Quel superbe film ! Je ne vais pas m’étendre, il faut le voir et découvrir ses infinis trésors. Mais quand même quelques pistes de mon enthousiasme.
On parle de ce film depuis assez longtemps en le présentant comme le brûlot anti-Berlusconi d’un intellectuel (et dernièrement activiste, il a organisé des manifestations anti-Berlusconi) de gauche. Nanni Moretti ferait-il son Francesco Rosi ? Bien-sûr que non. Le brûlot se révèle d’une intelligence et d’une subtilité telles qu’on sort de là à la fois charmé et terrorisé par le personnage du premier ministre véreux.
Première trouvaille géniale. Il ne fait pas de ce dernier le personnage central de son film. Tout au contraire, il nous met dans la peau d’un personnage on ne peut plus éloigné du Cavaliere : inconnu, éternel perdant, fauché, au physique quelconque, italien moyen sans rien de flamboyant. Producteur de séries B qui n’a rien produit depuis des années, marié à une musicienne ex-actrice qui s’apprête à le quitter, il ne se rend même pas compte que le scénario qu’une jeune cinéaste lui présente relate la vie de Berlusconi. On suit ses mésaventures dépeintes avec une tendresse empreinte de tristesse. On s’attache tellement à lui, à sa maladresse, à sa normalité d’homme accumulant ambitions et amours déçues, mais connaissant aussi des bonheurs de père aussi simples que celui de suivre le match de foot de ses fils, que les tribulations de Berlusconi, présentées dans un film dans le film imaginé par le producteur lisant le scénario (génial !), nous semblent d’une vulgarité et d’une indécence insoutenables.
Deuxième trouvaille géniale. Pour critiquer son ennemi juré, Moretti n’utilise pas, comme on pouvait s’y attendre, son intellect de gauche, n’oppose pas des arguments d’une noblesse dialectique auto-satisfaite face à la trivialité auto-satisfaite du personnage. Il a recours à l’arsenal dialectique… des séries B. Dès qu’on parle de Berlusconi, on est dans une série B dont il est le héros à la séduction clinquante, à l’aisance ridicule. Même l’acteur vulgaire pressenti (joué avec délectation par Michele Placido) est dépassé par la vulgarité du personnage.
Troisième trouvaille géniale. Qui d’autre que Moretti est capable de créer, à partir d’une matière première aussi composite (séries B imaginaires, archives TV réelles, plans beaux, plans laids, Haydn et Adamo), une unité stylistique d’une telle élégance ?
Quatrième trouvaille géniale, qui illuminait déjà la Chambre du fils. Le Caïman est une formidable histoire d’amour d’un homme pour sa femme et ses enfants. Pour la décrire, Moretti utilise un langage d’une simplicité confondante, un matériau fait de bric et de broc de la vie quotidienne. Son personnage connaît les affres de la souffrance ? il le fait renverser une chaise, déchiqueter un pull bleu, et la souffrance nous prend. Son fils est angoissé ? il le lance à la recherche éperdue d’une pièce de Lego et nous sommes saisis d’angoisse. Le couple s’aime et on ne comprend pas pourquoi ils ne peuvent s’empêcher de se séparer ? ils sont chacun dans sa voiture et jouent à dépasser celle de l’autre, sans fin et en se lançant des sourires tristes, et nous les comprenons.
Un vrai trésor.
Tout à fait d’accord avec vous,j’ai beaucoup aimé ce film moi aussi…
Votre analyse est très juste,je trouve.
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