On m’a offert Vie de Jésus d’Ernest Renan à Noël. J’ai d’abord accueilli ce cadeau avec l’embarras poli de celui qui pressent une corvée intellectuelle. Renan, je ne l’avais jamais lu, mais j’en avais entendu parler : soupçons idéologiques, relents douteux. Autant de raisons de rester sur mes gardes.
C’est pourtant dans un aéroport, à la faveur d’un retard de vol, que j’ai ouvert le livre. Et j’ai été saisi. Par le style d’abord : limpide, moderne, d’une précision tranchante. Un style dont bien des écrivains contemporains, englués dans la joliesse et l’afféterie, devraient s’inspirer.
Mais le choc n’est pas littéraire. Il est politique. Car ce que Renan décrit — ce Jésus-là — est à l’exact opposé de presque tout ce qui se réclame aujourd’hui de lui.
L’écart est si total qu’il en devient obscène.
Jésus, tel que Renan le restitue fidèlement à partir des Évangiles (avec de multiples notes précises dans la collection Folio), n’a rien à voir avec Donald J. Trump ou JD Vance, ni avec les milliardaires catholiques français, ni avec la droite identitaire, encore moins avec les évangélistes américains, ni avec Giorgia Meloni, ni même, disons-le clairement, avec l’Église. De manière presque ironique, ceux qui sont objectivement les plus proches de Jésus sont souvent ceux qui s’en réclament le moins voire le rejettent : une partie de l’extrême-gauche, des militants universalistes, des anticléricaux radicaux. Même ceux que l’on qualifie aujourd’hui, souvent pour les insulter, de « cathos de gauche », ne sont qu’une version vague et édulcorée d’un personnage d’une radicalité folle.
Ce n’est pas une question d’interprétation subtile. C’est une contradiction frontale.
Je ne prétends pas ici porter un jugement ni sur Jésus, qui pourrait n’avoir été qu’un « rêveur inoffensif », selon l’expression de Renan, ni sur toutes les personnes ainsi mentionnées. Je veux simplement faire part, en quatre points, d’un étonnement : celui du contraste absolu, oui absolu, entre Jésus et ce qui est fait aujourd’hui en son nom.
Premier étonnement : Jésus fonde une religion de l’amour et du cœur, non de l’identité. Renan est limpide : la fraternité ne passe ni par la foi correcte, ni par l’appartenance ethnique, ni par le sang. « La fraternité humaine, dans le sens le plus large, sortait à pleins bords de tous ses enseignements. » Plus loin : « L’orgueil du sang est l’ennemi capital. » Voilà une phrase qui devrait faire réfléchir bien des catholiques obsédés par les frontières, les souches, les racines, l’héritage et la transmission biologique. Jésus détruit l’idée même de communauté fondée sur l’origine. Il substitue au sang le cœur. À la nation, l’humanité. « La religion de l’humanité, établie non sur le sang, mais sur le cœur, est fondée » écrit Renan, dans une de ses formules définitives.
Jésus recherchait les humbles, les exclus, les rebutés de toute sorte. Les pharisiens, qui dans le langage de Renan, confondent la foi avec le respect des règles, privilégient la forme sur le cœur, la norme sur la justice, et la pureté religieuse sur la compassion, voyaient là une insulte faite à leur religion « d’hommes comme il faut ». S’il est une chose certaine, c’est que Jésus n’est pas le défenseur des « gens comme il faut », des « honnêtes gens » comme on dit aujourd’hui de tous ceux qui se sentent menacés par les plèbes.
De toute évidence, s’il était parmi nous aujourd’hui, il serait du côté des migrants, des pauvres, des prostituées, des méprisés, des clochards, des déportés, de la lie de l’humanité, de tous les shit holes de la terre, pour reprendre une formule tristement célèbre. On ne l’aurait certainement pas vu manifester en Barbour ou affublé d’une veste de tweed verte contre le mariage pour tous, dans les beaux quartiers. « Il préférait hautement les gens de vie équivoque et de peu de considération aux notables orthodoxes. » Or, dans ces manifestations, on croisait rarement des « gens de vie équivoque ».
Deuxième constat : Jésus hait l’observance. Il méprise les rites, les institutions, les clergés. « Une religion sans prêtres et sans pratiques extérieures », écrit Renan. « Le baptême n’a pour lui qu’une importance secondaire » précise-t-il. Jésus ne fonde pas une Église, il dynamite l’idée même de médiation religieuse. Il renvoie chacun à sa conscience, à son intériorité, à un rapport direct avec Dieu. Tout ce qui, aujourd’hui, structure le catholicisme — hiérarchie, dogmes, morale sexuelle, discipline — est précisément ce que Jésus combat. Et cette injonction célèbre : « Quand tu pries, n’imite pas les hypocrites […]. Pour toi, entre dans ton cabinet, ferme la porte, et prie ton Père qui est dans le secret. »
Troisième scandale : Jésus est violemment anti-riche. Pas symboliquement. Pas métaphoriquement. Littéralement. Les riches sont condamnés parce qu’ils sont riches. « On ne peut servir deux maîtres ; ou bien on hait l’un et on aime l’autre, ou bien on s’attache à l’un et on délaisse l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. » Il n’y a pas d’arrangement possible, pas de compromis fiscal, pas de philanthropie de façade. Le royaume de Dieu est réservé aux pauvres, aux humbles, aux invisibles, point.
Hélas, être milliardaire et adepte de Jésus n’est pas compatible, sauf à tout donner aux pauvres, tout, 1% au-delà de cent millions d’euros ne suffira certainement pas. Dans la parabole du riche, celui-ci « est en enfer parce qu’il est riche, parce qu’il ne donne pas son bien aux pauvres ». En enfer ! Et cette déclaration terrible : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » Milliardaire chrétien ? C’est un oxymore.
« Une immense révolution sociale, où les rangs seront intervertis, où tout ce qui est officiel en ce monde sera humilié, voilà son rêve », analyse Renan.
Les riches, les mondains, les puissants, les violents, les méchants, les machines à tuer, les gens qui, comme s’en extasie le ministre de la défense américain, assènent avec jouissance des coups à l’homme déjà à terre, ceux-là mêmes qui gouvernent, bien souvent en se réclamant de Jésus, ceux-là même que l’on admire parce qu’ils nous débarrassent des rebus de l’humanité, sont radicalement incompatibles avec son enseignement. Ils se situent à l’exact opposé de Jésus, sur tous les points.
Enfin, quatrième étonnement : Jésus est radicalement apolitique. Il ne veut ni gouverner, ni réformer l’État, ni fonder une nation chrétienne. La politique lui est indifférente. Non par cynisme, mais parce qu’il place l’homme au-dessus du citoyen, et l’humanité au-dessus de la patrie. « Tandis qu’en déclarant la politique insignifiante, il a révélé au monde cette vérité que la patrie n’est pas tout, et que l’homme est antérieur et supérieur au citoyen. »
Ce que nous appelons aujourd’hui « christianisme » n’est, dans la plupart des cas, qu’une trahison. Une idéologie identitaire ou nationaliste. Un conservatisme social. Un instrument d’exclusion. Le christianisme historique a souvent servi à produire exactement ce que Jésus voulait abolir : l’ordre établi, la hiérarchie, les rites, la bonne conscience des puissants, des « gens comme il faut ».
Mais Jésus l’avait annoncé : « Mon royaume n’est pas de ce monde. » Et cette phrase, terrible, s’adresse directement aux chrétiens contemporains : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. »
Renan conclut ainsi : « Le monde ne le croira pas ; le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du monde. Ils seront un petit troupeau d’humbles et de simples, qui vaincra par son humilité même. »
Tout le reste, croix brandies dans les meetings, Bibles jurées sur les plateaux télé, chaîne de pasteurs qui se tiennent par les épaules et convergent vers celles du président américain pour y insuffler la force de Dieu et l’aider dans sa furie destructrice, n’est, au fond, qu’une immense imposture.







