Automne

L’automne 2019 a baigné dans une atmosphère d’étrangeté. La fiction et la réalité s’y sont entremêlées. Je préparais le marathon de New York (3 novembre) et m’astreignais à la stricte discipline des entraînements d’une course qui, chaque année, me pousse au bout de mes capacités physiques et mentales. J’avais arrêté l’alcool, me réveillais à l’aube pour sillonner la ville endormie, plongée dans le noir et le silence, inquiétante, puis se réveillant par petits mouvements. Pour m’accompagner dans mon parcours du combattant, j’écoutais des livres, de longs livres. Deux en particulier, qui avaient d’étonnantes similitudes alors qu’un océan les séparait, qu’ils appartenaient à des cultures et des univers et des styles radicalement différents : Le Lambeau de Philippe Lançon (13 heures d’écoute) et Becoming de Michele Obama (17 heures).

Il m’arrivait de pleurer en courant, tant ces livres touchaient à quelque chose de profond en moi, atteignaient des zones sensibles de mon être, tant ils semblaient dialoguer avec mes propres souvenirs, de la guerre, de la famille, de la mort, les refaisant remonter à la surface, les repêchant des profondeurs de l’oubli, les ravivant comme des plaies jamais cicatrisés.

Philippe Lançon était présent le 7 janvier dans les locaux de Charlie Hebdo quand des terroristes y avaient assassiné presque tous les membres de la rédaction. Il avait perdu sa mâchoire mais survécu. S’il décrit la veille et le jour de l’attentat, minute par minute, Lançon consacre l’essentiel de son livre à la lente reconstruction qui s’en est ensuivie. La reconstruction de son visage par un personnel hospitalier dont il fait le portrait de chaque membre, une communauté souterraine de moi inconnue, héroïque, au service de la vie. Ce qui m’a peut-être le plus ému, c’est la description d’une humanité dont j’ignorais tout, qui officie dans des hôpitaux où la chance a fait que je ne suis jamais allé ni comme patient ni comme visiteur, une humanité dont les blessures secrètes, les vies parfois brisées, les doutes, se laissent deviner à travers ceux de Lançon, dans de très belles révélations passagères. Les mois que Lançon a passés à la Pitié-Salpêtrière puis à l’hôpital des Invalides, isolé des mouvements de la vie quotidienne, des distractions du travail, des nuisances de l’actualité, sont dédiés à une profonde et longue introspection, une autobiographie intime, dans laquelle la vie de ses parents, les tragédies de sa famille, ses amours successives s’entremêlent aux livres qui l’ont accompagné, Proust, Kafka et La Montagne magique de Thomas Mann, aux voyages qui l’ont marqué, aux amis qui ont comme émaillé son existence, dans des séquences intenses qui souvent se sont estompées dans quelque recoin de la mémoire. La reconstruction de son visage est en réalité la reconstruction de sa nouvelle identité, sur les décombres de l’ancienne dont il fait un inventaire déstructuré, au gré des visites, des souvenirs, des sorties au musée et – j’aime beaucoup cela – de l’histoire des objets qui l’entourent : un tapis de Bagdad, un livre de jazz, un sac, un caban…

Becoming m’a profondément bouleversé, surtout dans les deux premières parties « Becoming me » et « Becoming us », avant qu’elle ne s’installe à la Maison Blanche et qu’elle n’y soit hélas confinée à un rôle un peu étriqué de first lady, suivant de loin en loin la présidence de son mari. C’est Michelle Obama qui lisait le livre. Sa voix, son accent, les variations de ses intonations en augmentaient la puissance, la force émotionnelle. Je l’ai écouté en anglais, je me méfie des traductions, surtout de gros volumes comme celui-ci qu’il faut sortir vite. La qualité de l’écriture est exceptionnelle pour des mémoires d’une personnalité comme la sienne. Le style parfois proche de Lançon avec des allers-retours entre passé, présent et futur – « quelques années plus tard, j’apprendrai que… » – l’utilisation de ce temps assez rare en narration, le futur, puisque de là où l’on écrit l’on connaît la fin de l’histoire, et l’on peut éclairer les événements passés à la lumière des développements futurs et des digressions introspectives, non sur la condition de blessé de guerre comme chez Lançon, mais sur celle d’une femme, noire, issue de la classe ouvrière, propulsée dans l’arène de la politique, au milieu des fauves, blancs, mâles, nantis. Michelle, comme Lançon, décrit les morts, celle bouleversante de son amie Suzanne, celle terrassante de son père, atteint de sclérose en plaques, emporté à 55 ans par la maladie non soignée, lui qui pourtant allait tous les jours observer des chaudières dans une usine de filtration. Les larmes coulaient, abondantes, le long de mes joues, c’était ridicule ; je courais le long des allées du jardin du Luxembourg, et pleurais ; le même jardin que Lançon, convalescent, parcourait péniblement, en pleine souffrance ; le même jardin qui avait été le décor épisodique et ravissant de ma vie depuis vingt-cinq ans, inaltéré dans sa splendeur automnale, sans doute l’endroit que je préfère à Paris. Le destin de blessé de guerre et celui de femme politique ont de curieuses similitudes, comme le côtoiement permanent du personnel de sécurité, la nécessité de programmer à l’avance chaque mouvement de la vie quotidienne, même celui de juste sortir prendre l’air, ou la résurgence, en provenance de différentes strates du passé, de personnages perdus de vue, dans un défilé improvisé, proustien, du temps d’avant, sinon du temps retrouvé. Michelle a passé beaucoup de temps à visiter des blessés de guerre aux corps cassés, et les scènes semblaient provenir du livre de Lançon, mais du point de vue du visiteur.b

Si les deux livres ont provoqué en moi des sentiments d’une même nature, à la fois douloureux et bienfaisants, leurs arrière-plans intellectuels sont bien différents. Tout au long du livre, Lançon agit en critique, en observateur en surplomb, des autres et de sa propre expérience. Il fait de celle-ci un compte-rendu au fond similaire à celui d’un livre, d’une pièce de théâtre ou d’une exposition. Ses portraits de sa chirurgienne Chloé appartiennent à un registre proche de celui des portraits de Velasquez dans l’exposition au Grand Palais à laquelle il assiste. Par une sorte de déformation professionnelle – il est journaliste – il critique (dans le sens du commentaire, pas d’une critique forcément négative) ce qu’il vit, les personnages qui entrent et sortent du décor de sa chambre, notant leurs travers, admirant leurs qualités, commentant leur physique, leurs actes, leur donnant des surnoms souvent poétiques. Il assiste au spectacle de sa propre vie. Critique à Libération, introduit dans les cercles de l’art, Lançon fait partie de l’élite dominante de son pays. Quand il va assister à l’exposition Velasquez, celle-ci est privatisée pour lui. Cette posture d’observateur privilégié, en contraste avec sa situation physique de totale dépendance, avec son corps cassé, son visage méconnaissable, le visage d’un autre, à l’orée d’une nouvelle identité, produit des effets contrastés, certains portraits sont très beaux, d’autres énervants. Son rapport aux Arabes est troublant et complexe à appréhender. Des Arabes ont tué ses amis de Charlie Hebdo, l’ont défiguré, l’ont cloué dans un lit d’hôpital pendant des mois, l’ont fait passer au bloc des dizaines de fois, dans une répétition d’épreuves insoutenables, une litanie de douleurs, de nausées, de plaies, de rejets. On peut dès lors comprendre qu’il conçoive une haine pour les Arabes, qu’il les trouve mauvais lorsqu’il les croise dans le métro. On peut comprendre que leur monde soit différent du sien. En même temps, Lançon est capable d’amitié pour des individus, le policier arabe qui le protège, le médecin iranien (pas Arabe mais musulman quand même) qui le soigne. La proximité est un antidote à la haine, comme dit Michelle dans son livre, elle qui a été la cible du racisme. Lançon a cette belle phrase quand il dit qu’il faut foutre la paix aux musulmans, être ni pour, ni contre, juste leur foutre la paix. Il reste suffisamment lucide pour trouver imbécile un raciste croisé à l’hôpital qui prétend « être Charlie » et pour qui il n’y a rien de bon dans l’Islam. Charlie, qui par des détours étranges, serait devenu l’organe de presse anti-islam en France, la référence des islamophobes. Il a une façon élégante à la fois de ne pas pardonner, de ne pas se poser en Christ, d’avouer son aversion physique envers l’Arabe mauvais croisé dans la rue, et de foutre la paix aux musulmans. Car la vraie victime de ces attentats, la victime non reconnue, non célébrée, est bien le musulman lambda assigné à son identité de « mauvais », observé avec méfiance dans le métro, et du fait des regards sur lui, cornérisé dans son identité maléfique, cible de la haine autorisée, d’une haine fière et ancrée dans la civilisation.

Michelle, elle, est dans l’action. Elle n’observe pas, avec l’ironie condescendante française, les guerres, n’en gardant comme souvenir à l’image de Lançon, qu’un tapis acheté à Bagdad ou le compte-rendu d’étranges mondanités entre reporters. Elle veut changer le monde. Avec cette foi constructiviste et prométhéenne si américaine, si naïve et si puissante. Elle n’appartient pas à l’élite, elle n’a pas comme Lançon des racines profondes dans « notre monde » (sous-entendre le monde civilisé et non celui des barbares et des monstres, le monde de Velasquez, de Mann, et non celui des Arabes mauvais et des musulmans égorgeurs), elle ne sait pas où se trouvent ses racines, ni vraiment en Amérique, ni vraiment en Afrique où elle se rend en pèlerinage mais ne se reconnaît pas. Michelle est arrière-petite-fille d’esclaves aux origines inconnues et Barack, pire encore, une hybridation accidentelle d’origines kenyanes, musulmanes, américaines profondes (mère originaire du Kansas), indonésiennes, hawaïennes, une sorte d’excroissance accidentelle de ce qui est honnie dans les vieux pays convaincus d’être dépositaires d’une culture : la multiculturalité. Tous les deux jouissent de la rencontre fortuite en eux d’une intelligence aiguë et d’une volonté de fer qui en feront le couple leader du monde civilisé à force de vision, de travail, de passion, d’action. Les Obama offrent comme un autre point de vue du monde de Lançon, le point de vue du minoritaire. La mère de sa colocataire blanche a délogé sa fille de la chambre de Michelle à Princeton, par peur des Noirs, la même peur que celle de l’Arabe, transmise de génération en génération. Elle s’en est sortie par le travail, non la violence. C’est la seule façon de s’en sortir pour un minoritaire. Le terrorisme ne fait qu’enfoncer celui-ci dans son destin de minoritaire, de sauvage, de non civilisé, ne fait que justifier la suprématie du blanc épouvanté par la violence que lui pourtant sème à une échelle industrielle, au prix de millions de morts. Mais c’est comme ça, le moindre crime de sauvage est plus sauvage que les hécatombes du civilisé. Que des blancs on ne peut plus blancs aillent régulièrement descendre des enfants ou des adolescents dans une école, munis d’armes semi-automatiques achetées chez Walmart n’aura jamais la même charge horrifique que celle provoquée par le sauvage, et nul ne pensera attribuer cette violence à la nature blanche. Ce ne sera qu’un « dérangé » de plus. Les Obama luttent avec les armes de la civilisation. Il faut s’armer de Proust, de Mann, de Bach, de Velasquez pour se hisser au rang des civilisés et donner une chance à la « communauté ». Les mots de « race », de « communauté » ne sont pas des mots interdits dans la langue d’Obama. Les grands-parents de Michelle, malgré leur intelligence, ont été discriminés dans leur travail, dans leur logement, et c’est à elle de prendre une revanche pour sa « communauté », sa « race ». Elle n’y parvient pas en lançant des bombes, elle y parvient dans les temples des civilisés, Princeton et Harvard, un cabinet d’avocats, la mairie de Chicago, les hôpitaux, la Maison Blanche. Quand un enfant noir des quartiers difficiles de Chicago, ceux que le simple fait d’appeler « ghetto » ghettoïse, lui demande si le gouvernement pourra changer les choses, elle lui dit de ne pas compter dessus et lui intime : « use school ».

Cette dichotomie entre la France et l’Amérique se joue dans le livre même de Lançon. Son amie s’appelle Gabriella, elle est cubaine mais surtout New-Yorkaise, le portrait qu’il en fait est celui d’une New-Yorkaise. Lançon décrit leurs divergences de vue et s’en plaint. Gabriella le pousse à se prendre en main, à se battre, au lieu de passer son temps à écrire, à observer, à critiquer. Quand elle vient à Paris, elle travaille, même pour une semaine, car elle n’a pas un rond et vit un divorce difficile, rien ne lui est dû. Lui ne la comprend pas. Il ne comprend pas comment, en tant que victime, la victime la plus sacrée qui soit, celle de la terreur barbare, il pourrait agir, faire autre chose qu’investir son statut de victime, se confondre avec lui, le documenter minute par minute, alité devant le panorama de sa vie, et de l’humanité qui défile, contrite et religieuse, sous le ciel protecteur de l’Art, bercé par Bach, avec pour seules escapades des visites confidentielles de musées ou des hôpitaux chargés d’histoire. Elle lui dit qu’il n’a que des problèmes esthétiques, et cela le révolte. A juste titre, car il souffre dans sa chair, ce qu’il vit est un supplice de tous les instants. Mais au fond, elle a raison. Il se donne bien, corps et âme à son projet esthétique, tout dans son expérience est esthétisé, de la lumière du soir, au sac poubelle censé protéger ses plaies, à la terreur qui hante ses nuits. Il transforme la terreur en expérience narcissique – autre reproche que Gabriella lui fait – et esthétique. Pas en action. Il n’envisage pas, que sais-je, de mettre son énergie au service de la lutte contre le terrorisme. D’aller dans les banlieues pour en décrire l’horreur, montrer sa plaie, le trou béant ou purulant ou nécrosé au bas de son visage, pour dissuader les jeunes de se radicaliser. Il décrit le mal comme mal pur sans pénétrer dans sa matière, en refusant de l’analyser car il est non analysable. Il accepte le terrorisme comme une fatalité, la fatalité des sauvages traînant à la lisière du monde civilisé ou dans le dernier lieu où civilisés et sauvages se côtoient encore, le métro. Michelle raconte qu’elle a surpris Barack une nuit, réveillé et soucieux, les yeux fixés au plafond. Elle lui a demandé s’il avait des soucis, il lui a dit qu’il réfléchissait à l’inégalité des revenus en Amérique. Lançon rejette ce type de réflexion, sur les raisons du terrorisme, puisqu’il n’y a d’autres raisons que la sauvagerie des sauvages. Quand une élue elle-même victime d’un attentat lui écrit une lettre et y tente une analyse politique, il la refuse en bloc, car seul le destin de victime et sa fatalité inéluctable et insoluble font foi, et toute analyse visant à diluer la fatalité est une capitulation, une traîtrise. C’est comme ça, les civilisés sont les victimes des sauvages, ce qu’on peut faire c’est instruire ce statut de victime et instruire la nature du sauvage, l’asséner, le rappeler pour que le sauvage reste ainsi, à jamais, sous le poids de sa sauvagerie. Lançon dit à quel point il méprise l’attitude américaine qui consiste à se battre et lutter, à positiver. Michelle, elle, a quitté son emploi dans un cabinet d’avocats prestigieux pour aller travailler à la mairie de Chicago et avoir un impact sur le monde. Lançon est un journaliste, un critique et un observateur. Dans une généralisation sans doute hasardeuse, je vois dans sa situation une métonymie de celle de la France, critique, ironique, observatrice, mais n’agissant pas. N’ayant ni les moyens ni la volonté d’agir, la France commente. Bernard Maris, un des journalistes de Charlie, assassiné le 7 janvier, parlait justement de cela quelques minutes avant sa mort, de l’inanité de l’action. On avait essayé d’aider les banlieues, ça ne servait à rien avec ces gens-là, c’était plus profond, plus essentiel, c’était eux contre nous. C’était dans leur nature. Par une sorte de karma terrifiant, quelques minutes plus tard, sa cervelle se répandait sur le sol, sous le regard de Lançon, dont la bouche et les mains, ses instruments de travail, avaient explosé. Cela m’a profondément troublé, mis mal à l’aise. Soumission, c’est finalement cela l’attitude en question. Celle de se soumettre à une réalité perçue comme inchangeable, écrite, une réalité dans laquelle une arrière-petite-fille d’esclave ne peut jamais devenir la femme la plus puissante au monde après une enfance dans un ghetto noir, où une gentille marocaine qui accueille chaleureusement Lançon pendant des années restera malgré tout une Arabe mauvaise, persona non grata pour avoir osé relayer les théories du complot du 11 septembre, dont on a peur qu’elle transmettre aux terroristes l’hôpital de Lançon afin qu’ils achèvent leur terrifiante entreprise. Même la proximité n’aide pas dans le monde de Lançon, à la moindre remarque, le sauvage est relégué dans son inéluctable monde, différent de notre monde. C’est de Soumission,le livre de Houellebecq, que les journalistes de Charlie discutaient juste avant l’attentat. Houellebecq que Lançon retrouvera plus tard sur le toit terrasse d’un monument du passé à l’occasion d’un cocktail, allégorie maladive de l’Europe, entouré de gardes du corps comme les frontières du continent menacé. Décharné, vaguement givré, en lente décomposition, l’écrivain continuera de débiter les quelques vers résiduels d’une poésie millénaire, derniers souffles moribonds de notre civilisation. Quel contraste avec le corps de Barack Obama ! Jouant au basket devant les yeux ébahis de Michelle, déployant la puissance svelte de son corps, l’élégance tranquille de ses gestes, dans une après-midi ensoleillée à Chicago ! Et le scénario de Soumission, un musulman président de la France, présenté comme une catastrophe qui a terrifié les blancs et catholiques zombies,est finalement celui des Obama eux-mêmes du point de vue du suprémaciste blanc, un président noir.

Face à la puissance des ceux deux livres, La clé USB, un livre de Jean-Philippe Toussaint loué par la critique m’a paru bien fade, inconséquent et inutile. Comme Lançon, je pense qu’aucune fiction ne peut être à la hauteur de la vie, de sa propre fiction. Ce petit livre vide, artificiel, pas méchant mais sans intérêt, fut la victime collatérale de cette automne intense. Quant au dernier roman de Marie Darrieussecq, je ne l’ai même pas fini, c’était, en comparaison, très faible.

Deux films ont prolongé mon expérience psychédélique et horrifique. Ou plutôt trois. Apocalypse now de Francis Ford Coppola que j’ai revu dans la mystérieuse et luxueuse Salle 10 du Beaugrenelle. Trip ultime aux confins de tout, du monde, du cinéma, de l’art, de la réalité. Expérience assez indépassable vécue tant de fois, sous tant de formats. Ad Astram de James Gray que j’ai vu dans la salle 8 du même cinéma, et qui reprend le même motif du voyage au cœur des ténèbres, ponctué d’horreurs, à la rencontre d’une figure imprécise et démente, magnétique, qui aspire vers elle, et qu’il faudra liquider, dans une odyssée ouatée. Et Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, que j’ai beaucoup aimé malgré sa forme foutraque et inattendue. Il prolongeait toutes les réflexions sur la violence et la civilisation (quelle civilisation ?) que le livre de Lançon avaient provoquées.

Un après-midi pourtant, j’ai connu une expérience plus légère. Mélancolique et légère.

Chaque automne, pour aussi loin qu’il m’en souvienne, j’ai le plaisir de découvrir le nouveau Woody Allen. Chaque automne, je sais que c’est peut-être le dernier. Il va bientôt mourir, une part de ma vie, de mon adolescence, de ma cinéphilie va disparaître. Même s’il ne meurt pas, le mouvement metoo ou ses ennuis avec la justice le réduiront probablement au silence. Le film me procura la sensation d’ivresse d’une coupe de ce champagne que je ne buvais plus. Allen avait réuni tant de choses que j’aime dans ce film. Un superbe titre, les histoires qui se passent sur une journée, la pluie, New York, les ciels gris, les grands hôtels à l’ancienne, leurs piano-bars, Central Park, des jeunes acteurs charmants, la lumière d’automne de Vittorio Storaro et, comme j’ai entendu un critique joliment dire, « la fatalité du bonheur ».

Précis des vacances parfaites

Partir une semaine avant tout le monde

Quatre semaines, la dernière de retour au bureau mais avec des journées lentes

Deux semaines dans les Pouilles

Vol idéal, Paris-Brindisi, deux heures, empreinte carbone négligeable, aéroport à une heure de la maison

Maison au calme, au milieu des oliviers, à dix minutes de la plage, en pierre de Lecce

Anna-Maria s’occupe de tout

Rituel : courir le matin à travers les champs d’oliviers pour rejoindre le petit Village de Serrano, boire un capuccino, au retour, plonger dans la piscine puis dans la lecture et dans le chant des cigales, déjeuner, sieste, voyage dans les rêves flottants, sortir l’après-midi

Une ou deux fois, cornetto chaud fourré à la crème pâtissière

Visites de l’après-midi : Otranto partie haute et ancienne, Lecce toujours aussi belle en fin d’après-midi et la place Santa Chiara la nuit et la grâce léonardienne de ses femmes, Maglie et son festival culinaire, Castro et sa colline sur la mer

S’endormir au milieu d’une phrase du livre de chevet et retrouver le livre par terre le lendemain matin, ne jamais se rappeler où l’on s’est arrêté

Virée en bateau le long de la côte Adriatique rocheuse et torturée, plonger dans l’eau turquoise des grottes, mouiller dans des baies théâtrales, de loin saluer les grappes de vacanciers accrochés aux rochers, apercevoir les montagnes d’Albanie

Emprunter la route du littoral de Castro à Otranto, SP358, SP86, Porto Badisco, Porto Rosso, la poésie du paysage, la juxtaposition de l’ocre des champs et du bleu de la mer et des touches noires des arbres solitaires

A cinq minutes de la maison, un hôtel cinq étoiles hautement sécurisé, le plus grand champ de figuiers d’Europe, y dîner pour « voir du monde », ou aller au spa, prendre rendez-vous chez le coiffeur

Oublier quel jour on est

Entendre soudain « Pronto ! » dans le silence vespéral (le dîner est prêt)

Découvrir qu’Anna Maria peut chaque jour se surpasser par rapport à la veille

Qu’à votre insu, elle a élaboré un crescendo gastronomique et conçu un voyage à travers les recettes simples de cette terre de défavorisés

Chardonnay des Pouilles, la buée sur le verre à cause de la différence de température, la délicieuse plongée dans l’ivresse glissante

Les étoiles qui enfantent des étoiles à mesure que le regard s’attarde sur les étoiles

Aucun bouleversement climatique, pas d’ouragan, de tornade, ni de typhon, ni de pluie tropicale, ni de tremblement de terre, pas de canicule, ni de feux de forêt, ni de volcan en éruption, une nature apaisée

Torre Sant Andrea à l’aube puis le saut dans le vide dans la Grotta della Poesia

La plage privée d’Otranto et son déjeuner à l’ombre des vignes grimpantes (toujours : salade et pastèque sucrée)

Baia dei Turchi, promenade le long de la côte escarpée, où courir les matins, les chiens qui plongent dans l’eau au lever du soleil et se lavent dans son feu miroitant

La table du dîner débarrassée mais la conversation qui se poursuit

Troisième semaine en Normandie sous la pluie

Visite de la plage du débarquement et surtout des cimetières américains et allemands

Lectures, films, conversations, rêveries

Odeurs du jardin quand il pleut, intermittence du soleil, jeux de voile des nuages

Visite du parc Gulbenkian

Acrobranche (deux parcours)

Film au Cinéma Ouistreham

Se déconnecter d’Instagram pour arrêter le flux des images de mer avec des gens qui « profitent »

Voyage dans le temps, si  loin de tout

Quatrième semaine à Paris

Retour au travail, le silence du bureau

Temps de rêve et personne dans les rues

Les enfilades de places « PAYANT » vides, la foule, ailleurs, loin

Deux amies qui discutent sur un banc place des Etats-Unis sous des feuillages luminescents

Ville privatisée

Temps de rêve = ciel bleu Klein, température de 26 degrés, légère brise provenant d’une source glacée lointaine de l’hiver futur

Déjeuners en terrasse où l’on prend son temps, personne donc serveurs aimables, donc ontologiquement aimables, c’est la société qui les corrompt

Vélo le long des avenues désertes

Sortir courir au bois à midi, podcast des chemins de la philo sur la Sainte-Anne de Vinci par Jacques Darriulat, enchantement intellectuel et physique, définition tout à fait recevable du paradis

Dîner sur des toits-terrasses, lieux de refuge confidentiels des survivants de la ville décimée

Fanny et Alexandre au cinéma (été = reprises), bouleversant de beauté

Consigne pour plus tard : rester à Paris en août, aller au cinéma, lire sur des terrasses, boire des verres au frais, déjeuner sur le pouce dans des parcs, puis au moment du retour des hordes, du déferlement, et de l’énervement, partir, pour rejoindre les plages libérées, revenir en octobre une fois que tout est rentré dans l’ordre, qu’il fait encore inlassablement beau

Deneuve

Truffaut disait d’elle qu’il suffisait qu’elle y soit pour qu’un film existe ; pas besoin d’histoire, son visage, son jeu, sa beauté suffisent.

Bourgeoise convenable dévorée par le désir dans Belle de jour ; soumise puis odieuse dans Tristana, arpentant le couloir – les images de sa claudication obsédante resteront à jamais gravées dans ma mémoire – en s’approchant de la caméra et nous lançant un regard empli de haine ; totalement givrée dans Répulsion ; chienne dans Liza le chef-d’œuvre méconnu de Ferreri ; princière dans Le Dernier métro ; aérienne chez Demy ; désemparée chez Téchiné.

Cependant, ce qui m’inspire cette note, ce sont les films de Rappeneau, un réalisateur que j’aime beaucoup, l’un des rares en France qui sache concilier la comédie pure avec la beauté des plans et leur lumière, qui la transcende non par un « message » mais par le cadeau qu’il lui fait d’une élégance rythmée.

La caméra de Rappeneau est folle dingue de Deneuve et les deux films avec elle, La Vie de château et Le Sauvage sont l’illustration parfaite de ce que Truffaut disait. Dans le premier, Henri Garcin, un résistant, présente des diapositives aux Américains en préparation du débarquement ; les photos de ces préparatifs défilent suivies sans transition, par erreur, de celles de Deneuve auréolées de soleil ; cette séquence hisse sa beauté irradiante et irréelle au niveau d’un événement majeur de l’histoire de l’humanité.

Parmi ses dizaines de films, c’est dans Le sauvage (1975, elle a 31 ans) que Deneuve est la plus belle. S’il y a un film qui marque l’apogée de sa beauté, c’est celui-ci. Il est solaire, lumineux, sensuel, rayonnant, trépidant, et musical ; chaque plan d’elle est une ode à la beauté et par là au cinéma qui réussit à l’éterniser ; à saisir le moment fugitif et, défiant le temps, le conserver à jamais. C’est aussi l’un des rares films où l’on peut admirer pendant vingt secondes sa poitrine. Ce n’est pas uniquement la sublimité de celle-ci qui me reste à l’esprit comme source inaltérée de ravissement mais aussi, et peut-être surtout, le sentiment charnel du temps, le sentiment de ces vingt secondes d’admiration dont je perçois physiquement l’écoulement, seconde après seconde.

Il ne s’agit pas juste de la beauté plastique des seins. Il s’agit d’un portrait, d’un nu en termes picturaux. Le portrait est inévitablement une méditation sur le temps, le temps qui passe. Ce plan, c’est le temps fugitif de la grâce éphémère, dans le temps sans fin de l’art.

Je l’avais croisée un jour à l’aéroport de Bordeaux. Il m’était difficile de croire à sa réalité physique tant elle était habitée par ses personnages ; réceptacle de tous ces mythes qui le dépassaient, en débordaient, le saturaient, son corps avait soudain quelque chose de banal. Sa beauté n’était pas à la mesure de celle, abstraite, qui résultait de l’alchimie avec la caméra, elle pouvait presque passer inaperçue avec la boîte de douze cannelés qu’elle venait d’acheter au duty free. Je m’étais fait violence pour lui demander un autographe, elle avait gribouillé de mauvais cœur « Deneuve » sur ma carte d’embarquement Bordeaux-Paris, avec un faux air de Tristana. J’avais balbutié Buñuel… Ferreri… Truffaut… pour me rattraper ; c’était ridicule mais elle avait imperceptiblement souri, de ce mouvement fugace des lèvres qui lui est propre. Elle avait embarqué dans l’avion et disparu comme une apparition.

Une année

L’été se termine, les jours raccourcissent, il pleut. La mélancolie d’une fin accentuée par le contraste avec le souvenir récent des débuts, le dîner de la veille du départ, plein de promesses, un verre avec un copain en juillet où l’on était « impatient » de partir, d’anciennes étiquettes bagages ou cartes d’embarquement froissées, le petit-déjeuner au Kayzer d’Orly avant d’embarquer pour « le soleil ».

On réalise ensuite, comme à chaque fois, que l’été a une fin, et que la vie est un éternel retour, le même cycle répété à l’infini dans lequel nos vies évoluent lentement, imperceptiblement, d’année en année.

Septembre, rentrée des classes, les enfants déçus par celle où ils ont échoué sans aucun ami ; la beauté de ce mois à Paris, la lumière d’automne, l’ensoleillement ; les noix, les figues, les raisins, les premières clémentines qui nous accompagneront tout l’hiver en provenance de la Méditerranée, c’est-à-dire du souvenir ; les pommiers qui ploient sous les pommes ; la rentrée littéraire, le record battu du nombre de livres publiés aussitôt oubliés à part une petite dizaine qui émerge du lot et dont tout le monde parle comme par une concordance miraculeuse des goûts ; les sorties des films de Cannes et de Venise ; le retour des émissions de radio et de télévision.

Octobre, le compte à rebours vers le changement d’heure (et le débat annuel qui s’ensuit pour ou contre) ; les beaux jours résiduels de l’été qui viennent s’échouer ici comme des heures égarées dans le flux des saisons ; les champignons sur les étals des primeurs ; les « derniers » déjeuners en terrasse, rescapés de la vigilance de l’hiver ; les vacances – déjà ?! – de la Toussaint où l’on ne sait quoi faire.

Novembre, le mois malaimé et inutile, où rien ne se passe, venteux, gris, long, inauguré par la célébration de la mort ; la concierge qui se plaint de devoir balayer toutes ses feuilles mortes sur le trottoir ; les prix Nobel ; le dernier film de Woody Allen (plus maintenant hélas, celui qui a donné leurs plus beaux rôles à tant de femmes est désormais un pervers sexuel) ; la pâleur qui a depuis longtemps supplanté les peaux bronzées, les parkas les petites robes d’été.

Décembre, les décorations de noël, les rues illuminées, la fièvre consumériste à chaque fois décriée par quelque intellectuel éberlué ; les calendriers de l’avent, la préparation du réveillon et les commandes de cadeaux sur Amazon ; le choix cornélien du sapin et sa décoration ; les vacances au soleil et à la neige, les bourgeois qui passent Noël à Megève et le nouvel an à Marrakech.

Janvier, les résolutions que l’on ne tiendra pas ; les rues qui soudain s’assombrissent, en deuil après la fête et une mort mystérieuse ; les matins noirs et flippants ; les galettes des rois entassées dans les vitrines des boulangers ; les vœux, les bilans de l’année qui vient de s’écouler avec sa liste inévitable de calamités, les perspectives de l’année à venir, toujours aussi sombres ; la nouvelle rentrée littéraire ; la multiplication des classements des meilleurs films, livres, pièces, spectacles, lycées, universités, hôpitaux, villes, pays.

Février, mois bref et discret, qui ne paie pas de mine, égaré au milieu de l’hiver ; les vacances de ski dont on revient avec la joie de découvrir les jours plus longs et la satisfaction de n’avoir rien de cassé et que le petit a bien progressé ; le salon du livre, de l’agriculture, les oscars et les césars.

Mars, l’annonce du printemps qui ne vient pas, la pluie, le vent, l’impatience de voir enfin les arbres refleurir et les oiseaux rechanter.

Avril, pâques, la chasse aux œufs, les premiers jours à la campagne ; les arbres en fleurs ; le marathon de Paris.

Mai, les congés, ponts, voyages, week-ends, l’effervescence des départs répétés, le constat qu’en mai on ne travaille pas ; les marronniers en fleur pendant exactement quinze jours dont on ne peut s’empêcher de prendre une photo tellement c’est beau ; les célébrations du 8 mai ; les fêtes religieuses auxquelles on ne comprend rien ; la sélection fatalement décevante du festival de Cannes ; le jour – il y a toujours un jour – où comme de concert toutes les femmes décident de mettre une jupe et des sandales, répandant des ondes de bien-être dans la ville entière ; le – il y toujours un ­– premier déjeuner en terrasse ; le premier verre de rosé et la première fois où l’on lève son visage au soleil sur une terrasse devant un rosé ; la déclaration d’impôts ; des élections avec systématiquement la montée de l’extrême-droite et des « populismes », l’extrême-droite « monte » depuis que je suis né, je suis étonné qu’elle n’en soit pas à 100% des suffrages.

Juin, le rappel annuel de la beauté des cerises, billes charnelles et luisantes rayées de tiges dispersées dans un panier sur l’herbe des pique-niques ; le souvenir du film de Sautet Les choses de la vie où Piccoli accrochait une cerise à l’oreille de Romy Schneider puis la croquait, le sourire de Romy comme éternel par-delà le désespoir et la mort ; la question récurrente « vous faites quoi pour les vacances ? » ; le jour le plus long de l’année prémonitoire déjà, par l’annonce du raccourcissement diurne, de la fin de l’été ; l’été, « la saison qui prend fin » ; le décompte du nombre de jours avant la fin de l’année scolaire ; les petits-déjeuners, spectacles, fêtes de fin d’année.

Juillet, la fin de l’école et l’euphorie des enfants ; le mois où les hommes sont seuls à Paris ; les premières canicules et les records de température battus, le rappel pendant quelques jours du danger que court notre planète oublié aussitôt que les températures baissent ; le 14 juillet ; le festival d’Avignon ; le Tour de France en arrière-fond lointain dont tout le monde se fout ; la ville qui se vide lentement de sa population comme un corps de son sang.

Août, les grands départs, les journées classées rouges « dans le sens de » ; les volets que l’on ouvre allégrement en disant de l’odeur de la maison de vacances « tiens, ça sent l’été ! » ; les couvertures des magazines people avec des célébrités en maillot dont les corps flasques sont surpris par de longs objectifs ; les pêches sous toutes leurs formes, plates, rondes, blanches, jaunes, veloutées, lisses ; les prunes sous toutes leurs formes, rouges, jaunes, reine-claude, mirabelles ; mais la disparition soudaine et prématurée des cerises comme décimées ; l’eau de la pastèque qui coule sur les mentons ; Claire Chazal en couverture de Paris Match ; le numéro sexe des Inrocks ; les séries de l’été des journaux ; Le Monde qui essaie de refaire de coup de Benalla genre « été meurtrier » ; le déferlement de couchers de soleil sur des plages « paradisiaques » sur Instagram ; les dîners le soir dehors, les romans de plage, les petits rosés ; l’éveil à la beauté des choses ; la fin de l’été ; les volets que l’on referme tristement, dans une succession fatidique de bruits sourds plongeant la maison dans le noir ; le retour à Paris, la foule qui envahit la ville.

Et l’éternel recommencement. Tout au long, des photos qui s’accumulent par milliers dans l’iPhone et les corps qui grandissent, et se déforment, et vieillissent, et se rident, et grossissent, et maigrissent, apparaissent et disparaissent. La vie : des corps en mutation sur fond d’un immuable cycle interrompu çà et là par une coupe du monde, des affaires, des mouvements, des attentats, des guerres.

Montaigne : « J’ai des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente-cinq ans : je les compare avec celui d’asteure : combien de fois, ce n’est plus moi : combien est mon image présente plus éloignée de celles-là, que de celle de mon trépas. »

Maisons

Dans l’après-midi lente d’un jour lent du sud de l’Italie, me vient l’idée d’une ode aux maisons. Pas les appartements, pas les logements, pas les habitations, pas les pavillons. Les maisons. Méritant pleinement cette appellation. Avec un jardin, en pleine campagne.

Je tiens sans doute de mon enfance dans un pays en guerre cette obsession, avec l’alternance des fuites, et la fixation parfois, miraculeuse, pour des périodes fatalement transitoires, dans l’une d’entre elles à la montagne. Jamais à nous mais s’imprégnant de nos vies.

Nos vies continuent d’y traîner leurs traces.

La maison est un personnage. Un caractère, des secrets, des souvenirs, un tempérament, des angoisses. De la joie et de la tristesse. Elle est différente en cela d’un appartement dont on a vite fait le tour, dont chaque pièce a une fonction, qui se laisse facilement appréhender, techniquement maîtrisé par de nouveaux habitants effaçant le souvenir des anciens sous le flux du quotidien. La maison possède des recoins, des cachettes, des lieux en elle qui sont inutiles, se refusent à l’exploration immédiate.

La maison accueille les vacances plutôt que la vie, l’ennui plutôt que l’activité, les après-midis qui s’étirent plutôt que l’empressement des matins de travail, les rêveries plutôt que les préoccupations du lendemain, les romans plutôt que les devoirs. Il me faut quelques heures à peine, dont deux en avion, et franchir un portail, pour me réfugier dans les Pouilles loin de tout. Oublié. Dieu merci, l’internet est catastrophique dans ce coin d’Italie encore (plus pour longtemps, la funeste « réduction de la fracture numérique » est en cours) figé dans le temps. Il n’y a aucune couverture. Rien ni personne ne peut nous retrouver.

Malgré tout, le monde se fraie un chemin vers la masseria fortifiée, envoyant s’échouer ici les ondes des rumeurs délétères.

Une maison est réfractaire aux nouveaux arrivants et dispose de mille moyens pour le faire savoir. Des fuites d’eau, des bruits étranges, des fantômes, des bêtes invisibles qui se faufilent, laissent des traces matinales de leur activité nocturne.

Elle est différente selon les saisons, non seulement par la couleur des arbres, par le nom des fruits, par la variété des fleurs, mais aussi par les bêtes qu’elle héberge, par ses odeurs, d’herbe mouillée, de foin coupé, de feu de cheminée, par les vents qui la traversent, et la lumière de ses soirs.

Chaque année est une naissance, une mort, un resplendissement, et le déclin.

Quand j’y vais seul quelquefois, j’ai l’impression de la surprendre dans sa vie propre. Le sentiment d’une intrusion. Elle ne m’appartient pas. Elle n’est pas immédiatement hospitalière. C’est à moi d’y créer mes marques, en m’armant de patience.

La découverte de sa beauté est un processus. Il faut se méfier des maisons à première vue banales, qui n’en jettent pas, tout le contraire des maisons dites d’architecte. Leur beauté s’insinue en vous progressivement, par petites touches discrètes, parfois imperceptibles, une lumière surprise sur un muret, des arbres en fleurs d’un jour d’avril, un coucher de soleil, le concert des oiseaux à l’aube. C’est comme pour une femme. Jamais celle-ci n’est plus belle que lorsque sa beauté émane d’une banalité à première vue, qu’elle gagne en intensité non par la perfection des traits ou leur harmonie évidentes, mais par la manière dont une foule d’expressions, de manières de parler, de se comporter la révèlent, la façonnent, par le travail créateur et conjugué du temps, de l’observation attentive et de l’imagination. La grosse baraque à Saint-Tropez ne sera que déception après le premier wow effect. Elle existe en soi, en surplomb de nos vies. Elle les écrase. L’architecte sera toujours parmi nous, ses objets ne se laisseront pas faire, ils resteront sur le devant de la scène jusqu’au jour où, démodés, il faudra les remplacer. La vraie maison est celle issue de notre imaginaire. Ses objets sont des réceptacles d’épiphanies.

Errer dans une maison, c’est comme explorer, alors, sa propre vie ; une succession de souvenirs flottant dans chaque pièce ; d’une fête, d’une soirée, d’un bruit, d’un parfum.

Je garde en mémoire celles de l’enfance à la montagne, leurs pièces secrètes et flippantes ; celle de la campagne ; celles des vacances en Italie, perdues au milieu des champs d’oliviers, non répertoriées ; dans l’une d’elles, j’avais découvert différents recoins, avais consacré chacun à une activité en fonction de la lumière, la lecture, la rêverie, la contemplation des étoiles, l’écriture, j’aime leur fortification, comme dans un huis clos en l’absence de bruits autres que ceux de la terre terrassée par le soleil ; la Cerisaie de Tchékhov où habitent les vies déçues, l’Histoire, les chagrins, et que l’on vend, à la faveur non d’une séparation mais d’un déchirement, non d’un legs mais d’une perte, comme si l’on quittait une part de soi et désertait sa propre vie ; celle d’une pièce récente intitulée Ibsen Huis de Simon Stone, une maison en verre qui tournait sur scène au long de plusieurs décennies de la vie d’une famille déchirée au gré des vacances et des drames.

Au-delà du portail, elle est là, on la devine. On peut surprendre des lumières parfois, le soir. Jamais de silhouette. Mais les lumière palpitantes derrière un rideau de feuillage suffisent à suggérer la vie. Si près, si loin. Elle appelle au rêve, la maison au-delà du portail. Quand nous avions acheté la nôtre, l’acte de vente répertoriait tous les propriétaires depuis sa construction à la fin du 19ème siècle. Des noms précédés de Monsieur ou Madame qui y avaient vécu dix ans parfois plus. Quelque chose me reliait à ces inconnus, à ces morts, dans la succession des titres de propriété. Une certaine intimité à travers le temps. Le partage d’un même lieu sans doute.

Que se passe-t-il au-delà du portail ? Cette maison rêvée, nous pourrions un jour l’acheter, y pénétrer, découvrir ses pièces, et y introduire nos existences.

Rousseau, le contrat social et la France de 2019

L’écoute d’une série d’émissions marquantes au sujet du contrat social de Rousseau (Les chemins de la philosophie sur France Culture), m’a amené à réfléchir à ce que nous vivons aujourd’hui en France (ou du reste aux Etats-Unis et ailleurs), un pays profondément divisé, voire en voie de tribalisation.

Si le contrat social de Rousseau publié vingt-sept ans avant la révolution française n’a pas la signification que les politiques lui assignent de nos jours – une sorte de programme entre eux et le peuple, il ne s’agit pas du tout de cela – et s’il peut s’apparenter à une certaine utopie, non dénuée d’ambiguïtés et de contradictions, il n’en demeure pas moins qu’il offre une grille de lecture analytique extrêmement puissante de tout système politique. J’avais par ailleurs écouté une série sur Les Rêveries du promeneur solitaire, en avais lu des passages très beaux, si bien que Rousseau m’apparaît comme un philosophe exceptionnel à la fois de la singularité et du politique, de l’individuel et du collectif, le philosophe en somme de notre modernité.

Le contrat social est le phénomène tortueux, complexe, contradictoire, « par lequel un peuple est un peuple. » Comment passer de la multitude au peuple ? Telle est la question.

Chez Hobbes la multitude confère le droit de gouverner à un tiers au-dessus d’elle, externe à elle, un souverain. Le souverain est hors société et peut prendre la forme d’un roi, d’un dictateur, d’un despote. Chez Rousseau, chacun contracte avec le tout, la volonté générale est le souverain, le pouvoir n’est pas transféré. Pour comprendre, prenons un modèle réduit. Soit dix personnes qui ont chacune leurs intérêts propres et jouissent d’une totale autonomie. Disons qu’une raison exogène les oblige à s’associer, par exemple elles habitent un même immeuble et doivent le maintenir. Elles décident alors de s’associer tout en restant aussi libres qu’avant, voire pour rester aussi libres qu’avant. Leur association va dégager l’intérêt commun, le maintien de l’immeuble en bon état, et ce sera une volonté de chacune des dix personnes. D’une agrégation d’individus, ils deviennent une association d’individus. Aucun ne se fait représenter, ils ne délèguent pas le pouvoir à un tiers. Ils peuvent déléguer l’exécution à un gouvernement (un syndic dans notre exemple), pour des raisons d’efficacité, mais le gouvernement ne détient pas la souveraineté. Certes, magnifié au niveau de millions de personnes, cette construction pose un grand nombre de défis mais elle offre une sorte d’idéal à poursuivre à l’aune duquel nous pouvons évaluer nos sociétés.

Remontons aux origines. L’homme vient de l’état de nature dans lequel il est un « tout parfait et solitaire », jouissant d’une autonomie parfaite et stupide. C’est un « animal stupide et borné ». Il arrive un moment où cet état n’est pas suffisant pour assurer sa survie, il doit alors s’associer. Pour ce faire, il se transforme en un individu faisant partie d’un tout. Chez Rousseau, il ne faut pas tuer la nature (comme chez Hobbes) mais trouver les conditions de perpétuer l’état de nature, et la liberté qui lui est consubstantielle, hors de l’état de nature, dans le passage à l’état civil. Ce sera au moyen du contrat social.

Le contrat social définit les conditions selon lesquelles, le moment inaugural auquel le peuple se constitue comme peuple. Ce moment est théorique, car il y a déjà un « peuple » ou disons une multitude, mais le concept est en lui-même puissant. En 2019, si l’on s’en tient à la construction intellectuelle de Rousseau, il n’y a pas un peuple de France. Le moment du contrat social n’est pas arrivé, nous en sommes même loin. Il n’y en 2019 en France qu’une juxtaposition d’intérêts particuliers (les fonctionnaires, les gilets jaunes, les cheminots, les chauffeurs de taxi, le corps médical, les notaires, etc.), au mieux unis contre des ennemis internes (les riches, les immigrés, les financiers, Uber). Un peuple devient peuple quand il atteint un niveau de maturité lui permettant d’instituer un état fondé sur la volonté générale, laquelle n’est pas celle d’une majorité mais d’absolument chacun des individus citoyens, le gilet jaune, le chauffeur de taxi, le fonctionnaire, etc., qui auront toujours des intérêts particuliers mais aussi un intérêt commun – par exemple le « bien » du pays, à définir, suivant une certaine vision – volonté de chacun. Le peuple devient alors un corps, avec des parties indépendantes formant un tout articulé, pourvu de mouvement et poursuivant un même but : la volonté générale. Chaque individu se fond dans ce collectif dont il n’est plus qu’une partie interdépendante avec les autres, et jouissant d’une liberté égale à celle de l’état de nature. Le peuple élabore les lois car il appartient à ceux qui s’associent de définir les conditions de l’association.

Ce passage de l’état de nature à l’état civil est possible car l’homme est perfectible, il a la faculté historique d’évoluer. C’est un animal qui peut être éduqué. Il faut déployer dans l’état civil la même liberté que dans l’état de nature mais transformé en liberté politique. La finalité de l’état est l’éducation, l’éducation à être libre et faire prévaloir la raison sur les intérêts immédiats.

Les gilets jaunes offrent un exemple de l’état de nature, d’animaux stupides et bornés, non éclairés, ne pouvant faire partie d’un tout car mus par leurs seuls intérêts particuliers. Le passage à l’état civil permet d’écouter sa raison avant d’écouter ses penchants. A défaut de raison, les gilets jaunes font appel à la violence pure pour se faire entendre, faire prévaloir leur intérêt au détriment d’un intérêt commun évident, la sécurité, le respect du bien public. Quand le peuple est constitué en peuple, la liberté civile est limitée par la volonté générale mais celle-ci est aussi celle de chacun puisque c’est la volonté de tous. Dans une socialisation heureuse, la liberté d’indépendance de l’état de nature se transforme en liberté d’interdépendance. Cette socialisation heureuse est utopique mais c’est ce vers quoi nous devons tendre, ou ce au regard de quoi nous pouvons mesurer notre maturité de peuple.

Une des conditions de la constitution d’un peuple est la liberté et donc, selon Rousseau, l’égalité. Il n’y a de liberté qu’en présence d’égalité. Il donne de l’égalité la meilleure définition qui soit, celle de la modération des écarts, des richesses d’une part, de l’avarice et l’envie de l’autre, exactement comme dans le modèle suédois, le plus proche en Europe d’un modèle rousseauiste.

L’analyse de Rousseau se décline selon trois dimensions : le peuple politique, c’est-à-dire l’association des citoyens selon la volonté générale ; le peuple comme ethnie, uni par des mœurs et une culture ; et le peuple au sens social, les riches et la masse des pauvres. Les mœurs sont essentielles et avec elles, on y revient toujours, l’éducation. Prenons la France de 2019. Il n’y a pas de peuple politique en l’absence d’un intérêt commun, impossible à définir. Les rares moments où cet intérêt fait une timide apparition sont les matchs de football et encore, il y a toujours quelqu’un pour ne pas se reconnaître dans la composition de l’équipe nationale. Les mœurs et les cultures sont fragmentées, non seulement à cause de l’immigration mais surtout aux écarts d’éducation, le Parisien surdiplômé n’ayant rien en commun avec un ouvrier ou un agriculteur de province, et l’héritage culturel étant très peu connu des Français (demandez autour de vous que l’on vous cite trois titres de la Comédie Humaine, de Corneille ou de Racine, vous vous en rendrez vite compte). Au sens social enfin, les inégalités ont beau être les moins marquées du monde développé, le peuple ne cesse de battre le pavé pour les dénoncer.

Nous savons tous que le problème en France, ce ne sont ni l’impôt, ni les écarts de richesse, ni Macron, ni les riches, ni les immigrés, mais l’éducation. Tous les politiques en viennent à cette conclusion mais il est extrêmement difficile d’agir en conséquence car l’éducation requiert un temps long, peu compatible avec des « annonces » court-terme et des échéances électorales. Comme seule réponse, on se résout alors à baisser ou augmenter des impôts, seuls leviers mécaniques dont on dispose et qui donnent l’illusion d’une action.

Pour montrer l’importance de l’éducation, je prendrais un exemple développé par l’un des invités des Chemins de la philosophie, et enrichi par une expérience personnelle. Le code de la route est une loi parfaite, excellente illustration d’un contrat social. Le code est parfaitement égalitaire, s’appliquant aussi bien au propriétaire d’une Porsche que d’une ancienne Renault (les deux perdent non seulement de l’argent en ne le respectant pas mais des points totalement égalitaires). Il laisse à chacun une liberté totale (d’aller où il veut, quand il veut…) dès lors qu’il respecte la loi, laquelle loi est une expression de l’intérêt commun, la sécurité de tous, la réduction du nombre de morts de la route, le plaisir de conduire. Comment se fait-il que personne ne respecte le code de la route ?

C’est une question d’éducation.

Prenons mon expérience. Il m’arrive de courir dans les rues de Paris. Voici ce que dit la loi : Tout conducteur est tenu de céder le passage, au besoin en s’arrêtant, au piéton s’engageant régulièrement dans la traversée d’une chaussée ou manifestant clairement l’intention de le faire ou circulant dans une aire piétonne ou une zone de rencontre. La sanction pour non-respect est de 6 points de permis. Quand je cours à Paris, dès qu’une voiture s’aperçoit que je suis sur le point de traverser la rue, non seulement elle ne s’arrête pas, mais elle accélère et souvent klaxonne quand je ne m’arrête pas et me lance un regard de haine. A Lund, une petite ville au sud de la Suède, je traverse sans même regarder à droite et à gauche, les voitures s’arrêtent dès qu’elles m’aperçoivent, même de loin. L’automobiliste et moi avons un intérêt commun : je ne veux pas mourir, il ne veut pas me tuer et passer le reste de sa vie en prison. Et pourtant, il accélère. L’automobiliste est mû par ses seuls penchants, par son seul intérêt particulier d’animal stupide et borné, à savoir gagner deux minutes sur son trajet. L’éducation peut faire courber ces penchants et inciter l’automobiliste à réfléchir à l’intérêt commun, le sien, le mien. L’exemple suédois montre que c’est possible.

Or je regarde l’école de mes filles, une école privée dans un des meilleurs quartiers de Paris, je ne parle pas des fameuses « banlieues difficiles », et l’éducation profondément individualiste y forme des fanatiques de l’intérêt particulier, avec des notes individuelles, une concurrence forcenée, une culture de tous les coups sont permis, et l’absence d’éducation civique (dénigrée, souvent remplacée par des cours d’histoire qui dispensent le savoir, ou upgradée en cours idéologiques sur les symboles de la France). Quand pendant quinze ans vous faites partie d’une juxtaposition arbitraire d’élèves, nourris aux notes, aux dossiers, au culte de la réussite individuelle, de l’égoïsme, il est très difficile de développer un sens de l’intérêt commun. L’atmosphère à la maison n’aide pas car les parents sont le produit de la même éducation.

Rousseau ne croit pas à la représentation qui est au cœur de nos démocraties. Elle n’est pour lui qu’une incarnation des intérêts particuliers, par laquelle des catégories spécifiques se donnent des représentants pour défendre leurs intérêts. Syndicats, partis politiques, associations, mouvements, lobbys ne sont que les symptômes d’une fragmentation du peuple, de sa tribalisation, en un mot de son absence. En mai 2019 en France, 34 listes se présentaient aux élections européennes. Si c’était possible, 60 millions de listes se seraient présentées. Pour revenir à mon modèle réduit d’un immeuble de dix personnes, trois seraient pour la construction d’une annexe de l’immeuble, deux pour sa vente, cinq pour sa transformation en centre commercial. Si l’immeuble est finalement transformé en centre commercial, cela n’aura été que la volonté particulière d’une majorité, les dix personnes n’auront jamais été associées, l’immeuble n’aurait pas survécu. Rousseau reçut des critiques sur le risque totalitaire de son contrat social, son système apparaissant comme unanimiste, reposant sur la volonté d’absolument chacun de ses membres. Ce que ces critiques ne comprennent pas, c’est que le contrat social est une construction que j’appellerais asymptotique, qui teste les limites. A l’asymptote, dans l’idéal, la vie en société serait régie par la volonté générale dont l’exécution serait confiée à un législateur qui serait à son service (et non au service d’une vision qui serait la sienne). Cette vie en société serait parfaite, puisque ma volonté serait prise en compte dans chacune des actions du législateur. Certes, elle est utopique, mais en traçant cette asymptote, Rousseau permet de révéler, par contraste, les failles des systèmes réels dans lesquels nous vivons, d’en dresser le diagnostic tel que je le fais ici de la société française.

Cette hyper-fragmentation des intérêts m’avait intuitivement choqué lors d’une rencontre politique sans que je ne réussisse au moment même à la conceptualiser. C’était pendant la campagne présidentielle de 2017 et j’étais invité à plusieurs rencontres avec des candidats. J’étais allé à celle de François Fillon qui présentait son programme à un parterre parisien de décideurs. Après la description générale de son programme, Fillon s’était prêté aux questions et réponses et je me rendis compte que toutes les questions relevaient d’intérêts corporatistes. Nous avons eu droit à la question des médecins, des agents immobiliers, des représentants des BTP, des télécoms, des automobilistes, des actionnaires, etc. Les questions étaient extrêmement techniques, légalistes – je ne les comprenais souvent même pas – et Fillon y répondait avec aisance, on voyait qu’il avait étudié chacun de ces dossiers. Très vite, je réalisai qu’il était impossible de concilier tous ces intérêts qui s’entrechoquaient et que le travail du politique, loin d’être l’application d’une quelconque volonté générale qui révélait son absence criante, était d’établir une sorte d’équilibre instable entre eux, plus ou moins tenable, en excluant délibérément certains des intérêts (dans le cas de Fillion ceux des fonctionnaires), conformément à une certaine ligne politique.

Comment réparer la France ? Cette question revient en 2019 dans la bouche de nombreux observateurs. On reconnaît que le pays est en panne mais nul n’arrive à identifier la cause de celle-ci parce qu’on se focalise sur des éléments exogènes, à la recherche d’un coupable (l’Europe, l’Allemagne, l’immigré, la finance, les politiques des trente dernières années, au choix), pour se rendre compte que ce coupable est difficile ou impossible à défaire (l’Europe est déjà trop imbriquée, l’immigré est là et il est français, la finance est loin de disparaître, les politiques ne peuvent pas être tous aussi incompétents et corrompus qu’on ne le dit, la généralisation tue l’argument et rend impuissant). Avec le politiquement correct dont on comprend le malaise qu’il crée, identifier des ennemis du peuple, longtemps le ciment de celui-ci, devient de plus en plus difficile même si l’Europe, le riche et l’immigré continuent de jouer leur rôle bon an mal an. Or la vraie cause à la racine du mal est l’inexistence d’un peuple de France avec un intérêt commun. Le non avènement en somme d’un contrat social.

La vie elle a passé, on a comme pas vécu

Notes sur la série sur Tchékhov sur France Culture, Chemins de la Philosophie

Entre Platonov, pièce écrite à dix-huit ans, et La Cerisaie, écrite juste avant sa mort à quarante-quatre ans, Tchékhov, avec son metteur en scène Stanislavski, a eu le temps de fonder le théâtre moderne. Entre les deux œuvres, les thèmes sont les mêmes mais tout a changé. Le magma foisonnant de Platonov, qui dure huit heures avec cinq conclusions possibles, s’est transformé en l’épure de La Cerisaie dont le quatrième acte dure exactement vingt-cinq minutes, le temps de dire les répliques. Nous sommes en 1904, dans une pièce de fantômes à la fin de laquelle tout le monde s’en va gaiement vers son destin tragique.

Lioubov Ranevskaïa rentre dans le domaine familial qui va être mis à la vente. Celle est impensable, mais elle aura bien lieu. L’acquéreur sera Lopakhine, le moujik, misérable parmi les misérables, qui s’est enrichi par son travail, dans une transition en cours des classes et un triomphe du capitalisme. La Cerisaie sera transformée en lotissements. C’est la fin d’un monde. La famille s’en va et oublie Firs, le domestique, qui reste seul, propre à rien, comme nous tous. On entend une deuxième fois le bruit de vide du butor étoilé, celui d’une mort qui arrive.

Les personnages de Tchékhov sont pétris de contradictions et d’ambiguïtés. Sans continuité psychologique, sans centre, sans intrigue, ils sont faits de bribes. Ils vivent en province, en périphérie, s’ennuient, se perdent dans des considérations générales. Ils ne comprennent pas grand-chose à leur vie. Interrogent sans fin un sens, avec pour seule réponse le silence du monde.

De cette confusion naissent des modes d’existence disparates. L’ennui, l’angoisse, la mélancolie ; le divertissement par le travail et la suractivité comme thérapie contre la sécheresse de l’âme ; les discours, le bavardage ; ou les pitreries. Les personnages oscillent entre ces états, à l’image d’Ivanov qui passe de la suractivité brillante à l’impuissance devant ses terres orphelines, rongé par le remords et la culpabilité envers sa femme Sara pour laquelle il n’éprouve plus aucun amour.

On parle énormément chez Tchékhov. On pérore, philosophe, rêvasse. On aligne les lieux communs pour remplir le vide de l’existence. Des lieux communs sentimentaux, nostalgiques. Sans hiérarchie. On discourt des choses les plus insignifiantes et puis soudain, au milieu d’elles, jaillit l’idée de la mort. On parle de petits événements et puis soudain surgit le vide de sens. Les pires d’entre nous transforment les discours en idéologies, tel Trofimov dans La Cerisaie qui plaque un schéma préétabli sur des situations insaisissables. De grandes idées non connectées au réel. Personnage inutile, il ne fait que philosopher, ne propose rien d’autre que de jeter la clé dans la rivière du domaine. C’est le futur bolchevik, en tous points le futur François Ruffin, porteur de grands messages, appelant à se battre pour le peuple, armé de poncifs, mais qui ne fait jamais rien de concret. L’inutile. Lvov est une autre version de ce personnage, un type insupportable, jeune médecin doctrinaire et moralisateur qui jette l’opprobre sur Ivanov. Tchékhov combat les discours emportés par l’ironie. Dans la vie, il construisait des écoles, s’occupait des gens, les soignait. Il faisait attention aux gens, pas au peuple, aux gens.

A l’inverse des idéologues, certains personnages ont les pieds sur terre. Mus par le progrès social, pragmatiques, ils profitent de l’irrésolution ambiante pour parvenir à leurs fins, comme Lopakhine dans La Cerisaie, ou Natacha, la femme d’Andreï dans les Trois Sœurs. Tous deux prennent possession de la maison, mais jamais de manière univoque. Lopakhine pleure quand il triomphe, Natacha est un personnage assez ignoble auquel on ne s’identifie pas.

Le présent n’existe pas. Evanescent, il est ennui, confusion et bâillements. Le passé est tour à tour l’âge d’or et celui de la défaillance des pères, comme dans Platonov. Le futur est fait de promesses sans cesse reportées, de projets inaboutis transmis de génération en génération. Irina, Olga, Macha, les trois sœurs, vivent dans des contradictions et des professions de foi que la vie contrarie. Andreï leur frère finira cocu et fonctionnaire de l’administration locale, lui qui était promis à un grand avenir.

En 1900, au sommet de sa gloire, Tchékhov écrit les Trois sœurs, un tableau du quotidien de trois sœurs et leur frère qui, réunis pour la mort d’un père idéalisé à l’enterrement duquel pourtant personne ne vient, décident de partir à Moscou. « Le retour à Moscou » c’est le futur et le passé. La nostalgie et le rêve. C’est l’enfance, le paradis perdu, une construction mentale dont les sœurs ont fait l’expérience, une utopie rétroactive.

La vie elle a passé, on a comme pas vécu.

Cette phrase résume La Cerisaie, et toute l’œuvre de Tchékhov. Nous sommes des propres à rien. Nous essayons mais n’y arrivons pas. Tout, dans nos vies, est condamné par la ruine. Les jardins finiront délabrés, et les cours abandonnées. On ne retrouvera jamais Moscou. Dans les interstices d’un incessant bavardage, nous prenons conscience de notre endroit dans l’univers et soudain percevons cette présence dans sa totalité.

« Il neige, où est le sens ? » Comment interpréter quelque chose qui nous dépasse ? L’énigme de la vie. Des jours et des soirées interminables qui se suivent, dans quelque province imprécise, d’une Russie centrale incertaine.

Le temps passe, matériellement, minute après minute, dans une attente interminable. Nous passons notre vie à attendre. Mais quoi ? Le silence du monde, l’absence du monde nous hantent. Jusqu’à la conclusion d’Ivanov : « Je ne comprends pas ». Ce n’est pas du nihilisme, ce n’est que du désarroi.

Des crises ponctuent cette longue attente. Le troisième acte est celui des incendies, et des confrontations violentes. Mais l’espoir subsiste. Celui que les générations futures trouveront le sens. Que nous avançons à petits pas vers le sens. Ça viendra ; ça prendra un temps infini, mais ça viendra, avec de petites actions, en étant utile.

Sur fond d’une musique gaie et pleine d’entrain, la fin des Trois sœurs est bouleversante. « Il faut vivre, il faut vivre ! » « Un jour viendra où l’on saura pourquoi tout cela, pourquoi toutes ces souffrances ». « Comme on a envie de vivre ! »

« Nous allons vivre ! »

Pourquoi ce sont toujours les films nuls qui sont primés (et autres brèves hivernales)

  1. Pourquoi ce sont toujours les films nuls qui sont primés

C’est ma fille qui a fait ce constat. Elle a raison. Toutes les cérémonies de remise de prix ont pour point commun de primer le mauvais film. Pas nécessairement (pas toujours) un navet mais un film oubliable sur lequel un consensus mou s’accorde. Par exemple, aux Césars, Mektoub my love, un chef-d’œuvre, n’est même pas nommé et c’est Jusqu’à la garde qui obtient le césar du meilleur film et Jacques Audiard, un des plus mauvais « grands » réalisateurs, celui du meilleur. Jusqu’à la garde, un film-dossier (sur les femmes battues). A-t-on jamais vu du grand cinéma de dossiers ? Bergman, Fellini, Kubrick, Welles, Visconti, Godard, Truffaut s’y adonner ? Cayate, Boisset, Costa-Gavras, le réalisateur de Kramer contre Kramer, oui. Aux Oscars, on prime Green book, un exercice non sans charme mais poussif et anodin, et Roma, long, soporifique et miniature exercice de style. La palme d’or est allée à Une affaire de famille, un beau film, je l’ai vu avec les enfants, j’aime beaucoup la scène des oranges, mais enfin sérieusement comment voulez-vous leur expliquer que c’est le meilleur film de l’année au monde, parmi des milliers d’autres ?

  1. Sale hétéro !

Dans les cours de récré, une nouvelle « insulte » apparaît, « insulte » est sans doute fort, je pense à des appellatifs dans la lignée de bolos, intello, faillot, etc. La nouveauté 2019 c’est : hétéro. Ah lui… ouf… quel hétéro !

  1. Haïr et imiter

La philosophie de René Girard gravite autour de deux idées centrales, celle du bouc émissaire (pour assurer sa cohésion et ne pas s’entretuer, le peuple a besoin d’un ennemi qui menace sa cohésion et la menaçant la consolide ; un bon exemple, le musulman ou la finance en France) et celle du mimétisme (nous désirons ce que les autres désirent). C’est simple et d’une efficacité redoutable pour comprendre le monde. Prenons le mimétisme, omniprésent autour de nous : tous les restos ont la même déco (parquet, laiton, plantes vertes, murs bleus canard), tous les skieurs portent des vestes Fusalp bleue marine, toutes les femmes ont des coups de cœur chez Sézane, on nous enjoint d’aller voir un film parce que 5 millions d’autres personnes l’ont vu, de lire un livre parce qu’il s’est écoulé à des centaines de milliers d’exemplaires, etc. Nous sommes dans le déni permanent de la singularité, nous appelons « chelou » l’originalité, « zarbi » le style, et vivons dans le règne du conformisme. La Parisienne de 2019 c’est le triptyque Sézane, Polène, LouYetu.

  1. Je vous présente Paméla

Qu’est-ce qui fait le charme de François Truffaut ? J’ai récemment revu La nuit américaine et objectivement c’est assez faible, le scénario ne tient pas debout, c’est d’une grande naïveté, il y a des longueurs. Et pourtant, je suis sous le charme pendant tout le film et par moments j’ai les larmes aux yeux. C’est inexplicable. Peut-être est-ce tout simplement l’amour du cinéma.

  1. C’est pour ça

Ma fille et moi aimons les tics de langage. Dans Au poste ! de Quentin Dupieux : « c’est pour ça ». Depuis, chaque fois (et cela arrive souvent) que quelqu’un dit « c’est pour ça », on se regarde et dit « on a mangé des sushis à midi, c’est pour ça ». Autre découverte, le film jouissif de Salvadori En liberté !, et le beau dialogue entre Pio Marmaï et Audrey Tautou et sa cascade de « parce que ».

  1. Un plat qui se mange froid

Mes filles ont joué un mauvais tour à leur frère et depuis il veut se venger et nous demande de trouver sur internet des idées de vengeance. J’ai cette idée business, la création d’un site ou d’une app revenge.com. Idées de vengeance en fonction de la situation, tutoriels de plans de vengeance, retours consommateurs, avis, forums, etc.

  1. Haka

Le 15 mars, un massacre en Nouvelle Zélande fait 50 morts dans une mosquée. Journal du dimanche : pas une ligne. Dans la défense de la thèse nous sommes le bien et eux le mal (cf. René Girard), ça la fout mal ce genre de massacres, il vaut mieux ne pas trop en parler. Et la Nouvelle Zélande, c’est loin, et la boutique Boss a été entretemps pillée sur les Champs-Elysées, il faut avoir le sens des priorités.

  1. La laïcité fermée

Ecouté Répliques sur la laïcité. C’était censé être un débat, mais tout le monde était d’accord. Il a été dit explicitement que la laïcité ouverte n’est pas la laïcité. La laïcité ouverte c’est la liberté d’exercer sa religion quelle qu’elle soit, l’égalité des personnes quelle que soit leur religion (pas de religion privilégiée) et la fraternité entre les différentes religions. Il paraît que ce n’est pas compatible avec la France, ça. Et que, je cite, c’est « hypocrite ». Ma perception de la laïcité décrite dans l’émission : un catholicisme déguisé (identité chrétienne de l’Occident), l’oppression des minorités, et leur assimilation forcée à notre « civilisation » et nos « mœurs », bref, un outil d’ethnocentrisme et de conformisation coercitif. Loi sur le voile, perçue dans d’autres pays laïcs anglo-saxons comme liberticide. Il paraît que les anglo-saxons n’y comprennent rien. Les commentateurs du podcast reconnaissent si j’ai bien compris que cela n’a rien à voir avec la loi de 1905 mais sous couvert tactique de laïcité est censé défendre la liberté de la femme et la tradition de « galanterie » française. Admettons. Mais qu’en est-il du halal, qui est tant pourfendu ? Le halal n’a aucun impact sur les femmes, ne gêne pas particulièrement ceux qui ne veulent pas s’y soumettre, ni a priori la république. Pourquoi la « halalisation » est une telle menace, et quel rapport avec la laïcité ? Même l’argument des mœurs – sachant que la laïcité n’a rien à voir avec les mœurs mais admettons que cela soit le cas – ne tient pas car il faudrait alors s’inquiéter de la véganisation de nos sociétés, le véganisme étant bien plus radical que le halalisme et tout aussi idéologique. La solution serait idéalement d’avoir un seul menu pour toute la nation, décrétée par une entité centrale. Nos mœurs seraient ainsi préservées. A tout prendre, on pourrait également imposer comme dans certains collèges huppés un seul uniforme pour tout le monde, ce serait l’uniforme français. On serait tous pareils, pratique pour préserver notre civilisation ! L’un des invités – auteur de toute une littérature sur la laïcité mais juste capable d’aligner des poncifs de la ligne officielle du parti, contraste saisissant – soutint que les autres pays feraient bien de s’inspirer de notre modèle de laïcité fermée. A voir la profondeur de nos fractures, entre chrétiens et musulmans, gilets jaunes et classes friquées, villes et campagnes, gens d’en bas et élites, éduqués du supérieur et les autres, c’est une préconisation comique.

  1. Un médecin du travail

La vie elle réserve des épisodes romanesques. Je suis convoqué à une visite médicale de travail dans un centre près des Champs-Elysées. Un médecin arménien me prend en charge, il doit avoir quatre-vingts ans. Il est né à Beyrouth, a immigré en France en 1976, au début de la guerre du Liban (1975-1990). Depuis sa retraite, il s’est reconverti à la médecine du travail. C’était un grand chirurgien. Il était président des médecins arméniens. Avait organisé le congrès mondial des médecins (ou des chirurgiens, je ne sais plus) au Liban. Oui, c’était lui le président. Il me donne des noms arméniens de Beyrouth et me demande si je les connais. Il a un accent très fort. Il dit qu’on ne voit pas beaucoup d’arméniens par ici. Nous échangeons quelques mots en arménien comme signes de ralliement à une société secrète. Nous avons l’air de deux rescapés. En sortant, je croise deux nanas qui se plaignent de leur week-end et du temps pourri qu’il faisait.

  1. La vie elle a passé, on a comme pas vécu

La série sur Tchékhov (France Culture, Chemins de la philosophie) était une pure merveille, surtout la dernière émission sur La Cerisaie. J’ai vu plusieurs pièces de Tchékhov au théâtre. La mise en scène m’a souvent déçu, j’ai l’impression que les metteurs en scène français aiment en faire des pièces comiques, burlesques. La série sur France Culture m’a bouleversé en mettant en exergue, ou me sensibilisant à la mélancolie du texte et des personnages perdus au milieu de la Russie, de leur vie, du temps qui passe. On ne guérit pas de l’enfance. J’ai souvent pensé à cela. Que toute notre vie est hantée par les sentiments de l’enfance et que nous n’acceptons jamais la transformation de nos corps et de nos vies. Je me promets de réécouter, de prendre note et d’écrire un vrai texte. Tellement de belles choses ont été dites.

Les gilets jaunes et les vestes Fusalp (et autres brèves de révolution)

Depuis novembre 2018, nous découvrons abasourdis la fracture profonde dont souffre la France. D’une part, sur les ronds-points et chaque week-end dans les beaux quartiers parisiens, les « gens d’en bas », le « petit blanc de province qui trime et paie tout ce qu’il gagne à l’état », revêtent d’affreux gilets jaunes et défilent au rythme de slogans haineux. D’autre part, sur les pistes de ski, des Parisiens revêtent des vestes Fusalp ultra-stylées, aux couleurs admirables, notamment la bleue marine, pour dévaler les pistes dans d’amples courbes élégantes.

Créée en 1952 à Annecy, Fusalp connaît des difficultés pendant de nombreuses années jusqu’au jour où la famille Lacoste la reprend en 2014, la positionne sur le segment luxe avec un « cœur de cible entre 600 et 800 euros pour une veste de ski », lui assurant un succès immédiat à la Moncler. Elle représente aujourd’hui l’essence du parisianisme avec cette idée force que même sur une piste de ski, il faut être stylé, arborer des couleurs sobres, une coupe parfaite. Elle est l’antithèse parfaite du gilet jaune non coupé, moche, raturé de slogans débiles. Fusalp a son flagship boulevard Saint-Germain, voilà. Cette profonde dichotomie, ces deux extrêmes stylistiques m’interpellent dans le pays de l’égalité, des « prélèvements obligatoires les plus élevés au monde », de la « redistribution » obsessionnelle des richesses.

Je suis sensible à de nombreuses causes, celles des migrants, des réfugiés, des victimes de guerre, de famines, de pollution, j’ai vu des gens vivre dans la misère et vécu moi-même la guerre de l’intérieur ; en d’autres termes ma vie et mon idéologie ne se résument pas à des slaloms sur des pistes rouges en veste moulante bleue marine. Et pourtant, rien n’y fait, j’ai zéro sympathie pour les gilets jaunes. Je trouve ce mouvement extrêmement laid. Je ne parle même pas de la xénophobie sous-jacente, de l’antisémitisme larvé rebrandé « haine de la finance », du goût de la casse et de la violence, admettons que tout ça – même si ça fait beaucoup – soit dans la frange extrémiste minoritaire et ne constitue pas le cœur du mouvement formé de « gentils » victimes du système et qui vivent dans une « véritable souffrance ». Mon dégoût provient de l’idée que l’on puisse s’autoriser une telle haine de l’autre, l’afficher, la revendiquer, la hurler, « parce que le frigo est vide à la fin du mois », « parce qu’il faut cinq minutes de plus pour arriver au travail en roulant à 80 Km/h et tuant moins de gens », en gros transformer la « souffrance » en haine de l’autre.  C’est quoi ces revendications minables ? Pourquoi une telle célébration de la minabilité ? Nous sommes dans un pays où la santé et l’école sont gratuites, où l’accès à la culture est exceptionnel, où que l’on soit, où les paysages sont sublimes, un pays en paix, où l’on est assuré d’indemnités si on perd son emploi, où une ultra-minorité paie la majorité des impôts et des charges sociales pour tout le monde dans une tournée générale permanente, alors je me contrefous que certains aient moins de vacances que d’autres, une plus petite maison, où un frigo pas plein à la fin du mois. Je suis soucieux des gens sans travail, sans papiers, dans la rue, ou stigmatisés pour ce qu’ils sont. Je n’ai jamais noté de problèmes de rachitisme ou recensé de famines dans ces fameuses villes de la « périphérie », c’est l’obésité qui est un fléau. Le « petit blanc » mange nettement plus de viande que le méchant riche qui s’impose lui une diète drastique et se nourrit de légumes pas chers. Comment en est-on arrivé là ? Cela donne froid au dos. Comme tout horizon existentiel, la bagnole et le frigo, comme toute transcendance la haine du riche fondée sur une jalousie maladive. Que du matérialisme, que le discours du fric, de la comparaison des richesses. Et maintenant le refus de la démocratie alors que des centaines de millions de gens dans le monde en rêvent.

Même s’il n’en fait pas partie ni officiellement ni logiquement puisqu’il appartient à l’élite de l’élite, l’élite des médias et de la création, François Ruffin est la quintessence de cette minabilité. Son discours à la réception du César était glaçant de haine xénophobe envers les Roumains, pour un film d’une laideur morale abjecte. Il est une sorte d’incarnation de tout ce qu’il y a de mauvais dans ce pays, le pessimisme, l’envie, la jalousie, le dogmatisme, la moralisation doctrinaire, la désignation de coupables, et l’absence de la moindre amorce d’idée constructive. C’est un commerçant, un professionnel de la colère, qui vit de la misère des autres pour se faire mousser en tournant des films.

De ces mois de révolte, je garde aussi quelques images.

Nous étions dans le Marais avec mes filles, avons commandé un Uber. Quand la C5 a plongé dans le flux des voitures de la rue de Rivoli, nous avons soudain fait face à une horde de gilets jaunes. La haine déformait leurs visages, ceux-là n’étaient pas des gentils, ils avaient l’air très mauvais au contraire et appelaient à la démission de Macron et sa décapitation. Abdelkarim, notre chauffeur, eut le bon réflexe de tourner à droite pour emprunter des voies parallèles pour rejoindre Bastille. Par intervalles, les rues perpendiculaires nous donnaient un bref aperçu de la révolte qui avançait rue de Rivoli et du déploiement spectaculaire des forces de l’ordre convergeant de toutes parts vers elle. Rue de la Bastille, une colonne interminable de motos de police foncèrent sur nous en contre-sens pour rejoindre le théâtre de l’insurrection, cette rue allait fermer juste à temps après qu’Abdelkarim réussisse à passer entre les gouttes et emprunte le boulevard Bourdon pour nous emmener rive gauche. Le bruit des sirènes s’estompa, je remerciai notre chauffeur qui dit sobrement avoir l’habitude.

J’étais allé courir autour des lacs du bois de Boulogne et j’ai croisé une vieille voiture avec à son volant une vieille femme. Elle semblait fébrile, toute seule, arrêtée au bord de la route. Je l’ai ensuite vu sortir un gilet jaune et le déposer sur le tableau de bord, voilà c’était fait. Elle a démarré, à la conquête du pouvoir.

Le samedi 16 février, il faisait un temps de dingue à Paris. Les Parisiens étaient sortis investir les terrasses. Nous-mêmes étions allés au Tourville, place de l’Ecole Militaire. Ce samedi-là comme tous les samedis, les gilets jaunes manifestaient. Ils avaient choisi le quartier des Invalides. Depuis le début du mouvement, ils rôdaient ainsi dans les environs de l’Elysée avec l’espoir d’envahir le palais et se saisir de Macron, le président de la république au moment des faits. Les gilets jaunes affluaient sur la place et je redoutais le clash entre eux et les bourgeois, ados friqués et touristes aisés absorbés par leur tartare sur la terrasse baignée de soleil. Les deux France se côtoyaient ainsi, à quelques mètres l’une de l’autre, tout autant qu’aux deux bords d’un gouffre insondable. Les aphorismes marxistes abscons inscrits d’une écriture hésitante sur les gilets commentaient ce face à face qui n’en était pas un, car il s’agissait d’un évitement. Je songeais un instant à l’identité française et notais que ces deux peuples qui se côtoyaient, l’un sur la terrasse, l’autre à ses abords, non seulement s’ignoraient, mais n’avaient absolument rien en commun.

Comme toujours en France, c’est la faute à l’immigré, aux mecs du neuf trois. Au début du mouvement, lorsque certaines rues de la ville furent le théâtre de scènes de guerre, on (quand je dis on, c’est à une certaine bourgeoisie conservatrice et raciste que je fais référence) était persuadé que les casseurs étaient des mecs du neuf trois, sous prétexte qu’on reconnaissait leur « accent » et qu’ils étaient là pour piller les boutiques de fringues. Je trouve pour ma part que les mecs du neuf trois ont pour le coup fait montre d’une grande classe. Il ne s’est rien passé en banlieue. Les samedis, Saint-Denis était plus sûr que la place du Trocadero. Il y a une entreprise en France qui a donné leur chance aux habitants de ces quartiers, c’est Uber. J’en ai pris des dizaines, je n’ai jamais eu le moindre problème. Combien de fois me suis-je fait rudoyer par des chauffeurs de taxi, jamais dans un Uber même s’ils sont tous soi-disant salafistes selon une amie qui tiendrait l’information du ministère de l’intérieur.

Si le mouvement des gilets jaunes est laid, il a donné lieu à des scènes esthétiques comme celle-ci. Boulevard des invalides, des gilets jaunes en ordre dispersés battent le pavé, des promeneurs profitent de la journée ensoleillée, et les forces de l’ordre sont partout. Soudain, dans une chorégraphie spontanée, un escadron compact de CRS suréquipés forme une sorte de légion romaine et avance à pas saccadés vers… vers rien en fait, juste pour le plaisir. La scène est insolite et belle.

Aux débuts du mouvement, la rive gauche était étonnamment épargnée. Les gens de la « périphérie » ne connaissaient pas Paris, on les voyait errer, perdus dans ses rues, et ignoraient que le centre du pouvoir était en réalité sur cette rive-là. Je me rappelle un samedi en particulier où des avenues autour de l’Etoile étaient en feu et les terrasses de Saint-Germain-des-Prés noires de clients sirotant les premiers Spritz dans l’insouciance et la paix. S’il y a un mérite à ce mouvement du reste, c’est d’avoir permis à toute une population provinciale de découvrir la capitale de la France, c’est bizarre à dire, cela paraît invraisemblable, mais c’est quand même la capitale de leur pays.

J’ai croisé un Japonais dans le métro un samedi. Il tenait une carte des Galeries Lafayette et souhaitait visiter une avenue dont il avait entouré le nom au stylo, les Champs-Elysées. Il m’a demandé comment y accéder et je lui ai conseillé de ne pas s’y rendre, ce n’était pas safe. Il semblait étonné.

Ma fille est invitée à une fête dans un hôtel particulier de la rive gauche. La chanson phare de la fête : Gilet jaune eh (hein hein) !

Ce n’était pas mieux avant

J’en ai ma claque de cette nostalgie d’un autrefois meilleur, de cette utopie rétroactive. Les gens : ce n’est pas vrai, ce n’était pas mieux avant, c’était bien pire.

Prenons les choses dans l’ordre.

Dans Sapiens, Yuval Noah Harari soutient qu’homo sapiens était heureux. Bien plus heureux qu’après la révolution agricole, cette grande fraude de l’Histoire qui, 12000 ans avant JC, à cause de la découverte fortuite du blé et des récoltes, a fait entrer l’homme dans l’ère du travail et donc du malheur, avec comme cause de ce malheur cette maxime qui nous régit depuis : tout luxe devient nécessité. Homo sapiens était nomade, vivait dans de petits groupes dont il connaissait tous les membres, il n’avait donc pas besoin de toutes les grandes fictions de l’Histoire, les religions, les nations, etc. pour assurer la cohésion sociale, il ne travaillait pas, chassait et cueillait pour vivre au jour le jour et mourrait jeune, les vies n’étaient pas interminables comme aujourd’hui, il était extrêmement plus doué que nous en tout. Ça se tient. Et j’adore ce livre. Maintenant, à dire vrai, vivre à poil dans des grottes en compagnie des bêtes sauvages, la petite routine quotidienne d’aller tuer des bêtes à mains nues pour les manger (je suis végétarien), pour source évidente de bonheur que cela puisse être en l’absence des tracas d’un boulot sédentaire, je vais passer mon tour sur ce coup-là, et à mon corps défendant, accepter la révolution agricole.

Je vais faire un grand bond dans le temps pour catapulter le lecteur en France au Xème siècle après JC, au beau milieu du Moyen-Age. Le Moyen-Age est une période faste et les spécialistes en conçoivent une nostalgie touchante. Certains timbrés passent même leur vie à construire des châteaux forts avec « les techniques de l’époque ». Pour ma part, le féodalisme, la vassalité, la servitude, ne m’ont jamais parlé, c’est une question de goût, on aime ou on n’aime pas. Même les croisades, notre fierté nationale, le goût de l’aventure et du sang d’infidèle, ne m’ont jamais tenté plus que ça.

Le XVIème siècle est une époque catastrophique. Le pays est à feu et à sang. La guerre des religions fait rage. On ne trucide plus du musulman mais d’autres chrétiens pour des petites bisbilles bibliques et des différences de goût exégétiques.

Après une guerre de trente ans particulièrement meurtrière (60% de l’Europe centrale décimée paraît-il) avec une liste de belligérants et de batailles longue comme un bras, l’absolutisme met de l’ordre. C’était mieux avant pour les aristos, je l’admets. Pas pour le menu peuple. S’agissant des fameuses inégalités, j’ose à peine imaginer celles entre un dandy poudré se pavanant entre les bosquets à Versailles en comptant fleurette à, pour emprunter à Houellebecq son vocabulaire anthropologique, quelque salope de l’époque, et le peuple qui n’avait pas à bouffer et vivait dans la rue.

La révolution c’est certes un événement majeur de l’Histoire de l’humanité, pas le moins pour avoir réglé son compte à cette pute de Marie-Antoinette qui s’empiffrait de macarons Ladurée cependant que ses sujets crevaient la dalle (à l’époque pas de Leclerc et de plats cuisinés pas chers), mais c’est aussi pléthore de têtes tranchées.

Napoléon a ensuite imposé l’hégémonie française sur l’Europe, ce qui est appréciable à ne point en douter, j’en suis nostalgique, aurais aimé vivre sous un Empire français, c’eût été stylé je le confesse, t’imagines la classe d’aller voir un Suédois, eh mec, tu parles à ton Empire là, mais hélas elle fut de courte durée (les Empires sont éphémères, tout le monde les déteste, c’est pour ça), et je n’ai pas la mémoire des chiffres, mais j’ai le vague souvenir qu’il a envoyé des convois considérables à la boucherie dans les plaines de ladite Europe et les steppes de Russie. Franchement, je préfère être planqué dans mon appartement dans une France nettement moins impériale, « victime de la modernité », à mater une série sur Netflix en bouffant des tacos commandés sur Uber Eats tout en jetant un œil paresseux sur mon compte Insta, que parader dans les steppes de Sibérie sous la neige un 20 janvier. Mais ça c’est moi. J’aurais aimé être Napoléon, c’est sûr, voire même Talleyrand allez, à tout prendre, mais c’était une minorité ces mecs. Les masses, elles, morflaient quand on ne les expédiait pas se faire déchiqueter. Ça me dégoûte grave ces milliardaires contemporains, mais au moins eux se contentent de siroter des Mojitos immérités sur des yachts vulgaires, ce qui m’insupporte au plus haut point, pour la simple raison que j’aurais aimé être, moi, sur ledit yacht, mais je me fais une raison et puis les mecs, je le reconnais, je n’ai pas créé Facebook moi, c’est triste mais c’est comme ça.

Le XIXème siècle, honnêtement, je n’y pige rien. Farandole de monarchies, empires, républiques, entrecoupés de coups d’état, trahisons, révolutions, guerres, etc. Bien que manifestement romancés, Les Misérables donnent un bon aperçu du quotidien d’alors et tout compte fait je ne suis pas sûr de vouloir troquer mon pavillon de la couronne périurbaine ni même mon job pourri de gilet jaune contre un des destins dépeints, pas même celui de Valjean – il en a quand même chié Jeannot.

La fin du siècle est tristoune comme toute fin de siècle. Quand je lis Bovary, ou des nouvelles de Maupassant, j’ai comme le cafard, pas nécessairement une envie pressante de me foutre une balle dans la bouche mais presque. Les poèmes de Rimbaud font le portait d’une société d’assis bien rance, faut le dire quand même. Prenons l’agriculture et les agriculteurs qui souffrent en silence de nos jours en ployant sous les subventions de Bruxelles, je recommande la lecture de Règne animal, on y voit les conditions des agriculteurs au siècle dernier, c’est bof hein, pas folichon.

Vient ensuite la première guerre mondiale. Dix millions de morts. Les tranchées, tout ça. On l’a vu célébrée ad nauseam l’année dernière, j’ai même dû voir Au revoir là-haut, un très mauvais film, comme quoi on la paye encore aujourd’hui cette guerre.

Suit l’entre-deux guerres, la crise de 1929, la montée des fascismes, l’Allemagne d’Hitler. Il y en a pour qui ça a un certain charme tout ça, l’esthétique disciplinaire, les uniformes Hugo Boss, le suprématisme enfin libéré des carcans de la bonne conscience bourgeoise, pas moi, la vision des Damnés de Visconti m’en a définitivement détourné. Deuxième guerre mondiale : cinquante millions de morts. Faut imaginer le truc. Le moindre mort de la moindre fuite de gaz est aujourd’hui célébré, panthéonisé. L’équivalent de presque toute la France trucidée, il n’y a même pas cent ans. La collaboration en France, l’occupation, la Shoah, Hiroshima, non décidément, c’était une période horrifique. Pendant tout ce temps, c’est-à-dire depuis le big bang jusqu’à la fin de la grande guerre – j’ouvre une parenthèse féministe là – les femmes n’ont jamais eu le droit de voter.

Arrivent les fameuses Trente Glorieuses. Croissance spectaculaire. Le kif. Période aujourd’hui idéalisée car par je ne sais quel cheminement intellectuel le bonheur est devenu synonyme de croissance du PIB. Je suis mauvais coucheur, je le reconnais, mais je crains de vous décevoir dans vos illusions passéistes, ce n’était pas terrible les Trente Glorieuses. Je recommande un livre extrêmement ennuyeux d’Annie Ernaux, intitulé Les Années, trois cent pages de phrases à l’imparfait genre Frédéric Mitterrand sous anesthésie générale, décrivant par « écriture plate » la société française d’après-guerre entrecoupées d’analyses de photos d’elle et d’une exégèse de l’évolution physiologique de ses pommettes avec l’âge, eh bien, ce sont ces fameuses trente glorieuses en condensé. Les trois heures de la lecture furent mortelles d’ennui pour toi, ami lecteur ? Eh bien imagine la même chose pendant trente ans ! La croissance spectaculaire du PIB s’explique par une chose : les gens étaient dans la merde après la guerre, elle le décrit fort bien. Il y avait des rations alimentaires, genre pour bouffer t’avais besoin d’autorisations administratives. Il est plus facile de croître à partir de zéro, c’est mathématique. Croissance parce qu’on achète un frigo (elle en parle des frigos et des congélateurs dans le livre !), parce qu’on n’avait pas de frigo, ni de lave-linge. Je ne sais pas pourquoi cette anecdote m’a marqué, tirée de la biographie de mon héros, Eric Rohmer. Ce n’était pas un ouvrier, plutôt un bourgeois le mec, et dans les années 1960, il habitait dans le 5e arrondissement de Paris un appartement sans salle de bains. Rohmer se levait au milieu de la nuit et pour pisser devait aller aux toilettes partagées de l’étage, attendre que son voisin Maurice finisse de déféquer avant de rentrer dormir. D’aucuns prétendent que le bonheur est corrélé à la dérivée, en ce sens que l’amélioration des vies est source de bonheur (non la qualité intrinsèque des vies, tant et si bien que des vies idylliques au paradis, mais qui ne s’amélioreraient pas, avec une vierge de plus tous les jours par exemple, seraient malheureuses). Admettons. Si c’était mieux avant car on pouvait expérimenter la jouissance que procure l’acquisition d’une machine à laver, je le concède, c’était mieux avant. Mais n’oublions jamais, ces années c’est la guerre d’Algérie, d’Indochine, Diên fucking Biên Phu, la décolonisation, la dislocation d’un autre Empire (un des traits de l’être humain, c’est de persister dans l’erreur, s’acharner, on avait pourtant dit plus haut que les Empires, ça ne plaît pô). J’aurais peut-être été obligé d’y aller moi, en Algérie, à l’époque, torturer du bougnoule. Pas ma tasse de thé. Evidemment, nous avons oublié tout cela, ne gardons en mémoire que l’extase procurée par la sourde rumeur d’un frigo dans la cuisine. De Gaulle était président. Un militaire comme dans une dictature d’Amérique latine. Il y avait une seule chaîne de télévision et fallait se taper De Gaulle tous les soirs avec sa façon quand même très zarbi de parler. Sans compter sa meuf, sauf votre respect, pas glamour la bourgeoise, comme qui dirait effacée, « comme toute femme devrait l’être », eussions-nous ajouté à l’époque, par respect de la « moralité », de « la bonne conduite ». 17 octobre 1961. Ça ne dit rien à personne aujourd’hui. Ça te dit quelque chose ami lecteur ? Non, hein ? La police française a balancé ce jour-là une centaine de bougnoules dans la Seine. C’était sous De Gaulle, le fameux héros national planqué à Londres pendant qu’Américains et Russes combattaient les nazis. Je sais les gens critiquent, oui, c’est la faute à 68, nanani, nanana, avant on pouvait se délecter des paroles du général, mais Mai 68 les gens, quoi qu’on en dise, ça vient de quelque part, de l’« ennui » profond dans lequel la France était plongée et qu’un journaliste du Monde de l’époque avait relevé. Je veux dire par là que le peuple de France devait en avoir ras le cul de se taper le général tous les soirs à la télé. Mai 68, un million de personnes dans la rue, grève générale, faut voir la chose, cela ne peut raisonnablement être le résultat de la société paradisiaque qu’on nous dépeint aujourd’hui. Au moins, premier grand progrès de l’Histoire, les gens ont pu baiser librement après et les femmes être considérées comme des êtres humains plus ou moins à part entière. Hélas, les syndicats ont tout gâché et, complices du pouvoir, ont empêché une transformation plus en profondeur de la société ; eux, tu leur donnes cent euros de plus par mois et moins de travail et ils sont contents, et les choses rentrent dans l’ordre.

Arrivent 1973 et la crise pétrolière qui nous fait entrer dans un tunnel de crises économiques. Epoque triste. Giscard président. Je ne sais pas si l’on s’en rend compte aujourd’hui, la mémoire est courte. Vous avez déjà entendu le mec parler ? C’est imbitable. Juste au niveau de l’articulation. Le gars s’est acheté une particule, faut le faire. Je recommande un film d’Alain Corneau, Série Noire, pour se former une idée de cette époque, avec Patrick Dewaere, un acteur incroyable qui en incarne à merveille la maniaco-dépression profonde. Voire Les valseuses, un portrait picaresque de cette douce France dont on nous chante les louanges. Ou encore Le jouet de Francis Veber sur l’humanisme du patronat paternaliste avant l’ultra-libéralisme honni. Michel Bouquet – très méchant, pas de lèvres – y vire Gérard Jugnot parce qu’il a les mains moites. T’imagines cela aujourd’hui ? Le procès en Prud’hommes qui en découlerait ?

Plusieurs siècles après Machiavel, Mitterrand arrive enfin au pouvoir et abolit la peine de mort et dépénalise l’homosexualité. En revanche, de son propre aveu, l’économie, ce n’était pas son truc. Après la période calamiteuse 1981-1983, Mitterrand instaure une politique de la rigueur, interdit pendant un été les vacances à l’étranger pour soutenir le Franc (véridique). Il y avait des frontières entre les pays à cette époque. 95, Chirac, la droite, prennent enfin le pouvoir ce qui donne l’occasion à un mois de blocage total du pays. J’ai l’impression que c’est à partir du second mandat de Chirac que les choses s’améliorent, quand celui-ci, pétri de sagesse asiatique et vieillissant, sombrant lentement dans la sénilité, se rend à l’idée que la France n’est plus qu’une nation de seconde zone, qu’il faut faire le dos rond en déclamant de beaux discours. Quand il se repent pour Vichy, reconnaît enfin les saloperies de la deuxième guerre mondiale dont la rafle du Vélodrome d’Hiver, treize mille personnes dont un tiers d’enfants arrêtées et déportées dont, heureusement disent les salauds à la mode d’aujourd’hui beaucoup d’« apatrides », Vichy ayant sauvé les Français, c’est symbolique mais essentiel. Un tournant. Une des plus belles choses de faites dans ce pays sur les dernières années : un repentir.

Fort de ce résumé de l’Histoire de France, j’aimerais maintenant qu’on me dise une bonne fois pour toutes : C’est quand que c’était mieux avant, bordel de putain de merde ? Qu’on me donne la date, la période, le jour même, afin que je puisse m’y rendre à l’aide de ma machine à remonter le temps. Parce que sinon, comme ça, à la louche, j’aime bien 2019.

J’aime pouvoir pondre des pages comme je le fais là sur mon ordi connecté à internet grâce à de la putain de fibre optique (je suis de ceux qui aiment internet, je n’ai jamais eu un faible pour les bibliothèques municipales ouvertes de dix à dix-huit heures avec pause déjeuner de midi à seize), et pas sur une machine à écrire ou avec une plume à la lueur de la bougie ; j’apprécie de pouvoir appeler mes parents en vidéo sur Whatsup et voir leur visage à des milliers de kilomètres ; je ne crache pas sur les tarifs d’EasyJet pour des week-ends un peu partout en Europe ; j’aime bien ne pas avoir de bagnole grâce à Vélib et aux pistes cyclables (oui, je suis un sale bobo, la rue de Rivoli fermée aux voitures : je suis pour) ; voir des films du monde entier ; être addict aux séries ; mes Nike Pegasus 34 ont une performance 34 fois supérieure au Nike Pegasus 1 ; quand je loue une Audi elle est vachement plus sûre et agréable à conduire que l’Audi 80 de mon père modèle 1974 et grâce à Google Maps ma femme et moi ne nous engueulons plus pendant tout le trajet et pouvons nous concentrer sur la playlist best of Bach sur Apple Music ; je ne suis pas opposé à ce que les Noirs ou les femmes soient mieux traités ; comme tout le monde, je ne suis pas partisan du politiquement correct (beurk, affreux !) qui rend la vie tellement difficile – et je compatis – aux xénophobes, sexistes, racistes, suprémacistes de tous bords, mais je l’étais encore moins de la ségrégation raciale ou de quand on appelait les homos « pédés » et leur brisait les genoux ; il n’y a guère plus que les Arabes et les musulmans que l’on traite comme de la merde, mais cela finira par changer, le politiquement correct finira par conquérir ce dernier pré-carré de haine libre, de la même manière que les détecteurs de fumée ont bien fini par être installés dans le Mercure de l’avenue de la Sœur Rosalie au fin fond du treizième dans le dernier roman de Houellebecq ; Houellebecq, voilà à mon avis ce qui reste d’une France ancienne et rance qu’il personnifie à merveille, jusque dans sa décomposition physique, laide, mauvaise, haineuse, raciste, envieuse, en pleine désagrégation, avec des tristes restes de brillance, des lambeaux de style flottant çà et là à la surface de la décrépitude nostalgique d’un passé fantasmé qui n’est qu’une longue succession, voir plus haut, de boucheries ; à vrai dire, cela ne me manque pas plus que cela les hécatombes planétaires ; ni celles sur les routes de France quand le père conduisait sa famille à la mort une clope au bec, un litre de vin dans la sang, à tombeau ouvert et sans ceinture, sous prétexte de « liberté », c’est parfois overated, la « liberté » ; je suis admiratif de la construction européenne, cette technocratie normative et qualifiée qui régit nos vies, les rend plus sûres, plus justes (ce sont les seules élections qui comptent du reste, à l’issue desquelles des choses sont réalisées, les fachos ne s’y sont pas trompés qui essaient de saboter tout cela et le pervertir avec leur incompétence haineuse et leur stupidité populacière) ; j’adore (mais d’adoration) Renoir, mais j’avoue que Leto de Kirill Serebrennikov en image 4K sur un écran géant des Halles superbement rénovées ça a aussi de la gueule par rapport au son inaudible de La Chienne et ses photogrammes saccadés que je peux d’ailleurs revoir à loisir dans une version restaurée ; tout en continuant de m’adonner au plaisir démodé des vinyles, je succombe au charme de l’accès soit gratuit soit à dix balles par mois à toute la musique du monde et de l’Histoire de l’humanité ; et j’aime à martyriser mon esclave digitale (« Siri joue-moi du Bach ») ; ah, je me contrefous que Siri m’espionne à longueur de journée, consignant dans des data lakes centralisés que j’ai mangé des lasagnes le samedi et engueulé ma fille le mercredi à cause d’une mauvaise note en SVT, je suis même flatté que mon quotidien si insignifiant pourtant soit ainsi précieusement archivé pour l’éternité ; je ne suis pas mécontent de ne pas crever de la moindre maladie, ou du Sida ; les dizaines de milliards dépensés dans la lutte contre le cancer me rassurent ; je suis heureux (mais d’un bonheur quasi orgastique) de pouvoir aller au restaurant sans être cerné de fumeurs, à l’hôtel sans que les rideaux ne puent le tabac froid et oui, j’éprouve la joie sadique et liberticide, une profonde joie cruelle, à l’idée que tous les fumeurs, avec leur clope dégueu qui pue et dont, épris de liberté, ils me faisaient subir la puanteur, aient de moins en moins d’endroits pour fumer ; cela ne me manque pas outre-mesure de devoir attendre devant une cabine pour passer un appel en me gelant les couilles, puis une fois dans la cabine à devoir me saisir du combiné recouvert de graisse gélatineuse ; je suis heureux de pouvoir lire Proust (que Louis XIV ou Napoléon ou Hugo n’ont pas eu la chance de lire), de pouvoir voir le dernier film de Apichatpong Weerasethakul (qu’ils n’ont pas vu non plus). L’écart patrimonial entre moi et Mark Zuckerberg est certes immense mais plusieurs choses : je ne suis pas certain que vivant aux périodes correspondantes dans une catégorie sociale équivalente (en gros de plouc), mon inégalité avec la Pharaon, Alexandre le Grand, César, Louis XIV, Napoléon, la famille Von Krupp, le général De Gaulle et sa cour, eût été moins grande ; en France en particulier, les inégalités ont significativement baissé depuis le XIXème siècle et sont stables depuis cinquante ans (pas le cas dans d’autres pays) ; je m’en bats les couilles de mon inégalité avec Mark, certes son monopole est une anomalie du capitalisme mais il ne me fait aucun mal, ne prélève aucune taxe, ne m’envoie pas faire la guerre, ne projette pas de me foutre en prison ou me trucider et je suis libre, totalement libre, de dire que c’est un gros con et que Facebook c’est un truc pourri pour vieux, ce que c’est. En plus, il facilite ma révolte et me permet de donner rendez-vous à mes poteaux sur un rond-point.

Si, il y a une chose qui était mieux avant. Il y avait peut-être moins de vieux cons prétendant que c’était mieux avant (donc avant avant), ou en tout cas ils ne tenaient pas le haut du pavé médiatique pour servir leur soupe mensongère aux retraités.

Alors tout compte fait, je reste en 2019.