J’ai quitté l’appartement à 6 heures 30. Je m’étais couché vers 22 heures la veille, mais je suis quand même épuisé. J’ai enfourché un vélo Lime avec mes gros sacs Picard et Ikea, en direction de Saint-Lazare. Le poids de ma cargaison m’a empêché de pleinement apprécier les rues désertes de Paris, qui rappellent les meilleurs moments du Covid, quand l’humanité enragée s’était retranchée dans sa tanière, sous terre, et avait disparu de la circulation. Je retrouve cette humanité bien trop vite, pleine d’énergie et d’allant, grouillante, une constellation d’électrons déboussolés et hagards, dans la gare Saint-Lazare. Pendant que je bois mon café Starbucks imbuvable, un type bizarre rôde, comme un comédien en perdition. Il baragouine des trucs, ses mouvements ne sont pas contrôlés. Il est très sale, mais porte des Weston en velours marron impeccables. Il est difficile à situer, une de ces silhouettes égarées qui hantent les villes et expriment leur désarroi.
Les temps sont très durs sur tous les fronts. Nous sommes à la veille de l’été et le pays est bloqué dans un mois de novembre pluvieux et gris, extrêmement déprimant, hanté par la promesse déçue de journées ensoleillées qui auraient dû être là. Ailleurs dans le monde, des vagues de chaleur tuent des milliers de personnes dans la fournaise. La France est au bord du chaos politique, dans l’incertitude totale quant à la composition du parlement à la suite de sa dissolution, avec la possibilité d’un pouvoir accaparé par le Front National ou La France Insoumise, un parti d’extrême gauche. De manière plus temporaire et nettement moins grave, Paris est invivable à la veille des Jeux Olympiques, mais bon, ça, ça passera. Je regrette de m’en être autant plaint, quand je vois ce qui nous attend. Même si on voulait quitter le pays, c’est d’une part techniquement très difficile et d’autre part, ce serait pour aller où ? Les pays d’Europe sont pires les uns que les autres, les États-Unis vont élire Trump, et le Moyen-Orient ne nous convient pas culturellement. Il n’y a nulle part où aller sur cette putain de planète de merde. Aucun pays n’est dirigé par un leader correct, je ne dis même pas éclairé, encore moins admirable, juste vaguement correct, décent, raisonnable. Joe Biden, le président américain, était sans doute ce leader, mais comme un signe des temps, c’est, de plus en plus, un mort-vivant, figé dans des postures effrayantes de film d’épouvante. En arrière-plan, la guerre de Gaza se poursuit et ce que d’aucuns qualifient de génocide se perpétue au vu et au su de tout le monde, à ciel ouvert. Un spectacle dont on se désintéresse, un spectacle qui attire moins que l’Euro ou les Jeux Olympiques. Dans ces compétitions, l’homme veut se donner l’illusion d’être quelque chose de bien, de courageux, de persévérant, de fair-play, on se la joue élégant, combat à la loyale sous la verrière rénovée du Grand Palais. Mais en parallèle, au vu et au su de tous, on affame des enfants, on les tue, dans un revenge porn halluciné et les grands pays admirables font tourner les usines du Texas à plein régime et en trois shifts pour livrer les armes et poursuivre la tuerie. La guerre se poursuit aussi en Ukraine, une guerre sans fin, éternelle, qui nous touche de moins en moins, qui fait maintenant partie du décor des meetings internationaux et des discours convenus, et des matchs de foot.
La campagne normande défile dans les vitres de l’étage supérieur du train Nomad de 7h27. Insouciante, une famille de chevaux se prélasse dans le bocage, au milieu des collines, des replis verts, ponctués de bosquets divers. C’est beau. Une certaine beauté persiste dans tout ça, assiégée de partout. Mon train va bientôt arriver à la gare de Deauville-Trouville.
Comment en est-on arrivé là ?
Par un temps splendide, le weekend avait tout pour être parfait. J’ai aperçu la pleine lune dans un ciel d’un gris sombre qui refusait de céder au noir ; j’ai marché dans les chemins du hameau après le dîner, quand la nuit tombait doucement, comme des lumières qui s’éteignent au ralenti dans la grande pièce de la nature ; le jardin reluisait de toutes les lumières estivales, dans une profusion de végétaux, d’insectes et de reflets. Tout, absolument tout, était aligné pour rendre le weekend parfait. Un vent léger apportait un peu de fraîcheur, le ciel était d’un bleu uniforme à l’exception de quelques nuages fixes et parfaitement dessinés sur sa toile, les feuilles des arbres brillaient de mille feux. Les bruits de machines, de voitures, de routes départementales, tout ce que l’homme moyen occidental a inventé pour rompre l’harmonie des choses, avaient disparu ; on n’entendait que les oiseaux. Mais c’était sans compter le talent du réel et des hommes pour rompre les harmonies passagères, et peut-être pour donner tout le sel à ces harmonies. Sans crier gare, un essaim survolté d’abeilles a élu domicile dans mon toit et a pénétré dans la maison ; un groupe d’énergumènes insituables avait décidé de tirer à la carabine, et chaque coup, imprévisible car sans fréquence régulière, me procurait une poussée d’angoisse ; la fête de la musique avait poussé le village au loin à organiser des concerts insupportables, concurrençant la polyphonie des oiseaux de toutes tailles, de toutes vitesses et de tous fuselages dans les replis des arbres.
Le dimanche soir, dans le train de retour à Paris, je me suis assis confortablement dans mon siège solo, le siège 101, avec des sentiments partagés. J’ai ouvert mon ordinateur portable et commencé à écrire en jetant un œil sur le paysage qui défile, le soleil qui veille sur moi, les nuages dessinés par une main de maître dans un blanc ici vaporeux, là soudain luminescent. Et je ressens en moi un concert d’angoisses : l’angoisse de la fin du weekend qui remonte aux temps anciens de l’enfance et de l’école, l’angoisse des frictions du réel, imprévisible, inventif, créatif, prenant la forme d’abeilles, de musique de village, de coups de fusil, et aussi l’angoisse d’éprouver de l’angoisse pour des raisons aussi futiles, aussi insignifiantes quand des gens meurent de faim, sous les bombes, ou lentement dans des lits d’hôpitaux, victimes de longues maladies. La honte d’être aussi vulnérable aux imperfections du quotidien, la honte que l’on éprouve si un observateur externe surprend cette vulnérabilité ridicule. Mais je me demande si ces angoisses ne sont pas aussi les mille et une manifestations externes, comme on dirait de maladies symptomatiques, d’angoisses encore plus profondes, sur l’avenir, l’incertitude d’un avenir que tous les journaux, sauf Valeurs Actuelles, annoncent sombre. Soudain, dans la fenêtre du train, pour quelques instants, défile un plan d’eau illuminé par les diamants du soleil. Mais le train chasse ce paysage d’une beauté irréelle et le remplace par un parking hideux. Une oscillation permanente et brutale entre la beauté et la laideur dans un monde où tout concourt à l’empire de cette dernière.