Meilleurs films 2018

  1. Mektoub My Love : Canto Uno (Abdellatif Kechiche)
  2. Capharnaüm (Nadine Labaki)
  3. Leto (Kirill Serebrennikov)
  4. Le Poirier sauvage (Nuri Bilge Ceylan)
  5. Isle of Dogs (Wes Anderson)
  6. En liberté ! (Pierre Salvadori)
  7. The House that Jack built (Lars von Trier)
  8. Les Garçons sauvages (Bernard Mandico)
  9. Au poste ! (Quentin Dupieux)
  10. Mademoiselle de Joncquières (Emmanuel Mouret)

Le sentiment de nostalgie

La veille de notre départ de Beyrouth où nous étions en vacances, mon fils a découvert le sentiment de nostalgie. Il s’est rappelé les meilleurs moments de son séjour au Liban et a pleuré. Les jeux vidéo sur la PS3 avec ses cousins et ses sœurs ; son goûter d’anniversaire en présence de ses grands-parents ; la journée à la montagne sous la neige. Il s’est rendu compte que ces moments appartenaient désormais, et définitivement, au passé. Qu’il n’était plus possible de les revivre. Précis pour quelques courts instants, ils se dilueraient dans le flux des souvenirs, gagnés par l’incertitude, puis l’oubli. Notre départ du lendemain, notre éloignement physique des lieux du souvenir et de ses personnages, consacraient leur disparition dans la brume du temps. Il a appelé contre-nostalgie la remémoration des mauvais souvenirs qui, au contraire, nous fait apprécier le présent et l’appartenance définitive au passé des malheurs qui y sont associés.

Nos séjours au Liban ont des allures de promenade dans la mémoire. Malgré la guerre qui sévissait tout au long de notre enfance, j’en garde un souvenir de douceur. Le Lycée Franco-Libanais où j’ai suivi toute ma scolarité est un territoire paradisiaque auquel il m’est difficile d’attacher le moindre souvenir triste. Même les malheurs y sont nimbés d’une lumière suave qui en atténue la violence. Des espaces comme le terrain de foot, la bibliothèque donnant sur un jardin et le gymnase, grand bâtiment étrange, aux allures de soucoupe volante en béton brut posée là, criblée de balles, délimitent des périmètres préservés, inviolables, souverains. Ils sont habités par l’odeur des livres, des grands dictionnaires et des encyclopédies, le bruit des balles lourdes contre les murs et les sensations de jeu sur le terrain de foot par des après-midi printaniers. J’éprouve un sentiment diffus de camaraderie que les cruautés de l’enfance, émoussées par les ans, ne font, en leur donnant du caractère, que renforcer.

Je suis allé cette année à une rencontre des anciens de ce Lycée. Pour beaucoup d’entre eux, je revoyais ces camarades de classe trente ans plus tard. Nous ne nous étions jamais dit adieu, nous ne soupçonnions pas cette longue séparation et, comme quand on quitte une maison supposément pour quelques jours mais que les circonstances font que nous n’y revenons jamais, nous nous sommes séparés un jour quelconque, sans décorum, sans cérémonie, comme à la veille de vacances scolaires. Des années plus tard, le temps a fait son œuvre en accéléré. Il a affirmé sa présence. Sans transition, le jeune ado est soudain devenu un quinqua grisonnant et bedonnant. La fille qui faisait rêver, une mère de famille asexuée et vaguement fatiguée. La juxtaposition de ces images du passé et du présent, amputées de la gradation de la transformation qui a mené de l’une à l’autre, a quelque chose d’à la fois déchirant et cocasse. Au-delà des changements physiques, c’est les manières dont les vies se sont déroulées qui me troublent. Souvent, on peut résumer ces trente années en quelques lignes insignifiantes, une famille, un métier, la concrétisation de la banalité si difficile à concilier avec le lyrisme et les rêves de la jeunesse. Ses amours. Le triste consentement au réel. Parmi les destins, on devine confusément quelques-uns plus singuliers, peut-être plus tragiques, entourés de mystère. Car si l’on peut sans peine demander des nouvelles des enfants, faire semblant de s’y intéresser, il est plus difficile d’enquêter sur un destin tragique. Une fille dont tout le monde à l’époque était amoureux vit seule avec son père, ne s’est jamais mariée. L’imagination se saisit de cette matière, de ces bribes pour construire des destins possibles, formuler des hypothèses, une histoire d’amour tragique, des dépressions, des tentatives de suicide, une trame romanesque qui, soudain, l’espace d’un court instant, renoue avec nos rêveries d’alors, contaminées de littérature. Car à ces inconnus avec lesquels je trinque, dans un bar mexicain d’Achrafieh, dont jamais je ne me serais douté qu’il serait le théâtre de retrouvailles, c’est toute une population de personnages fictifs qui se mêlent, les Mathilde de la Mole, les Fabrice del Dongo, les Aurélien, les Bérénice d’Aragon, la foule balzacienne. Si la fille au destin tragique a changé physiquement, décevant le souvenir que la mémoire gardait d’elle, dont on se demande s’il avait ornementé de fantasmes une banalité soudain mise à nue, quelque chose de son essence m’est révélée, avec une acuité paradoxale. Dans sa manière de parler, dans les histoires qu’elle raconte, je retrouve, intacte, la fille d’alors, j’y vois comme une preuve de son identité, comme une preuve de la constance de son être profond.

A l’époque, aucune des tours qui aujourd’hui émaillent le ciel beyrouthin et le défigurent n’existait. Je ne sais pas si la ville, très laide, l’était déjà, je m’attache aux quelques îlots de beauté nichés en son sein et vers lesquels, invariablement, mes souvenirs convergent et élisent domicile. Des micro-territoires dérivant, solitaires, sur la surface noire des souvenirs. Un terrain vague près du Musée où nous jouions au foot. Le parvis de l’Eglise Notre-Dame des Anges. Les rues sombres du bois voisin aujourd’hui rasé. La ville, dans son dénuement provincial, sa coupure du monde, l’autarcie que la guerre lui imposait, dans ces temps immémoriaux où rien ne nous connectait à un quelconque monde, même pas le téléphone, la plupart du temps en panne, flottait dans cette douceur idyllique, d’autant plus prégnante que la violence autour de nous était grande.

De loin en loin, nous parvenaient les signaux timides de la culture. Les professeurs français du Lycée étaient d’un excellent niveau. Ils sont restés jusqu’à la fin de la guerre, au péril de leur vie, chose aujourd’hui inconcevable. Ils ramenaient de leurs vacances en France des nouvelles de la civilisation. Quelques cinémas projetaient des films d’art et d’essai qui créaient l’événement. Je me rappelle Il était une fois en Amérique de Sergio Leone, au cinéma Le Vendôme, un événement local devant une salle comble. Robert de Niro était jeune et très ténébreux, comme une projection de notre propre jeunesse. Autre film qui surnage dans le flot des souvenirs indifférenciés, pour des raisons inexpliquées, à la faveur d’un envoûtement qui allait se révéler durable, La Luna de Bernardo Bertolucci. Des images restent. D’une Mercedes sur une route miroitante liquéfiée par le soleil. D’un air d’opéra. D’une observation des étoiles. D’un bébé qui se fraie un chemin entre les jambes de ses parents jeunes qui dansent. J’ai peur de le revoir, je crains qu’il ait mal vieilli comme plusieurs films de son réalisateur, trop maniéré, trop jeune, pas suffisamment sobre pour résister au temps.

Quelques mois après cet épisode avec mon fils, je me suis retrouvé par hasard, un dimanche après-midi, au centre-ville de Beyrouth, près de la place de l’Etoile. Par hasard ou plutôt par accident. Personne ne va plus à la place de l’Etoile, depuis longtemps. Mais je devais changer des euros et le seul bureau de change ouvert se trouvait dans une des rues qui en rayonnent. En pénétrant dans ce territoire aujourd’hui délaissé, dont les boutiques sont à moitié fermées, où les restaurants à la mode ont été remplacés par des cafés où des touristes tristes fument des narguilés, dont les bâtiments rénovés mais jamais habités vieillissent lentement, j’ai retrouvé le décor d’années de ma vie que j’avais oubliées, pendant lesquelles j’avais vécu à Beyrouth et fréquemment arpenté ces rues, alors animées, y avait croisé des amis. C’est comme un ancien décor de cinéma, en carton-pâte, qui ne serait plus utilisé, sur lequel j’étais tombé par accident dans les dédales d’un studio. A chaque coin de ce décor, j’ai retrouvé un souvenir, des scènes me sont revenues en mémoire, que j’avais l’impression de revivre, et j’ai éprouvé un sentiment de nostalgie presque insoutenable. Il m’a semblé saisir sensoriellement le temps. Chaque moment de ma vie s’est présentée à moi dans une constellation géométrique et non chronologique, comme dans l’espace-temps de la théorie de la relativité. J’ai été pris d’une envie de pleurer impossible à satisfaire, envahi par des larmes qui ne coulaient pas. Je me suis demandé pourquoi et la réponse m’est apparue dans une évidence bouleversante. Toutes ces images qui revenaient à moi étaient celle de ma jeunesse. Dont je me rendais compte soudain, à cause de mon engouffrement accidentel dans ce territoire appartement au passé, qu’elle était désormais révolue. Nous avions vieilli. La vie, elle avait passé. Et ce faisant, j’avais perdu quelque chose, quelque chose qui était resté là, qui n’avait pas fait le voyage avec moi dans le temps. Cette chose, sans hésitation, je lui ai donné un nom, par ce dimanche après-midi. L’insouciance. Elle était emprisonnée ici, à jamais, surveillée par ces touristes fantomatiques, par ces bonnes fatiguées.

Un des événements fondateurs de ma vie, dont je me rappellerai au seuil de la mort, a été la lecture à dix-huit ans de La Recherche de Proust. C’était l’avantage d’être dans un pays en guerre, dépourvu de moyens de communication, sans loisirs ou possibilités de sortir. On pouvait lire Proust. Je me rappelle encore, je vis encore, mon bouleversement émotionnel à la lecture du bal des têtes. En quittant la place de l’Etoile, je me suis demandé si le sentiment de nostalgie préexistait en moi, ou si c’était Proust, à la faveur de cette lecture, qui l’avait à jamais planté.

Les quartiers où adolescents nous nous promenions sont aujourd’hui colonisés par des tours à moitié vides. Çà et là, des traces du passé tentent de survivre dans des espaces étriqués. Le silence des rues – ou en tout cas des rues telles que je me les rappelle ou les rêve – est empli par le bruit incessant des moteurs et des klaxons. C’est dans ce vacarme perpétuel, et non la brume de rues délaissées de quelque roman de Modiano, assailli par la laideur omniprésente, l’agitation continuelle, que ma nostalgie continue d’opérer, que je dois me résoudre à déchiffrer le passé, à dépister les sensations emprisonnées, à renouer le lien avec celui que j’étais. Parfois, comme dans un mauvais film, au détour d’un décor rescapé de l’enfance, j’essaie de surprendre celui qu’alors j’étais, silhouette silencieuse perdue dans la foule et qui m’observe, ne se doutant nullement de ce que je deviendrais, à la fois enivré et angoissé par l’univers inconnaissable des possibles qui alors se présentait à lui et qui allait au contact du réel finir par se rétrécir, se cristalliser dans une trajectoire déterminée, de plus en plus inéluctable. J’ignore si ce jour-là, dans ce même décor préservé, celui que j’étais s’imaginait que dans l’infini des possibilités existait celle où, à l’heure de se coucher, mon fils et moi discuterions du sentiment de nostalgie.

Pensées et réflexions

Hervé Guibert

J’ai découvert par hasard, dans le panier des livres bradés de mon libraire, L’homme au chapeau rouge, que j’ai lu avec la même délectation que tous les autres livres de Guibert, un de mes écrivains préférés, dont la vie, l’œuvre, le visage, le corps, malgré parfois leur dureté, leur noirceur, leur morbidité, sont touchés par ce mot hélas galvaudé, le mot de « grâce ». C’est un écrivain qui, quand il écrit sur la violence, la mort, le sexe, la scatologie, le fait avec une désinvolture aristocratique telle qu’elle me donne le sentiment de me promener dans un jardin à la française d’une ancienne maison habitée par des esprits d’une rare intelligence. Dans ce roman posthume, le narrateur est un collectionneur d’art qui tour à tour pose pour le peintre Yannis à Corfou et entretient une étrange relation avec Lena, une galeriste arménienne chelou dont le frère, expert en faux, aurait été enlevé à Moscou. J’aime la douceur de ce roman pourtant hanté par le Sida, ou son spectre entre-aperçu dans les traits émaciés que renvoie le miroir. Dans l’un des passages, il est dit que Lena (ou Vigo) consigne dans différents carnets les ventes de tableaux, des catalogues d’artistes, et « des pensées et réflexions ». J’emprunte donc à Guibert le titre de ce texte.

Un écrivain prolifique

De son vivant, Jean d’Ormesson était déjà prolifique. Mort, il continue de publier des livres sous les mêmes titres en forme de belles formules, de bons mots que des gens de la bonne société s’échangent dans des salons feutrés. Comment fait-il ? Pour continuer d’écrire dans l’au-delà et faire parvenir ses œuvres interchangeables aux vitrines des libraires, avec en couverture, en provenance directe d’outre-tombe, la même photo de lui : yeux bleus d’océan, veste chinée grise, chemise assortie avec les yeux et sourire malicieux de celui qui a le don et le talent du bonheur…

100 euros

Les mois de novembre et décembre 2018 ont connu en France une crise « sans précédent », « historique », un mouvement spontané à nul autre pareil né des entrailles de Facebook, d’une « France d’en bas », « des ronds-points », enfilant des gilets jaunes et protestant, se révoltant, d’abord contre la taxe écologique sur les carburants, puis les impôts et la baisse du pouvoir d’achat, puis le président, le système de représentation démocratique, les élites, le capitalisme, le libéralisme, bref la nation, bref le monde. J’ai écouté des commentaires, analyses, exégèses du mouvement convoquant toute la panoplie sémantique de la sismicité (séisme, tremblement de terre, choc, tsunami…) qui en soulignaient le caractère inédit (réseaux sociaux), gravissime (soulèvement de tout un peuple, voire du peuple), subversif à l’encontre non seulement d’un pouvoir particulier, mais de la démocratie en général et son fonctionnement. Pour résorber la crise, les commentateurs de tous bords préconisaient de remettre à plat notre démocratie, de la déconstruire, de la refonder, même si cela allait prendre des années d’« états généraux », de « référendums », de révisions constitutionnelles, etc. A les entendre, le pays était à l’orée d’une longue et incertaine refondation ; au bord d’un gouffre insondable, il nécessitait d’être redéfini, réécrit. En un mot, il en allait de son existence même.

Sur ce, un lundi soir comme un autre, débarque Macron, frais et fringant. Entre de vagues excuses de mauvais comédien pour ses phrases condescendantes et sa mise en valeur indécente, que dis-je indécente, ignominieuse, du travail et de la réussite, il promet 100 euros de prime et un ou deux autres cadeaux fiscaux. Et ? Et la révolte historique, sans précédent, se tasse. On quitte peu à peu les ronds-points et, comme par marée basse quand apparaissent les rochers accidentés, on révèle la radicalité sous-jacente au mouvement et qui l’électrise. Car hélas ce n’est ni « Marise mère célibataire qui élève ses deux filles avec 1700 euros par mois » ni « Françoise et Philippe retraités avec moins de 2000 euros par mois » qui orchestrent la contestation fragmentaire et composite, mais des pros des extrêmes sachant canaliser la désespérance périphérique, blanche, locale, quoi qu’on en dise profondément trumpienne, et la fédérer sans la fédérer en utilisant le pire de Facebook, sa capacité à viraliser n’importe quelle connerie et la répandre comme une traînée de bits auprès d’un public crédule, vulnérable, complotiste, assoiffé de boucs émissaires, de têtes à couper à la hache et d’agences Société Générale à brûler. J’étais consterné en écoutant l’intervention de Macron. Sérieux ? Pensait-il vraiment pouvoir juguler une telle « crise existentielle » avec une « prime d’activité » ? Je m’attendais à ce qu’il mette la vie politique en suspens, à ce qu’il propose de prendre du recul pour tout réévaluer, pour tout reconstruire, en un mot pour défaire et refaire rien de moins que la France. Le contraste entre la grandiosité de l’enjeu (notre essence même de Nation) et la trivialité du remède (100 balles), m’avait sidéré. Or non, les 100 euros, voilà ce que le peuple attendait. En gros, ça le faisait.

Tocqueville

Je suis tombé sur cet extrait de la Démocratie en Amérique : « Les hommes ne fonderont jamais une égalité qui leur suffise. Un peuple a beau faire des efforts, il ne parviendra à rendre les conditions parfaitement égales dans son sein, et s’il avait le malheur d’arriver à ce nivellement absolu et complet, il resterait encore l’inégalité des intelligences qui venant directement de Dieu échapperait toujours aux lois. Quelque démocratique que soit l’état social et la constitution politique d’un peuple, on peut donc compter que chacun de ses citoyens apercevra toujours près de soi plusieurs points qui le domine et l’on peut prévoir qu’il tournera obstinément son regard de ce seul côté. Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil, quand tout est à peu près de même niveau, les moindres les blessent. »

Il ajoute enfin : « C’est pour cela que le désir d’égalité deviendra toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande. »

Je suis persuadé que contrairement à la conception commune, l’égalité n’a jamais été aussi grande dans l’histoire de l’humanité au sein de nos sociétés développées. Quelle différence vraiment entre Françoise et Philippe, qui gagnent 2000 euros par mois, et Marise et Guillaume, 4000 voire 6000 ? Ils ont accès aux mêmes écoles, au même système de santé, à la même infrastructure routière, aux mêmes allocations, à la même beauté des paysages, des plages gratuites, et des montagnes magnifiques, ils ont le même nombre de jours de vacances, vivent sous le même système démocratique. Marise et Guillaume auront un logement un peu plus grand, une voiture un peu plus neuve, partiront dans des hôtels vaguement plus beaux en vacances et iront plus souvent au restaurant. Mais que représentent ces inégalités au regard du sens de nos existences ? C’est, comme dit Tocqueville, l’égalité même qui fait que le désir d’égalité devient insatiable.

Nous sommes dans les sociétés égalitaires sous le règne de la jalousie, une jalousie exacerbée, intolérante face au moindre point qui domine.

Maurras

Je suis tombé sur cet extrait de Maurras qui m’a fait froid dans le dos, non pas tant à cause de Maurras lui-même (dont je n’ai pour ainsi dire rien à foutre) mais de l’intuition que j’ai qu’elle continue d’irriguer, encore de nos jours, une certaine pensée française, avec ce mythe des « entrailles de la France » : « Chacune des faiblesses de la France moderne, dit Maurras, coule de ses institutions (démocratiques, ndlr) comme de sa source première. De là vient l’importance de l’Etat Juif au milieu de nous, de là celle de la communauté protestante, de là la force de nos métèques cosmopolites […]. Si de vigoureuses familles françaises avaient continué à joindre racines et rameaux au-dessus comme au-dessous du sol national, jamais la descendance d’un petit pasteur juif ne régnerait ainsi qu’elle règne aujourd’hui sur l’état français. Mais on a supprimé la noblesse autochtone, une hiérarchie étrangère en a pris la place. On ne détruira celle-ci qu’à la condition de la remplacer par une autre noblesse, vraiment issue des entrailles de la Nation. »

Si les quatre « Etats confédérés » de Maurras (les juifs, les protestants, les francs-maçons et les métèques cosmopolites) ont vraiment pris le pouvoir, la faille fondamentale de la thèse est la suivante : pourquoi la France, la supposée vraie, issue des entrailles de la Nation, n’a pas pris le dessus ? En quoi la « funeste » démocratie l’en a-t-elle empêché tout en permettant à ces Etats confédérés de prendre le pouvoir ?

Au-delà de ce complotisme paranoïaque, il est par ailleurs intéressant de voir que nos sujets contemporains sont les mêmes qu’il y a un siècle ou deux, comme si, malgré la « modernité » et l’évolution de l’Histoire, les lignes de faille structurelles restaient, de manière sous-jacente, les mêmes : démocratie représentative et démocratie directe (et le continuum entre les deux), individualisme et corporatisme (et le continuum entre les deux), libéralisme et étatisme (et le continuum entre les deux), parlementarisme et absolutisme (et le continuum entre les deux). En fait, c’est comme si les soubresauts de l’histoire d’après la Révolution, les passages brutaux entre les régimes, continuaient d’exister aujourd’hui, de répandre leurs ondes telluriques, même si plus sourdes, et que somme toute, le processus même de démocratisation n’était pas encore complet, que nos démocraties mêmes, pourtant les plus avancées au monde, n’étaient pas encore mûres.

Kléber

Dans un des débats que j’ai écoutés (Esprit public sur France Culture), Aurélie Filipetti s’extasiait devant l’intelligence du peuple, se satisfaisant du fait qu’à ce peuple on ne pouvait plus raconter de conneries tellement il était devenu perspicace grâce à Facebook. Ce peuple a convergé avenue Kléber dans le « très chic seizième arrondissement de Paris » pour tout casser dans un élan viscéral anticapitaliste. Le long de cette avenue se trouvent les sièges de plusieurs grandes banques d’affaires anglo-saxonnes, toutes intactes. Le peuple s’en est pris à des agences de banques françaises dans lesquelles des gens comme eux travaillent pour des petits salaires, et auxquelles des retraités comme eux confient leur épargne.

Le père noël est une ordure

Chaque année à l’approche de noël, des motards se réunissent vers 23 heures sous la Tour Eiffel aux abords du Champ de Mars pour faire leur show, déguisés en père noël. C’est un spectacle désopilant, extrêmement bruyant, et extrêmement polluant puisqu’en ces temps difficiles, ils brûlent pour le plaisir de faire du bruit des quantités considérables d’essence. En pleine synchronisation avec le mouvement des gilets jaunes qui veulent eux aussi continuer de polluer tranquillement et rouler à 90 km/h, la fête pétaradante avait cette année des airs de symbole, d’ode aux énergie fossiles, d’ode à la destruction de notre planète.

Léa

J’ai aperçu Léa Salamé avec Raphaël Glucksmann et leur enfant à l’aéroport de Beyrouth. Je n’ai pu m’empêcher d’avoir cette pensée politiquement incorrecte, taxable de suprématisme de minoritaire, de suprématisme de « métèque cosmopolite ». De mère libanaise avec des origines arméniennes, père issu d’une famille juive, tous deux français, cet enfant réunissait un héritage considérable d’intelligence, d’esprit du commerce et d’adaptabilité culturelle. L’intelligence des minoritaires.

Je crois en la justice de mon pays

Je discutais avec une bourgeoise dans un dîner en ville de la mairie de Paris, de ses projets fous (recréation temporaire d’un Grand Palais), et de la manière dont le Champ de Mars avait été méthodiquement saccagé depuis des années. Elle me disait qu’une association de défense du jardin avait intenté de nombreux recours en justice contre la mairie, que cela allait prendre des années, mais qu’il était une chose en laquelle on pouvait avoir confiance, c’est la justice de notre pays. S’il est une chose dont on doit savoir gré à tous ces mouvements contestataires, ces rassemblements protéiformes, voire hélas au terrorisme, c’est de nous avoir, ou de m’avoir, réconciliés avec la justice et la police de ce pays. Jamais je ne me serais cru capable d’admiration pour la police et sa capacité à gérer le bruit et la fureur avec compétence, calme, rigueur, et abnégation.

Une chambre en ville

En ces temps de révolte, je me remémore le magnifique, le sublime film de Demy, que j’ai récemment revu. Les ouvriers et les CRS qui s’affrontent en chantant, ça avait autrement plus de gueule que le spectacle des rues des Paris, en cette fin d’année.

Kundera à Rennes

J’ai écouté les quatre émissions de France Culture sur Kundera, la première sur la biographie de l’œuvre, la deuxième sur l’art du roman, la troisième sur l’amour et la dernière sur l’engagement ou son absence. Les grandes thématiques de l’œuvre ont été abordées, à savoir la suprématie du roman libéré de toutes les contraintes dont celles de l’engagement, la détestation du kitsch et du lyrisme, le goût de la composition musicale, la centralité des « égos expérimentaux » que le romancier met en situation et dont il observe les agissements. Mais aussi l’ironie, le rire, l’oubli et l’insignifiance. Ces conversations ont réveillé en moi des souvenirs et suscité des réflexions, sur la littérature et la vie. Kundera est un romancier de l’expérience existentielle.

La posture du minoritaire

Originaire d’un petit pays, parlant une petite langue, exilé en France à partir de 1975, Kundera est le minoritaire par excellence. En tant qu’exilé, il est à la fois admiratif de la culture locale – notamment celle des Lumières, de Diderot – et agacé par les clichés qui le persécutent, du dissident, de l’anti-communiste, de l’Europe de l’Est. Longtemps, les romans de Kundera n’ont été appréciés qu’à l’aune de ces clichés et d’une lecture politique. La Plaisanterie ou L’insoutenable légèreté de l’être n’ont pas été reçus comme les romans d’amour qu’ils sont mais comme des charges subversives contre le bloc de l’Est. C’est dans sa période française et en langue française (les romans intitulés La Lenteur, L’Identité L’Ignorance) que Kundera se soustrait à cet héritage. Pourtant, il garde sa posture de minoritaire observant les coutumes indigènes avec un mélange d’exaspération et de fascination. Kundera est le romancier cosmopolite, le romancier monde, traduit dans toutes les langues, dont l’œuvre est pertinente dans toutes les cultures. Cela n’est possible que lorsqu’on est minoritaire, qu’on n’appartient à aucune majorité régnante, sûre d’elle, qui ne se remet pas en cause. Il atteint une sorte de structure sous-jacente de l’expérience humaine, indépendante du contexte, de l’histoire, de l’héritage, une structure peuplée de mots comme jalousie, amour, oubli, amour, nostalgie, dont l’homme fait l’expérience où qu’il soit, quelle que soit sa langue.

Le goût de la province

Exilé en France en 1975, Kundera s’est établi à Rennes et pendant trois ans y a été un professeur de littérature comparée à l’université. On sait peu de choses de la biographie de Kundera, mais on sait que cette période sans écriture fut heureuse. Je me prends à imaginer cette vie provinciale, sa douceur, l’idylle de la répétition, la routine, qui est celle-là même de la vie de Tomas et Teresa en pleine campagne tchèque. Il y a dans cette existence prédictible je ne sais quoi qui m’attire, me console, me soulage. Le contexte y perd de sa superbe, on n’est plus les sujets de l’Histoire, déterminés par elle. Je me suis pris à imaginer Milan et Vera, dans les rues de Rennes, les restaurants de la ville, ses salles de spectacle, menant une vie paisible, loin des mouvements de l’Histoire en marche, une vie où chaque journée, par son insignifiance, est une journée essentielle.

Le génie des titres

L’un des invités de l’émission rappelait la beauté des titres de Kundera, dont certains font partie de la culture populaire (L’Insoutenable légèreté de l’être), faits de paradoxes (risibles amours, insoutenable légèreté), de concepts philosophiques (être, oubli, identité, immortalité, rire, etc.), proches de certains Buñuel français. J’aime que les titres des essais soient des titres de roman (Le Rideau, Les Testaments trahis, Une Rencontre) et vice-versa (L’Identité, L’Ignorance, La Lenteur). Kundera a constamment mélangé les deux, s’adonnant avec une facilité virtuose à des digressions, des méditations impromptues.

L’amour de l’amour

Dans l’émission sur l’amour, Alain Finkielkraut – admiratif et sympa, dans un étonnant contre-emploi – a décrit la charge de Kundera contre non pas l’amour et son lyrisme, mais l’amour de l’amour, thème romantique par excellence, qui fait passer le regard « de l’aimant sur son amour même, avant l’être aimé, avant la beauté intrinsèque de son visage ou de son âme. Finkielkraut rappela à juste titre que l’écrivain de l’amour de l’amour, c’est Proust, dont le narrateur imagine un être aimé en prenant pour matière première l’être quelconque de Gilberte ou d’Albertine. Mais celui qui a conceptualisé cette idée sous le beau nom de cristallisation, c’est Stendhal dans De l’amour, où un rameau se couvre de cristaux au passage de l’eau qui opère un travail similaire à l’imagination, transformant un vulgaire bout de bois en joyau cristallin. L’héroïne de l’amour de l’amour, c’est Mathilde de la Mole qui n’est pas amoureuse de Julien Sorel mais de son amour pour Julien Sorel, lequel amour est à son comble quand, à la fin du roman, comme son héroïne Marguerite de Navarre, elle emporte sur ses genoux la tête décapitée de Julien et s’observe ainsi la tenir, admirative de l’étendue de sa passion.

L’adolescence

Kundera a toujours pourfendu le lyrisme, qui est le propre de l’adolescence, âge de l’indétermination, des grands élans, du narcissisme exacerbé. Or, l’ironie, le paradoxe, c’est que Kundera est le romancier que l’on lit adolescent.

Adolescent, je me rappelle avoir été conquis par son intelligence, son ironie, à l’égard du ridicule de nos affects grandiloquents, qui étaient sans doute les miens à l’époque. Ce qui m’a séduit, c’est la virtuosité des expériences des égos, car ces expériences représentaient la grande variété de vies possibles et qu’à cette époque ces possibles étaient multiples, infinis, et les voir déclinés ainsi, avec le talent de composition que l’on connaît, ne pouvait que me réjouir. Plus tard, avec l’âge, j’ai beaucoup aimé les essais de Kundera, même si j’en garde un vague souvenir, celui d’un plaisir de lecture aux traces incertaines, mais ses romans ont perdu quelque chose de leur attrait. Je devenais moins sensible aux possibilités de l’existence, à mesure que leur nombre se réduisait pour la mienne.

Le cas Capharnaüm

Ce film est une énigme. Je l’ai vu hier, donc bien après sa sortie et l’avalanche de critiques négatives dont il a été la cible à Paris. La salle, pleine, était bouleversée et on n’a pas arrêté d’en parler avec mes amis. A tout le moins, il fait débat. Déjà, la réaction d’un ami cinéaste et cinéphile exigeant m’avait intrigué. Dans le concert des réactions révoltées de son milieu, la sienne était étrangement nuancée. Il notait en particulier le parti-pris courageux de la réalisatrice d’un décor d’une laideur sans concession, son refus d’une joliesse de la misère.

Je ne sais pas si Nadine Labaki a revu le montage après Cannes car j’ai eu du mal à expliquer les raisons de certaines des critiques les plus virulentes. (En fait, après vérification, le film en salles n’a plus rien à voir avec celui de Cannes).

La musique pointée du doigt comme lourdingue, « omniprésente », « insupportable » est bien moins présente (en durée) qu’on ne le dit. De longues plages sans musique suggèrent que le film aurait pu en être entièrement dépourvu, mais je me demande si cela n’aurait pas été une posture esthétisante et paradoxalement artificielle. Le contraste entre le lyrisme de la musique et la rudesse du matériau brut est plutôt réussi.

Beaucoup ont insisté sur l’artificialité du procès d’un « enfant » contre ses parents et la maladresse du procédé de flashback. Si j’étais producteur de ce film, j’aurais probablement viré ces séquences – relativement peu nombreuses du reste. Le film tient parfaitement sans elles ; c’est le seul pan de l’histoire dont le romanesque est artificiel, le registre nécessairement faible par rapport au talent imparable, bien qu’insupportable, du réel. Plus haut, je mets enfant entre guillemets car j’ai découvert en voyant le film que Zain n’était pas un enfant. C’est déjà un adulte. Il travaille, et dans la rue ; il a tenté de commettre un meurtre ; il a fait de la prison, avec des adultes. Zain n’a pas d’âge. Il ne rentre pas dans la catégorie occidentale de l’« enfant ». De ce point de vue, et même si c’est la partie du film qui me plaît le moins, je peux comprendre qu’il se mette à leur niveau et leur intente ce procès.

Enfin, dans le registre des récriminations, le procès en misérabilisme, en « poverty porn » est injuste car la réalité filmée est vraie ; une posture morale n’est pas d’en détourner le regard dans une tartufferie petite-bourgeoise mais d’oser le prolonger jusqu’au dérangement, jusqu’au trouble. Le Parisien petit-bourgeois a du mal à vivre avec cette réalité. Elle le perturbe. Si j’ose une interprétation psychanalytique, je pense qu’il éprouve une sourde culpabilité, dont je ne saurais dire les causes profondes, si ce n’est peut-être, par éducation, un sentiment de responsabilité à l’égard des malheurs du monde et sous leur lumière crue un sentiment d’indécence de la vacuité bourgeoise. Ne pouvant rien faire pour les soulager, la défense du Parisien intellectuel est de contester la véracité des malheurs, et d’accuser non pas le réel, donc lui-même, incapable de le changer, mais le médium qui lui en donne une image.

En fait, avec toute mon exigence cinéphilique, et peut-être par esprit de contradiction, je trouve ce film intéressant et bien supérieur aux précédents de la réalisatrice, notamment le dernier, Et maintenant on va où ?, dont j’avais détesté la teneur fabuliste. Il avait lieu dans un village imaginaire et impossible, qui n’existe pas. Capharnaüm a lieu dans le réel. Je ne connaissais pas l’état des prisons libanaises, l’entassement des bonnes dans leurs cellules, la promiscuité entre enfants et adultes. D’un point de vue strictement documentaire, je sors secoué. J’aime les espaces complexes, labyrinthiques, composites, exigus, très beyrouthins. Elle capte de cette ville, et de ses bas-fonds, une sorte d’âme topographique. Tout cela existe bel et bien et on vit avec, on l’accepte, tranquillement au chaud, en s’extasiant devant des films totalement inconséquents, interchangeables et oubliables comme Le Grand Bain ou En liberté ! devant lesquels la critique est en pâmoison. Mon regard sur le mendiant qui me vend des kleenex dans les rues de Beyrouth, ou sur le bébé dans les bras de ses parents migrants avenue George V à côté de l’hôtel du même nom, change. Le film m’appelle à l’action.

Mais ce que j’aime le plus, c’est la beauté de ses personnages. Je m’attendais à un petit gamin « mignon » tel que la critique parisienne fielleuse l’avait dépeint. Je prends une claque devant ce gosse des rues qui a l’âge de ceux qui autour de moi sont rivés sur leur iPad, leurs devoirs sans intérêt et la liste de noël. Zain, lui, affronte dans la plus violente frontalité la brutalité du monde tout en y provoquant des épiphanies de bonté. Mes moments préférés sont ceux avec le clown arménien, ou les employés égyptiens de la station-service, et la relation avec Rihal, l’Ethiopienne. Le verbe de Zain est sidérant. Sans doute le fait que je parle arabe me permet-il de mieux en apprécier la force, la violence, l’énergie vitale. La force avec laquelle Zain affronte les adultes me bouleverse. La manière dont il les rudoie au point qu’ils n’ont d’autre recours que la violence physique pour tenter de prendre le dessus. La dernière fois que j’ai eu affaire à un tel choc, c’est avec le Jean-Pierre Léaud des Quatre cents coups, voire de manière mineure, mais forte quand même car les images me restent en mémoire, avec le petit garçon maltraité de L’Argent de poche. Le film, c’est avant tout pour moi ce garçon.

L’autre personnage magnifique est celui de Rihal, la « bonne » éthiopienne. Une importante communauté de bonnes vivent au Liban dans des conditions parfois – pas toujours – difficiles, proches de l’esclavagisme. Parmi elles, Rihal. Sa tendresse maternelle m’émeut profondément et il faut savoir gré à Nadine Labaki et de l’avoir découverte, et d’avoir transcendé sa condition de bonne, de l’avoir extraite d’une communauté, de réalités statistiques, d’une catégorie, pour la singulariser, l’individualiser, pour lui faire le plus beau des cadeaux qui soient, celui d’un personnage de fiction.

Pour m’avoir poussé à regarder ce réel, qui est devant moi, et à prolonger mon regard, pour m’avoir permis de rencontrer ces personnages incroyables, je suis reconnaissant à Madame Labaki.

Critique

C’est quoi critique de cinéma, en France en 2018 ? Tentons une catégorisation à grands traits.

La première catégorie est transverse. Trait commun à toutes les castes de critiques, elles pondent des adjectifs qui sont repris quasi-systématiquement maintenant sur les affiches de films. L’effet est assez cocasse car tous les films, tous sans exception, sont (je cite les adjectifs les plus courants) : « splendides », « magnifiques », « sublimes », « renversants », « fascinants », « sidérants », « hilarants » (pour les comédies), « bouleversants », « émouvants », « poignants ». Il est vrai que le magazine qui trouvera « sublime » un navet sera plus Paris-Match, Télé 7 jours (si ça existe toujours) ou RTL, mais il y en aura toujours un pour convoquer cet adjectif hyper-galvaudé à propos de n’importe quelle œuvre. Evidemment, on est loin du sublime kantien quand il s’agit du dernier film français de modèle courant.

Deuxième catégorie, le critique moyen. Travaillant pour un média généraliste (Le Monde, Télérama, Les Inrocks, etc.), c’est avant tout un journaliste, qui aurait pu atterrir dans la rubrique auto ou théâtre, mais qui fait « cinéma ». Certains sont multicartes, comme les VRP représentant plusieurs sociétés.

Je ne suis pas sûr que le critique moyen aime le cinéma. En fait, il peut même donner l’impression de détester ça. Exemple : je suis tombé sur Le Masque et la plume qui regroupe une brochette de critiques moyens. Ce jour-là, ils ont évacué en trois minutes le seul film qu’ils aimaient (Girl), pour se concentrer pendant une heure à la détestation vomitive et nerveuse de dix autres. J’ignore quelle espèce de masochisme idiosyncratique les oblige à faire ça, à subir ce qui semble être une torture. Après tout, c’est peut-être tout bêtement parce que c’est leur métier, leur gagne-pain. En échange de, je ne sais pas moi, trois mille euros par mois, il faut se taper x films, pour en dire deux trois choses dans différents médias, à la chaîne.

En fait, la critique du critique moyen est décorrélée du film lui-même. Elle consiste à accoler des adjectifs ou des métaphores jouissivement négatives et totalement interchangeables : « nul », « nullisime », « copier-coller de films existants », etc. La critique la plus profonde (et récurrente), est : « il n’y a pas de mise en scène ». Il y a forcément une mise en scène. On peut ne pas être réceptif aux choix qu’elle a opérés, mais il faut alors l’expliquer. Trois critiques interchangeables en particulier m’horripilent, qu’elles soient négatives ou positives. L’une, négative, consiste à considérer que « c’est bien trop long », « quand même 2 heures 34 ! ». La maman et la putain fait cinq heures, c’est court. On arguera à juste titre que la longueur perçue de La maman et la putain n’a rien à voir avec celle, disons, d’un Ceylan. Mais cet argument était très utilisé pour le dernier film de Kéchiche par exemple, probablement un chef-d’œuvre. L’argument est utilisé en soi. Une autre critique, positive cette fois, et encore plus détestable en tant qu’archétype de la péquenauderie, c’est la suivante : « j’ai passé un bon moment ». C’est la remarque du plouc par excellence. On ne va pas au cinéma pour « passer un bon moment », enfin si, comme on irait à la pizzeria, mais pas quand on est critique, pas quand on est supposé aimer cela, le cinéma. « Oui, j’ai vu Cris et chuchotements ou Solaris, j’ai passé un bon moment. » « Salò, un super moment, très relaxant, j’étais content de ma soirée. » Il y a un troisième grief dans le catalogue du critique moyen : « on a vu ça cent fois ». Oui maos on a tout vu cent fois, mille fois. Depuis la tragédie grecque, ce sont les mêmes quelques histoires qui reviennent, les mêmes affects qui les irriguent, les mêmes personnages qui les habitent. C’est sans tenir compte de la versatilité folle de la fiction, sa capacité monstrueuse à se regénérer en d’infinies variations.

Sur cette émission radio en particulier, que je prends en exemple illustratif d’un courant critique plus général, deux films auraient mérité plus que ce que le critique moyen peut offrir. Le premier, c’est The House that Jack built. Farandole de formules à l’emporte-pièce : « trop long », jugements ad hominem sur le réalisateur (l’un des critiques, en guise d’analyse filmique, a soutenu que Lars Von Trier avait « peur de l’avion » et qu’il était « bête »), « on a vu ça cent fois » dans ses différentes variantes rhétoriques, et le jugement moral petit-bourgeois à la con (« mais il tue des enfants, c’est affreux »). Nous sommes, en 2018, sous le règne de la petite-bourgeoisie à qui tout fait peur, la mondialisation, l’immigré, le capitaliste, l’élite, et les films. On ne tolère qu’une chose : la moyenne petite-bourgeoise qui se fond docilement dans l’indistinction de sa propre moyenne. De nos jours, Pasolini ne pourrait plus faire Salò ou Porcherie, à côté desquels le Lars Von Trier est fleur bleue.

En fait, on n’a pas vu ça cent fois, on l’a vu zéro fois, qu’on aime ou pas, c’est un objet qui ne ressemble à rien. Je ne dis pas que c’est bien, je note un fait, des films comme ça, on n’en a pas vu, quelles que soient les grilles de lecture éculées que l’on plaque dessus. Comme celle-ci : « LVT a voulu montrer le meurtre en œuvre d’art, on l’a vu cent fois ». Non, c’est factuellement faux. Les meurtres ici sont totalement irréalistes, improbables et non préméditées, non esthétisés. Quelle mère de famille emmènerait ses mômes dans une forêt avec un inconnu jouer avec des fusils de chasse, et pourquoi ? Quel type serait capable de s’en sortir en traînant un cadavre derrière sa voiture, sous les yeux des flics ? Les situations sont grotesques. Ce n’est le meurtre comme œuvre d’art mais comme farce. Une farce improvisée. Le meurtre chez LVT s’invente dans le moment, il est accidentel, une chose entraînant l’autre dans un engrenage qui échappe au contrôle du meurtrier mais dont il utilise l’imprévisibilité pour parachever son entreprise. Même la fin, la descente aux enfers dantesque, est une farce, celle d’une imagerie éculée de l’enfer. Il n’est pas interdit d’établir des liens avec Buñuel, notamment le Fantôme de la liberté où chaque situation est un paradoxe y compris celle du sniper de la tour Montparnasse. J’ai vu 22 juillet sur Netflix, prenons-le comme quasi-documentaire pour un instant. Un fasciste norvégien descend de sang-froid 77 personnes à Oslo le 22 juillet 2011. Avec une simplicité enfantine, aussi irréaliste – sauf que c’est vrai – que celle avec laquelle Jack, ou le terroriste de Buñuel, tuent. C’est horrifique mais totalement grotesque. Le tueur du 22 juillet, c’est un Jack. Le mec a écrit un manifeste de mille pages sur internet sur les immigrés, le suprémacisme occidentale, etc. Même sentiment à la vue du documentaire sur le Bataclan. Les terroristes y sont dépeints comme des « brêles », des « débiles ». Le meurtre du journaliste saoudien en Turquie est horriblement comique, dans la bêtise de sa mise en œuvre. Ce lien entre la farce, le grotesque et l’horreur absolue interroge. Comme si on atteignait dans l’horreur un niveau d’irréalisme, d’invraisemblance dans le tissu même, le tissu le plus tendu, du réel, qu’il est difficile de les combattre, qu’il faut se départir de la rationalité pour le faire.

L’autre film c’est Capharnaüm, totalement éreinté, sur lequel je reviendrai dans un texte à part.

Troisième catégorie, le critique de cinéma spécialisé, avec deux sous-ensembles, Première et Studio d’une part, qui parlent des films comme on parle des voitures ou d’un produit quelconque, dont on analyse les pour et les contre, et Cahiers de cinéma et Positif d’autre part.

Les Cahiers du cinéma en particulier représentent la critique passionnée de cinéma. Ils n’y font pas un métier, voir un film n’est pas une pige, c’est un acte amoureux. C’est le seul magazine qui peut faire une couverture sur le son, ou la lumière, ou la musique, ou la régie. La critique y est amoureuse, positive, les négatives sont reléguées en annexe, dans des notes succinctes où beaucoup de films sont passées sous silence. De nombreux membres de la rédaction finissent pas faire eux-mêmes des films car c’est cela leur passion, parler des films pour en faire, dessiner au creux du commentaire les contours de l’œuvre future. Le critique moyen lui vieillit en critique, continue toute sa vie de faire le tour des piges pour arrondir ses fins de mois, en exploitant un petit fonds de commerces de formules acides et fatiguées.

Je hais les voyages et les explorateurs

S’il y a une chose que je déteste, c’est les mecs comme Lévi-Strauss qui se plaignent de leurs déconvenues de voyageurs. Ces bourgeois qui montent sur leurs grands chevaux au sujet de tracasseries sans importance dont tout le monde se fout.

Comme cette introduction ne l’indique pas, je vais moi-même m’adonner à cet exercice. En effet, je forme l’entreprise de dresser la liste de toutes les choses qui, depuis la préparation de la valise jusqu’au retour à la maison, créent des frictions dans mes dizaines de voyages par an.

Je déteste faire ma valise. J’ai mis des post-it partout, j’ai un catalogue complet et thématisé de checklists sur mon iPhone, j’ai pré-packagé un max de choses, et pourtant j’oublie toujours un truc. Pas deux, pas trois. Un. Le truc qu’il ne fallait pas oublier. Les cartes de visite alors que je me rends à une conférence ou un roadshow. Les lunettes de soleil alors que je me rends dans un pays chaud. Les lunettes de natation alors que je me rends dans un hôtel qui a une piscine. Mes écouteurs alors que j’ai des calls. C’est comme si cette chose, dotée d’une âme, et de dons de divination, savait que j’aurais besoin d’elle et se soustrayait à mon attention, par pure malice.

Le trajet en taxi de la maison à Roissy est un cauchemar. Surtout 2E et 2F, au fin fond de l’aéroport. Mes intestins sont suppliciés. Le rythme effréné de freinage et d’accélération du psychopathe au volant me maintient dans un état permanent de quasi-vomissement qui est pire que le vomissement puisqu’on vit avec le vomissement en gestation, en soi, plus longtemps, sans le plaisir de dégueuler dans la Mercedes et faire en sorte qu’elle pue pour les mois à venir. Je n’ose rien dire au chauffeur. C’est son métier, je n’ai pas le cœur de l’affecter dans ce qui le définit. Et encore, j’ai la chance de prendre des club affaires. Je n’ose même pas imaginer le supplice des clients du « grand réseau » dans des Prius dégueulasses aux banquettes en velours synthétique gris tachetées de graisse ou des Peugeot 307 puant le tabac, pris en charge par un chauffeur raciste et politologue qui analyse la marche du monde.

La France a donné naissance à des dizaines de prix Nobel. L’Ecole Polytechnique et Normale Sup ont formé tant de grands esprits. Mais nul d’entre eux n’a résolu, ou peut-être ne s’est penché sur la résolution du problème du parking minute à Roissy. A l’arrivée, c’est un état de guerre permanent. Une armée de voitures doit se frayer un chemin dans l’espace réduit du parking, l’occasion, à chaque fois, d’invectives, de freinages, de klaxons.

Au contrôle de police, je déteste enlever mes chaussures. Il n’y a qu’en France qu’on vous impose cette humiliation publique pour vous faire payer des années de terrorisme. Il m’insupporte aussi qu’au pire moment, alors que t’as enlevé tes chaussures, que tu as froid aux pieds, on te demande ta carte d’embarquement, alors qu’on vient juste de la contrôler. Une autre spécialité exclusive de Roissy.

Le lounge d’Air France est le théâtre d’une émeute. Rares sont les voyageurs qui n’ont pas accès à l’espace exigu et biscornu de cette cave souterraine. La nourriture y est infecte et énigmatique. On propose des choses bizarres, pas de la vie courante, des salades non encore répertoriées, du rosbeef par exemple, avec des cornichons dessus, c’est assez étrange, des mets iconoclastes dans des plateaux toujours aux trois quart vides, accentuant cette impression de restes, comme les restes d’un ancien repas, les traces de lointaines agapes. Nonobstant, de nombreux voyageurs remplissent leur assiette à ras le bord de ces aliments incongrus aux textures fatiguées, aux formes effilochées et souvent vaguement liquides. C’est comme si la nourriture sécrétait un liquide suspect et stagnant.

L’accès au Wi-Fi est gratuit mais on vous demande votre nom et prénom, pour vous traquer dans vos faits et gestes. Je mets toujours prénom caca, nom pipi et email caca@pipi.com. J’ai une pensée pour le data scientiste qui analyse tout ça et suit le plus sérieusement du monde les mouvements de ce voyageur fréquent qu’est Monsieur Pipi.

L’embarquement donne à chaque fois lieu à la même scène de liesse. Les gens sont convaincus que l’avion va partir sans eux, qu’il faut monter en premier, coûte que coûte. Ils sont persuadés que les places dans l’avion sont limitées, et distribuées sur un mode first come first serve. Le pire, ce sont ceux qui grugent et se font passer pour Sky Priority. En soi, cela ne me gêne pas, je peux comprendre que les êtres aspirent à un tel statut privilégié. J’ai juste du mal à saisir l’enjeu. Tu gruges, tu mets en jeu ta dignité d’être humain, tu prends le risque de te faire réprimander par l’hôtesse, ou d’être pris à partie par un vrai Sky Priority, voire, par le plus redoutable d’entre eux, le Platinum, qui va t’humilier devant tes enfants. Et tout ça pourquoi ? Pour poireauter dix minutes de plus dans l’avion, sous le flux inarrêtable d’une clim glaciale qui diffuse des effluves de mauvaise haleine mise en boîte.

A cause des fameux low cost, cela fait longtemps que quelle que soit la classe, tu te retrouves recroquevillé dans un siège dur comme du bois, à cinq centimètres du siège devant toi. Là, il y a un passage que je redoute, c’est quand l’hôtesse vient me voir pour me remercier d’être là. C’est la procédure pour les Platinum à vie, cette caste magnifique à laquelle j’appartiens, la seule distinction que j’ai obtenue dans ma vie. En fait, il ne faut pas se mentir, c’est artificiel. Je suis presque sûr que l’hôtesse se fiche pas mal que je sois là. Pourtant, elle joue la sincérité, avec un côté Marion Cotillard, se penchant vers moi : « Monsieur Pipi, je voulais juste vous dire… Merci. Merci d’être là. ». Je ne sais jamais comment réagir, quoi dire. Depuis quelque temps, je travaille sur un sourire pour cette circonstance, pour avoir l’air à l’aise. Le pire, c’est quand je suis accompagné de quelqu’un qui n’appartient pas à la caste. Je ne sais plus où me mettre car l’hôtesse me remercie, moi, de ma présence dans l’avion, laquelle présence lui fait honneur, et n’a aucune attention pour mon voisin, qui sourit jaune, contrit et envieux, se demandant si lui aussi un jour aura droit à cela. Je ne me sens pas lui dire, tu sais, toi aussi un jour, peut-être tu auras droit à tous ces honneurs. Je pense que cela ne ferait qu’aggraver le malaise.

Pour aller à New York de nuit, je suis en classe affaires. On va m’accuser à juste titre d’être un gros bourgeois mais l’expérience est insupportable dans l’A380. D’abord, il y a cette idée purement sadique d’un lit qui ne s’ouvre pas à 180 degrés mais uniquement à 170. C’est extrêmement frustrant, car la psychologie humaine est telle qu’on ne pense plus qu’aux dix degrés restants, et le corps humain est tel qu’il glisse en permanence sur cette pente imperceptible. On passe sa nuit à glisser. L’autre moyen de torture, c’est le mécanisme électrique permettant de régler les sièges et qui fait dans ces vols un petit bruit mécanique particulièrement irritant. Pendant les six heures de vol, le bruit ne s’arrête pas un instant. Il y a toujours quelqu’un, à chaque instant, qui a besoin de régler son siège. De surcroît, je fais partie de cette catégorie humaine dont l’anatomie auriculaire ne permet pas l’introduction de boules Quies. Je ne sais pas combien nous sommes dans cette situation. Enfin, il y a la personne qui ronfle à côté de moi, ça arrive à tous les coups, voici comment.

Je monte dans l’avion, m’installe, mets mes chaussettes de contention, jette un coup d’œil aux films, m’organise… A mesure que les passagers embarquent, de plus en plus nombreux, de plus en plus loin dans l’avion, le siège à côté de moi reste vide. Insidieusement, s’installe l’espoir qu’il le reste. Les minutes passent, l’espoir augmente. La perspective du siège vide se confirme. Le commandant annonce enfin « embarquement terminé ». « Fermeture des portes ». Une douce euphorie s’empare de moi. Je range des effets personnels sur le siège resté vide, comme pour entériner sa disponibilité. Les hôtesses distribuent le champagne. Des serviettes chaudes. Tout semble parfait. C’est à ce moment précis que déboule un type, toujours le même, corpulent, très massif, en nage – il est en retard, il a couru –, dont la respiration bruyante et haletante préfigure l’ampleur des ronflements futurs, une heure et un litre de Bordeaux plus tard. Il se dirige inéluctablement vers le siège à côté du mien. C’est le type qui est entré juste avant la fermeture définitive des portes et n’a pas eu le temps d’atteindre son siège avant l’annonce du commandant. Il a réussi à s’immiscer in extrémis dans cet interstice temporel. Il s’arrête, a un moment d’hésitation – un léger espoir subsiste qu’il se soit trompé de vol, de siège – vérifie le numéro, non, il n’y a aucun doute, c’est le bon, il se retourne vers moi, me sourit et, triomphal, m’apprend la nouvelle : « je suis là ». S’il était là depuis le début, ça va encore, ce serait totalement fair, mais pourquoi le faux espoir ? Reste une seule possibilité, mais très peu vraisemblable. Qu’il se métamorphose par miracle en une femme sublime et délicate, à la respiration totalement silencieuse, au parfum exquis, aux manières raffinées. Mais cette métamorphose n’a pas lieu. Je sais que je vais passer la nuit avec lui.

A l’arrivée, il m’arrive quelques fois de louer une voiture. Une des énigmes de l’existence, c’est celle du sujet. Le sujet de la rédaction que l’employé de l’agence de location tapote sur son ordinateur avant de me donner l’Opel en question (du reste pourquoi les voitures de location sont toujours des Opel ?). Mais qu’écrit-il ? Je précise mon étonnement. Que peut-il bien trouver à écrire – car c’est d’une longue rédaction qu’il s’agit – au sujet de la location d’une Opel. Parfois, j’essaie de me pencher pour percer son mystère, mais il protège son œuvre, me lançant un regard de réprobation.

A l’hôtel, je sais qu’encore une fois mon rêve de toujours ne sera pas exaucé. Je n’aurai pas une chambre correcte du premier coup. Je demanderai au garçon de la réception si la chambre est calme, il dira oui, mais ajoutera « ça va ». Elle ne sera pas calme. Je sais que quand je monterai, et jetterai un coup d’œil à la fenêtre, je me rendrai compte du percement inopiné d’une autoroute, de l’existence de travaux, d’une climatisation entrechoquant des hélices métalliques déglinguées, ou de la mitoyenneté avec les appareillages volubiles des ascenseurs. J’ai l’impression qu’un algorithme revanchard me poursuit et fait en sorte de toujours trouver la pire chambre pour moi. Je redescendrai pour qu’on m’en trouve une autre. Le pire, c’est qu’on m’en donnera une. La chambre correcte préexistait donc à ma plainte, le garçon à la réception ne voulait expressément pas me la donner, à moi. Souvent, j’ai honte, je dois avoir recours au procédé de la « menace » pour avoir la chambre correcte, à savoir le mauvais commentaire sur Trip Advisor. C’est bas. Je rêve d’être cet ancien collègue, un mec d’un mètre quatre-vingt-dix, charismatique, sûr de lui, qui arrivait à la réception de tout hôtel et lançait « vous m’upgradez dans la suite royale, n’est-ce pas ? Comme d’habitude », alors que c’était la première fois qu’il mettait les pieds dans l’établissement. Lui obtenait la suite royale, du premier coup.

C’est propre à la province française, je parle de ce système ingénieux de cintre non solidaire composé de deux pièces, l’une qui reste accrochée à la tringle, l’autre qui a la forme d’un cintre décapité. L’objectif de ce dispositif est de prévenir les subtilisations de cintres. Mais qui ? Qui aurait l’idée de voler un cintre dans un hôtel ? Qui partirait avec des cintres planqués dans une valise ? Or, comme je suis la personne la plus gauche depuis la création, j’ai toujours du mal à réintroduire le cintre décapité dans la partie qui reste accrochée à la tringle.

Autre particularité de la province française, la technique de pliage de draps sous le matelas, en sorte que le drap soit extrêmement tendu, formant une sorte de camisole. S’introduire dans le lit exige une force musculaire très considérable. Une fois sous les draps, on se sent prisonnier, comme momifié, incapable du moindre mouvement. J’essaie en général de retirer les draps de sous le matelas avec les pieds mais sans succès évidemment, avant de me résoudre à m’extraire à nouveau du piège pour arracher le linge de toutes mes forces.

J’aime rentrer chez moi. Découvrir la maison silencieuse, tard dans la nuit. Retrouver un univers familier. Je sors au balcon pour respirer un grand coup. Dissiper la nausée du trajet en taxi Roissy-Paris. Surprendre la tour Eiffel qui s’éteint et, au loin dans le ciel, le bourdonnement inquiétant d’un avion dans la nuit.