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Il y a des journées qui comptent plus que d’autres. Dont le déroulement peut avoir un impact sur nos vies. Si, ce 7 juillet 2024, le RN avait obtenu la majorité absolue, je ne sais pas ce que nous serions devenus, ni où nous serions allés. Nous aurions peut-être dû changer de pays. Le cours de notre existence dépendait de ce qui allait se passer, ce jour-là, à 20 heures précises.

Je me suis réveillé à huit heures. La veille, j’avais vu « Absalon, Absalon ! » la pièce de Séverine Chavrier à Avignon, d’après Faulkner. J’étais transporté pendant cinq ans dans une profusion de textes et de théâtre. J’ai traîné dans le lit jusqu’à neuf heures, puis je me suis levé pour aller courir, comme chaque année sur l’île de la Barthelasse. Il avait plu à verse la veille. Ce dimanche matin, le ciel était d’un bleu profond et la nature, déjà sèche, était lavée et scintillante. Une petite brise rafraîchissait la matinée. La course était superbe. J’ai fini par monter les escaliers monumentaux qui mènent des berges du Rhône au jardin surplombant le Palais des Papes, étourdi par la joie de vivre. C’est cette joie du vivant que je retrouve à Avignon chaque année. La joie des corps, des organismes qui suent, éructent, crachent, courent, se roulent dans le sable. La vitalité du corps quand il s’aventure aux confins de l’épuisement.

Je me poste ensuite sur une terrasse juste en face du Palais des Papes, sous le soleil radieux. Retour à l’hôtel, douche euphorisante, déjeuner sur le pouce acheté chez Monoprix, et premier film, « Kinds of Kindness ». J’adore. Le jeu des acteurs, la beauté de la lumière, la qualité incomparable et soyeuse du son, les syllabes se détachant avec onctuosité pour proférer des horreurs, et la jouissance des narrations alambiquées, des jeux avec les personnages et les perversités scénaristiques. Une scrutation ironique de l’asservissement au travail, du complotisme, des théories foireuses sur la santé et l’immixtion, malgré tout, de la gentillesse dans ce tissu de monstruosités et de paranoïas. J’enchaîne sur un deuxième film de Paul B. Preciado, que je trouve inégal, affublé d’une voix off un peu trop frontale et philosophique, avec quelques moments intéressants et beaux et surtout une déroute totale dans les territoires du genre. Je suis désarçonné, cela dit, par le rôle des médicaments et des laboratoires pharmaceutiques dans toutes ces transformations très chimiques.

Je vais ensuite voir la pièce « Lacrima », au lycée Aubanel. Ce n’est pas mon genre de théâtre, trop narratif, qui s’assume comme télévisuel – plus téléfilm que série en réalité – mais avec quelques moments réussis, notamment autour de la fille de la protagoniste, qui joue extrêmement bien le rôle d’enfant tyran. Je suis assis à côté d’une comédienne et d’une journaliste de l’Humanité.

Il est prévu que la pièce s’achève à 20 heures, avec une pause de trois minutes au milieu.

À 19h50, la journaliste sort son portable de son tote bag. Elle tapote dessus, puis montre quelque chose à sa voisine, qui fond en larmes. Elle lui serre la cuisse.

Je sors mon portable et rafraîchis frénétiquement le site du Monde. Je vérifie l’heure toutes les deux secondes.

À vingt heures précises, Le Monde publie les estimations d’Ipsos. Le RN est troisième. Bardella, leur chef de file pour ces élections, peut ranger son costume bien coupé et ses airs de premier ministre d’une république fantoche. La France continue d’être respirable. J’éprouve une joie profonde, qui me transporte. La joie m’envahit et semble effacer, au moins pour quelque temps, mes angoisses.

Au même instant, après trois heures, la pièce s’achève dans une standing ovation incroyable. Les spectateurs applaudissent à tout rompre, hurlent, sifflent, sans que l’on sache si c’est pour la pièce, pour les résultats, ou pour les deux, et pour la poursuite du festival, du théâtre. Les rappels se succèdent, infinis. Les comédiens semblent étonnés.

Je sors du théâtre et découvre une soirée d’été enchanteresse, comme si la nature avait orchestré tout cela, nous observant dans sa quiétude vespérale depuis le sommet du Palais des Papes, se reflétant dans l’eau étale du Rhône, miroir de sa beauté sereine.

J’emprunte les rues désertes qui longent la rue de la République sans jamais la croiser, mais des manifestations de joie me parviennent de là, à peine étouffées. Je mange un morceau dans la cour de l’hôtel d’Europe, entouré d’analystes politiques qui discutent, et d’une table de vieilles dames désorientées, comme hagardes et vaguement déçues.

Je vais ensuite voir la pièce de Boris Charmatz, « Liberté Cathédrale », dans un stade de foot sur l’île de la Barthelasse, juste après le pont. Le son des cloches, la contorsion des corps, les mêlées, et « fuck the pain away » !

Je finis la journée au bar du festival, le Mahabharata, rue des Teinturiers, dans une ambiance électrique. Une femme s’exclame : alors, vous avez mal au cul les fachos ? En regagnant mon hôtel, je croise une jeune fille à vélo, « issue de la diversité ». Elle enfourche son vélo avec aisance et, en s’enfonçant dans la nuit, me lance : « Bonne soirée ! »

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