Aveux

Comme très peu de monde tombe sur ces lignes et sûrement pas la présidence américaine, encore moins ses copains conspirationnistes d’extrême-droite anti-IVG, je peux avouer que j’ai parfois l’impression, totalement imaginaire, d’avoir commandité cette pandémie.

Pas d’avoir confectionné un virus dans mon garage, non, mais de l’avoir inconsciemment souhaité ou d’en avoir souhaité certaines conséquences qui, du jour au lendemain, ont calmé ma colère et ma frustration sur de nombreux sujets.

Ce sont des aveux pour ainsi dire inavouables, honteux, je les chuchote donc ici en quelque sorte, mais ils ont le mérite de la franchise. Peut-être que je m’en libère… Car ces notes sont, je préviens d’emblée, insupportables à lire, elles décrivent une sorte d’état d’extase concomitant à tant de peines et de souffrances dans le monde.

1

La Fermeture du Champ de Mars

J’habite à côté de cet espace que l’on est en droit d’assimiler à un jardin voire un parc. Or en 2014, Anne Hidalgo a été élue maire de Paris avec l’idée bizarre, l’obsession interlope de saccager le Champ de Mars. J’en ai pondu des tartines à ce sujet ici-même, avec de la révolte bien sentie, hélas en vain ! Ses motivations restent à ce jour obscures, peut-être une haine des bourgeois environnants, un traumatisme d’enfance, une passion de la civilisation festive, la vie est une fête, etc., une allergie congénitale aux espaces verts… qui sait ?

Quoi qu’il en soit, ce qui, en 2014, ressemblait vaguement à un jardin, offrant les attributs que l’on associe communément aux lieux d’agrément que l’on nomme ainsi, telle que la possibilité de se promener, de contempler des petites fleurs, d’écouter le pépiement des oiseaux, de courir, voire même d’organiser des pique-nique dans l’herbe avec une bouteille de rosé et des enfants qui s’agitent autour, fut transformée sous sa mandature, avec un succès triomphal, en un champ de boue vaguement cauchemardesque où des bus hideux déversent par grappes des touristes hideux sur lesquels se précipitent, en guise de comité d’accueil vibrionnant, des vendeurs à la sauvette et des soi-disant sourds-muets, des marchands de rosés, le tout infesté de rats et recouverts de détritus et entouré de toutes parts de magasins de souvenirs dont des néons blafards à 100000 volts éclaboussent d’une lumière aveuglante la laideur extrême, que même si tu veux faire du laid avec la plus grande application possible, tu peux pas arriver à un tel résultat.

Pour égayer les choses, la maire organisait fête sur fête dans ce lieu féérique, avec une musique insupportable certes, c’était déjà plus ou moins des notes assemblées, le petit peuple devait être content, mais ce n’est pas tout, pour ne pas laisser cette insupportabilité opérer à elle seule, elle faisait cracher cette musique par des baffles déformants, suraigus et assourdissants.

Mars 2020, je ne peux imaginer l’euphorie que doit éprouver ce pauvre jardin. Fermé, reposé, verdoyant, sous la protection bienveillante de la Tour Eiffel. Oh, mon champ, toi qui as tant souffert, tu mérites tellement ce repos !

L’Annulation d’un long voyage

Cet été nous devions partir en road trip sur la côte ouest américaine. Trois semaines de crapahutage en GMC Yukon 12 places. Le rêve.

Or à dire vrai, j’appréhendais cette odyssée. Le long vol de douze heures après un retard de trois, les longues douanes américaines imbitables avec leurs machines bizarres, leurs agents qui hurlent, l’interrogatoire sous pression avec le marines qui te pose des questions piège d’un air de suspicion, la location de voiture à l’aéroport, la longue attente au guichet avec le mec qui tape un gigantesque contrat de location sur son ordinateur Windows 95, le long périple jusqu’au parking, l’impossibilité de la trouver la voiture (mais c’est laquelle, bordel, si, si, il a bien dit la place WR6572, or il y a la place WR6571, WR6573 mais pas la 6572 !), alors que tout le monde est épuisé à cause du voyage, que tout le monde râle et que je suis responsable de cette location calamiteuse.

Le jet lag violent dont on a à peine le temps de se remettre qu’il faut déjà rentrer. Les trois heures en moyenne de voiture par jour, sachant qu’il y a des jours sans voiture. Les visites de site, les injonctions d’Instagram de se prendre en photo avec les plages et les canyons dont, en fait de photos, il existe déjà des milliards d’exemplaires, et ces foules suantes de touristes en bermuda et sandales dans lesquelles il faut se fondre pour contempler un bout de paysage qu’en a marre d’être photographié. Tu le sens épuisé le canyon, il n’en peut plus des photos.

Les bagages à trimbaler d’hôtel en hôtel, la déception que procure chaque chambre, les attentes sont tellement élevées qu’aucune chambre ne peut les satisfaire, les attentes, elle sera jamais aussi belle la chambre que ce que l’autre a posté sur Instagram, la galère pour trouver une place dans les bons restos et les mines d’enterrement quand on finit notre quête éperdue de gargote dans un restaurant pas terrible, faute de mieux, pour ne pas mourir de faim.

Dans ces voyages en grand groupe bigarré avec caractères pas toujours compatibles, allant du contemplatif au super-actif, du suiveur docile à l’aspirant leader casse-pieds néo-nazi, de l’improvisateur cool, mais trop cool, au planificateur psychorigide (on le reconnaît facilement lui, c’est celui qui envoie des invites Outlook même pour des trucs sympas genre visite de musée ou restaurant ou apéro), il y a toujours quelqu’un qui tombe malade. Du genre une migraine insupportable ou diarrhée diarrhéique. Certes on compatit avec cette personne, car on l’aime, on est en vacances avec elle, après tout, mais trois semaines avec un migraineux, c’est dur, aussi pour son entourage. Avoir en permanence un type près de vous qui fait ah, ah, j’ai mal, ah, aaaaaah, qu’est-ce que je souffre… En général, la conclusion de ces pérégrinations touristiques, c’est que c’est mieux la France. C’est juste pour vérifier cette vérité inéluctable qu’on le fait le voyage et qu’on en revient avec plein de souvenirs et une conséquente empreinte carbone à son actif.

Quelle ne fut donc ma joie immense d’apprendre que Macron interdisait les voyages internationaux. Mais j’ai pris des airs désolés bien sûr, ah… zut… flûte… notre voyage de rêve alors… Mais on est bien sûr qu’il annule bien tout, le papa de la nation ? Oui ? Ah… quel dommage…

Certes, on ne pourra pas faire l’économie d’un endroit « un peu sympa quand même », avec une vue mer, deux trois paysages qui pourraient passer sur Instagram, faire l’affaire en attendant l’ENORME voyage après la fin de la pandémie, mais l’endroit « un peu sympa quand même », ce sera en France, et puis surtout, faudra pas trop bouger hein, hélas (je prétends), pour ne pas faire circuler le virus, c’est du civisme élémentaire.

3

Ne plus respirer les pots d’échappement

Je me suis rendu compte que je passais ma vie le nez dans des pots d’échappement. C’était ça ma vie, en résumé. J’allais au travail à vélo, bien soudé au pot d’échappement de la voiture devant moi, je marchais beaucoup dans les rues de Paris avec les pots d’échappement autour, etc. Même quand je courrais en « plein air », je respirais des pots d’échappement. Même au bois de Boulogne où les voitures réussissent à s’infiltrer. Quand je pense aux tonnes de CO2 et particules fines que j’ai dû inspirer, je me demande comment je suis encore vivant, c’est un miracle.

Depuis soixante jours, je vis sans pot d’échappement. Mais je fais toujours des cauchemars avec des voitures dedans.

Ce sera une victoire de courte durée hélas. Avec le déconfinement et la peur du métro qui fait circuler les passagers mais surtout le virus, beaucoup prendront leur voiture. Elle va bien se venger la voiture de ces deux mois d’air pur et de planète qui respire, et de vies sauvées dans les accidents de la route, elle va la polluer au centuple la planète.

4

La Fin des célébrations

Le 8 mai est passé inaperçu. De même que le 1er. Tout cela a été célébré dans la tristesse et la contrition.

Pas pour moi. Qu’est-ce que ça m’insupportait les grandes fêtes nationales, ces débauches de pompe, d’autosatisfaction, ou de revendications hargneuses, ces milliers de personnes qu’elles drainaient dans des foules, et les discours, ah mon Dieu, les discours, des séquences de torture de la langue dans des tunnels interminables de galimatias vaseux qui pustullent de la cervelle de pros du galimatias, formés pour, dans les écoles de la république. Pendant deux semaines, ils les préparaient ces journées, ils foutaient des gradins partout, invitaient des dignitaires, des journalistes commentaient tout ça, sérieusement. Et pourquoi ? Pour rien !

On se rend compte avec cette pandémie de l’inanité sidérale de toutes ces célébrations, sans compter que la France était l’un des rares pays européens à fêter sa victoire, et certainement le seul parmi ceux qui ont collaboré. Ça lui donnait l’impression de l’avoir vraiment gagné cette guerre, puisqu’on la fêtait la victoire.

Un espoir subsiste, les festivités du 14 juillet seront probablement annulées. Mais ce n’est pas tout ! J’y pense, la fête de la musique, putain, on n’aura pas de fête de la musique ! Youhoo ! Une année sans fête de la musique, ça se fête quand même ! Il a été élu quand Mitterrand, ça fait combien d’années qu’on la supporte sa fête pourrie lui, on est vraiment des saints ! Il est mort, il est tranquille et il nous l’a laissée sa fête, à l’heure du bilan, c’est le seul truc qu’il ait légué notre Machiavel national, son petit privilège de nous casser les oreilles un jour par an. Attends, réfléchissons, faisons-nous plaisir, qu’est-ce qui peut être annulé aussi ? Les jeux olympiques ? Ah, mais c’est trop loin, si seulement on avait gagné ceux de 2020, la malchance ! On y aurait échappé, mais d’ici 2024, ils vont bien finir par le trouver leur vaccin.

Ah ! une année sans toutes ces simagrées collectivistes et célébrationnelles, quel plaisir ! Quelle joie ! Si seulement, dans le fameux « monde d’après », l’on pouvait les éradiquer à jamais. Vain espoir ! Je crains qu’on mette les bouchées doubles dans le monde d’après, pour compenser notre manque.

5

Ne plus aller au restaurant

J’allais beaucoup au restaurant avant tout ça. A dire vrai, et sans vouloir me vanter, j’étais une sorte d’expert ès restaurants, toujours au courant de la dernière ouverture, j’étais celui vers lequel tout le monde se tournait pour réserver une table.

Or je détestais ça. Déjà jamais personne n’est content de la table que tu as réservée, par principe, on veut pas la reconnaître ton expertise, ah mais c’est assez ordinaire, ah je m’attendais à mieux, ah mais c’est salé la note, ah mais l’autre était mieux… Mais réserve toi-même merde !

Le pire c’est les amis qui viennent en visite d’Amérique. Ils ont cette conception mythifiée du restaurant parisien, du bistrot, c’est une sorte de lieu rêvé où les mets sont succulents, le vin exquis, les conversations incroyablement intelligentes et ce restaurant-là ils vous demandent de le réserver, oui, celui-là, précisément, le restaurant français. Or en fait de restaurant français, eh ben moi j’arrivais bon an mal an à réserver un pas trop mauvais, bistronomique comme ils disent, mais qui restait un lieu hyper bruyant d’où tu sors avec les cordes vocales déchirées, où l’on est assis à deux centimètres d’un inconnu qui crachote et administre une fellation à son couteau (je ne pouvais pas supporter les gens qui font ça, ni ceux qui se sucent méthodiquement chaque doigt de chaque main en émettant un petit bruit de succion juste pour ne pas utiliser une serviette), où les serveurs sont au mieux d’anciens détenus de prison qui vous traitent comme un nouveau codétenu, celui qui vient d’arriver, où les vins sont quand même râpeux quand on ne veut pas payer plus de cent euros la bouteille, où les plats sont parfois goûteux, surtout quand ils sont très, très salés, mais on les a attendus tellement longtemps les plats, l’estomac est tellement noué de faim depuis le temps, qu’on n’apprécie pas toujours. Le visiteur d’Amérique n’est pas tolérant avec ces petites imperfections, et il a cette lubie que sous prétexte qu’il a attendu son plat principal pendant une petite demi-heure, allez un petit trois quart d’heure, mais il comprend pas que c’est fait maison, fait minute, le con ! eh ben il a droit à un café gratuit. Eh ben non, le café en France, bien que dégueulasse, n’est pas gratuit !

Ah… la douceur de la vie sans restaurants… Sans casse-tête pour réserver… Où l’on se fait soi-même à manger, n’importe quoi, des choses saines, on se sert soi-même, sans s’auto-engueuler, tout se fait dans la paix et personne, autour de soi, ne pourlèche de couteau.

6

La Suspension démocratique

Le papounet de la nation, et son acolyte Edouard Philippe, celui qui se tient hyper droit, je n’ai jamais vu quelqu’un se tenir aussi droit, colonne vertébrale parfaitement tracée, ont eu l’idée géniale, au pire de l’épidémie, de maintenir les élections municipales du premier tour. A tous les morts victimes de ce maintien, nous devons un hommage appuyé car leur mort sert la démocratie.

Ce qui me satisfait au plus haut point en revanche aujourd’hui, grâce à la pandémie, c’est le report du deuxième tour et la suspension, pour un temps, de la mascarade électorale et « démocratique ». Car enfin, examinons-là notre démocratie ! Macron a recueilli à peine 25% des voix au premier tour, ce qui implique que 75% du peuple était contre lui, et vraiment contre, il y avait là des électeurs de la France Insoumise, de Fillon, de Hamon, de Le Pen.

Quelques semaines plus tard, fraîchement élu monarque de France, il a intercepté au hasard des passants dans la rue, leur a dit, hé toi tu seras mon député et obtenu la majorité absolue au parlement. Et voilà-t-il pas que le mec qui, rappelons-le, quelques semaines auparavant, peinait à atteindre 25%, se prend au jeu, et le voilà qui donne du « je veux », « j’ai décidé », « j’ai mis en place », et qu’il appelle ça le respect des règles démocratiques… Et il a le bon job, parce qu’il a beau vouloir, lui, il ne fait rien après, c’est Philippe, celui qui se tient droit comme un i, qui est chargé de faire. Macron : « je veux la retraite universelle », et le voilà le Philippe qui galère pendant des mois pour la lui donner sa retraite au Macron.

Après, les grands penseurs, les philosophes mêmes, se demandent pourquoi la démocratie est en crise. Ils en réfèrent à Platon, à Aristote peut-être… Ils ne leur sont d’aucun secours. Sérieux ? Introniser roi de France un gars qui a 24% des voix sans aucun contre-pouvoir et tu te demandes ensuite pourquoi elle est en crise la démocratie ! Nous ne sommes pas les plus mal lotis, au moins Macron est relativement raisonnable, au moins ce n’est pas un aliéné comme aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou ailleurs.

Tout cela a une explication constitutionnelle. Quand De Gaulle est revenu au pouvoir en 1958, il avait dit, usant d’un de ces traits d’esprit poilants dont il était maître, « ce n’est pas à mon âge que je vais entamer une carrière de dictateur ». Eh ben si ! Je ne sais pas comment on appelle cette figure de style, c’est celui qui prononce le discours au mariage et commence par « je ne vais pas être long », dont on sait pertinemment qu’il va l’être, long, et même très long. De Gaulle a donné de vagues habits constitutionnels à ce qui est en réalité plus proche d’une dictature, mais une où la rue, seul et unique contre-pouvoir, peut protester. En somme, une dictature sans même l’efficacité top down, escomptée de celle-ci.

Il en fut de même pour les élections municipales. Avec 29% des voix, Hidalgo était assurée de rappliquer pour encore six ans, une nouvelle tragique pour 70% des Parisiens, qui passa inaperçue à cause du virus. On l’aurait vu parcourir nuitamment le champ de mars et promettre de continuer son saccage en se frottant les mains.

Au moins, avec cette pandémie, j’ai la maigre consolation du doute théorique qui plane sur sa réélection… Et surtout, je savoure l’arrêt nette de toute les mascarades politiques et électoralistes…

7

La vie à la campagne

Nous avons une maison de campagne. En fait, aveux pour aveux, nous sommes de sales privilégiés, tout ce qu’on déteste dans ce pays. Or cette maison, c’était impossible de s’y rendre. Y avait toujours quelque chose le week-end à Paris. Ah miracle, ils annoncent du beau temps et si on allait à la campagne ? Ah mais non, pas du tout, y a trucmuche qui fait un dîner, avec truc machin… Grâce à mon épidémie là, trois mois à la campagne ! A Paumé-sur-Bled ! Toute une putain de saison ! J’ai assisté en live à la naissance et à l’épanouissement du printemps, j’avais jamais vu ça, le printemps qui prend ses aises et se déploie dans le sublime. Les fleurs dans les arbres, les oiseaux qui s’excitent à mort, les pluies de pollen qui dansotent dans l’air d’un bleu si jeune et puis, le soir venu, de plus en plus tard, la glorieuse perspective sur le crépuscule, sur la nuit qui vient recouvrir le monde reposé.

L’Oubli de la mort

Voyage au bout de la nuit

Nous sommes le 17 avril et, à l’heure où j’écris, le monde est frappé par une épidémie sans précédent, dite du « Covid-19 », qui aurait touché 2.1 millions de personnes dans le monde (probablement beaucoup plus) et en a tué 143175. La dernière fois que j’ai regardé, le 15 avril, ce nombre était de 127518. Ce bilan est certes très provisoire et nul ne sait quels seront les chiffres définitifs du fléau planétaire.

En suivant la progression de l’épidémie dans la presse, je suis marqué par une chose étrange : l’absence de la mort.

Elle n’existe que sous une forme mathématique exacerbée, dans une prolifération de courbes, de statistiques, de simulations, de modèles, de cartes, de scénarii interactifs. C’est une mort numérique, computationnelle, et abstraite.

Je me rappelle les attentats terroristes, ceux du 11 septembre ou plus près de nous du Bataclan. La mort était à leur centre ; les victimes étaient identifiées, glorifiées, Le Monde avait même publié la biographie de chacune, sa photographie qui hantait le site pendant des semaines. Ici, rien. A peine si, émergeant soudain du passé ou de l’oubli, quelque célébrité emportée par le virus fait l’objet d’une vague et très éphémère attention. Pour le reste, les morts sont irréels, ils ne font que rejoindre avec empressement des courbes. Les journalistes semblent tellement contents de trouver de nouvelles représentations analytiques qu’ils en oublient presque ce que ces représentations représentent : des cadavres. Les courbes font également des sauts, il arrive que des milliers de morts s’y ajoutent en un instant, à cause d’un oubli, d’une erreur de calcul ou de retards, dont personne ne s’émeut, dans la « remontée des données ». Dans les EHPAD, pendant plusieurs jours, des vieux mourraient dans l’ignorance, jusqu’au moment où l’on se rappela qu’il faudrait aussi les comptabiliser.

Je me demande pourquoi. D’habitude, quand on s’égare dans une comptabilité des morts, comparant par exemple ceux de la grippe à ceux, infimes en pourcentage, du terrorisme, l’exercice a quelque chose de malaisant, on parle de  « comptabilité macabre ». Or là, nous assistons à une exaltation comptable.

Sans doute est-ce dû au côté à la fois rapide et non spectaculaire de la mort, quelques jours, sous un respirateur, dans le silence, suivi d’un enterrement solitaire, hâtif. A l’absence de cérémonial, de récit.

Peut-être la moyenne d’âge des victimes explique-t-elle l’indifférence à leur sort. Sur 143175 morts, l’on a beaucoup parlé des quelques adolescents ou enfants tués.

Plus profondément, cette maladie est non idéologique, elle est vide de sens. Mystérieuse, ses règles ne sont pas établies, elles se révèlent au fur et à mesure ; sournoise, elle change de stratégie, de modalité, mais reste apolitique. La mort dont Lançon témoigne dans Le lambeau, celle d’une dizaine de journalistes, malgré sa sélectivité, était, elle, au contraire, éminemment politique. Il y avait tout dedans, la guerre d’Irak, la colonisation, la haine des Arabes, le péril de l’islam, le racisme, le terrorisme : six cents pages. La mort y était univoque, c’était le MAL, et personne ne pouvait en douter. Il n’y avait pas deux théories du MAL, pas de mystère, pas de zones d’ombre, les bons étaient très bons, des saints, les méchants, très méchants, des diables. A part quelques exposés barbants et hypothétiques de biologie, pas grand-chose à dire du Covid-19. Si son mathématisme fascine, c’est vidé de substance, sous la forme de pures équations.

Dans son intervention du 13 avril, Macron rend hommage aux soignants, aux livreurs, aux salariés de l’industrie alimentaire, pas un mot pour les victimes qui ont succombé seules, sous un respirateur, asphyxiées, comme noyées, avant d’être enterrées dans la hâte, pour avoir eu la malchance non pas de croiser un fou d’Allah mais des gouttelettes de salive. Pas un mot pour les malades qui souffrent non seulement de la maladie mais de l’atmosphère mortifère dans laquelle elle les a touchés. Etonnant. Imaginons la même chose si le contexte avait été terroriste. Ici, l’absence d’ennemi freine l’inspiration, refoule les hommages, fait taire l’émotion. Macron est presque jovial, bronzé, rassurant. Il n’a pas la tête tirée des grandes tragédies, pas par manque de sympathie, mais parce que cette mort statistique est trop théorique et qu’il est plus concerné par des choses pratiques. Evidemment, son objectif est de sauver des vies, je n’en doute pas une seconde, mais sur les morts déjà morts, il n’a rien à dire, le lyrisme étatique auquel toutes les plumes sont formées est stérile.

D’autres hommes politiques se la jouent même ouais, c’est normal, faudra s’attendre à beaucoup, beaucoup de morts, ils annoncent sur un ton assez relax une semaine mortelle, avertissent que nous allons tous perdre des proches, c’est comme ça, c’est dit sur un ton factuel, celui d’un présentateur météo qui annonce un orage pour le week-end.

Dans l’Esprit Public, une émission de France Culture, un commentateur soutient que la surmortalité due à l’épidémie n’est pas « extraordinaire », que les démographes la considèrent comme « ordinaire », elle ne se verra pas sur la pyramide des âges.

Chaque fois qu’il fallait rendre hommage aux victimes de catastrophes ou de terrorisme, des dirigeants du monde étaient dans les rues de Paris. Ici, personne ne va aux enterrements, ne proteste, ne s’indigne.

Par ailleurs, une chose a volé la vedette à cette mort qui sévit à une cadence industrielle, qui en fait déjà plus que la guerre en Syrie, c’est le « confinement ». La mort, c’est assez banal, c’est vieux comme tout, le confinement en revanche, débarque tout juste, vêtu des oripeaux d’une éclatante nouveauté. Le mot se répand plus vite que le virus, dans tout, les plaisanteries, les parutions Instagram, les articles de journaux, les microfictions YouTube, des analyses philosophiques, psychologiques. Des écrivains s’en saisissent, sautent dessus, pour en faire des journaux, dès le jour 1 : jour 1, jour 2… Je ne suis pas sûr qu’ils savaient que cela allait durer deux mois. Parce que, quand même, c’est très banal, répétitif, je veux dire, l’on a beau être écrivain, confiné dans un appartement parisien, ce n’est pas très passionnant. A part se lancer dans la confection d’une quiche, cela ne produit pas des tonnes d’aventures. Alors, on se réfère aux références, aux analogies, une écrivaine compare cela à quand elle était enceinte, un autre à une panne d’ascenseur et il y a bien toujours quelque chose à trouver chez Héraclite. Je dis Héraclite car le mec a écrit trois lignes et c’est l’un des plus cités de nos jours. Le confinement est intéressant comme fait nouveau, même si, à mon sens, il manque de spectacularité tant que les confinés ne plongent pas dans la démence, ne s’entretuent pas au sein des familles. Mais le fait est qu’il supplante la mort. Les gens semblent plus inquiets de ne pas trouver des Kleenex chez Carrefour, ou des devoirs en ligne de leurs enfants, que des morts par dizaines de milliers qui vont rejoindre les courbes exponentielles par une sorte d’incinération, de réduction numérique.

Je me demande ce qui va se passer après. Ignare, j’ai appris avec cette pandémie que celle de la grippe espagnole avait fait 50 millions de morts, voire plus selon certaines sources. J’ai dû le voir un jour à l’école, mais franchement, ça ne me disait plus rien. Je peux citer cent romans sur la première guerre mondiale, quelques-uns sur des fléaux fictifs, pas un qui traite de la grippe espagnole. 50 millions de morts dont personne ne parle, et jeunes, eux. Tous ceux du Covid-19 vont-ils sombrer dans l’oubli ?

Il y aura le contre-coup fictionnel. Je peux me représenter la prolifération de romans sur l’épidémie, il en sort tous les ans sur le 11 septembre ou le Sida. Mais de quoi va-t-on y parler ? De la mort ? De l’expérience de confinement ? De l’étrangeté d’un monde vidé, ses avenues désertes, ses ciels bleus sans avions. Un cancer, le sida, ce sont des luttes, des gens jeunes et beaux sur lesquels la maladie s’abat et qui vivent avec elle, la combattent au plus près pendant des mois, il y a un côtoiement, comme une intimité ; c’est romanesque. Le sida a une dimension politique, romantique, il sévit au cœur du couple, mortifie l’amour. Ici, rien. Expéditif et muet. Sans cause, dans le sens où on ne meurt pas pour une cause, on meurt pour rien.

La mort telle qu’elle est. Arbitraire. Inexplicable. Dans toute sa nudité, sa froideur biologique, phénoménologique.

Macron a parlé un temps de guerre et en cela il y a des similarités. Même si certains destins individuels ont été immortalisés dans des romans, leur nombre est infime au regard des hécatombes auxquels ils ont pris part. Comme si, dès lors que la mort agit en volume, les destins individuels se dissolvent dans les célébrations abstraites, comme le décrit Bardamu : « Vous souvenez-vous d’un seul nom par exemple, Lola, d’un de ces soldats tués pendant la guerre de Cent Ans ?… Avez-vous jamais cherché à en connaître un seul de ces noms ?… Non, n’est-ce pas ?… Vous n’avez jamais cherché ? Ils vous sont aussi anonymes, indifférents et plus inconnus que le dernier atome de ce presse-papier devant nous, que votre crotte du matin… ».

Un commentateur a parlé de l’oubli de l’être de Heidegger. Et peut-être que l’absence de la mort ici en est un corollaire. Quand on commémore les victimes du 11 septembre, ou du Bataclan, en réalité, c’est autre chose que l’on célèbre ou vilipende, hélas, que l’individu, on est dans le registre du Mal, de l’ennemi et de notre grandeur qui les vaincra, dans les fictions patriotiques ou idéologiques, censées nous souder ; or ici, il n’y a que l’être qui disparaît, sans aucun décorum idéologique, sans récit, sans histoire, sans morale. Et l’être, très vite, on l’oublie.

Meilleurs films 2019

  1. Ad Astra, de James Gray
  2. Synonymes, de Nadav Lapid
  3. Bacurau, de Kleber Mendonça Filho, Juliano Dornelles
  4. Le traître, de Marco Bellochio
  5. Parasite, de Bong Joon-ho
  6. le lac aux oies sauvages, de Diao Yinan
  7. Le daim, de Quentin Dupieux
  8. Douleur et Gloire, de Pedro Almodovar
  9. Marriage Story, de Noah Baumbach
  10. Un jour de pluie à New York, de Woody Allen
  11. Les éternels, de Jia Zhangke
  12. J’accuse, de Roman Polanski

12 figures imposées du cinéma français

Le psy taiseux. Il y en a presque toujours un. Dans les drames mais plus encore les comédies. Ne prodiguant aucun conseil, se contentant d’inciter le patient à réfléchir lui-même aux questions qu’il se pose. Perdu dans ses pensées, ou armé d’un sourire entendu exprimant un dédain complet pour le désespoir de l’humanité, dont il est le témoin forcé. Dans Celle que vous croyez avec Juliette Binoche, la performance de Nicole Garcia est plus subtile. Même si elle emprunte l’inévitable sourire de sphynx, elle ose s’exprimer, voire agir, hantée par le souvenir des Mots pour le dire, qui m’avait marqué à l’époque.

L’écrivain. C’est le métier le plus représenté dans le cinéma français. Peut-être parce que tout le monde rêve d’être écrivain dans ce pays. Cette surreprésentation se fait aux dépens des métiers « normaux ». Les scénarios privilégient du reste des vocations plus créatives que dans la normalité (architectes, designers, acteurs, peintres, metteurs en scène, journalistes et écrivains donc). Dans plusieurs films récents, de tous genres, les protagonistes sont écrivains : Plaire, aimer et courir vite, Doubles vies, Le mystère Henri Pick, Mon inconnue, Sybil (psy + écrivain : le jackpot), Celle que vous croyez, Mon chien stupide… Le cliché incontournable, c’est l’écrivain à l’œuvre devant son ordinateur. Voici le processus d’écriture : plan sur la page blanche et flippante de Word, il passe la main dans ses cheveux, en panne d’inspiration, puis les premiers mots arrivent, hésitants d’abord, suivis de phrases qui défilent, coulant de source, de plus en plus vite, au rythme d’une musique folle, les plans sont de plus en plus gros sur des mots pixelisés, et deux minutes plus tard le tapuscrit sort de l’imprimante. Done. Par contraste, j’aime les scènes d’écriture alcoolisées, improductives et burlesques avec Val Kilmer dans Twixt de Coppola.

L’acteur ou l’actrice qu’on voit dans tous les films. Est-ce le talent exceptionnel d’un agent ? Les metteurs en scène les choisissent-ils sous la contrainte ? Chaque année apporte son lot d’acteurs que l’on voit cinq, six fois en l’espace de quelques mois. Virginie Effira, Vincent Lacoste, François Civil, Camille Cottin, Laure Calamy… Très vite, dans une illustration parfaite de la théorie de Robert Bresson qui opposait modèles, dont le jeu n’interfère pas avec le personnage, et acteurs, ceux-ci finissent par jouer leur propre rôle, servir les mêmes tics, les mêmes vannes, les mêmes sourires et les mêmes larmes, et tous les efforts de changement physique et capillaire, seul moyen de se singulariser, échouent à les faire incarner un personnage. Les acteurs que l’on voit partout changent d’année en année, sauf un, qui est dans tous les films français depuis toujours : Denis Podalydes. De la comédie la plus stupide (Neuilly ta mère) au film d’auteur (Christophe Honoré), nul ne peut se passer de sa présence, d’autre plus étrange dans les nanars que c’est un comédien exigent au théâtre, jouant dans des pièces ardues. C’est un véritable art d’être crédible à la fois en Hamlet ou Baron Konstantin von Essenbeck et chez Valérie Lemercier.

Isabelle Huppert. Jouant dans tous les films, dans toutes les pièces de théâtre, en France, aux Etats-Unis et en Corée, Huppert est un mythe. De ces acteurs qui en arrivent à ne plus jouer qu’un seul rôle : le leur. Les films avec Huppert sont la rencontre entre Huppert et une histoire, des personnages. Elle incarne une figure immuable, la sienne, qui visite, hautaine, des univers successifs et différents, ou plutôt daigne les visiter, en portant un regard distant et embué sur eux. Etrange la différence de destin avec Adjani. Toutes deux apparues dans les années 1970, Adjani alors plus flamboyante, plus géniale. Il suffit de revoir Possession de Zulawski, peut-être son meilleur film, pour mesurer son talent hors du commun. La scène du métro de Berlin est un summum inégalé d’actorat halluciné, cinq minutes de pure performance. Pourtant c’est Huppert qui, partant de seconds rôles sans relief – elle n’a aucun charisme dans César et Rosalie par exemple – s’est imposée, grâce à des choix moins faciles, des personnages antipathiques, souvent chez Chabrol (Une affaire de femmes et surtout son chef-d’œuvre, La Cérémonie). Pendant ce temps, après La Reine Margot, Adjani alignait les mauvais rôles, dépassée par la transformation de son visage et de son corps et son émotivité exacerbée qui avait de plus en plus de mal à trouver des personnages dans lesquels s’exprimer. Huppert est cérébrale, minimale, maniant quelques expressions, quelques regards, un vocabulaire restreint, aux potentialités infinies. Adjani est physique, elle hurle, crie, court, danse. Possession est le paroxysme de cette corporalité et le signe avant-coureur de son déclin inéluctable : tu ne peux plus faire ça à soixante balais. Un regret absolu de cinéphile : son refus de jouer Prénom Carmen. Le film est dingue et Marushka Detmers y est envoûtante mais je n’ose même pas imaginer la matière éruptive que la rencontre entre la Carmen de Godard et Adjani aurait produite.

Le second rôle poilant. Le cinéma français, et la comédie française en particulier, sont réputés pour leurs seconds rôles. Personnages univoques, très caractérisés, résumables en une ligne, ils accompagnent les protagonistes en qualité de confident, de meilleur copain ou meilleure copine, de faire-valoir en charge des vannes. Benjamin Laverne ou Philippe Katherine sont de bons exemples récents, qui peuvent rendre à eux seuls un film intéressant malgré la modestie de leur participation archétypale.

La scène où les personnages chantent dans la voiture. Nous la voyons un peu moins récemment, mais c’est un passage obligé dans les comédies. Je pense que c’est Nanni Moretti qui a inventé le procédé dans La chambre du fils et a fait école en France.

Les textos surimprimés à l’écran. Le cinéma français est fasciné par la modernité, les réseaux sociaux, le numérique. Le symbole absolu de cette modernité reste le texto dans un look and feel iPhone, surimprimé à l’écran. C’est Olivier Assayas qui me semble être l’un des réalisateurs les plus attirés par tout cela, abusant du procédé dans Personal shopper, un pari osé qui risque de rendre ses films démodés dans quelques années.

Le week-end à la campagne. Pour les films qui se passent à Paris, le week-end à la campagne est une respiration. Il donne lieu à des scènes de repas au cours desquels ça part inévitablement en vrille. D’après le cinéma français, il est impossible d’avoir un repas normal, de passer un bon moment en famille, sauf peut-être, paradoxalement, chez Pialat ou Rohmer. Mais n’est pas Renoir qui veut, ces week-ends possèdent rarement la poésie d’un Déjeuner sur l’herbe ou d’une Partie de campagne.

Le déjeuner dans un sushi bar avec tapis roulant. Le dispositif est probablement perçu comme cinégénique : ces coupelles de sushi et maki qui défilent docilement sur le tapis dans l’attente d’être engloutis.

La scène de la boîte de nuit. Il y a, dans tout film français, une scène de boîte de nuit. C’est dans le cahier des charges. Les lumières, la musique, l’entre-choquement des plans retranscrivent l’ivresse, le sentiment de flottement existentiel, d’exacerbation des sens que l’on est censé éprouver dans ce lieu. La scène est rarement à la hauteur de son potentiel théorique de climax sensoriel et souterrain. Seul Kéchiche l’a réussie dans Mektoub, en la dilatant et la fragmentant à l’infini.

La scène d’amour. C’est étrange, je garde en mémoire la critique des Cahiers d’un film aujourd’hui oublié de John Landis, Innocent blood (1992), avec Anne Parillaud. Un détail en particulier, la scène d’amour dont le critique louait la force et, faisant coexister éros et thanatos, elle était en effet très belle et très excitante. Il est difficile de réussir une scène d’amour, de provoquer une osmose entre les personnages. Même Kéchiche, malgré tous ses efforts et au risque de sa carrière, n’y est pas parvenu dans La vie d’Adèle. Le problème des scènes d’amour dans les films français – et encore plus américains du reste – est leur sur-stylisation, leur sur-découpage et le rôle que la musique y joue. Le temps y est trop morcelé, suite de plans choisis, comme après-coup, alors que la scène d’amour dans la vie est continue, elle est la continuité même, une plage de temps, quelle qu’en soit la durée, ininterrompue, sans musique couvrant les râles, et tendant vers sa résolution dans une intensité croissante. Je me rappelle la scène entre Uma Thurman et Maria de Medeiros dans Henry and June de Philip Kaufmann, ou celle de Mulholland drive. Mais peu d’autres.

Les enfants. Je crois qu’il est désormais obligatoire d’avoir des enfants dans un film. Les modèles préférés : l’ado insupportable, l’enfant inquiétant, dont la figure tutélaire serait Damien de The Omen, l’enfant précoce face aux épreuves de la vie, d’inspiration truffaldienne, l’enfant tourmenté ou encore celui qui est plus mûr que ses parents.

Application pratique. Prenons comme illustration Sybil car ce film remplit très bien le cahier des charges. Il commence par une scène dans un resto de sushis avec tapis roulant, Virginie Effira (actrice que l’on voit partout) y est psy et écrivain, elle écrit un bouquin en trois minutes en partant d’une page blanche flippante (voir processus plus haut), elle a des enfants plus mûrs qu’elle, soigne un enfant inquiétant, a une meilleure copine poilante (Laure Calamy, actrice que l’on voit partout), côtoie d’autres personnages créatifs (actrices, réalisatrices), s’évade de Paris pour un week-end haut de gamme à Stromboli, fait l’amour dans une scène stylisée en avant-plan d’une cheminée et chante dans un fête déjantée. Fin. Tout compte fait, ce que je décris plus haut n’est autre qu’un kit d’écriture de scénario. 

Automne

L’automne 2019 a baigné dans une atmosphère d’étrangeté. La fiction et la réalité s’y sont entremêlées. Je préparais le marathon de New York (3 novembre) et m’astreignais à la stricte discipline des entraînements d’une course qui, chaque année, me pousse au bout de mes capacités physiques et mentales. J’avais arrêté l’alcool, me réveillais à l’aube pour sillonner la ville endormie, plongée dans le noir et le silence, inquiétante, puis se réveillant par petits mouvements. Pour m’accompagner dans mon parcours du combattant, j’écoutais des livres, de longs livres. Deux en particulier, qui avaient d’étonnantes similitudes alors qu’un océan les séparait, qu’ils appartenaient à des cultures et des univers et des styles radicalement différents : Le Lambeau de Philippe Lançon (13 heures d’écoute) et Becoming de Michele Obama (17 heures).

Il m’arrivait de pleurer en courant, tant ces livres touchaient à quelque chose de profond en moi, atteignaient des zones sensibles de mon être, tant ils semblaient dialoguer avec mes propres souvenirs, de la guerre, de la famille, de la mort, les refaisant remonter à la surface, les repêchant des profondeurs de l’oubli, les ravivant comme des plaies jamais cicatrisés.

Philippe Lançon était présent le 7 janvier dans les locaux de Charlie Hebdo quand des terroristes y avaient assassiné presque tous les membres de la rédaction. Il avait perdu sa mâchoire mais survécu. S’il décrit la veille et le jour de l’attentat, minute par minute, Lançon consacre l’essentiel de son livre à la lente reconstruction qui s’en est ensuivie. La reconstruction de son visage par un personnel hospitalier dont il fait le portrait de chaque membre, une communauté souterraine de moi inconnue, héroïque, au service de la vie. Ce qui m’a peut-être le plus ému, c’est la description d’une humanité dont j’ignorais tout, qui officie dans des hôpitaux où la chance a fait que je ne suis jamais allé ni comme patient ni comme visiteur, une humanité dont les blessures secrètes, les vies parfois brisées, les doutes, se laissent deviner à travers ceux de Lançon, dans de très belles révélations passagères. Les mois que Lançon a passés à la Pitié-Salpêtrière puis à l’hôpital des Invalides, isolé des mouvements de la vie quotidienne, des distractions du travail, des nuisances de l’actualité, sont dédiés à une profonde et longue introspection, une autobiographie intime, dans laquelle la vie de ses parents, les tragédies de sa famille, ses amours successives s’entremêlent aux livres qui l’ont accompagné, Proust, Kafka et La Montagne magique de Thomas Mann, aux voyages qui l’ont marqué, aux amis qui ont comme émaillé son existence, dans des séquences intenses qui souvent se sont estompées dans quelque recoin de la mémoire. La reconstruction de son visage est en réalité la reconstruction de sa nouvelle identité, sur les décombres de l’ancienne dont il fait un inventaire déstructuré, au gré des visites, des souvenirs, des sorties au musée et – j’aime beaucoup cela – de l’histoire des objets qui l’entourent : un tapis de Bagdad, un livre de jazz, un sac, un caban…

Becoming m’a profondément bouleversé, surtout dans les deux premières parties « Becoming me » et « Becoming us », avant qu’elle ne s’installe à la Maison Blanche et qu’elle n’y soit hélas confinée à un rôle un peu étriqué de first lady, suivant de loin en loin la présidence de son mari. C’est Michelle Obama qui lisait le livre. Sa voix, son accent, les variations de ses intonations en augmentaient la puissance, la force émotionnelle. Je l’ai écouté en anglais, je me méfie des traductions, surtout de gros volumes comme celui-ci qu’il faut sortir vite. La qualité de l’écriture est exceptionnelle pour des mémoires d’une personnalité comme la sienne. Le style parfois proche de Lançon avec des allers-retours entre passé, présent et futur – « quelques années plus tard, j’apprendrai que… » – l’utilisation de ce temps assez rare en narration, le futur, puisque de là où l’on écrit l’on connaît la fin de l’histoire, et l’on peut éclairer les événements passés à la lumière des développements futurs et des digressions introspectives, non sur la condition de blessé de guerre comme chez Lançon, mais sur celle d’une femme, noire, issue de la classe ouvrière, propulsée dans l’arène de la politique, au milieu des fauves, blancs, mâles, nantis. Michelle, comme Lançon, décrit les morts, celle bouleversante de son amie Suzanne, celle terrassante de son père, atteint de sclérose en plaques, emporté à 55 ans par la maladie non soignée, lui qui pourtant allait tous les jours observer des chaudières dans une usine de filtration. Les larmes coulaient, abondantes, le long de mes joues, c’était ridicule ; je courais le long des allées du jardin du Luxembourg, et pleurais ; le même jardin que Lançon, convalescent, parcourait péniblement, en pleine souffrance ; le même jardin qui avait été le décor épisodique et ravissant de ma vie depuis vingt-cinq ans, inaltéré dans sa splendeur automnale, sans doute l’endroit que je préfère à Paris. Le destin de blessé de guerre et celui de femme politique ont de curieuses similitudes, comme le côtoiement permanent du personnel de sécurité, la nécessité de programmer à l’avance chaque mouvement de la vie quotidienne, même celui de juste sortir prendre l’air, ou la résurgence, en provenance de différentes strates du passé, de personnages perdus de vue, dans un défilé improvisé, proustien, du temps d’avant, sinon du temps retrouvé. Michelle a passé beaucoup de temps à visiter des blessés de guerre aux corps cassés, et les scènes semblaient provenir du livre de Lançon, mais du point de vue du visiteur.b

Si les deux livres ont provoqué en moi des sentiments d’une même nature, à la fois douloureux et bienfaisants, leurs arrière-plans intellectuels sont bien différents. Tout au long du livre, Lançon agit en critique, en observateur en surplomb, des autres et de sa propre expérience. Il fait de celle-ci un compte-rendu au fond similaire à celui d’un livre, d’une pièce de théâtre ou d’une exposition. Ses portraits de sa chirurgienne Chloé appartiennent à un registre proche de celui des portraits de Velasquez dans l’exposition au Grand Palais à laquelle il assiste. Par une sorte de déformation professionnelle – il est journaliste – il critique (dans le sens du commentaire, pas d’une critique forcément négative) ce qu’il vit, les personnages qui entrent et sortent du décor de sa chambre, notant leurs travers, admirant leurs qualités, commentant leur physique, leurs actes, leur donnant des surnoms souvent poétiques. Il assiste au spectacle de sa propre vie. Critique à Libération, introduit dans les cercles de l’art, Lançon fait partie de l’élite dominante de son pays. Quand il va assister à l’exposition Velasquez, celle-ci est privatisée pour lui. Cette posture d’observateur privilégié, en contraste avec sa situation physique de totale dépendance, avec son corps cassé, son visage méconnaissable, le visage d’un autre, à l’orée d’une nouvelle identité, produit des effets contrastés, certains portraits sont très beaux, d’autres énervants. Son rapport aux Arabes est troublant et complexe à appréhender. Des Arabes ont tué ses amis de Charlie Hebdo, l’ont défiguré, l’ont cloué dans un lit d’hôpital pendant des mois, l’ont fait passer au bloc des dizaines de fois, dans une répétition d’épreuves insoutenables, une litanie de douleurs, de nausées, de plaies, de rejets. On peut dès lors comprendre qu’il conçoive une haine pour les Arabes, qu’il les trouve mauvais lorsqu’il les croise dans le métro. On peut comprendre que leur monde soit différent du sien. En même temps, Lançon est capable d’amitié pour des individus, le policier arabe qui le protège, le médecin iranien (pas Arabe mais musulman quand même) qui le soigne. La proximité est un antidote à la haine, comme dit Michelle dans son livre, elle qui a été la cible du racisme. Lançon a cette belle phrase quand il dit qu’il faut foutre la paix aux musulmans, être ni pour, ni contre, juste leur foutre la paix. Il reste suffisamment lucide pour trouver imbécile un raciste croisé à l’hôpital qui prétend « être Charlie » et pour qui il n’y a rien de bon dans l’Islam. Charlie, qui par des détours étranges, serait devenu l’organe de presse anti-islam en France, la référence des islamophobes. Il a une façon élégante à la fois de ne pas pardonner, de ne pas se poser en Christ, d’avouer son aversion physique envers l’Arabe mauvais croisé dans la rue, et de foutre la paix aux musulmans. Car la vraie victime de ces attentats, la victime non reconnue, non célébrée, est bien le musulman lambda assigné à son identité de « mauvais », observé avec méfiance dans le métro, et du fait des regards sur lui, cornérisé dans son identité maléfique, cible de la haine autorisée, d’une haine fière et ancrée dans la civilisation.

Michelle, elle, est dans l’action. Elle n’observe pas, avec l’ironie condescendante française, les guerres, n’en gardant comme souvenir à l’image de Lançon, qu’un tapis acheté à Bagdad ou le compte-rendu d’étranges mondanités entre reporters. Elle veut changer le monde. Avec cette foi constructiviste et prométhéenne si américaine, si naïve et si puissante. Elle n’appartient pas à l’élite, elle n’a pas comme Lançon des racines profondes dans « notre monde » (sous-entendre le monde civilisé et non celui des barbares et des monstres, le monde de Velasquez, de Mann, et non celui des Arabes mauvais et des musulmans égorgeurs), elle ne sait pas où se trouvent ses racines, ni vraiment en Amérique, ni vraiment en Afrique où elle se rend en pèlerinage mais ne se reconnaît pas. Michelle est arrière-petite-fille d’esclaves aux origines inconnues et Barack, pire encore, une hybridation accidentelle d’origines kenyanes, musulmanes, américaines profondes (mère originaire du Kansas), indonésiennes, hawaïennes, une sorte d’excroissance accidentelle de ce qui est honnie dans les vieux pays convaincus d’être dépositaires d’une culture : la multiculturalité. Tous les deux jouissent de la rencontre fortuite en eux d’une intelligence aiguë et d’une volonté de fer qui en feront le couple leader du monde civilisé à force de vision, de travail, de passion, d’action. Les Obama offrent comme un autre point de vue du monde de Lançon, le point de vue du minoritaire. La mère de sa colocataire blanche a délogé sa fille de la chambre de Michelle à Princeton, par peur des Noirs, la même peur que celle de l’Arabe, transmise de génération en génération. Elle s’en est sortie par le travail, non la violence. C’est la seule façon de s’en sortir pour un minoritaire. Le terrorisme ne fait qu’enfoncer celui-ci dans son destin de minoritaire, de sauvage, de non civilisé, ne fait que justifier la suprématie du blanc épouvanté par la violence que lui pourtant sème à une échelle industrielle, au prix de millions de morts. Mais c’est comme ça, le moindre crime de sauvage est plus sauvage que les hécatombes du civilisé. Que des blancs on ne peut plus blancs aillent régulièrement descendre des enfants ou des adolescents dans une école, munis d’armes semi-automatiques achetées chez Walmart n’aura jamais la même charge horrifique que celle provoquée par le sauvage, et nul ne pensera attribuer cette violence à la nature blanche. Ce ne sera qu’un « dérangé » de plus. Les Obama luttent avec les armes de la civilisation. Il faut s’armer de Proust, de Mann, de Bach, de Velasquez pour se hisser au rang des civilisés et donner une chance à la « communauté ». Les mots de « race », de « communauté » ne sont pas des mots interdits dans la langue d’Obama. Les grands-parents de Michelle, malgré leur intelligence, ont été discriminés dans leur travail, dans leur logement, et c’est à elle de prendre une revanche pour sa « communauté », sa « race ». Elle n’y parvient pas en lançant des bombes, elle y parvient dans les temples des civilisés, Princeton et Harvard, un cabinet d’avocats, la mairie de Chicago, les hôpitaux, la Maison Blanche. Quand un enfant noir des quartiers difficiles de Chicago, ceux que le simple fait d’appeler « ghetto » ghettoïse, lui demande si le gouvernement pourra changer les choses, elle lui dit de ne pas compter dessus et lui intime : « use school ».

Cette dichotomie entre la France et l’Amérique se joue dans le livre même de Lançon. Son amie s’appelle Gabriella, elle est cubaine mais surtout New-Yorkaise, le portrait qu’il en fait est celui d’une New-Yorkaise. Lançon décrit leurs divergences de vue et s’en plaint. Gabriella le pousse à se prendre en main, à se battre, au lieu de passer son temps à écrire, à observer, à critiquer. Quand elle vient à Paris, elle travaille, même pour une semaine, car elle n’a pas un rond et vit un divorce difficile, rien ne lui est dû. Lui ne la comprend pas. Il ne comprend pas comment, en tant que victime, la victime la plus sacrée qui soit, celle de la terreur barbare, il pourrait agir, faire autre chose qu’investir son statut de victime, se confondre avec lui, le documenter minute par minute, alité devant le panorama de sa vie, et de l’humanité qui défile, contrite et religieuse, sous le ciel protecteur de l’Art, bercé par Bach, avec pour seules escapades des visites confidentielles de musées ou des hôpitaux chargés d’histoire. Elle lui dit qu’il n’a que des problèmes esthétiques, et cela le révolte. A juste titre, car il souffre dans sa chair, ce qu’il vit est un supplice de tous les instants. Mais au fond, elle a raison. Il se donne bien, corps et âme à son projet esthétique, tout dans son expérience est esthétisé, de la lumière du soir, au sac poubelle censé protéger ses plaies, à la terreur qui hante ses nuits. Il transforme la terreur en expérience narcissique – autre reproche que Gabriella lui fait – et esthétique. Pas en action. Il n’envisage pas, que sais-je, de mettre son énergie au service de la lutte contre le terrorisme. D’aller dans les banlieues pour en décrire l’horreur, montrer sa plaie, le trou béant ou purulant ou nécrosé au bas de son visage, pour dissuader les jeunes de se radicaliser. Il décrit le mal comme mal pur sans pénétrer dans sa matière, en refusant de l’analyser car il est non analysable. Il accepte le terrorisme comme une fatalité, la fatalité des sauvages traînant à la lisière du monde civilisé ou dans le dernier lieu où civilisés et sauvages se côtoient encore, le métro. Michelle raconte qu’elle a surpris Barack une nuit, réveillé et soucieux, les yeux fixés au plafond. Elle lui a demandé s’il avait des soucis, il lui a dit qu’il réfléchissait à l’inégalité des revenus en Amérique. Lançon rejette ce type de réflexion, sur les raisons du terrorisme, puisqu’il n’y a d’autres raisons que la sauvagerie des sauvages. Quand une élue elle-même victime d’un attentat lui écrit une lettre et y tente une analyse politique, il la refuse en bloc, car seul le destin de victime et sa fatalité inéluctable et insoluble font foi, et toute analyse visant à diluer la fatalité est une capitulation, une traîtrise. C’est comme ça, les civilisés sont les victimes des sauvages, ce qu’on peut faire c’est instruire ce statut de victime et instruire la nature du sauvage, l’asséner, le rappeler pour que le sauvage reste ainsi, à jamais, sous le poids de sa sauvagerie. Lançon dit à quel point il méprise l’attitude américaine qui consiste à se battre et lutter, à positiver. Michelle, elle, a quitté son emploi dans un cabinet d’avocats prestigieux pour aller travailler à la mairie de Chicago et avoir un impact sur le monde. Lançon est un journaliste, un critique et un observateur. Dans une généralisation sans doute hasardeuse, je vois dans sa situation une métonymie de celle de la France, critique, ironique, observatrice, mais n’agissant pas. N’ayant ni les moyens ni la volonté d’agir, la France commente. Bernard Maris, un des journalistes de Charlie, assassiné le 7 janvier, parlait justement de cela quelques minutes avant sa mort, de l’inanité de l’action. On avait essayé d’aider les banlieues, ça ne servait à rien avec ces gens-là, c’était plus profond, plus essentiel, c’était eux contre nous. C’était dans leur nature. Par une sorte de karma terrifiant, quelques minutes plus tard, sa cervelle se répandait sur le sol, sous le regard de Lançon, dont la bouche et les mains, ses instruments de travail, avaient explosé. Cela m’a profondément troublé, mis mal à l’aise. Soumission, c’est finalement cela l’attitude en question. Celle de se soumettre à une réalité perçue comme inchangeable, écrite, une réalité dans laquelle une arrière-petite-fille d’esclave ne peut jamais devenir la femme la plus puissante au monde après une enfance dans un ghetto noir, où une gentille marocaine qui accueille chaleureusement Lançon pendant des années restera malgré tout une Arabe mauvaise, persona non grata pour avoir osé relayer les théories du complot du 11 septembre, dont on a peur qu’elle transmettre aux terroristes l’hôpital de Lançon afin qu’ils achèvent leur terrifiante entreprise. Même la proximité n’aide pas dans le monde de Lançon, à la moindre remarque, le sauvage est relégué dans son inéluctable monde, différent de notre monde. C’est de Soumission,le livre de Houellebecq, que les journalistes de Charlie discutaient juste avant l’attentat. Houellebecq que Lançon retrouvera plus tard sur le toit terrasse d’un monument du passé à l’occasion d’un cocktail, allégorie maladive de l’Europe, entouré de gardes du corps comme les frontières du continent menacé. Décharné, vaguement givré, en lente décomposition, l’écrivain continuera de débiter les quelques vers résiduels d’une poésie millénaire, derniers souffles moribonds de notre civilisation. Quel contraste avec le corps de Barack Obama ! Jouant au basket devant les yeux ébahis de Michelle, déployant la puissance svelte de son corps, l’élégance tranquille de ses gestes, dans une après-midi ensoleillée à Chicago ! Et le scénario de Soumission, un musulman président de la France, présenté comme une catastrophe qui a terrifié les blancs et catholiques zombies,est finalement celui des Obama eux-mêmes du point de vue du suprémaciste blanc, un président noir.

Face à la puissance des ceux deux livres, La clé USB, un livre de Jean-Philippe Toussaint loué par la critique m’a paru bien fade, inconséquent et inutile. Comme Lançon, je pense qu’aucune fiction ne peut être à la hauteur de la vie, de sa propre fiction. Ce petit livre vide, artificiel, pas méchant mais sans intérêt, fut la victime collatérale de cette automne intense. Quant au dernier roman de Marie Darrieussecq, je ne l’ai même pas fini, c’était, en comparaison, très faible.

Deux films ont prolongé mon expérience psychédélique et horrifique. Ou plutôt trois. Apocalypse now de Francis Ford Coppola que j’ai revu dans la mystérieuse et luxueuse Salle 10 du Beaugrenelle. Trip ultime aux confins de tout, du monde, du cinéma, de l’art, de la réalité. Expérience assez indépassable vécue tant de fois, sous tant de formats. Ad Astram de James Gray que j’ai vu dans la salle 8 du même cinéma, et qui reprend le même motif du voyage au cœur des ténèbres, ponctué d’horreurs, à la rencontre d’une figure imprécise et démente, magnétique, qui aspire vers elle, et qu’il faudra liquider, dans une odyssée ouatée. Et Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, que j’ai beaucoup aimé malgré sa forme foutraque et inattendue. Il prolongeait toutes les réflexions sur la violence et la civilisation (quelle civilisation ?) que le livre de Lançon avaient provoquées.

Un après-midi pourtant, j’ai connu une expérience plus légère. Mélancolique et légère.

Chaque automne, pour aussi loin qu’il m’en souvienne, j’ai le plaisir de découvrir le nouveau Woody Allen. Chaque automne, je sais que c’est peut-être le dernier. Il va bientôt mourir, une part de ma vie, de mon adolescence, de ma cinéphilie va disparaître. Même s’il ne meurt pas, le mouvement metoo ou ses ennuis avec la justice le réduiront probablement au silence. Le film me procura la sensation d’ivresse d’une coupe de ce champagne que je ne buvais plus. Allen avait réuni tant de choses que j’aime dans ce film. Un superbe titre, les histoires qui se passent sur une journée, la pluie, New York, les ciels gris, les grands hôtels à l’ancienne, leurs piano-bars, Central Park, des jeunes acteurs charmants, la lumière d’automne de Vittorio Storaro et, comme j’ai entendu un critique joliment dire, « la fatalité du bonheur ».

Précis des vacances parfaites

Partir une semaine avant tout le monde

Quatre semaines, la dernière de retour au bureau mais avec des journées lentes

Deux semaines dans les Pouilles

Vol idéal, Paris-Brindisi, deux heures, empreinte carbone négligeable, aéroport à une heure de la maison

Maison au calme, au milieu des oliviers, à dix minutes de la plage, en pierre de Lecce

Anna-Maria s’occupe de tout

Rituel : courir le matin à travers les champs d’oliviers pour rejoindre le petit Village de Serrano, boire un capuccino, au retour, plonger dans la piscine puis dans la lecture et dans le chant des cigales, déjeuner, sieste, voyage dans les rêves flottants, sortir l’après-midi

Une ou deux fois, cornetto chaud fourré à la crème pâtissière

Visites de l’après-midi : Otranto partie haute et ancienne, Lecce toujours aussi belle en fin d’après-midi et la place Santa Chiara la nuit et la grâce léonardienne de ses femmes, Maglie et son festival culinaire, Castro et sa colline sur la mer

S’endormir au milieu d’une phrase du livre de chevet et retrouver le livre par terre le lendemain matin, ne jamais se rappeler où l’on s’est arrêté

Virée en bateau le long de la côte Adriatique rocheuse et torturée, plonger dans l’eau turquoise des grottes, mouiller dans des baies théâtrales, de loin saluer les grappes de vacanciers accrochés aux rochers, apercevoir les montagnes d’Albanie

Emprunter la route du littoral de Castro à Otranto, SP358, SP86, Porto Badisco, Porto Rosso, la poésie du paysage, la juxtaposition de l’ocre des champs et du bleu de la mer et des touches noires des arbres solitaires

A cinq minutes de la maison, un hôtel cinq étoiles hautement sécurisé, le plus grand champ de figuiers d’Europe, y dîner pour « voir du monde », ou aller au spa, prendre rendez-vous chez le coiffeur

Oublier quel jour on est

Entendre soudain « Pronto ! » dans le silence vespéral (le dîner est prêt)

Découvrir qu’Anna Maria peut chaque jour se surpasser par rapport à la veille

Qu’à votre insu, elle a élaboré un crescendo gastronomique et conçu un voyage à travers les recettes simples de cette terre de défavorisés

Chardonnay des Pouilles, la buée sur le verre à cause de la différence de température, la délicieuse plongée dans l’ivresse glissante

Les étoiles qui enfantent des étoiles à mesure que le regard s’attarde sur les étoiles

Aucun bouleversement climatique, pas d’ouragan, de tornade, ni de typhon, ni de pluie tropicale, ni de tremblement de terre, pas de canicule, ni de feux de forêt, ni de volcan en éruption, une nature apaisée

Torre Sant Andrea à l’aube puis le saut dans le vide dans la Grotta della Poesia

La plage privée d’Otranto et son déjeuner à l’ombre des vignes grimpantes (toujours : salade et pastèque sucrée)

Baia dei Turchi, promenade le long de la côte escarpée, où courir les matins, les chiens qui plongent dans l’eau au lever du soleil et se lavent dans son feu miroitant

La table du dîner débarrassée mais la conversation qui se poursuit

Troisième semaine en Normandie sous la pluie

Visite de la plage du débarquement et surtout des cimetières américains et allemands

Lectures, films, conversations, rêveries

Odeurs du jardin quand il pleut, intermittence du soleil, jeux de voile des nuages

Visite du parc Gulbenkian

Acrobranche (deux parcours)

Film au Cinéma Ouistreham

Se déconnecter d’Instagram pour arrêter le flux des images de mer avec des gens qui « profitent »

Voyage dans le temps, si  loin de tout

Quatrième semaine à Paris

Retour au travail, le silence du bureau

Temps de rêve et personne dans les rues

Les enfilades de places « PAYANT » vides, la foule, ailleurs, loin

Deux amies qui discutent sur un banc place des Etats-Unis sous des feuillages luminescents

Ville privatisée

Temps de rêve = ciel bleu Klein, température de 26 degrés, légère brise provenant d’une source glacée lointaine de l’hiver futur

Déjeuners en terrasse où l’on prend son temps, personne donc serveurs aimables, donc ontologiquement aimables, c’est la société qui les corrompt

Vélo le long des avenues désertes

Sortir courir au bois à midi, podcast des chemins de la philo sur la Sainte-Anne de Vinci par Jacques Darriulat, enchantement intellectuel et physique, définition tout à fait recevable du paradis

Dîner sur des toits-terrasses, lieux de refuge confidentiels des survivants de la ville décimée

Fanny et Alexandre au cinéma (été = reprises), bouleversant de beauté

Consigne pour plus tard : rester à Paris en août, aller au cinéma, lire sur des terrasses, boire des verres au frais, déjeuner sur le pouce dans des parcs, puis au moment du retour des hordes, du déferlement, et de l’énervement, partir, pour rejoindre les plages libérées, revenir en octobre une fois que tout est rentré dans l’ordre, qu’il fait encore inlassablement beau

Deneuve

Truffaut disait d’elle qu’il suffisait qu’elle y soit pour qu’un film existe ; pas besoin d’histoire, son visage, son jeu, sa beauté suffisent.

Bourgeoise convenable dévorée par le désir dans Belle de jour ; soumise puis odieuse dans Tristana, arpentant le couloir – les images de sa claudication obsédante resteront à jamais gravées dans ma mémoire – en s’approchant de la caméra et nous lançant un regard empli de haine ; totalement givrée dans Répulsion ; chienne dans Liza le chef-d’œuvre méconnu de Ferreri ; princière dans Le Dernier métro ; aérienne chez Demy ; désemparée chez Téchiné.

Cependant, ce qui m’inspire cette note, ce sont les films de Rappeneau, un réalisateur que j’aime beaucoup, l’un des rares en France qui sache concilier la comédie pure avec la beauté des plans et leur lumière, qui la transcende non par un « message » mais par le cadeau qu’il lui fait d’une élégance rythmée.

La caméra de Rappeneau est folle dingue de Deneuve et les deux films avec elle, La Vie de château et Le Sauvage sont l’illustration parfaite de ce que Truffaut disait. Dans le premier, Henri Garcin, un résistant, présente des diapositives aux Américains en préparation du débarquement ; les photos de ces préparatifs défilent suivies sans transition, par erreur, de celles de Deneuve auréolées de soleil ; cette séquence hisse sa beauté irradiante et irréelle au niveau d’un événement majeur de l’histoire de l’humanité.

Parmi ses dizaines de films, c’est dans Le sauvage (1975, elle a 31 ans) que Deneuve est la plus belle. S’il y a un film qui marque l’apogée de sa beauté, c’est celui-ci. Il est solaire, lumineux, sensuel, rayonnant, trépidant, et musical ; chaque plan d’elle est une ode à la beauté et par là au cinéma qui réussit à l’éterniser ; à saisir le moment fugitif et, défiant le temps, le conserver à jamais. C’est aussi l’un des rares films où l’on peut admirer pendant vingt secondes sa poitrine. Ce n’est pas uniquement la sublimité de celle-ci qui me reste à l’esprit comme source inaltérée de ravissement mais aussi, et peut-être surtout, le sentiment charnel du temps, le sentiment de ces vingt secondes d’admiration dont je perçois physiquement l’écoulement, seconde après seconde.

Il ne s’agit pas juste de la beauté plastique des seins. Il s’agit d’un portrait, d’un nu en termes picturaux. Le portrait est inévitablement une méditation sur le temps, le temps qui passe. Ce plan, c’est le temps fugitif de la grâce éphémère, dans le temps sans fin de l’art.

Je l’avais croisée un jour à l’aéroport de Bordeaux. Il m’était difficile de croire à sa réalité physique tant elle était habitée par ses personnages ; réceptacle de tous ces mythes qui le dépassaient, en débordaient, le saturaient, son corps avait soudain quelque chose de banal. Sa beauté n’était pas à la mesure de celle, abstraite, qui résultait de l’alchimie avec la caméra, elle pouvait presque passer inaperçue avec la boîte de douze cannelés qu’elle venait d’acheter au duty free. Je m’étais fait violence pour lui demander un autographe, elle avait gribouillé de mauvais cœur « Deneuve » sur ma carte d’embarquement Bordeaux-Paris, avec un faux air de Tristana. J’avais balbutié Buñuel… Ferreri… Truffaut… pour me rattraper ; c’était ridicule mais elle avait imperceptiblement souri, de ce mouvement fugace des lèvres qui lui est propre. Elle avait embarqué dans l’avion et disparu comme une apparition.

Une année

L’été se termine, les jours raccourcissent, il pleut. La mélancolie d’une fin accentuée par le contraste avec le souvenir récent des débuts, le dîner de la veille du départ, plein de promesses, un verre avec un copain en juillet où l’on était « impatient » de partir, d’anciennes étiquettes bagages ou cartes d’embarquement froissées, le petit-déjeuner au Kayzer d’Orly avant d’embarquer pour « le soleil ».

On réalise ensuite, comme à chaque fois, que l’été a une fin, et que la vie est un éternel retour, le même cycle répété à l’infini dans lequel nos vies évoluent lentement, imperceptiblement, d’année en année.

Septembre, rentrée des classes, les enfants déçus par celle où ils ont échoué sans aucun ami ; la beauté de ce mois à Paris, la lumière d’automne, l’ensoleillement ; les noix, les figues, les raisins, les premières clémentines qui nous accompagneront tout l’hiver en provenance de la Méditerranée, c’est-à-dire du souvenir ; les pommiers qui ploient sous les pommes ; la rentrée littéraire, le record battu du nombre de livres publiés aussitôt oubliés à part une petite dizaine qui émerge du lot et dont tout le monde parle comme par une concordance miraculeuse des goûts ; les sorties des films de Cannes et de Venise ; le retour des émissions de radio et de télévision.

Octobre, le compte à rebours vers le changement d’heure (et le débat annuel qui s’ensuit pour ou contre) ; les beaux jours résiduels de l’été qui viennent s’échouer ici comme des heures égarées dans le flux des saisons ; les champignons sur les étals des primeurs ; les « derniers » déjeuners en terrasse, rescapés de la vigilance de l’hiver ; les vacances – déjà ?! – de la Toussaint où l’on ne sait quoi faire.

Novembre, le mois malaimé et inutile, où rien ne se passe, venteux, gris, long, inauguré par la célébration de la mort ; la concierge qui se plaint de devoir balayer toutes ses feuilles mortes sur le trottoir ; les prix Nobel ; le dernier film de Woody Allen (plus maintenant hélas, celui qui a donné leurs plus beaux rôles à tant de femmes est désormais un pervers sexuel) ; la pâleur qui a depuis longtemps supplanté les peaux bronzées, les parkas les petites robes d’été.

Décembre, les décorations de noël, les rues illuminées, la fièvre consumériste à chaque fois décriée par quelque intellectuel éberlué ; les calendriers de l’avent, la préparation du réveillon et les commandes de cadeaux sur Amazon ; le choix cornélien du sapin et sa décoration ; les vacances au soleil et à la neige, les bourgeois qui passent Noël à Megève et le nouvel an à Marrakech.

Janvier, les résolutions que l’on ne tiendra pas ; les rues qui soudain s’assombrissent, en deuil après la fête et une mort mystérieuse ; les matins noirs et flippants ; les galettes des rois entassées dans les vitrines des boulangers ; les vœux, les bilans de l’année qui vient de s’écouler avec sa liste inévitable de calamités, les perspectives de l’année à venir, toujours aussi sombres ; la nouvelle rentrée littéraire ; la multiplication des classements des meilleurs films, livres, pièces, spectacles, lycées, universités, hôpitaux, villes, pays.

Février, mois bref et discret, qui ne paie pas de mine, égaré au milieu de l’hiver ; les vacances de ski dont on revient avec la joie de découvrir les jours plus longs et la satisfaction de n’avoir rien de cassé et que le petit a bien progressé ; le salon du livre, de l’agriculture, les oscars et les césars.

Mars, l’annonce du printemps qui ne vient pas, la pluie, le vent, l’impatience de voir enfin les arbres refleurir et les oiseaux rechanter.

Avril, pâques, la chasse aux œufs, les premiers jours à la campagne ; les arbres en fleurs ; le marathon de Paris.

Mai, les congés, ponts, voyages, week-ends, l’effervescence des départs répétés, le constat qu’en mai on ne travaille pas ; les marronniers en fleur pendant exactement quinze jours dont on ne peut s’empêcher de prendre une photo tellement c’est beau ; les célébrations du 8 mai ; les fêtes religieuses auxquelles on ne comprend rien ; la sélection fatalement décevante du festival de Cannes ; le jour – il y a toujours un jour – où comme de concert toutes les femmes décident de mettre une jupe et des sandales, répandant des ondes de bien-être dans la ville entière ; le – il y toujours un ­– premier déjeuner en terrasse ; le premier verre de rosé et la première fois où l’on lève son visage au soleil sur une terrasse devant un rosé ; la déclaration d’impôts ; des élections avec systématiquement la montée de l’extrême-droite et des « populismes », l’extrême-droite « monte » depuis que je suis né, je suis étonné qu’elle n’en soit pas à 100% des suffrages.

Juin, le rappel annuel de la beauté des cerises, billes charnelles et luisantes rayées de tiges dispersées dans un panier sur l’herbe des pique-niques ; le souvenir du film de Sautet Les choses de la vie où Piccoli accrochait une cerise à l’oreille de Romy Schneider puis la croquait, le sourire de Romy comme éternel par-delà le désespoir et la mort ; la question récurrente « vous faites quoi pour les vacances ? » ; le jour le plus long de l’année prémonitoire déjà, par l’annonce du raccourcissement diurne, de la fin de l’été ; l’été, « la saison qui prend fin » ; le décompte du nombre de jours avant la fin de l’année scolaire ; les petits-déjeuners, spectacles, fêtes de fin d’année.

Juillet, la fin de l’école et l’euphorie des enfants ; le mois où les hommes sont seuls à Paris ; les premières canicules et les records de température battus, le rappel pendant quelques jours du danger que court notre planète oublié aussitôt que les températures baissent ; le 14 juillet ; le festival d’Avignon ; le Tour de France en arrière-fond lointain dont tout le monde se fout ; la ville qui se vide lentement de sa population comme un corps de son sang.

Août, les grands départs, les journées classées rouges « dans le sens de » ; les volets que l’on ouvre allégrement en disant de l’odeur de la maison de vacances « tiens, ça sent l’été ! » ; les couvertures des magazines people avec des célébrités en maillot dont les corps flasques sont surpris par de longs objectifs ; les pêches sous toutes leurs formes, plates, rondes, blanches, jaunes, veloutées, lisses ; les prunes sous toutes leurs formes, rouges, jaunes, reine-claude, mirabelles ; mais la disparition soudaine et prématurée des cerises comme décimées ; l’eau de la pastèque qui coule sur les mentons ; Claire Chazal en couverture de Paris Match ; le numéro sexe des Inrocks ; les séries de l’été des journaux ; Le Monde qui essaie de refaire de coup de Benalla genre « été meurtrier » ; le déferlement de couchers de soleil sur des plages « paradisiaques » sur Instagram ; les dîners le soir dehors, les romans de plage, les petits rosés ; l’éveil à la beauté des choses ; la fin de l’été ; les volets que l’on referme tristement, dans une succession fatidique de bruits sourds plongeant la maison dans le noir ; le retour à Paris, la foule qui envahit la ville.

Et l’éternel recommencement. Tout au long, des photos qui s’accumulent par milliers dans l’iPhone et les corps qui grandissent, et se déforment, et vieillissent, et se rident, et grossissent, et maigrissent, apparaissent et disparaissent. La vie : des corps en mutation sur fond d’un immuable cycle interrompu çà et là par une coupe du monde, des affaires, des mouvements, des attentats, des guerres.

Montaigne : « J’ai des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente-cinq ans : je les compare avec celui d’asteure : combien de fois, ce n’est plus moi : combien est mon image présente plus éloignée de celles-là, que de celle de mon trépas. »

Maisons

Dans l’après-midi lente d’un jour lent du sud de l’Italie, me vient l’idée d’une ode aux maisons. Pas les appartements, pas les logements, pas les habitations, pas les pavillons. Les maisons. Méritant pleinement cette appellation. Avec un jardin, en pleine campagne.

Je tiens sans doute de mon enfance dans un pays en guerre cette obsession, avec l’alternance des fuites, et la fixation parfois, miraculeuse, pour des périodes fatalement transitoires, dans l’une d’entre elles à la montagne. Jamais à nous mais s’imprégnant de nos vies.

Nos vies continuent d’y traîner leurs traces.

La maison est un personnage. Un caractère, des secrets, des souvenirs, un tempérament, des angoisses. De la joie et de la tristesse. Elle est différente en cela d’un appartement dont on a vite fait le tour, dont chaque pièce a une fonction, qui se laisse facilement appréhender, techniquement maîtrisé par de nouveaux habitants effaçant le souvenir des anciens sous le flux du quotidien. La maison possède des recoins, des cachettes, des lieux en elle qui sont inutiles, se refusent à l’exploration immédiate.

La maison accueille les vacances plutôt que la vie, l’ennui plutôt que l’activité, les après-midis qui s’étirent plutôt que l’empressement des matins de travail, les rêveries plutôt que les préoccupations du lendemain, les romans plutôt que les devoirs. Il me faut quelques heures à peine, dont deux en avion, et franchir un portail, pour me réfugier dans les Pouilles loin de tout. Oublié. Dieu merci, l’internet est catastrophique dans ce coin d’Italie encore (plus pour longtemps, la funeste « réduction de la fracture numérique » est en cours) figé dans le temps. Il n’y a aucune couverture. Rien ni personne ne peut nous retrouver.

Malgré tout, le monde se fraie un chemin vers la masseria fortifiée, envoyant s’échouer ici les ondes des rumeurs délétères.

Une maison est réfractaire aux nouveaux arrivants et dispose de mille moyens pour le faire savoir. Des fuites d’eau, des bruits étranges, des fantômes, des bêtes invisibles qui se faufilent, laissent des traces matinales de leur activité nocturne.

Elle est différente selon les saisons, non seulement par la couleur des arbres, par le nom des fruits, par la variété des fleurs, mais aussi par les bêtes qu’elle héberge, par ses odeurs, d’herbe mouillée, de foin coupé, de feu de cheminée, par les vents qui la traversent, et la lumière de ses soirs.

Chaque année est une naissance, une mort, un resplendissement, et le déclin.

Quand j’y vais seul quelquefois, j’ai l’impression de la surprendre dans sa vie propre. Le sentiment d’une intrusion. Elle ne m’appartient pas. Elle n’est pas immédiatement hospitalière. C’est à moi d’y créer mes marques, en m’armant de patience.

La découverte de sa beauté est un processus. Il faut se méfier des maisons à première vue banales, qui n’en jettent pas, tout le contraire des maisons dites d’architecte. Leur beauté s’insinue en vous progressivement, par petites touches discrètes, parfois imperceptibles, une lumière surprise sur un muret, des arbres en fleurs d’un jour d’avril, un coucher de soleil, le concert des oiseaux à l’aube. C’est comme pour une femme. Jamais celle-ci n’est plus belle que lorsque sa beauté émane d’une banalité à première vue, qu’elle gagne en intensité non par la perfection des traits ou leur harmonie évidentes, mais par la manière dont une foule d’expressions, de manières de parler, de se comporter la révèlent, la façonnent, par le travail créateur et conjugué du temps, de l’observation attentive et de l’imagination. La grosse baraque à Saint-Tropez ne sera que déception après le premier wow effect. Elle existe en soi, en surplomb de nos vies. Elle les écrase. L’architecte sera toujours parmi nous, ses objets ne se laisseront pas faire, ils resteront sur le devant de la scène jusqu’au jour où, démodés, il faudra les remplacer. La vraie maison est celle issue de notre imaginaire. Ses objets sont des réceptacles d’épiphanies.

Errer dans une maison, c’est comme explorer, alors, sa propre vie ; une succession de souvenirs flottant dans chaque pièce ; d’une fête, d’une soirée, d’un bruit, d’un parfum.

Je garde en mémoire celles de l’enfance à la montagne, leurs pièces secrètes et flippantes ; celle de la campagne ; celles des vacances en Italie, perdues au milieu des champs d’oliviers, non répertoriées ; dans l’une d’elles, j’avais découvert différents recoins, avais consacré chacun à une activité en fonction de la lumière, la lecture, la rêverie, la contemplation des étoiles, l’écriture, j’aime leur fortification, comme dans un huis clos en l’absence de bruits autres que ceux de la terre terrassée par le soleil ; la Cerisaie de Tchékhov où habitent les vies déçues, l’Histoire, les chagrins, et que l’on vend, à la faveur non d’une séparation mais d’un déchirement, non d’un legs mais d’une perte, comme si l’on quittait une part de soi et désertait sa propre vie ; celle d’une pièce récente intitulée Ibsen Huis de Simon Stone, une maison en verre qui tournait sur scène au long de plusieurs décennies de la vie d’une famille déchirée au gré des vacances et des drames.

Au-delà du portail, elle est là, on la devine. On peut surprendre des lumières parfois, le soir. Jamais de silhouette. Mais les lumière palpitantes derrière un rideau de feuillage suffisent à suggérer la vie. Si près, si loin. Elle appelle au rêve, la maison au-delà du portail. Quand nous avions acheté la nôtre, l’acte de vente répertoriait tous les propriétaires depuis sa construction à la fin du 19ème siècle. Des noms précédés de Monsieur ou Madame qui y avaient vécu dix ans parfois plus. Quelque chose me reliait à ces inconnus, à ces morts, dans la succession des titres de propriété. Une certaine intimité à travers le temps. Le partage d’un même lieu sans doute.

Que se passe-t-il au-delà du portail ? Cette maison rêvée, nous pourrions un jour l’acheter, y pénétrer, découvrir ses pièces, et y introduire nos existences.

Rousseau, le contrat social et la France de 2019

L’écoute d’une série d’émissions marquantes au sujet du contrat social de Rousseau (Les chemins de la philosophie sur France Culture), m’a amené à réfléchir à ce que nous vivons aujourd’hui en France (ou du reste aux Etats-Unis et ailleurs), un pays profondément divisé, voire en voie de tribalisation.

Si le contrat social de Rousseau publié vingt-sept ans avant la révolution française n’a pas la signification que les politiques lui assignent de nos jours – une sorte de programme entre eux et le peuple, il ne s’agit pas du tout de cela – et s’il peut s’apparenter à une certaine utopie, non dénuée d’ambiguïtés et de contradictions, il n’en demeure pas moins qu’il offre une grille de lecture analytique extrêmement puissante de tout système politique. J’avais par ailleurs écouté une série sur Les Rêveries du promeneur solitaire, en avais lu des passages très beaux, si bien que Rousseau m’apparaît comme un philosophe exceptionnel à la fois de la singularité et du politique, de l’individuel et du collectif, le philosophe en somme de notre modernité.

Le contrat social est le phénomène tortueux, complexe, contradictoire, « par lequel un peuple est un peuple. » Comment passer de la multitude au peuple ? Telle est la question.

Chez Hobbes la multitude confère le droit de gouverner à un tiers au-dessus d’elle, externe à elle, un souverain. Le souverain est hors société et peut prendre la forme d’un roi, d’un dictateur, d’un despote. Chez Rousseau, chacun contracte avec le tout, la volonté générale est le souverain, le pouvoir n’est pas transféré. Pour comprendre, prenons un modèle réduit. Soit dix personnes qui ont chacune leurs intérêts propres et jouissent d’une totale autonomie. Disons qu’une raison exogène les oblige à s’associer, par exemple elles habitent un même immeuble et doivent le maintenir. Elles décident alors de s’associer tout en restant aussi libres qu’avant, voire pour rester aussi libres qu’avant. Leur association va dégager l’intérêt commun, le maintien de l’immeuble en bon état, et ce sera une volonté de chacune des dix personnes. D’une agrégation d’individus, ils deviennent une association d’individus. Aucun ne se fait représenter, ils ne délèguent pas le pouvoir à un tiers. Ils peuvent déléguer l’exécution à un gouvernement (un syndic dans notre exemple), pour des raisons d’efficacité, mais le gouvernement ne détient pas la souveraineté. Certes, magnifié au niveau de millions de personnes, cette construction pose un grand nombre de défis mais elle offre une sorte d’idéal à poursuivre à l’aune duquel nous pouvons évaluer nos sociétés.

Remontons aux origines. L’homme vient de l’état de nature dans lequel il est un « tout parfait et solitaire », jouissant d’une autonomie parfaite et stupide. C’est un « animal stupide et borné ». Il arrive un moment où cet état n’est pas suffisant pour assurer sa survie, il doit alors s’associer. Pour ce faire, il se transforme en un individu faisant partie d’un tout. Chez Rousseau, il ne faut pas tuer la nature (comme chez Hobbes) mais trouver les conditions de perpétuer l’état de nature, et la liberté qui lui est consubstantielle, hors de l’état de nature, dans le passage à l’état civil. Ce sera au moyen du contrat social.

Le contrat social définit les conditions selon lesquelles, le moment inaugural auquel le peuple se constitue comme peuple. Ce moment est théorique, car il y a déjà un « peuple » ou disons une multitude, mais le concept est en lui-même puissant. En 2019, si l’on s’en tient à la construction intellectuelle de Rousseau, il n’y a pas un peuple de France. Le moment du contrat social n’est pas arrivé, nous en sommes même loin. Il n’y en 2019 en France qu’une juxtaposition d’intérêts particuliers (les fonctionnaires, les gilets jaunes, les cheminots, les chauffeurs de taxi, le corps médical, les notaires, etc.), au mieux unis contre des ennemis internes (les riches, les immigrés, les financiers, Uber). Un peuple devient peuple quand il atteint un niveau de maturité lui permettant d’instituer un état fondé sur la volonté générale, laquelle n’est pas celle d’une majorité mais d’absolument chacun des individus citoyens, le gilet jaune, le chauffeur de taxi, le fonctionnaire, etc., qui auront toujours des intérêts particuliers mais aussi un intérêt commun – par exemple le « bien » du pays, à définir, suivant une certaine vision – volonté de chacun. Le peuple devient alors un corps, avec des parties indépendantes formant un tout articulé, pourvu de mouvement et poursuivant un même but : la volonté générale. Chaque individu se fond dans ce collectif dont il n’est plus qu’une partie interdépendante avec les autres, et jouissant d’une liberté égale à celle de l’état de nature. Le peuple élabore les lois car il appartient à ceux qui s’associent de définir les conditions de l’association.

Ce passage de l’état de nature à l’état civil est possible car l’homme est perfectible, il a la faculté historique d’évoluer. C’est un animal qui peut être éduqué. Il faut déployer dans l’état civil la même liberté que dans l’état de nature mais transformé en liberté politique. La finalité de l’état est l’éducation, l’éducation à être libre et faire prévaloir la raison sur les intérêts immédiats.

Les gilets jaunes offrent un exemple de l’état de nature, d’animaux stupides et bornés, non éclairés, ne pouvant faire partie d’un tout car mus par leurs seuls intérêts particuliers. Le passage à l’état civil permet d’écouter sa raison avant d’écouter ses penchants. A défaut de raison, les gilets jaunes font appel à la violence pure pour se faire entendre, faire prévaloir leur intérêt au détriment d’un intérêt commun évident, la sécurité, le respect du bien public. Quand le peuple est constitué en peuple, la liberté civile est limitée par la volonté générale mais celle-ci est aussi celle de chacun puisque c’est la volonté de tous. Dans une socialisation heureuse, la liberté d’indépendance de l’état de nature se transforme en liberté d’interdépendance. Cette socialisation heureuse est utopique mais c’est ce vers quoi nous devons tendre, ou ce au regard de quoi nous pouvons mesurer notre maturité de peuple.

Une des conditions de la constitution d’un peuple est la liberté et donc, selon Rousseau, l’égalité. Il n’y a de liberté qu’en présence d’égalité. Il donne de l’égalité la meilleure définition qui soit, celle de la modération des écarts, des richesses d’une part, de l’avarice et l’envie de l’autre, exactement comme dans le modèle suédois, le plus proche en Europe d’un modèle rousseauiste.

L’analyse de Rousseau se décline selon trois dimensions : le peuple politique, c’est-à-dire l’association des citoyens selon la volonté générale ; le peuple comme ethnie, uni par des mœurs et une culture ; et le peuple au sens social, les riches et la masse des pauvres. Les mœurs sont essentielles et avec elles, on y revient toujours, l’éducation. Prenons la France de 2019. Il n’y a pas de peuple politique en l’absence d’un intérêt commun, impossible à définir. Les rares moments où cet intérêt fait une timide apparition sont les matchs de football et encore, il y a toujours quelqu’un pour ne pas se reconnaître dans la composition de l’équipe nationale. Les mœurs et les cultures sont fragmentées, non seulement à cause de l’immigration mais surtout aux écarts d’éducation, le Parisien surdiplômé n’ayant rien en commun avec un ouvrier ou un agriculteur de province, et l’héritage culturel étant très peu connu des Français (demandez autour de vous que l’on vous cite trois titres de la Comédie Humaine, de Corneille ou de Racine, vous vous en rendrez vite compte). Au sens social enfin, les inégalités ont beau être les moins marquées du monde développé, le peuple ne cesse de battre le pavé pour les dénoncer.

Nous savons tous que le problème en France, ce ne sont ni l’impôt, ni les écarts de richesse, ni Macron, ni les riches, ni les immigrés, mais l’éducation. Tous les politiques en viennent à cette conclusion mais il est extrêmement difficile d’agir en conséquence car l’éducation requiert un temps long, peu compatible avec des « annonces » court-terme et des échéances électorales. Comme seule réponse, on se résout alors à baisser ou augmenter des impôts, seuls leviers mécaniques dont on dispose et qui donnent l’illusion d’une action.

Pour montrer l’importance de l’éducation, je prendrais un exemple développé par l’un des invités des Chemins de la philosophie, et enrichi par une expérience personnelle. Le code de la route est une loi parfaite, excellente illustration d’un contrat social. Le code est parfaitement égalitaire, s’appliquant aussi bien au propriétaire d’une Porsche que d’une ancienne Renault (les deux perdent non seulement de l’argent en ne le respectant pas mais des points totalement égalitaires). Il laisse à chacun une liberté totale (d’aller où il veut, quand il veut…) dès lors qu’il respecte la loi, laquelle loi est une expression de l’intérêt commun, la sécurité de tous, la réduction du nombre de morts de la route, le plaisir de conduire. Comment se fait-il que personne ne respecte le code de la route ?

C’est une question d’éducation.

Prenons mon expérience. Il m’arrive de courir dans les rues de Paris. Voici ce que dit la loi : Tout conducteur est tenu de céder le passage, au besoin en s’arrêtant, au piéton s’engageant régulièrement dans la traversée d’une chaussée ou manifestant clairement l’intention de le faire ou circulant dans une aire piétonne ou une zone de rencontre. La sanction pour non-respect est de 6 points de permis. Quand je cours à Paris, dès qu’une voiture s’aperçoit que je suis sur le point de traverser la rue, non seulement elle ne s’arrête pas, mais elle accélère et souvent klaxonne quand je ne m’arrête pas et me lance un regard de haine. A Lund, une petite ville au sud de la Suède, je traverse sans même regarder à droite et à gauche, les voitures s’arrêtent dès qu’elles m’aperçoivent, même de loin. L’automobiliste et moi avons un intérêt commun : je ne veux pas mourir, il ne veut pas me tuer et passer le reste de sa vie en prison. Et pourtant, il accélère. L’automobiliste est mû par ses seuls penchants, par son seul intérêt particulier d’animal stupide et borné, à savoir gagner deux minutes sur son trajet. L’éducation peut faire courber ces penchants et inciter l’automobiliste à réfléchir à l’intérêt commun, le sien, le mien. L’exemple suédois montre que c’est possible.

Or je regarde l’école de mes filles, une école privée dans un des meilleurs quartiers de Paris, je ne parle pas des fameuses « banlieues difficiles », et l’éducation profondément individualiste y forme des fanatiques de l’intérêt particulier, avec des notes individuelles, une concurrence forcenée, une culture de tous les coups sont permis, et l’absence d’éducation civique (dénigrée, souvent remplacée par des cours d’histoire qui dispensent le savoir, ou upgradée en cours idéologiques sur les symboles de la France). Quand pendant quinze ans vous faites partie d’une juxtaposition arbitraire d’élèves, nourris aux notes, aux dossiers, au culte de la réussite individuelle, de l’égoïsme, il est très difficile de développer un sens de l’intérêt commun. L’atmosphère à la maison n’aide pas car les parents sont le produit de la même éducation.

Rousseau ne croit pas à la représentation qui est au cœur de nos démocraties. Elle n’est pour lui qu’une incarnation des intérêts particuliers, par laquelle des catégories spécifiques se donnent des représentants pour défendre leurs intérêts. Syndicats, partis politiques, associations, mouvements, lobbys ne sont que les symptômes d’une fragmentation du peuple, de sa tribalisation, en un mot de son absence. En mai 2019 en France, 34 listes se présentaient aux élections européennes. Si c’était possible, 60 millions de listes se seraient présentées. Pour revenir à mon modèle réduit d’un immeuble de dix personnes, trois seraient pour la construction d’une annexe de l’immeuble, deux pour sa vente, cinq pour sa transformation en centre commercial. Si l’immeuble est finalement transformé en centre commercial, cela n’aura été que la volonté particulière d’une majorité, les dix personnes n’auront jamais été associées, l’immeuble n’aurait pas survécu. Rousseau reçut des critiques sur le risque totalitaire de son contrat social, son système apparaissant comme unanimiste, reposant sur la volonté d’absolument chacun de ses membres. Ce que ces critiques ne comprennent pas, c’est que le contrat social est une construction que j’appellerais asymptotique, qui teste les limites. A l’asymptote, dans l’idéal, la vie en société serait régie par la volonté générale dont l’exécution serait confiée à un législateur qui serait à son service (et non au service d’une vision qui serait la sienne). Cette vie en société serait parfaite, puisque ma volonté serait prise en compte dans chacune des actions du législateur. Certes, elle est utopique, mais en traçant cette asymptote, Rousseau permet de révéler, par contraste, les failles des systèmes réels dans lesquels nous vivons, d’en dresser le diagnostic tel que je le fais ici de la société française.

Cette hyper-fragmentation des intérêts m’avait intuitivement choqué lors d’une rencontre politique sans que je ne réussisse au moment même à la conceptualiser. C’était pendant la campagne présidentielle de 2017 et j’étais invité à plusieurs rencontres avec des candidats. J’étais allé à celle de François Fillon qui présentait son programme à un parterre parisien de décideurs. Après la description générale de son programme, Fillon s’était prêté aux questions et réponses et je me rendis compte que toutes les questions relevaient d’intérêts corporatistes. Nous avons eu droit à la question des médecins, des agents immobiliers, des représentants des BTP, des télécoms, des automobilistes, des actionnaires, etc. Les questions étaient extrêmement techniques, légalistes – je ne les comprenais souvent même pas – et Fillon y répondait avec aisance, on voyait qu’il avait étudié chacun de ces dossiers. Très vite, je réalisai qu’il était impossible de concilier tous ces intérêts qui s’entrechoquaient et que le travail du politique, loin d’être l’application d’une quelconque volonté générale qui révélait son absence criante, était d’établir une sorte d’équilibre instable entre eux, plus ou moins tenable, en excluant délibérément certains des intérêts (dans le cas de Fillion ceux des fonctionnaires), conformément à une certaine ligne politique.

Comment réparer la France ? Cette question revient en 2019 dans la bouche de nombreux observateurs. On reconnaît que le pays est en panne mais nul n’arrive à identifier la cause de celle-ci parce qu’on se focalise sur des éléments exogènes, à la recherche d’un coupable (l’Europe, l’Allemagne, l’immigré, la finance, les politiques des trente dernières années, au choix), pour se rendre compte que ce coupable est difficile ou impossible à défaire (l’Europe est déjà trop imbriquée, l’immigré est là et il est français, la finance est loin de disparaître, les politiques ne peuvent pas être tous aussi incompétents et corrompus qu’on ne le dit, la généralisation tue l’argument et rend impuissant). Avec le politiquement correct dont on comprend le malaise qu’il crée, identifier des ennemis du peuple, longtemps le ciment de celui-ci, devient de plus en plus difficile même si l’Europe, le riche et l’immigré continuent de jouer leur rôle bon an mal an. Or la vraie cause à la racine du mal est l’inexistence d’un peuple de France avec un intérêt commun. Le non avènement en somme d’un contrat social.