Des années durant

Des années durant, nous avons fermé nos frontières, aux réfugiés, aux migrants, à la misère du monde ; les frontières sont désormais fermées sur nous.

Des années durant, nous avons refusé notre aide aux pays pauvres ou en guerre, et, en guise de sympathie, nous sommes contentés du décompte placide de leurs dizaines de milliers de morts ; nous sommes contraints de dépenser des milliers de milliards sur nous-mêmes tout en comptant les nôtres.

Des années durant, nous avons refusé des vaccins non rentables aux maladies de l’Afrique ; nous sommes acculés à en trouver un pour nous, dans d’impossibles délais, d’impossibles rentabilités.

Des années durant, nous avons détruit la nature et assisté, poliment concernés, au péril qui la menaçait ; les moyens de la détruire sont à l’arrêt et, çà et là, des ciels bleus triomphants apparaissent.

Des années durant, nous avons soumis le règne animal au régime de la cruauté industrielle en en rigolant volontiers car un steak saignant, quand même, ça valait le coup ; nous sommes terrassés par un « ennemi » qui en provient et certains animaux sont les seuls aujourd’hui à jouir de la liberté.

Des années durant, nous avons opposés aux souffrances du monde notre unique raison d’être : se réunir sur des terrasses pour boire des verres ; elles sont désertes et l’on se demande si un jour l’on osera encore s’y agglutiner.

Des années durant, nous avons contrôlé les indésirables, ceux qui ne possèdent pas de papiers ou la tête qu’il faut ; chacun d’entre nous peut être contrôlé dans ses plus simples activités.

Des années durant, nous avons promis des voitures autonomes, la colonisation de Mars, l’immortalité, les robots, l’intelligence artificielle ; nous sommes incapables de produire des masques en tissu.

Des années durant, nous avons réduit les coûts, partout, et en priorité ceux des hôpitaux, des retraites, des plus faibles ; nous n’avons pas suffisamment de lits et les vieux tombent comme des mouches.

Des années durant, nous avons sacralisé nos morts et nos victimes et relégué ceux des autres dans des masses informes et anonymes ; nous ne pouvons plus enterrer nos morts qui se dissolvent dans des courbes exponentielles.

Des années durant, nous avons cherché des ennemis, les avons accusés de tous nos malheurs, leur avons consacré toute notre haine ; malgré nos efforts, nous sommes incapables de pointer le doigt sur le moindre ennemi et ce qui nous tue a même un emoji à son effigie.

Des années durant, le rapport entre le nombre de morts palestiniens et israéliens était de 10 à 50, suivant les situations, et nous trouvions cela tout à fait normal, représentatif de la différence entre colons et colonisés, démocratie et terrorisme, civilisation et barbarie… Le virus a tué soixante fois plus d’Israéliens dans leurs belles villes développées que de Palestiniens dans leurs territoires surpeuplés, fermés, sous-développés, à notre grand étonnement, quel manque de discernement viral.

Des années durant, nous avons glosé et ergoté et légiféré sur les signes religieux ostentatoires, pire les voiles moyenâgeux qui couvrent les visages des femmes. Nous sommes tous appelés (obligés) de masquer notre visage, c’est le moindre des civismes, des signes de respect de l’autre, sauf j’imagine pour les femmes voilées pour qui cela continuera d’être un signe religieux ostentatoire et inacceptable.

Des années durant, nous avons protesté contre tout, dans des mouvements de masse, crachant sur notre paix, notre richesse, notre santé, nos progrès ; notre paix, notre richesse, notre santé, nos progrès sont menacés et toute réunion nous est interdite pour les préserver.

Que ferons-nous après ? Que retiendrons-nous de cette crise ? Comment nos vies changeront-elles ?

J’en prends le pari, elles ne changeront en rien. Nous reprendrons nos habitudes, et, sur nos terrasses, goûtant au plaisir de retrouver une ancienne maison aimée, nous nous glisserons à nouveau dans notre égoïsme, notre inhospitalité, notre avarice et notre cruauté.

La Finale

Week-end du 9 juillet. Vendredi soir. De retour de voyage, nous dînons en famille sur la terrasse de Lilly Wang, sans doute la plus belle de Paris avec sa vue des Invalides dans la lumière vespérale. C’est un dîner rituel, qui chaque année marque le début des vacances, l’ouverture officielle de cette parenthèse d’insouciance, de vacance (éternel jeu de mot), que nous redécouvrons avec les enfants épuisés par l’année scolaire et contemplant, à la fois excités, effrayés et déjà vaguement tristes à l’idée de sa finitude, la longue étendue de temps, remplie de promesses, qui se présente à eux.

Samedi, nous allons très tôt à Londres pour déposer les filles au camp d’été. J’en profite pour rendre visite à un ami à Hampstead Heath, immense parc où une course à pied est organisée au profit de la lutte anti-cancer.

L’après-midi, autre rituel, nous assistons à un musical, Les misérables. Choix questionnable, malheureux, et pour cause, musical sinistre – à la fin tout le monde meurt et pendant tout le monde pleure. L’occasion pour moi de mieux saisir, en me rappelant l’œuvre d’Hugo que j’ai dû lire enfant, l’essence même du peuple français. Ce que la pièce représente, les barricades, les émeutes, la lutte de classes perpétuelle dépeinte comme une épopée romantique, est d’une grande actualité. Rien n’a changé. Un destin est révolutionnaire ou n’est pas, en France. Pour nous remettre de l’hécatombe, nous faisons du shopping. Dans les hauts lieux de pèlerinage habituel : H&M, Hamley’s, Muji… Finalement, heureusement que le capitalisme a triomphé.

Le dîner du soir est un exemple d’échec de l’économie du partage : après une recherche minutieuse sur Open Table, nous tombons sur un Italien pas mal mais dans un quartier craignos – les filles ont limite peur – où nous nous rendons en Uber avec en guise de chauffeur un type qui durant tout le trajet parle Saoudien au téléphone, au volant de sa Prius pourrie en écoutant du hip-hop à plein volume.

Dimanche matin, je vais courir à Hyde Park, ou plus précisément dans les Kensington gardens. Un de mes itinéraires préférés : la beauté du jardin, des lacs, de la serpentine, le côté champêtre et néanmoins royal, en pleine ville, les transitions instantanées entre le bitume à la campagne.

Dans le train de retour, je lis le magnifique numéro des Cahiers du Cinéma sur l’été. Plus qu’un numéro de magazine, un exercice littéraire où chaque journaliste convoque des souvenirs cinématographiques et dessine une certaine conception, un certain fantasme de la saison. Il y a bien sûr les grands cinéastes, Bergman, Rozier et plus que tout Rohmer, qui mieux que quiconque, avec Le Signe du Lion, La Collectionneuse, Le Genou de Claire, Pauline à la plage, Conte d’été et le magnifique Rayon Vert, a saisi cette sensation de l’été, saison particulière où quelque chose change dans la manière dont la vie s’écoule, où l’on est tenu de se mettre entre parenthèse, de se rendre disponibles, aux sens, aux aventures, aux amours, à toutes ces choses dont les autres saisons nous distraient ou nous privent. Je me suis aussi rappelé quelques autres films moins connus, dont un, que j’avais vu enfant, Un été 42, très beau (sensation de beauté abstraite qui me provient d’un passé de plus en plus distant). La lecture de ce cahier de vacances m’a énormément réconforté car autour de nous, le monde sombre dans une troisième guerre mondiale (à l’heure où j’écris, depuis les petits événements familiaux que je dépeins, il y a eu des attaques terroristes à Nice (84 morts) et Munich) et une récession structurelle appelée à durer (« low growth environment » : la thématique à la mode dans la monde de l’économie en 2016).

De retour à Paris, je découvre mon quartier quadrillé pour la finale de l’Euro mais suis moins sur les nerfs que d’habitude, c’est la fin, j’en conçois un véritable plaisir. Pour les quelques rares nuits où j’étais à Paris, j’ai réussi à chaque fois à m’enfuir, à me réfugier dans des cinémas à l’écart de la foule. Je rentrais à pied après le match et découvrais la débandade des fans. Pour la demi-finale France-Allemagne, je me suis réfugié dans une salle de cinéma à Montparnasse pour voir Julieta d’Almodovar – une daube auréolée de critiques dithyrambiques – mais j’ai suivi le match sur Whatsup, en prétendant y assister et claironnant des « Allons enfants… ».  Ce soir-là, pour une fois, il y avait une belle ambiance dans les rues de Paris, un sentiment qui s’apparentait à de la joie collective.

La finale fut infiniment triste. J’avais convié des amis chez moi, mis le son à fond et la France a perdu. En rentrant chez lui, l’un d’eux a assisté à des scènes de guérilla urbaine, policiers contre casseurs, bombes fumigènes contre cocktails Molotov aux abords du pont de l’Alma. L’avenue Marceau était sillonnée de voitures hurlantes. Portugais et Algériens fêtaient la victoire dans une France qui, la veille « enfin réconciliée », se retrouvait divisée à nouveau – putain  à quoi ça tient… Tout cela n’était pas très exaltant.

Je suis invité à un dîner rituel d’avant les vacances chez des amis du quartier. Chaque commensal fait ses prédictions pour l’année à venir, à vérifier en juillet 2017 : Trump/Clinton ? Marine Le Pen présidente ? Sinon qui ? La guerre en mer de Chine ? Impact du Brexit ? Nous convergeons sur deux prédictions certaines : petit un, on n’en sait rien ; petit deux, ça va encore être une année de merde… Ragots : tout Paris (sauf moi) sait que Macron est gay… Mes « Ah bon ?? » me font passer pour un provincial, « voyons, tout le monde en parle… », « avec le directeur de Radio France, voyons ! », le « directeur de Radio France, cette sorte d’Alain Delon époque Visconti ? », « bah, oui… ». Tout cela semble très naturel. Je me promets de travailler mon parisianisme.

Malgré tout, ce sont les vacances. Alors chaque commensal doit recommander un livre qui lui a changé la vie et qu’il vend aux autres : Les champs de braise de Hélie de Saint Marc (pour apprendre le courage et peut-être – débat…– devenir courageux soi-même) ; Diplomatie et On China de Kissinger (pour comprendre le monde et pourquoi la Guerre de Trente Ans a assuré des décennies de paix) ; Silk roads de Peter Frankopan (pour apprendre l’histoire du point de vue de l’autre) ; L’univers de la possibilité de Benjamin Zander (pour s’accorder la note A et vivre mieux) ; Thinking slow and fast de Daniel Kahneman, (pour apprendre à réfléchir, c’est moi qui recommande cela, j’hésite mais finalement n’ose pas Vernon Subutex qui même sous prétexte de « radiographie implacable de la société française » ne passerait vraiment pas auprès d’une audience trop cultivée pour un roman de gare rock/facho/bobo/porno/etc., je veux dire après Les Champs de braise¸ résistance, Buchenwald, Indochine, guerre d’Algérie, prison, tu peux pas mettre sur la table le destin d’une galerie de connards narcissiques et cyniques qui s’apitoient sur leur sort de merde en citant des noms de chanson rock) ; L’étonnement philosophique de Jeanne Hersch (pour réussir l’épreuve de philo, encore moi, le livre est génial) ; Sapiens de Yuval Harari ; Harry Potter (pour comprendre tous les êtres humains de moins de trente balais qui nous entourent car Harry Potter, c’est leur vie).

Enfin, celui qui intervient en dernier, hésitant : Lettres à un jeune poète de Rilke.

Silence gêné.

« Bien entendu », ajoute-t-il.

On le toise genre : « Euh ? ».

Réactions : « C’est un truc d’ado, non ? », « j’ai dû aimer à une époque mais si je relis ça aujourd’hui… »

Définition du temps qui passe : on a dû lire Rilke et puis un jour on passe à Kissinger.

Le fuchsia et l’étoupe

vp.1238233725.jpg

A la une du Figaro du lundi, une photo de Valérie Pécresse la montre contemplative, observant une étoile au loin dans le ciel vespéral, sous le titre : « la nouvelle étoile montante de l’UMP. » On comprend alors qu’elle se regarde monter en fait. En parallèle, un livre à charge sur Rachida Dati, dont la thèse est que celle-ci compromet le modèle méritocratique à la française, en est à son septième tirage. J’en suis amené à faire un parallèle entre ces deux destins de femmes françaises qui me semble riche en enseignements. 

Valérie Pécresse (VP) est un pur produit de la méritocratie française. Grand-père médecin qui soignait la fille de Chirac, père universitaire à Sciences-Po et HEC, mère diplômée de Sciences-Po, elle naît à Neuilly-sur-Seine. Déjà avec ça, on a son compte en fait de méritocratie. Mais ce n’est pas tout. Bac à 16 ans mention excellentissime, HEC et ENA, conseil d’état : la grande classe. Le parcours du mérite continue alors, de cabinet classieux en cabinet feutré sur fond de victoires électorales sublimes. Mari industriel, enfants de ce dernier, limpidité totale. La blonde de Gad Elmaleh quoi. 

Prenons maintenant la pauvre Rachida. Bon, ça commence mal en termes de méritocratie. Elle a la mauvaise idée de naître dans une banlieue pourrie (au lieu de Neuilly comme tout le monde), dans une famille de plusieurs dizaines d’enfants (on ne les compte pas précisément), d’un père maghrébin (vous voyez le style, autoritaire, rétrograde, etc.), même pas prof à Dauphine (on ne demande pas Sciences-Po mais quand même !). Mais bon, on pourrait dire OK, c’est la vie, le mérite on le mérite ou pas. Là où ça se gâte c’est que mademoiselle se permet d’avoir de l’ambition, voyez-vous ça, et tenez-vous bien (c’est trop poilant !) elle envisage de réussir dans la vie ! Alors au lieu de faire l’ENA comme tout un chacun en potassant Diderot dans son loft de banlieue avec ses trente frères et sœurs, elle se met en tête de faire médecine. Figurez-vous que son absence de mérite est telle que n’ayant pas un sou, elle doive travailler pour payer ses études. Du coup elle les rate. Sur ce, elle fait des trucs pas hyper clairs. Elle est admise à l’école de la magistrature avec un piston ; alors que VP fait HEC (la vraie !) à vingt ans, RD fait l’ISA, un ersatz pour les nuls, MBA réceptacle de tous ceux qui ont raté leur deuxième cycle, inutile du moment qu’on y est admis par trop facilement. Elle est plus ou moins diplômée de l’ISA et là, au lieu de rejoindre des cabinets élégants, elle envoie des lettres, des lettres par ci, des lettres par là, pour se promouvoir comme symbole de la diversité et d’une féminité dynamique. Vous vous rendez compte de l’arrivisme ! Que beaucoup d’hommes politiques aient flingué leurs concurrents, trahi leur cause, consciencieusement léché le c… du monarque du moment pour décrocher un secrétariat d’état ou une mission au pôle nord, nous pouvons le concevoir, nous l’admettons au nom du réalisme, du constat fataliste mais lucide que c’est la vie. Mais qu’une Rachida intrinsèquement non méritante se permette d’envoyer des lettres, je dis bien des lettres, pour arriver, c’est injuste, injuste par rapport à VP qui est née à Neuilly de parents universitaires et a tout bien fait dans la vie, le bac, les prépas HEC et l’ENA. Grâce à ces lettres, dont plusieurs au grand Nicolas, Rachida occupe des postes subalternes jusqu’à l’élection de ce dernier… Alors là vous pourriez avoir un moment d’hésitation, vous pourriez juxtaposer deux images, celle d’une beurette dans sa banlieue pourrie, et celle de la femme élégante qu’elle est devenue, assise derrière un bureau boursouflé d’or avec en arrière-plan la putain de place Vendôme ! Place Vendôme, pas Place d’Italie ou Place Cambronne ! Vous pourriez vous dire, c’est admirable ! Quelle histoire ! C’est beau la France ! Et bien détrompez-vous car vous savez quoi, elle n’a pas fait l’ENA. Elle n’a même pas fait l’X. Je suis sûr, j’en mettrais ma main au feu, que si vous lui donniez un exo de math de Sup M (même pas Spé M, encore moins, s’entend, M’), elle serait infoutue de le résoudre. Et elle ne s’arrête pas là ! Elle devient maire du septième. Alors juste pour camper le décor, au septième… comment dire, si vous rencontrez un Noir un matin, c’est probablement Barack Obama qui visite la Tour Eiffel, quant aux Arabes, ils sont cantonnés dans les arabes du coin, ces supérettes où la bouteille d’Evian se négocie autour de dix euros. Et Rachida devient maire de ce havre de blancheur. Elle visite l’école de ma fille, et tout le monde veut prendre des photos avec elle. Mais encore une fois elle n’a aucun mérite. Comme le disaient élégamment les riverains, même un chien UMP serait élu dans le septième. Sur ces entrefaites, elle fait un gosse, et au lieu d’épouser un X ou je ne sais pas moi un militaire de Saint-Cyr comme on pourrait s’y attendre de la part d’une personne méritocratique, elle fait ça toute seule avec une demi-douzaine de pères potentiels disséminés dans divers gouvernements de la planète et des sociétés du CAC 40. 

Maintenant que VP et RD sont arrivées, par des voies différentes, l’une méritocratique, l’autre intrigante, que se passe-t-il ? Eh bien c’était couru d’avance, la première fait un sans fautes, et la deuxième les accumule. 

Première erreur fatale de Rachida, elle s’habille en Dior ! Franchement, y a des limites. Qu’elle ait usurpé le ministère de la justice, ok, mais qu’en plus, elle s’habille en Dior, non ! N’importe quelle vendeuse de Dior vous dira que cette marque, qui représente la France, devant laquelle les humains de toutes les contrées connues à ce jour s’extasient, est interdite au ministère de la justice, car justice rime avec justice sociale, justice vestimentaire, et on ne peut décemment opposer une robe Dior, aussi sexy soit-elle, à la souffrance quotidienne, sourde, des magistrats. Son extase d’arriviste arrivée explose alors en une déflagration textile, une frénésie d’achats avenue Montaigne. Pendant ce temps, que porte VP ? Là je cite le Figaro, car c’est trop beau, VP joue « de sa blondeur soignée et de ses tailleurs accordés à sa minceur, gardant un œil rivé sur son poignet entouré à double tour d’une montre Cape Cod étoupe ». L’une est en cuissardes et robe léopard fuchsia et l’autre garde un œil rivé sur sa montre étoupe. Tout est dit… 

Deuxième erreur terrible de Rachida, Nicolas Sarkozy épouse Carla Bruni, laquelle, coutumière de la méritocratie, sait reconnaître l’arrivisme, et bannit la pauvre gueuse de la cour monarchique. 

Troisième erreur, elle ne sait pas manager ses équipes, les tyrannise et double son incompétence d’une exigence insultante. Des dizaines de collaborateurs démissionnent, ne supportant plus, parfois au bout de quelques semaines (un peu chochottes quand même), autant de pression. Certes, les grandes administrations et les sociétés du CAC 40 pullulent à tous les étages de harceleurs moraux, d’humiliateurs professionnels, certes des chercheurs se jettent par la fenêtre des technocentres, certes les N-1 des Comex de la Défense vivent quotidiennement dans la terreur de leur N+1, mais ces derniers se distinguent de Rachida sur un point essentiel : ils sont com-pé-tents ! Pendant ce temps, VP, elle, reçoit des milliers de CV et de lettres de personnes dont le rêve serait de travailler à ses côtés. 

Quatrième erreur, Rachida met en place les réformes du candidat Sarkozy et s’aliène toute l’administration judiciaire déjà échaudée par ses robes Dior. C’est l’erreur de trop, le début de la fin, la « disgrâce », le démasquage d’une imposture. VP en fait de même et s’aliène les enseignants et les chercheurs mais, nuance, elle est en butte au corporatisme de ces derniers. Alors, après en avoir fait une « icône », l’avoir portée aux nues, des journalistes d’investigation héroïques saisissent opportunément ce moment, pour courageusement descendre Dati en flammes, démonter les mécanismes pernicieux de son ascension et ceux, justes, de sa déchéance programmée, laquelle prouve à la satisfaction générale que dans nos sociétés il vaut mieux finalement que chacun reste à sa place.

Clover à New York et Le Marché à Londres

clover.1236375725.jpg

Le monstre a peur et les marchés aussi.  

Cloverfield (vu en DVD) est un chef-d’œuvre. Pour les lecteurs fidèles, Cloverfield est un film catastrophe américain et pas comme d’habitude un somnifère turkmène. Ce n’est pas tant la simulation d’une caméra amateur, galvaudée depuis le nullissime Projet de Blair Witch, qui me fascine mais le fait que cette caméra se retrouve au cœur de l’apocalypse. Les dix premières minutes pré-apocalyptiques sont extraordinaires. Dans un loft à Manhattan, des jeunes gens fêtent le départ de leur ami pour le Japon, le pays de Godzilla. L’ambiance est alcoolisée et érotisée, ces deux colorations du réel allant de pair dans une gradation synchrone. Des histoires d’amour naissent, d’autres semblent s’achever, une fête quoi. Les sentiments circulent avec les verres de saké entre des humains bien portants et sapés, reliés en permanence à une source inépuisable de vannes poilantes, et totalement inconscients, à cet instant précis et sensuel de leur existence, de leur mortalité. Cette inconscience est d’autant plus douloureuse que la distance à la mort se rétrécit soudainement quand, manque de bol, dans le ciel de New York, out of fucking nowhere, explosent des boules de feu.  

La ville sera détruite. Nous assisterons à sa destruction à travers l’angle subjectif et restreint de la caméra amateur de l’un des convives, un mec sympa qui crèvera sans avoir le temps de lancer une dernière vanne, bouffé par le monstre qui attaque la ville. A aucun moment, nous n’aurons une vue d’ensemble de what the fuck il se passe. La statue de la liberté sera décapitée mais nous n’assisterons pas à la décollation de sa tronche, nous l’imaginerons quand celle-ci, sanguinolente, sera catapultée au milieu de la chaussée. La métonymie est plus violente que la frontalité, l’imagination plus terrifiante que l’image, le travail divinatoire de l’imaginaire bricolant des morceaux d’horreur parcellaires plus créatif que l’impression rétinienne d’une horreur consolidée. Comme dans un jeu vidéo, la jouissance destructive est palpable. Comment des lieux connus, à la finalité précise, métro, supermarché, Central Park, Brooklyn Bridge, peuvent-ils muer en temps réel, déstructurés par Clover, le monstre, dont les différents fragments anatomiques sont entraperçus au fur et à mesure, de telle sorte que l’imaginaire puisse les reconstituer dans un tout progressif. La réalité est fragments, absences, béances. 

Je suis sensible à la poésie mortifère des ruines en devenir, de ces lieux ballotés entre le statut encore récent de lieu de vie, et celui, imminent, de lieu de mort dans lequel, plus tard, des traces de vie flotteront en se parant d’une étrangeté nouvelle en contraste avec la normalité antérieure qu’on croyait pérenne. Comme si ces lieux emprisonnaient en eux des vies multiples enfouies sous celle, visible, à laquelle une occurrence quotidienne conférait une illusion d’immuabilité. Les objets urbains perdent tout d’un coup leur fonctionnalité et deviennent des objets purs, des objets gratuits, donc des objets d’art. Toute cette transformation accélérée de la ville n’est autre qu’une expérience plastique de déstructuration et de révélation des structures, une revanche des objets sur les regards impassibles qui ne les remarquaient plus et qui en sont maintenant horrifiés. Il en est de même de la transformation des corps, découpés, ingurgités, et dont des orifices insoupçonnés sécrètent des filets de sang.  

Clover, le monstre du film a peur et, pris de panique, casse tout sur son passage. Je suis dans l’Eurostar de retour de Londres, assailli comme d’habitude par l’odeur âcre de la moquette grisâtre non lavée depuis l’inauguration du TGV par Mitterrand et Mauroy en 1981 et mastiquant tant bien que mal un bout de viande non uniformément chauffé avec des sous-parties brûlantes et d’autres givrées incrustées dans la tiédeur moyennisante de l’ensemble. Allez un petit bout de pain, enfin pain, n’exagérons rien, une boule équivoque, agglomérat de farine solidifiée, de trucs bizarres (non encore répertoriés dans la taxinomie alimentaire) et de romarin (car c’est un pain au romarin). 

A Londres, le marché avait peur. Le marché cassait tout. Il y avait une panique et une détresse invisibles, strictement numériques. Les chiffres qui défilent horizontalement en continu sur les écrans Bloomberg omniprésents hantent les nuits et les jours de ceux qui sont au cœur du désastre. La jouissance destructive libérée est similaire à celle du film. Le monstre invisible est d’une créativité folle. I mean come on, GE, l’une des sociétés les plus solides au monde, se retrouve à five bucks le titre. Can you believe it? Les formules officielles rivalisent d’euphémisme : manque de visibilité, perturbation, période d’instabilité. Tu veux que j’te dise ? La vérité c’est que les humains sont dépassés. Devant leurs trois écrans de trente pouces, matant hagards des courbes dotées d’une soudaine autonomie maléfique et plongeante, dans des salles de marché constellées d’écran noirs et de chaises vides de plus en plus nombreux, des traders immobiles véhiculent des images mentales de fuite et leur silence des cris de détresse. Les modèles mathématiques ne tournent plus. Les what-ifs scenarios ont des écarts-types de merde face à l’emballement probabiliste d’un mécanisme vivant en rébellion (le marché, les opérateurs de marché aiment à métaphoriser ce dernier en corps vivant), dont les différents organes révèlent, ici et là, des tumeurs dormantes secouées dans leur sommeil trompeur. Is it real? Telle est la question clé. Les fondamentaux restent bons, le long terme rassurant, les balance sheet sains. Mais ce long terme édénique hypothétique ne peut réduire le poids du réel qui a pété les plombs big time. Est-on au bout de nos surprises ? Le CAC est à 2600, le S&P à 680, les taux au plus bas, le dollar au plus haut, le pétrole à thirty bucks. Le rally tant attendu va-t-il enfin se matérialiser ?  

Londres, flamboyante il y a encore un an ou deux, tout excitée par le fric, la testostérone, la libido et le vrombissement orgasmique des Porsche, est tout d’un coup penaude.  

Des processions de black cabs libres défilent dans la nuit, leurs loupiotes allumées dessinant un trait pointillé à la recherche désespérée de clients fantomatiques.

Je serai mieux en prison qu’ici

Rue Cler, deux policiers discutent calmement avec mon clochard préféré, celui qui défendait la caissière du Franprix (voir l’épisode Une bagarre rue Cler). La discussion est asymétrique, les policiers étant très posés et le clochard de plus en plus virulent. « Je  ne fais rien de mal, je ne fais rien de mal ! » Les policiers mettent simplement en cause son campement devant une banque : « Tout ce qu’on vous demande Monsieur, c’est de ne pas vous mettre devant une banque. » En réponse, je ne sais pas exactement pourquoi, le clochard s’en prend aux Roumains : « Vous devriez aller voir les Roumains, au lieu de me faire chier à moi, ce sont des voleurs les Roumains et vous les laissez tranquilles. » Il fait également du name dropping dans l’administration policière : « Je connais des capitaines moi ! Je connais un capitaine au quatorzième arrondissement. » Je n’entends pas la réponse des policiers mais ils doivent insister, car le clochard se lève tout d’un coup, se retourne et met les mains derrière son dos : « Allez-y, mettez-moi les pinces ! Allez-y je vous dis ! » Les policiers sont pris de court, ils reculent dans un mouvement de peur. Le clochard poursuit : « Qu’est-ce que j’ai à perdre moi ? Je suis dans la rue moi ! Dans la rue ! Allez-y, mettez-moi les pinces ! Prenez-moi à Fleury. Je serai mieux en prison qu’ici. Allez-y, mettez-les les pinces ! » Il insiste pour aller à Fleury. La foule bourgeoise de la rue, interrompue dans son choix de clémentines Soculente ou d’un comté vieilli dix-huit mois (le meilleur âge pour le comté), commence à lancer des regards gênés sur la scène. Les policiers sont désemparés. Le clochard le perçoit. Il reprend la bouteille Oasis dans laquelle il consigne son pipi. Les arguments des policiers s’effilochent. Ils sentent les regards sur eux. Finalement, ils s’éloignent du clochard en titubant un peu et se grattant la tête.

Une bagarre rue Cler !

 

Le lieu ne s’y prête pas. D’habitude, rue Cler, les dimanches, on croise des mères de familles fringantes, à la séduction toute bourgeoise, des papas propres sur eux et des représentants d’une très vieille France catholique et romaine. Des pompiers vendent des tickets de tombola pour le bal du 14 juillet.  

La scène se passe au Franprix. Je croise entre les linéaires un pervers en train d’examiner consciencieusement une boîte de tampons féminins. Deux minutes plus tard, la gérante du magasin, également caissière, l’interpelle :« J’en ai assez de vous, je dois être derrière vous tous les dimanches, ce n’est plus possible. S’il vous plaît, sortez ! Il y a du monde je dois m’occuper de ma caisse » 

Très vite, ça dégénère. 

« C’est à moi que vous (puis très vite tu) parles ?! ». Il est tellement incrédule, avec les Always dans les mains, qu’il pose la question plusieurs fois : « C’est à moi que tu parles ?! ». Pourtant, vu qu’il est seul dans ce coin, il n’y a pas vraiment d’équivoque. Puis crescendo d’insultes. « Mais pour qui tu te prends ? Poufiasse ! Fils de pute va (c’est bien une femme, la masculinisation est peut être une forme plus violente de l’invective) ! »  

Il commence à lever le bras sur elle. Je tente d’intervenir : « Laissez-la tranquille ! ». « Mais de quoi je me mêle ? ». Un autre client intervient aussitôt, un peu gringalet.  Il lui envoie un coup de poing dont une bourgeoise écope.  

Très vite l’altercation devient idéologique. 

Lui : « Vous êtes raciste ». Puis des insultes en arabe que je n’ai pas bien comprises. Elle (elle est arabe) : « Moi raciste ! » et elle l’engueule. « Mais sortez de ce magasin ou j’appelle la police. » Lui : « La police ?! Grosse poufiasse. Je ne faisais rien de mal, de quel droit tu me dis ce que je dois faire ? La France est une démocratie, un pays libre ! On est libre de faire ce qu’on veut ! Poufiasse va !» 

Ils sortent du magasin, sont dans la rue. Elle l’engueule avec une incroyable force comme une mère son gamin de cinq ans. Il continue de lui donner de la « Poufiasse » et de faire valoir ses droits de citoyen d’un pays démocratique.  Il commence à lui taper dessus. Les autres caissières, de jeunes beurettes, engueulent les pompiers qui continuent comme si de rien n’était à vendre leurs tickets de bal. « Mais ils foutent quoi les pompiers. Appelle la police ! » 

Le clochard posté juste en face du magasin (il est là tous les dimanches) décide tout d’un coup d’agir, s’avance de la scène, d’un pas pressé mais dégingandé sous l’effet de la bière matinale. Il prend le pervers par l’épaule et crie de toutes ses forces (mais l’effet de colère est un peu en dessous de ce que l’effort laissait prévoir) : « Tu ne touches pas aux femmes, t’entends ». Lui « Mais de quoi je me mêle ?! ». Le clochard : « Mais arrête de l’emmerder, t’es bourré ou quoi ? ». Lui : « Moi bourré, mais tu t’es vu oui ? ». Quelques insultes.  

Sur ce, les deux vont vers les pompiers qui vendent toujours les tickets de tombola (3€). Le clochard féministe explique : « Il lève la main sur la femme, il n’a pas le droit ». Le pervers légaliste : « Mais de quel droit elle me sort du magasin, nous sommes en démocratie ». Le clochard : « Elle a le droit, c’est la gérante ». Ils commencent à se battre. Les pompiers non-interventionnistes : « Tout doux ! ». Le clochard conclut avec une réplique géniale : « Ah et puis merde, j’ai pas que ça à foutre moi ! » 

Un dimanche matin bien agité dont on se souviendra longtemps au quartier !

Le pont des arts

pont-des-arts.1212948195.jpg

L’itinéraire de mon footing du dimanche matin est toujours le même. Les quais étant fermés à la circulation, je m’y engage au niveau du pont de l’Alma, franchis la Seine en empruntant la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, poursuis ma course jusqu’au pont des arts que je traverse pour repasser rive gauche et rentrer chez moi.

 

Tous les dimanches, le pont des arts offre le même spectacle. Senteurs de pisse des fêtards du samedi soir ; bouteilles d’alcool cassées, restes de rixes enivrées ; peintre matinal qui a toujours presque terminé sa toile très figurative de l’Institut de France ou ses vues de Seine avec mouettes imaginaires ; touristes américains en extase devant tant de « charm », la vue sur la tour Eiffel, la proximité du Louvre et un point de vue plongeant sur des bateaux mouche exhalant le gazole ; touristes japonais à l’admiration moins expressive et nécessairement photographique – photographies sophistiquées du fait de leur exhaustivité aussi arbitraire qu’essentielle, photographies de tout, de l’ensemble et du moindre détail, déconstruction derridienne d’une carte postale.

 

Ce dimanche matin brumeux, le pont des arts est différent. De loin, on aperçoit des sortes de caisse de bouquinistes accrochées aux deux côtés de la passerelle. « Palestine, la vie tout simplement ». Titre d’une exposition de photos organisée par la Mairie de Paris jusqu’au 30 juin, traduit en arabe et en anglais.

 

Les photographes, Taysir Batniji et Rula Halawani, sont des gens de là-bas. L’un d’eux a photographié son intérieur, avec tendresse et modestie. Beaucoup des photos représentent la laideur du sous-développement qui ne se résout pas à avoir du charme. Intérieurs insalubres, inspirant un dégoût culpabilisant, villes informes, collages de bâtisses inachevées, s’enchevêtrant les unes dans les autres, se dévorant les unes les autres, formant un corps vorace qui se nourrit de lui-même, un amoncellement en parpaing sur lequel se dressent, en guise de vautours, des antennes paraboliques rouillées pointées vers les rêves des ailleurs prospères. Et soudain la photo d’un splendide olivier propageant son ombre millénaire constellée de points de lumière, dans une plaine à la beauté rare, dans tous les sens du terme. Ou la photo surréaliste d’un autre olivier que les colonisateurs ont arraché et que les Arabes replantent par la nuit tombante, comme une plante d’appartement, au milieu de rien, en signe de « contestation ».

 

Dans ce pays abstrait, politique, idéologique, religieux, synonyme de haine, de mort, de fanatisme, on surprend des gens et une ville réelle, avec des bouchons, des publicités, une jeune fille qui achète des cacahuètes à un vendeur ambulant, des murs ocres centenaires, tapissés de couches superposées de photos effritées de candidats aux législatives. Des vieux édentés dont la bouche happe les lèvres et les rides creusent des sillons profonds se tiennent au milieu de la terre qu’on vient de leur confisquer. Des jeunes étalés sur des canapés en similicuir parachutés du ciel et comme maintenus dans leur position de chute.

 

Chaque pays a une thématique. Au Liban par exemple, c’est la mort. Je l’ai vue partout quand je suis allé en mai, la mort passée, massacreuse, faucheuse, sacralisée ; la mort présente, qui a les noms des fils et filles de qu’on a égorgés pour venger quelque chose, peu importe quoi, une vengeance autoalimentée ; la mort future qui fait rôder ses anges, des hommes politiques aux allures de morts-vivants. Dans ces photos de Palestine, ce sont les frontières.

 

C’est le pays des frontières infinies (pas en distance, en nombre). Avec l’Egypte sur des étendues désertiques. Avec les colons. Les fameux check-points et la micro-vie locale qui s’y organise. L’attente y est telle qu’elle se transforme en mouvements de vie, qu’elle enfante la vie. Le transitoire se mue en permanent. Le mur bien sûr, cette bave grisâtre dans une plaie boueuse, dans le sillon de laquelle est apparue une vie fantomatique. Et puis les barbelés dans toute la profondeur de champ, qui strient le ciel, zigzaguent entre les gens. Ceux-ci essaient de conférer à leur existence une normalité ridicule. L’un d’eux, muni d’in attaché-case, se prend pour un homme d’affaire pressé. Autour de lui, il y a des murs, des barbelés, des miradors, et il fait comme si de rien n’était, tels ces dingues qui se prennent pour Napoléon III, et préparent fébrilement la bataille de Solferino dans un asile de fous.

 

Les frontières ne délimitent pas des entités géographiques faisant sens, elles délimitent et créent des lieux microscopiques, des morceaux de terre arbitraires, pour séparer les Israéliens de leur menace, et les Palestiniens de leurs parents, amis, souvenirs – d’une part d’eux-mêmes. J’imagine ces frontières poursuivre leur entreprise séparatiste au cœur même des hommes et des femmes, ériger dans leur cerveau des murs, des barbelés. Ce matin de dimanche brumeux, j’imagine des rêves devant traverser des checkpoints pour émerger, transis par l’attente, des inconscients quadrillés. Une géographie labyrinthique et inextricable de la détestation, où le lieu est le résultat de la frontière et non le contraire.

 

Et pourtant la vie s’infiltre. Elle s’infiltre : « pénètre comme par un filtre à travers les interstices ou les pores d’un corps solide ». La vie comiquement normale. Une salle de sport avec des jeunes garçons en tenue de judo qui sourient à la caméra. Un barbier hilare et son client couvert de mousse à raser. Des jeunes dans une piscine municipale rigolant avec un parent en djellaba. Des célébrations d’on ne sait quoi, noces, ramadan, Eid. Des déjeuners renoiriens sur fond de Jéricho par une journée ensoleillée d’hiver. Et la mer qui, elle, est la même ici qu’en Sardaigne ou en Corse. La même mer que regardent concomitamment des jeunes au torse nu et noir de soleil, essayant de pêcher un poisson fatalement pourri, et des jeunes femmes seins nus, qui se les dorent au Club 55. Il faudrait un grand mur tout au long de la plage, pour fermer la mer. Ce serait l’aboutissement logique, inexplicablement retardé, du processus d’encerclement, de morcellement, de partition minutieuse, d’émiettement. Quel plus beau symbole des horizons bouchés qu’un mur dressé en front de mer sur lequel viendront battre, vaincues, des vagues frustrées de ne pas trouver sous elles ce mélange de sable, de graviers et d’ordures qui fait le charme des plages de Gaza.

 

La vie comiquement normale s’infiltre, mais aussi la vie spirituelle et religieuse. Dans les « vues générales », se dressent des minarets, des clochers d’église, des synagogues. Et on voit des foules prostrées devant Allah, des étendues de dos courbés multicolores, ou de bougies de Noël devant l’église de la nativité. Car dans ces villes, le rapport au ciel se noue apparemment plus facilement, la laideur se languit de la grâce du haut, les Dieux rôdent depuis la nuit des temps, plus vengeurs que miséricordieux, jamais repus de la dévotion prodigue en sang des fidèles.

 

Naplouse, Gaza, Hébron, Jéricho, Jérusalem, des noms de villes associées à deux images d’un antagonisme profond et surréaliste, celle de la bible, des évangiles, du Coran, et celle des journalistes du vingt heures débitant de manière impavide et ennuyée le nombre de morts du jour. Villes qui prennent vie sur le pont des arts, entre le Louvre et l’Académie Française Choc esthétique. Ces intérieurs crasseux, ces femmes voilées, ces oliviers à la beauté intrusive dans l’empire de la désolation,  intemporelle dans le règne du provisoire, ces hommes et ces femmes dont les frêles tremblements de beauté font vibrer un sourire, une ride, une expression involontaire, dialoguent avec la beauté majestueuse, confiante, harmonieuse, légèrement irisée de la pisse jaunâtre du samedi soir, du plus beau pont, de la plus belle ville, du plus beau pays au monde.

L’art et les papiers

cantet.1212231295.jpg

Je ne reviens pas sur le côté moralement arbitraire des papiers. Les avoir, c’est juste être né au bon endroit. L’immigré, initialement légal ou pas, qui a acquis une nationalité à force de travail, de persévérance, de stoïcisme par rapport aux arcanes administratifs, est plus méritant que celui qui l’a eu du fait de sa naissance. L’illégalité est-elle choquante ? Pas plus que l’injustice des naissances. Même d’un point de vue économique et pragmatique, je ne pense pas qu’il soit pérenne de confiner toute la misère du monde dans des endroits spécifiques, si ce n’est pour préparer consciencieusement une explosion future. L’abolition de la notion de papiers viendra un jour ou l’autre de la même manière que les frontières européennes se sont ouvertes alors que cela aurait paru totalement irréaliste il y a cinquante ans. Les opposants à une telle ouverture ont été progressivement relégués aux extrêmes du spectre politique, à droite et à gauche, là où se retrouveront dans quelques dizaines d’années ceux qui pourfendent aujourd’hui l’immigration, même celle qui est clandestine. 

Le gouvernement actuel ne va hélas pas dans le sens de l’histoire avec sa politique d’expulsions obligatoires, la théorie spécieuse de l’appel d’air (même en admettant que les régularisations de masse créent un appel d’air, les expulsions obligatoires ne freinent pas le flux entrant d’immigrés clandestins, qui s’accrochent au moindre espoir, même infime, d’une vie meilleure et qu’une probable expulsion ne rebute pas du moment qu’elle est un tant soit peu incertaine), l’opposition entre immigration et identité nationale comme si la première menaçait la deuxième alors qu’en réalité elle l’enrichit, je dirais même plus, la construit. Cette politique qui répond peut-être en partie à des convictions idéologiques d’inspiration nationaliste, est surtout issue de considérations électoralistes et compromet la compétitivité du pays. Le pays qui réussira à long terme est celui qui saura attirer et intégrer de manière mutuellement enrichissante des ressources globalisées. Le rapport Attali a souligné ce point, mais personne ne l’a pris au sérieux. 

Par rapport à cette politique du gouvernement, les oppositions restent timides, mais il y a un type d’opposition qui me plaît, et c’est le sujet de cette note, celle de l’art. 

Il y a entre art et papiers une opposition philosophique. L’art symbolise l’intelligence, la prééminence de l’être humain fondamental par rapport à toutes les contingences sociales, administratives, économiques, linguistiques, religieuses. L’art traverse, dans une splendeur inaltérée, toutes ces contingences, au-delà de l’espace et du temps, de la grotte de Lascaux à l’art africain. Les papiers sont l’antithèse de l’intelligence et ils noient l’individu dans une masse informe de chiffres et de procédures. C’est Kundera je pense qui parlant de Kafka, disait que les processus et procédures administratifs naissaient des limitations de l’intelligence humaine. C’est quand on n’a plus confiance en celle-ci qu’on la transforme en machine procédurale. Nier la légalité d’une personne car elle n’a pas de papiers, c’est nier son existence en tant qu’homme ou femme et la réduire à un aléa administratif. L’art est l’exacerbation de l’existence humaine, de son unicité et de sa variabilité. La procédure est la célébration de l’uniformisation.  

L’art est universel alors que les papiers ne cessent de nous ramener à nos particularismes locaux. Malgré son côté paillettes superficiel, le festival de Cannes (qui inspire cette note, on verra pourquoi dans un instant), symbolise cette universalisme. C’est sans doute l’endroit au monde où on respecte le plus des pays africains, l’Iran ou des pays du Moyen-Orient. Pour leur art. Une œuvre de ces pays n’a pas besoin de papiers pour voyager, se retrouver sur nos écrans, pénétrer nos consciences, bouleverser nos êtres profonds, ceux enfouis sous les strates de contingences. 

J’en viens à l’exemple qui m’a ému et inspiré cette note. Entre les murs de Laurent Cantet a reçu la palme d’or à Cannes. Un des élèves du film est sans papiers. La mère d’un autre aussi, depuis des années (de galère). Ils seront tous deux, probablement, espérons-le, régularisés d’après Le Monde. Régularisés grâce à l’art.

Juliette, Baba, Marie, Ariane, Mme Guérin, Eric Fortorino

Voici les prénoms et noms d’un mouvement contestataire balbutiant contre les expulsions de sans-papiers. Parmi eux des victimes et des artistes et les seconds sensibles à la cause des premiers.

Dans son récital à l’Olympia, Juliette a dédié une de ses chansons à Brice Hortefeux. Elle y  capte l’instant, saturé d’émotion, du départ vers l’exil, quand on quitte un connu, des amis, la famille, une vie tout simplement, vers un inconnu, « quel enfer ou quel paradis ? ». 

Baba Traoré, 29 ans, était venu en France pour donner un rein à sa sœur. Il est mort vendredi 4 avril en fuyant un contrôle d’identité. La réalisatrice Marie Vermillard se trouvait ce jour-là sur les lieux où Baba est mort en se jetant dans la Marne. Témoin accidentelle de la scène, elle l’a racontée dans un très bel article au Monde dans lequel elle dit « J’ai envie de vomir. La mort d’un homme pour ça ? Cette poursuite démente pour un homme qui court et n’a rien fait ? ». L’article se termine par la phrase suivante : « c’est insupportable et nous le supportons » 

Mme Guérin a failli être expulsée parce que son mari français est mort. Entre son arrivée en France et la mort de son conjoint, elle a eu le tort de construire un bout de vie à Paris. Ce bout de vie n’a sans doute présenté aucun intérêt pour le préfet à part qu’il permettait d’incrémenter le chiffre d’expulsions de sans-papiers dans la poursuite de l’objectif de 25000 « reconductions ».  Eric Fortorino du Monde a eu le courage d’écrire un édito sur Mme Guérin et l’a sauvée de l’expulsion. Du courage, car il aurait sans doute mieux vendu son papier avec un article sur les ballerines de Carla Bruni. 

Ariane Mnouchkine a conçu un spectacle dans lequel des acteurs ont lu les lettres de sans-papiers envoyés à l’administration, pleines d’un plaintif humour.

Toutes ces personnes sont dignes d’admiration car peu de gens défendent aujourd’hui les sans-papiers.

Les intellectuels sont blasés par les grandes causes sociales car le potentiel d’héroïsme personnel qu’ils peuvent en tirer est érodé et parce que leur indignation, partagée avec des artistes, n’aurait rien d’exclusif. Ils sont plus portés – et je les comprends dans un sens – par la défense de causes lointaines (Darfour, Tibet) qui leur confèrent un ascendant intellectuel sur le commun des mortels. Pour un intellectuel qui doit se mesurer à Zola et Sartre, entre défendre des causes complexes et structurées autour de la dichotomie brûlante religion-démocratie comme le Tibet, ou défendre le cuisiner sans papier qui prépare les noix de Saint-Jacques du resto où on discute justement du Tibet, le choix est vite fait. Une autre catégorie d’intellectuels préférera aux sans-papiers des causes plus provocs et notamment réactionnaires. Le progrès étant banalisé et son souci l’apanage de beaucoup, la réaction, plus originale, revient à la mode. 

Les politiques de droite doivent continuer de séduire l’électorat d’extrême-droite et ils ne prendraient pas le risque de s’aliéner celui-ci pour quelques milliers de pauvres âmes qui ont bravé les mers dans des chaloupes, guidés par des escrocs, pour une vie meilleure. 

Les politiques de gauche craignent d’être taxés de laxisme et d’incapacité à prendre des décisions difficiles, antihumaines mais nécessaires, et ont donc tendance à ne pas trop en faire. 

Finalement, ceux qui défendent les sans-papiers sont des hommes et des femmes de bonne volonté, les héros ordinaires, anonymes, sans agenda personnel, ou alors un agenda moral. Mais ceux-là n’ont pas accès au pouvoir et aux médias pour défendre leur cause dans la grande concurrence victimaire mise en spectacle. Autres défenseurs des sans-papiers, des hommes et femmes politiques d’extrême-gauche ou écolos, hélas souvent assimilés à des zigotos. Et enfin des artistes. Combat inégal donc contre les intellectuels, les politiques « modérés », les gens biens sur eux quoi. Contre aussi une « rationalité » communément admise, à savoir la fameuse théorie de l’appel d’air : si on régularise quelques milliers de sans-papiers, trois cent millions d’Africains débarqueront à Paris intra-muros, des milliers de minarets transperceront les étendues de toits gris et la monogamie sera interdite.

Sans vouloir verser dans l’émotionnel, quelques convictions personnelles simples sur un sujet dit compliqué. Dit compliqué car pollué par des considérations électoralistes, des instincts racistes et la peur. 

La plus grande injustice est celle de la naissance. Par une distribution totalement aléatoire, on peut naître à Paris ou en Afrique noire (injustice dans le sens social et des ressources bien sûr). 

Cette injustice, des gardiens zélés (ministres, préfets, etc.), la perpétuent, parfois sans s’en rendre compte en soutenant que « la France ne peut accueillir toute la misère du monde ». Philosophiquement, pourquoi pas ? Pourquoi la misère devrait inéluctablement être confinée dans une région donnée. La seule réponse est égoïste, pour que les peuples de l’autre région continuent de vivre tranquilles, tout en pillant les ressources de la première. Pragmatiquement, il faut ajouter comme Rocard, « mais il faut qu’elle en prenne sa part ». C’est la phrase la plus intelligente et la plus limpide sur le sujet. 

Les immigrants irréguliers, illégaux, le sont aux noms de lois contingentes dont la moralité est contestable, surtout qu’elles ont souvent servi à des fins électoralistes. Ils quittent au risque de leur vie leur pays où ils risquent leur vie, non pas pour emmerder la France ou entacher son identité, mais pour mieux vivre, même exploités sur les chantiers, dans les cuisines des restos, ou aux aurores dans les halls glauques des tours de la Défense qu’ils astiquent. De plus même s’ils l’auraient voulu, ils n’entachent pas l’identité de la France, ils l’enrichissent, la colorent, de leur culture, de leur différence, de leur souffrance et tout simplement de leur travail.  

L’immigration est bénéfique. Pour la France d’abord, car les immigrés fondent des familles, travaillent, dépensent, consomment, créent, paient des cotisations, car les enfants français dans les écoles apprennent la différence, les noms poétiques de pays lointains et rêvent. Le meilleur film français des dix dernières années est réalisé par un fils d’immigré (La graine et le mulet), le plus populaire des cinquante dernières années aussi (les chtis). Pour les pays d’origine ensuite car les immigrés y transfèrent de l’argent, y aident leur famille sur place, et un jour y retournent avec un projet. Les projets de co-développement décrétés à coup de subventions sont inefficaces, trop visibles pour échapper à la corruption, trop théoriques pour survivre aux difficultés d’exécution.

Les immigrants sont des héros. Comme le dit si joliment Juliette, « il faut du courage pour tout oublier ». Il faut du courage pour regarder cet ailleurs menaçant, avec ses constructions administratives monstrueuses, son amoncellement de lois sibyllines et l’ubiquité de ses policiers, et se dire, « putain, j’y vais ».  

Alors pourquoi ne pas avoir une vision d’artiste de la chose, c’est-à-dire une vision empathique. Il ne s’agit ni d’accueillir toute l’Afrique dans Paris intramuros, ni à l’autre extrême d’assimiler une personne humaine, qui a eu le tort de naître du mauvais côté de la Méditerranée, à un « +1 » dans le décompte des expulsions obligatoires. Ecouter ces personnes, leur histoire, au cas par cas, avec respect, le respect de l’être humain en général et du courage individuel en particulier, les régulariser quand il le faut, les aider à retourner quand il vaut mieux pour eux. En amont combattre les filières clandestines policièrement (on sait faire) mais surtout en organisant une immigration respectueuse et volontariste (« prendre sa part de la misère »). Quelle est la place des 25000 expulsions dans ce dispositif ? Aucune. A-t-on le droit de prendre le risque que des personnes se jettent par la fenêtre ou dans la Marne pour fuir le retour ? Non.

Longue note sur l’absurde

J’ai retrouvé par hasard une lettre que j’avais écrite à un éditorialiste libanais au cours de l’été 2007. J’ai pensé qu’il serait pas mal de la publier (avec quelques modifications mineures) même s’il ne s’agit ni de film, ni de livre, ni d’exposition. Pour saisir toutes les nuances de la lettre, il me faut au préalable expliquer le contexte de son écriture et pour comprendre ce qui me pousse à la publier, il faut rappeler le contexte actuel au Liban. C’est par cela que je commencerai.

Que se passe-t-il aujourd’hui au Liban ? Je n’entrerai pas dans les détails, que du reste je ne connais pas, et qui seraient totalement incompréhensibles pour un cerveau standard. Le précédent président  a quitté le pouvoir en septembre 2007, geste de renoncement tout à fait étonnant pour lequel j’aurais tendance à lui rendre hommage. Personne ne l’a remplacé depuis. Pour des raisons techniques (dites « constitutionnelles » mais « constitution » me semble être un bien grand mot) le parlement n’arrive pas actuellement à se réunir pour élire le nouveau président. Je dis « le » et pas « un » nouveau président car celui qui va être élu est déjà connu, c’est le chef de l’armée actuel, un personnage modéré, en bons termes avec les Syriens et qu’aucune communauté ne déteste. Voilà vous en conviendrez des critères assez stricts de présidentiabilité.  

14-mars.1206797787.jpg8-mars.1206797773.jpg

14 mars     8 mars

Derrière les raisons techniques qui empêchent le président d’être élu, il y a bien sûr des raisons politiques, une partie de la population (appelons-la la partie A) étant en désaccord profond avec une autre partie (la partie B). Les deux camps sont d’une part les pro-syriens (partie A), regroupant une majorité des chiites et, sous la houlette du général Aoun, une partie des chrétiens (disons la moitié pour simplifier), et d’autre part (partie B) les anti-syriens avec la majorité des sunnites et la deuxième partie des chrétiens sous le leadership composite de diverses personnalités. C’est leur position par rapport à la Syrie qui de prime abord divise ces deux camps en plus, d’après mon analyse, de divergences de vision et d’antagonismes socio-économiques (A : pauvres ; B : riches). Cela dit, ne sur-interprétons pas les lignes de clivage. Au Liban, les alliances et les blocs qui en résultent sont très précaires et le temps de les expliquer ils auront déjà changé. En tout cas, rien de religieux dans ces luttes, toutes les combinatoires de haine et d’alliance inter- et intra-religieuse ayant été testées par le passé, prouvant qu’aucune haine n’est fondamentalement pérenne entre deux confessions données. Le religieux est juste un moyen pratique d’exciter les foules en facilitant la désignation et l’étiquetage de l’autre.

Côté gouvernement, curieusement il en existe un qui doit gérer les affaires courantes mais qui depuis plusieurs mois n’est formé que de ministres de la partie B, alors que « constitutionnellement » les gouvernements libanais doivent inclure toutes les parties. Il y a débat je crois sur la constitutionnalité de cet impératif consensuel mais bon peu importe il y a débat sur tout de toute façon. Le gouvernement actuel ne semble pas très préoccupé de l’absence en son sein de ministres de la partie A, faisant semblant de ne pas s’en rendre compte. La partie A n’est pas plus gênée d’ailleurs car cela donne un bon prétexte à ses gueulantes qui, comme d’habitude au Liban, sont aussi vides de sens que pleines de colère et d’invectives ad hominien pour la partie adverse.  

Pour compléter le tableau, tout cela évolue sur fond d’assassinats ponctuels de personnalités de la partie B, assassinats imputés par celle-ci à la Syrie, accusation faisant bien entendu économie de tout procès et que la partie B ne manque pas d’assortir des insultes de circonstance. De plus, la partie A est armée (le Hezbollah) et totalement autonome (enfin du Liban, les décisions se prennent entre Téhéran et Damas et parviennent au Liban au même rythme que les armes) dans ses décisions de lancer des menues guerres contre Israël dans le but de libérer le peuple palestinien. Pour la petite histoire, la partie A s’appelle « 8 mars » (date d’une manifestation populaire en leur faveur) et la partie B « 14 mars » (date de la manifestation donnée en réponse, mais à laquelle il y avait plus de gens et toc !). Car j’oublie un détail, il y a toujours des habitants au Liban (une population) dans un profond état de désespoir mais de cela tout le monde se moque.

Voilà, je pense que c’est clair (je plaisante bien sûr). Le pays est plongé dans un angoissant inconnu quant à : sa définition (qu’est-ce que le Liban), sa vision (en quoi ce pays croit-il ?), son message au monde (à quoi sert-il ?), sa gouvernance (comment le gouverne-t-on ?) et son gouvernement (qui le gouverne ?).

Après cette description générale, je reviens au cas précis qui avait suscité l’écriture de la lettre dont je fais part juste après. Suite à l’assassinat au cours de l’été 2007 de Pierre Gemayel, un député de la partie B, il a fallu organiser des élections législatives partielles dans une région qui s’appelle le Metn. Cette région, très belle, s’étend du littoral au nord de Beyrouth jusqu’aux montagnes avec leurs arbres de pin, leur vue imprenable sur la ville et la mer. Elle est peuplée de chrétiens, principalement maronites. En son sein, une commune répondant au nom de Bourj Hammoud est peuplée d’Arméniens (pour rappel les Arméniens ont fui vers le « Liban » en 1915 et ont été naturalisés au moment de la création du Liban sans guillemets en 1943), une sorte de petite Arménie avec ses bijoutiers, ses magasins d’électronique made in China et de vêtements bon marché. Malgré son côté pittoresque, cette commune est souvent décriée pour son côté ghetto communautaire et surtout (le pays étant de toute façon un collage de ghettos communautaires) linguistique (la première langue y est l’Arménien et pas l’Arabe). Au moment de ces élections, le Général Aoun (de la partie A donc) a décidé de transformer celles-ci en primaires de la présidentielle à venir (le précédent président n’était pas encore parti) : « si je gagne, avait-il dit, cela veut dire que je représente les chrétiens et je dois devenir président ». Les personnalités chrétiennes de la partie B (je ne dis pas lesquelles, je pense que le lecteur a eu sa dose d’absurde pour aujourd’hui) l’ont pris au mot : « chiche ont-ils répondu mais si tu perds, tu fous le camp » (ils n’ont pas été aussi polis, je modère). Les élections ont eu lieu et Aoun a gagné de très peu contre Amine Gemayel, père du député assassiné et fils de Pierre Gemayel le fondateur des Kataëb, parti, milice puis de nouveau parti chrétien. Problème : Aoun a gagné grâce aux Arméniens de la commune de Bourj Hammoud qui, d’une solidarité électorale légendaire, ont voté en bloc pour lui. Alors que Aoun exultait et fanfaronnait dans son style très particulier à forte teneur en tics et éclats de rire intempestifs, Amine Gemayel manifestait sa déception et, avec la finesse qui le caractérise, interpelait les Arméniens en les accusant d’être des citoyens de seconde catégorie, usurpateurs (en 1943) d’une nationalité libanaise dont tout le monde rêve et arbitres illégitimes d’une élection dont ils auraient dû en toute logique être exclus (il n’a pas été aussi policé, je modère). Les Arméniens, anéantis par ces attaques, ont rappelé à Gemayel que le diagnostic de sa profonde nullité était largement partagé. Après un échange d’amabilités de cette nature, Gemayel a fini par serrer la main du chef religieux arménien.

Dans ce contexte, le quotidien L’Orient a relayé avec une certaine sympathie la position de Gemayel accusant les Arméniens de former au sein d’une société libanaise viscéralement laïque (antiphrase destinée à vérifier si vous suivez) un ghetto communautaire polluant le vote des « vrais » chrétiens pour les « vrais » chrétiens censés les représenter.  

J’envoyai donc une lettre à l’éditorialiste de l’Orient (ci-après) dont le ton est moins ironique et plus grandiloquent que ce qui précède. Mais j’aime bien cette lettre. Je trouve sa naïveté très touchante. Entre parenthèses et en italique, des commentaires que j’ai rajoutés.

Cher Monsieur, 

Merci de cet éditorial dans lequel, fidèle lecteur, je reconnais la justesse habituelle de vos analyses.  Je me permets toutefois de vous écrire, et longuement, car les articles publiés au lendemain des élections législatives dans vos colonnes m’ont choqué. Je pense que L’Orient, par son histoire, son caractère exceptionnel au Liban et dans la région (relative indépendance, liberté d’expression), doit être une référence et fournir dans un contexte dramatique des éléments de rationalité, les derniers éléments de rationalité. Or en lisant vos articles du lundi, je me rends compte que L’Orient s’adonne aux passions dont on sait pertinemment qu’elles ont conduit et conduiront encore le pays à sa perte : les passions confessionnelles. 

Votre journal a un devoir, donquichottesque certes, mais un devoir quand même, de sensibilisation au fonctionnement d’une démocratie. Je vous accorde qu’il existe entre ce terme et la réalité électorale à laquelle nous assistons un immense hiatus. Seulement, pour construire une idée de la démocratie, progressivement, patiemment, il faut que les éléments constitutifs de celle-ci soient défendus. La défense de ces éléments doit servir de ligne directrice éditoriale à un quotidien de référence, au-delà des conjonctures politiques, des émotions personnelles, des prises de position partisanes. Je me permets de rappeler quelques-uns de ces éléments constitutifs. (Admirez le ton didactique de ce qui suit).

Une démocratie répond à des règles consenties par tous. Dans une démocratie, les élections se gagnent et se perdent en fonction de règles préétablies. Ni les perdants ayant joué le jeu ni les observateurs politiques indépendants et avisés, ne doivent contester les résultats d’une élection une fois ceux-ci validés, et ce quelque soit l’écart (Aoun a gagné de quelques centaines de voix). Cela est un principe fondamental pour la simple raison que la garantie pour un perdant de l’emporter à une prochaine élection est de reconnaître son échec à la présente. Un écart aussi faible entre gagnant et perdant, loin d’être un scandale (un des arguments de l’Orient était que l’écart de quelques centaines de voix était trop injuste), est au contraire le signe d’un frémissement démocratique. Les plébiscites sont le fait des dictatures. Le perdant peut contester preuves à l’appui des fraudes éventuelles, recourir à la justice, mais il est inadmissible, en guise de contestation, de remettre en cause le vote d’une catégorie de la population, les Arméniens en l’occurrence, sous le prétexte à peine implicite qu’il s’agit d’un vote de seconde catégorie, de moindre qualité.  

La démocratie transcende les familles. Vous dites dans votre article que M. Gemayel est issue d’une grande lignée politique alors que son adversaire est un illustre inconnu (en fait, ce n’est pas Aoun lui-même qui s’est présenté mais un de ses lieutenants). Et alors ? Etre issu d’une grande lignée et même, au risque de vous choquer, avoir un fils martyr, ne donne aucun droit (un des arguments du journal était l’indécence de la perte aux élections d’un père de martyr). En France, Alain Juppé a perdu à Lyon face à une illustre inconnue (aux élections législatives de juin 2007), avec là encore des centaines de voix d’écart. A aucun moment, il n’a invoqué son histoire politique pour contester ce résultat serré. Charles de Gaulle lui-même qui, avec tout le respect que je dois à M. Gemayel, n’a rien à envier à ce dernier en termes de parcours politique, a quitté le pouvoir désavoué par les urnes, à l’issue d’un référendum dont on a aujourd’hui oublié l’insignifiant objet. (l’argument Charles de Gaulle est un peu faible mais j’aimais bien la phrase : « n’a rien à envier à ce dernier en termes de parcours politique »).

La démocratie transcende les confessions. Qui d’autre que vous peut le faire comprendre ? Même à contre-courant de l’attachement irrationnel des Libanais à leur confession ? A contre-courant de leurs passions si facilement excitables, à la merci du premier démagogue ? Or pour L’Orient, M. Gemayel gagne en légitimité car en excluant les Arméniens, il aurait recueilli 57% des voix. Ainsi M. Gemayel ne se présentait pas à la députation d’une région, mais à celle des Maronites de cette région. La présidentielle ne consisterait pas à désigner un président pour le pays mais celui que les Maronites préfèrent, car finalement le poste ne serait qu’un dû à cette communauté et pas un devoir envers la nation. Pire encore, comment peut-on cautionner, en la tournant contre lui, l’idée fallacieuse de M. Aoun selon laquelle un président de la république libanaise doit être élu à travers une partielle législative dans une région strictement chrétienne, enfin chrétienno-arménienne pour reprendre une nouvelle catégorisation de vos journalistes. 

La démocratie se fonde sur des projets. Dans aucun des articles, vous n’analysez les projets des candidats. Selon vous, M. Gemayel doit être élu, car cela est naturel, son fils ayant été assassiné, sa famille faisant partie du paysage politique depuis des décennies. C’est en quelque sorte la moindre des choses. Mais quel est son projet ? Au-delà des invectives de rigueur lancées à son adversaire (que celui-ci lui retourne du reste sans plus de projet), au-delà de la haine de la Syrie en guise d’idéologie et de représentativité maronite en guise de compétence. Quel est son projet de construction, pas de détestation ? Quelles sont ses compétences laïques, pas confessionnelles ? Je sais que les Libanais se moquent de cette question. A vous de les guider et de la poser pour qu’ils se rendent compte qu’on élit des personnes non parce qu’ils sont (fils de, père de, femme de, maronite, chiite, etc.) mais qu’ils ont un projet et des compétences pour les réaliser. Ni les projets ni les compétences ne sont héréditaires, réservés à des familles particulières, exclusives à des religions.

(Dans la suite, je passe de la pédagogie au lyrisme – j’aime beaucoup ce paragraphe).

Libéré de la tutelle syrienne, qui créait un élément de cohésion (négatif certes, mais un élément de cohésion) dans l’éclatement libanais, le pays est livré à lui-même et emprunte la voie de la tribalisation. Il faut créer un nouvel élément de cohésion, et pour une fois positif, non pas une haine partagée, mais un projet partagé, non pas un projet maronite, ou chrétien, ou sunnite, allez j’ose : un projet libanais. Par essence, ce projet partagé ne peut être confessionnel, ne peut être de nature vengeresse, ne peut-être de nature haineuse. Une ambition démocratique peut être ce projet partagé. Nous en sommes très loin dans le tumulte actuel. Je vous écris cette lettre et je sais qu’avec vos quelques milliers de lecteurs vous n’avez aucun pouvoir. Cela étant, ajouter votre voix à la cacophonie ambiante n’apportera de toute façon rien, au mieux un défoulement délétère pour des lecteurs blasés, de quoi caser leur colère. La faire entendre pour pousser des idées qui transcendent les familles et les confessions, qui modestement ouvrent une voie vers l’utopie démocratique, peut servir. Peut- être à semer de timides graines dans un champ d’une terrible virginité. Mais ce serait déjà cela.