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Est-ce un parti-pris que la laideur de ce film : costumes, décors, image… ? Un moyen par la forme d’exprimer la petitesse des gens qu’il décrit ? Ou est-ce le mode de filmage de Chabrol qui, habitué à la province, s’accommode mal de Paris ? En tout cas, en tant qu’objet de cinéma, L’ivresse du pouvoir agace par sa paresse esthétique, ses petits bouts d’intrigue jamais menés à bout, ses fondus enchaînés désuets, ses plans inutiles et décousus, la sempiternelle musique de Mathieu Chabrol qui à force d’être la même quelque soit le film est vidé de tout contenu et n’est plus que bruit.
Il y a bien un certain humour dans la description d’hommes d’affaires et de politiques, avec leur ostentatoire rosette à la boutonnière, leurs cravates aux couleurs criardes, leurs noms auto-descriptifs (« Parlebas », « Delombre », etc.) et leurs cigares turgescents. Mais ce portrait, trop caricatural, ne convainc pas. La corruption parisienne et d’Etat est plus subtile, plus feutrée. Cela étant, on pourrait arguer que toute corruption est corruption et quelque soient les dehors de sophistication qu’elle emprunte, elle revient à cela, au portrait d’hommes bêtes et vulgaires.
L’intérêt du film est dans le personnage de juge joué par Isabelle Huppert, moins pour l’interprétation de cette dernière, qui reste prévisible, mais par sa parenté avec un autre personnage de Chabrol, un personnage d’un de ses meilleurs films. C’est en effet comme si la postière de La Cérémonie se réincarnait en juge. Une même attitude d’irrévérence moqueuse envers les notables, teintée d’une pointe de vulgarité. Le spectateur s’attend à retrouver un personnage austère, profondément épris d’une justice souveraine. Jeanne Charmant-Killman (autre nom auto-explicatif, tue-homme) semble plus être dans une traque voyeuriste de dépenses dont l’accusé lui-même (inhabituellement sobre François Berléand, PDG d’une société publique) n’est parfois même pas au courant. Au début du film, le juge confie à l’avocat de l’accusé deux énormes dossiers d’instruction : « On a travaillé ! » dit-elle. Des pièces à conviction de ces dossiers ne nous seront révélées que des photos d’un « filtre de piscine », d’une « piscine », d’un pull, d’une robe… Lorsqu’elle visite la maison de l’accusé, elle compte le nombre d’orangers dans le jardin (cinquante-trois). Lorsqu’elle découvre l’existence d’un appartement dans le 8ème, elle souhaite le visiter et semble en concevoir une jouissance malsaine.
L’élément de complexité supplémentaire que le film apporte est lié à la vie privée du juge. Lorsqu’elle rentre chez elle, nous découvrons un appartement bourgeois, vieillot, pesant. Elle s’entend mieux avec le neveu de son mari, joueur de poker je-m’en-fichiste, qui oppose à la respectabilité le même mépris qu’elle, qu’avec son mari, représentant torturé d’une famille de notables. Nous apprenons finalement qui ni les couverts en argent, ni l’appartement poussiéreux, n’appartiennent à la juge. Elle finit par les quitter ainsi que son mari pour un deux pièces meublé.
Finalement, cette haine des bourgeois (en mettant sous ce terme tous les représentants d’une certaine respectabilité), est peut-être une haine de sa propre belle famille, qu’elle déporte en une vengeance sociale pour laquelle elle utilise avec ivresse son pouvoir de juge. Plus profondément, entre Violette Nozière, Madame Bovary, Une affaire de femmes, La Cérémonie et l’Ivresse du pouvoir, c’est le même personnage qui, contre un environnement social dont la meilleure caractérisation est la bêtise dans le sens de Flaubert, oppose une subversion souterraine, détournée et ponctuellement violente.