Littératures

Chaque année, je vois dix à quinze films qui me marquent, auxquels je pense, que je pourrais revoir. Je me suis rendu compte de la difficulté de trouver un « bon » livre. Je dois déjà définir ce que « bon » veut dire car j’ai un cahier des charges à la fois précis, modeste et simple. Le livre ne doit pas m’ennuyer. Ceux qui exigent un effort surhumain pour « rentrer dedans » sont exclus. Je préférerais de toute façon exercer un tel effort pour lire Dante ou relire Proust, mais pas un roman contemporain dont personne ne va se souvenir dans deux ans. Il ne doit pas faire plus de trois cents ou quatre cents pages. Au-delà il est illisible ou alors l’investissement temps requis trop important par rapport à l’importance forcément moyenne de l’œuvre à l’aune de siècles de littérature. Le livre doit être « bien écrit », sonner juste. Il doit être intelligent, raconter quelque chose qui puisse m’intéresser. Cet intérêt est soi poétique, auquel cas la barre est placée très haut, soit quasiment documentaire, ancré dans la réalité, retranscrivant ce que j’appelle le « talent du réel ». Je dois m’identifier aux personnages et pour cela ressentir leur vérité, ne pas être séparé d’eux par la frontière d’une construction littéraire ostensible. Exemples de livres contemporains qui remplissent ce cahier des charges même si je suis plus indulgent avec leur longueur : les romans de Houellebecq et d’Emmanuel Carrère. Ils sont bien écrits, on a hâte de les reprendre là où on les a laissés, ils suscitent la réflexion, le rire ou l’émotion, une identification avec les personnages, et sonnent vrai, comme des recréations fidèles de la réalité qui, en retour, grâce à eux, gagne en intensité et en scintillement. Mais j’ai lu tous leurs livres. Je me suis aussi progressivement converti à Annie Ernaux (Mémoire de fille, Les années, La place, lus dans ce désordre). Je place désormais La place, bref roman bouleversant sur le père, très haut dans mon panthéon littéraire, plus haut que les deux auteurs ci-dessus, au même niveau que Dora Bruder de Modiano. A propos de ce dernier, il sortait bien un roman cette année, Encre sympathique, mais j’avais la flemme de le lire, c’était du pur Modiano citant du pur Modiano, l’agence anachronique de détectives, la femme qui disparaît dont il faut remonter la trace par bribes d’elle disséminées sur son parcours, je craignais d’être déçu par un ersatz des opus qui m’avait tant marqué, Dora Bruder et Un pedigree en particulier. En cette rentrée 2019-2020, il me fallait trouver autre chose.

J’ai eu de la chance de tomber sur Le Lambeau de Philippe Lançon qui m’a profondément bouleversé, que je n’arrivais pas à lâcher. Autour de moi, quand j’en ai parlé, les gens n’avaient pas envie de le lire, non, pas envie de revivre ça, c’est trop dur. C’est ce qui fait pourtant la force du Lambeau, le fait que tout ce qu’il raconte soit vrai et invivable. Les remarques anti-arabe que l’auteur égrène sans scrupule fort de son immunité totale de victime d’Arabes, m’ont certes énervé, je suis allergique à la position du blanc dominant pas en tant qu’il critique le dominé mais en tant qu’il présente cette critique comme inéluctable, indiscutable, allant de soi, voire salutaire dans le registre de « il faut bien dire les choses », « on a trop souffert de ne pas les dire », ce dernier argument m’étonnant toujours dans un pays qui de Maurras, à Vichy, de Poujade à Le Pen et Zemmour, jouit d’une longue tradition de « dire les choses ». Malgré cela, le rapport de l’auteur à sa vie, sa distance esthétique par rapport à son expérience vécue comme œuvre d’art, sa capacité à tout romancer, à donner vie aux personnages bouleversants de l’hôpital, m’ont littéralement et viscéralement ému.

Une fois le Lambeau écouté, il fallait trouver autre chose. Et ça n’a pas été facile.

J’aime aller à la libraire du Bon Marché, m’imprégner de l’atmosphère de luxe ouatée du lieu et feuilleter des volumes. Les quatrièmes de couverture sont décourageantes, je ne sais pas qui les écrit, mais ce n’est jamais vendeur, sûrement pas le département marketing. Soit le roman ne raconte rien sinon une suite désarticulée de phrases abstraites et pontifiantes, imbitables, soit ce qu’il raconte n’est vraiment pas intéressant. Le roman de Dubois, futur prix Goncourt par exemple, raconte l’histoire d’un type qui est en prison à Montréal, qui se souvient de sa vie, concierge de l’Excelsior, d’une femme qui l’emmène dans son aéroplane (sérieux mec ?), un truc improbable de ce style, qui ne correspond à aucune vie. Juste à la lecture de la quatrième de couverture, j’étais épuisé par tant d’inanité et d’artificialité « romanesque ». Le pire c’était cette phrase : « Une église ensablée dans les dunes d’une plage, une mine d’amiante à ciel ouvert, les méandres d’un fleuve couleur argent, les ondes sonores d’un orgue composent les paysages variés où se déroule ce roman. » J’avais envie de vomir. Le roman se déroule dans les ondes sonores d’un orgue ? Cette accumulation de clichés poétiques, fantaisistes m’est insupportable. Pourtant, j’aime beaucoup Wes Anderson, Grand Hotel Budapest, le concept de « galerie de personnages », mais ce n’est pas la même chose au cinéma, il y a la musique, les travellings, des acteurs connus, c’est un spectacle. Pas des mots inertes sur une plage blanche.

L’avantage de Nothomb, c’est que c’est toujours très bref, on peut quasiment le finir debout dans la librairie. J’avais fait l’effort de lire Barbe-rousse, un précédent livre, enfin livre, il devait faire cinquante page en caractère 16, genre « oui-oui », et je m’étais demandé si cela pouvait être vraiment aussi mauvais ou s’il s’agissait d’une parodie. Soif m’a l’air du même calibre. Jésus y parle à la première personne, c’est la trouvaille du millésime, et la question qu’il pose c’est comment deux milliards de personnes, vingt-et-un siècles plus tard peuvent encore adorer un type aussi stupide.

J’ai finalement acheté La mer à l’envers de Marie Darrieussecq parce que le pitch me plaisait et que j’avais aimé Truismes, et ce bien que depuis ce premier livre, je n’eusse jamais réussi à dépasser la page 20 d’aucun de ses suivants, comme quoi je fais preuve de persévérance ; Les choses humaines de Karine Tuil, pour l’histoire actuelle et la réflexion qu’elle peut susciter sur le mouvement #metoo ; La clé USB de Jean-Philippe Toussaint, à cause de critiques dithyrambiques même si La vérité sur Marie m’avait laissé un goût d’inachevé, de fragments concaténés sans unité d’ensemble, et que dans la même maison d’édition j’éprouvais une allergie envers Eric Chevillard dont le livre Choir fut l’une des choses les plus insupportables et les plus antipathiques qu’il m’ait été donné à lire ; Chanson douce de Leila Slimani, parce qu’un film sortait au même moment qui m’a rappelé le livre et que l’autrice avait une beau visage ; La théorie de l’information d’Aurélien Béranger qui sortait un autre livre dont les critiques avaient dit qu’il était inférieur à son premier, une biographie déguisée de Xavier Niel.

Hélas, aucun de ces romans ne m’a procuré le moindre plaisir. Provoquant en moi une tristesse résignée. Pas le moindre plaisir. Quelques pages, notamment dans le Slimani m’ont peut-être fait dire, ah tiens pas mal. La deuxième partie du Tuil se lisait facilement, très dialogué, retranscrivant un procès inspiré d’un fait divers, donc plus vrai que la première partie, fausse, franchement nulle, avec des dialogues pas possibles qui ôtent toute crédibilité à l’entreprise. Par rapport au Lançon, aux livres de Carrère et de Houellebecq, de Modiano et d’Ernaux, j’ai cherché à analyser pourquoi. Pourquoi ?

J’ai identifié plusieurs raisons possibles. La première est une absence d’enjeu. Quel est l’enjeu du livre ? A quoi sert-il ? Back to basics, classe de seconde : quelle est la problématique ? J’avais à chaque fois l’impression d’un exercice vain. Prenons La mer à l’envers. Sujet brûlant : les migrants. Qu’en fait-elle ? Un tissu de ricanneries et de médiocrité profondément déprimantes. Le personnage principal est une femme pleutre, petite dans le pire sens de la bourgeoisie recroquevillée sur l’étroitesse de ses soucis (en gros l’immobilier, que faire à manger, les tracas au boulot), dont le mari est invraisemblablement ivrogne, et elle entretient une sorte de dialogue accidentel avec un migrant qui n’est que le reflet lointain, subliminal, de sa bêtise et de son inculture. Pourquoi dois-je m’infliger la compagnie d’une telle personne pendant des heures ? Je ne pourrais pas passer cinq minutes avec elle dans un hall d’aéroport. En vertu de quel masochisme devrais-je donc l’inviter dans ma vie, pendant des heures, et dans l’intimité de ma conscience ? Je ne suis pas anti-anti-héros (cf. Houellebecq), mais je dois être captivé par la trajectoire. Le personnage de Soumission est spécialiste de Huysmans, celui de Sérotonine, un expert agricole passé par Monsanto. Ils ont une densité humaine. Qu’en ai-je à foutre d’une petite-bourgeoise sans intérêt qui a peur parce qu’un migrant l’appelle ?

La deuxième raison de mon désenchantement est l’absence d’étonnement. Il y a ce très beau livre de Jeanne Hersh intitulé L’étonnement philosophique qui retrace l’histoire de la philosophie, des présocratiques à Sartre. Truismes justement, voilà un livre qui fut étonnant, non seulement par sa trouvaille, bien que pompée sur Kafka, mais par le traitement insolite qu’elle en faisait. L’étonnement est l’étincelle philosophique, ce qui provoque le questionnement. Tout dans ces livres déroule le programme convenu d’une pensée vaguement de gauche qui n’hésite pas à emprunter les codes d’une certaine réaction, se refusant toute générosité exagérée pouvant être taxée de lénifiante envers les plus faibles. La clé USB serait une critique des eurocrates à travers une trame indigente, invraisemblable, sans aucun intérêt, le cliché courant de l’antieuropéanisme populiste ; Les choses humaines est une critique soi-disant au vitriol des « élites » et de leurs paquets de secrets, entremêlées de réflexions convenues sur le mouvement #metoo, le cliché courant de l’antiélitisme ; Chanson douce un portrait attendu du couple bobo, en tout point conforme à la personae du bobo, sans tentative de complexification, mis en perspective avec le portrait d’un prolétariat blanc assez théorique (les nounous blanches, à Paris, c’est très rare, je n’ai en ai jamais vu, je suis pourtant entourée de familles), qui connaît toutes les galères et est foncièrement mauvaise au fond ; La théorie de l’information, c’est assez marrant mais pour peu qu’on ait lu l’un des nombreux portraits de Niel dans la presse et bien que Béranger l’hypertrophie, on connaît le programme. Nous sommes bien loin du monde étrange des Particules élémentaires que l’auteur aimerait émuler. De l’étonnement que provoque la forme nouvelle des Années. La mise en parallèle de l’autofiction et de la vie de Jésus du Royaume.

Après l’absence d’enjeu, l’absence d’étonnement, la troisième raison est l’absence de « vérité ». Je mets vérité entre guillemets car je n’aime pas ce mot, il est trop imposant, trop intimidant. Mon grief est terre-à-terre, pas métaphysique. Pour qu’un roman me captive, à défaut de poésie, mais celle-ci est tellement difficile à créer, il faut qu’il sonne vrai, que je ne perçoive pas l’artifice, la fausseté de la tentative d’imitation. L’auteur peut prendre le parti d’une artificialité assumée (exemple : Bresson au cinéma), mais dès lors qu’il est dans la registre de l’imitation du réel, celle-ci n’a de sens pour moi que si elle est une recréation, que le procédé mimétique n’est pas visible. Prenez Houellebecq, tout sonne vrai, tout semble documenté, jusqu’au menu du moindre restaurant. C’est la méthode Roth, le roman, construction totalement fictionnelle mais assemblage de bouts de réels qui ont tous individuellement existé, importés dans une trame imaginaire. Carrère lui assume le documentaire en se plaçant dans le dispositif en observateur, jouant son propre rôle. Le livre de Lançon est un journal, une biographie. Ernaux refuse toute fiction. Quel que soit le moyen, ces auteurs réussissent à produire du vrai. Dans la première partie du roman de Tuil, les dialogues sont totalement faux. Le roman de Toussaint est une élucubration mentale bourrée d’invraisemblances. Slimani force trop le trait de son conte horrifique, même si la facture de thriller aide à faire accepter Louise, sortie d’un roman misérabiliste de Zola, qui s’est trompée de siècle. Détaillons ce cas particulier.

Paradoxalement, Chanson douce est inspiré d’un fait divers. Mais contrairement à Carrère qui se colle au fait divers, vouant à l’unicité prodigieuse du drame une fidélité documentaire et enquêtrice dont le cas d’école est L’adversaire, Slimani l’adapte, le transposant de New York à Paris, remplaçant un couple du Upper West Side (il faut avoir beaucoup d’argent pour vivre avec une famille à Manhattan), par des bobos certes aisés mais dont le train de vie n’a rien de choquant sur l’échelle de la lutte des classes, et une nounou dominicaine par une blanche anachronique. Or il est extrêmement difficile de préserver la véracité d’un fait divers en l’altérant. C’est comme une sorte de processus chimique, le fait divers se « dépose » ainsi, tel qu’il est, dans sa configuration originelle, par la concordance insondable d’une multitude de facteurs, de hasards, de micro-événements. En changeant n’importe lequel de ces déterminants, même le plus insignifiant, l’ensemble de la construction, de la chaîne insidieuse des causes à effets, risque de s’ébranler, comme dans Smoking / No smoking où une infime altération pouvait embarquer le scénario dans des embranchements totalement nouveaux et radicalement différents des précédents. Dans le cheminement de Louise vers la folie, les points de faiblesse sont ceux issus de l’imagination de Slimani, le passage dans le square par exemple avec les autres nounous, la soudaine réclusion qui s’ensuit de Louise dans l’appartement, et la relative invraisemblance de sa misère. La vraie Louise vivait à trois dans un appartement surpeuplé, son fils débarquait de la République Dominicaine. Une nounou parisienne peut facilement trouver un emploi à deux mille euros par mois, plus avec toutes les heures supplémentaires qu’elle fait ou pourrait faire, ce qui permet quand on est seule de vivre dans un studio à Paris tout en payant des dettes. L’argent : voilà ce qui ancre un livre dans le réel. L’argent, c’est ce qu’il y a de plus foncièrement, de plus irréductiblement réel, comme dans L’Adversaire. On ne connaît même pas le salaire de Louise, ni les aides dont elle pourrait bénéficier, ni le montant de ses dettes mensuelles ou de son loyer. Contrairement à celle dont elle est inspirée, sa misère est irréaliste et donne à l’ensemble un vague air de fausseté, de procédé, qui détonne lorsque juxtaposé avec des morceaux préservés de vrai.

La dernière raison à laquelle je pense c’est l’absence de style. Ce n’est jamais mal écrit, ces romans sont édités, relus, corrigés. Je déteste ceux qui se prêtent au jeu des citations, cueillant ici ou là une phrase quelconque. C’est juste transparent. A aucun moment, l’on ne se dit, tiens je vais noter cette phrase. Tiens, c’est intelligent. Tiens cet enchaînement de paragraphes, c’est pas mal. Comme par une sorte de consigne, l’écriture est absente. Il ne s’agit pas de l’écriture blanche du Camus de l’Etranger, celle-ci étant un corps signifiant. Il s’agit d’une écriture inexistante, interchangeable. Jamais l’émotion ne provient de la phrase. Je prendrais un exemple étonnant, Annie Ernaux, qui n’est pas connue pour être une styliste, car styliste en France c’est quelqu’un qui fait des phrases compliquées et précieuses. L’absence de style d’Ernaux est en soi un style et ce qui m’émeut chez elle, au-delà de ce qu’elle raconte, qui est d’une banalité sans nom, c’est sa phrase. Cette phrase délimitée, mise en exergue, dispensée avec parcimonie, comme quelque chose de rare et non juste comme un liant dans un flux informe et verbeux. A la fin de La place, à la mort du père, je me rappelle que j’avais pleuré en lisant cette phrase, on ne peut plus ordinaire sortie de son contexte : « Il me conduisait de la maison à l’école sur son vélo. Passeur entre deux rives, sous la pluie et le soleil. »

Un dimanche pluvieux, je décidai de mettre de l’ordre dans ma bibliothèque. Les livres s’y accumulaient sans logique de classement sous une épaisse couche de poussière compacte. J’avais planqué dans la rangée du fond des livres récents, comme pour les cacher. En les retrouvant, je fus gagné par un sentiment de découragement. Tous ces livres, que pour certains j’avais lus en entier, avaient sombré depuis dans l’oubli, remplacés par les nouveaux stocks des rentrées successives. Beaucoup avaient gagné des prix, s’étaient bien vendus à l’époque. Et pourtant, ils semblaient avoir perdu toute consistance, se réduisant à un assemblage de feuilles en papier enveloppées de poussière, que personne, en dehors de toute actualité, de tout commentaire, ne songerait plus à lire, surtout quand ils partageaient les rayons de la bibliothèque avec Kafka ou Proust. C’est ce même sentiment que j’éprouvais devant les paniers de livres à 1 euro où se retrouvent ceux d’il y a tout juste dix ans. Découragement et étouffement : à quoi sert toute cette écriture ? Qu’écrit-on dans ces dizaines de milliers de pages ? L’oubli ? La vanité de tout ? L’effacement des traces dérisoires que nous laissons sur notre passage ? Annie Ernaux écrit pour sauver quelque chose du temps, consigner le temps et le sauver. Elle y réussit, car j’ai relu son prix Renaudot 1984 un jour de l’été 2019. Mais combien sont-elles qui, comme elle, y parviennent ? Le plus souvent, perdu à jamais, le temps ne peut plus être sauvé.

Pourtant, ce jour-là, je retrouve au fond de la bibliothèque un livre bien planqué, datant de quelques années, dont je ne me rappelle ni les circonstances ni les raisons de l’achat, Quiconque fait ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive d’un certain Christophe Donner, dont la photo est sur le bandeau, pas très invitante, une tête de pervers au regard perçant de stalker, censé faire bad boy. Le livre raconte l’histoire de Jean-Pierre Rassam, un flamboyant producteur libanais des années 1970 qui a produit Pialat, Yanne, Forman et, au même titre que le Palace, Karl Lagerfeld ou Saint-Laurent fait partie des mythologies parisiennes associées à la nuit, au sexe et à la drogue, contrepoints fantasmatiques de la bourgeoisie. L’équation du Bonheur étant, selon la formule du penseur israélien Yuval Harari, « Réalité – Attentes » et mes attentes étant très basses, j’ai éprouvé un vrai bonheur à la lecteur du livre. Déjà, le dépoussiérer et l’ouvrir était un petit plaisir, j’imagine la poussière sur un livre comme une sorte de carapace impossible à briser, œuvre de l’oubli.

Dialogues plus vrais que nature, trépidants, intelligents, rythmés, situations cocasses et vrai art du portrait, font exister cette galerie de personnages tour à tour mégalos, névrosés, camés, égotistes, érotomanes, suicidaires, que sont, autour de Rassam, Godard, Claude Berri, son beau-frère, Pialat, le beau-frère de Berri, et en arrière-plan Milos Forman, Marco Ferreri, Jean Yanne, Truffaut, et toute une théorie de putes. Quand Pialat parle, on croirait l’entendre. La virée de Rassam et Berri au bord de la Mercedes de Truffaut de Paris en Tchécoslovaquie pendant le printemps de Prague pour sauver les jumeaux de Forman des « camps d’extermination » est un petit morceau d’anthologie, le récit du road movie s’entrelaçant avec celui de la vie de Gulbenkian, le magnat du pétrole dont le père de Rassam, Thomas Rassam, grand-père de Thomas Langmann, était l’homme de confiance. La coexistence de ces familles où se mêlent les origines juives, libanaises et arméniennes, les trois peuples par excellence du nomadisme qui réussissent à la fois à s’assimiler là où ils vont au point de parfois atteindre un haut niveau de respectabilité (typiquement : Robert Badinter, une des personnes les plus respectées en France), et à rester absolument qui ils sont, est un spectacle truculent, à côté duquel les Français de souche font pâle figure. L’escapade de Rassam et Godard à Beyrouth où ils vont négocier de l’aide auprès de Abou Hassan pour produire un film propalestinien sur l’OLP, film qui ne verra jamais le jour malgré des dizaines d’heures de rush, est plus hilarant encore, Rassam traduisant librement le discours imbitable de Godard au futur terroriste halluciné par le duo de dingos qu’il a devant lieu au Time out de la capitale libanaise. La rivalité entre Berri et Pialat, arrière-plan d’A nos amours, un des nombreux chef-d’œuvre de ce dernier, est épique. Pialat ressort comme le génie de ces personnages grand-guignolesques dont aucun – sauf peut-être à mon sens, c’est subjectif, le Godard des années 1980 – n’a réussi à produire une œuvre de l’ampleur de celle de l’auteur de Van Gogh. En lisant ce monsieur Donner, et riant très souvent, je me disais mais putain c’est moi qui aurais dû écrire ce bouquin, sur un type libanais, arménien par sa mère, amoureux de cinéma et de femmes ! Lorsqu’on éprouve une telle jalousie, c’est que ce qu’on lit est bien.

Au détour d’un passage, Donner cite Jean-Jacques Schuhl qui évoque Rassam dans son roman Ingrid Caven (2000). Je me suis rappelé ce livre, prix Goncourt, je l’avais acheté à l’époque, attiré par le sujet, la biographie d’une actrice de Fassbinder, réalisateur que j’aime, qui avant de mourir à 38 ans à Munich a réalisé des dizaines de films dont les titres et la lumière et la glauquerie m’attiraient. J’ai le vague souvenir d’en avoir lâché la lecture, je ne sais plus pourquoi, et la vague impression d’une sorte de mythe entourant le livre. Sur l’élan du Donner donc, je l’ai tout de suite commandé sur Amazon, avec livraison le soir même. Un livreur épuisé m’a confié le Folio vers 23 heures à la fin de sa journée de travail, ça faisait trafic de marchandise illicite. Je me suis aussitôt plongé dans sa lecture, avec la fébrilité du camé en quête de compulsation compulsive. Au début je n’ai rien compris, l’entrée en matière est raide, les phrases imbitables, genre codées, pour des initiés qui détiennent une clé de décryptage. J’ai lu l’histoire d’Ingrid Caven sur Wikipedia pour avoir quelques repères, la situer, elle n’était pas très compliquée pourtant sa biographie, actrice et chanteuse, elle avait principalement joué chez Fassbinder et Schroeter. A quatre ans, elle avait chanté devant Hitler, ça c’était important à signaler. Les pages défilent, j’en suis à la cinquantième, et je ne pige toujours rien. Il me parle de 1923, de la république de Weimar, elle n’était pourtant pas née. Il parle de plein de trucs aléatoires en fait. Il y a un paragraphe dont je me dis tiens c’est beau ça, putain c’est beau. Et je m’y accroche, comme à une bouée de sauvetage, comme à la prémisse d’une soudaine révélation esthétique tapie dans l’imbitabilité ambiante pour en jaillir dans une éruption de beauté. Allez, me dis-je, tiens bon, tu aimes la littérature mec, t’as lu De bruit et de fureur, D’un château l’autre, tu te rappelles avant qu’il nous emmène à Sigmaringen, le Céline, t’avais rien compris non plus. A partir de la page 80, à bout de forces, je commence à sauter les pages, dix par dix d’abord, puis vingt par vingt, et je ne perds rien à le faire, c’est toujours sur le même ton, il n’arrête pas de me soûler avec une putain d’allergie, une maladie de la peau, ils n’en parlent pas sur Wikipédia. Je cherche des trucs sur Fassbinder, je m’y accroche comme à une figure familière dans l’étrangeté. Putain, t’es cap ! me dis-je, allez, merde, tu peux aimer ce livre bordel, même les jurés du prix Goncourt l’ont compris, une bande d’ivrognes et de séniles, sérieux mec, tiens bon ! Je saute les pages par trentaine désormais, lis quelques lignes qui m’épuisent parce que la ponctuation est d’un genre spécial, ce n’est pas une structure classique de phrase, c’est disloqué, la phrase n’est pas ton alliée sur ce coup, elle traînaille, zigzague comme un dingue chez Buñuel. Et finalement j’ai lâché… Dépité… J’avais envie d’aimer… De retrouver le plaisir de la lecture.C’est dur… plus difficile à trouver qu’une drogue… Tellement gratifiant que ça te manque après mais tu ne sais pas où te le procurer… y a pas de dealer… t’es seul devant l’immensité littéraire, fourvoyé au milieu d’un gigantisme où rien ne se signale à toi… un livre qui te prendrait, au point que tu ne penserais plus qu’à ça, au moment où tu pourrais t’y replonger…

12 figures imposées du cinéma français

Le psy taiseux. Il y en a presque toujours un. Dans les drames mais plus encore les comédies. Ne prodiguant aucun conseil, se contentant d’inciter le patient à réfléchir lui-même aux questions qu’il se pose. Perdu dans ses pensées, ou armé d’un sourire entendu exprimant un dédain complet pour le désespoir de l’humanité, dont il est le témoin forcé. Dans Celle que vous croyez avec Juliette Binoche, la performance de Nicole Garcia est plus subtile. Même si elle emprunte l’inévitable sourire de sphynx, elle ose s’exprimer, voire agir, hantée par le souvenir des Mots pour le dire, qui m’avait marqué à l’époque.

L’écrivain. C’est le métier le plus représenté dans le cinéma français. Peut-être parce que tout le monde rêve d’être écrivain dans ce pays. Cette surreprésentation se fait aux dépens des métiers « normaux ». Les scénarios privilégient du reste des vocations plus créatives que dans la normalité (architectes, designers, acteurs, peintres, metteurs en scène, journalistes et écrivains donc). Dans plusieurs films récents, de tous genres, les protagonistes sont écrivains : Plaire, aimer et courir vite, Doubles vies, Le mystère Henri Pick, Mon inconnue, Sybil (psy + écrivain : le jackpot), Celle que vous croyez, Mon chien stupide… Le cliché incontournable, c’est l’écrivain à l’œuvre devant son ordinateur. Voici le processus d’écriture : plan sur la page blanche et flippante de Word, il passe la main dans ses cheveux, en panne d’inspiration, puis les premiers mots arrivent, hésitants d’abord, suivis de phrases qui défilent, coulant de source, de plus en plus vite, au rythme d’une musique folle, les plans sont de plus en plus gros sur des mots pixelisés, et deux minutes plus tard le tapuscrit sort de l’imprimante. Done. Par contraste, j’aime les scènes d’écriture alcoolisées, improductives et burlesques avec Val Kilmer dans Twixt de Coppola.

L’acteur ou l’actrice qu’on voit dans tous les films. Est-ce le talent exceptionnel d’un agent ? Les metteurs en scène les choisissent-ils sous la contrainte ? Chaque année apporte son lot d’acteurs que l’on voit cinq, six fois en l’espace de quelques mois. Virginie Effira, Vincent Lacoste, François Civil, Camille Cottin, Laure Calamy… Très vite, dans une illustration parfaite de la théorie de Robert Bresson qui opposait modèles, dont le jeu n’interfère pas avec le personnage, et acteurs, ceux-ci finissent par jouer leur propre rôle, servir les mêmes tics, les mêmes vannes, les mêmes sourires et les mêmes larmes, et tous les efforts de changement physique et capillaire, seul moyen de se singulariser, échouent à les faire incarner un personnage. Les acteurs que l’on voit partout changent d’année en année, sauf un, qui est dans tous les films français depuis toujours : Denis Podalydes. De la comédie la plus stupide (Neuilly ta mère) au film d’auteur (Christophe Honoré), nul ne peut se passer de sa présence, d’autre plus étrange dans les nanars que c’est un comédien exigent au théâtre, jouant dans des pièces ardues. C’est un véritable art d’être crédible à la fois en Hamlet ou Baron Konstantin von Essenbeck et chez Valérie Lemercier.

Isabelle Huppert. Jouant dans tous les films, dans toutes les pièces de théâtre, en France, aux Etats-Unis et en Corée, Huppert est un mythe. De ces acteurs qui en arrivent à ne plus jouer qu’un seul rôle : le leur. Les films avec Huppert sont la rencontre entre Huppert et une histoire, des personnages. Elle incarne une figure immuable, la sienne, qui visite, hautaine, des univers successifs et différents, ou plutôt daigne les visiter, en portant un regard distant et embué sur eux. Etrange la différence de destin avec Adjani. Toutes deux apparues dans les années 1970, Adjani alors plus flamboyante, plus géniale. Il suffit de revoir Possession de Zulawski, peut-être son meilleur film, pour mesurer son talent hors du commun. La scène du métro de Berlin est un summum inégalé d’actorat halluciné, cinq minutes de pure performance. Pourtant c’est Huppert qui, partant de seconds rôles sans relief – elle n’a aucun charisme dans César et Rosalie par exemple – s’est imposée, grâce à des choix moins faciles, des personnages antipathiques, souvent chez Chabrol (Une affaire de femmes et surtout son chef-d’œuvre, La Cérémonie). Pendant ce temps, après La Reine Margot, Adjani alignait les mauvais rôles, dépassée par la transformation de son visage et de son corps et son émotivité exacerbée qui avait de plus en plus de mal à trouver des personnages dans lesquels s’exprimer. Huppert est cérébrale, minimale, maniant quelques expressions, quelques regards, un vocabulaire restreint, aux potentialités infinies. Adjani est physique, elle hurle, crie, court, danse. Possession est le paroxysme de cette corporalité et le signe avant-coureur de son déclin inéluctable : tu ne peux plus faire ça à soixante balais. Un regret absolu de cinéphile : son refus de jouer Prénom Carmen. Le film est dingue et Marushka Detmers y est envoûtante mais je n’ose même pas imaginer la matière éruptive que la rencontre entre la Carmen de Godard et Adjani aurait produite.

Le second rôle poilant. Le cinéma français, et la comédie française en particulier, sont réputés pour leurs seconds rôles. Personnages univoques, très caractérisés, résumables en une ligne, ils accompagnent les protagonistes en qualité de confident, de meilleur copain ou meilleure copine, de faire-valoir en charge des vannes. Benjamin Laverne ou Philippe Katherine sont de bons exemples récents, qui peuvent rendre à eux seuls un film intéressant malgré la modestie de leur participation archétypale.

La scène où les personnages chantent dans la voiture. Nous la voyons un peu moins récemment, mais c’est un passage obligé dans les comédies. Je pense que c’est Nanni Moretti qui a inventé le procédé dans La chambre du fils et a fait école en France.

Les textos surimprimés à l’écran. Le cinéma français est fasciné par la modernité, les réseaux sociaux, le numérique. Le symbole absolu de cette modernité reste le texto dans un look and feel iPhone, surimprimé à l’écran. C’est Olivier Assayas qui me semble être l’un des réalisateurs les plus attirés par tout cela, abusant du procédé dans Personal shopper, un pari osé qui risque de rendre ses films démodés dans quelques années.

Le week-end à la campagne. Pour les films qui se passent à Paris, le week-end à la campagne est une respiration. Il donne lieu à des scènes de repas au cours desquels ça part inévitablement en vrille. D’après le cinéma français, il est impossible d’avoir un repas normal, de passer un bon moment en famille, sauf peut-être, paradoxalement, chez Pialat ou Rohmer. Mais n’est pas Renoir qui veut, ces week-ends possèdent rarement la poésie d’un Déjeuner sur l’herbe ou d’une Partie de campagne.

Le déjeuner dans un sushi bar avec tapis roulant. Le dispositif est probablement perçu comme cinégénique : ces coupelles de sushi et maki qui défilent docilement sur le tapis dans l’attente d’être engloutis.

La scène de la boîte de nuit. Il y a, dans tout film français, une scène de boîte de nuit. C’est dans le cahier des charges. Les lumières, la musique, l’entre-choquement des plans retranscrivent l’ivresse, le sentiment de flottement existentiel, d’exacerbation des sens que l’on est censé éprouver dans ce lieu. La scène est rarement à la hauteur de son potentiel théorique de climax sensoriel et souterrain. Seul Kéchiche l’a réussie dans Mektoub, en la dilatant et la fragmentant à l’infini.

La scène d’amour. C’est étrange, je garde en mémoire la critique des Cahiers d’un film aujourd’hui oublié de John Landis, Innocent blood (1992), avec Anne Parillaud. Un détail en particulier, la scène d’amour dont le critique louait la force et, faisant coexister éros et thanatos, elle était en effet très belle et très excitante. Il est difficile de réussir une scène d’amour, de provoquer une osmose entre les personnages. Même Kéchiche, malgré tous ses efforts et au risque de sa carrière, n’y est pas parvenu dans La vie d’Adèle. Le problème des scènes d’amour dans les films français – et encore plus américains du reste – est leur sur-stylisation, leur sur-découpage et le rôle que la musique y joue. Le temps y est trop morcelé, suite de plans choisis, comme après-coup, alors que la scène d’amour dans la vie est continue, elle est la continuité même, une plage de temps, quelle qu’en soit la durée, ininterrompue, sans musique couvrant les râles, et tendant vers sa résolution dans une intensité croissante. Je me rappelle la scène entre Uma Thurman et Maria de Medeiros dans Henry and June de Philip Kaufmann, ou celle de Mulholland drive. Mais peu d’autres.

Les enfants. Je crois qu’il est désormais obligatoire d’avoir des enfants dans un film. Les modèles préférés : l’ado insupportable, l’enfant inquiétant, dont la figure tutélaire serait Damien de The Omen, l’enfant précoce face aux épreuves de la vie, d’inspiration truffaldienne, l’enfant tourmenté ou encore celui qui est plus mûr que ses parents.

Application pratique. Prenons comme illustration Sybil car ce film remplit très bien le cahier des charges. Il commence par une scène dans un resto de sushis avec tapis roulant, Virginie Effira (actrice que l’on voit partout) y est psy et écrivain, elle écrit un bouquin en trois minutes en partant d’une page blanche flippante (voir processus plus haut), elle a des enfants plus mûrs qu’elle, soigne un enfant inquiétant, a une meilleure copine poilante (Laure Calamy, actrice que l’on voit partout), côtoie d’autres personnages créatifs (actrices, réalisatrices), s’évade de Paris pour un week-end haut de gamme à Stromboli, fait l’amour dans une scène stylisée en avant-plan d’une cheminée et chante dans un fête déjantée. Fin. Tout compte fait, ce que je décris plus haut n’est autre qu’un kit d’écriture de scénario. 

Automne

L’automne 2019 a baigné dans une atmosphère d’étrangeté. La fiction et la réalité s’y sont entremêlées. Je préparais le marathon de New York (3 novembre) et m’astreignais à la stricte discipline des entraînements d’une course qui, chaque année, me pousse au bout de mes capacités physiques et mentales. J’avais arrêté l’alcool, me réveillais à l’aube pour sillonner la ville endormie, plongée dans le noir et le silence, inquiétante, puis se réveillant par petits mouvements. Pour m’accompagner dans mon parcours du combattant, j’écoutais des livres, de longs livres. Deux en particulier, qui avaient d’étonnantes similitudes alors qu’un océan les séparait, qu’ils appartenaient à des cultures et des univers et des styles radicalement différents : Le Lambeau de Philippe Lançon (13 heures d’écoute) et Becoming de Michele Obama (17 heures).

Il m’arrivait de pleurer en courant, tant ces livres touchaient à quelque chose de profond en moi, atteignaient des zones sensibles de mon être, tant ils semblaient dialoguer avec mes propres souvenirs, de la guerre, de la famille, de la mort, les refaisant remonter à la surface, les repêchant des profondeurs de l’oubli, les ravivant comme des plaies jamais cicatrisés.

Philippe Lançon était présent le 7 janvier dans les locaux de Charlie Hebdo quand des terroristes y avaient assassiné presque tous les membres de la rédaction. Il avait perdu sa mâchoire mais survécu. S’il décrit la veille et le jour de l’attentat, minute par minute, Lançon consacre l’essentiel de son livre à la lente reconstruction qui s’en est ensuivie. La reconstruction de son visage par un personnel hospitalier dont il fait le portrait de chaque membre, une communauté souterraine de moi inconnue, héroïque, au service de la vie. Ce qui m’a peut-être le plus ému, c’est la description d’une humanité dont j’ignorais tout, qui officie dans des hôpitaux où la chance a fait que je ne suis jamais allé ni comme patient ni comme visiteur, une humanité dont les blessures secrètes, les vies parfois brisées, les doutes, se laissent deviner à travers ceux de Lançon, dans de très belles révélations passagères. Les mois que Lançon a passés à la Pitié-Salpêtrière puis à l’hôpital des Invalides, isolé des mouvements de la vie quotidienne, des distractions du travail, des nuisances de l’actualité, sont dédiés à une profonde et longue introspection, une autobiographie intime, dans laquelle la vie de ses parents, les tragédies de sa famille, ses amours successives s’entremêlent aux livres qui l’ont accompagné, Proust, Kafka et La Montagne magique de Thomas Mann, aux voyages qui l’ont marqué, aux amis qui ont comme émaillé son existence, dans des séquences intenses qui souvent se sont estompées dans quelque recoin de la mémoire. La reconstruction de son visage est en réalité la reconstruction de sa nouvelle identité, sur les décombres de l’ancienne dont il fait un inventaire déstructuré, au gré des visites, des souvenirs, des sorties au musée et – j’aime beaucoup cela – de l’histoire des objets qui l’entourent : un tapis de Bagdad, un livre de jazz, un sac, un caban…

Becoming m’a profondément bouleversé, surtout dans les deux premières parties « Becoming me » et « Becoming us », avant qu’elle ne s’installe à la Maison Blanche et qu’elle n’y soit hélas confinée à un rôle un peu étriqué de first lady, suivant de loin en loin la présidence de son mari. C’est Michelle Obama qui lisait le livre. Sa voix, son accent, les variations de ses intonations en augmentaient la puissance, la force émotionnelle. Je l’ai écouté en anglais, je me méfie des traductions, surtout de gros volumes comme celui-ci qu’il faut sortir vite. La qualité de l’écriture est exceptionnelle pour des mémoires d’une personnalité comme la sienne. Le style parfois proche de Lançon avec des allers-retours entre passé, présent et futur – « quelques années plus tard, j’apprendrai que… » – l’utilisation de ce temps assez rare en narration, le futur, puisque de là où l’on écrit l’on connaît la fin de l’histoire, et l’on peut éclairer les événements passés à la lumière des développements futurs et des digressions introspectives, non sur la condition de blessé de guerre comme chez Lançon, mais sur celle d’une femme, noire, issue de la classe ouvrière, propulsée dans l’arène de la politique, au milieu des fauves, blancs, mâles, nantis. Michelle, comme Lançon, décrit les morts, celle bouleversante de son amie Suzanne, celle terrassante de son père, atteint de sclérose en plaques, emporté à 55 ans par la maladie non soignée, lui qui pourtant allait tous les jours observer des chaudières dans une usine de filtration. Les larmes coulaient, abondantes, le long de mes joues, c’était ridicule ; je courais le long des allées du jardin du Luxembourg, et pleurais ; le même jardin que Lançon, convalescent, parcourait péniblement, en pleine souffrance ; le même jardin qui avait été le décor épisodique et ravissant de ma vie depuis vingt-cinq ans, inaltéré dans sa splendeur automnale, sans doute l’endroit que je préfère à Paris. Le destin de blessé de guerre et celui de femme politique ont de curieuses similitudes, comme le côtoiement permanent du personnel de sécurité, la nécessité de programmer à l’avance chaque mouvement de la vie quotidienne, même celui de juste sortir prendre l’air, ou la résurgence, en provenance de différentes strates du passé, de personnages perdus de vue, dans un défilé improvisé, proustien, du temps d’avant, sinon du temps retrouvé. Michelle a passé beaucoup de temps à visiter des blessés de guerre aux corps cassés, et les scènes semblaient provenir du livre de Lançon, mais du point de vue du visiteur.b

Si les deux livres ont provoqué en moi des sentiments d’une même nature, à la fois douloureux et bienfaisants, leurs arrière-plans intellectuels sont bien différents. Tout au long du livre, Lançon agit en critique, en observateur en surplomb, des autres et de sa propre expérience. Il fait de celle-ci un compte-rendu au fond similaire à celui d’un livre, d’une pièce de théâtre ou d’une exposition. Ses portraits de sa chirurgienne Chloé appartiennent à un registre proche de celui des portraits de Velasquez dans l’exposition au Grand Palais à laquelle il assiste. Par une sorte de déformation professionnelle – il est journaliste – il critique (dans le sens du commentaire, pas d’une critique forcément négative) ce qu’il vit, les personnages qui entrent et sortent du décor de sa chambre, notant leurs travers, admirant leurs qualités, commentant leur physique, leurs actes, leur donnant des surnoms souvent poétiques. Il assiste au spectacle de sa propre vie. Critique à Libération, introduit dans les cercles de l’art, Lançon fait partie de l’élite dominante de son pays. Quand il va assister à l’exposition Velasquez, celle-ci est privatisée pour lui. Cette posture d’observateur privilégié, en contraste avec sa situation physique de totale dépendance, avec son corps cassé, son visage méconnaissable, le visage d’un autre, à l’orée d’une nouvelle identité, produit des effets contrastés, certains portraits sont très beaux, d’autres énervants. Son rapport aux Arabes est troublant et complexe à appréhender. Des Arabes ont tué ses amis de Charlie Hebdo, l’ont défiguré, l’ont cloué dans un lit d’hôpital pendant des mois, l’ont fait passer au bloc des dizaines de fois, dans une répétition d’épreuves insoutenables, une litanie de douleurs, de nausées, de plaies, de rejets. On peut dès lors comprendre qu’il conçoive une haine pour les Arabes, qu’il les trouve mauvais lorsqu’il les croise dans le métro. On peut comprendre que leur monde soit différent du sien. En même temps, Lançon est capable d’amitié pour des individus, le policier arabe qui le protège, le médecin iranien (pas Arabe mais musulman quand même) qui le soigne. La proximité est un antidote à la haine, comme dit Michelle dans son livre, elle qui a été la cible du racisme. Lançon a cette belle phrase quand il dit qu’il faut foutre la paix aux musulmans, être ni pour, ni contre, juste leur foutre la paix. Il reste suffisamment lucide pour trouver imbécile un raciste croisé à l’hôpital qui prétend « être Charlie » et pour qui il n’y a rien de bon dans l’Islam. Charlie, qui par des détours étranges, serait devenu l’organe de presse anti-islam en France, la référence des islamophobes. Il a une façon élégante à la fois de ne pas pardonner, de ne pas se poser en Christ, d’avouer son aversion physique envers l’Arabe mauvais croisé dans la rue, et de foutre la paix aux musulmans. Car la vraie victime de ces attentats, la victime non reconnue, non célébrée, est bien le musulman lambda assigné à son identité de « mauvais », observé avec méfiance dans le métro, et du fait des regards sur lui, cornérisé dans son identité maléfique, cible de la haine autorisée, d’une haine fière et ancrée dans la civilisation.

Michelle, elle, est dans l’action. Elle n’observe pas, avec l’ironie condescendante française, les guerres, n’en gardant comme souvenir à l’image de Lançon, qu’un tapis acheté à Bagdad ou le compte-rendu d’étranges mondanités entre reporters. Elle veut changer le monde. Avec cette foi constructiviste et prométhéenne si américaine, si naïve et si puissante. Elle n’appartient pas à l’élite, elle n’a pas comme Lançon des racines profondes dans « notre monde » (sous-entendre le monde civilisé et non celui des barbares et des monstres, le monde de Velasquez, de Mann, et non celui des Arabes mauvais et des musulmans égorgeurs), elle ne sait pas où se trouvent ses racines, ni vraiment en Amérique, ni vraiment en Afrique où elle se rend en pèlerinage mais ne se reconnaît pas. Michelle est arrière-petite-fille d’esclaves aux origines inconnues et Barack, pire encore, une hybridation accidentelle d’origines kenyanes, musulmanes, américaines profondes (mère originaire du Kansas), indonésiennes, hawaïennes, une sorte d’excroissance accidentelle de ce qui est honnie dans les vieux pays convaincus d’être dépositaires d’une culture : la multiculturalité. Tous les deux jouissent de la rencontre fortuite en eux d’une intelligence aiguë et d’une volonté de fer qui en feront le couple leader du monde civilisé à force de vision, de travail, de passion, d’action. Les Obama offrent comme un autre point de vue du monde de Lançon, le point de vue du minoritaire. La mère de sa colocataire blanche a délogé sa fille de la chambre de Michelle à Princeton, par peur des Noirs, la même peur que celle de l’Arabe, transmise de génération en génération. Elle s’en est sortie par le travail, non la violence. C’est la seule façon de s’en sortir pour un minoritaire. Le terrorisme ne fait qu’enfoncer celui-ci dans son destin de minoritaire, de sauvage, de non civilisé, ne fait que justifier la suprématie du blanc épouvanté par la violence que lui pourtant sème à une échelle industrielle, au prix de millions de morts. Mais c’est comme ça, le moindre crime de sauvage est plus sauvage que les hécatombes du civilisé. Que des blancs on ne peut plus blancs aillent régulièrement descendre des enfants ou des adolescents dans une école, munis d’armes semi-automatiques achetées chez Walmart n’aura jamais la même charge horrifique que celle provoquée par le sauvage, et nul ne pensera attribuer cette violence à la nature blanche. Ce ne sera qu’un « dérangé » de plus. Les Obama luttent avec les armes de la civilisation. Il faut s’armer de Proust, de Mann, de Bach, de Velasquez pour se hisser au rang des civilisés et donner une chance à la « communauté ». Les mots de « race », de « communauté » ne sont pas des mots interdits dans la langue d’Obama. Les grands-parents de Michelle, malgré leur intelligence, ont été discriminés dans leur travail, dans leur logement, et c’est à elle de prendre une revanche pour sa « communauté », sa « race ». Elle n’y parvient pas en lançant des bombes, elle y parvient dans les temples des civilisés, Princeton et Harvard, un cabinet d’avocats, la mairie de Chicago, les hôpitaux, la Maison Blanche. Quand un enfant noir des quartiers difficiles de Chicago, ceux que le simple fait d’appeler « ghetto » ghettoïse, lui demande si le gouvernement pourra changer les choses, elle lui dit de ne pas compter dessus et lui intime : « use school ».

Cette dichotomie entre la France et l’Amérique se joue dans le livre même de Lançon. Son amie s’appelle Gabriella, elle est cubaine mais surtout New-Yorkaise, le portrait qu’il en fait est celui d’une New-Yorkaise. Lançon décrit leurs divergences de vue et s’en plaint. Gabriella le pousse à se prendre en main, à se battre, au lieu de passer son temps à écrire, à observer, à critiquer. Quand elle vient à Paris, elle travaille, même pour une semaine, car elle n’a pas un rond et vit un divorce difficile, rien ne lui est dû. Lui ne la comprend pas. Il ne comprend pas comment, en tant que victime, la victime la plus sacrée qui soit, celle de la terreur barbare, il pourrait agir, faire autre chose qu’investir son statut de victime, se confondre avec lui, le documenter minute par minute, alité devant le panorama de sa vie, et de l’humanité qui défile, contrite et religieuse, sous le ciel protecteur de l’Art, bercé par Bach, avec pour seules escapades des visites confidentielles de musées ou des hôpitaux chargés d’histoire. Elle lui dit qu’il n’a que des problèmes esthétiques, et cela le révolte. A juste titre, car il souffre dans sa chair, ce qu’il vit est un supplice de tous les instants. Mais au fond, elle a raison. Il se donne bien, corps et âme à son projet esthétique, tout dans son expérience est esthétisé, de la lumière du soir, au sac poubelle censé protéger ses plaies, à la terreur qui hante ses nuits. Il transforme la terreur en expérience narcissique – autre reproche que Gabriella lui fait – et esthétique. Pas en action. Il n’envisage pas, que sais-je, de mettre son énergie au service de la lutte contre le terrorisme. D’aller dans les banlieues pour en décrire l’horreur, montrer sa plaie, le trou béant ou purulant ou nécrosé au bas de son visage, pour dissuader les jeunes de se radicaliser. Il décrit le mal comme mal pur sans pénétrer dans sa matière, en refusant de l’analyser car il est non analysable. Il accepte le terrorisme comme une fatalité, la fatalité des sauvages traînant à la lisière du monde civilisé ou dans le dernier lieu où civilisés et sauvages se côtoient encore, le métro. Michelle raconte qu’elle a surpris Barack une nuit, réveillé et soucieux, les yeux fixés au plafond. Elle lui a demandé s’il avait des soucis, il lui a dit qu’il réfléchissait à l’inégalité des revenus en Amérique. Lançon rejette ce type de réflexion, sur les raisons du terrorisme, puisqu’il n’y a d’autres raisons que la sauvagerie des sauvages. Quand une élue elle-même victime d’un attentat lui écrit une lettre et y tente une analyse politique, il la refuse en bloc, car seul le destin de victime et sa fatalité inéluctable et insoluble font foi, et toute analyse visant à diluer la fatalité est une capitulation, une traîtrise. C’est comme ça, les civilisés sont les victimes des sauvages, ce qu’on peut faire c’est instruire ce statut de victime et instruire la nature du sauvage, l’asséner, le rappeler pour que le sauvage reste ainsi, à jamais, sous le poids de sa sauvagerie. Lançon dit à quel point il méprise l’attitude américaine qui consiste à se battre et lutter, à positiver. Michelle, elle, a quitté son emploi dans un cabinet d’avocats prestigieux pour aller travailler à la mairie de Chicago et avoir un impact sur le monde. Lançon est un journaliste, un critique et un observateur. Dans une généralisation sans doute hasardeuse, je vois dans sa situation une métonymie de celle de la France, critique, ironique, observatrice, mais n’agissant pas. N’ayant ni les moyens ni la volonté d’agir, la France commente. Bernard Maris, un des journalistes de Charlie, assassiné le 7 janvier, parlait justement de cela quelques minutes avant sa mort, de l’inanité de l’action. On avait essayé d’aider les banlieues, ça ne servait à rien avec ces gens-là, c’était plus profond, plus essentiel, c’était eux contre nous. C’était dans leur nature. Par une sorte de karma terrifiant, quelques minutes plus tard, sa cervelle se répandait sur le sol, sous le regard de Lançon, dont la bouche et les mains, ses instruments de travail, avaient explosé. Cela m’a profondément troublé, mis mal à l’aise. Soumission, c’est finalement cela l’attitude en question. Celle de se soumettre à une réalité perçue comme inchangeable, écrite, une réalité dans laquelle une arrière-petite-fille d’esclave ne peut jamais devenir la femme la plus puissante au monde après une enfance dans un ghetto noir, où une gentille marocaine qui accueille chaleureusement Lançon pendant des années restera malgré tout une Arabe mauvaise, persona non grata pour avoir osé relayer les théories du complot du 11 septembre, dont on a peur qu’elle transmettre aux terroristes l’hôpital de Lançon afin qu’ils achèvent leur terrifiante entreprise. Même la proximité n’aide pas dans le monde de Lançon, à la moindre remarque, le sauvage est relégué dans son inéluctable monde, différent de notre monde. C’est de Soumission,le livre de Houellebecq, que les journalistes de Charlie discutaient juste avant l’attentat. Houellebecq que Lançon retrouvera plus tard sur le toit terrasse d’un monument du passé à l’occasion d’un cocktail, allégorie maladive de l’Europe, entouré de gardes du corps comme les frontières du continent menacé. Décharné, vaguement givré, en lente décomposition, l’écrivain continuera de débiter les quelques vers résiduels d’une poésie millénaire, derniers souffles moribonds de notre civilisation. Quel contraste avec le corps de Barack Obama ! Jouant au basket devant les yeux ébahis de Michelle, déployant la puissance svelte de son corps, l’élégance tranquille de ses gestes, dans une après-midi ensoleillée à Chicago ! Et le scénario de Soumission, un musulman président de la France, présenté comme une catastrophe qui a terrifié les blancs et catholiques zombies,est finalement celui des Obama eux-mêmes du point de vue du suprémaciste blanc, un président noir.

Face à la puissance des ceux deux livres, La clé USB, un livre de Jean-Philippe Toussaint loué par la critique m’a paru bien fade, inconséquent et inutile. Comme Lançon, je pense qu’aucune fiction ne peut être à la hauteur de la vie, de sa propre fiction. Ce petit livre vide, artificiel, pas méchant mais sans intérêt, fut la victime collatérale de cette automne intense. Quant au dernier roman de Marie Darrieussecq, je ne l’ai même pas fini, c’était, en comparaison, très faible.

Deux films ont prolongé mon expérience psychédélique et horrifique. Ou plutôt trois. Apocalypse now de Francis Ford Coppola que j’ai revu dans la mystérieuse et luxueuse Salle 10 du Beaugrenelle. Trip ultime aux confins de tout, du monde, du cinéma, de l’art, de la réalité. Expérience assez indépassable vécue tant de fois, sous tant de formats. Ad Astram de James Gray que j’ai vu dans la salle 8 du même cinéma, et qui reprend le même motif du voyage au cœur des ténèbres, ponctué d’horreurs, à la rencontre d’une figure imprécise et démente, magnétique, qui aspire vers elle, et qu’il faudra liquider, dans une odyssée ouatée. Et Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, que j’ai beaucoup aimé malgré sa forme foutraque et inattendue. Il prolongeait toutes les réflexions sur la violence et la civilisation (quelle civilisation ?) que le livre de Lançon avaient provoquées.

Un après-midi pourtant, j’ai connu une expérience plus légère. Mélancolique et légère.

Chaque automne, pour aussi loin qu’il m’en souvienne, j’ai le plaisir de découvrir le nouveau Woody Allen. Chaque automne, je sais que c’est peut-être le dernier. Il va bientôt mourir, une part de ma vie, de mon adolescence, de ma cinéphilie va disparaître. Même s’il ne meurt pas, le mouvement metoo ou ses ennuis avec la justice le réduiront probablement au silence. Le film me procura la sensation d’ivresse d’une coupe de ce champagne que je ne buvais plus. Allen avait réuni tant de choses que j’aime dans ce film. Un superbe titre, les histoires qui se passent sur une journée, la pluie, New York, les ciels gris, les grands hôtels à l’ancienne, leurs piano-bars, Central Park, des jeunes acteurs charmants, la lumière d’automne de Vittorio Storaro et, comme j’ai entendu un critique joliment dire, « la fatalité du bonheur ».

Précis des vacances parfaites

Partir une semaine avant tout le monde

Quatre semaines, la dernière de retour au bureau mais avec des journées lentes

Deux semaines dans les Pouilles

Vol idéal, Paris-Brindisi, deux heures, empreinte carbone négligeable, aéroport à une heure de la maison

Maison au calme, au milieu des oliviers, à dix minutes de la plage, en pierre de Lecce

Anna-Maria s’occupe de tout

Rituel : courir le matin à travers les champs d’oliviers pour rejoindre le petit Village de Serrano, boire un capuccino, au retour, plonger dans la piscine puis dans la lecture et dans le chant des cigales, déjeuner, sieste, voyage dans les rêves flottants, sortir l’après-midi

Une ou deux fois, cornetto chaud fourré à la crème pâtissière

Visites de l’après-midi : Otranto partie haute et ancienne, Lecce toujours aussi belle en fin d’après-midi et la place Santa Chiara la nuit et la grâce léonardienne de ses femmes, Maglie et son festival culinaire, Castro et sa colline sur la mer

S’endormir au milieu d’une phrase du livre de chevet et retrouver le livre par terre le lendemain matin, ne jamais se rappeler où l’on s’est arrêté

Virée en bateau le long de la côte Adriatique rocheuse et torturée, plonger dans l’eau turquoise des grottes, mouiller dans des baies théâtrales, de loin saluer les grappes de vacanciers accrochés aux rochers, apercevoir les montagnes d’Albanie

Emprunter la route du littoral de Castro à Otranto, SP358, SP86, Porto Badisco, Porto Rosso, la poésie du paysage, la juxtaposition de l’ocre des champs et du bleu de la mer et des touches noires des arbres solitaires

A cinq minutes de la maison, un hôtel cinq étoiles hautement sécurisé, le plus grand champ de figuiers d’Europe, y dîner pour « voir du monde », ou aller au spa, prendre rendez-vous chez le coiffeur

Oublier quel jour on est

Entendre soudain « Pronto ! » dans le silence vespéral (le dîner est prêt)

Découvrir qu’Anna Maria peut chaque jour se surpasser par rapport à la veille

Qu’à votre insu, elle a élaboré un crescendo gastronomique et conçu un voyage à travers les recettes simples de cette terre de défavorisés

Chardonnay des Pouilles, la buée sur le verre à cause de la différence de température, la délicieuse plongée dans l’ivresse glissante

Les étoiles qui enfantent des étoiles à mesure que le regard s’attarde sur les étoiles

Aucun bouleversement climatique, pas d’ouragan, de tornade, ni de typhon, ni de pluie tropicale, ni de tremblement de terre, pas de canicule, ni de feux de forêt, ni de volcan en éruption, une nature apaisée

Torre Sant Andrea à l’aube puis le saut dans le vide dans la Grotta della Poesia

La plage privée d’Otranto et son déjeuner à l’ombre des vignes grimpantes (toujours : salade et pastèque sucrée)

Baia dei Turchi, promenade le long de la côte escarpée, où courir les matins, les chiens qui plongent dans l’eau au lever du soleil et se lavent dans son feu miroitant

La table du dîner débarrassée mais la conversation qui se poursuit

Troisième semaine en Normandie sous la pluie

Visite de la plage du débarquement et surtout des cimetières américains et allemands

Lectures, films, conversations, rêveries

Odeurs du jardin quand il pleut, intermittence du soleil, jeux de voile des nuages

Visite du parc Gulbenkian

Acrobranche (deux parcours)

Film au Cinéma Ouistreham

Se déconnecter d’Instagram pour arrêter le flux des images de mer avec des gens qui « profitent »

Voyage dans le temps, si  loin de tout

Quatrième semaine à Paris

Retour au travail, le silence du bureau

Temps de rêve et personne dans les rues

Les enfilades de places « PAYANT » vides, la foule, ailleurs, loin

Deux amies qui discutent sur un banc place des Etats-Unis sous des feuillages luminescents

Ville privatisée

Temps de rêve = ciel bleu Klein, température de 26 degrés, légère brise provenant d’une source glacée lointaine de l’hiver futur

Déjeuners en terrasse où l’on prend son temps, personne donc serveurs aimables, donc ontologiquement aimables, c’est la société qui les corrompt

Vélo le long des avenues désertes

Sortir courir au bois à midi, podcast des chemins de la philo sur la Sainte-Anne de Vinci par Jacques Darriulat, enchantement intellectuel et physique, définition tout à fait recevable du paradis

Dîner sur des toits-terrasses, lieux de refuge confidentiels des survivants de la ville décimée

Fanny et Alexandre au cinéma (été = reprises), bouleversant de beauté

Consigne pour plus tard : rester à Paris en août, aller au cinéma, lire sur des terrasses, boire des verres au frais, déjeuner sur le pouce dans des parcs, puis au moment du retour des hordes, du déferlement, et de l’énervement, partir, pour rejoindre les plages libérées, revenir en octobre une fois que tout est rentré dans l’ordre, qu’il fait encore inlassablement beau

D’un château l’autre

D’un château l’autre a longtemps été sur ma liste de livres à lire et c’est à la faveur de la disponibilité d’esprit de l’été que j’ai enfin réussi à le terminer.

Malgré sa forme farcesque, voire bancale, c’est un livre majeur de la littérature française et sa lecture un moment important d’une vie.

Les cent cinquante premières pages furent les plus difficiles à lire ; il faut plonger dans cette écriture, se raccrocher à l’argot souvent incompréhensible, et je n’ai pas tout saisi des divagations du Céline misanthrope dans son pavillon à Meudon dans les années cinquante. Avec sa femme Lili et son chat Bébert, Céline est alors une sorte de paria – loin de la gloire qu’il connaîtra ensuite et notamment après ce roman – soignant des marginaux, dont cette fameuse Madame Niçois (de longues pages sur elle). Céline croise sur les quais de Seine Le Vigan qui l’a accompagné dans ses sinistres pérégrinations en Allemagne et au Danemark (j’ai du mal à suivre, est-ce la réalité ou rêve-t-il ?) Ces rencontres sont enchevêtrées avec des considérations acrimonieuses et drôlissimes sur Achille Brottin (Gaston Gallimard), « l’achevé sordide épicier, implacable bas de plafond con » et ses auteurs et ses thunes pleins la cave, et Norbert Loukoum (Jean Paulhan, directeur de la NRF), le « Loukoum pleurard », qui lui réclament des manuscrits et l’exploitent.

Sans transition, nous plongeons ensuite dans les souvenirs de Sigmaringen où se déroule le reste du livre. Nous sommes en 1944, après le débarquement, le gouvernement de Vichy, « tous l’article 75 au derge », se réfugie dans cette bourgade du sud de l’Allemagne au bord du Danube. D’un château l’autre est la chronique de cette ville et de sa galerie de personnages (ultra)-collaborationnistes. Un épisode oublié de l’histoire et que Céline a en quelque sorte immortalisé.

Céline livre un portrait délirant et hilarant – certaines pages m’ont littéralement fait hurler de rire, ce qui est rare pour un livre – de cette humanité en perdition, une collection de farfelus, d’anciennes gloires militaires, de fascistes, de hauts fonctionnaires zélés, de petites frappes, et de pauvres types (beaucoup de pauvres types). Cette « clique, voyoucratie, haïe, maudite, furieusement attendue, recherchée par des foules de flics » est donc en sursis dans un patelin improbable de la Forêt Noire, surmonté d’un château « fantastique biscornu trompe-l’œil », hanté par quatorze siècles d’une dynastie de barbares teutons « avec tous une verrue de famille au bout du pitard ». Plus loin, l’hôtel du Löwen accueille les réfugiés moins hauts de gamme, dont le Docteur Destouches, et le tout a des accents étrangement kafkaïens (je n’avais jamais fait le lien), avec en particulier cette chambre 36 où Aïcha, la femme libanaise de Raumnitz, le haut dignitaire nazi, promet récalcitrants et indésirables à un sort inconnu. Nous sommes dans un « port des épaves d’Europe ».

Sous la plume de l’auteur du Voyage, cette humanité devient l’humanité tout entière. De nombreux passages peuvent s’appliquer tels quels au monde d’aujourd’hui. Bichelonne, la formidable Tronche, « le spermatozoïde monstre, champion de Polytechnique et des Mines », où l’on n’a pas vu son pareil en matière de génie depuis Arago, sorte de saint patron des technocrates et directeurs de cabinet qui malgré l’immensité incommensurable de son intellect se retrouve au service du pire, donne lieu à des scènes à se tordre de rire. Le sinueux Laval, archétype du politicard sans foi ni loi, mais gouailleur, rompu aux intrigues du pouvoir et prêt à tout pour le conserver, rappelle tant de politicards du Palais-Bourbon. Pétain, la figure hiératique, menant toute sa clique hiérarchisée de fantoches (le ministre de l’information Marion en dernier) dans une promenade le long du Danube, sous les bombes, préfigure Mitterrand dans ses pèlerinages avec sa théorie de courtisans. La Cour quoi ! L’Etat ! Tellement 2019 ! L’opposition entre les nantis du château (Pétain, Laval…) qui s’offrent des ripailles, du gibier, des grands châteaux, et la plèbe qui se contente des miettes. Tellement 2019 ! « Agobart, évêque de Lyon (632), en rentrant de Clichy (Cour de Dagobert), que c’était cette cour, une de ces bouges ! ramassis de voleurs et de pétasses !… qu’il y revienne en 3060 Agobart de Lyon !… voleurs et pétasses ! il retrouvera les mêmes ! pardi !… Eminences grooms et morues de Cours ! » Dans les bas étages toute la populace de moins que rien qui envahissent les couloirs du Löwen, hurlent et conchient, quand ils ne sont pas conduits dans la chambre 36 par Aïcha. Toute cette humanité se retrouve à la fin dans un train pour aller aux funérailles de Bichelonne et ce voyage anthologique, c’est du Snowpiercer avant l’heure.

La langue de Céline semble sécrétée par l’humanité elle-même qu’elle décrit : déglinguée, déstructurée, décomposée, en lambeaux. On dirait des restes de phrases… des résidus de vie… qui prennent accidentellement sens, comme le discours bégayé d’un trépassé… Un magma informe, en gestation, mouvant, tourbillonnant… Et c’est inexplicablement sublime… Comme une sorte de survivance de la langue quand tout a été rasé, quand il ne reste plus rien que des bouts de semblants de phrases qui réussissent à se frayer un chemin cahoteux vers la forme. Ce n’est pas Claudel, Valéry, etc. tous ces types glorieux qui font du style dans les étages supérieurs de la langue française, avec des phrases et de l’emphase d’académie, pour exprimer de profondes pensées et guider l’humanité vers le Vrai. Céline fait du sublime avec de la merde, des miettes syntaxiques retrouvées dans la rue, prises dans la bouche des gens simples, et regroupées tant bien que mal dans un flux déréglé, où chaque phrase, chaque mot s’ouvre sur une digression laquelle est un prétexte à une autre digression, à l’infini, comme si l’on se perdait dans les rues d’une ville en ruines, les dédales de la langue, les « dédales de la vie »… Cependant, on ressent que tout cela est le résultat d’un vrai travail d’écriture, qu’il ne s’agit pas de l’enregistrement mécanique d’un flux de conscience… Il y a de la musicalité comme involontaire, des allitérations comme accidentelles, un rythme, bref, pour employer le mot, un style.

De loin en loin, des épiphanies aussi inattendues que bouleversantes, à peine esquissées, scandées de « … », trouées de partout, surnagent sur ce flot de débris sémantiques.

Sur la mort du chien :

« la chienne bien fidèle d’une façon, fidèle aux bois où elle fuguait, Korsör, là-haut… fidèle aussi à la vie atroce… les bois de Meudon ne lui disaient rien… elle est morte sur deux… trois petits râles… oh, très discrets… sans du tout se plaindre… ainsi dire… et en position vraiment très belle ; comme en plein élan, en fugue… mais sur le côté, abattue, finie… le nez vers ses forêts à fugue, là-haut d’où elle venait… »

Plus loin : « ce qui nuit dans l’agonie des hommes c’est le tralala… l’homme est toujours quand même en scène… »

Sur Madame Bonnard (la mère que Céline aimait beaucoup d’un collabo notoire) :

« Mme Bonnard, la seule malade que j’ai perdue, avait cette finesse, dentelle d’ondes… comme elle disait bien Du Bellay… Charles d’Orléans… Louise Labé… j’ai failli avec elle comprendre certaines ondes… mes romans seraient tout autres… elle est partie… »

Quand des amis qui ne sont pas dans le domaine littéraire et ne connaissent de Céline que ce que l’on peut en lire dans la presse (il me semble qu’on l’étudie peu à l’école), voient ses livres dans ma bibliothèque, ils sont choqués : « comment peut-on lire les œuvres d’un salaud antisémite ? », « Bagatelles pour un massacre », etc. Il y a clairement de la pourriture chez Céline, « l’homme est pourriture en suspension », disait-il. Mais c’était inévitable. Tu le visualises en résistant ? Comme Loukhoum ? Ou Camus ? Céline a comme il dit le goût des cataclysmes, des bas-fonds, des pauvres gens, son destin est d’être le porte-parole de cette sous-humanité, qui est une part de nous-mêmes. Ce n’est pas Kessel. Ou Gary. En toute honnêteté, il le reconnaît, il dit qu’il est « extrêmement raciste », il se portraiture en pleutre, lui pourtant qui soigne autrui, les démunis, qui donne la vie à la fin du roman, médecin, comme Tchékhov. Il est pas con, tous ces types qui se retrouvent à Sigmaringen, il sait bien que ce sont des losers, de la racaille, ce qu’il y a de plus bas chez l’homme, certains continuent de préparer (autre passage hilarant) une fête pour la victoire de l’Allemagne. Mais ce sont quand même des hommes et des femmes. Et il les soigne. Ce n’est pas le misanthrope revenu de tout et cynique. Il croit à la vie. Il donne naissance, coûte que coûte, et jusqu’à la fin, il soigne Madame Niçois.

J’aime l’œuvre de Céline totalement indépendamment du fait qu’il fut ou non un salaud. Cela dit, je ne dirais pas qu’il fut un. Jamais revendiquée, jamais mise en avant, il y a chez lui comme une profonde empathie envers les faibles, les vieux, les cassés, les traitres, les ignobles, la lie de l’humanité. Et une haine du puissant. De Tartre, Brottin, Loukhoum, Claudel, Maurois, Dur-de-mèche (Malraux), Vailland, Morand, etc., certains dont le comportement pendant la guerre était plus pernicieux et qui pourtant ont ensuite accédé à la plus grande respectabilité, Nobel, ambassades, Saint-Germain… Pas Meudon et Madame Niçois…

Céline devait être à Sigmaringen pour garder une trace de cette humanité. En creux, malgré son comique, D’un château l’autre est avec les deux autres livres de la trilogie allemande (Nord et Rigodon), une représentation horrifique de l’horreur de la guerre, non seulement par les mentions sur le chaos, les villes rasées, la bombe atomique, mais par la description à échelle réduite d’hommes et de femmes au bout de la nuit.

Deneuve

Truffaut disait d’elle qu’il suffisait qu’elle y soit pour qu’un film existe ; pas besoin d’histoire, son visage, son jeu, sa beauté suffisent.

Bourgeoise convenable dévorée par le désir dans Belle de jour ; soumise puis odieuse dans Tristana, arpentant le couloir – les images de sa claudication obsédante resteront à jamais gravées dans ma mémoire – en s’approchant de la caméra et nous lançant un regard empli de haine ; totalement givrée dans Répulsion ; chienne dans Liza le chef-d’œuvre méconnu de Ferreri ; princière dans Le Dernier métro ; aérienne chez Demy ; désemparée chez Téchiné.

Cependant, ce qui m’inspire cette note, ce sont les films de Rappeneau, un réalisateur que j’aime beaucoup, l’un des rares en France qui sache concilier la comédie pure avec la beauté des plans et leur lumière, qui la transcende non par un « message » mais par le cadeau qu’il lui fait d’une élégance rythmée.

La caméra de Rappeneau est folle dingue de Deneuve et les deux films avec elle, La Vie de château et Le Sauvage sont l’illustration parfaite de ce que Truffaut disait. Dans le premier, Henri Garcin, un résistant, présente des diapositives aux Américains en préparation du débarquement ; les photos de ces préparatifs défilent suivies sans transition, par erreur, de celles de Deneuve auréolées de soleil ; cette séquence hisse sa beauté irradiante et irréelle au niveau d’un événement majeur de l’histoire de l’humanité.

Parmi ses dizaines de films, c’est dans Le sauvage (1975, elle a 31 ans) que Deneuve est la plus belle. S’il y a un film qui marque l’apogée de sa beauté, c’est celui-ci. Il est solaire, lumineux, sensuel, rayonnant, trépidant, et musical ; chaque plan d’elle est une ode à la beauté et par là au cinéma qui réussit à l’éterniser ; à saisir le moment fugitif et, défiant le temps, le conserver à jamais. C’est aussi l’un des rares films où l’on peut admirer pendant vingt secondes sa poitrine. Ce n’est pas uniquement la sublimité de celle-ci qui me reste à l’esprit comme source inaltérée de ravissement mais aussi, et peut-être surtout, le sentiment charnel du temps, le sentiment de ces vingt secondes d’admiration dont je perçois physiquement l’écoulement, seconde après seconde.

Il ne s’agit pas juste de la beauté plastique des seins. Il s’agit d’un portrait, d’un nu en termes picturaux. Le portrait est inévitablement une méditation sur le temps, le temps qui passe. Ce plan, c’est le temps fugitif de la grâce éphémère, dans le temps sans fin de l’art.

Je l’avais croisée un jour à l’aéroport de Bordeaux. Il m’était difficile de croire à sa réalité physique tant elle était habitée par ses personnages ; réceptacle de tous ces mythes qui le dépassaient, en débordaient, le saturaient, son corps avait soudain quelque chose de banal. Sa beauté n’était pas à la mesure de celle, abstraite, qui résultait de l’alchimie avec la caméra, elle pouvait presque passer inaperçue avec la boîte de douze cannelés qu’elle venait d’acheter au duty free. Je m’étais fait violence pour lui demander un autographe, elle avait gribouillé de mauvais cœur « Deneuve » sur ma carte d’embarquement Bordeaux-Paris, avec un faux air de Tristana. J’avais balbutié Buñuel… Ferreri… Truffaut… pour me rattraper ; c’était ridicule mais elle avait imperceptiblement souri, de ce mouvement fugace des lèvres qui lui est propre. Elle avait embarqué dans l’avion et disparu comme une apparition.

Une année

L’été se termine, les jours raccourcissent, il pleut. La mélancolie d’une fin accentuée par le contraste avec le souvenir récent des débuts, le dîner de la veille du départ, plein de promesses, un verre avec un copain en juillet où l’on était « impatient » de partir, d’anciennes étiquettes bagages ou cartes d’embarquement froissées, le petit-déjeuner au Kayzer d’Orly avant d’embarquer pour « le soleil ».

On réalise ensuite, comme à chaque fois, que l’été a une fin, et que la vie est un éternel retour, le même cycle répété à l’infini dans lequel nos vies évoluent lentement, imperceptiblement, d’année en année.

Septembre, rentrée des classes, les enfants déçus par celle où ils ont échoué sans aucun ami ; la beauté de ce mois à Paris, la lumière d’automne, l’ensoleillement ; les noix, les figues, les raisins, les premières clémentines qui nous accompagneront tout l’hiver en provenance de la Méditerranée, c’est-à-dire du souvenir ; les pommiers qui ploient sous les pommes ; la rentrée littéraire, le record battu du nombre de livres publiés aussitôt oubliés à part une petite dizaine qui émerge du lot et dont tout le monde parle comme par une concordance miraculeuse des goûts ; les sorties des films de Cannes et de Venise ; le retour des émissions de radio et de télévision.

Octobre, le compte à rebours vers le changement d’heure (et le débat annuel qui s’ensuit pour ou contre) ; les beaux jours résiduels de l’été qui viennent s’échouer ici comme des heures égarées dans le flux des saisons ; les champignons sur les étals des primeurs ; les « derniers » déjeuners en terrasse, rescapés de la vigilance de l’hiver ; les vacances – déjà ?! – de la Toussaint où l’on ne sait quoi faire.

Novembre, le mois malaimé et inutile, où rien ne se passe, venteux, gris, long, inauguré par la célébration de la mort ; la concierge qui se plaint de devoir balayer toutes ses feuilles mortes sur le trottoir ; les prix Nobel ; le dernier film de Woody Allen (plus maintenant hélas, celui qui a donné leurs plus beaux rôles à tant de femmes est désormais un pervers sexuel) ; la pâleur qui a depuis longtemps supplanté les peaux bronzées, les parkas les petites robes d’été.

Décembre, les décorations de noël, les rues illuminées, la fièvre consumériste à chaque fois décriée par quelque intellectuel éberlué ; les calendriers de l’avent, la préparation du réveillon et les commandes de cadeaux sur Amazon ; le choix cornélien du sapin et sa décoration ; les vacances au soleil et à la neige, les bourgeois qui passent Noël à Megève et le nouvel an à Marrakech.

Janvier, les résolutions que l’on ne tiendra pas ; les rues qui soudain s’assombrissent, en deuil après la fête et une mort mystérieuse ; les matins noirs et flippants ; les galettes des rois entassées dans les vitrines des boulangers ; les vœux, les bilans de l’année qui vient de s’écouler avec sa liste inévitable de calamités, les perspectives de l’année à venir, toujours aussi sombres ; la nouvelle rentrée littéraire ; la multiplication des classements des meilleurs films, livres, pièces, spectacles, lycées, universités, hôpitaux, villes, pays.

Février, mois bref et discret, qui ne paie pas de mine, égaré au milieu de l’hiver ; les vacances de ski dont on revient avec la joie de découvrir les jours plus longs et la satisfaction de n’avoir rien de cassé et que le petit a bien progressé ; le salon du livre, de l’agriculture, les oscars et les césars.

Mars, l’annonce du printemps qui ne vient pas, la pluie, le vent, l’impatience de voir enfin les arbres refleurir et les oiseaux rechanter.

Avril, pâques, la chasse aux œufs, les premiers jours à la campagne ; les arbres en fleurs ; le marathon de Paris.

Mai, les congés, ponts, voyages, week-ends, l’effervescence des départs répétés, le constat qu’en mai on ne travaille pas ; les marronniers en fleur pendant exactement quinze jours dont on ne peut s’empêcher de prendre une photo tellement c’est beau ; les célébrations du 8 mai ; les fêtes religieuses auxquelles on ne comprend rien ; la sélection fatalement décevante du festival de Cannes ; le jour – il y a toujours un jour – où comme de concert toutes les femmes décident de mettre une jupe et des sandales, répandant des ondes de bien-être dans la ville entière ; le – il y toujours un ­– premier déjeuner en terrasse ; le premier verre de rosé et la première fois où l’on lève son visage au soleil sur une terrasse devant un rosé ; la déclaration d’impôts ; des élections avec systématiquement la montée de l’extrême-droite et des « populismes », l’extrême-droite « monte » depuis que je suis né, je suis étonné qu’elle n’en soit pas à 100% des suffrages.

Juin, le rappel annuel de la beauté des cerises, billes charnelles et luisantes rayées de tiges dispersées dans un panier sur l’herbe des pique-niques ; le souvenir du film de Sautet Les choses de la vie où Piccoli accrochait une cerise à l’oreille de Romy Schneider puis la croquait, le sourire de Romy comme éternel par-delà le désespoir et la mort ; la question récurrente « vous faites quoi pour les vacances ? » ; le jour le plus long de l’année prémonitoire déjà, par l’annonce du raccourcissement diurne, de la fin de l’été ; l’été, « la saison qui prend fin » ; le décompte du nombre de jours avant la fin de l’année scolaire ; les petits-déjeuners, spectacles, fêtes de fin d’année.

Juillet, la fin de l’école et l’euphorie des enfants ; le mois où les hommes sont seuls à Paris ; les premières canicules et les records de température battus, le rappel pendant quelques jours du danger que court notre planète oublié aussitôt que les températures baissent ; le 14 juillet ; le festival d’Avignon ; le Tour de France en arrière-fond lointain dont tout le monde se fout ; la ville qui se vide lentement de sa population comme un corps de son sang.

Août, les grands départs, les journées classées rouges « dans le sens de » ; les volets que l’on ouvre allégrement en disant de l’odeur de la maison de vacances « tiens, ça sent l’été ! » ; les couvertures des magazines people avec des célébrités en maillot dont les corps flasques sont surpris par de longs objectifs ; les pêches sous toutes leurs formes, plates, rondes, blanches, jaunes, veloutées, lisses ; les prunes sous toutes leurs formes, rouges, jaunes, reine-claude, mirabelles ; mais la disparition soudaine et prématurée des cerises comme décimées ; l’eau de la pastèque qui coule sur les mentons ; Claire Chazal en couverture de Paris Match ; le numéro sexe des Inrocks ; les séries de l’été des journaux ; Le Monde qui essaie de refaire de coup de Benalla genre « été meurtrier » ; le déferlement de couchers de soleil sur des plages « paradisiaques » sur Instagram ; les dîners le soir dehors, les romans de plage, les petits rosés ; l’éveil à la beauté des choses ; la fin de l’été ; les volets que l’on referme tristement, dans une succession fatidique de bruits sourds plongeant la maison dans le noir ; le retour à Paris, la foule qui envahit la ville.

Et l’éternel recommencement. Tout au long, des photos qui s’accumulent par milliers dans l’iPhone et les corps qui grandissent, et se déforment, et vieillissent, et se rident, et grossissent, et maigrissent, apparaissent et disparaissent. La vie : des corps en mutation sur fond d’un immuable cycle interrompu çà et là par une coupe du monde, des affaires, des mouvements, des attentats, des guerres.

Montaigne : « J’ai des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente-cinq ans : je les compare avec celui d’asteure : combien de fois, ce n’est plus moi : combien est mon image présente plus éloignée de celles-là, que de celle de mon trépas. »

Maisons

Dans l’après-midi lente d’un jour lent du sud de l’Italie, me vient l’idée d’une ode aux maisons. Pas les appartements, pas les logements, pas les habitations, pas les pavillons. Les maisons. Méritant pleinement cette appellation. Avec un jardin, en pleine campagne.

Je tiens sans doute de mon enfance dans un pays en guerre cette obsession, avec l’alternance des fuites, et la fixation parfois, miraculeuse, pour des périodes fatalement transitoires, dans l’une d’entre elles à la montagne. Jamais à nous mais s’imprégnant de nos vies.

Nos vies continuent d’y traîner leurs traces.

La maison est un personnage. Un caractère, des secrets, des souvenirs, un tempérament, des angoisses. De la joie et de la tristesse. Elle est différente en cela d’un appartement dont on a vite fait le tour, dont chaque pièce a une fonction, qui se laisse facilement appréhender, techniquement maîtrisé par de nouveaux habitants effaçant le souvenir des anciens sous le flux du quotidien. La maison possède des recoins, des cachettes, des lieux en elle qui sont inutiles, se refusent à l’exploration immédiate.

La maison accueille les vacances plutôt que la vie, l’ennui plutôt que l’activité, les après-midis qui s’étirent plutôt que l’empressement des matins de travail, les rêveries plutôt que les préoccupations du lendemain, les romans plutôt que les devoirs. Il me faut quelques heures à peine, dont deux en avion, et franchir un portail, pour me réfugier dans les Pouilles loin de tout. Oublié. Dieu merci, l’internet est catastrophique dans ce coin d’Italie encore (plus pour longtemps, la funeste « réduction de la fracture numérique » est en cours) figé dans le temps. Il n’y a aucune couverture. Rien ni personne ne peut nous retrouver.

Malgré tout, le monde se fraie un chemin vers la masseria fortifiée, envoyant s’échouer ici les ondes des rumeurs délétères.

Une maison est réfractaire aux nouveaux arrivants et dispose de mille moyens pour le faire savoir. Des fuites d’eau, des bruits étranges, des fantômes, des bêtes invisibles qui se faufilent, laissent des traces matinales de leur activité nocturne.

Elle est différente selon les saisons, non seulement par la couleur des arbres, par le nom des fruits, par la variété des fleurs, mais aussi par les bêtes qu’elle héberge, par ses odeurs, d’herbe mouillée, de foin coupé, de feu de cheminée, par les vents qui la traversent, et la lumière de ses soirs.

Chaque année est une naissance, une mort, un resplendissement, et le déclin.

Quand j’y vais seul quelquefois, j’ai l’impression de la surprendre dans sa vie propre. Le sentiment d’une intrusion. Elle ne m’appartient pas. Elle n’est pas immédiatement hospitalière. C’est à moi d’y créer mes marques, en m’armant de patience.

La découverte de sa beauté est un processus. Il faut se méfier des maisons à première vue banales, qui n’en jettent pas, tout le contraire des maisons dites d’architecte. Leur beauté s’insinue en vous progressivement, par petites touches discrètes, parfois imperceptibles, une lumière surprise sur un muret, des arbres en fleurs d’un jour d’avril, un coucher de soleil, le concert des oiseaux à l’aube. C’est comme pour une femme. Jamais celle-ci n’est plus belle que lorsque sa beauté émane d’une banalité à première vue, qu’elle gagne en intensité non par la perfection des traits ou leur harmonie évidentes, mais par la manière dont une foule d’expressions, de manières de parler, de se comporter la révèlent, la façonnent, par le travail créateur et conjugué du temps, de l’observation attentive et de l’imagination. La grosse baraque à Saint-Tropez ne sera que déception après le premier wow effect. Elle existe en soi, en surplomb de nos vies. Elle les écrase. L’architecte sera toujours parmi nous, ses objets ne se laisseront pas faire, ils resteront sur le devant de la scène jusqu’au jour où, démodés, il faudra les remplacer. La vraie maison est celle issue de notre imaginaire. Ses objets sont des réceptacles d’épiphanies.

Errer dans une maison, c’est comme explorer, alors, sa propre vie ; une succession de souvenirs flottant dans chaque pièce ; d’une fête, d’une soirée, d’un bruit, d’un parfum.

Je garde en mémoire celles de l’enfance à la montagne, leurs pièces secrètes et flippantes ; celle de la campagne ; celles des vacances en Italie, perdues au milieu des champs d’oliviers, non répertoriées ; dans l’une d’elles, j’avais découvert différents recoins, avais consacré chacun à une activité en fonction de la lumière, la lecture, la rêverie, la contemplation des étoiles, l’écriture, j’aime leur fortification, comme dans un huis clos en l’absence de bruits autres que ceux de la terre terrassée par le soleil ; la Cerisaie de Tchékhov où habitent les vies déçues, l’Histoire, les chagrins, et que l’on vend, à la faveur non d’une séparation mais d’un déchirement, non d’un legs mais d’une perte, comme si l’on quittait une part de soi et désertait sa propre vie ; celle d’une pièce récente intitulée Ibsen Huis de Simon Stone, une maison en verre qui tournait sur scène au long de plusieurs décennies de la vie d’une famille déchirée au gré des vacances et des drames.

Au-delà du portail, elle est là, on la devine. On peut surprendre des lumières parfois, le soir. Jamais de silhouette. Mais les lumière palpitantes derrière un rideau de feuillage suffisent à suggérer la vie. Si près, si loin. Elle appelle au rêve, la maison au-delà du portail. Quand nous avions acheté la nôtre, l’acte de vente répertoriait tous les propriétaires depuis sa construction à la fin du 19ème siècle. Des noms précédés de Monsieur ou Madame qui y avaient vécu dix ans parfois plus. Quelque chose me reliait à ces inconnus, à ces morts, dans la succession des titres de propriété. Une certaine intimité à travers le temps. Le partage d’un même lieu sans doute.

Que se passe-t-il au-delà du portail ? Cette maison rêvée, nous pourrions un jour l’acheter, y pénétrer, découvrir ses pièces, et y introduire nos existences.

Eloge du politiquement correct

Depuis quelques années, le « politiquement correct » est pointé du doigt comme un des pires maux de nos sociétés, perçues comme constituées en clans victimaires revendiquant chacun un respect absolu de leur statut et limitant dangereusement la liberté d’expression, voire de pensée. Antiracisme, droits de l’homme, antisexisme, antispécisme sont aujourd’hui considérés par tout un pan de l’intelligentsia mondiale comme des travers à combattre, responsables d’une uniformisation mortifère de nos modes de réflexion. J’aimerais ici déconstruire ce mythe d’une suprématie liberticide du politiquement correct puis, en partie par esprit de contradiction, en partie par conviction, redonner, ou donner à celui-ci ses lettres de noblesse.

Depuis quelques années, le « politiquement correct » est pointé du doigt comme un des pires maux de nos sociétés, perçues comme constituées en clans victimaires revendiquant chacun un respect absolu de leur statut et limitant dangereusement la liberté d’expression, voire de pensée. Antiracisme, droits de l’homme, antisexisme, antispécisme sont aujourd’hui considérés par tout un pan de l’intelligentsia mondiale comme des travers à combattre, responsables d’une uniformisation mortifère de nos modes de réflexion. J’aimerais ici déconstruire ce mythe d’une suprématie liberticide du politiquement correct puis, en partie par esprit de contradiction, en partie par conviction, redonner, ou donner à celui-ci ses lettres de noblesse.

Je n’ai pas étudié la généalogie du « mal » que serait le politiquement correct même s’il me semble qu’il soit apparu dans les années 1990 au sein des universités américaines. Comme une espèce d’insecte ravageur voyageant dans les valises de touristes négligents, ce serait donc un mal importé. Il me semble que l’un des premiers intellectuels à le pourfendre fut Philip Roth, qui en a souvent parlé sans ses entretiens et a écrit au moins deux livres à son sujet, La Tache et Le Théâtre de Sabbath. Dans le premier, un universitaire américain est accusé de racisme alors que lui-même est un noir… blanc. Cette situation théorique – il n’y a pas beaucoup de noirs blancs – est censée décrire le ridicule de la chasse aux sorcières. Noceur libidinal, sexiste, pervers, dégueulasse, méchant, peut-être assassin, Mickey Sabbath est l’antithèse du politiquement correct, le jouisseur total, une sorte de Harvey Weinstein qui serait aujourd’hui un banni.

Les critiques du politiquement correct vivent de l’idée qu’il n’est plus possible de s’exprimer à cause de sa dictature. Que tout ce qu’on dit tombe sous le coup d’une interdiction indignée, d’une levée de boucliers unanimiste, provoquées par la sensibilité de telle ou telle communauté de « victimes ». On ne peut plus dire du mal ni des femmes, ni des immigrés, ni des musulmans, ni des homosexuels, ni des transsexuels, ni bien entendu, mais ce depuis longtemps, des juifs. A ce rythme, on ne pourra dire du mal que des riches car aucune communauté de riches n’ose encore s’affirmer comme victimisée malgré la haine courante et largement admise dont ils sont la cible et le portrait qu’on fait d’eux d’enfoirés de pourriture (j’ai par exemple lu une critique du film Parasite de Bong Jong-Joo qui affirmait que les riches étaient « par essence » mauvais). Il s’agit au fond d’une dualité majoritaire-minoritaire. Les majoritaires, principalement des hommes blancs de plus de cinquante ans, pourfendeurs les plus vocaux du politiquement correct, reprochant aux minoritaires de vouloir asseoir leur identité au lieu de se fondre dans un ensemble plus normatif, respectueux des valeurs de la majorité. Les critiques du politiquement correct se posent ainsi en victimes de la « bien-pensance » et s’estiment empêchés dans leur liberté d’expression. Sans le savoir, ils rejoignent la collection de communautés victimaires qu’eux-mêmes dénoncent.

Dans les faits c’est totalement faux. Il suffit de regarder autour de soi, la une des journaux, les émissions de télévision, Twitter, les essais à gros tirage, pour réaliser que ceux qu’on entend le plus sont justement les critiques du politiquement correct que je désignerais de manière abusive et non nuancée, mais commode, de « fachos », appellation qu’il faut prendre ici comme une version édulcorée, moins nocive, mois totalitaire de « fasciste », des sortes, pour résumer, de guignols pasoliniens farcesques qui empruntent le langage des fascistes, leur goût de la vocifération, de la vulgarité intellectuelle, de la mascarade et de la désignation de l’autre comme cible méritante de la vindicte d’une plèbe majoritaire abstraite (communément désigné sous le terme de « peuple »). Les fachos font recette et non seulement leur parole n’est pas proscrite par une prétendue correction, elle est largement recherchée. Ainsi, pendant cinq ans, Eric Zemmour, un des fachos en vue, a-t-il officié tous les samedis sur une chaîne publique, financée par l’état et donc les citoyens. Chaque samedi, il cassait rhétoriquement du musulman, développait des thèses caricaturalement sexistes ou homophobes, quand il ne massacrait pas des personnes venues la peur au ventre vendre un bouquin ou un film avant de repartir humiliées et traînées dans la boue. Dans le cercle plus respectable et moins vulgaire de France Culture, pourtant perçu comme le temple de la bien-pensance de gauche, Alain Finkielkraut introduit chaque semaine, dans n’importe quel débat, son obsession de l’immigré et des banlieues difficiles, ou alors de l’égalité homme femme. Son cas est intéressant car contrairement à Zemmour, il n’est pas stupide. Il jouit d’une culture littéraire impressionnante, exprime un amour profond pour Proust ou Kundera, a un sens louable de l’amitié, du respect et de l’admiration, et ses prises de position sont tout à fait sensées sur de nombreux sujets. Mais il a des fixettes : l’immigré, la banlieue et dans une moindre mesure la femme. A tel point que cela en devient comique. Il m’arrive de vouloir écouter Répliques car les sujets sont passionnants, mais je suis découragé à la perspective du moment incontournable où par des détours insoupçonnés l’une de ces thématiques sera convoquée. Europe (les invasions de migrants), laïcité (menace de l’islam), politiquement correct (deux émissions pour dire le mal qu’on a à dire du mal des musulmans), langue française (dévoyée par les immigrés), école (qui recule à cause des immigrés), gilets jaunes (immigrés responsables car l’état s’est occupé exclusivement d’eux aux dépens des blancs de souche), tolérance (pourquoi c’est mal, elle nous oblige à tolérer les musulmans), islamophobie, zooms sur des auteurs réactionnaires (Bernanos, Houellebecq), etc. L’autre obsession est le féminisme (la question du père, état du féminisme, critique de l’écriture inclusive). Etonnant, à la fois chez lui et Zemmour, cette coexistence de deux haines à l’égard de sujets qui n’ont rien en commun, le musulman et la féministe. J’étais vraiment heureux de découvrir un Répliques sur Caravage, tant il me paraissait difficile d’introduire du musulman dans l’analyse du génie. Mais Finkielkraut a quand même réussi à caser du réactionnaire là-dedans, en arguant, contrairement à son excellent interlocuteur, qu’on ne pouvait comprendre le peintre de David et Goliath sans connaître l’arrière-plan historico-biblico-religieux de son œuvre qui, c’est moi qui ajoute non sans mauvaise foi, exclut de fait l’inculte. Car Finkielkraut est un adepte mystique du savoir, de l’instruction, du gavage, en réaction aux écoles progressistes de la pédagogie pour lesquelles apprendre c’est apprendre à apprendre. C’est ce qui pourrait expliquer en partie son islamophobie, les musulmans de France étant perçus comme refusant le savoir français. Selon lui un lavage de cerveau éducationnel et culturel, une sorte de « nos ancêtres les Gaulois » sous amphétamines à coup de Péguy, de Barrès, de types comme ça, permettrait de transformer même le plus récalcitrant des mahométans en bon Français docile.

La troisième référence que je prendrais dans l’univers intellectuel des pourfendeurs du politiquement correct est Bret Easton Ellis.Pour être franc, j’ai aimé le très décrié White (lu en anglais, je ne suis pas sûr de la qualité de la traduction). La brillance de l’écriture m’a réjoui et même s’il s’agit d’un essai, même pas d’un essai d’ailleurs, d’une suite décousue de réflexions, j’ai eu l’impression de lire un roman, avec les mêmes sensations que procure ce genre, le même suspense, un roman personnel qui s’étale de manière morcelée, accidentée, sur trente années, qui égrène des films vus, des amis et compagnons rencontrés, aimés, perdus de vue, des appartements habités, quittés, des dîners, des saouleries, bref qui retrace une vie. Je me suis reconnu dans le sens de la vie que son livre dessine en creux : aimer des gens, voir des films, lire des livres et habiter des villes, tout ce qui en somme nous fait rêver. Ses descriptions de New York, dangereuse il y a vingt ans, colonisée par les riches et les touristes aujourd’hui est vraiment très belle et triste. Dans combien de romans, films, séries, a-t-on vu le 11 septembre « du point de vue » d’un narrateur qui l’a vécu en direct ou à la télévision. C’est rarement réussi, peu d’écrivains et de cinéastes ayant un talent qui égale celui du réel et, c’est affreux à dire, le talent du réel atteignait ce jour-là son apogée dans la terreur. L’auteur de Moins que zéro consacre une dizaine pages bouleversantes à cette journée ensoleillée, quelques scènes, quelques sensations, quelques images, quelques odeurs, pour exprimer, par métonymie, l’horreur. Voici pour le talent de l’écrivain. En revanche l’arrière-plan idéologique est assez bancal. Contre le politiquement correct, Bret Easton Ellis utilise trois familles d’arguments peu convaincants.

La première est une critique assez percutante du conformise, dans la lignée de Moravia / Bertolucci. Il observe le paradoxe du millénial, animal insupportable, et majoritaire, à la fois narcissique, hyper-centré sur lui-même, mais profondément conformiste dans son narcissisme. Je constate ce conformisme à l’œuvre autour de moi dans le décor des magasins, le packaging des produits, les choses « stylées » qu’il faut acheter, la nourriture qu’il faut manger, et ça fait flipper. Pour l’auteur d’American Psycho, le politiquement correct est une autre variante du conformisme, elle exige de penser comme tout le monde. L’argument est à moitié convaincant. En réalité, on a rarement assisté à un tel morcellement des opinions, quasiment au niveau de l’individu. En revanche, il est vrai que les citoyens ou certains d’entre eux évoluent dans des bulles conformistes, du reste politiquement correctes ou pas, et refusent d’entendre les arguments en provenance d’autres bulles. Cela n’est pas propre au politiquement correct, on retrouve des bulles racistes ou réactionnaires, tout autant que bobo et progressistes. Dans un monde globalisé, il est paradoxal de voir dans quelle mesure le milieu géographique immédiat dans lequel nous évoluons (un quartier, un rond-point, un village), structure nos modes de vie et de pensée, les réseaux sociaux se chargeant ensuite d’interconnecter ces îlots d’homogénéité idéologique dans des ensembles faussement planétaires.  

La deuxième famille d’arguments de Bret Easton Ellis gravite autour de la perte de la liberté d’expression sous l’hégémonie « libérale » (dans le sens américain de progressiste). C’est totalement faux. Trump est quand même président des Etats-Unis, élu après avoir dit les pires conneries, insulté les femmes, les Mexicains, les musulmans, les pays trous du cul du monde, et il reste populaire, et il continue jour après jour à nous servir des pensées profondes et nuancées. Certes tous les intellectuels ne font pas la courbette devant lui mais il reste vertigineusement libre de s’exprimer, en poste malgré plus de vingt accusations de harcèlement sexuel et un comportement largement documenté digne d’un gangster. Tout dans nos sociétés et son contraire peut être dit. Seul l’anti-antisémitisme ne peut être critiqué, chose qui semble accepté sauf par quelques tordus aussitôt bannis et réduits à des statuts de pourriture par des fatwas unanimistes. Le rapport entre les intellectuels et l’antisémitisme est impossible à analyser car toute analyse peut tomber sous le coup de la loi, et le plus prudent, le plus pragmatique dans ces circonstances, est d’accepter que le sujet soit un sujet à part et de ne pas s’en approcher. Il semble aussi plus prudent d’accepter que la shoah détienne le monopole du crime contre l’humanité – parler de crime contre l’humanité à propos d’autre chose est perçu comme une atteinte à l’unicité de la shoah et c’est un terrain extrêmement glissant dont par exemple Macron candidat avait fait les frais. Pour le reste, l’on peut absolument tout dire, émettre toutes les vérités et contre-vérités le plus impunément du monde, personne ne vérifiant de toute façon la véracité de ce que l’on dit, et même dans l’hypothèse peu probable d’une telle vérification, celle-ci a zéro chance de connaître le moindre retentissement médiatique, les foules étant plus sensibles aux mensonges tonitruants satisfaisant leur haine de l’autre qu’aux analyses factuelles déconstruisant le mensonge et nécessitant de la réflexion pour transcender les émotions primaires qui sont notre drogue quotidienne. Des business entiers ont été bâtis autour de ces émotions primaires qui font que nous sommes devenus virtuoses dans leur registre alors que la réflexion, c’est plus ingrat.

La troisième famille d’arguments de Bret Easton Ellis est une critique de la victimisation et des politiques identitaires. Des groupes se définissent comme victimes et refusent toute critique dont leur identité serait la cible. Nous sommes dans une société d’enfants couvés qui ne sont jamais passés au stade adulte et refusent d’accepter le monde tel qu’il est, violent, injuste et mauvais. On peut aisément formuler l’exact opposé et arguer que c’est en tant qu’adultes que ces groupes organisés défendent leurs intérêts au lieu de se laisser faire comme des enfants.

Il est étonnant qu’en dépit d’une telle représentation médiatique (Zemmour), intellectuelle (Roth, Finkielkraut, Bret Easton Ellis) et politique (Trump et ses minions dans différents pays) du politiquement incorrect le plus déchaîné, qu’à une époque où le racisme ou à tout le moins l’anti-antiracisme est largement accepté sinon célébré comme une valeur identitaire d’un occident « millénaire » menacé par des hordes de barbares migrants venus détruire sa « culture », son « identité » (dont personne ne sait à quoi elle renvoie, tellement celle-ci est fragmentaire), il y ait encore des gens pour se plaindre du politiquement correct.

Je vais donc logiquement en faire un éloge. Pour trois raisons.

La première tient du vocabulaire. Je trouve que le mot de « correct » est beau. Il véhicule des valeurs d’une qualité rare : le mesure, l’honnêteté, la véracité, la précision. Je me rappelle le plaisir éprouvé quand ma réponse était « correcte » en mathématiques, la satisfaction qui découle de relations avec des gens « corrects », l’exercice même de correction d’un devoir, de l’orthographe, d’une affirmation. J’aime de ce mot l’absence d’emphase. Je préfère « il a été correct » à « il a été admirable » ; dans le rapport à l’autre, la correction n’introduit aucune supériorité, elle est égalitaire. C’est le juste ce qu’il faut, l’absence d’exagération. L’association de cette notion de correction à celle de politique est extrêmement puissante. Le politique régit la vie dans une cité et compte-tenu de la complexité (identitaire, intellectuelle, socio-démographique…) de la cité, être politiquement correct exige un effort considérable. Il est très facile d’être politiquement incorrect, « les Roms sont des voleurs », n’importe quelle personne stupide peut faire ce constat en les observant voler les touristes sous la Tour Eiffel. Il est beaucoup plus complexe de comprendre le contexte de leurs agissements, de l’inscrire dans une histoire, de la nuancer par l’individuation, de décortiquer les modes de fonctionnement et les filières régissant ces vols.

La deuxième raison tient de la morale. Il y a dans la correction politique de l’altruisme. J’ai toujours été minoritaire dans les différents pays où j’ai vécu. Je pense qu’il serait juste de dire que je n’appartiens à aucune culture et à toutes à la fois. Je suis en ce sens « cosmopolite » ou « apatride », autant de gros mots dans la bouche des fachos. J’ai souvent été la cible de remarques politiquement incorrectes et je n’ai jamais aimé cela. Je n’ai jamais réussi à me dire ce n’est pas grave, c’est la liberté d’expression de l’autre. Tout simplement parce que ces remarques me refusaient toute consistance ontologique ou, pour le dire plus simplement, elles faisaient que je n’existais pas en tant qu’individu, j’étais réductible à une seule chose, une supposée appartenance identitaire définissant univoquement qui j’étais. Pour utiliser des termes à la mode, j’étais essentialisé, mon unicité existentielle était contestée. Je n’étais rien. Ce n’est pas tant le fait d’être rien qui me faisait souffrir mais le constat que la personne en face de moi, un semblable, pouvait en arriver à me réduire à rien et à exprimer cette réduction de manière agressive, voire jouissive, comme la résurgence d’une sorte de haine première, permise par son statut. C’était le constat à moitié naïf, à moitié effrayé, de l’absence totale d’empathie et de la jouissance que l’autre éprouvait à me néantiser. Je prends un exemple de la vie courante qui ne me concerne pas directement. On entend tous les jours soit sur le mode de l’affirmation soit sur le mode de l’interrogation « l’islam est-il compatible avec la république ? ». Je m’imagine musulman intégré en France, vivant tranquillement en famille, payant mes impôts, faisant en gros partie de l’immense majorité des musulmans, comment reçois-je cette remarque ? Comme l’affirmation de mon inexistence. Je n’existe qu’en tant que problème, qu’en tant que grain de sable dans la compatibilité avec un concept, celui de « république ». Je ne peux même pas me défendre avec les mêmes armes globalisantes. Si je dis que les Français sont des racistes, on criera à juste titre au scandale. Je pars perdant contre ceux qui détiennent le monopole de la liberté d’expression, les blancs majoritaires.

En réalité, la dialectique est plus complexe que la dualité majoritaire-minoritaire. Il s’agit plutôt d’une matrice deux par deux. Sur l’axe horizontal, la dimension minoritaire-majoritaire, sur l’axe vertical, la dimension dominant, dominé. Cette dimension n’est nullement financière. Les gilets jaunes et les analystes du phénomène se trompent profondément en parlant de fins de mois difficiles, de frigos vides. Elle est culturelle. Dans ses œuvres et dans Les années en particulier, Annie Ernaux nous donne une analyse percutante de cette dimension. Ses parents n’étaient pas « pauvres », ils étaient culturellement dominés. Transfuge de classe, elle n’est pas devenue « riche » (juste aisée, mais c’est accessoire), mais culturellement dominante. Elle voyait les films de Bergman, lisait Proust, voyageait, quand ses parents restaient dans leur café-épicerie et se délassaient devant Fernandel. Dans notre matrice, les gilets jaunes sont les majoritaires dominés, les musulmans les minoritaires dominés, les homos, juifs, féministes, transsexuels, etc. les minoritaires dominants et les bourgeois blancs les majoritaires dominants. En utilisant le politiquement correct comme une arme, les minoritaires dominés peuvent s’en sortir en accédant au statut de minoritaire dominant. C’est le seul moyen de s’en sortir. L’université, l’art et la création de concepts défensifs comme l’islamophobie sont les outils du transfuge. L’argent, la réussite sociale sont les premiers pas vers la domination culturelle. Cette séquence argent puis culture est très bien analysée dans Le monde d’hier de Stefan Zweig pour les juifs de l’Empire austro-hongrois, mais nous la voyons à l’œuvre avec les milliardaires français dont la fortune aboutit inéluctablement à une fondation. Pinault s’en sort grâce à Venise. Niel reste une personnage « peu recommandable » car il n’est pas passé au stade de l’art. Malgré ses milliards, les entreprises, les écoles, les centres d’affaires qu’il a créés, je mets quiconque au défi de trouver un article de journaliste qui n’évoque pas son passé dans le minitel rose. L’école qu’il a créée, ouverte à tous, n’est pas suffisamment élitiste (elle l’est en réalité d’une autre façon que nul ne comprend, c’est technique) pour le faire accéder au statut honorable d’art. Il lui faut une fondation. Les musulmans de France sont à mon avis sur une bonne voie. C’est peu connu du bourgeois, mais le rap exerce une certaine domination du monde musical, et l’anti-islamophobie fait des progrès. Je suis plus inquiet pour les gilets jaunes. La violence qui ne mène à rien et ils n’ont pas réussi à se créer une conscience de classe victimaire (une sorte de concept anti-plouc qui pourrait les positionner en victimes identitaires de l’élite). Ils cassent trop, votent Le Pen et s’enlisent dans leur case de majoritaire dominé. Le politiquement correct est donc une arme pour faire évoluer les minoritaires du statut de dominé au statut de dominant. Or cette évolution est socialement bénéfique, car productrice de culture, de richesses, alors que le confinement dans le statut de dominé est générateur de fascisme et de violences.

La troisième raison enfin tient de l’intelligence. Être politiquement correct suppose de réfléchir. De nuancer, de vérifier les chiffres, de dépasser son émotion pour exercer sa réflexion. C’est un travail. Il est évident que les migrants posent un certain nombre de problèmes en Europe. Le politiquement incorrect nous permet de dire « les migrants sont un problème ». Le politiquement correct, en s’imposant la contrainte de l’interdit, oui de l’interdit, de cette affirmation, nous pousse à la déconstruire, à analyser la nature des problèmes que les migrants posent, et ce faisant à envisager des solutions, à identifier des opportunités. Hannah Arendt a analysé le statut des apatrides de la première guerre mondiale et la manière dont il avait contribué à l’apparition de régimes totalitaires. Ses descriptions résonnent avec la situation des migrants. Le politiquement correct, en interdisant les affirmations à l’emporte-pièce, nous ouvre à de tels parallèles historiques et aux leçons que l’on peut en tirer. Par nature globalisante, définitive, l’incorrection politique va voir dans ces nuances, dans ces antithèses de la thèse, une menace, et va tout faire pour se fermer à ces nuances, se retrancher dans l’univocité, car seule celle-ci peut être valorisée comme « incorrecte ». Les tenants du politiquement incorrect parent leur posture simpliste – l’autre comme un mal et désigné comme tel sans nuances – dans les oripeaux du « courage ». C’est une question d’appréciation : est-il courageux de suivre ses penchants premiers et refuser la nuance sous le prétexte d’une fidélité à des « convictions » ? Ou est-ce simplement de l’obstination ? De la bêtise ?

Certes, ici ou là, on empêche tel ou tel de prononcer un discours dans une université, on s’émeut de tel ou tel tweet ou petite phrase assassine. C’est principalement ce qu’on reproche au politiquement correct, quelques anecdotes d’empêchement de la liberté d’expression dont les cibles sont des personnes qui se répandent par ailleurs dans les média et utilisent ces empêchements mêmes pour augmenter leur temps de parole et en faire des tonnes sur leur victimisation. Ils ne sont pas muselés, soyons clairs, ils n’ont tout simplement pas accès à l’exhaustivité des tribunes. De la même manière qu’il est peu probable de voir dans les colonne de Valeurs actuelles, un magazine facho en France, des analyses des vertus de l’immigration ou de la théorie du genre, il faut peut-être accepter que d’autres forums soient rétifs à des discours pourfendant l’une ou l’autre. Ces dérives du politiquement correct sont critiquables mais à supposer qu’elles soient inévitables, je m’en satisfais car les vertus sont incommensurablement plus importantes. Elles sont vitales.

Depuis quelques années, le « politiquement correct » est pointé du doigt comme un des pires maux de nos sociétés, perçues comme constituées en clans victimaires revendiquant chacun un respect absolu de leur statut et limitant dangereusement la liberté d’expression, voire de pensée. Antiracisme, droits de l’homme, antisexisme, antispécisme sont aujourd’hui considérés par tout un pan de l’intelligentsia mondiale comme des travers à combattre, responsables d’une uniformisation mortifère de nos modes de réflexion. J’aimerais ici déconstruire ce mythe d’une suprématie liberticide du politiquement correct puis, en partie par esprit de contradiction, en partie par conviction, redonner, ou donner à celui-ci ses lettres de noblesse.

Je n’ai pas étudié la généalogie du « mal » que serait le politiquement correct même s’il me semble qu’il soit apparu dans les années 1990 au sein des universités américaines. Comme une espèce d’insecte ravageur voyageant dans les valises de touristes négligents, ce serait donc un mal importé. Il me semble que l’un des premiers intellectuels à le pourfendre fut Philip Roth, qui en a souvent parlé sans ses entretiens et a écrit au moins deux livres à son sujet, La Tache et Le Théâtre de Sabbath. Dans le premier, un universitaire américain est accusé de racisme alors que lui-même est un noir… blanc. Cette situation théorique – il n’y a pas beaucoup de noirs blancs – est censée décrire le ridicule de la chasse aux sorcières. Noceur libidinal, sexiste, pervers, dégueulasse, méchant, peut-être assassin, Mickey Sabbath est l’antithèse du politiquement correct, le jouisseur total, une sorte de Harvey Weinstein, qui serait aujourd’hui un banni.

Les critiques du politiquement correct vivent du commerce de l’idée qu’il n’est plus possible de s’exprimer à cause de sa dictature. Que tout ce qu’on dit tombe sous le coup d’une interdiction indignée, d’une levée de boucliers unanimiste, provoquées par la sensibilité de telle ou telle communauté de « victimes ». On ne peut plus dire du mal ni des femmes, ni des immigrés, ni des musulmans, ni des homosexuels, ni des transsexuels, ni bien entendu, mais ce depuis longtemps, des juifs. A ce rythme, on ne pourra dire du mal que des riches car aucune communauté de riches n’ose encore s’affirmer comme victime malgré la haine courante et largement admise dont ils sont la cible et le portrait qu’on fait d’eux d’enfoirés de pourriture (j’ai par exemple lu une critique du film Parasite de Bong Jong-Joo qui affirmait que les riches étaient « par essence » mauvais). Il s’agit au fond d’une dualité majoritaire-minoritaire. Les majoritaires, principalement des hommes blancs de plus de cinquante ans, pourfendeurs les plus vocaux du politiquement correct, reprochant aux minoritaires de vouloir asseoir leur identité au lieu de se fondre dans un ensemble plus normatif, respectueux des valeurs de la majorité. Les critiques du politiquement correct se posent ainsi en victimes de la « bien-pensance » et s’estiment empêchés dans leur liberté d’expression. Sans le savoir, ils rejoignent la collection de communautés victimaires qu’eux-mêmes dénoncent.

Dans les faits c’est totalement faux. Il suffit de regarder autour de soi, la une des journaux, les émissions de télévision, Twitter, les essais à gros tirage, pour réaliser que ceux qu’on entend le plus sont justement les critiques du politiquement correct que je désignerais de manière abusive et non nuancée, mais commode, de « fachos », appellation qu’il faut prendre ici comme une version édulcorée, moins nocive, mois totalitaire de « fasciste », des sortes, pour résumer, de guignols pasoliniens farcesques qui empruntent le langage des fascistes, leur goût de la vocifération, de la vulgarité intellectuelle, de la mascarade et de la désignation de l’autre comme cible méritante de la vindicte d’une plèbe majoritaire abstraite (communément désigné sous le terme de « peuple »). Les fachos font aujourd’hui recette et non seulement leur parole n’est pas proscrite par une prétendue correction, elle est largement recherchée. Ainsi, pendant cinq ans, Eric Zemmour, un des fachos en vue, a-t-il officié tous les samedis sur une chaîne publique, financée par l’état et donc les citoyens. Chaque samedi, il cassait rhétoriquement du musulman, développait des thèses caricaturalement sexistes ou homophobes, quand il ne massacrait pas des personnes venues la peur au ventre vendre un bouquin ou un film avant de repartir humiliées et traînés dans la boue. Dans le cercle plus respectable et moins vulgaire de France Culture, pourtant perçu comme le temple de la bien-pensance de gauche, Alain Finkielkraut introduit chaque semaine dans n’importe quel débat son obsession de l’immigré et des banlieues difficiles, ou alors de l’égalité homme femme. Son cas est intéressant car contrairement à Zemmour, il n’est pas stupide. Il jouit d’une culture littéraire impressionnante, exprime un amour profond pour Proust ou Kundera, a un sens louable de l’amitié, du respect et de l’admiration, et ses prises de position sont tout à fait sensées sur de nombreux sujets. Mais il a des fixettes : l’immigré, la banlieue et dans une moindre mesure la femme. A tel point que cela en devient comique. Il m’arrive de vouloir écouter Répliques car les sujets sont passionnants, mais je suis découragé à la perspective du moment incontournable où par des détours insoupçonnés l’une de ces thématiques sera convoquée. Europe (les invasions de migrants), laïcité (menace de l’islam), politiquement correct (deux émissions pour dire le mal qu’on a à dire du mal des musulmans), langue française (dévoyée par les immigrés), école (qui recule à cause des immigrés), gilets jaunes (immigrés responsables car l’état s’est occupé exclusivement d’eux aux dépens des blancs de souche), tolérance (pourquoi c’est mal, elle nous oblige à tolérer les musulmans), islamophobie, zooms sur des auteurs réactionnaires (Bernanos, Houellebecq), etc. L’autre obsession est le féminisme (la question du père, état du féminisme, la langue française (critique de l’écriture inclusive)). Etonnant du reste, à la fois chez lui et chez sa variante de supermarché (Zemmour), la coexistence de deux haines à l’égard de sujets qui n’ont rien en commun, le musulman et la féministe. J’étais ainsi vraiment heureux de découvrir un Répliques sur Caravage, car il me paraissait difficile d’introduire du musulman dans l’analyse de ce peintre de génie. Mais Finkielkraut a quand même réussi à caser du réactionnaire là-dedans, en arguant, contrairement à son excellent interlocuteur, qu’on ne pouvait comprendre le peintre de David et Goliath sans connaître l’arrière-plan historico-biblico-religieux de son œuvre qui, c’est moi qui ajoute non sans mauvaise foi, exclut de fait l’inculte. Car Finkielkraut est, et c’est respectable, un adepte mystique du savoir, de l’instruction, du gavage, en réaction aux tendances progressistes de la pédagogie pour qui apprendre c’est apprendre à apprendre. C’est ce qui pourrait expliquer en partie son islamophobie, les musulmans de France étant perçus comme refusant le savoir français. Selon lui un lavage de cerveau éducationnel et culturel, une sorte de « nos ancêtres les Gaulois » sous amphétamines à coup de Péguy, de Bernanos, de Barrès, de types comme ça, permettrait de transformer même le plus récalcitrant des mahométans en bon Français docile.

La troisième référence que je prendrais dans l’univers intellectuel des pourfendeurs du politiquement correct est Bret Easton Ellis.Pour être franc, j’ai aimé le très décrié White (lu en anglais, je ne suis pas sûr de la qualité de la traduction). La brillance de l’écriture m’a réjoui et même s’il s’agit d’un essai, même pas d’un essai d’ailleurs, d’une suite décousue de réflexions, j’ai eu l’impression de lire un roman, avec les mêmes sensations que procure ce genre, le même suspense, un roman personnel qui s’étale de manière morcelée, accidentée, sur trente années, qui égrène des films vus, des amis et compagnons rencontrés, aimés, perdus de vue, des appartements habités, quittés, des dîners, des saouleries, bref qui décrit une vie. Je me suis reconnu dans le sens de la vie que son livre dessine en creux, à savoir aimer des gens, voir des films, lire des livres et habiter des villes, tout ce qui en somme nous fait rêver. Ses descriptions de New York, dangereuse il y a vingt ans, colonisée par les riches et les touristes aujourd’hui est vraiment très belle et dans un certain sens triste. Dans combien de romans, films, séries, a-t-on vu le 11 septembre « du point de vue » d’un narrateur qui l’a vécu en direct ou à la télévision. C’est rarement réussi, peu d’écrivains et de cinéastes ayant un talent qui égale celui du réel et, c’est affreux à dire, le talent du réel atteignait ce jour-là son apogée dans la terreur. L’auteur de Moins que zéro consacre une dizaine pages à cette journée ensoleillée et elles sont bouleversantes, quelques scènes, quelques sensations, quelques images, quelques odeurs, pour exprimer, par métonymie, l’horreur. Voici pour le talent de l’écrivain. En revanche l’arrière-plan idéologique est assez bancal. Contre le politiquement correct, Bret Easton Ellis utilise trois familles d’arguments peu convaincants.

La première est une critique assez percutante du conformise, dans la lignée de Moravia / Bertolucci. Il observe le paradoxe du millénial, animal insupportable, et majoritaire, à la fois narcissique, hyper-centré sur lui-même, mais profondément conformiste dans son narcissisme. Je constate ce conformisme à l’œuvre autour de moi dans le décor des magasins, le packaging des produits, les choses « stylées » qu’il faut acheter, la nourriture qu’il faut manger, et ça fait flipper. Pour l’auteur d’American Psycho, le politiquement correct est une autre variante du conformisme, celle qui dicte de penser comme tout le monde. L’argument est à moitié convaincant. En réalité, on a rarement assisté à un tel morcellement des opinions, quasiment au niveau de l’individu. En revanche, il est vrai que les citoyens ou certains d’entre eux évoluent dans des bulles conformistes, du reste politiquement correctes ou pas, et refusent d’entendre les arguments en provenance d’autres bulles. Cela n’est pas propre au politiquement correct, on retrouve des bulles racistes ou réactionnaires, tout autant que bobo et progressistes en fonction du milieu. Dans un monde globalisé, il est étonnant de voir, paradoxalement, dans quelle mesure le milieu géographique immédiat dans lequel nous évoluons (un quartier, un rond-point, un village), structure nos modes de vie et de pensée, les réseaux sociaux se chargeant ensuite d’interconnecter ces îlots d’homogénéité idéologique.  

La deuxième famille d’arguments de Bret Easton Ellis gravite autour de la perte de la liberté d’expression sous l’hégémonie « libérale » (dans le sens américain de progressiste). C’est totalement faux. Trump est quand même président des Etats-Unis, élu après avoir dit les pires conneries, insulté les femmes, les Mexicains, les musulmans, les pays trous du cul du monde, et il reste populaire, et il continue jour après jour à nous servir des pensées profondes et nuancées. Certes tous les intellectuels ne font pas la courbette devant lui mais il reste vertigineusement libre de s’exprimer, en poste malgré plus de vingt accusations de harcèlement sexuel et un comportement digne d’un gangster largement documenté, y compris par lui-même. Tout dans nos sociétés et son contraire peut être dit. Seul l’anti-antisémitisme ne peut être critiqué, chose qui semble accepté sauf par quelques tordus aussitôt bannis et réduits à des statuts de pourriture par des fatwas unanimistes. Le rapport entre les intellectuels et l’antisémitisme est impossible à analyser car toute analyse peut tomber sous le coup de la loi, et le plus prudent, le plus pragmatique dans ces circonstances, est d’accepter que le sujet soit un sujet à part et de ne pas s’en approcher. Il n’y aucun problème à critiquer, comme beaucoup d’intellectuels le font, l’antiracisme, ou la critique de l’islamophobie. Il semble aussi plus prudent d’accepter que la shoah détienne le monopole du crime contre l’humanité – parler de crime contre l’humanité à propos d’autre chose est perçu comme une atteinte à l’unicité de la shoah et c’est un terrain extrêmement glissant dont par exemple Macron candidat avait fait les frais. Pour le reste, l’on peut absolument tout dire, émettre toutes les vérités et contre-vérités le plus impunément du monde, personne ne vérifiant de toute façon la véracité de ce que l’on dit, et même dans l’hypothèse peu probable d’une telle vérification, celle-ci a zéro chance de connaître le moindre retentissement médiatique, les foules étant plus sensibles aux mensonges tonitruants satisfaisant leur haine de l’autre qu’aux analyses factuelles déconstruisant le mensonge et nécessitant de la réflexion pour transcender les émotions primaires qui sont notre drogue quotidienne. Des business entiers ont été bâtis autour de ces émotions primaires qui font que nous sommes devenus virtuoses dans leur registre alors que la réflexion, c’est plus ingrat, et progressivement nous nous en déshabituons.

La troisième famille d’arguments de Bret Easton Ellis est une critique de la victimisation et des politiques identitaires. Des groupes se définissent comme victimes et refusent toute critique dont leur identité serait la cible. Nous sommes dans une société d’enfants couvés qui ne sont jamais passés au stade adulte et refusent d’accepter le monde tel qu’il est, violent, injuste et mauvais. On peut aisément formuler l’exact opposé et arguer que c’est en tant qu’adultes que ces groupes organisés défendent leurs intérêts au lieu de se laisser faire comme des enfants.

Il est étonnant qu’en dépit d’une telle représentation médiatique (par exemple Zemmour), intellectuelle (Roth, Finkielkraut, Bret Easton Ellis) et politique (Trump et ses minions dans différents pays) du politiquement incorrect le plus déchaîné, qu’à une époque où le racisme ou à tout le moins l’anti-antiracisme est largement accepté sinon célébré comme une valeur identitaire d’un occident « millénaire » menacé par des hordes de barbares migrants venus détruire sa « culture », son « identité » (dont personne ne sait à quoi elle renvoie, tellement celle-ci est fragmentaire), il y ait encore des gens pour se plaindre du politiquement correct.

Je vais donc logiquement en faire un éloge. Pour trois raisons.

La première tient du vocabulaire. Je trouve que le mot de « correct » est beau. Il véhicule des valeurs d’une qualité rare : le mesure, l’honnêteté, la véracité, la précision. Je me rappelle le plaisir éprouvé quand ma réponse était « correcte » en mathématiques, la satisfaction qui découle de relations avec des gens « corrects », l’exercice même de correction d’un devoir, de l’orthographe, d’une affirmation. J’aime de ce mot l’absence d’emphase. Je préfère « il a été correct » plutôt que « il a été admirable », car dans le rapport à l’autre, la correction n’introduit aucune supériorité, elle est égalitaire. C’est le juste ce qu’il faut, l’absence d’exagération. L’association de cette notion de correction à celle de politique est extrêmement puissante. Le politique régit la vie dans une cité et compte-tenu de la complexité (identitaire, intellectuelle, caractérielle) de la cité, être politiquement correct exige un effort considérable. Il est très facile d’être politiquement incorrect, « les Roms sont des voleurs », n’importe quelle personne stupide peut faire ce constat en les observant voler les touristes sous la Tour Eiffel. Il est beaucoup plus complexe de comprendre le contexte de leurs agissements, de l’inscrire dans une histoire, de la nuancer par l’individuation, de décortiquer les modes de fonctionnement aboutissant à ces vols.

La deuxième raison tient de la morale. Il y a dans la correction politique de l’altruisme. J’ai toujours été minoritaire dans les différents pays où j’ai vécu. Je pense qu’il serait juste de dire que je n’appartiens à aucune culture et à toutes à la fois. Je suis en ce sens « cosmopolite » ou « apatride », autant de gros mots dans la bouche des fachos. J’ai souvent été la cible de remarques politiquement incorrectes et je n’ai jamais aimé cela. Je n’ai jamais réussi à me dire ce n’est pas grave, c’est la liberté d’expression de l’autre. Tout simplement parce que ces remarques me refusaient toute consistance ontologique ou, pour le dire plus simplement, elles faisaient que je n’existais pas en tant qu’individu, j’étais réductible à une seule chose, une supposée appartenance identitaire qui définirait univoquement qui j’étais. Pour utiliser des termes à la mode, j’étais essentialisé, mon unicité existentielle était contestée. Je n’étais rien. Ce n’est pas tant le fait d’être rien qui me faisait souffrir, car ce fait était manifestement faux, mais le constat que la personne en face de moi, un semblable, pouvait en arriver à me réduire à rien et à exprimer cette réduction de manière agressive, voire jouissive, comme si la résurgence d’une sorte de haine première, permise par son statut, l’excitait. C’était le constat à moitié naïf, à moitié épouvanté, de l’absence totale d’empathie et de la jouissance que l’autre éprouvait à me néantiser. Je prends un exemple de la vie courante qui ne me concerne pas directement. On entend tous les jours soit sur le mode de l’affirmation soit sur le mode de l’interrogation « l’islam est-il compatible avec la république ? ». Je m’imagine musulman intégré en France, vivant tranquillement en famille, payant mes impôts, en gros faisant partie de l’immense majorité des musulmans, comment reçois-je cette remarque ? Comme l’affirmation de mon inexistence. Je n’existe qu’en tant que problème, qu’en tant que grain de sable dans la compatibilité avec un concept, celui de « république ». Je ne peux même pas me défendre avec les mêmes armes globalisantes. Si je dis que les Français sont des racistes, on criera à juste titre au scandale et je pars perdant contre ceux qui détiennent le monopole de la liberté d’expression, les blancs majoritaires. En réalité, la dialectique est plus complexe que la dualité majoritaire-minoritaire. Il s’agit plutôt d’une matrice deux par deux. Sur l’axe horizontal, la dimension minoritaire-majoritaire, sur l’axe vertical, la dimension dominant, dominé. Cette dimension n’est nullement financière. Les gilets jaunes et les analystes du phénomène se trompent profondément en parlant de fins de mois difficiles, de frigos vides. Elle est culturelle. Dans ses œuvres et dans Les années en particulier, Annie Ernaux nous donne une analyse percutante de cette dimension. Ses parents n’étaient pas « pauvres », ils étaient culturellement dominés. Transfuge de classe, elle n’est pas devenue « riche » (juste aisée, mais c’est accessoire), mais culturellement dominante. Elle voyait les films de Bergman, lisait Proust, voyageait, quand ses parents restaient dans leur café épicerie et se délassait devant Fernandel. Donc dans notre matrice, les gilets jaunes sont les majoritaires dominés, les musulmans les minoritaires dominés, les homos, juifs, féministes, transsexuels, etc. les minoritaires dominants et les bourgeois blancs les majoritaires dominants. En utilisant le politiquement correct comme une arme, les minoritaires dominés comme les musulmans en France peuvent s’en sortir en accédant au statut de minoritaire dominant. C’est le seul moyen de s’en sortir. L’université, l’art et la création de concepts défensifs comme l’islamophobie. L’argent, la réussite sociale ne sont que des premiers pas vers la domination culturelle. Cette séquence argent puis culture est très bien analysée dans Le monde d’hier de Stefan Zweig pour les juifs de l’Empire austro-hongrois, mais nous la voyons à l’œuvre avec les milliardaires français de nos jours dont la fortune aboutit inéluctablement à une fondation. Pinault s’en sort grâce à Venise. Niel reste une personnage « peu recommandable » car il n’est pas passé au stade de l’art, malgré ses milliards, les entreprises qu’il a construites, les écoles, les centres d’affaires, je mets au défi quiconque de trouver un article de journaliste qui n’évoque pas son passé dans le minitel rose. L’école qu’il a créée, ouverte à tous, n’est pas suffisamment élitiste (elle l’est en réalité d’une autre façon que nul ne comprend, c’est technique) pour le faire accéder au statut honorable d’art. Les musulmans de France sont à mon avis sur une bonne voie. C’est peu connu du bourgeois, mais le rap exerce une certaine domination du monde musical, et l’anti-islamophobie fait des progrès. C’est plus compliqué pour les gilets jaunes qui ont choisi l’arme de la violence qui ne mène à rien et n’ont pas réussi à créer une conscience de classe victimaire (une sorte de concept anti-plouc qui pourrait les positionner en victimes identitaires). Ils cassent trop, votent Le Pen et s’enlisent dans leur case de majoritaire dominé. En cela leur statut de majoritaire ne les aide pas. Le politiquement correct est donc une arme pour faire évoluer les minoritaires du statut de dominé au statut de dominant et cette évolution est socialement bénéfique, car l’évolution est génératrice de culture, de richesses, alors que le confinement dans le statut de dominé est générateur de fascisme ou de violences.

La troisième raison enfin tient de l’intelligence. Être politiquement correct suppose de réfléchir. De nuancer, de vérifier les chiffres, de dépasser son émotion pour exercer sa réflexion. C’est un travail. Il est évident que les migrants posent un certain nombre de problèmes en Europe. Le politiquement incorrect nous permet de dire « les migrants sont un problème ». Le politiquement correct, en s’imposant la contrainte de l’interdit, oui de l’interdit, de cette affirmation, nous pousse à la déconstruire, à analyser la nature des problèmes que les migrants posent, et ce faisant à envisager des solutions, à identifier des opportunités. Hannah Arendt a analysé le statut des apatrides de la première guerre mondiale et la manière dont il avait contribué à l’apparition de régimes totalitaires. Ses descriptions résonnent avec la situation actuelle des migrants. Le politiquement correct, en interdisant les affirmations à l’emporte-pièce, nous ouvre à de tels parallèles historiques et aux leçons que l’on peut en tirer, nous pousse à aller au fond des choses. Par nature globalisante, définitive, l’incorrection politique va voir dans ces nuances, dans ces antithèses de la thèse, une menace, et va tout faire pour se fermer à ces nuances, se retrancher dans l’univocité, car seule elle peut être valorisée comme « incorrecte ». Les tenants du politiquement incorrect déguisent leur posture simpliste – l’autre comme un mal et désigné comme tel sans nuances – sous la valeur du courage. C’est une question d’appréciation : est-il courageux de suivre ses penchants premiers et refuser la nuance sous le prétexte d’une fidélité à des « convictions » ? Ou est-ce simplement de l’obstination ? Voire de la bêtise ? Certes, ici ou là, on empêche tel ou tel de prononcer un discours dans une université, on s’émeut de tel ou tel tweet ou petite phrase assassine. C’est principalement ce qu’on reproche, quelques anecdotes d’empêchement de la liberté d’expression dont les cibles sont des personnes qui se répandent par ailleurs dans les média et utilisent ces empêchements mêmes pour augmenter leur temps de parole et en faire des tonnes sur leur victimisation. Ils ne sont pas muselés, soyons clairs, ils n’ont tout simplement pas accès à l’exhaustivité des tribunes. De la même manière qu’il est peu probable de voir, dans les colonne de Valeurs actuelles, un magazine facho en France, des analyses des vertus de l’immigration ou de la théorie du genre, il faut peut-être accepter que d’autres forums soient rétifs à des discours pourfendant l’une ou l’autre. Ces dérives du politiquement correct sont critiquables mais à supposer qu’elles soient inévitables, je m’en satisfais car les vertus sont incommensurablement plus importantes. Elles sont vitales.

Sous le signe de la tristesse

L’année commence fort.

Pour le lecteur qui tombe sur ces lignes en 2050 : en mai 2019, un président américain du nom de Trump, âge mental cinq ans, dont j’espère il n’aura pas entendu parler, menait des guerres commerciales et diplomatiques tous azimuts en passant sa journée à tapoter sur Tweeter, un « réseau social » sur lequel des attardés postaient des messages que l’humanité entière pouvaient consulter ; l’Europe sombrait dans une profonde crise existentielle, les Britanniques ayant décidé de la quitter (cela s’appelait le Brexit), et les autres pays crachant dessus y compris ceux qui en avaient profité pour sortir de la misère dans laquelle l’URSS les avaient laissés, comme quoi la gratitude n’est pas une vertu largement partagée ; la France connaissait une interminable crise économique slash institutionnelle slash identitaire slash démocratique et la populace grondait des profondeurs du pays, assoiffée de sang impur et impatients de revivre un remake de 1789 (la crise durait depuis 1789 en fait) ; la Chine sombrait dans une dictature assumée et déployait des nouvelles routes de la soie pour ravir la place de leader du monde aux Etats-Unis (si tu vis sous le joug chinois ami lecteur de 2050, c’était déjà bien engagé en 2019 sous le président Xi) ; la guerre au Moyen-Orient restait inguérissable et chantre de la démocratie dans la région Israël s’alliait avec l’Arabie Saoudite ; en plus des méchants habituels, l’Iran, la Corée du Nord, la Russie.

Dans cet environnement gloom and doom, deux choses fonctionnaient à merveille en ce début d’année : le stock market (malgré la guerre commerciale, aka nouvelle guerre froide technologique, le S&P était up de 14%) et le cinéma. Je vais m’attacher à parler de cinéma.

Quel putain de début d’année les amis après un 2018 so and so ! Sous le signe satisfaisant, réconfortant, d’une insondable tristesse.

Ça a commencé à New York, j’avais un dimanche après-midi de libre et je suis allé dans une salle d’art et d’essai de Manhattan, Quad Cinema, dans la treizième rue. J’ai vu Les éternels de Jia Zhang-Ke. J’en suis sorti terrassé par la mélancolie, de ses personnages cassés, dont la jeunesse fougueuse et délinquante s’est transformée au fil des ans en tristesse ridée, hantée par la perte, du père, de l’amant, des jambes, de l’amour, de l’argent, de la passion, dans une mise en images sublime, des plans tableaux plongés dans la buée et les vapeurs, et un décor incolore d’un pays en chantier. Les acteurs Zhao Tao et Fan Liao sont magnifiques, et le film tragique. J’ai marché dans les rues de Manhattan plongé dans la mélancolie du dimanche soir, vaguement relié à une foule éparse, fantomatique, dans laquelle perçaient accidentellement quelques cris d’énergie résiduelle et des souvenirs personnels plus enjoués qui ne faisaient par effet de contraste qu’accentuer ma taciturnité. Je me suis complu dans cette tristesse de bord des larmes.

C’est à Paris que j’ai ensuite vu les autres films. Synonymes d’abord, une autre claque. L’entrée en matière tempétueuse, la rencontre brutale avec le corps de ce mec zarbi sorti de nulle part (atterri là comme un OVNI en provenance d’Israël) dans les rues de Paris, ce corps immense, musculeux, complètement nu, transi de froid, courant comme un malade mental dans un grand appartement haussmannien désert. Et puis la rencontre fortuite avec un couple rescapé d’un film de la nouvelle vague, maniéré et fin et sophistiqué, formé par l’actrice du splendide film de Garrel L’amant d’un jour, Louise Chevillotte, et l’acteur des plus inégaux mais par moments beaux Trois souvenirs de ma jeunesse, couple sidéré par ce corps surgi du néant, comme une sorte de premier homme, énergie pure, parlant un français abscons de dictionnaire accidentellement poétique, dansant comme un fou nietzschéen sous le plafond d’une boîte de nuit rouge (scène ahurissante). Le cinéaste Nadav Lapid dépeint avec une violence réjouissante la maladie de la société israélienne hyper-militarisée, où l’armée semble avoir tout conquis, les corps et les esprits. Mais la vraie force du film au-delà de sa charge critique est sa tristesse. Le dernier plan m’a bouleversé, de ce mec qui frappe à la porte du couple chichi, cognant, sans aucune réponse, contre la cruauté froide, et muette. Sans pitié. Car qui de ce corps entraîné aux armes automatiques, baraqué, flippant, ou du couple délicat, est le plus dangereux et le plus cruel ? Evidemment le couple, lointains enfants de Cocteau, vivant dans un immense appartement payé par papa, terribles et impitoyables.

Leto de Kirill Serebrennikov que j’ai enfin vu ne m’a pas aidé à sortir de cet état de tristesse dans lequel 2019 flottait. Je n’ai pas tout compris, il m’arrivait de m’endormir par moments – et j’aime cet état délicieux d’entre-deux, d’entre le sommeil et la veille, dans lequel certains films vous plongent entremêlant leurs images à vos rêves dans une alternance imbriquée entre réalité, cinéma et songes – mais l’actrice Irina Starshenbaum était d’une telle beauté, les plans d’une telle splendeur, surtout ceux à la plage, la musique d’une telle force, que je me suis laissé emporter, l’esprit paresseux mais l’âme conquise, par le flot des images et leur élégie.

J’ai longtemps hésité à voir la troisième partie de La Flor, film fleuve argentin de Mariano Llinás (13 heures 34 et six épisodes), qui a créé l’événement dans le petit monde de la cinéphilie parisienne que seules des extensions temporelles comme celles-ci peuvent extraire d’une léthargie désabusée, car je n’avais pas vu les deux premières. Et c’est l’une des meilleures décisions que j’ai prises dans ma vie tant les trois heures vingt-quatre que j’ai passées au cinéma de Saint-Germain des prés étaient enchanteresses, trois sous-films plus un générique de fin de quarante minutes que j’ai vu en entier – j’étais scotché là, que faire ? – d’inspirations diverses, Borges, Renoir (un remake d’Une partie de campagne) et un film expérimental rappelant le cinéma de Pierre Clémenti et finissant sur du Borges. La vie vous réserve comme ça des moments d’exception, il faut savoir les saisir et s’y investir et c’est parce qu’on y investit son temps, son effort, que l’on en éprouve une satisfaction décuplée.

Après Victoria qui m’avait réjoui, j’avais des attentes élevées au sujet de Sybil, le nouveau film du duo Triet-Effira, hélas en partie déçues à cause d’un scénario raté abordant trop de sujets (la mère décédée, la sœur ratée, l’ancien amant, l’alcool, etc.) en ne faisant que les effleurer, trop de personnages (le compagnon, l’ex-amant, la sœur, le psy, les gamins, etc.) en ne faisant que les esquisser et, travers très français, ne leur donnant d’épaisseur que quelques lignes de caractérisation univoque. Mais au sein de ce film raté se trouve un court ou moyen métrage réjouissant qui se passe sur l’île ô combien cinématographique (Rossellini) de Stromboli qui le débarrasse de ses développements secondaires faits de traumas convenus et de sa galerie de personnages sans intérêt, pour se concentrer dans un décor superbement filmé, alternance d’ombres noires et de mers profondes, de plans aériens et de vents violents, sur la relation entre Sybil, jouée par Effira, et Margot, jouée par Adèle E., toutes deux excellentes. C’est sur cette relation et uniquement sur elle qu’il fallait se concentrer, pour faire un grand film et pas un film français moyen. Il faut toujours se demander ce qu’aurait fait disons Bergman, et revoir Persona (ou Godard avec Le Mépris, ou Rossellini), évidemment qu’il n’allait pas perdre son temps avec la fille de Dix pourcent qui refait toujours le même numéro, mais creuser, approfondir la relation entre les deux femmes. Il faut chercher à déplaire (l’approfondissement) et non la facilité (« elle est marrante cette fille, ça va plaire »). Un des très beaux moments du moyen métrage à Stromboli est celui où Sybil imite Margot. Il fallait continuer dans cette veine et ne pas la renvoyer tout de suite en France à la faveur d’un gag vaudevillesque qui rappelle le film à l’ordre, c’est-à-dire ses origines parisiennes de comédie intello pas drôle dans des décors AMPM, alors qu’en se dépaysant il détenait la clé de quelque chose de potentiellement inquiétant. Je développe car c’est important, j’aimerais que les scénaristes lisent ces lignes pour se restreindre ; nous avons tous tellement de choses à raconter, de références à caser, écrire c’est faire le tri, c’est faire des choix douloureux, c’est laisser tomber des histoires et des personnages, les rayer, les effacer, les tuer, pour aller plus loin, plus profond avec ceux qui survivent à ce massacre de l’écriture, sans avoir peur du vide, sans avoir peur du « rien ne se passe », il se passe toujours plus qu’il ne le faut. Cette cinéaste a un talent manifeste qui est à son somment dans la scène du bateau. Il fallait étirer la scène putain, la calquer sur le temps réel, se farcir tous les Kéchiche pour acquérir cette maîtrise du temps long, au lieu de se presser pour poursuivre des historiettes à la con et d’aligner des poncifs de téloche, le pire étant une scène de sexe sur fond de feu de cheminée. Non ! On ne fait pas de scène de sexe sur fond de cheminée, c’est interdit. Ça tue tout trouble. Déjà que la scène est hyper hétéro, que le mec (acteur très antipathique, je suis désolé, c’est perso et injuste) n’a pas dit trois lignes de dialogue de tout le film, n’a aucune consistance existentielle, aucun attrait (comment peut-on aimer un type comme ça ?), tu ne peux pas, en plus, foutre un feu de cheminée. C’est paradoxalement la scène de faux sexe sur le bateau qui est la plus troublante, même si elle reste timorée. Il faut le refaire ce film. Effira doit aller tout de suite sur l’île et y rester. Les flash-backs ok, mais sans explication, tu ne donnes pas d’explications. Une fois sur l’île, il faut tout dilater jusqu’au malaise. Plonger l’actrice dans la tristesse la plus profonde, la dépression, sans expliquer.

L’état de tristesse en filigrane continue avec le dernier film d’Almodovar, son meilleur depuis des années, Douleur et Gloire, dont j’adore le titre pompeux, sirkien, mélodramatique en diable. Une auto-fiction sur la perte d’inspiration, les maladies du corps et de l’âme, la drogue, la réclusion dans un appartement musée d’une tristesse absolue malgré les couleurs criardes et écarlates, traversée de souvenirs d’enfances filmées comme des morceaux de rêve lumineux d’un irréalisme poétique. Très rares sont les cinéastes qui ont duré aussi longtemps sans radoter, surtout avec un style aussi reconnaissable, une telle fidélité aux intrigues enchâssées, bigger than life, qui donnent l’impression que la fiction a fait abdiquer le réel, l’a contaminé, soumis à ses règles. Je me rappelle distinctement cette soirée de l’automne 1995, j’étais allée avec une amie voir La fleur de mon secret, dans un Gaumont de l’avenue des Gobelins, je me rappelle l’attente devant la salle et la grande affiche avec ce cœur de roses et la femme qui tapait à la machine en contre-jour. J’en étais sorti bouleversé parce le programme du metteur en scène était de nous bouleverser, il ne s’en cachait pas sous une délicatesse ou une subtilité malignes, et ça marchait avec moi, la réalité à la sortie de la salle était tout à coup étincelante, mais pas avec cette amie qui y resta insensible et la seule remarque qu’elle fit alors était qu’elle s’attendait à mieux de la scène de flamenco vu que c’était un film espagnol. Vingt-cinq ans plus tard, j’éprouvais la même émotion en sortant du Pathé Beaugrenelle dans les rues de la ville luisant d’une pluie dont nous n’avions pas été témoins.

C’est quoi ce début d’année de folie ? Et la suite semble prometteuse, avec un nouveau Kéchiche, un Bellochio, un Refn, le Bong Joon-ho, un autre Effira mis en scène par Verhoeven – l’actrice des années 2015-2020, ami lecteur de 2050, elle aura hélas peut-être sombré dans l’oubli dans trente ans, ou qui sait sera-t-elle à soixante-dix ans l’Isabelle Huppert mid-century.