Pourquoi ce sont toujours les films nuls qui sont primés (et autres brèves hivernales)

  1. Pourquoi ce sont toujours les films nuls qui sont primés

C’est ma fille qui a fait ce constat. Elle a raison. Toutes les cérémonies de remise de prix ont pour point commun de primer le mauvais film. Pas nécessairement (pas toujours) un navet mais un film oubliable sur lequel un consensus mou s’accorde. Par exemple, aux Césars, Mektoub my love, un chef-d’œuvre, n’est même pas nommé et c’est Jusqu’à la garde qui obtient le césar du meilleur film et Jacques Audiard, un des plus mauvais « grands » réalisateurs, celui du meilleur. Jusqu’à la garde, un film-dossier (sur les femmes battues). A-t-on jamais vu du grand cinéma de dossiers ? Bergman, Fellini, Kubrick, Welles, Visconti, Godard, Truffaut s’y adonner ? Cayate, Boisset, Costa-Gavras, le réalisateur de Kramer contre Kramer, oui. Aux Oscars, on prime Green book, un exercice non sans charme mais poussif et anodin, et Roma, long, soporifique et miniature exercice de style. La palme d’or est allée à Une affaire de famille, un beau film, je l’ai vu avec les enfants, j’aime beaucoup la scène des oranges, mais enfin sérieusement comment voulez-vous leur expliquer que c’est le meilleur film de l’année au monde, parmi des milliers d’autres ?

  1. Sale hétéro !

Dans les cours de récré, une nouvelle « insulte » apparaît, « insulte » est sans doute fort, je pense à des appellatifs dans la lignée de bolos, intello, faillot, etc. La nouveauté 2019 c’est : hétéro. Ah lui… ouf… quel hétéro !

  1. Haïr et imiter

La philosophie de René Girard gravite autour de deux idées centrales, celle du bouc émissaire (pour assurer sa cohésion et ne pas s’entretuer, le peuple a besoin d’un ennemi qui menace sa cohésion et la menaçant la consolide ; un bon exemple, le musulman ou la finance en France) et celle du mimétisme (nous désirons ce que les autres désirent). C’est simple et d’une efficacité redoutable pour comprendre le monde. Prenons le mimétisme, omniprésent autour de nous : tous les restos ont la même déco (parquet, laiton, plantes vertes, murs bleus canard), tous les skieurs portent des vestes Fusalp bleue marine, toutes les femmes ont des coups de cœur chez Sézane, on nous enjoint d’aller voir un film parce que 5 millions d’autres personnes l’ont vu, de lire un livre parce qu’il s’est écoulé à des centaines de milliers d’exemplaires, etc. Nous sommes dans le déni permanent de la singularité, nous appelons « chelou » l’originalité, « zarbi » le style, et vivons dans le règne du conformisme. La Parisienne de 2019 c’est le triptyque Sézane, Polène, LouYetu.

  1. Je vous présente Paméla

Qu’est-ce qui fait le charme de François Truffaut ? J’ai récemment revu La nuit américaine et objectivement c’est assez faible, le scénario ne tient pas debout, c’est d’une grande naïveté, il y a des longueurs. Et pourtant, je suis sous le charme pendant tout le film et par moments j’ai les larmes aux yeux. C’est inexplicable. Peut-être est-ce tout simplement l’amour du cinéma.

  1. C’est pour ça

Ma fille et moi aimons les tics de langage. Dans Au poste ! de Quentin Dupieux : « c’est pour ça ». Depuis, chaque fois (et cela arrive souvent) que quelqu’un dit « c’est pour ça », on se regarde et dit « on a mangé des sushis à midi, c’est pour ça ». Autre découverte, le film jouissif de Salvadori En liberté !, et le beau dialogue entre Pio Marmaï et Audrey Tautou et sa cascade de « parce que ».

  1. Un plat qui se mange froid

Mes filles ont joué un mauvais tour à leur frère et depuis il veut se venger et nous demande de trouver sur internet des idées de vengeance. J’ai cette idée business, la création d’un site ou d’une app revenge.com. Idées de vengeance en fonction de la situation, tutoriels de plans de vengeance, retours consommateurs, avis, forums, etc.

  1. Haka

Le 15 mars, un massacre en Nouvelle Zélande fait 50 morts dans une mosquée. Journal du dimanche : pas une ligne. Dans la défense de la thèse nous sommes le bien et eux le mal (cf. René Girard), ça la fout mal ce genre de massacres, il vaut mieux ne pas trop en parler. Et la Nouvelle Zélande, c’est loin, et la boutique Boss a été entretemps pillée sur les Champs-Elysées, il faut avoir le sens des priorités.

  1. La laïcité fermée

Ecouté Répliques sur la laïcité. C’était censé être un débat, mais tout le monde était d’accord. Il a été dit explicitement que la laïcité ouverte n’est pas la laïcité. La laïcité ouverte c’est la liberté d’exercer sa religion quelle qu’elle soit, l’égalité des personnes quelle que soit leur religion (pas de religion privilégiée) et la fraternité entre les différentes religions. Il paraît que ce n’est pas compatible avec la France, ça. Et que, je cite, c’est « hypocrite ». Ma perception de la laïcité décrite dans l’émission : un catholicisme déguisé (identité chrétienne de l’Occident), l’oppression des minorités, et leur assimilation forcée à notre « civilisation » et nos « mœurs », bref, un outil d’ethnocentrisme et de conformisation coercitif. Loi sur le voile, perçue dans d’autres pays laïcs anglo-saxons comme liberticide. Il paraît que les anglo-saxons n’y comprennent rien. Les commentateurs du podcast reconnaissent si j’ai bien compris que cela n’a rien à voir avec la loi de 1905 mais sous couvert tactique de laïcité est censé défendre la liberté de la femme et la tradition de « galanterie » française. Admettons. Mais qu’en est-il du halal, qui est tant pourfendu ? Le halal n’a aucun impact sur les femmes, ne gêne pas particulièrement ceux qui ne veulent pas s’y soumettre, ni a priori la république. Pourquoi la « halalisation » est une telle menace, et quel rapport avec la laïcité ? Même l’argument des mœurs – sachant que la laïcité n’a rien à voir avec les mœurs mais admettons que cela soit le cas – ne tient pas car il faudrait alors s’inquiéter de la véganisation de nos sociétés, le véganisme étant bien plus radical que le halalisme et tout aussi idéologique. La solution serait idéalement d’avoir un seul menu pour toute la nation, décrétée par une entité centrale. Nos mœurs seraient ainsi préservées. A tout prendre, on pourrait également imposer comme dans certains collèges huppés un seul uniforme pour tout le monde, ce serait l’uniforme français. On serait tous pareils, pratique pour préserver notre civilisation ! L’un des invités – auteur de toute une littérature sur la laïcité mais juste capable d’aligner des poncifs de la ligne officielle du parti, contraste saisissant – soutint que les autres pays feraient bien de s’inspirer de notre modèle de laïcité fermée. A voir la profondeur de nos fractures, entre chrétiens et musulmans, gilets jaunes et classes friquées, villes et campagnes, gens d’en bas et élites, éduqués du supérieur et les autres, c’est une préconisation comique.

  1. Un médecin du travail

La vie elle réserve des épisodes romanesques. Je suis convoqué à une visite médicale de travail dans un centre près des Champs-Elysées. Un médecin arménien me prend en charge, il doit avoir quatre-vingts ans. Il est né à Beyrouth, a immigré en France en 1976, au début de la guerre du Liban (1975-1990). Depuis sa retraite, il s’est reconverti à la médecine du travail. C’était un grand chirurgien. Il était président des médecins arméniens. Avait organisé le congrès mondial des médecins (ou des chirurgiens, je ne sais plus) au Liban. Oui, c’était lui le président. Il me donne des noms arméniens de Beyrouth et me demande si je les connais. Il a un accent très fort. Il dit qu’on ne voit pas beaucoup d’arméniens par ici. Nous échangeons quelques mots en arménien comme signes de ralliement à une société secrète. Nous avons l’air de deux rescapés. En sortant, je croise deux nanas qui se plaignent de leur week-end et du temps pourri qu’il faisait.

  1. La vie elle a passé, on a comme pas vécu

La série sur Tchékhov (France Culture, Chemins de la philosophie) était une pure merveille, surtout la dernière émission sur La Cerisaie. J’ai vu plusieurs pièces de Tchékhov au théâtre. La mise en scène m’a souvent déçu, j’ai l’impression que les metteurs en scène français aiment en faire des pièces comiques, burlesques. La série sur France Culture m’a bouleversé en mettant en exergue, ou me sensibilisant à la mélancolie du texte et des personnages perdus au milieu de la Russie, de leur vie, du temps qui passe. On ne guérit pas de l’enfance. J’ai souvent pensé à cela. Que toute notre vie est hantée par les sentiments de l’enfance et que nous n’acceptons jamais la transformation de nos corps et de nos vies. Je me promets de réécouter, de prendre note et d’écrire un vrai texte. Tellement de belles choses ont été dites.

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