plus en plus, un mort-vivant, figé dans des postures effrayantes de film d’épouvante. En arrière-plan, la guerre de Gaza se poursuit et ce que d’aucuns qualifient de génocide se perpétue au vu et au su de tout le monde, à ciel ouvert. Un spectacle dont on se désintéresse, un spectacle qui attire moins que l’Euro ou les Jeux Olympiques. Dans ces compétitions, l’homme veut se donner l’illusion d’être quelque chose de bien, de courageux, de persévérant, de fair-play, on se la joue élégant, combat à la loyale sous la verrière rénovée du Grand Palais. Mais en parallèle, au vu et au su de tous, on affame des enfants, on les tue, dans un revenge porn halluciné et les grands pays admirables font tourner les usines du Texas à plein régime et en trois shifts pour livrer les armes et poursuivre la tuerie. La guerre se poursuit aussi en Ukraine, une guerre sans fin, éternelle, qui nous touche de moins en moins, qui fait maintenant partie du décor des meetings internationaux et des discours convenus, et des matchs de foot.

La campagne normande défile dans les vitres de l’étage supérieur du train Nomad de 7h27. Insouciante, une famille de chevaux se prélasse dans le bocage, au milieu des collines, des replis verts, ponctués de bosquets divers. C’est beau. Une certaine beauté persiste dans tout ça, assiégée de partout. Mon train va bientôt arriver à la gare de Deauville-Trouville.

Comment en est-on arrivé là ?

Par un temps splendide, le weekend avait tout pour être parfait. J’ai aperçu la pleine lune dans un ciel d’un gris sombre qui refusait de céder au noir ; j’ai marché dans les chemins du hameau après le dîner, quand la nuit tombait doucement, comme des lumières qui s’éteignent au ralenti dans la grande pièce de la nature ; le jardin reluisait de toutes les lumières estivales, dans une profusion de végétaux, d’insectes et de reflets. Tout, absolument tout, était aligné pour rendre le weekend parfait. Un vent léger apportait un peu de fraîcheur, le ciel était d’un bleu uniforme à l’exception de quelques nuages fixes et parfaitement dessinés sur sa toile, les feuilles des arbres brillaient de mille feux. Les bruits de machines, de voitures, de routes départementales, tout ce que l’homme moyen occidental a inventé pour rompre l’harmonie des choses, avaient disparu ; on n’entendait que les oiseaux. Mais c’était sans compter le talent du réel et des hommes pour rompre les harmonies passagères, et peut-être pour donner tout le sel à ces harmonies. Sans crier gare, un essaim survolté d’abeilles a élu domicile dans mon toit et a pénétré dans la maison ; un groupe d’énergumènes insituables avait décidé de tirer à la carabine, et chaque coup, imprévisible car sans fréquence régulière, me procurait une poussée d’angoisse ; la fête de la musique avait poussé le village au loin à organiser des concerts insupportables, concurrençant la polyphonie des oiseaux de toutes tailles, de toutes vitesses et de tous fuselages dans les replis des arbres.

Le dimanche soir, dans le train de retour à Paris, je me suis assis confortablement dans mon siège solo, le siège 101, avec des sentiments partagés. J’ai ouvert mon ordinateur portable et commencé à écrire en jetant un œil sur le paysage qui défile, le soleil qui veille sur moi, les nuages dessinés par une main de maître dans un blanc ici vaporeux, là soudain luminescent. Et je ressens en moi un concert d’angoisses : l’angoisse de la fin du weekend qui remonte aux temps anciens de l’enfance et de l’école, l’angoisse des frictions du réel, imprévisible, inventif, créatif, prenant la forme d’abeilles, de musique de village, de coups de fusil, et aussi l’angoisse d’éprouver de l’angoisse pour des raisons aussi futiles, aussi insignifiantes quand des gens meurent de faim, sous les bombes, ou lentement dans des lits d’hôpitaux, victimes de longues maladies. La honte d’être aussi vulnérable aux imperfections du quotidien, la honte que l’on éprouve si un observateur externe surprend cette vulnérabilité ridicule. Mais je me demande si ces angoisses ne sont pas aussi les mille et une manifestations externes, comme on dirait de maladies symptomatiques, d’angoisses encore plus profondes, sur l’avenir, l’incertitude d’un avenir que tous les journaux, sauf Valeurs Actuelles, annoncent sombre. Soudain, dans la fenêtre du train, pour quelques instants, défile un plan d’eau illuminé par les diamants du soleil. Mais le train chasse ce paysage d’une beauté irréelle et le remplace par un parking hideux. Une oscillation permanente et brutale entre la beauté et la laideur dans un monde où tout concourt à l’empire de cette dernière.

Histoire de la journée d’hier

J’ai vaincu le décalage horaire, si bien que je me réveille difficilement à 7 heures dans ma chambre d’hôtel à Manhattan. Le ciel est par endroits bleu, et je décide d’aller courir à Central Park. La course me procure l’euphorie habituelle, surtout vers la fin, lors de la descente vers la Sixième Avenue avec la vue surplombante sur les tours filiformes qui offrent aux milliardaires une vue sur le parc.

Je vais ensuite boire un café au Blue Bottle de la Sixième Avenue et, en consultant mes mails, j’apprends qu’un appel important a été annulé, ce qui va me permettre d’aller plus tôt que prévu à New Haven. J’accueille la nouvelle avec bonne humeur et vais prendre mon petit déjeuner au Whole Foods Market de la Troisième Avenue. Après ma longue douche, je prends un appel. Je sors ensuite dans les rues animées de New York. Des enfants rentrent de l’école, accompagnés par leurs grands-mères, tandis que des hommes d’affaires avec de grosses chaussures sillonnent les rues, un bol de salade à la main, destiné à être ingurgité devant un écran d’ordinateur. Je dévore goulûment un burger de Shake Shack, puis je vais boire un café chez Devoción sur Lexington Avenue.

Je prends le train pour New Haven. À travers la fenêtre, les paysages disparates du nord de New York s’égrènent en une suite hétéroclite : entrepôts, étangs, poteaux électriques, friches industrielles, morceaux désorientés de nature. Dans mes écouteurs, la musique de Bach déploie sa majestueuse splendeur. Je flotte légèrement, bercé par les résidus d’euphorie de ma course matinale, par l’anticipation d’un weekend en compagnie de ma fille. Je savoure. Je tente d’étirer ces instants de prévision, de les retenir, de retarder leur fin imminente, de m’en délecter. Cependant, le train de la MTA trace son sillage, parfaitement synchronisé avec le temps qui s’écoule, et à mesure qu’il me rapproche de ma destination, il érode le bonheur de mon attente.

J’arrive à New Haven et m’enregistre dans ma chambre de l’hôtel Graduate, très surannée mais pleine de charme. Je range mes affaires avec un plaisir méthodique. Ensuite, je vais boire un verre au Study, situé juste à côté, pour inaugurer le week-end : un Old Fashioned délicieux.

Quand je sors pour retrouver ma fille, je découvre l’agitation d’une ville étudiante à la veille du week-end. Les rues sont emplies de la joie d’être jeune. Les préparatifs des soirées battent leur plein. Les étudiants marchent et discutent. Je me sens empli de cette joie d’avoir survécu à la semaine et d’en avoir surmonté, un par un, tous les obstacles.

Durant les minutes qui s’écoulent entre son SMS — « Je descends » — répliquant au mien — « Je suis en bas de chez toi » — et le moment où elle se manifestera derrière le portail en fer forgé de son collège, je demeure suspendu à la promesse de cette apparition imminente, promesse qui possède la qualité d’un instant absolu, car dès lors qu’elle apparaît, toute apparition cesse d’être, s’évanouissant dans la réalité de sa présence.

Une mauvaise nouvelle ternit la journée lumineuse. Pourtant, je croyais à la bonne nouvelle, à ces journées qui sont uniformément positives. Je la quitte, va boire un dernier verre avant de retrouver le confort douillet de ma chambre d’hôtel d’un autre âge.

Le lendemain, nous nous promenons sur le campus. J’éprouve ici un sentiment étrange, une sorte d’angoisse qui me noue l’estomac, comme un écho de mes propres années d’étudiant. À vingt ans, l’enfance est terminée, mais demeure encore présente dans nos esprits, récente, avec des souvenirs de films de Miyazaki et de goûters d’après-midi. L’âge adulte, tel un horizon, se rapproche inexorablement comme un précipice promettant un saut dans le vide vertigineux. On regarde derrière soi l’enfance s’éloigner, se dissiper dans une lente chute des souvenirs vers l’abîme de l’oubli, tandis que le précipice de l’âge adulte se profile. On essaie de retenir le passage du temps, comme moi hier dans le train avançant inexorablement. Mais le train du temps est lancé, et rien ne l’arrêtera — aucune grève, aucun problème de voie, aucune défaillance technique. C’est un train infaillible qui trace sa route vers le précipice du futur. Dans cette avancée, l’histoire de la vie est sans doute de préserver les souvenirs de l’enfance, ces après-midis qui ne semblaient jamais finir. Je ressens tout cela ici, moi qui ai traversé le vide de l’âge adulte, moi pour qui l’enfance flotte désormais dans une brume lointaine où se dessinent çà et là des contours étranges. Mais si je suis si sensible à la lumière, et aux rayons de soleil obliques, c’est sans doute parce qu’ils me rappellent les après-midis de l’enfance et les matchs de foot sur des terrains vagues. Pendant le dîner, ma fille me dit, avec une lueur dans le regard, qu’elle ne goûte plus.

C’est le lot des insouciants comme nous : nous n’avons ni soucis financiers, ni problèmes de santé, ni autres tracas. Ainsi, entièrement libres et disponibles, nous nous offrons au travail du temps sur nous-mêmes, en ressentant pleinement sa matière fluide alors que nous la traversons. Lorsque je quitte la chambre de mon hôtel, un serrement de cœur m’envahit, chacun de mes gestes éveillant le souvenir de leur contraire lors de mon arrivée — une arrivée qui portait en elle toutes les promesses de retrouvailles dont j’aurais souhaité prolonger l’émotion jusqu’à l’infini.

Zone of interest

Je vis de plus en plus difficilement la situation à Gaza. Je repense à ce roman de Hervé Guibert, où un père entraîne son fils dans une chambre pour le battre. Le fils hurle, on entend les coups, et le reste de la famille, assise dans le salon, écoute sans intervenir.

Quelle posture adopter dans un contexte où, alors que nous nous lamentons sur des futilités dans nos pays, résumées en gros à l’argent ou son absence, des milliers meurent et, surtout, des dizaines de milliers vivent dans le dénuement, la faim, loin de leur foyer, un foyer qui n’existe plus, sous les bombardements constants, dans l’indifférence quasi générale ?

L’indifférence est, justement, une première réaction envisageable : ignorer, ne pas cliquer sur les articles rapportant de nouveaux massacres, fermer les yeux, se construire un monde sans Gaza.

À l’opposé, il y a la révolte, exprimée dans un cercle restreint, sur les réseaux sociaux ou dans des groupes WhatsApp. Mais quelle est l’utilité de la révolte ? Sensibiliser ? Les opinions restent inchangées. Chaque partage engendre une marée de commentaires désordonnés qui, par leur virulence, éclipsent la réalité qu’ils sont censés dénoncer. La seule fois où j’ai partagé, c’était après la lecture d’un article du Monde qui portraiturait des victimes palestiniennes. Bouleversé, j’ai pleuré. J’ai partagé l’article « avec des amis » et immédiatement, l’un d’eux, furieux, m’a répondu qu’il ne pouvait plus rien voir sur Gaza, déchiré entre colère et impuissance.

La troisième attitude est d’ordre rationnel : tenter de comprendre les raisons de ce conflit. Penser aux arguments évidents. Par exemple, quelle est la responsabilité des enfants dans les attaques du 7 octobre ? Même en admettant que le Hamas utilise sa population comme bouclier, comment justifier la famine infligée à cette population ? L’objectif de détruire le Hamas semble absurde, sachant que cela ne fait que nourrir de manière déterministe un futur Hamas encore plus terrifiant. Mais à qui présenter ces arguments évidents ? À personne, sans audience. Même si j’en avais une, mes arguments se perdraient dans une cacophonie argumentative.

La quatrième réflexion est égocentrique : se promettre d’apprécier sa propre vie confortable, où l’angoisse est surtout de trop manger, où l’embarras vient de se sentir « plein », où les préoccupations sont le trafic à Paris ou le bruit des voisins. Mais cette promesse s’évapore dès qu’elle est formulée. Les mêmes trivialités redeviennent insupportables.

Alors, comment cohabiter avec l’anxiété constante d’exister dans le même fuseau horaire, à quelques heures de mon salon confortable éclairé par des bougies parfumées Muji, d’un champ de ruines, d’un champ de mort, où des milliers comme moi sont précipités en enfer, sans nourriture ?

Lors de la distribution de nourriture à Gaza en février, des dizaines de personnes ont péri, piétinées selon Tsahal, massacrées selon le Hamas. Sur Instagram, le New York Times a publié des images prises du ciel, en noir et blanc. Elles montrent des centaines de points noirs convergeant vers des formes plus sombres, des camions, formant une sorte de constellation de masses grouillantes. Puis, la confusion. La désagrégation des masses. Des coups de feu retentissent. On observe des points noirs qui grossissent soudainement et, en zoomant, rampent sur le sol pour fuir quelque chose. Le ciel est zébré de trajectoires de tirs. Ce jour-là, au bureau, on se lamentait que Cojean ne soit plus ce qu’il était.

Le silence semble être la seule voie. Ce n’est pas la posture morale, mais la seule envisageable. L’indifférence et le silence.

Il y a de toute évidence un problème d’identification : d’un côté, des victimes auxquelles on peut s’identifier (« cela aurait pu être moi »), et de l’autre, des existences si étrangères qu’elles semblent être le reflet d’une autre humanité. Certaines voix israéliennes proclament même que ces victimes ne font pas partie de l’humanité, les réduisant à l’état de bêtes, de cafards selon la rhétorique populaire déversée sur les réseaux sociaux. L’erreur tragique qui a coûté la vie à sept membres d’une ONG, fauchés par Tsahal, a soulevé une onde de choc plus palpable que la disparition anonyme de milliers de Palestiniens. Ici se distinguent les « innocents », terme emprunté à Raymond Barre, là une masse où se dissout toute individualité. La difficulté de l’identification fait oublier le jeu cruel du hasard des naissances. Dans cette loterie que nous appelons existence, certains émergent dans l’enfer de Gaza, d’autres dans le confort feutré d’une clinique parisienne. Cet arbitraire nous échappe et nous nous berçons de l’illusion d’avoir mérité notre point de départ. Seules les histoires individualisent. Le quotidien Le Monde a dévoilé les visages de quelques-unes de ces âmes éclipsées : une adolescente, élève en violon, dont le nom, la photographie et les fragments de vie éparpillés sur la page m’ont bouleversé. Cela aurait pu être moi.

J’ai vu le film de Jonathan Glazer, « The Zone of Interest », où une famille bourgeoise vit dans une maison séparée d’Auschwitz par un mur. La mère mène sa vie, absorbée par les soucis domestiques, indifférente à ce qui se passe de l’autre côté du mur. Pour elle, l’important, c’est sa maison, son jardin, ses enfants, sa piscine. Elle vaque à ses occupations. Lorsque son mari est muté, elle refuse de déménager, ayant enfin trouvé ses repères, son bonheur.

En tant que spectateurs, cette attitude nous glace, nous horrifie. On se demande comment elle peut cultiver des chouraves alors que, juste à côté, l’industrie de la mort fonctionne à plein régime. Les distances sont incroyablement réduites en 2024. Malgré les blocages d’information, nous savons probablement plus sur Gaza que cette femme sur le camp voisin. Les soldats israéliens eux-mêmes publient des photos très documentées sur les réseaux sociaux, sur un ton léger et humoristique – on peut rire de tout – vantant par exemple les plages paradisiaques de Gaza, s’amusant dans une chambre d’enfant détruite, filmant avec euphorie les ruines à perte de vue, comparant les Palestiniens à des animaux ou des cafards (émojis de cafards), brûlant la nourriture dans les camions. Le mur qui nous sépare de l’horreur est plus bas que celui de la mère de famille du film de Glazer, il est franchissable d’un clic. Et notre réaction est similaire à la sienne : nous vaquons à nos occupations.

A l’angle de Elm St et de High St

Je me trouve dans le vol AF 423 qui m’emmène de Bogota à Paris. Le décollage a eu lieu aux alentours de minuit, et nous sommes attendus à Paris à 15 heures. Réveillé vers midi, je décide de chercher un film à regarder. Parmi la sélection proposée par Air France, je choisis Before Sunrise, le premier film de la trilogie Before de Richard Linklater. Lors de sa sortie en 1995, j’avais exactement l’âge des protagonistes, un Américain et une Française qui se rencontrent dans un train de Budapest à Paris et décident de passer la nuit à Vienne. À cette époque, de mémoire, le film ne m’avait pas particulièrement marqué. Cependant, cette fois, dès les dix premières minutes, je suis totalement captivé, une expérience plutôt rare en avion. La grâce et la beauté de Julie Delpy et Ethan Hawke m’envoûtent. Leur beauté me semble aujourd’hui plus poignante, peut-être à cause de l’effet du temps sur eux, un effet que je connais mais que je n’imaginais pas à l’époque. Ils incarnent une jeunesse ressuscitée, l’image même de ma propre jeunesse. Ils errent toute la nuit dans Vienne, au fil de rencontres insolites et de divagations. À la fin du film, ils se séparent, comme ils le craignaient, et les derniers plans, revisitant les lieux de leur promenade désormais vides, me font verser des larmes.

Ma sensibilité est probablement exacerbée par le fait que j’ai quitté il y a quelques jours ma fille, avec qui j’ai passé le week-end à New Haven. Nous avons marché et discuté, à l’image des personnages du film, avant de nous séparer dimanche soir, laissant derrière nous les lieux de nos promenades délaissés.

Tout a commencé deux semaines plus tôt, dans le vol AF6 de Paris à New York, le dimanche 5 février 2024.

Tout au long des années et au gré de mes nombreux voyages à New York, j’ai développé des petits rituels, si bien que je me sens appartenir à cette ville, où j’ai mes repères et mes habitudes.

Je suis arrivé à JFK vers 16 heures, et un taxi nous a conduits à notre hôtel. J’étais ravi à l’idée de passer sept jours à New York, de prendre le temps de bien ranger mes affaires dans l’hôtel Concorde, de me rendre au CVS voisin pour m’approvisionner en eau et un gel douche, ainsi que chez Muji pour acheter des chaussons. C’était comme créer un petit chez-moi temporaire.

Lorsque mes pas me mènent sur Park Avenue en direction du Muji, des réminiscences se dressent soudain, évoquant avec une netteté troublante le 24 octobre, jour où la mort de mon père a jeté son ombre sur ce même parcours. Un phénomène étrange, que je pensais cantonné aux scénarios des films, s’empare de moi. Je me vois, avec une précision déconcertante, assis dans le café Joe and the Juice, en ce jour marqué par le deuil. Il me semble alors vivre une duplicité temporelle, écartelé entre deux instants, comme si mon être s’était scindé en deux.

La trame de cette semaine se tisse autour des obligations professionnelles, des réunions en enfilade ne laissant en marge que peu de moments dignes d’être consignés, si ce n’est mes échappées matinales dans Central Park, sous un ciel d’une clarté éblouissante. Je m’élance aux alentours de sept heures, pour m’immerger dans la contemplation du soleil naissant qui, se glissant derrière les silhouettes des gratte-ciel, teinte de reflets d’or les surfaces vitrées des tours veillant sur le réservoir, et peint l’horizon d’une lumière fauve au bout du long corridor des rues. Cette course matinale culmine dans un état d’exaltation, alors que je dévale la pente me reconduisant vers la 6ème avenue, me hâtant vers l’hôtel, pour y gravir les dix-neuf étages à pied.

La suite de la journée se déroule dans des meetings et se clôture par des dîners d’affaires. Il y a, dans le retour nocturne à ma chambre d’hôtel, baignée d’une lumière douce et accueillante, une satisfaction profonde. M’y glisser entre les draps, laisser défiler un film ou une série avant de sombrer dans le sommeil, confère à cet espace un air de foyer provisoire et protégé du monde. Pour quelques jours, l’illusion de me fondre dans le tissu de la ville m’est donnée, m’octroyant l’éphémère statut de résident.

Le vendredi marque la fin de ma semaine de travail, une semaine que j’avais appréhendée, et voilà que je m’en trouvais à la conclusion, en ayant survécu à ses épreuves. Et pourtant, en dépit de cette échéance dépassée, la satisfaction attendue, celle que l’on imagine pleine et entière, se dérobe à moi, laissant place à un sentiment mêlé où le soulagement peine à masquer un fond perpétuel d’insécurité, comme une brume qui ne se dissipe jamais tout à fait. Quelle en est la cause ? Difficile à dire. Est-ce la crainte d’une dégradation possible de ma situation financière, ou bien la remise en question de mes capacités professionnelles, cette inquisition intérieure permanente, ou encore ce sentiment d’être sans cesse jugé, évalué, comparé ? Cette tendance à me comparer aux autres, où trouve-t-elle sa source ? Difficile à démêler. Sans doute ai-je observé avec le temps tant de personnes perdre leur emploi, se retrouver tout à coup hagardes, dépourvues de sens, face au vide de l’existence que leur travail emplissait entièrement. Avec mes enfants ayant franchi le seuil de l’âge adulte, leurs propres angoisses semblent désormais résonner en moi, ajoutant à mon propre tourment le poids de leurs incertitudes. La perspective de les voir affronter le monde me réveille parfois la nuit dans des crises d’angoisse. Et puis, il y a cette relation complexe à l’argent, chaque dépense engendrant une anxiété disproportionnée, bien loin de la simple avarice. Peut-être ces sentiments prennent-ils racine dans les souvenirs d’une enfance hantée par l’insécurité financière et la menace constante de la guerre. Pourtant, me dis-je, malgré les dangers, jamais nous n’avions manqué du nécessaire. Quelle pire situation pourrais-je dès lors craindre ? Assis ce vendredi matin, dans lumière d’une salle de réunion au vingtième étage d’une tour, avec le East River qui s’insinue entre les immeubles au loin de la 57ème rue, je me retrouve confronté au soulagement de la semaine achevée, entrelacé à cette insécurité qui ne me quitte jamais tout à fait.

Je me destine à prendre la direction de New Haven, là où ma fille poursuit ses études, nourrissant déjà l’anticipation de cette rencontre. Mais cet enthousiasme est encore une fois troublé par des courants d’incertitude. Ma visite vient-elle perturber le cours de ses études et de ses activités sociales ? Cette préoccupation se trouve amplifiée par la perspective de notre inéluctable séparation dominicale. C’est précisément en ce dimanche, deux jours plus tard, alors que je me trouve dans le train me reconduisant vers Grand Central depuis New Haven, que j’écris ces lignes, le cœur encore serré par l’adieu récent. Dès le vendredi, l’ombre de cette séparation plane sur moi, avec une acuité telle que chaque instant passé ensemble est teinté de la douleur du départ à venir. Ce moment déchirant, vécu il y a à peine deux heures à l’angle de Elm St et High St, devant son collège, où nos adieux, scellés par une étreinte, semblaient révéler une émotion voilée dans son regard, me hante. La haine que je porte aux séparations est telle que j’appréhende les retrouvailles mêmes qui les rendent possibles.

Je me dirige donc, ce vendredi 10 février, vers Grand Central, d’où j’embarque dans le train de 13h30. Le voyage me mène vers New Haven, où j’arrive aux environs de 16 heures. Là, dans ma chambre de l’hôtel Blake, je dispose mes affaires avec une précision presque rituelle, avant de me hâter vers le collège de ma fille. Notre étreinte, lors des retrouvailles, semble déjà empreinte de la nostalgie de la séparation à venir, une ombre préfigurée dans notre joie. Elle me laisse un moment de liberté pendant lequel je fais des courses.

Vers 18h30, je me rends à l’hôtel Study pour y savourer un Old Fashioned, avec un livre sur Antonioni que j’ai déniché dans une librairie de livres anciens. Je m’enfonce dans le cuir d’un fauteuil club. Je suis bien. Seul l’alcool parvient à apaiser mes tourments intérieurs, à étouffer pour un temps les angoisses qui me guettent.

Le dîner, pris ensemble au House of Naan, se déroule dans une ambiance enjouée. La nourriture est savoureuse, mais je mange trop. Conscience aiguë que tout bien-être porte en lui sa contrepartie, son ombre. Après le repas, tandis que ma fille rejoint ses amis pour la soirée, je regagne ma chambre d’hôtel.

Le samedi matin, exercices dans la salle de sport de l’hôtel, équipée des dernières technologies. Rendez-vous pris à 10h30 à l’Atticus café, en face de Yale. Discussion autour de son déménagement prévu l’année prochaine dans un nouvel appartement. On parle, on mange. Balade à pied vers un quartier italien, partage d’une pizza. Elle a un workshop, je retourne à l’hôtel l’attendre. Retrouvailles à 15 heures, direction une bibliothèque majestueuse. Elle y travaille, moi j’écris. Assis côte à côte, face à un bâtiment imposant derrière les baies vitrées. Plus tard, au Blake, un verre avant le dîner. La conversation glisse sur le mouvement metoo en France, les scandales autour du cinéaste Benoît Jacquot. Elle a réservé chez Otaru, près de l’hôtel. Un omakase, une succession de sushis, un régal. Deux bouteilles de saké.

Cette nuit-là, le sommeil m’échappe, sans doute la faute de l’alcool. Aux environs de trois heures, dans l’obscurité de ma chambre, je me trouve assailli par une foule de pensées, aussi aléatoires qu’insignifiantes, échouages de débris du quotidien sur la plage de ma conscience. Et parmi ces pensées incessantes, surgit celle de la séparation à venir avec une netteté tranchante.

Finalement, le sommeil me gagne, m’emportant dans ses courants incertains, là où les frontières entre veille et sommeil se brouillent, où les rêves semblent flotter tout près de la surface du réel. À mon réveil, une brume matinale semble encore envelopper mes pensées, mais une résolution se dessine, celle de vivre pleinement cette journée aux côtés de ma fille, de la saisir comme on capture un moment fugace, sans laisser l’ombre de notre future séparation en ternir la lumière.

Le ciel affiche ce matin-là un blanc mélancolique, comme si le temps lui-même avait décidé de revêtir les couleurs de la nostalgie. Je me dirige vers East Rock pour courir et, une heure plus tard, retrouve ma fille pour une séance de spin jubilatoire. Nous prenons ensuite un café non loin de l’Atticus. Elle m’entraîne par la suite vers Shell and Bones, un restaurant en bord de mer, avant d’aller à ses répétitions pour une pièce de théâtre. Seul, je cherche refuge au Graduate, muni d’un livre acheté à l’Atticus. Là, entre les lignes, je me laisse glisser dans un sommeil furtif. Nous nous retrouvons devant le Sterling Memorial Library avant de prendre la direction d’East Rock, remontant la jolie Orange Street sous un soleil qui, enfin, déchire le voile des nuages. Un arrêt au Atticus Market, et voilà que la conversation se tourne vers le cinéma, vers ces films qui ont marqué l’année 2023, une année riche, selon moi. Pour quelques instants, baigné par un soleil hivernal, je me sens bien.

Nous aimons tous les deux marcher et parler, une affinité qui s’est développée sans que nous ayons eu besoin de nous concerter à ce sujet. Plus tard, je me rendrai compte que je n’avais jamais connu de moments similaires avec mon père. Ces longues marches auraient peut-être pu nous rapprocher. Lui était constamment préoccupé par ses propres problèmes. Je ne crois pas que nous avions des goûts similaires en matière de films et de livres, et peut-être que notre timidité mutuelle nous empêchait d’en discuter. Il ne partageait pas mon goût du bizarre en art.

Le retour s’effectue au pas de course, alors que la nuit commence à tomber. Et puis, nous y voilà, à cet angle fatidique de Elm St et High St, là où nos routes vont devoir diverger. Un dernier échange, une étreinte, dans laquelle je ressens une émotion palpable, un frémissement qui traverse l’air entre nous. Nous nous détachons l’un de l’autre, chacun s’engage dans une direction opposée, emportant avec soi ce moment suspendu. Je l’imagine marcher dans l’autre sens sans oser me retourner. L’envie de pleurer me saisit, un sentiment aigu de perte.

Je réussis à prendre le train de 17h15 pour Grand Central, à bord duquel j’écris ces lignes. Demain, je courrai à Central Park en écoutant « Save Your Tears » de The Weeknd, puis je partirai pour Bogota. Le souvenir de notre étreinte d’adieu restera gravé en moi, empreinte indélébile.