La vie elle a passé, on a comme pas vécu

Notes sur la série sur Tchékhov sur France Culture, Chemins de la Philosophie

Entre Platonov, pièce écrite à dix-huit ans, et La Cerisaie, écrite juste avant sa mort à quarante-quatre ans, Tchékhov, avec son metteur en scène Stanislavski, a eu le temps de fonder le théâtre moderne. Entre les deux œuvres, les thèmes sont les mêmes mais tout a changé. Le magma foisonnant de Platonov, qui dure huit heures avec cinq conclusions possibles, s’est transformé en l’épure de La Cerisaie dont le quatrième acte dure exactement vingt-cinq minutes, le temps de dire les répliques. Nous sommes en 1904, dans une pièce de fantômes à la fin de laquelle tout le monde s’en va gaiement vers son destin tragique.

Lioubov Ranevskaïa rentre dans le domaine familial qui va être mis à la vente. Celle est impensable, mais elle aura bien lieu. L’acquéreur sera Lopakhine, le moujik, misérable parmi les misérables, qui s’est enrichi par son travail, dans une transition en cours des classes et un triomphe du capitalisme. La Cerisaie sera transformée en lotissements. C’est la fin d’un monde. La famille s’en va et oublie Firs, le domestique, qui reste seul, propre à rien, comme nous tous. On entend une deuxième fois le bruit de vide du butor étoilé, celui d’une mort qui arrive.

Les personnages de Tchékhov sont pétris de contradictions et d’ambiguïtés. Sans continuité psychologique, sans centre, sans intrigue, ils sont faits de bribes. Ils vivent en province, en périphérie, s’ennuient, se perdent dans des considérations générales. Ils ne comprennent pas grand-chose à leur vie. Interrogent sans fin un sens, avec pour seule réponse le silence du monde.

De cette confusion naissent des modes d’existence disparates. L’ennui, l’angoisse, la mélancolie ; le divertissement par le travail et la suractivité comme thérapie contre la sécheresse de l’âme ; les discours, le bavardage ; ou les pitreries. Les personnages oscillent entre ces états, à l’image d’Ivanov qui passe de la suractivité brillante à l’impuissance devant ses terres orphelines, rongé par le remords et la culpabilité envers sa femme Sara pour laquelle il n’éprouve plus aucun amour.

On parle énormément chez Tchékhov. On pérore, philosophe, rêvasse. On aligne les lieux communs pour remplir le vide de l’existence. Des lieux communs sentimentaux, nostalgiques. Sans hiérarchie. On discourt des choses les plus insignifiantes et puis soudain, au milieu d’elles, jaillit l’idée de la mort. On parle de petits événements et puis soudain surgit le vide de sens. Les pires d’entre nous transforment les discours en idéologies, tel Trofimov dans La Cerisaie qui plaque un schéma préétabli sur des situations insaisissables. De grandes idées non connectées au réel. Personnage inutile, il ne fait que philosopher, ne propose rien d’autre que de jeter la clé dans la rivière du domaine. C’est le futur bolchevik, en tous points le futur François Ruffin, porteur de grands messages, appelant à se battre pour le peuple, armé de poncifs, mais qui ne fait jamais rien de concret. L’inutile. Lvov est une autre version de ce personnage, un type insupportable, jeune médecin doctrinaire et moralisateur qui jette l’opprobre sur Ivanov. Tchékhov combat les discours emportés par l’ironie. Dans la vie, il construisait des écoles, s’occupait des gens, les soignait. Il faisait attention aux gens, pas au peuple, aux gens.

A l’inverse des idéologues, certains personnages ont les pieds sur terre. Mus par le progrès social, pragmatiques, ils profitent de l’irrésolution ambiante pour parvenir à leurs fins, comme Lopakhine dans La Cerisaie, ou Natacha, la femme d’Andreï dans les Trois Sœurs. Tous deux prennent possession de la maison, mais jamais de manière univoque. Lopakhine pleure quand il triomphe, Natacha est un personnage assez ignoble auquel on ne s’identifie pas.

Le présent n’existe pas. Evanescent, il est ennui, confusion et bâillements. Le passé est tour à tour l’âge d’or et celui de la défaillance des pères, comme dans Platonov. Le futur est fait de promesses sans cesse reportées, de projets inaboutis transmis de génération en génération. Irina, Olga, Macha, les trois sœurs, vivent dans des contradictions et des professions de foi que la vie contrarie. Andreï leur frère finira cocu et fonctionnaire de l’administration locale, lui qui était promis à un grand avenir.

En 1900, au sommet de sa gloire, Tchékhov écrit les Trois sœurs, un tableau du quotidien de trois sœurs et leur frère qui, réunis pour la mort d’un père idéalisé à l’enterrement duquel pourtant personne ne vient, décident de partir à Moscou. « Le retour à Moscou » c’est le futur et le passé. La nostalgie et le rêve. C’est l’enfance, le paradis perdu, une construction mentale dont les sœurs ont fait l’expérience, une utopie rétroactive.

La vie elle a passé, on a comme pas vécu.

Cette phrase résume La Cerisaie, et toute l’œuvre de Tchékhov. Nous sommes des propres à rien. Nous essayons mais n’y arrivons pas. Tout, dans nos vies, est condamné par la ruine. Les jardins finiront délabrés, et les cours abandonnées. On ne retrouvera jamais Moscou. Dans les interstices d’un incessant bavardage, nous prenons conscience de notre endroit dans l’univers et soudain percevons cette présence dans sa totalité.

« Il neige, où est le sens ? » Comment interpréter quelque chose qui nous dépasse ? L’énigme de la vie. Des jours et des soirées interminables qui se suivent, dans quelque province imprécise, d’une Russie centrale incertaine.

Le temps passe, matériellement, minute après minute, dans une attente interminable. Nous passons notre vie à attendre. Mais quoi ? Le silence du monde, l’absence du monde nous hantent. Jusqu’à la conclusion d’Ivanov : « Je ne comprends pas ». Ce n’est pas du nihilisme, ce n’est que du désarroi.

Des crises ponctuent cette longue attente. Le troisième acte est celui des incendies, et des confrontations violentes. Mais l’espoir subsiste. Celui que les générations futures trouveront le sens. Que nous avançons à petits pas vers le sens. Ça viendra ; ça prendra un temps infini, mais ça viendra, avec de petites actions, en étant utile.

Sur fond d’une musique gaie et pleine d’entrain, la fin des Trois sœurs est bouleversante. « Il faut vivre, il faut vivre ! » « Un jour viendra où l’on saura pourquoi tout cela, pourquoi toutes ces souffrances ». « Comme on a envie de vivre ! »

« Nous allons vivre ! »

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