Mary d’Abel Ferrara – Acte de foi et de création

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Dans son dernier film, sorti en DVD récemment, Ferrara fusionne acte de foi et acte de création, l’un et l’autre étant faits d’un même magma de sentiments humains indifférenciés.

Le film, godardien dans sa construction, gravite autour de trois personnages. Par godardien dans sa construction, j’entends que celle-ci est chorale (cf. Détective, Passion, Sauve qui peut, etc.) dans le bon sens du terme. Commençons par le mauvais sens. Le film choral hollywoodien (dont la matrice originelle est Short Cuts d’Altman et que l’on retrouve dans Collision par exemple ou des films de Lawrence Kasdan des années 80) suit des trajectoires à première vue parallèles mais qui se rencontrent à un moment ou un autre dans un grand finale ou des instants forts ponctuels. Mauvais sens car le film tient alors par son procédé qui, après avoir été utilisé dans quelques films, devient un lieu commun et décrédibilise les histoires parallèles, aussi intéressantes qu’elles puissent être en soi. Le film choral français, dont la matrice originelle est Vincent, François, Paul et les autres de Claude Sautet, et que l’on retrouve dans des dizaines de films, suit les aventures d’une tribu d’amis, avec des allers-retours entre la vie de chacun avec sa part de privé, et la vie du groupe. Mauvais sens mais pour des raisons symétriques au film choral hollywoodien. Ce n’est pas le procédé qui devient un lieu commun, car il n’est pas suffisamment sophistiqué pour gagner en artifice (La Grande Bouffe est toujours un chef-d’œuvre bien qu’il utilise ce procédé), mais les histoires elles-mêmes (un mélange convenu de couples qui battent de l’aile, d’adultères, d’échecs et de réussites sociales qui se confrontent, etc.).

Les films choraux qui convainquent (Mary, les films de Godard), se moquent du procédé qu’ils utilisent. Je pense à ce personnage de Dostoïevski qui est d’autant plus élégant qu’il ne pense pas à son élégance. Le film suit différents personnages car cela est une nécessité. Non que l’histoire de chacun ne soit pas suffisante à faire un film, mais elle est impossible à raconter si elle n’est pas mise en rapport avec celle des autres. Ce n’est pas le scénario qui trouve d’ingénieuses ficelles pour interconnecter des histoires. Elles sont en soi interconnectées, et le scénario doit révéler ces interconnexions. Revenons à Mary après cette digression involontairement longue. L’interconnexion est justement l’acte de foi et de création des trois personnages.

Mary, l’actrice, a interprété le rôle de Marie Madeleine dans un film tourné à Jérusalem. Créer son personnage l’a conduite à se confondre avec lui, à l’habiter et se laisser habiter. L’identification à Marie Madeleine l’a investie de la foi de cette dernière, dont l’intensité a traversé, intacte, les deux mille ans qui nous en séparent. Un premier exemple de création (d’actrice) se transmuant en foi intemporelle.

Théodore, le journaliste, est en plein tourbillon créatif. Il attend un enfant qui naît dans la douleur et dans une même douleur il crée des émissions de télévision autour de Jésus. Ces émissions, les problèmes de son fils et de sa femme qui se retrouvent à la frontière entre la vie et la mort, le font douter de sa propre foi ou de son absence. Il sent en lui cette foi naître. Acte de création, acte de foi et acte de création de la foi. Commune aux trois, une douleur indifférenciée.

Tony, le cinéaste, celui qui a réalisé le film sur Marie Madeleine, est le personnage le plus ambigu. Alors que les deux autres vivent leur foi/création dans la douleur, lui garde une distance ironique par rapport à son film. Pourtant, c’est lui-même qui prend le rôle de Jésus et dans les séquences de film dans le film, qui se confondent avec le film, l’intensité de son jeu est en contradiction avec sa désinvolture dans la vie réelle. Celle-ci n’est en réalité qu’une forme d’angoisse. La confirmation vient à la fin du film lorsqu’il brave la mort pour sauver la projection de son film.

Les trois personnages créent et croient. C’est cela qui les unit au-delà du fait que l’un commente le travail de l’autre auquel la troisième participe. Mais ils sont à différents niveaux d’accomplissement de leur foi. Si Mary est celle qui a atteint une forme de certitude, d’assurance dans sa croyance, Théodore est dans le doute torturé et Tony dans la doute cynique. Ferrara donne vie à ces sentiments avec une incomparable intensité, avec violence, la violence des explosions réelles, ou des explosions d’images qui traversent le film et coupent littéralement le souffle.

Accessoirement, le filmage de New York est de toute beauté, une beauté en noir et blanc. Encore un point commun avec Godard dont l’Eloge de l’amour filmait Paris (une des villes les moins ciné-géniques), et même ses lieux touristiques (la Fontaine Saint Michel) avec une incomparable beauté.

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