
Le monstre a peur et les marchés aussi.
Cloverfield (vu en DVD) est un chef-d’œuvre. Pour les lecteurs fidèles, Cloverfield est un film catastrophe américain et pas comme d’habitude un somnifère turkmène. Ce n’est pas tant la simulation d’une caméra amateur, galvaudée depuis le nullissime Projet de Blair Witch, qui me fascine mais le fait que cette caméra se retrouve au cœur de l’apocalypse. Les dix premières minutes pré-apocalyptiques sont extraordinaires. Dans un loft à Manhattan, des jeunes gens fêtent le départ de leur ami pour le Japon, le pays de Godzilla. L’ambiance est alcoolisée et érotisée, ces deux colorations du réel allant de pair dans une gradation synchrone. Des histoires d’amour naissent, d’autres semblent s’achever, une fête quoi. Les sentiments circulent avec les verres de saké entre des humains bien portants et sapés, reliés en permanence à une source inépuisable de vannes poilantes, et totalement inconscients, à cet instant précis et sensuel de leur existence, de leur mortalité. Cette inconscience est d’autant plus douloureuse que la distance à la mort se rétrécit soudainement quand, manque de bol, dans le ciel de New York, out of fucking nowhere, explosent des boules de feu.
La ville sera détruite. Nous assisterons à sa destruction à travers l’angle subjectif et restreint de la caméra amateur de l’un des convives, un mec sympa qui crèvera sans avoir le temps de lancer une dernière vanne, bouffé par le monstre qui attaque la ville. A aucun moment, nous n’aurons une vue d’ensemble de what the fuck il se passe. La statue de la liberté sera décapitée mais nous n’assisterons pas à la décollation de sa tronche, nous l’imaginerons quand celle-ci, sanguinolente, sera catapultée au milieu de la chaussée. La métonymie est plus violente que la frontalité, l’imagination plus terrifiante que l’image, le travail divinatoire de l’imaginaire bricolant des morceaux d’horreur parcellaires plus créatif que l’impression rétinienne d’une horreur consolidée. Comme dans un jeu vidéo, la jouissance destructive est palpable. Comment des lieux connus, à la finalité précise, métro, supermarché, Central Park, Brooklyn Bridge, peuvent-ils muer en temps réel, déstructurés par Clover, le monstre, dont les différents fragments anatomiques sont entraperçus au fur et à mesure, de telle sorte que l’imaginaire puisse les reconstituer dans un tout progressif. La réalité est fragments, absences, béances.
Je suis sensible à la poésie mortifère des ruines en devenir, de ces lieux ballotés entre le statut encore récent de lieu de vie, et celui, imminent, de lieu de mort dans lequel, plus tard, des traces de vie flotteront en se parant d’une étrangeté nouvelle en contraste avec la normalité antérieure qu’on croyait pérenne. Comme si ces lieux emprisonnaient en eux des vies multiples enfouies sous celle, visible, à laquelle une occurrence quotidienne conférait une illusion d’immuabilité. Les objets urbains perdent tout d’un coup leur fonctionnalité et deviennent des objets purs, des objets gratuits, donc des objets d’art. Toute cette transformation accélérée de la ville n’est autre qu’une expérience plastique de déstructuration et de révélation des structures, une revanche des objets sur les regards impassibles qui ne les remarquaient plus et qui en sont maintenant horrifiés. Il en est de même de la transformation des corps, découpés, ingurgités, et dont des orifices insoupçonnés sécrètent des filets de sang.
Clover, le monstre du film a peur et, pris de panique, casse tout sur son passage. Je suis dans l’Eurostar de retour de Londres, assailli comme d’habitude par l’odeur âcre de la moquette grisâtre non lavée depuis l’inauguration du TGV par Mitterrand et Mauroy en 1981 et mastiquant tant bien que mal un bout de viande non uniformément chauffé avec des sous-parties brûlantes et d’autres givrées incrustées dans la tiédeur moyennisante de l’ensemble. Allez un petit bout de pain, enfin pain, n’exagérons rien, une boule équivoque, agglomérat de farine solidifiée, de trucs bizarres (non encore répertoriés dans la taxinomie alimentaire) et de romarin (car c’est un pain au romarin).
A Londres, le marché avait peur. Le marché cassait tout. Il y avait une panique et une détresse invisibles, strictement numériques. Les chiffres qui défilent horizontalement en continu sur les écrans Bloomberg omniprésents hantent les nuits et les jours de ceux qui sont au cœur du désastre. La jouissance destructive libérée est similaire à celle du film. Le monstre invisible est d’une créativité folle. I mean come on, GE, l’une des sociétés les plus solides au monde, se retrouve à five bucks le titre. Can you believe it? Les formules officielles rivalisent d’euphémisme : manque de visibilité, perturbation, période d’instabilité. Tu veux que j’te dise ? La vérité c’est que les humains sont dépassés. Devant leurs trois écrans de trente pouces, matant hagards des courbes dotées d’une soudaine autonomie maléfique et plongeante, dans des salles de marché constellées d’écran noirs et de chaises vides de plus en plus nombreux, des traders immobiles véhiculent des images mentales de fuite et leur silence des cris de détresse. Les modèles mathématiques ne tournent plus. Les what-ifs scenarios ont des écarts-types de merde face à l’emballement probabiliste d’un mécanisme vivant en rébellion (le marché, les opérateurs de marché aiment à métaphoriser ce dernier en corps vivant), dont les différents organes révèlent, ici et là, des tumeurs dormantes secouées dans leur sommeil trompeur. Is it real? Telle est la question clé. Les fondamentaux restent bons, le long terme rassurant, les balance sheet sains. Mais ce long terme édénique hypothétique ne peut réduire le poids du réel qui a pété les plombs big time. Est-on au bout de nos surprises ? Le CAC est à 2600, le S&P à 680, les taux au plus bas, le dollar au plus haut, le pétrole à thirty bucks. Le rally tant attendu va-t-il enfin se matérialiser ?
Londres, flamboyante il y a encore un an ou deux, tout excitée par le fric, la testostérone, la libido et le vrombissement orgasmique des Porsche, est tout d’un coup penaude.
Des processions de black cabs libres défilent dans la nuit, leurs loupiotes allumées dessinant un trait pointillé à la recherche désespérée de clients fantomatiques.