La Finale

Week-end du 9 juillet. Vendredi soir. De retour de voyage, nous dînons en famille sur la terrasse de Lilly Wang, sans doute la plus belle de Paris avec sa vue des Invalides dans la lumière vespérale. C’est un dîner rituel, qui chaque année marque le début des vacances, l’ouverture officielle de cette parenthèse d’insouciance, de vacance (éternel jeu de mot), que nous redécouvrons avec les enfants épuisés par l’année scolaire et contemplant, à la fois excités, effrayés et déjà vaguement tristes à l’idée de sa finitude, la longue étendue de temps, remplie de promesses, qui se présente à eux.

Samedi, nous allons très tôt à Londres pour déposer les filles au camp d’été. J’en profite pour rendre visite à un ami à Hampstead Heath, immense parc où une course à pied est organisée au profit de la lutte anti-cancer.

L’après-midi, autre rituel, nous assistons à un musical, Les misérables. Choix questionnable, malheureux, et pour cause, musical sinistre – à la fin tout le monde meurt et pendant tout le monde pleure. L’occasion pour moi de mieux saisir, en me rappelant l’œuvre d’Hugo que j’ai dû lire enfant, l’essence même du peuple français. Ce que la pièce représente, les barricades, les émeutes, la lutte de classes perpétuelle dépeinte comme une épopée romantique, est d’une grande actualité. Rien n’a changé. Un destin est révolutionnaire ou n’est pas, en France. Pour nous remettre de l’hécatombe, nous faisons du shopping. Dans les hauts lieux de pèlerinage habituel : H&M, Hamley’s, Muji… Finalement, heureusement que le capitalisme a triomphé.

Le dîner du soir est un exemple d’échec de l’économie du partage : après une recherche minutieuse sur Open Table, nous tombons sur un Italien pas mal mais dans un quartier craignos – les filles ont limite peur – où nous nous rendons en Uber avec en guise de chauffeur un type qui durant tout le trajet parle Saoudien au téléphone, au volant de sa Prius pourrie en écoutant du hip-hop à plein volume.

Dimanche matin, je vais courir à Hyde Park, ou plus précisément dans les Kensington gardens. Un de mes itinéraires préférés : la beauté du jardin, des lacs, de la serpentine, le côté champêtre et néanmoins royal, en pleine ville, les transitions instantanées entre le bitume à la campagne.

Dans le train de retour, je lis le magnifique numéro des Cahiers du Cinéma sur l’été. Plus qu’un numéro de magazine, un exercice littéraire où chaque journaliste convoque des souvenirs cinématographiques et dessine une certaine conception, un certain fantasme de la saison. Il y a bien sûr les grands cinéastes, Bergman, Rozier et plus que tout Rohmer, qui mieux que quiconque, avec Le Signe du Lion, La Collectionneuse, Le Genou de Claire, Pauline à la plage, Conte d’été et le magnifique Rayon Vert, a saisi cette sensation de l’été, saison particulière où quelque chose change dans la manière dont la vie s’écoule, où l’on est tenu de se mettre entre parenthèse, de se rendre disponibles, aux sens, aux aventures, aux amours, à toutes ces choses dont les autres saisons nous distraient ou nous privent. Je me suis aussi rappelé quelques autres films moins connus, dont un, que j’avais vu enfant, Un été 42, très beau (sensation de beauté abstraite qui me provient d’un passé de plus en plus distant). La lecture de ce cahier de vacances m’a énormément réconforté car autour de nous, le monde sombre dans une troisième guerre mondiale (à l’heure où j’écris, depuis les petits événements familiaux que je dépeins, il y a eu des attaques terroristes à Nice (84 morts) et Munich) et une récession structurelle appelée à durer (« low growth environment » : la thématique à la mode dans la monde de l’économie en 2016).

De retour à Paris, je découvre mon quartier quadrillé pour la finale de l’Euro mais suis moins sur les nerfs que d’habitude, c’est la fin, j’en conçois un véritable plaisir. Pour les quelques rares nuits où j’étais à Paris, j’ai réussi à chaque fois à m’enfuir, à me réfugier dans des cinémas à l’écart de la foule. Je rentrais à pied après le match et découvrais la débandade des fans. Pour la demi-finale France-Allemagne, je me suis réfugié dans une salle de cinéma à Montparnasse pour voir Julieta d’Almodovar – une daube auréolée de critiques dithyrambiques – mais j’ai suivi le match sur Whatsup, en prétendant y assister et claironnant des « Allons enfants… ».  Ce soir-là, pour une fois, il y avait une belle ambiance dans les rues de Paris, un sentiment qui s’apparentait à de la joie collective.

La finale fut infiniment triste. J’avais convié des amis chez moi, mis le son à fond et la France a perdu. En rentrant chez lui, l’un d’eux a assisté à des scènes de guérilla urbaine, policiers contre casseurs, bombes fumigènes contre cocktails Molotov aux abords du pont de l’Alma. L’avenue Marceau était sillonnée de voitures hurlantes. Portugais et Algériens fêtaient la victoire dans une France qui, la veille « enfin réconciliée », se retrouvait divisée à nouveau – putain  à quoi ça tient… Tout cela n’était pas très exaltant.

Je suis invité à un dîner rituel d’avant les vacances chez des amis du quartier. Chaque commensal fait ses prédictions pour l’année à venir, à vérifier en juillet 2017 : Trump/Clinton ? Marine Le Pen présidente ? Sinon qui ? La guerre en mer de Chine ? Impact du Brexit ? Nous convergeons sur deux prédictions certaines : petit un, on n’en sait rien ; petit deux, ça va encore être une année de merde… Ragots : tout Paris (sauf moi) sait que Macron est gay… Mes « Ah bon ?? » me font passer pour un provincial, « voyons, tout le monde en parle… », « avec le directeur de Radio France, voyons ! », le « directeur de Radio France, cette sorte d’Alain Delon époque Visconti ? », « bah, oui… ». Tout cela semble très naturel. Je me promets de travailler mon parisianisme.

Malgré tout, ce sont les vacances. Alors chaque commensal doit recommander un livre qui lui a changé la vie et qu’il vend aux autres : Les champs de braise de Hélie de Saint Marc (pour apprendre le courage et peut-être – débat…– devenir courageux soi-même) ; Diplomatie et On China de Kissinger (pour comprendre le monde et pourquoi la Guerre de Trente Ans a assuré des décennies de paix) ; Silk roads de Peter Frankopan (pour apprendre l’histoire du point de vue de l’autre) ; L’univers de la possibilité de Benjamin Zander (pour s’accorder la note A et vivre mieux) ; Thinking slow and fast de Daniel Kahneman, (pour apprendre à réfléchir, c’est moi qui recommande cela, j’hésite mais finalement n’ose pas Vernon Subutex qui même sous prétexte de « radiographie implacable de la société française » ne passerait vraiment pas auprès d’une audience trop cultivée pour un roman de gare rock/facho/bobo/porno/etc., je veux dire après Les Champs de braise¸ résistance, Buchenwald, Indochine, guerre d’Algérie, prison, tu peux pas mettre sur la table le destin d’une galerie de connards narcissiques et cyniques qui s’apitoient sur leur sort de merde en citant des noms de chanson rock) ; L’étonnement philosophique de Jeanne Hersch (pour réussir l’épreuve de philo, encore moi, le livre est génial) ; Sapiens de Yuval Harari ; Harry Potter (pour comprendre tous les êtres humains de moins de trente balais qui nous entourent car Harry Potter, c’est leur vie).

Enfin, celui qui intervient en dernier, hésitant : Lettres à un jeune poète de Rilke.

Silence gêné.

« Bien entendu », ajoute-t-il.

On le toise genre : « Euh ? ».

Réactions : « C’est un truc d’ado, non ? », « j’ai dû aimer à une époque mais si je relis ça aujourd’hui… »

Définition du temps qui passe : on a dû lire Rilke et puis un jour on passe à Kissinger.

Le fuchsia et l’étoupe

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A la une du Figaro du lundi, une photo de Valérie Pécresse la montre contemplative, observant une étoile au loin dans le ciel vespéral, sous le titre : « la nouvelle étoile montante de l’UMP. » On comprend alors qu’elle se regarde monter en fait. En parallèle, un livre à charge sur Rachida Dati, dont la thèse est que celle-ci compromet le modèle méritocratique à la française, en est à son septième tirage. J’en suis amené à faire un parallèle entre ces deux destins de femmes françaises qui me semble riche en enseignements. 

Valérie Pécresse (VP) est un pur produit de la méritocratie française. Grand-père médecin qui soignait la fille de Chirac, père universitaire à Sciences-Po et HEC, mère diplômée de Sciences-Po, elle naît à Neuilly-sur-Seine. Déjà avec ça, on a son compte en fait de méritocratie. Mais ce n’est pas tout. Bac à 16 ans mention excellentissime, HEC et ENA, conseil d’état : la grande classe. Le parcours du mérite continue alors, de cabinet classieux en cabinet feutré sur fond de victoires électorales sublimes. Mari industriel, enfants de ce dernier, limpidité totale. La blonde de Gad Elmaleh quoi. 

Prenons maintenant la pauvre Rachida. Bon, ça commence mal en termes de méritocratie. Elle a la mauvaise idée de naître dans une banlieue pourrie (au lieu de Neuilly comme tout le monde), dans une famille de plusieurs dizaines d’enfants (on ne les compte pas précisément), d’un père maghrébin (vous voyez le style, autoritaire, rétrograde, etc.), même pas prof à Dauphine (on ne demande pas Sciences-Po mais quand même !). Mais bon, on pourrait dire OK, c’est la vie, le mérite on le mérite ou pas. Là où ça se gâte c’est que mademoiselle se permet d’avoir de l’ambition, voyez-vous ça, et tenez-vous bien (c’est trop poilant !) elle envisage de réussir dans la vie ! Alors au lieu de faire l’ENA comme tout un chacun en potassant Diderot dans son loft de banlieue avec ses trente frères et sœurs, elle se met en tête de faire médecine. Figurez-vous que son absence de mérite est telle que n’ayant pas un sou, elle doive travailler pour payer ses études. Du coup elle les rate. Sur ce, elle fait des trucs pas hyper clairs. Elle est admise à l’école de la magistrature avec un piston ; alors que VP fait HEC (la vraie !) à vingt ans, RD fait l’ISA, un ersatz pour les nuls, MBA réceptacle de tous ceux qui ont raté leur deuxième cycle, inutile du moment qu’on y est admis par trop facilement. Elle est plus ou moins diplômée de l’ISA et là, au lieu de rejoindre des cabinets élégants, elle envoie des lettres, des lettres par ci, des lettres par là, pour se promouvoir comme symbole de la diversité et d’une féminité dynamique. Vous vous rendez compte de l’arrivisme ! Que beaucoup d’hommes politiques aient flingué leurs concurrents, trahi leur cause, consciencieusement léché le c… du monarque du moment pour décrocher un secrétariat d’état ou une mission au pôle nord, nous pouvons le concevoir, nous l’admettons au nom du réalisme, du constat fataliste mais lucide que c’est la vie. Mais qu’une Rachida intrinsèquement non méritante se permette d’envoyer des lettres, je dis bien des lettres, pour arriver, c’est injuste, injuste par rapport à VP qui est née à Neuilly de parents universitaires et a tout bien fait dans la vie, le bac, les prépas HEC et l’ENA. Grâce à ces lettres, dont plusieurs au grand Nicolas, Rachida occupe des postes subalternes jusqu’à l’élection de ce dernier… Alors là vous pourriez avoir un moment d’hésitation, vous pourriez juxtaposer deux images, celle d’une beurette dans sa banlieue pourrie, et celle de la femme élégante qu’elle est devenue, assise derrière un bureau boursouflé d’or avec en arrière-plan la putain de place Vendôme ! Place Vendôme, pas Place d’Italie ou Place Cambronne ! Vous pourriez vous dire, c’est admirable ! Quelle histoire ! C’est beau la France ! Et bien détrompez-vous car vous savez quoi, elle n’a pas fait l’ENA. Elle n’a même pas fait l’X. Je suis sûr, j’en mettrais ma main au feu, que si vous lui donniez un exo de math de Sup M (même pas Spé M, encore moins, s’entend, M’), elle serait infoutue de le résoudre. Et elle ne s’arrête pas là ! Elle devient maire du septième. Alors juste pour camper le décor, au septième… comment dire, si vous rencontrez un Noir un matin, c’est probablement Barack Obama qui visite la Tour Eiffel, quant aux Arabes, ils sont cantonnés dans les arabes du coin, ces supérettes où la bouteille d’Evian se négocie autour de dix euros. Et Rachida devient maire de ce havre de blancheur. Elle visite l’école de ma fille, et tout le monde veut prendre des photos avec elle. Mais encore une fois elle n’a aucun mérite. Comme le disaient élégamment les riverains, même un chien UMP serait élu dans le septième. Sur ces entrefaites, elle fait un gosse, et au lieu d’épouser un X ou je ne sais pas moi un militaire de Saint-Cyr comme on pourrait s’y attendre de la part d’une personne méritocratique, elle fait ça toute seule avec une demi-douzaine de pères potentiels disséminés dans divers gouvernements de la planète et des sociétés du CAC 40. 

Maintenant que VP et RD sont arrivées, par des voies différentes, l’une méritocratique, l’autre intrigante, que se passe-t-il ? Eh bien c’était couru d’avance, la première fait un sans fautes, et la deuxième les accumule. 

Première erreur fatale de Rachida, elle s’habille en Dior ! Franchement, y a des limites. Qu’elle ait usurpé le ministère de la justice, ok, mais qu’en plus, elle s’habille en Dior, non ! N’importe quelle vendeuse de Dior vous dira que cette marque, qui représente la France, devant laquelle les humains de toutes les contrées connues à ce jour s’extasient, est interdite au ministère de la justice, car justice rime avec justice sociale, justice vestimentaire, et on ne peut décemment opposer une robe Dior, aussi sexy soit-elle, à la souffrance quotidienne, sourde, des magistrats. Son extase d’arriviste arrivée explose alors en une déflagration textile, une frénésie d’achats avenue Montaigne. Pendant ce temps, que porte VP ? Là je cite le Figaro, car c’est trop beau, VP joue « de sa blondeur soignée et de ses tailleurs accordés à sa minceur, gardant un œil rivé sur son poignet entouré à double tour d’une montre Cape Cod étoupe ». L’une est en cuissardes et robe léopard fuchsia et l’autre garde un œil rivé sur sa montre étoupe. Tout est dit… 

Deuxième erreur terrible de Rachida, Nicolas Sarkozy épouse Carla Bruni, laquelle, coutumière de la méritocratie, sait reconnaître l’arrivisme, et bannit la pauvre gueuse de la cour monarchique. 

Troisième erreur, elle ne sait pas manager ses équipes, les tyrannise et double son incompétence d’une exigence insultante. Des dizaines de collaborateurs démissionnent, ne supportant plus, parfois au bout de quelques semaines (un peu chochottes quand même), autant de pression. Certes, les grandes administrations et les sociétés du CAC 40 pullulent à tous les étages de harceleurs moraux, d’humiliateurs professionnels, certes des chercheurs se jettent par la fenêtre des technocentres, certes les N-1 des Comex de la Défense vivent quotidiennement dans la terreur de leur N+1, mais ces derniers se distinguent de Rachida sur un point essentiel : ils sont com-pé-tents ! Pendant ce temps, VP, elle, reçoit des milliers de CV et de lettres de personnes dont le rêve serait de travailler à ses côtés. 

Quatrième erreur, Rachida met en place les réformes du candidat Sarkozy et s’aliène toute l’administration judiciaire déjà échaudée par ses robes Dior. C’est l’erreur de trop, le début de la fin, la « disgrâce », le démasquage d’une imposture. VP en fait de même et s’aliène les enseignants et les chercheurs mais, nuance, elle est en butte au corporatisme de ces derniers. Alors, après en avoir fait une « icône », l’avoir portée aux nues, des journalistes d’investigation héroïques saisissent opportunément ce moment, pour courageusement descendre Dati en flammes, démonter les mécanismes pernicieux de son ascension et ceux, justes, de sa déchéance programmée, laquelle prouve à la satisfaction générale que dans nos sociétés il vaut mieux finalement que chacun reste à sa place.

Clover à New York et Le Marché à Londres

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Le monstre a peur et les marchés aussi.  

Cloverfield (vu en DVD) est un chef-d’œuvre. Pour les lecteurs fidèles, Cloverfield est un film catastrophe américain et pas comme d’habitude un somnifère turkmène. Ce n’est pas tant la simulation d’une caméra amateur, galvaudée depuis le nullissime Projet de Blair Witch, qui me fascine mais le fait que cette caméra se retrouve au cœur de l’apocalypse. Les dix premières minutes pré-apocalyptiques sont extraordinaires. Dans un loft à Manhattan, des jeunes gens fêtent le départ de leur ami pour le Japon, le pays de Godzilla. L’ambiance est alcoolisée et érotisée, ces deux colorations du réel allant de pair dans une gradation synchrone. Des histoires d’amour naissent, d’autres semblent s’achever, une fête quoi. Les sentiments circulent avec les verres de saké entre des humains bien portants et sapés, reliés en permanence à une source inépuisable de vannes poilantes, et totalement inconscients, à cet instant précis et sensuel de leur existence, de leur mortalité. Cette inconscience est d’autant plus douloureuse que la distance à la mort se rétrécit soudainement quand, manque de bol, dans le ciel de New York, out of fucking nowhere, explosent des boules de feu.  

La ville sera détruite. Nous assisterons à sa destruction à travers l’angle subjectif et restreint de la caméra amateur de l’un des convives, un mec sympa qui crèvera sans avoir le temps de lancer une dernière vanne, bouffé par le monstre qui attaque la ville. A aucun moment, nous n’aurons une vue d’ensemble de what the fuck il se passe. La statue de la liberté sera décapitée mais nous n’assisterons pas à la décollation de sa tronche, nous l’imaginerons quand celle-ci, sanguinolente, sera catapultée au milieu de la chaussée. La métonymie est plus violente que la frontalité, l’imagination plus terrifiante que l’image, le travail divinatoire de l’imaginaire bricolant des morceaux d’horreur parcellaires plus créatif que l’impression rétinienne d’une horreur consolidée. Comme dans un jeu vidéo, la jouissance destructive est palpable. Comment des lieux connus, à la finalité précise, métro, supermarché, Central Park, Brooklyn Bridge, peuvent-ils muer en temps réel, déstructurés par Clover, le monstre, dont les différents fragments anatomiques sont entraperçus au fur et à mesure, de telle sorte que l’imaginaire puisse les reconstituer dans un tout progressif. La réalité est fragments, absences, béances. 

Je suis sensible à la poésie mortifère des ruines en devenir, de ces lieux ballotés entre le statut encore récent de lieu de vie, et celui, imminent, de lieu de mort dans lequel, plus tard, des traces de vie flotteront en se parant d’une étrangeté nouvelle en contraste avec la normalité antérieure qu’on croyait pérenne. Comme si ces lieux emprisonnaient en eux des vies multiples enfouies sous celle, visible, à laquelle une occurrence quotidienne conférait une illusion d’immuabilité. Les objets urbains perdent tout d’un coup leur fonctionnalité et deviennent des objets purs, des objets gratuits, donc des objets d’art. Toute cette transformation accélérée de la ville n’est autre qu’une expérience plastique de déstructuration et de révélation des structures, une revanche des objets sur les regards impassibles qui ne les remarquaient plus et qui en sont maintenant horrifiés. Il en est de même de la transformation des corps, découpés, ingurgités, et dont des orifices insoupçonnés sécrètent des filets de sang.  

Clover, le monstre du film a peur et, pris de panique, casse tout sur son passage. Je suis dans l’Eurostar de retour de Londres, assailli comme d’habitude par l’odeur âcre de la moquette grisâtre non lavée depuis l’inauguration du TGV par Mitterrand et Mauroy en 1981 et mastiquant tant bien que mal un bout de viande non uniformément chauffé avec des sous-parties brûlantes et d’autres givrées incrustées dans la tiédeur moyennisante de l’ensemble. Allez un petit bout de pain, enfin pain, n’exagérons rien, une boule équivoque, agglomérat de farine solidifiée, de trucs bizarres (non encore répertoriés dans la taxinomie alimentaire) et de romarin (car c’est un pain au romarin). 

A Londres, le marché avait peur. Le marché cassait tout. Il y avait une panique et une détresse invisibles, strictement numériques. Les chiffres qui défilent horizontalement en continu sur les écrans Bloomberg omniprésents hantent les nuits et les jours de ceux qui sont au cœur du désastre. La jouissance destructive libérée est similaire à celle du film. Le monstre invisible est d’une créativité folle. I mean come on, GE, l’une des sociétés les plus solides au monde, se retrouve à five bucks le titre. Can you believe it? Les formules officielles rivalisent d’euphémisme : manque de visibilité, perturbation, période d’instabilité. Tu veux que j’te dise ? La vérité c’est que les humains sont dépassés. Devant leurs trois écrans de trente pouces, matant hagards des courbes dotées d’une soudaine autonomie maléfique et plongeante, dans des salles de marché constellées d’écran noirs et de chaises vides de plus en plus nombreux, des traders immobiles véhiculent des images mentales de fuite et leur silence des cris de détresse. Les modèles mathématiques ne tournent plus. Les what-ifs scenarios ont des écarts-types de merde face à l’emballement probabiliste d’un mécanisme vivant en rébellion (le marché, les opérateurs de marché aiment à métaphoriser ce dernier en corps vivant), dont les différents organes révèlent, ici et là, des tumeurs dormantes secouées dans leur sommeil trompeur. Is it real? Telle est la question clé. Les fondamentaux restent bons, le long terme rassurant, les balance sheet sains. Mais ce long terme édénique hypothétique ne peut réduire le poids du réel qui a pété les plombs big time. Est-on au bout de nos surprises ? Le CAC est à 2600, le S&P à 680, les taux au plus bas, le dollar au plus haut, le pétrole à thirty bucks. Le rally tant attendu va-t-il enfin se matérialiser ?  

Londres, flamboyante il y a encore un an ou deux, tout excitée par le fric, la testostérone, la libido et le vrombissement orgasmique des Porsche, est tout d’un coup penaude.  

Des processions de black cabs libres défilent dans la nuit, leurs loupiotes allumées dessinant un trait pointillé à la recherche désespérée de clients fantomatiques.

Je serai mieux en prison qu’ici

Rue Cler, deux policiers discutent calmement avec mon clochard préféré, celui qui défendait la caissière du Franprix (voir l’épisode Une bagarre rue Cler). La discussion est asymétrique, les policiers étant très posés et le clochard de plus en plus virulent. « Je  ne fais rien de mal, je ne fais rien de mal ! » Les policiers mettent simplement en cause son campement devant une banque : « Tout ce qu’on vous demande Monsieur, c’est de ne pas vous mettre devant une banque. » En réponse, je ne sais pas exactement pourquoi, le clochard s’en prend aux Roumains : « Vous devriez aller voir les Roumains, au lieu de me faire chier à moi, ce sont des voleurs les Roumains et vous les laissez tranquilles. » Il fait également du name dropping dans l’administration policière : « Je connais des capitaines moi ! Je connais un capitaine au quatorzième arrondissement. » Je n’entends pas la réponse des policiers mais ils doivent insister, car le clochard se lève tout d’un coup, se retourne et met les mains derrière son dos : « Allez-y, mettez-moi les pinces ! Allez-y je vous dis ! » Les policiers sont pris de court, ils reculent dans un mouvement de peur. Le clochard poursuit : « Qu’est-ce que j’ai à perdre moi ? Je suis dans la rue moi ! Dans la rue ! Allez-y, mettez-moi les pinces ! Prenez-moi à Fleury. Je serai mieux en prison qu’ici. Allez-y, mettez-les les pinces ! » Il insiste pour aller à Fleury. La foule bourgeoise de la rue, interrompue dans son choix de clémentines Soculente ou d’un comté vieilli dix-huit mois (le meilleur âge pour le comté), commence à lancer des regards gênés sur la scène. Les policiers sont désemparés. Le clochard le perçoit. Il reprend la bouteille Oasis dans laquelle il consigne son pipi. Les arguments des policiers s’effilochent. Ils sentent les regards sur eux. Finalement, ils s’éloignent du clochard en titubant un peu et se grattant la tête.

Une bagarre rue Cler !

 

Le lieu ne s’y prête pas. D’habitude, rue Cler, les dimanches, on croise des mères de familles fringantes, à la séduction toute bourgeoise, des papas propres sur eux et des représentants d’une très vieille France catholique et romaine. Des pompiers vendent des tickets de tombola pour le bal du 14 juillet.  

La scène se passe au Franprix. Je croise entre les linéaires un pervers en train d’examiner consciencieusement une boîte de tampons féminins. Deux minutes plus tard, la gérante du magasin, également caissière, l’interpelle :« J’en ai assez de vous, je dois être derrière vous tous les dimanches, ce n’est plus possible. S’il vous plaît, sortez ! Il y a du monde je dois m’occuper de ma caisse » 

Très vite, ça dégénère. 

« C’est à moi que vous (puis très vite tu) parles ?! ». Il est tellement incrédule, avec les Always dans les mains, qu’il pose la question plusieurs fois : « C’est à moi que tu parles ?! ». Pourtant, vu qu’il est seul dans ce coin, il n’y a pas vraiment d’équivoque. Puis crescendo d’insultes. « Mais pour qui tu te prends ? Poufiasse ! Fils de pute va (c’est bien une femme, la masculinisation est peut être une forme plus violente de l’invective) ! »  

Il commence à lever le bras sur elle. Je tente d’intervenir : « Laissez-la tranquille ! ». « Mais de quoi je me mêle ? ». Un autre client intervient aussitôt, un peu gringalet.  Il lui envoie un coup de poing dont une bourgeoise écope.  

Très vite l’altercation devient idéologique. 

Lui : « Vous êtes raciste ». Puis des insultes en arabe que je n’ai pas bien comprises. Elle (elle est arabe) : « Moi raciste ! » et elle l’engueule. « Mais sortez de ce magasin ou j’appelle la police. » Lui : « La police ?! Grosse poufiasse. Je ne faisais rien de mal, de quel droit tu me dis ce que je dois faire ? La France est une démocratie, un pays libre ! On est libre de faire ce qu’on veut ! Poufiasse va !» 

Ils sortent du magasin, sont dans la rue. Elle l’engueule avec une incroyable force comme une mère son gamin de cinq ans. Il continue de lui donner de la « Poufiasse » et de faire valoir ses droits de citoyen d’un pays démocratique.  Il commence à lui taper dessus. Les autres caissières, de jeunes beurettes, engueulent les pompiers qui continuent comme si de rien n’était à vendre leurs tickets de bal. « Mais ils foutent quoi les pompiers. Appelle la police ! » 

Le clochard posté juste en face du magasin (il est là tous les dimanches) décide tout d’un coup d’agir, s’avance de la scène, d’un pas pressé mais dégingandé sous l’effet de la bière matinale. Il prend le pervers par l’épaule et crie de toutes ses forces (mais l’effet de colère est un peu en dessous de ce que l’effort laissait prévoir) : « Tu ne touches pas aux femmes, t’entends ». Lui « Mais de quoi je me mêle ?! ». Le clochard : « Mais arrête de l’emmerder, t’es bourré ou quoi ? ». Lui : « Moi bourré, mais tu t’es vu oui ? ». Quelques insultes.  

Sur ce, les deux vont vers les pompiers qui vendent toujours les tickets de tombola (3€). Le clochard féministe explique : « Il lève la main sur la femme, il n’a pas le droit ». Le pervers légaliste : « Mais de quel droit elle me sort du magasin, nous sommes en démocratie ». Le clochard : « Elle a le droit, c’est la gérante ». Ils commencent à se battre. Les pompiers non-interventionnistes : « Tout doux ! ». Le clochard conclut avec une réplique géniale : « Ah et puis merde, j’ai pas que ça à foutre moi ! » 

Un dimanche matin bien agité dont on se souviendra longtemps au quartier !

Le pont des arts

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L’itinéraire de mon footing du dimanche matin est toujours le même. Les quais étant fermés à la circulation, je m’y engage au niveau du pont de l’Alma, franchis la Seine en empruntant la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, poursuis ma course jusqu’au pont des arts que je traverse pour repasser rive gauche et rentrer chez moi.

 

Tous les dimanches, le pont des arts offre le même spectacle. Senteurs de pisse des fêtards du samedi soir ; bouteilles d’alcool cassées, restes de rixes enivrées ; peintre matinal qui a toujours presque terminé sa toile très figurative de l’Institut de France ou ses vues de Seine avec mouettes imaginaires ; touristes américains en extase devant tant de « charm », la vue sur la tour Eiffel, la proximité du Louvre et un point de vue plongeant sur des bateaux mouche exhalant le gazole ; touristes japonais à l’admiration moins expressive et nécessairement photographique – photographies sophistiquées du fait de leur exhaustivité aussi arbitraire qu’essentielle, photographies de tout, de l’ensemble et du moindre détail, déconstruction derridienne d’une carte postale.

 

Ce dimanche matin brumeux, le pont des arts est différent. De loin, on aperçoit des sortes de caisse de bouquinistes accrochées aux deux côtés de la passerelle. « Palestine, la vie tout simplement ». Titre d’une exposition de photos organisée par la Mairie de Paris jusqu’au 30 juin, traduit en arabe et en anglais.

 

Les photographes, Taysir Batniji et Rula Halawani, sont des gens de là-bas. L’un d’eux a photographié son intérieur, avec tendresse et modestie. Beaucoup des photos représentent la laideur du sous-développement qui ne se résout pas à avoir du charme. Intérieurs insalubres, inspirant un dégoût culpabilisant, villes informes, collages de bâtisses inachevées, s’enchevêtrant les unes dans les autres, se dévorant les unes les autres, formant un corps vorace qui se nourrit de lui-même, un amoncellement en parpaing sur lequel se dressent, en guise de vautours, des antennes paraboliques rouillées pointées vers les rêves des ailleurs prospères. Et soudain la photo d’un splendide olivier propageant son ombre millénaire constellée de points de lumière, dans une plaine à la beauté rare, dans tous les sens du terme. Ou la photo surréaliste d’un autre olivier que les colonisateurs ont arraché et que les Arabes replantent par la nuit tombante, comme une plante d’appartement, au milieu de rien, en signe de « contestation ».

 

Dans ce pays abstrait, politique, idéologique, religieux, synonyme de haine, de mort, de fanatisme, on surprend des gens et une ville réelle, avec des bouchons, des publicités, une jeune fille qui achète des cacahuètes à un vendeur ambulant, des murs ocres centenaires, tapissés de couches superposées de photos effritées de candidats aux législatives. Des vieux édentés dont la bouche happe les lèvres et les rides creusent des sillons profonds se tiennent au milieu de la terre qu’on vient de leur confisquer. Des jeunes étalés sur des canapés en similicuir parachutés du ciel et comme maintenus dans leur position de chute.

 

Chaque pays a une thématique. Au Liban par exemple, c’est la mort. Je l’ai vue partout quand je suis allé en mai, la mort passée, massacreuse, faucheuse, sacralisée ; la mort présente, qui a les noms des fils et filles de qu’on a égorgés pour venger quelque chose, peu importe quoi, une vengeance autoalimentée ; la mort future qui fait rôder ses anges, des hommes politiques aux allures de morts-vivants. Dans ces photos de Palestine, ce sont les frontières.

 

C’est le pays des frontières infinies (pas en distance, en nombre). Avec l’Egypte sur des étendues désertiques. Avec les colons. Les fameux check-points et la micro-vie locale qui s’y organise. L’attente y est telle qu’elle se transforme en mouvements de vie, qu’elle enfante la vie. Le transitoire se mue en permanent. Le mur bien sûr, cette bave grisâtre dans une plaie boueuse, dans le sillon de laquelle est apparue une vie fantomatique. Et puis les barbelés dans toute la profondeur de champ, qui strient le ciel, zigzaguent entre les gens. Ceux-ci essaient de conférer à leur existence une normalité ridicule. L’un d’eux, muni d’in attaché-case, se prend pour un homme d’affaire pressé. Autour de lui, il y a des murs, des barbelés, des miradors, et il fait comme si de rien n’était, tels ces dingues qui se prennent pour Napoléon III, et préparent fébrilement la bataille de Solferino dans un asile de fous.

 

Les frontières ne délimitent pas des entités géographiques faisant sens, elles délimitent et créent des lieux microscopiques, des morceaux de terre arbitraires, pour séparer les Israéliens de leur menace, et les Palestiniens de leurs parents, amis, souvenirs – d’une part d’eux-mêmes. J’imagine ces frontières poursuivre leur entreprise séparatiste au cœur même des hommes et des femmes, ériger dans leur cerveau des murs, des barbelés. Ce matin de dimanche brumeux, j’imagine des rêves devant traverser des checkpoints pour émerger, transis par l’attente, des inconscients quadrillés. Une géographie labyrinthique et inextricable de la détestation, où le lieu est le résultat de la frontière et non le contraire.

 

Et pourtant la vie s’infiltre. Elle s’infiltre : « pénètre comme par un filtre à travers les interstices ou les pores d’un corps solide ». La vie comiquement normale. Une salle de sport avec des jeunes garçons en tenue de judo qui sourient à la caméra. Un barbier hilare et son client couvert de mousse à raser. Des jeunes dans une piscine municipale rigolant avec un parent en djellaba. Des célébrations d’on ne sait quoi, noces, ramadan, Eid. Des déjeuners renoiriens sur fond de Jéricho par une journée ensoleillée d’hiver. Et la mer qui, elle, est la même ici qu’en Sardaigne ou en Corse. La même mer que regardent concomitamment des jeunes au torse nu et noir de soleil, essayant de pêcher un poisson fatalement pourri, et des jeunes femmes seins nus, qui se les dorent au Club 55. Il faudrait un grand mur tout au long de la plage, pour fermer la mer. Ce serait l’aboutissement logique, inexplicablement retardé, du processus d’encerclement, de morcellement, de partition minutieuse, d’émiettement. Quel plus beau symbole des horizons bouchés qu’un mur dressé en front de mer sur lequel viendront battre, vaincues, des vagues frustrées de ne pas trouver sous elles ce mélange de sable, de graviers et d’ordures qui fait le charme des plages de Gaza.

 

La vie comiquement normale s’infiltre, mais aussi la vie spirituelle et religieuse. Dans les « vues générales », se dressent des minarets, des clochers d’église, des synagogues. Et on voit des foules prostrées devant Allah, des étendues de dos courbés multicolores, ou de bougies de Noël devant l’église de la nativité. Car dans ces villes, le rapport au ciel se noue apparemment plus facilement, la laideur se languit de la grâce du haut, les Dieux rôdent depuis la nuit des temps, plus vengeurs que miséricordieux, jamais repus de la dévotion prodigue en sang des fidèles.

 

Naplouse, Gaza, Hébron, Jéricho, Jérusalem, des noms de villes associées à deux images d’un antagonisme profond et surréaliste, celle de la bible, des évangiles, du Coran, et celle des journalistes du vingt heures débitant de manière impavide et ennuyée le nombre de morts du jour. Villes qui prennent vie sur le pont des arts, entre le Louvre et l’Académie Française Choc esthétique. Ces intérieurs crasseux, ces femmes voilées, ces oliviers à la beauté intrusive dans l’empire de la désolation,  intemporelle dans le règne du provisoire, ces hommes et ces femmes dont les frêles tremblements de beauté font vibrer un sourire, une ride, une expression involontaire, dialoguent avec la beauté majestueuse, confiante, harmonieuse, légèrement irisée de la pisse jaunâtre du samedi soir, du plus beau pont, de la plus belle ville, du plus beau pays au monde.

L’art et les papiers

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Je ne reviens pas sur le côté moralement arbitraire des papiers. Les avoir, c’est juste être né au bon endroit. L’immigré, initialement légal ou pas, qui a acquis une nationalité à force de travail, de persévérance, de stoïcisme par rapport aux arcanes administratifs, est plus méritant que celui qui l’a eu du fait de sa naissance. L’illégalité est-elle choquante ? Pas plus que l’injustice des naissances. Même d’un point de vue économique et pragmatique, je ne pense pas qu’il soit pérenne de confiner toute la misère du monde dans des endroits spécifiques, si ce n’est pour préparer consciencieusement une explosion future. L’abolition de la notion de papiers viendra un jour ou l’autre de la même manière que les frontières européennes se sont ouvertes alors que cela aurait paru totalement irréaliste il y a cinquante ans. Les opposants à une telle ouverture ont été progressivement relégués aux extrêmes du spectre politique, à droite et à gauche, là où se retrouveront dans quelques dizaines d’années ceux qui pourfendent aujourd’hui l’immigration, même celle qui est clandestine. 

Le gouvernement actuel ne va hélas pas dans le sens de l’histoire avec sa politique d’expulsions obligatoires, la théorie spécieuse de l’appel d’air (même en admettant que les régularisations de masse créent un appel d’air, les expulsions obligatoires ne freinent pas le flux entrant d’immigrés clandestins, qui s’accrochent au moindre espoir, même infime, d’une vie meilleure et qu’une probable expulsion ne rebute pas du moment qu’elle est un tant soit peu incertaine), l’opposition entre immigration et identité nationale comme si la première menaçait la deuxième alors qu’en réalité elle l’enrichit, je dirais même plus, la construit. Cette politique qui répond peut-être en partie à des convictions idéologiques d’inspiration nationaliste, est surtout issue de considérations électoralistes et compromet la compétitivité du pays. Le pays qui réussira à long terme est celui qui saura attirer et intégrer de manière mutuellement enrichissante des ressources globalisées. Le rapport Attali a souligné ce point, mais personne ne l’a pris au sérieux. 

Par rapport à cette politique du gouvernement, les oppositions restent timides, mais il y a un type d’opposition qui me plaît, et c’est le sujet de cette note, celle de l’art. 

Il y a entre art et papiers une opposition philosophique. L’art symbolise l’intelligence, la prééminence de l’être humain fondamental par rapport à toutes les contingences sociales, administratives, économiques, linguistiques, religieuses. L’art traverse, dans une splendeur inaltérée, toutes ces contingences, au-delà de l’espace et du temps, de la grotte de Lascaux à l’art africain. Les papiers sont l’antithèse de l’intelligence et ils noient l’individu dans une masse informe de chiffres et de procédures. C’est Kundera je pense qui parlant de Kafka, disait que les processus et procédures administratifs naissaient des limitations de l’intelligence humaine. C’est quand on n’a plus confiance en celle-ci qu’on la transforme en machine procédurale. Nier la légalité d’une personne car elle n’a pas de papiers, c’est nier son existence en tant qu’homme ou femme et la réduire à un aléa administratif. L’art est l’exacerbation de l’existence humaine, de son unicité et de sa variabilité. La procédure est la célébration de l’uniformisation.  

L’art est universel alors que les papiers ne cessent de nous ramener à nos particularismes locaux. Malgré son côté paillettes superficiel, le festival de Cannes (qui inspire cette note, on verra pourquoi dans un instant), symbolise cette universalisme. C’est sans doute l’endroit au monde où on respecte le plus des pays africains, l’Iran ou des pays du Moyen-Orient. Pour leur art. Une œuvre de ces pays n’a pas besoin de papiers pour voyager, se retrouver sur nos écrans, pénétrer nos consciences, bouleverser nos êtres profonds, ceux enfouis sous les strates de contingences. 

J’en viens à l’exemple qui m’a ému et inspiré cette note. Entre les murs de Laurent Cantet a reçu la palme d’or à Cannes. Un des élèves du film est sans papiers. La mère d’un autre aussi, depuis des années (de galère). Ils seront tous deux, probablement, espérons-le, régularisés d’après Le Monde. Régularisés grâce à l’art.