Chirac (Documentaire sur France 2)

Le documentaire de France 2 sur la vie de Chirac était très intéressant. J’ai préféré la première partie retraçant l’ascension chiraquienne avant 1995 pour son côté romanesque, moins inquiétant et ténébreux que celui de Mitterrand, mais plus stendhalien. 

Je voulais dans cette note mettre l’accent sur un élément qui m’a paru extrêmement fort et que j’appellerais la précédence du verbe sur la réalité.  

Le documentaire relève avec malice les contradictions de Chirac en juxtaposant des interviews parfois séparées de quelques semaines voire de quelques jours, dans lesquelles il se contredit sans aucun scrupule. Deux exemples parmi d’autres : en 1976, « je ne démissionnerai pas », suivi d’une démission retentissante quelques semaines plus tard ; en 1997, « je ne dissoudrai pas l’assemblée nationale » suivi de la fameuse dissolution. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ces contradictions. La première est celle de la sincérité du personnage au moment de ses premières affirmations (je ne démissionnerai pas, etc.) et son corollaire, son incompétence à prédire le futur, aussi proche soit-il. Peu probable. La deuxième hypothèse est plus subtile mais guère plus réaliste. Les affirmations initiales (je ne démissionnerai pas, etc.) seraient une manœuvre d’auto-coercition. En disant haut et fort une chose contraire à ce vers quoi il tend mais qu’il ne souhaite pas, Chirac tenterait de se lier les poings. La troisième hypothèse me semble la plus plausible. Un détour s’impose pour l’expliciter et ce détour passe par deux exemples. 

Le premier exemple remonte au débat Mitterrand-Chirac entre les deux tours de la présidentielle de 1988. Une des raisons clés sinon de l’élection de Mitterrand du moins de sa large avance au deuxième tour, a été la stature d’homme d’état dont il a fait preuve au cours de ce débat. Cette stature s’est particulièrement affirmée dans sa phrase assassine « Dans les yeux je la conteste ». Toute la superbe de Mitterrand s’est cristallisée dans cette contestation très sûre d’elle face à un Chirac désarçonné et novice. Or, le pouvoir de cette phrase est indépendant du fait que Mitterrand ait dit la vérité ou non. Il se peut très bien qu’il mente. La force de la phrase, vecteur de la force de celui qui ose la dire, atténue la gravité d’un éventuel mensonge, qui n’est même pas vérifié par les journalistes. 

Le deuxième exemple provient d’une intervention de Chirac lors des scandales de la Mairie de Paris qui ont exhumé des années de probable corruption. Dans cette intervention, Chirac utilise le terme d’abracadabrantesque emprunté à Rimbaud. L’utilisation de ce mot annihile comme par magie, c’est le cas de le dire, l’effet explosif des accusations. L’attention des journalistes et hommes politiques est accaparée par le pouvoir du mot et détournée des faits pourtant extrêmement graves. 

J’en viens à mon hypothèse : en politique, le verbe passe avant la réalité. Le peuple n’attend pas d’un homme politique qu’il dise la vérité. Cette vérité serait d’ailleurs tellement nuancée et complexe qu’elle dérouterait et, paradoxalement, décrédibiliserait celui qui la dévoilerait. Pour autant, le peuple n’est pas dupe et ne croit pas tout ce que l’homme politique dit. Il sait bien que les discours déforment la réalité ou, a minima, la simplifient. Dans ce rapport particulier avec le vrai, on attend du politique qu’il fasse montre de conviction, d’assurance, de stature. Reprenons les exemples. Quand Mitterrand dit « Dans les yeux, je la conteste », le citoyen est-il convaincu de sa bonne foi ? Probablement non. Mais il est fasciné par sa conviction, son assurance, sa stature. Cette fascination provient à la fois de la formule (aurait-il dit « Je la conteste » sans le « Dans les yeux » que l’effet de fascination en serait atténué), de l’intonation de la voix (une sorte de sévère solennité), de la fixité glaçante du regard. Quand Chirac dit « abracadabrantesque », dit-il la vérité ? Peut-être que non. Mais il montre de la conviction, dans un style certes différent, moins théâtral, plus ironique, mais qui plaît par son culot. De ce fait, l’attention des journalistes est détournée des faits, vers le mot et les deux ne peuvent coexister dans leur esprit et celui des citoyens. 

Revenons aux contradictions de Chirac. Lorsqu’un journaliste lui demande s’il va démissionner, quelles sont ses options ?  

1.     Dire la vérité : « probablement, mais je ne suis pas encore tout à fait décidé. J’hésite ». Mauvaise réponse, montrant de l’hésitation, un manque de conviction et de stature. 2.     Montrer de la conviction plus près de la vérité : « Sûrement ! ». Pas possible car il faut alors passer à l’acte, ce qu’il ne peut pas faire puisque la vérité est qu’il hésite 3.     Montrer de la conviction en mentant : « Jamais ». C’est ce qu’il fait. Le mensonge est moins grave qu’une vérité hésitante. La preuve, après en avoir accumulé des dizaines du même acabit, Chirac est devenu président de la république à 83% des voix. C’est dire si le public n’est pas rancunier envers ceux qui lui racontent une chose et son contraire pour peu que ce soit à chaque fois avec la même conviction inébranlable. 4.     Ne pas répondre, utiliser la fameuse langue de bois, aligner des mots qui constituent bien des phrases au sens grammatical, qui ont même un sens littéral, mais ne veulent rien dire, installant une sorte de vide sémiotique. La langue de bois peut être une solution de secours et doit même coexister avec les mensonges proférés avec conviction, car quelque soit l’indulgence du public envers ces derniers, an abuser est dangereux pour le politique.  

Le même arbre de décision s’applique à la dissolution et aux autres mensonges ou contradictions mémorables de Chirac. A part pour les aspects de corruption, c’est le peuple lui-même qui exige de mentir. C’est à cause du peuple, de sa soif de conviction, que les politiques mentent ou quand ils ne peuvent raisonnablement le faire inventent ce langage particulier qu’est la langue de bois.

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