Rousseau, le contrat social et la France de 2019

L’écoute d’une série d’émissions marquantes au sujet du contrat social de Rousseau (Les chemins de la philosophie sur France Culture), m’a amené à réfléchir à ce que nous vivons aujourd’hui en France (ou du reste aux Etats-Unis et ailleurs), un pays profondément divisé, voire en voie de tribalisation.

Si le contrat social de Rousseau publié vingt-sept ans avant la révolution française n’a pas la signification que les politiques lui assignent de nos jours – une sorte de programme entre eux et le peuple, il ne s’agit pas du tout de cela – et s’il peut s’apparenter à une certaine utopie, non dénuée d’ambiguïtés et de contradictions, il n’en demeure pas moins qu’il offre une grille de lecture analytique extrêmement puissante de tout système politique. J’avais par ailleurs écouté une série sur Les Rêveries du promeneur solitaire, en avais lu des passages très beaux, si bien que Rousseau m’apparaît comme un philosophe exceptionnel à la fois de la singularité et du politique, de l’individuel et du collectif, le philosophe en somme de notre modernité.

Le contrat social est le phénomène tortueux, complexe, contradictoire, « par lequel un peuple est un peuple. » Comment passer de la multitude au peuple ? Telle est la question.

Chez Hobbes la multitude confère le droit de gouverner à un tiers au-dessus d’elle, externe à elle, un souverain. Le souverain est hors société et peut prendre la forme d’un roi, d’un dictateur, d’un despote. Chez Rousseau, chacun contracte avec le tout, la volonté générale est le souverain, le pouvoir n’est pas transféré. Pour comprendre, prenons un modèle réduit. Soit dix personnes qui ont chacune leurs intérêts propres et jouissent d’une totale autonomie. Disons qu’une raison exogène les oblige à s’associer, par exemple elles habitent un même immeuble et doivent le maintenir. Elles décident alors de s’associer tout en restant aussi libres qu’avant, voire pour rester aussi libres qu’avant. Leur association va dégager l’intérêt commun, le maintien de l’immeuble en bon état, et ce sera une volonté de chacune des dix personnes. D’une agrégation d’individus, ils deviennent une association d’individus. Aucun ne se fait représenter, ils ne délèguent pas le pouvoir à un tiers. Ils peuvent déléguer l’exécution à un gouvernement (un syndic dans notre exemple), pour des raisons d’efficacité, mais le gouvernement ne détient pas la souveraineté. Certes, magnifié au niveau de millions de personnes, cette construction pose un grand nombre de défis mais elle offre une sorte d’idéal à poursuivre à l’aune duquel nous pouvons évaluer nos sociétés.

Remontons aux origines. L’homme vient de l’état de nature dans lequel il est un « tout parfait et solitaire », jouissant d’une autonomie parfaite et stupide. C’est un « animal stupide et borné ». Il arrive un moment où cet état n’est pas suffisant pour assurer sa survie, il doit alors s’associer. Pour ce faire, il se transforme en un individu faisant partie d’un tout. Chez Rousseau, il ne faut pas tuer la nature (comme chez Hobbes) mais trouver les conditions de perpétuer l’état de nature, et la liberté qui lui est consubstantielle, hors de l’état de nature, dans le passage à l’état civil. Ce sera au moyen du contrat social.

Le contrat social définit les conditions selon lesquelles, le moment inaugural auquel le peuple se constitue comme peuple. Ce moment est théorique, car il y a déjà un « peuple » ou disons une multitude, mais le concept est en lui-même puissant. En 2019, si l’on s’en tient à la construction intellectuelle de Rousseau, il n’y a pas un peuple de France. Le moment du contrat social n’est pas arrivé, nous en sommes même loin. Il n’y en 2019 en France qu’une juxtaposition d’intérêts particuliers (les fonctionnaires, les gilets jaunes, les cheminots, les chauffeurs de taxi, le corps médical, les notaires, etc.), au mieux unis contre des ennemis internes (les riches, les immigrés, les financiers, Uber). Un peuple devient peuple quand il atteint un niveau de maturité lui permettant d’instituer un état fondé sur la volonté générale, laquelle n’est pas celle d’une majorité mais d’absolument chacun des individus citoyens, le gilet jaune, le chauffeur de taxi, le fonctionnaire, etc., qui auront toujours des intérêts particuliers mais aussi un intérêt commun – par exemple le « bien » du pays, à définir, suivant une certaine vision – volonté de chacun. Le peuple devient alors un corps, avec des parties indépendantes formant un tout articulé, pourvu de mouvement et poursuivant un même but : la volonté générale. Chaque individu se fond dans ce collectif dont il n’est plus qu’une partie interdépendante avec les autres, et jouissant d’une liberté égale à celle de l’état de nature. Le peuple élabore les lois car il appartient à ceux qui s’associent de définir les conditions de l’association.

Ce passage de l’état de nature à l’état civil est possible car l’homme est perfectible, il a la faculté historique d’évoluer. C’est un animal qui peut être éduqué. Il faut déployer dans l’état civil la même liberté que dans l’état de nature mais transformé en liberté politique. La finalité de l’état est l’éducation, l’éducation à être libre et faire prévaloir la raison sur les intérêts immédiats.

Les gilets jaunes offrent un exemple de l’état de nature, d’animaux stupides et bornés, non éclairés, ne pouvant faire partie d’un tout car mus par leurs seuls intérêts particuliers. Le passage à l’état civil permet d’écouter sa raison avant d’écouter ses penchants. A défaut de raison, les gilets jaunes font appel à la violence pure pour se faire entendre, faire prévaloir leur intérêt au détriment d’un intérêt commun évident, la sécurité, le respect du bien public. Quand le peuple est constitué en peuple, la liberté civile est limitée par la volonté générale mais celle-ci est aussi celle de chacun puisque c’est la volonté de tous. Dans une socialisation heureuse, la liberté d’indépendance de l’état de nature se transforme en liberté d’interdépendance. Cette socialisation heureuse est utopique mais c’est ce vers quoi nous devons tendre, ou ce au regard de quoi nous pouvons mesurer notre maturité de peuple.

Une des conditions de la constitution d’un peuple est la liberté et donc, selon Rousseau, l’égalité. Il n’y a de liberté qu’en présence d’égalité. Il donne de l’égalité la meilleure définition qui soit, celle de la modération des écarts, des richesses d’une part, de l’avarice et l’envie de l’autre, exactement comme dans le modèle suédois, le plus proche en Europe d’un modèle rousseauiste.

L’analyse de Rousseau se décline selon trois dimensions : le peuple politique, c’est-à-dire l’association des citoyens selon la volonté générale ; le peuple comme ethnie, uni par des mœurs et une culture ; et le peuple au sens social, les riches et la masse des pauvres. Les mœurs sont essentielles et avec elles, on y revient toujours, l’éducation. Prenons la France de 2019. Il n’y a pas de peuple politique en l’absence d’un intérêt commun, impossible à définir. Les rares moments où cet intérêt fait une timide apparition sont les matchs de football et encore, il y a toujours quelqu’un pour ne pas se reconnaître dans la composition de l’équipe nationale. Les mœurs et les cultures sont fragmentées, non seulement à cause de l’immigration mais surtout aux écarts d’éducation, le Parisien surdiplômé n’ayant rien en commun avec un ouvrier ou un agriculteur de province, et l’héritage culturel étant très peu connu des Français (demandez autour de vous que l’on vous cite trois titres de la Comédie Humaine, de Corneille ou de Racine, vous vous en rendrez vite compte). Au sens social enfin, les inégalités ont beau être les moins marquées du monde développé, le peuple ne cesse de battre le pavé pour les dénoncer.

Nous savons tous que le problème en France, ce ne sont ni l’impôt, ni les écarts de richesse, ni Macron, ni les riches, ni les immigrés, mais l’éducation. Tous les politiques en viennent à cette conclusion mais il est extrêmement difficile d’agir en conséquence car l’éducation requiert un temps long, peu compatible avec des « annonces » court-terme et des échéances électorales. Comme seule réponse, on se résout alors à baisser ou augmenter des impôts, seuls leviers mécaniques dont on dispose et qui donnent l’illusion d’une action.

Pour montrer l’importance de l’éducation, je prendrais un exemple développé par l’un des invités des Chemins de la philosophie, et enrichi par une expérience personnelle. Le code de la route est une loi parfaite, excellente illustration d’un contrat social. Le code est parfaitement égalitaire, s’appliquant aussi bien au propriétaire d’une Porsche que d’une ancienne Renault (les deux perdent non seulement de l’argent en ne le respectant pas mais des points totalement égalitaires). Il laisse à chacun une liberté totale (d’aller où il veut, quand il veut…) dès lors qu’il respecte la loi, laquelle loi est une expression de l’intérêt commun, la sécurité de tous, la réduction du nombre de morts de la route, le plaisir de conduire. Comment se fait-il que personne ne respecte le code de la route ?

C’est une question d’éducation.

Prenons mon expérience. Il m’arrive de courir dans les rues de Paris. Voici ce que dit la loi : Tout conducteur est tenu de céder le passage, au besoin en s’arrêtant, au piéton s’engageant régulièrement dans la traversée d’une chaussée ou manifestant clairement l’intention de le faire ou circulant dans une aire piétonne ou une zone de rencontre. La sanction pour non-respect est de 6 points de permis. Quand je cours à Paris, dès qu’une voiture s’aperçoit que je suis sur le point de traverser la rue, non seulement elle ne s’arrête pas, mais elle accélère et souvent klaxonne quand je ne m’arrête pas et me lance un regard de haine. A Lund, une petite ville au sud de la Suède, je traverse sans même regarder à droite et à gauche, les voitures s’arrêtent dès qu’elles m’aperçoivent, même de loin. L’automobiliste et moi avons un intérêt commun : je ne veux pas mourir, il ne veut pas me tuer et passer le reste de sa vie en prison. Et pourtant, il accélère. L’automobiliste est mû par ses seuls penchants, par son seul intérêt particulier d’animal stupide et borné, à savoir gagner deux minutes sur son trajet. L’éducation peut faire courber ces penchants et inciter l’automobiliste à réfléchir à l’intérêt commun, le sien, le mien. L’exemple suédois montre que c’est possible.

Or je regarde l’école de mes filles, une école privée dans un des meilleurs quartiers de Paris, je ne parle pas des fameuses « banlieues difficiles », et l’éducation profondément individualiste y forme des fanatiques de l’intérêt particulier, avec des notes individuelles, une concurrence forcenée, une culture de tous les coups sont permis, et l’absence d’éducation civique (dénigrée, souvent remplacée par des cours d’histoire qui dispensent le savoir, ou upgradée en cours idéologiques sur les symboles de la France). Quand pendant quinze ans vous faites partie d’une juxtaposition arbitraire d’élèves, nourris aux notes, aux dossiers, au culte de la réussite individuelle, de l’égoïsme, il est très difficile de développer un sens de l’intérêt commun. L’atmosphère à la maison n’aide pas car les parents sont le produit de la même éducation.

Rousseau ne croit pas à la représentation qui est au cœur de nos démocraties. Elle n’est pour lui qu’une incarnation des intérêts particuliers, par laquelle des catégories spécifiques se donnent des représentants pour défendre leurs intérêts. Syndicats, partis politiques, associations, mouvements, lobbys ne sont que les symptômes d’une fragmentation du peuple, de sa tribalisation, en un mot de son absence. En mai 2019 en France, 34 listes se présentaient aux élections européennes. Si c’était possible, 60 millions de listes se seraient présentées. Pour revenir à mon modèle réduit d’un immeuble de dix personnes, trois seraient pour la construction d’une annexe de l’immeuble, deux pour sa vente, cinq pour sa transformation en centre commercial. Si l’immeuble est finalement transformé en centre commercial, cela n’aura été que la volonté particulière d’une majorité, les dix personnes n’auront jamais été associées, l’immeuble n’aurait pas survécu. Rousseau reçut des critiques sur le risque totalitaire de son contrat social, son système apparaissant comme unanimiste, reposant sur la volonté d’absolument chacun de ses membres. Ce que ces critiques ne comprennent pas, c’est que le contrat social est une construction que j’appellerais asymptotique, qui teste les limites. A l’asymptote, dans l’idéal, la vie en société serait régie par la volonté générale dont l’exécution serait confiée à un législateur qui serait à son service (et non au service d’une vision qui serait la sienne). Cette vie en société serait parfaite, puisque ma volonté serait prise en compte dans chacune des actions du législateur. Certes, elle est utopique, mais en traçant cette asymptote, Rousseau permet de révéler, par contraste, les failles des systèmes réels dans lesquels nous vivons, d’en dresser le diagnostic tel que je le fais ici de la société française.

Cette hyper-fragmentation des intérêts m’avait intuitivement choqué lors d’une rencontre politique sans que je ne réussisse au moment même à la conceptualiser. C’était pendant la campagne présidentielle de 2017 et j’étais invité à plusieurs rencontres avec des candidats. J’étais allé à celle de François Fillon qui présentait son programme à un parterre parisien de décideurs. Après la description générale de son programme, Fillon s’était prêté aux questions et réponses et je me rendis compte que toutes les questions relevaient d’intérêts corporatistes. Nous avons eu droit à la question des médecins, des agents immobiliers, des représentants des BTP, des télécoms, des automobilistes, des actionnaires, etc. Les questions étaient extrêmement techniques, légalistes – je ne les comprenais souvent même pas – et Fillon y répondait avec aisance, on voyait qu’il avait étudié chacun de ces dossiers. Très vite, je réalisai qu’il était impossible de concilier tous ces intérêts qui s’entrechoquaient et que le travail du politique, loin d’être l’application d’une quelconque volonté générale qui révélait son absence criante, était d’établir une sorte d’équilibre instable entre eux, plus ou moins tenable, en excluant délibérément certains des intérêts (dans le cas de Fillion ceux des fonctionnaires), conformément à une certaine ligne politique.

Comment réparer la France ? Cette question revient en 2019 dans la bouche de nombreux observateurs. On reconnaît que le pays est en panne mais nul n’arrive à identifier la cause de celle-ci parce qu’on se focalise sur des éléments exogènes, à la recherche d’un coupable (l’Europe, l’Allemagne, l’immigré, la finance, les politiques des trente dernières années, au choix), pour se rendre compte que ce coupable est difficile ou impossible à défaire (l’Europe est déjà trop imbriquée, l’immigré est là et il est français, la finance est loin de disparaître, les politiques ne peuvent pas être tous aussi incompétents et corrompus qu’on ne le dit, la généralisation tue l’argument et rend impuissant). Avec le politiquement correct dont on comprend le malaise qu’il crée, identifier des ennemis du peuple, longtemps le ciment de celui-ci, devient de plus en plus difficile même si l’Europe, le riche et l’immigré continuent de jouer leur rôle bon an mal an. Or la vraie cause à la racine du mal est l’inexistence d’un peuple de France avec un intérêt commun. Le non avènement en somme d’un contrat social.

La vie elle a passé, on a comme pas vécu

Notes sur la série sur Tchékhov sur France Culture, Chemins de la Philosophie

Entre Platonov, pièce écrite à dix-huit ans, et La Cerisaie, écrite juste avant sa mort à quarante-quatre ans, Tchékhov, avec son metteur en scène Stanislavski, a eu le temps de fonder le théâtre moderne. Entre les deux œuvres, les thèmes sont les mêmes mais tout a changé. Le magma foisonnant de Platonov, qui dure huit heures avec cinq conclusions possibles, s’est transformé en l’épure de La Cerisaie dont le quatrième acte dure exactement vingt-cinq minutes, le temps de dire les répliques. Nous sommes en 1904, dans une pièce de fantômes à la fin de laquelle tout le monde s’en va gaiement vers son destin tragique.

Lioubov Ranevskaïa rentre dans le domaine familial qui va être mis à la vente. Celle est impensable, mais elle aura bien lieu. L’acquéreur sera Lopakhine, le moujik, misérable parmi les misérables, qui s’est enrichi par son travail, dans une transition en cours des classes et un triomphe du capitalisme. La Cerisaie sera transformée en lotissements. C’est la fin d’un monde. La famille s’en va et oublie Firs, le domestique, qui reste seul, propre à rien, comme nous tous. On entend une deuxième fois le bruit de vide du butor étoilé, celui d’une mort qui arrive.

Les personnages de Tchékhov sont pétris de contradictions et d’ambiguïtés. Sans continuité psychologique, sans centre, sans intrigue, ils sont faits de bribes. Ils vivent en province, en périphérie, s’ennuient, se perdent dans des considérations générales. Ils ne comprennent pas grand-chose à leur vie. Interrogent sans fin un sens, avec pour seule réponse le silence du monde.

De cette confusion naissent des modes d’existence disparates. L’ennui, l’angoisse, la mélancolie ; le divertissement par le travail et la suractivité comme thérapie contre la sécheresse de l’âme ; les discours, le bavardage ; ou les pitreries. Les personnages oscillent entre ces états, à l’image d’Ivanov qui passe de la suractivité brillante à l’impuissance devant ses terres orphelines, rongé par le remords et la culpabilité envers sa femme Sara pour laquelle il n’éprouve plus aucun amour.

On parle énormément chez Tchékhov. On pérore, philosophe, rêvasse. On aligne les lieux communs pour remplir le vide de l’existence. Des lieux communs sentimentaux, nostalgiques. Sans hiérarchie. On discourt des choses les plus insignifiantes et puis soudain, au milieu d’elles, jaillit l’idée de la mort. On parle de petits événements et puis soudain surgit le vide de sens. Les pires d’entre nous transforment les discours en idéologies, tel Trofimov dans La Cerisaie qui plaque un schéma préétabli sur des situations insaisissables. De grandes idées non connectées au réel. Personnage inutile, il ne fait que philosopher, ne propose rien d’autre que de jeter la clé dans la rivière du domaine. C’est le futur bolchevik, en tous points le futur François Ruffin, porteur de grands messages, appelant à se battre pour le peuple, armé de poncifs, mais qui ne fait jamais rien de concret. L’inutile. Lvov est une autre version de ce personnage, un type insupportable, jeune médecin doctrinaire et moralisateur qui jette l’opprobre sur Ivanov. Tchékhov combat les discours emportés par l’ironie. Dans la vie, il construisait des écoles, s’occupait des gens, les soignait. Il faisait attention aux gens, pas au peuple, aux gens.

A l’inverse des idéologues, certains personnages ont les pieds sur terre. Mus par le progrès social, pragmatiques, ils profitent de l’irrésolution ambiante pour parvenir à leurs fins, comme Lopakhine dans La Cerisaie, ou Natacha, la femme d’Andreï dans les Trois Sœurs. Tous deux prennent possession de la maison, mais jamais de manière univoque. Lopakhine pleure quand il triomphe, Natacha est un personnage assez ignoble auquel on ne s’identifie pas.

Le présent n’existe pas. Evanescent, il est ennui, confusion et bâillements. Le passé est tour à tour l’âge d’or et celui de la défaillance des pères, comme dans Platonov. Le futur est fait de promesses sans cesse reportées, de projets inaboutis transmis de génération en génération. Irina, Olga, Macha, les trois sœurs, vivent dans des contradictions et des professions de foi que la vie contrarie. Andreï leur frère finira cocu et fonctionnaire de l’administration locale, lui qui était promis à un grand avenir.

En 1900, au sommet de sa gloire, Tchékhov écrit les Trois sœurs, un tableau du quotidien de trois sœurs et leur frère qui, réunis pour la mort d’un père idéalisé à l’enterrement duquel pourtant personne ne vient, décident de partir à Moscou. « Le retour à Moscou » c’est le futur et le passé. La nostalgie et le rêve. C’est l’enfance, le paradis perdu, une construction mentale dont les sœurs ont fait l’expérience, une utopie rétroactive.

La vie elle a passé, on a comme pas vécu.

Cette phrase résume La Cerisaie, et toute l’œuvre de Tchékhov. Nous sommes des propres à rien. Nous essayons mais n’y arrivons pas. Tout, dans nos vies, est condamné par la ruine. Les jardins finiront délabrés, et les cours abandonnées. On ne retrouvera jamais Moscou. Dans les interstices d’un incessant bavardage, nous prenons conscience de notre endroit dans l’univers et soudain percevons cette présence dans sa totalité.

« Il neige, où est le sens ? » Comment interpréter quelque chose qui nous dépasse ? L’énigme de la vie. Des jours et des soirées interminables qui se suivent, dans quelque province imprécise, d’une Russie centrale incertaine.

Le temps passe, matériellement, minute après minute, dans une attente interminable. Nous passons notre vie à attendre. Mais quoi ? Le silence du monde, l’absence du monde nous hantent. Jusqu’à la conclusion d’Ivanov : « Je ne comprends pas ». Ce n’est pas du nihilisme, ce n’est que du désarroi.

Des crises ponctuent cette longue attente. Le troisième acte est celui des incendies, et des confrontations violentes. Mais l’espoir subsiste. Celui que les générations futures trouveront le sens. Que nous avançons à petits pas vers le sens. Ça viendra ; ça prendra un temps infini, mais ça viendra, avec de petites actions, en étant utile.

Sur fond d’une musique gaie et pleine d’entrain, la fin des Trois sœurs est bouleversante. « Il faut vivre, il faut vivre ! » « Un jour viendra où l’on saura pourquoi tout cela, pourquoi toutes ces souffrances ». « Comme on a envie de vivre ! »

« Nous allons vivre ! »

Pourquoi ce sont toujours les films nuls qui sont primés (et autres brèves hivernales)

  1. Pourquoi ce sont toujours les films nuls qui sont primés

C’est ma fille qui a fait ce constat. Elle a raison. Toutes les cérémonies de remise de prix ont pour point commun de primer le mauvais film. Pas nécessairement (pas toujours) un navet mais un film oubliable sur lequel un consensus mou s’accorde. Par exemple, aux Césars, Mektoub my love, un chef-d’œuvre, n’est même pas nommé et c’est Jusqu’à la garde qui obtient le césar du meilleur film et Jacques Audiard, un des plus mauvais « grands » réalisateurs, celui du meilleur. Jusqu’à la garde, un film-dossier (sur les femmes battues). A-t-on jamais vu du grand cinéma de dossiers ? Bergman, Fellini, Kubrick, Welles, Visconti, Godard, Truffaut s’y adonner ? Cayate, Boisset, Costa-Gavras, le réalisateur de Kramer contre Kramer, oui. Aux Oscars, on prime Green book, un exercice non sans charme mais poussif et anodin, et Roma, long, soporifique et miniature exercice de style. La palme d’or est allée à Une affaire de famille, un beau film, je l’ai vu avec les enfants, j’aime beaucoup la scène des oranges, mais enfin sérieusement comment voulez-vous leur expliquer que c’est le meilleur film de l’année au monde, parmi des milliers d’autres ?

  1. Sale hétéro !

Dans les cours de récré, une nouvelle « insulte » apparaît, « insulte » est sans doute fort, je pense à des appellatifs dans la lignée de bolos, intello, faillot, etc. La nouveauté 2019 c’est : hétéro. Ah lui… ouf… quel hétéro !

  1. Haïr et imiter

La philosophie de René Girard gravite autour de deux idées centrales, celle du bouc émissaire (pour assurer sa cohésion et ne pas s’entretuer, le peuple a besoin d’un ennemi qui menace sa cohésion et la menaçant la consolide ; un bon exemple, le musulman ou la finance en France) et celle du mimétisme (nous désirons ce que les autres désirent). C’est simple et d’une efficacité redoutable pour comprendre le monde. Prenons le mimétisme, omniprésent autour de nous : tous les restos ont la même déco (parquet, laiton, plantes vertes, murs bleus canard), tous les skieurs portent des vestes Fusalp bleue marine, toutes les femmes ont des coups de cœur chez Sézane, on nous enjoint d’aller voir un film parce que 5 millions d’autres personnes l’ont vu, de lire un livre parce qu’il s’est écoulé à des centaines de milliers d’exemplaires, etc. Nous sommes dans le déni permanent de la singularité, nous appelons « chelou » l’originalité, « zarbi » le style, et vivons dans le règne du conformisme. La Parisienne de 2019 c’est le triptyque Sézane, Polène, LouYetu.

  1. Je vous présente Paméla

Qu’est-ce qui fait le charme de François Truffaut ? J’ai récemment revu La nuit américaine et objectivement c’est assez faible, le scénario ne tient pas debout, c’est d’une grande naïveté, il y a des longueurs. Et pourtant, je suis sous le charme pendant tout le film et par moments j’ai les larmes aux yeux. C’est inexplicable. Peut-être est-ce tout simplement l’amour du cinéma.

  1. C’est pour ça

Ma fille et moi aimons les tics de langage. Dans Au poste ! de Quentin Dupieux : « c’est pour ça ». Depuis, chaque fois (et cela arrive souvent) que quelqu’un dit « c’est pour ça », on se regarde et dit « on a mangé des sushis à midi, c’est pour ça ». Autre découverte, le film jouissif de Salvadori En liberté !, et le beau dialogue entre Pio Marmaï et Audrey Tautou et sa cascade de « parce que ».

  1. Un plat qui se mange froid

Mes filles ont joué un mauvais tour à leur frère et depuis il veut se venger et nous demande de trouver sur internet des idées de vengeance. J’ai cette idée business, la création d’un site ou d’une app revenge.com. Idées de vengeance en fonction de la situation, tutoriels de plans de vengeance, retours consommateurs, avis, forums, etc.

  1. Haka

Le 15 mars, un massacre en Nouvelle Zélande fait 50 morts dans une mosquée. Journal du dimanche : pas une ligne. Dans la défense de la thèse nous sommes le bien et eux le mal (cf. René Girard), ça la fout mal ce genre de massacres, il vaut mieux ne pas trop en parler. Et la Nouvelle Zélande, c’est loin, et la boutique Boss a été entretemps pillée sur les Champs-Elysées, il faut avoir le sens des priorités.

  1. La laïcité fermée

Ecouté Répliques sur la laïcité. C’était censé être un débat, mais tout le monde était d’accord. Il a été dit explicitement que la laïcité ouverte n’est pas la laïcité. La laïcité ouverte c’est la liberté d’exercer sa religion quelle qu’elle soit, l’égalité des personnes quelle que soit leur religion (pas de religion privilégiée) et la fraternité entre les différentes religions. Il paraît que ce n’est pas compatible avec la France, ça. Et que, je cite, c’est « hypocrite ». Ma perception de la laïcité décrite dans l’émission : un catholicisme déguisé (identité chrétienne de l’Occident), l’oppression des minorités, et leur assimilation forcée à notre « civilisation » et nos « mœurs », bref, un outil d’ethnocentrisme et de conformisation coercitif. Loi sur le voile, perçue dans d’autres pays laïcs anglo-saxons comme liberticide. Il paraît que les anglo-saxons n’y comprennent rien. Les commentateurs du podcast reconnaissent si j’ai bien compris que cela n’a rien à voir avec la loi de 1905 mais sous couvert tactique de laïcité est censé défendre la liberté de la femme et la tradition de « galanterie » française. Admettons. Mais qu’en est-il du halal, qui est tant pourfendu ? Le halal n’a aucun impact sur les femmes, ne gêne pas particulièrement ceux qui ne veulent pas s’y soumettre, ni a priori la république. Pourquoi la « halalisation » est une telle menace, et quel rapport avec la laïcité ? Même l’argument des mœurs – sachant que la laïcité n’a rien à voir avec les mœurs mais admettons que cela soit le cas – ne tient pas car il faudrait alors s’inquiéter de la véganisation de nos sociétés, le véganisme étant bien plus radical que le halalisme et tout aussi idéologique. La solution serait idéalement d’avoir un seul menu pour toute la nation, décrétée par une entité centrale. Nos mœurs seraient ainsi préservées. A tout prendre, on pourrait également imposer comme dans certains collèges huppés un seul uniforme pour tout le monde, ce serait l’uniforme français. On serait tous pareils, pratique pour préserver notre civilisation ! L’un des invités – auteur de toute une littérature sur la laïcité mais juste capable d’aligner des poncifs de la ligne officielle du parti, contraste saisissant – soutint que les autres pays feraient bien de s’inspirer de notre modèle de laïcité fermée. A voir la profondeur de nos fractures, entre chrétiens et musulmans, gilets jaunes et classes friquées, villes et campagnes, gens d’en bas et élites, éduqués du supérieur et les autres, c’est une préconisation comique.

  1. Un médecin du travail

La vie elle réserve des épisodes romanesques. Je suis convoqué à une visite médicale de travail dans un centre près des Champs-Elysées. Un médecin arménien me prend en charge, il doit avoir quatre-vingts ans. Il est né à Beyrouth, a immigré en France en 1976, au début de la guerre du Liban (1975-1990). Depuis sa retraite, il s’est reconverti à la médecine du travail. C’était un grand chirurgien. Il était président des médecins arméniens. Avait organisé le congrès mondial des médecins (ou des chirurgiens, je ne sais plus) au Liban. Oui, c’était lui le président. Il me donne des noms arméniens de Beyrouth et me demande si je les connais. Il a un accent très fort. Il dit qu’on ne voit pas beaucoup d’arméniens par ici. Nous échangeons quelques mots en arménien comme signes de ralliement à une société secrète. Nous avons l’air de deux rescapés. En sortant, je croise deux nanas qui se plaignent de leur week-end et du temps pourri qu’il faisait.

  1. La vie elle a passé, on a comme pas vécu

La série sur Tchékhov (France Culture, Chemins de la philosophie) était une pure merveille, surtout la dernière émission sur La Cerisaie. J’ai vu plusieurs pièces de Tchékhov au théâtre. La mise en scène m’a souvent déçu, j’ai l’impression que les metteurs en scène français aiment en faire des pièces comiques, burlesques. La série sur France Culture m’a bouleversé en mettant en exergue, ou me sensibilisant à la mélancolie du texte et des personnages perdus au milieu de la Russie, de leur vie, du temps qui passe. On ne guérit pas de l’enfance. J’ai souvent pensé à cela. Que toute notre vie est hantée par les sentiments de l’enfance et que nous n’acceptons jamais la transformation de nos corps et de nos vies. Je me promets de réécouter, de prendre note et d’écrire un vrai texte. Tellement de belles choses ont été dites.

Les gilets jaunes et les vestes Fusalp (et autres brèves de révolution)

Depuis novembre 2018, nous découvrons abasourdis la fracture profonde dont souffre la France. D’une part, sur les ronds-points et chaque week-end dans les beaux quartiers parisiens, les « gens d’en bas », le « petit blanc de province qui trime et paie tout ce qu’il gagne à l’état », revêtent d’affreux gilets jaunes et défilent au rythme de slogans haineux. D’autre part, sur les pistes de ski, des Parisiens revêtent des vestes Fusalp ultra-stylées, aux couleurs admirables, notamment la bleue marine, pour dévaler les pistes dans d’amples courbes élégantes.

Créée en 1952 à Annecy, Fusalp connaît des difficultés pendant de nombreuses années jusqu’au jour où la famille Lacoste la reprend en 2014, la positionne sur le segment luxe avec un « cœur de cible entre 600 et 800 euros pour une veste de ski », lui assurant un succès immédiat à la Moncler. Elle représente aujourd’hui l’essence du parisianisme avec cette idée force que même sur une piste de ski, il faut être stylé, arborer des couleurs sobres, une coupe parfaite. Elle est l’antithèse parfaite du gilet jaune non coupé, moche, raturé de slogans débiles. Fusalp a son flagship boulevard Saint-Germain, voilà. Cette profonde dichotomie, ces deux extrêmes stylistiques m’interpellent dans le pays de l’égalité, des « prélèvements obligatoires les plus élevés au monde », de la « redistribution » obsessionnelle des richesses.

Je suis sensible à de nombreuses causes, celles des migrants, des réfugiés, des victimes de guerre, de famines, de pollution, j’ai vu des gens vivre dans la misère et vécu moi-même la guerre de l’intérieur ; en d’autres termes ma vie et mon idéologie ne se résument pas à des slaloms sur des pistes rouges en veste moulante bleue marine. Et pourtant, rien n’y fait, j’ai zéro sympathie pour les gilets jaunes. Je trouve ce mouvement extrêmement laid. Je ne parle même pas de la xénophobie sous-jacente, de l’antisémitisme larvé rebrandé « haine de la finance », du goût de la casse et de la violence, admettons que tout ça – même si ça fait beaucoup – soit dans la frange extrémiste minoritaire et ne constitue pas le cœur du mouvement formé de « gentils » victimes du système et qui vivent dans une « véritable souffrance ». Mon dégoût provient de l’idée que l’on puisse s’autoriser une telle haine de l’autre, l’afficher, la revendiquer, la hurler, « parce que le frigo est vide à la fin du mois », « parce qu’il faut cinq minutes de plus pour arriver au travail en roulant à 80 Km/h et tuant moins de gens », en gros transformer la « souffrance » en haine de l’autre.  C’est quoi ces revendications minables ? Pourquoi une telle célébration de la minabilité ? Nous sommes dans un pays où la santé et l’école sont gratuites, où l’accès à la culture est exceptionnel, où que l’on soit, où les paysages sont sublimes, un pays en paix, où l’on est assuré d’indemnités si on perd son emploi, où une ultra-minorité paie la majorité des impôts et des charges sociales pour tout le monde dans une tournée générale permanente, alors je me contrefous que certains aient moins de vacances que d’autres, une plus petite maison, où un frigo pas plein à la fin du mois. Je suis soucieux des gens sans travail, sans papiers, dans la rue, ou stigmatisés pour ce qu’ils sont. Je n’ai jamais noté de problèmes de rachitisme ou recensé de famines dans ces fameuses villes de la « périphérie », c’est l’obésité qui est un fléau. Le « petit blanc » mange nettement plus de viande que le méchant riche qui s’impose lui une diète drastique et se nourrit de légumes pas chers. Comment en est-on arrivé là ? Cela donne froid au dos. Comme tout horizon existentiel, la bagnole et le frigo, comme toute transcendance la haine du riche fondée sur une jalousie maladive. Que du matérialisme, que le discours du fric, de la comparaison des richesses. Et maintenant le refus de la démocratie alors que des centaines de millions de gens dans le monde en rêvent.

Même s’il n’en fait pas partie ni officiellement ni logiquement puisqu’il appartient à l’élite de l’élite, l’élite des médias et de la création, François Ruffin est la quintessence de cette minabilité. Son discours à la réception du César était glaçant de haine xénophobe envers les Roumains, pour un film d’une laideur morale abjecte. Il est une sorte d’incarnation de tout ce qu’il y a de mauvais dans ce pays, le pessimisme, l’envie, la jalousie, le dogmatisme, la moralisation doctrinaire, la désignation de coupables, et l’absence de la moindre amorce d’idée constructive. C’est un commerçant, un professionnel de la colère, qui vit de la misère des autres pour se faire mousser en tournant des films.

De ces mois de révolte, je garde aussi quelques images.

Nous étions dans le Marais avec mes filles, avons commandé un Uber. Quand la C5 a plongé dans le flux des voitures de la rue de Rivoli, nous avons soudain fait face à une horde de gilets jaunes. La haine déformait leurs visages, ceux-là n’étaient pas des gentils, ils avaient l’air très mauvais au contraire et appelaient à la démission de Macron et sa décapitation. Abdelkarim, notre chauffeur, eut le bon réflexe de tourner à droite pour emprunter des voies parallèles pour rejoindre Bastille. Par intervalles, les rues perpendiculaires nous donnaient un bref aperçu de la révolte qui avançait rue de Rivoli et du déploiement spectaculaire des forces de l’ordre convergeant de toutes parts vers elle. Rue de la Bastille, une colonne interminable de motos de police foncèrent sur nous en contre-sens pour rejoindre le théâtre de l’insurrection, cette rue allait fermer juste à temps après qu’Abdelkarim réussisse à passer entre les gouttes et emprunte le boulevard Bourdon pour nous emmener rive gauche. Le bruit des sirènes s’estompa, je remerciai notre chauffeur qui dit sobrement avoir l’habitude.

J’étais allé courir autour des lacs du bois de Boulogne et j’ai croisé une vieille voiture avec à son volant une vieille femme. Elle semblait fébrile, toute seule, arrêtée au bord de la route. Je l’ai ensuite vu sortir un gilet jaune et le déposer sur le tableau de bord, voilà c’était fait. Elle a démarré, à la conquête du pouvoir.

Le samedi 16 février, il faisait un temps de dingue à Paris. Les Parisiens étaient sortis investir les terrasses. Nous-mêmes étions allés au Tourville, place de l’Ecole Militaire. Ce samedi-là comme tous les samedis, les gilets jaunes manifestaient. Ils avaient choisi le quartier des Invalides. Depuis le début du mouvement, ils rôdaient ainsi dans les environs de l’Elysée avec l’espoir d’envahir le palais et se saisir de Macron, le président de la république au moment des faits. Les gilets jaunes affluaient sur la place et je redoutais le clash entre eux et les bourgeois, ados friqués et touristes aisés absorbés par leur tartare sur la terrasse baignée de soleil. Les deux France se côtoyaient ainsi, à quelques mètres l’une de l’autre, tout autant qu’aux deux bords d’un gouffre insondable. Les aphorismes marxistes abscons inscrits d’une écriture hésitante sur les gilets commentaient ce face à face qui n’en était pas un, car il s’agissait d’un évitement. Je songeais un instant à l’identité française et notais que ces deux peuples qui se côtoyaient, l’un sur la terrasse, l’autre à ses abords, non seulement s’ignoraient, mais n’avaient absolument rien en commun.

Comme toujours en France, c’est la faute à l’immigré, aux mecs du neuf trois. Au début du mouvement, lorsque certaines rues de la ville furent le théâtre de scènes de guerre, on (quand je dis on, c’est à une certaine bourgeoisie conservatrice et raciste que je fais référence) était persuadé que les casseurs étaient des mecs du neuf trois, sous prétexte qu’on reconnaissait leur « accent » et qu’ils étaient là pour piller les boutiques de fringues. Je trouve pour ma part que les mecs du neuf trois ont pour le coup fait montre d’une grande classe. Il ne s’est rien passé en banlieue. Les samedis, Saint-Denis était plus sûr que la place du Trocadero. Il y a une entreprise en France qui a donné leur chance aux habitants de ces quartiers, c’est Uber. J’en ai pris des dizaines, je n’ai jamais eu le moindre problème. Combien de fois me suis-je fait rudoyer par des chauffeurs de taxi, jamais dans un Uber même s’ils sont tous soi-disant salafistes selon une amie qui tiendrait l’information du ministère de l’intérieur.

Si le mouvement des gilets jaunes est laid, il a donné lieu à des scènes esthétiques comme celle-ci. Boulevard des invalides, des gilets jaunes en ordre dispersés battent le pavé, des promeneurs profitent de la journée ensoleillée, et les forces de l’ordre sont partout. Soudain, dans une chorégraphie spontanée, un escadron compact de CRS suréquipés forme une sorte de légion romaine et avance à pas saccadés vers… vers rien en fait, juste pour le plaisir. La scène est insolite et belle.

Aux débuts du mouvement, la rive gauche était étonnamment épargnée. Les gens de la « périphérie » ne connaissaient pas Paris, on les voyait errer, perdus dans ses rues, et ignoraient que le centre du pouvoir était en réalité sur cette rive-là. Je me rappelle un samedi en particulier où des avenues autour de l’Etoile étaient en feu et les terrasses de Saint-Germain-des-Prés noires de clients sirotant les premiers Spritz dans l’insouciance et la paix. S’il y a un mérite à ce mouvement du reste, c’est d’avoir permis à toute une population provinciale de découvrir la capitale de la France, c’est bizarre à dire, cela paraît invraisemblable, mais c’est quand même la capitale de leur pays.

J’ai croisé un Japonais dans le métro un samedi. Il tenait une carte des Galeries Lafayette et souhaitait visiter une avenue dont il avait entouré le nom au stylo, les Champs-Elysées. Il m’a demandé comment y accéder et je lui ai conseillé de ne pas s’y rendre, ce n’était pas safe. Il semblait étonné.

Ma fille est invitée à une fête dans un hôtel particulier de la rive gauche. La chanson phare de la fête : Gilet jaune eh (hein hein) !

Ce n’était pas mieux avant

J’en ai ma claque de cette nostalgie d’un autrefois meilleur, de cette utopie rétroactive. Les gens : ce n’est pas vrai, ce n’était pas mieux avant, c’était bien pire.

Prenons les choses dans l’ordre.

Dans Sapiens, Yuval Noah Harari soutient qu’homo sapiens était heureux. Bien plus heureux qu’après la révolution agricole, cette grande fraude de l’Histoire qui, 12000 ans avant JC, à cause de la découverte fortuite du blé et des récoltes, a fait entrer l’homme dans l’ère du travail et donc du malheur, avec comme cause de ce malheur cette maxime qui nous régit depuis : tout luxe devient nécessité. Homo sapiens était nomade, vivait dans de petits groupes dont il connaissait tous les membres, il n’avait donc pas besoin de toutes les grandes fictions de l’Histoire, les religions, les nations, etc. pour assurer la cohésion sociale, il ne travaillait pas, chassait et cueillait pour vivre au jour le jour et mourrait jeune, les vies n’étaient pas interminables comme aujourd’hui, il était extrêmement plus doué que nous en tout. Ça se tient. Et j’adore ce livre. Maintenant, à dire vrai, vivre à poil dans des grottes en compagnie des bêtes sauvages, la petite routine quotidienne d’aller tuer des bêtes à mains nues pour les manger (je suis végétarien), pour source évidente de bonheur que cela puisse être en l’absence des tracas d’un boulot sédentaire, je vais passer mon tour sur ce coup-là, et à mon corps défendant, accepter la révolution agricole.

Je vais faire un grand bond dans le temps pour catapulter le lecteur en France au Xème siècle après JC, au beau milieu du Moyen-Age. Le Moyen-Age est une période faste et les spécialistes en conçoivent une nostalgie touchante. Certains timbrés passent même leur vie à construire des châteaux forts avec « les techniques de l’époque ». Pour ma part, le féodalisme, la vassalité, la servitude, ne m’ont jamais parlé, c’est une question de goût, on aime ou on n’aime pas. Même les croisades, notre fierté nationale, le goût de l’aventure et du sang d’infidèle, ne m’ont jamais tenté plus que ça.

Le XVIème siècle est une époque catastrophique. Le pays est à feu et à sang. La guerre des religions fait rage. On ne trucide plus du musulman mais d’autres chrétiens pour des petites bisbilles bibliques et des différences de goût exégétiques.

Après une guerre de trente ans particulièrement meurtrière (60% de l’Europe centrale décimée paraît-il) avec une liste de belligérants et de batailles longue comme un bras, l’absolutisme met de l’ordre. C’était mieux avant pour les aristos, je l’admets. Pas pour le menu peuple. S’agissant des fameuses inégalités, j’ose à peine imaginer celles entre un dandy poudré se pavanant entre les bosquets à Versailles en comptant fleurette à, pour emprunter à Houellebecq son vocabulaire anthropologique, quelque salope de l’époque, et le peuple qui n’avait pas à bouffer et vivait dans la rue.

La révolution c’est certes un événement majeur de l’Histoire de l’humanité, pas le moins pour avoir réglé son compte à cette pute de Marie-Antoinette qui s’empiffrait de macarons Ladurée cependant que ses sujets crevaient la dalle (à l’époque pas de Leclerc et de plats cuisinés pas chers), mais c’est aussi pléthore de têtes tranchées.

Napoléon a ensuite imposé l’hégémonie française sur l’Europe, ce qui est appréciable à ne point en douter, j’en suis nostalgique, aurais aimé vivre sous un Empire français, c’eût été stylé je le confesse, t’imagines la classe d’aller voir un Suédois, eh mec, tu parles à ton Empire là, mais hélas elle fut de courte durée (les Empires sont éphémères, tout le monde les déteste, c’est pour ça), et je n’ai pas la mémoire des chiffres, mais j’ai le vague souvenir qu’il a envoyé des convois considérables à la boucherie dans les plaines de ladite Europe et les steppes de Russie. Franchement, je préfère être planqué dans mon appartement dans une France nettement moins impériale, « victime de la modernité », à mater une série sur Netflix en bouffant des tacos commandés sur Uber Eats tout en jetant un œil paresseux sur mon compte Insta, que parader dans les steppes de Sibérie sous la neige un 20 janvier. Mais ça c’est moi. J’aurais aimé être Napoléon, c’est sûr, voire même Talleyrand allez, à tout prendre, mais c’était une minorité ces mecs. Les masses, elles, morflaient quand on ne les expédiait pas se faire déchiqueter. Ça me dégoûte grave ces milliardaires contemporains, mais au moins eux se contentent de siroter des Mojitos immérités sur des yachts vulgaires, ce qui m’insupporte au plus haut point, pour la simple raison que j’aurais aimé être, moi, sur ledit yacht, mais je me fais une raison et puis les mecs, je le reconnais, je n’ai pas créé Facebook moi, c’est triste mais c’est comme ça.

Le XIXème siècle, honnêtement, je n’y pige rien. Farandole de monarchies, empires, républiques, entrecoupés de coups d’état, trahisons, révolutions, guerres, etc. Bien que manifestement romancés, Les Misérables donnent un bon aperçu du quotidien d’alors et tout compte fait je ne suis pas sûr de vouloir troquer mon pavillon de la couronne périurbaine ni même mon job pourri de gilet jaune contre un des destins dépeints, pas même celui de Valjean – il en a quand même chié Jeannot.

La fin du siècle est tristoune comme toute fin de siècle. Quand je lis Bovary, ou des nouvelles de Maupassant, j’ai comme le cafard, pas nécessairement une envie pressante de me foutre une balle dans la bouche mais presque. Les poèmes de Rimbaud font le portait d’une société d’assis bien rance, faut le dire quand même. Prenons l’agriculture et les agriculteurs qui souffrent en silence de nos jours en ployant sous les subventions de Bruxelles, je recommande la lecture de Règne animal, on y voit les conditions des agriculteurs au siècle dernier, c’est bof hein, pas folichon.

Vient ensuite la première guerre mondiale. Dix millions de morts. Les tranchées, tout ça. On l’a vu célébrée ad nauseam l’année dernière, j’ai même dû voir Au revoir là-haut, un très mauvais film, comme quoi on la paye encore aujourd’hui cette guerre.

Suit l’entre-deux guerres, la crise de 1929, la montée des fascismes, l’Allemagne d’Hitler. Il y en a pour qui ça a un certain charme tout ça, l’esthétique disciplinaire, les uniformes Hugo Boss, le suprématisme enfin libéré des carcans de la bonne conscience bourgeoise, pas moi, la vision des Damnés de Visconti m’en a définitivement détourné. Deuxième guerre mondiale : cinquante millions de morts. Faut imaginer le truc. Le moindre mort de la moindre fuite de gaz est aujourd’hui célébré, panthéonisé. L’équivalent de presque toute la France trucidée, il n’y a même pas cent ans. La collaboration en France, l’occupation, la Shoah, non décidément, c’était une période horrifique. Pendant tout ce temps, c’est-à-dire depuis le big bang jusqu’à la fin de la grande guerre – j’ouvre une parenthèse féministe là – les femmes n’ont jamais eu le droit de voter.

Arrivent les fameuses Trente Glorieuses. Croissance spectaculaire. Le kif. Oui mais. Je suis mauvais coucheur je sais. La croissance spectaculaire s’explique par une chose : les gens étaient dans la merde après la guerre. Il y avait des rations alimentaires, genre pour bouffer t’avais besoin de bons. Il est plus facile de croître à partir de zéro, c’est mathématique. Croissance parce qu’on achète un frigo, donc on n’avait pas de frigo, ni de lave-linge. Je ne sais pas pourquoi cette anecdote m’a marqué, tirée de la biographie de mon héros, Eric Rohmer. Ce n’était pas un ouvrier, plutôt un bourgeois le mec, et dans les années 1960, il vivait dans le 5e dans un appartement sans salle de bains. D’aucuns prétendent que le bonheur est corrélé à la dérivée, en ce sens que l’amélioration des vies est source de bonheur (non la qualité intrinsèque des vies, tant et si bien que des vies idylliques au paradis, mais qui ne s’amélioreraient pas, avec une vierge de plus tous les jours par exemple, seraient malheureuses). Admettons. Si c’était mieux avant car on pouvait expérimenter la jouissance que procure l’acquisition d’une machine à laver, je le concède, c’était mieux avant. Mais n’oublions jamais, ces années c’est la guerre d’Algérie, d’Indochine, la décolonisation, la dislocation d’un autre Empire (un des traits de l’être humain, c’est de persister dans l’erreur, s’acharner, on avait pourtant dit plus haut que les Empires, ça ne plaît pô). J’aurais peut-être été obligé d’y aller moi, en Algérie, à l’époque, jeune premier, et torturer du bougnoule. Pas ma tasse de thé. De Gaulle était président. Un militaire comme dans une dictature d’Amérique latine. Il y avait une seule chaîne de télévision et fallait se taper De Gaulle tous les soirs avec sa façon quand même très zarbi de parler. Sans compter sa meuf, sauf votre respect, pas glamour la bourgeoise, comme qui dirait effacée, « comme toute femme devrait l’être », eussions-nous ajouté à l’époque. Je sais que les gens critiquent, oui, c’est la faute à 68, nanani, nanana, avant on pouvait boire tranquillement les paroles du général, mais Mai 68 les gens, quoi qu’on en dise, ça vient de quelque part, je veux dire par là que le peuple de France devait en avoir ras le cul de se taper le général tous les soirs à la télé. Un million de personnes dans la rue, grève générale, faut voir la chose, cela ne peut raisonnablement être le résultat de la société paradisiaque qu’on nous dépeint aujourd’hui. Au moins, premier grand progrès de l’Histoire, les gens ont pu baiser librement après et les femmes être considérées comme des êtres humains plus ou moins à part entière.

Arrivent 1973 et la crise pétrolière qui nous fait entrer dans un tunnel de crises économiques. Epoque triste. Giscard président. Je ne sais pas si l’on s’en rend compte aujourd’hui, la mémoire est courte. Vous avez déjà entendu le mec parler ? C’est imbitable. Juste au niveau de l’articulation. Le gars s’est acheté une particule, faut le faire. Je recommande un film d’Alain Corneau, Série Noire, pour se faire une idée de cette époque, avec Patrick Dewaere, un acteur incroyable qui en incarne la maniaco-dépression profonde. Voire Les valseuses, un portrait picaresque de cette douce France dont on nous chante les louanges. Ou encore Le jouet de Francis Veber sur l’humanisme du patronat avant l’ultra-libéralisme honni.

Plusieurs siècles après Machiavel, Mitterrand arrive enfin au pouvoir et abolit la peine de mort et dépénalise l’homosexualité. En revanche, de son propre aveu, l’économie, ce n’était pas son truc. Après la période calamiteuse 1981-1983, Mitterrand interdit pendant un été les vacances à l’étranger pour soutenir le Franc (véridique). Il y avait des frontières entre les pays à cette époque. Chirac, la droite, prennent enfin le pouvoir ce qui donne l’occasion à un mois de blocage total du pays. J’ai l’impression que c’est à partir du second mandat de Chirac que les choses s’améliorent, quand celui-ci, pétri de sagesse asiatique et vieillissant, sombrant lentement dans la sénilité, se rend à l’idée que la France n’est plus qu’une nation de deuxième catégorie, qu’il faut faire le dos rond en déclamant de beaux discours. Quand il se repent pour Vichy, reconnaît enfin les saloperies de la deuxième guerre mondiale, c’est symbolique mais essentiel. Un tournant. Une des plus belles choses de faites dans ce pays sur les dernières années, un repentir.

Fort de ce rapide résumé de l’Histoire de France, j’aimerais maintenant qu’on me dise une fois pour toutes : C’est quand que c’était mieux avant, bordel de putain de merde ? Qu’on me donne la date, la période, le jour même, afin que je puisse m’y rendre à l’aide de ma machine à remonter le temps. Parce que sinon, comme ça, à la louche, j’aime bien 2019.

J’aime pouvoir pondre des pages comme je le fais là sur mon ordi connecté à internet grâce à de la putain de fibre optique (je suis de ceux qui aiment internet, je n’ai jamais eu un faible pour les bibliothèques municipales ouvertes de dix à dix-huit heures avec pause déjeuner de midi à seize), et pas sur une machine à écrire ou avec une plume à la lueur de la bougie ; j’apprécie de pouvoir appeler mes parents en vidéo sur Whatsup et voir leur visage à des milliers de kilomètres ; je ne crache pas sur les tarifs d’EasyJet pour des week-ends un peu partout en Europe ; j’aime bien ne pas avoir de bagnole grâce à Vélib et aux pistes cyclables (oui, je suis un sale bobo, la rue de Rivoli fermée aux voitures, je suis pour) ; voir des films du monde entier ; être addict aux séries ; mes Nike Pegasus 34 ont une performance 34 fois supérieure au Nike Pegasus 1 ; quand je loue une Audi elle est vachement plus sûre et agréable à conduire que l’Audi 80 de mon père modèle 1974 et grâce à Google Maps ma femme et moi ne nous engueulons plus pendant tout le trajet ; je ne suis pas opposé à ce que les Noirs ou les femmes soient mieux traités ; comme tout le monde, je ne suis pas partisan du politiquement correct (affreux !) qui rend la vie tellement difficile – et je compatis – aux xénophobes, sexistes, racistes, suprémacistes de tous bords, mais je l’étais encore moins de la ségrégation raciale ou de quand on appelait les homos « pédés » et leur brisait les genoux ; il n’y a guère plus que les Arabes et les musulmans que l’on traite comme de la merde, mais cela finira par changer, le politiquement correct finira par conquérir ce dernier pré-carré de haine libre, de la même manière que les détecteurs de fumée ont bien fini par être installés dans le Mercure de l’avenue de la Sœur Rosalie au fin fond du treizième dans le dernier roman de Houellebecq ; à vrai dire, cela ne me manque pas plus que ça les hécatombes planétaires ; ni celles sur les routes de France quand le père conduisait sa famille à la mort une clope au bec, un litre de vin dans la sang, à tombeau ouvert et sans ceinture ; j’adore (mais d’adoration) Renoir, mais j’avoue que Leto de Kirill Serebrennikov en image 4K sur un énorme écran ça a aussi de la gueule par rapport au son inaudible de La Chienne et ses photogrammes saccadés ; tout en continuant de m’adonner au plaisir démodé des vinyles, je succombe au charme de l’accès soit gratuit soit à dix balles par mois à toute la musique du monde et de l’Histoire de l’humanité ; et j’aime à martyriser mon esclave digitale (« Siri joue-moi du Bach ») ; ah, je me contrefous que Siri m’espionne à longueur de journée, consignant dans des data lakes centralisés que j’ai mangé des lasagnes le samedi et engueulé ma fille le mercredi à cause d’une mauvaise note en SVT, je suis même flatté que mon quotidien soit ainsi précieusement archivé ; je ne suis pas mécontent de ne pas crever de la moindre maladie, ou du Sida ; les dizaines de milliards dépensés dans la lutte contre le cancer me rassurent ; je suis heureux (mais d’un bonheur quasi orgastique) de pouvoir aller au restaurant sans être cerné de fumeurs, à l’hôtel sans que les rideaux ne puent le tabac froid et oui, j’éprouve la joie sadique et liberticide, une profonde joie cruelle, à l’idée que tous les fumeurs, avec leur clope dégueu qui pue et dont, épris de liberté, ils me faisaient subir la puanteur, aient de moins en moins d’endroits pour fumer ; cela ne me manque pas outre-mesure de devoir attendre devant une cabine pour passer un appel en me gelant les couilles, puis une fois dans la cabine à devoir me saisir du combiné recouvert de graisse gélatineuse ; je suis heureux de pouvoir lire Proust (que Louis XIV ou Napoléon ou Hugo n’ont pas eu la chance de lire), de pouvoir voir le dernier film de Apichatpong Weerasethakul (qu’ils n’ont pas vu non plus). L’écart patrimonial entre moi et Mark Zuckerberg est certes immense mais plusieurs choses : je ne suis pas certain que vivant aux périodes correspondantes dans une catégorie sociale équivalente (en gros de plouc), mon inégalité avec la Pharaon, Alexandre le Grand, César, Louis XIV, Napoléon, la famille Von Krupp, le général De Gaulle et sa cour, eût été moins grande ; en France en particulier, les inégalités ont significativement baissé depuis le XIXème siècle et sont stables depuis cinquante ans (pas le cas dans d’autres pays) ; je m’en bats les couilles de mon inégalité avec Mark, certes son monopole est une anomalie du capitalisme mais Mark ne me fait aucun mal, ne prélève aucune taxe, ne m’envoie pas faire la guerre, ne projette pas de me foutre en prison ou me trucider et je suis libre, totalement libre, de dire que c’est un gros con et que Facebook c’est un truc pourri pour vieux. En plus, il facilite ma révolte et me permet de donner rendez-vous à mes poteaux sur un rond-point.

Si, il y a une chose qui était mieux avant. Il y avait peut-être moins de vieux cons prétendant que c’était mieux avant (donc avant avant), ou en tout cas ils ne tenaient pas le haut du pavé médiatique pour servir leur soupe mensongère aux retraités.

Alors tout compte fait, je reste en 2019, bien ancré.

Le sentiment de nostalgie

La veille de notre départ de Beyrouth où nous étions en vacances, mon fils a découvert le sentiment de nostalgie. Il s’est rappelé les meilleurs moments de son séjour au Liban et a pleuré. Les jeux vidéo sur la PS3 avec ses cousins et ses sœurs ; son goûter d’anniversaire en présence de ses grands-parents ; la journée à la montagne sous la neige. Il s’est rendu compte que ces moments appartenaient désormais, et définitivement, au passé. Qu’il n’était plus possible de les revivre. Précis pour quelques courts instants, ils se dilueraient dans le flux des souvenirs, gagnés par l’incertitude, puis l’oubli. Notre départ du lendemain, notre éloignement physique des lieux du souvenir et de ses personnages, consacraient leur disparition dans la brume du temps. Il a appelé contre-nostalgie la remémoration des mauvais souvenirs qui, au contraire, nous fait apprécier le présent et l’appartenance définitive au passé des malheurs qui y sont associés.

Nos séjours au Liban ont des allures de promenade dans la mémoire. Malgré la guerre qui sévissait tout au long de notre enfance, j’en garde un souvenir de douceur. Le Lycée Franco-Libanais où j’ai suivi toute ma scolarité est un territoire paradisiaque auquel il m’est difficile d’attacher le moindre souvenir triste. Même les malheurs y sont nimbés d’une lumière suave qui en atténue la violence. Des espaces comme le terrain de foot, la bibliothèque donnant sur un jardin et le gymnase, grand bâtiment étrange, aux allures de soucoupe volante en béton brut posée là, criblée de balles, délimitent des périmètres préservés, inviolables, souverains. Ils sont habités par l’odeur des livres, des grands dictionnaires et des encyclopédies, le bruit des balles lourdes contre les murs et les sensations de jeu sur le terrain de foot par des après-midi printaniers. J’éprouve un sentiment diffus de camaraderie que les cruautés de l’enfance, émoussées par les ans, ne font, en leur donnant du caractère, que renforcer.

Je suis allé cette année à une rencontre des anciens de ce Lycée. Pour beaucoup d’entre eux, je revoyais ces camarades de classe trente ans plus tard. Nous ne nous étions jamais dit adieu, nous ne soupçonnions pas cette longue séparation et, comme quand on quitte une maison supposément pour quelques jours mais que les circonstances font que nous n’y revenons jamais, nous nous sommes séparés un jour quelconque, sans décorum, sans cérémonie, comme à la veille de vacances scolaires. Des années plus tard, le temps a fait son œuvre en accéléré. Il a affirmé sa présence. Sans transition, le jeune ado est soudain devenu un quinqua grisonnant et bedonnant. La fille qui faisait rêver, une mère de famille asexuée et vaguement fatiguée. La juxtaposition de ces images du passé et du présent, amputées de la gradation de la transformation qui a mené de l’une à l’autre, a quelque chose d’à la fois déchirant et cocasse. Au-delà des changements physiques, c’est les manières dont les vies se sont déroulées qui me troublent. Souvent, on peut résumer ces trente années en quelques lignes insignifiantes, une famille, un métier, la concrétisation de la banalité si difficile à concilier avec le lyrisme et les rêves de la jeunesse. Ses amours. Le triste consentement au réel. Parmi les destins, on devine confusément quelques-uns plus singuliers, peut-être plus tragiques, entourés de mystère. Car si l’on peut sans peine demander des nouvelles des enfants, faire semblant de s’y intéresser, il est plus difficile d’enquêter sur un destin tragique. Une fille dont tout le monde à l’époque était amoureux vit seule avec son père, ne s’est jamais mariée. L’imagination se saisit de cette matière, de ces bribes pour construire des destins possibles, formuler des hypothèses, une histoire d’amour tragique, des dépressions, des tentatives de suicide, une trame romanesque qui, soudain, l’espace d’un court instant, renoue avec nos rêveries d’alors, contaminées de littérature. Car à ces inconnus avec lesquels je trinque, dans un bar mexicain d’Achrafieh, dont jamais je ne me serais douté qu’il serait le théâtre de retrouvailles, c’est toute une population de personnages fictifs qui se mêlent, les Mathilde de la Mole, les Fabrice del Dongo, les Aurélien, les Bérénice d’Aragon, la foule balzacienne. Si la fille au destin tragique a changé physiquement, décevant le souvenir que la mémoire gardait d’elle, dont on se demande s’il avait ornementé de fantasmes une banalité soudain mise à nue, quelque chose de son essence m’est révélée, avec une acuité paradoxale. Dans sa manière de parler, dans les histoires qu’elle raconte, je retrouve, intacte, la fille d’alors, j’y vois comme une preuve de son identité, comme une preuve de la constance de son être profond.

A l’époque, aucune des tours qui aujourd’hui émaillent le ciel beyrouthin et le défigurent n’existait. Je ne sais pas si la ville, très laide, l’était déjà, je m’attache aux quelques îlots de beauté nichés en son sein et vers lesquels, invariablement, mes souvenirs convergent et élisent domicile. Des micro-territoires dérivant, solitaires, sur la surface noire des souvenirs. Un terrain vague près du Musée où nous jouions au foot. Le parvis de l’Eglise Notre-Dame des Anges. Les rues sombres du bois voisin aujourd’hui rasé. La ville, dans son dénuement provincial, sa coupure du monde, l’autarcie que la guerre lui imposait, dans ces temps immémoriaux où rien ne nous connectait à un quelconque monde, même pas le téléphone, la plupart du temps en panne, flottait dans cette douceur idyllique, d’autant plus prégnante que la violence autour de nous était grande.

De loin en loin, nous parvenaient les signaux timides de la culture. Les professeurs français du Lycée étaient d’un excellent niveau. Ils sont restés jusqu’à la fin de la guerre, au péril de leur vie, chose aujourd’hui inconcevable. Ils ramenaient de leurs vacances en France des nouvelles de la civilisation. Quelques cinémas projetaient des films d’art et d’essai qui créaient l’événement. Je me rappelle Il était une fois en Amérique de Sergio Leone, au cinéma Le Vendôme, un événement local devant une salle comble. Robert de Niro était jeune et très ténébreux, comme une projection de notre propre jeunesse. Autre film qui surnage dans le flot des souvenirs indifférenciés, pour des raisons inexpliquées, à la faveur d’un envoûtement qui allait se révéler durable, La Luna de Bernardo Bertolucci. Des images restent. D’une Mercedes sur une route miroitante liquéfiée par le soleil. D’un air d’opéra. D’une observation des étoiles. D’un bébé qui se fraie un chemin entre les jambes de ses parents jeunes qui dansent. J’ai peur de le revoir, je crains qu’il ait mal vieilli comme plusieurs films de son réalisateur, trop maniéré, trop jeune, pas suffisamment sobre pour résister au temps.

Quelques mois après cet épisode avec mon fils, je me suis retrouvé par hasard, un dimanche après-midi, au centre-ville de Beyrouth, près de la place de l’Etoile. Par hasard ou plutôt par accident. Personne ne va plus à la place de l’Etoile, depuis longtemps. Mais je devais changer des euros et le seul bureau de change ouvert se trouvait dans une des rues qui en rayonnent. En pénétrant dans ce territoire aujourd’hui délaissé, dont les boutiques sont à moitié fermées, où les restaurants à la mode ont été remplacés par des cafés où des touristes tristes fument des narguilés, dont les bâtiments rénovés mais jamais habités vieillissent lentement, j’ai retrouvé le décor d’années de ma vie que j’avais oubliées, pendant lesquelles j’avais vécu à Beyrouth et fréquemment arpenté ces rues, alors animées, y avait croisé des amis. C’est comme un ancien décor de cinéma, en carton-pâte, qui ne serait plus utilisé, sur lequel j’étais tombé par accident dans les dédales d’un studio. A chaque coin de ce décor, j’ai retrouvé un souvenir, des scènes me sont revenues en mémoire, que j’avais l’impression de revivre, et j’ai éprouvé un sentiment de nostalgie presque insoutenable. Il m’a semblé saisir sensoriellement le temps. Chaque moment de ma vie s’est présentée à moi dans une constellation géométrique et non chronologique, comme dans l’espace-temps de la théorie de la relativité. J’ai été pris d’une envie de pleurer impossible à satisfaire, envahi par des larmes qui ne coulaient pas. Je me suis demandé pourquoi et la réponse m’est apparue dans une évidence bouleversante. Toutes ces images qui revenaient à moi étaient celle de ma jeunesse. Dont je me rendais compte soudain, à cause de mon engouffrement accidentel dans ce territoire appartement au passé, qu’elle était désormais révolue. Nous avions vieilli. La vie, elle avait passé. Et ce faisant, j’avais perdu quelque chose, quelque chose qui était resté là, qui n’avait pas fait le voyage avec moi dans le temps. Cette chose, sans hésitation, je lui ai donné un nom, par ce dimanche après-midi. L’insouciance. Elle était emprisonnée ici, à jamais, surveillée par ces touristes fantomatiques, par ces bonnes fatiguées.

Un des événements fondateurs de ma vie, dont je me rappellerai au seuil de la mort, a été la lecture à dix-huit ans de La Recherche de Proust. C’était l’avantage d’être dans un pays en guerre, dépourvu de moyens de communication, sans loisirs ou possibilités de sortir. On pouvait lire Proust. Je me rappelle encore, je vis encore, mon bouleversement émotionnel à la lecture du bal des têtes. En quittant la place de l’Etoile, je me suis demandé si le sentiment de nostalgie préexistait en moi, ou si c’était Proust, à la faveur de cette lecture, qui l’avait à jamais planté.

Les quartiers où adolescents nous nous promenions sont aujourd’hui colonisés par des tours à moitié vides. Çà et là, des traces du passé tentent de survivre dans des espaces étriqués. Le silence des rues – ou en tout cas des rues telles que je me les rappelle ou les rêve – est empli par le bruit incessant des moteurs et des klaxons. C’est dans ce vacarme perpétuel, et non la brume de rues délaissées de quelque roman de Modiano, assailli par la laideur omniprésente, l’agitation continuelle, que ma nostalgie continue d’opérer, que je dois me résoudre à déchiffrer le passé, à dépister les sensations emprisonnées, à renouer le lien avec celui que j’étais. Parfois, comme dans un mauvais film, au détour d’un décor rescapé de l’enfance, j’essaie de surprendre celui qu’alors j’étais, silhouette silencieuse perdue dans la foule et qui m’observe, ne se doutant nullement de ce que je deviendrais, à la fois enivré et angoissé par l’univers inconnaissable des possibles qui alors se présentait à lui et qui allait au contact du réel finir par se rétrécir, se cristalliser dans une trajectoire déterminée, de plus en plus inéluctable. J’ignore si ce jour-là, dans ce même décor préservé, celui que j’étais s’imaginait que dans l’infini des possibilités existait celle où, à l’heure de se coucher, mon fils et moi discuterions du sentiment de nostalgie.

Pensées et réflexions

Hervé Guibert

J’ai découvert par hasard, dans le panier des livres bradés de mon libraire, L’homme au chapeau rouge, que j’ai lu avec la même délectation que tous les autres livres de Guibert, un de mes écrivains préférés, dont la vie, l’œuvre, le visage, le corps, malgré parfois leur dureté, leur noirceur, leur morbidité, sont touchés par ce mot hélas galvaudé, le mot de « grâce ». C’est un écrivain qui, quand il écrit sur la violence, la mort, le sexe, la scatologie, le fait avec une désinvolture aristocratique telle qu’elle me donne le sentiment de me promener dans un jardin à la française d’une ancienne maison habitée par des esprits d’une rare intelligence. Dans ce roman posthume, le narrateur est un collectionneur d’art qui tour à tour pose pour le peintre Yannis à Corfou et entretient une étrange relation avec Lena, une galeriste arménienne chelou dont le frère, expert en faux, aurait été enlevé à Moscou. J’aime la douceur de ce roman pourtant hanté par le Sida, ou son spectre entre-aperçu dans les traits émaciés que renvoie le miroir. Dans l’un des passages, il est dit que Lena (ou Vigo) consigne dans différents carnets les ventes de tableaux, des catalogues d’artistes, et « des pensées et réflexions ». J’emprunte donc à Guibert le titre de ce texte.

Un écrivain prolifique

De son vivant, Jean d’Ormesson était déjà prolifique. Mort, il continue de publier des livres sous les mêmes titres en forme de belles formules, de bons mots que des gens de la bonne société s’échangent dans des salons feutrés. Comment fait-il ? Pour continuer d’écrire dans l’au-delà et faire parvenir ses œuvres interchangeables aux vitrines des libraires, avec en couverture, en provenance directe d’outre-tombe, la même photo de lui : yeux bleus d’océan, veste chinée grise, chemise assortie avec les yeux et sourire malicieux de celui qui a le don et le talent du bonheur…

100 euros

Les mois de novembre et décembre 2018 ont connu en France une crise « sans précédent », « historique », un mouvement spontané à nul autre pareil né des entrailles de Facebook, d’une « France d’en bas », « des ronds-points », enfilant des gilets jaunes et protestant, se révoltant, d’abord contre la taxe écologique sur les carburants, puis les impôts et la baisse du pouvoir d’achat, puis le président, le système de représentation démocratique, les élites, le capitalisme, le libéralisme, bref la nation, bref le monde. J’ai écouté des commentaires, analyses, exégèses du mouvement convoquant toute la panoplie sémantique de la sismicité (séisme, tremblement de terre, choc, tsunami…) qui en soulignaient le caractère inédit (réseaux sociaux), gravissime (soulèvement de tout un peuple, voire du peuple), subversif à l’encontre non seulement d’un pouvoir particulier, mais de la démocratie en général et son fonctionnement. Pour résorber la crise, les commentateurs de tous bords préconisaient de remettre à plat notre démocratie, de la déconstruire, de la refonder, même si cela allait prendre des années d’« états généraux », de « référendums », de révisions constitutionnelles, etc. A les entendre, le pays était à l’orée d’une longue et incertaine refondation ; au bord d’un gouffre insondable, il nécessitait d’être redéfini, réécrit. En un mot, il en allait de son existence même.

Sur ce, un lundi soir comme un autre, débarque Macron, frais et fringant. Entre de vagues excuses de mauvais comédien pour ses phrases condescendantes et sa mise en valeur indécente, que dis-je indécente, ignominieuse, du travail et de la réussite, il promet 100 euros de prime et un ou deux autres cadeaux fiscaux. Et ? Et la révolte historique, sans précédent, se tasse. On quitte peu à peu les ronds-points et, comme par marée basse quand apparaissent les rochers accidentés, on révèle la radicalité sous-jacente au mouvement et qui l’électrise. Car hélas ce n’est ni « Marise mère célibataire qui élève ses deux filles avec 1700 euros par mois » ni « Françoise et Philippe retraités avec moins de 2000 euros par mois » qui orchestrent la contestation fragmentaire et composite, mais des pros des extrêmes sachant canaliser la désespérance périphérique, blanche, locale, quoi qu’on en dise profondément trumpienne, et la fédérer sans la fédérer en utilisant le pire de Facebook, sa capacité à viraliser n’importe quelle connerie et la répandre comme une traînée de bits auprès d’un public crédule, vulnérable, complotiste, assoiffé de boucs émissaires, de têtes à couper à la hache et d’agences Société Générale à brûler. J’étais consterné en écoutant l’intervention de Macron. Sérieux ? Pensait-il vraiment pouvoir juguler une telle « crise existentielle » avec une « prime d’activité » ? Je m’attendais à ce qu’il mette la vie politique en suspens, à ce qu’il propose de prendre du recul pour tout réévaluer, pour tout reconstruire, en un mot pour défaire et refaire rien de moins que la France. Le contraste entre la grandiosité de l’enjeu (notre essence même de Nation) et la trivialité du remède (100 balles), m’avait sidéré. Or non, les 100 euros, voilà ce que le peuple attendait. En gros, ça le faisait.

Tocqueville

Je suis tombé sur cet extrait de la Démocratie en Amérique : « Les hommes ne fonderont jamais une égalité qui leur suffise. Un peuple a beau faire des efforts, il ne parviendra à rendre les conditions parfaitement égales dans son sein, et s’il avait le malheur d’arriver à ce nivellement absolu et complet, il resterait encore l’inégalité des intelligences qui venant directement de Dieu échapperait toujours aux lois. Quelque démocratique que soit l’état social et la constitution politique d’un peuple, on peut donc compter que chacun de ses citoyens apercevra toujours près de soi plusieurs points qui le domine et l’on peut prévoir qu’il tournera obstinément son regard de ce seul côté. Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil, quand tout est à peu près de même niveau, les moindres les blessent. »

Il ajoute enfin : « C’est pour cela que le désir d’égalité deviendra toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande. »

Je suis persuadé que contrairement à la conception commune, l’égalité n’a jamais été aussi grande dans l’histoire de l’humanité au sein de nos sociétés développées. Quelle différence vraiment entre Françoise et Philippe, qui gagnent 2000 euros par mois, et Marise et Guillaume, 4000 voire 6000 ? Ils ont accès aux mêmes écoles, au même système de santé, à la même infrastructure routière, aux mêmes allocations, à la même beauté des paysages, des plages gratuites, et des montagnes magnifiques, ils ont le même nombre de jours de vacances, vivent sous le même système démocratique. Marise et Guillaume auront un logement un peu plus grand, une voiture un peu plus neuve, partiront dans des hôtels vaguement plus beaux en vacances et iront plus souvent au restaurant. Mais que représentent ces inégalités au regard du sens de nos existences ? C’est, comme dit Tocqueville, l’égalité même qui fait que le désir d’égalité devient insatiable.

Nous sommes dans les sociétés égalitaires sous le règne de la jalousie, une jalousie exacerbée, intolérante face au moindre point qui domine.

Maurras

Je suis tombé sur cet extrait de Maurras qui m’a fait froid dans le dos, non pas tant à cause de Maurras lui-même (dont je n’ai pour ainsi dire rien à foutre) mais de l’intuition que j’ai qu’elle continue d’irriguer, encore de nos jours, une certaine pensée française, avec ce mythe des « entrailles de la France » : « Chacune des faiblesses de la France moderne, dit Maurras, coule de ses institutions (démocratiques, ndlr) comme de sa source première. De là vient l’importance de l’Etat Juif au milieu de nous, de là celle de la communauté protestante, de là la force de nos métèques cosmopolites […]. Si de vigoureuses familles françaises avaient continué à joindre racines et rameaux au-dessus comme au-dessous du sol national, jamais la descendance d’un petit pasteur juif ne régnerait ainsi qu’elle règne aujourd’hui sur l’état français. Mais on a supprimé la noblesse autochtone, une hiérarchie étrangère en a pris la place. On ne détruira celle-ci qu’à la condition de la remplacer par une autre noblesse, vraiment issue des entrailles de la Nation. »

Si les quatre « Etats confédérés » de Maurras (les juifs, les protestants, les francs-maçons et les métèques cosmopolites) ont vraiment pris le pouvoir, la faille fondamentale de la thèse est la suivante : pourquoi la France, la supposée vraie, issue des entrailles de la Nation, n’a pas pris le dessus ? En quoi la « funeste » démocratie l’en a-t-elle empêché tout en permettant à ces Etats confédérés de prendre le pouvoir ?

Au-delà de ce complotisme paranoïaque, il est par ailleurs intéressant de voir que nos sujets contemporains sont les mêmes qu’il y a un siècle ou deux, comme si, malgré la « modernité » et l’évolution de l’Histoire, les lignes de faille structurelles restaient, de manière sous-jacente, les mêmes : démocratie représentative et démocratie directe (et le continuum entre les deux), individualisme et corporatisme (et le continuum entre les deux), libéralisme et étatisme (et le continuum entre les deux), parlementarisme et absolutisme (et le continuum entre les deux). En fait, c’est comme si les soubresauts de l’histoire d’après la Révolution, les passages brutaux entre les régimes, continuaient d’exister aujourd’hui, de répandre leurs ondes telluriques, même si plus sourdes, et que somme toute, le processus même de démocratisation n’était pas encore complet, que nos démocraties mêmes, pourtant les plus avancées au monde, n’étaient pas encore mûres.

Kléber

Dans un des débats que j’ai écoutés (Esprit public sur France Culture), Aurélie Filipetti s’extasiait devant l’intelligence du peuple, se satisfaisant du fait qu’à ce peuple on ne pouvait plus raconter de conneries tellement il était devenu perspicace grâce à Facebook. Ce peuple a convergé avenue Kléber dans le « très chic seizième arrondissement de Paris » pour tout casser dans un élan viscéral anticapitaliste. Le long de cette avenue se trouvent les sièges de plusieurs grandes banques d’affaires anglo-saxonnes, toutes intactes. Le peuple s’en est pris à des agences de banques françaises dans lesquelles des gens comme eux travaillent pour des petits salaires, et auxquelles des retraités comme eux confient leur épargne.

Le père noël est une ordure

Chaque année à l’approche de noël, des motards se réunissent vers 23 heures sous la Tour Eiffel aux abords du Champ de Mars pour faire leur show, déguisés en père noël. C’est un spectacle désopilant, extrêmement bruyant, et extrêmement polluant puisqu’en ces temps difficiles, ils brûlent pour le plaisir de faire du bruit des quantités considérables d’essence. En pleine synchronisation avec le mouvement des gilets jaunes qui veulent eux aussi continuer de polluer tranquillement et rouler à 90 km/h, la fête pétaradante avait cette année des airs de symbole, d’ode aux énergie fossiles, d’ode à la destruction de notre planète.

Léa

J’ai aperçu Léa Salamé avec Raphaël Glucksmann et leur enfant à l’aéroport de Beyrouth. Je n’ai pu m’empêcher d’avoir cette pensée politiquement incorrecte, taxable de suprématisme de minoritaire, de suprématisme de « métèque cosmopolite ». De mère libanaise avec des origines arméniennes, père issu d’une famille juive, tous deux français, cet enfant réunissait un héritage considérable d’intelligence, d’esprit du commerce et d’adaptabilité culturelle. L’intelligence des minoritaires.

Je crois en la justice de mon pays

Je discutais avec une bourgeoise dans un dîner en ville de la mairie de Paris, de ses projets fous (recréation temporaire d’un Grand Palais), et de la manière dont le Champ de Mars avait été méthodiquement saccagé depuis des années. Elle me disait qu’une association de défense du jardin avait intenté de nombreux recours en justice contre la mairie, que cela allait prendre des années, mais qu’il était une chose en laquelle on pouvait avoir confiance, c’est la justice de notre pays. S’il est une chose dont on doit savoir gré à tous ces mouvements contestataires, ces rassemblements protéiformes, voire hélas au terrorisme, c’est de nous avoir, ou de m’avoir, réconciliés avec la justice et la police de ce pays. Jamais je ne me serais cru capable d’admiration pour la police et sa capacité à gérer le bruit et la fureur avec compétence, calme, rigueur, et abnégation.

Une chambre en ville

En ces temps de révolte, je me remémore le magnifique, le sublime film de Demy, que j’ai récemment revu. Les ouvriers et les CRS qui s’affrontent en chantant, ça avait autrement plus de gueule que le spectacle des rues des Paris, en cette fin d’année.