Ce grand cadavre à la renverse

Le dernier livre de BHL est étonnant. La presse et les média le présentent comme une réflexion sur les moyens de relancer la gauche après la défaite présidentielle. Au final, on est loin du compte, mais le résultat n’est pas inintéressant.

Le livre commence par un appel de Sarkozy à BHL lui demandant de lui faire allégeance. BHL refuse, non sans courage du reste à un moment où l’on savait déjà que Ségolène Royal allait sans doute perdre (le même courage qui lui a dernièrement fait dire que les propos de Sarkozy/Guaino sur l’Afrique étaient racistes). Juste après l’appel du futur président, BHL essaie de comprendre les raisons de son refus instinctif. Celle qu’il trouve est son ancrage à gauche. Soit. Mais par la suite, sa définition de la gauche est curieuse. En caricaturant, celle-ci se résumerait à une posture face à quatre temps forts historiques : Vichy, la colonisation, l’affaire Dreyfuss et Mai 68 (le Mai 68 antitotalitaire). Or non seulement, et l’auteur le reconnaît, deux de ces temps forts ne sont pas l’apanage de la gauche (Vichy et Dreyfuss), mais l’ensemble constitue une définition parcellaire et personnelle de la gauche, et en particulier d’une gauche non sociale.  

Après ce préambule, le livre se lance dans la déclinaison des composantes du progressisme (ou néo-progressisme) actuel, sorte de gauche vécue par les autres, un groupe d’autres bigarré, formé de contemporains mais aussi de personnalités historiques, politiques et littéraires. Et ces différentes composantes du néo-progressisme sont plus ou moins complètement assimilées à de l’antisémitisme.

Ainsi, de l’antiaméricanisme (dont BHL fait remonter la genèse à l’opposition au Contrat social de Rousseau) qui est métaphore de l’antisémitisme. Le lien logique entre antiaméricanisme et antisémitisme est rapidement expédié dans le livre. BHL note bien que l’antiaméricanisme des gens de gauche est un anti-impérialisme, une critique de l’Empire culturel et politique et de sa vision cynique des équilibres planétaires (réaliste dirons certains). En quoi cela s’apparente à de l’antisémitisme n’est pas très clair. Quant à l’islamisme, BHL soutient que les progressistes le défendent, au moins indirectement, au nom de le figure du musulman-humilié en Israël et aux Etats-Unis, et identifie dans sa généalogie des traces de nazisme, une alliance originelle avec Hitler.

De manière moins intuitive, l’antiracisme et l’antifascisme pourraient être teintés d’antisémitisme. C’est surtout Finkielkraut pour qui l’antiracisme est un stalinisme aux relents antisémites (la raison en étant les accusations de racisme proférées contre Israël dans son traitement des palestiniens – antiracisme pouvant impliquer anti-Israël et par extension antisémitisme). BHL n’adhère pas complètement à cette thèse mais se demande quand même si elle n’est pas vraie. Si l’antiracisme peut prendre des accents antisémites, le racisme aussi (c’est là où cela devient compliqué) est antisémite, même si les fondements strictement raciaux de l’antisémitisme ont été ébranlés après la Shoah.

Ainsi, la plupart des composantes du néo-progressisme et donc d’une certaine gauche peuvent être assimilées à de l’antisémitisme. Mais qu’est-ce que l’antisémitisme aujourd’hui (le néo-antisémitisme). Un chapitre intéressant lui est consacré. Selon BHL, l’antisémitisme est une constante historique dont la nature haineuse évolue peu mais dont la forme et les argumentaires connaissent des mutations conjoncturelles. Après un antisémitisme tour à tour anticapitaliste, chrétien (Bernanos par exemple), anticlérical (la judaïté étant à la source du christianisme, exemples de Voltaire et de Schopenhauer), raciste (nazi), voici l’antisémitisme d’aujourd’hui, mélange de trois courants. D’abord, une frustration victimaire de ceux qui considèrent que les juifs monopolisent tout le capital lacrymal de l’humanité, empêchant d’autres événements meurtriers de l’histoire ancienne et nouvelle d’accéder à un statut de génocide pouvant compromettre l’unicité de la Shoah (unicité dont les fondements sont rappelés dans le livre de manière très articulée). Ensuite, un révisionnisme pouvant aller jusqu’au négationnisme (tendance Ahmadinejad). Enfin, un antisionisme qui sous des dehors parfois « respectables », cache mal un antisémitisme larvé. 

Cette définition du néo-antisémitisme pose problème dans un de ses termes. Si le révisionnisme et la compétition victimaire sont effectivement des marques d’antisémitisme, assez courants voire banals dans le monde arabe (aussi banals je dirais pour avoir vécu dans les deux environnements que l’islamophobie ou qu’un racisme anti-arabe ordinaire dans les sociétés occidentales), l’antisionisme est plus ambigu.

Un certain antisionisme (notamment celui des islamistes) est effectivement antisémite. En revanche, l’ambiguïté résulte des critiques d’Israël. Toute critique d’Israël (qui ne serait même pas de l’antisionisme, juste la critique d’un gouvernement voire d’actions précises de ce gouvernement), est assimilée par BHL à de l’antisémitisme. Tout livre qui ose critiquer Israël est voué aux gémonies dans son entièreté et c’est juste si ses auteurs ne sont pas accusés de crime contre l’humanité. Or la critique d’Israël est un devoir pour un homme ou une femme de gauche (et de tout être humain) : le mur, l’enfer fatalement quotidien subi par un peuple depuis des décennies, l’asymétrie des forces militaires, etc. BHL argue que ces critiques sont infondées car Israël est la seule démocratie de la région. Sans doute mais pour les Israéliens seulement. N’aurait-il pas fallu critiquer la démocratie américaine des années cinquante pour son racisme anti-noir sous prétexte que c’était une démocratie ? Critiquer une politique d’un état n’est pas haïr le peuple de cet état. Les critiques de l’Iran par exemple ne sont pas synonymes de racisme anti-iranien. Ce point est crucial car tant qu’il est impossible de critiquer Israël sans être traité d’antisémite, la politique de ce pays ne changera pas.

Autre reproche de BHL, cette focalisation sur Israël passerait sous silence des malheurs « périphériques » (Darfour, crises locales africaines…) ainsi que le fascisme d’états islamiques. Arrêtez de nous bassiner avec les palestiniens dit-il, d’autres peuples souffrent plus encore à cause de guerres, de génocides ou de régimes totalitaires et leur souffrance est étouffée par le bruit de la cause palestinienne. Certes. Mais, il est inconcevable d’opérer des arbitrages d’indignation, d’arrêter de critiquer une situation intenable pour se focaliser exclusivement sur une autre. Toute défense des opprimés doit avoir le don d’ubiquité.

En conclusion, il est du devoir de la gauche, comme le note BHL, de défendre les opprimés partout dans le monde, de détecter les signes avant-coureurs de crimes contre l’humanité et de génocides. L’anti-antisémitisme systématique est un moyen redoutable pour ce faire car ceux qui ont dans leur chair les crimes antisémites sont capables d’identifier les situations de détresse par une empathie exceptionnelle. Sans doute, à ceci près que parmi les opprimés, il y a les palestiniens et il est du devoir de la gauche de les défendre sans être taxés d’antisémitisme.

L’aube le soir ou la nuit de Yasmina Reza

Faut-il lire ce livre ? La question se pose. Œuvre d’écrivain ou opération de séduction manipulée par Sarkozy qui prend en otage l’auteure en la soumettant à une sorte de syndrome de Stockholm littéraire ?  

La réponse est oui mais pas pour les raisons qu’on croit.  

On n’apprend pas grand-chose sur Sarkozy lui-même à part la confirmation de sa beaufitude, son goût des grosses montres, de Chimène Bady, des costumes Dior, sa nervosité (et le débat sémantique associé visant à déterminer s’il s’agit de nervosité ou plutôt d’impatience ou plutôt de colère). Les clichés donc véhiculés depuis des mois par les canards de toute sorte, épatés comme l’auteure par une chose, le caractère ordinaire de Sarkozy. Caractère ordinaire choquant à double titre. Par contraste avec le côté fascinant du pouvoir d’une part. Par contraste d’autre part avec Chirac et Mitterrand, qui par leur langue, compassée ou littéraire, leurs phobies, anthropologiques ou artistiques, leur style, ridiculement empathique ou morbide, leurs vies doubles ou multiples, étaient des présidents exceptionnels. Des exceptions humaines et qui cultivaient ce caractère, se prenaient au jeu de leur exceptionnalité et finissaient par y croire.

Si le livre mérite d’être lu c’est pour sa drôlerie accidentelle (ou alors très subtilement voulue). Car si Reza décrit une réalité du pouvoir on ne peut plus ordinaire et un personnage on ne peut plus trivial, elle le fait avec un style d’une prétention en total porte-à-faux comique. Elle écrit en fait comme la Duras de l’Amant. Comme ce dernier, Sarkozy est rarement appelé par son nom, il est appelé, « il ». Ce « il » mystérieux et impersonnel dont les deux lettres concentrent tout le concept d’Homme. Comme chez Duras, les choses qu’il dit ne sont pas mises entre guillemets, elles se confondent avec la narration, interfèrent avec les pensées de l’écrivain comme si elles les colonisaient. Genre : il dit, j’aime Chimène Bady. Ou il dit, il est sympa l’âne. Et puis il y a ces paragraphes énumératifs avec le procédé structurel suivant : suite de phrases de prime abord sans rapport puis soudées par une dernière phrase en chute. Et puis, il y a les citations philosophiques hilarantes, sur le temps qui passe et qu’on ne retrouve pas, sur l’ambition, les êtres et leurs blessures intimes. Si ces citations sont du niveau conceptuel d’une chanson de variétés, elles sont distillées avec une auto-admiration sans limites, lâchées comme des bombes à l’éclat intellectuel aveuglant. D’autres passages sont volontairement drôles, comme cette citation de Sarkozy sur l’art moderne en total décalage avec sa culture populaire, les passages sur Michel Onfray et sa prétention démesurée, la préparation champêtre du débat avec cette « pauvre conne » de Royal, certains discours de Guaino, en particulier celui sur l’amour (un joyau de ridicule fleur bleue)… 

Ce qui en revanche est moins drôle, c’est le mépris du candidat relayé et par endroit partagé par l’auteur, pour les gens. Les gens sont décrits comme un concept globalisant, collage monstrueux de mains à serrer, d’histoires à écouter, de vies à découvrir dans l’éphémère de l’instant. « Il » n’a aucune empathie pour eux. Jamais « il » n’individualise son expérience de l’autre, jamais « il » ne soustrait cet autre au concept globalisant de gens dans lequel il est englué. Au mieux « il » est gêné quand « il » est confronté à leurs histoires douloureuses, pris en otage de leur malheur et contraint de le ressentir ou de montrer qu’ « il » en est ému. Aller à leur rencontre est strictement une contrainte électorale, un supplice même (comme celui, le pauvre, de manger à un moment une viennoiserie mi-cuite) dont il ne tire rien, ni idées, ni émotions. Finalement, le récit (c’est son côté le plus beau mais aussi le plus sinistre) décrit une France triste, d’usines, de villages, de villes, peuplés de fantômes, dont l’intérêt existentiel est nul pour le politique totalement possédé par son objectif présidentiel et pour l’écrivain mondain, fascinée par les grands de ce monde, déclinant avec snobisme les noms des intelligent people qu’elle rencontre (Kundera, Minc, Ferry, etc.), plus émue par le fait qu’ « il » change la place d’un meuble dans son bureau élyséen, que par la vie des gens dans des usines où elle a eu du mal à passer deux heures.

Finalement, en en parlant comme cela, on se rend compte que ce petit livre impressionniste qui ne paye pas de mine avec son style ridicule, ses aphorismes pseudo-philosophiques et ses fausses révélations, cache bien son jeu. En creux, il montre la réalité noire des gouffres. Gouffres entre peuple et pouvoir, entre la quotidienneté prévisible des masses monstrueusement anonymes et l’infini des possibles de la conquête (politique ou artistique) de ces mêmes masses, entre les géographies banales et perpétuelles et les lieux du pouvoir et de l’art, par définition transitoires, avions et trains, palais et théâtres, où l’on tente (c’est le côté le plus émouvant) de s’évader de soi.

Deux commentaires sur la note précédente : Vacances au Liban

Suite à des discussions avec des amis, j’apporte deux notes optimistes.

 

D’abord, l’un d’eux a noté que la crise actuelle au Liban était aconfessionnelle. Cela est un fait. D’un côté, les sunnites et une partie des chrétiens (14 mars), de l’autre, les chiites, une autre partie des chrétiens et une minorité de sunnites (8 mars).

 

Les musulmans se sont constitués en deux blocs solidaires. Les sunnites appartiennent à la mouvance dite du 14 mars, date en 2005 d’une manifestation géante en faveur de Hariri, qui regroupe divers acteurs de la politique locale sans autre dénominateur commun que le refus de la présence syrienne, la volonté de créer un tribunal international pour juger les assassins de Hariri et une certaine ouverture au monde occidental. Les chiites quant à eux sont majoritairement sympathisants du Hezbollah ou son ersatz moins populaire Amal. Les chrétiens dont les leaders historiques étaient en exil ou en prison, sont aujourd’hui éclatés entre divers courants pathologiques : Aoun s’auto-attribue la plus grande popularité, devant Geagea, Gemayel et Frangié. Cet éclatement est une vraie chance. Les personnalités chrétiennes étant concurrentes, chacune a choisi un bloc musulman différent et a ainsi évité une tripolarisation strictement confessionnelle.

 

Leçon n°1 de cette distribution des alliances : les intérêts politiques passent devant les attachements confessionnels. Aoun s’est probablement allié avec le Hezbollah parce qu’il estime que ses chances de devenir président avec ces derniers sont plus élevées. Ceci est dans un sens une excellente nouvelle : un objectif politicien (devenir président) prend le pas sur des considérations confessionnelles (s’allier avec des fondamentalistes musulmans).

 

Leçon n°2 : mieux ! A travers la distribution des alliances actuelle, à première vue simplement régie par des calculs politiciens, semble se dessiner, à y regarder de plus près, une ligne de partage politique entre favorisés (14 mars) et défavorisés (8 mars), donc par extension entre droite et gauche. Cela est clair pour les musulmans, la disparité économique entre sunnites et chiites étant forte. Bien que moins saillant, le clivage existe aussi entre chrétiens. Ceux du 14 mars (Gemayel et Geagea) sont historiquement et idéologiquement ancrés à droite voire à l’extrême droite à consonance raciste. Le parti Kataëb par exemple a été fondé dans les années trente sur le modèle fasciste suite à l’émotion esthétique éprouvée par Pierre Gemayel aux jeux olympiques de Berlin. Dans le magma informe d’idées qu’il défend, Aoun quant à lui véhicule des messages gauchistes avec une verve révolutionnaire.

 

D’où une thèse encourageante selon laquelle la crise actuelle accompagnerait en réalité une gestation politique, le processus de formation des clivages politiques censés remplacer les différences communautaires. Idéalement, pour atteindre le scénario 1 dont je parlais dans le précédent article, il faudrait que les deux formations troquent leurs noms extrêmement conjoncturels (des dates de manifestations) contre de vrais noms de partis. Cela supposerait que le Hezbollah se départisse de son identité islamiste.

Deuxième note optimiste : le pourcentage de chiites dans la population serait surévalué. Il varierait en réalité entre 25% et 35%. De ce fait, la menace du scénario 2 (république islamiste) serait moins forte que les pronostics pessimistes ne le suggèrent.

Vacances au Liban

Le Liban est une « jeune démocratie ». Sorti de la tutelle syrienne en 2005 mais toujours soumis à son influence souterraine, le pays se débat aujourd’hui pour trouver les bases de son avenir.

Un point de départ alarmant 

La difficulté ne vient pas uniquement du fait que la Syrie, n’ayant pas accepté son retrait précipité et humiliant, se venge en faisant du Hezbollah un outil d’instabilité interne. La classe politique libanaise est elle aussi dans un état avancé de déliquescence. Si, dans les démocraties mûres, les courants politiques s’organisent autour de projets globaux de société, en général à prédominante économique (gauche, droite), ils s’organisent au Liban autour de personnalités « colorées » (chiite, sunnite, maronite, etc.), sans autre projet que la proposition de leur personne au service de leur communauté. Or ces personnalités peuvent au mieux être classifiées en courants pathologiques.

Les déséquilibrés : leur déséquilibre se manifeste sous diverses formes allant de l’instabilité vertigineuse (Joumblatt, Aoun), à la mégalomanie (Aoun, Hassan Nasrallah), à la régression infantile (Frangié) au déséquilibre mental généralisé (Aoun encore, champion de cette catégorie).

Les criminels de guerre : ceux-ci ont du sang de Libanais sur les mains, un sang en général mais pas toujours (cf. la dernière guerre Aoun-Geagea) de confession différente de la leur. Commanditaires de guerres civiles (Aoun, Geagea, Berry), de massacres (Geagea, Joumblatt), d’assassinats ponctuels (Geagea encore, champion de cette catégorie), ce sont ni plus ni moins que des criminels de masse (mass murderer). Les Libanais ont tendance à oublier cela, conformément au dogme de l’amnistie, mais nombre des personnes qui comptent aujourd’hui dans la politique libanaise sont des assassins. Cela n’est pas anodin. Dans le code pénal, une personne qui en tue une autre avec préméditation passe en général sa vie en prison. Le pays a non seulement pardonné aux criminels de guerre (admettons que l’amnistie ait été effectivement nécessaire), mais leur a confié ou envisage de leur confier le sort du pays.

Les fascistes : ce terme, bien que galvaudé et fourre-tout, reste le plus approprié pour décrire une réalité multiforme : cela va du racisme (Geagea contre les musulmans), au fondamentalisme religieux (Nasrallah), au populisme patriotique (Aoun), au populisme islamico-antisionisto-antiaméricain (Nasrallah), au populisme tout court fondé sur un charisme hystérique (Nasrallah et Aoun, champions ex-æquo de cette catégorie).

Les médiocres : encore un terme générique pour décrire une faune bigarrée. La médiocrité a de nombreuses composantes dont le poids relatif varie en fonction des personnes : corruption, logorrhée, ineptie, clientélisme, le tout dans une enveloppe de notable de province. A part quelques exceptions (que je ne connais pas mais dont j’ai du mal à croire qu’elles n’existent pas), toute la classe politique pourrait se retrouver sur cette liste.

La Syrie a joué un rôle clé dans la perpétuation de cette classe politique qui servait ses intérêts,  soit explicitement (comme le Hezbollah) soit indirectement par la médiocrité et les dissensions (les autres).

Mais la Syrie n’est pas la seule cause. Le refoulement total de la guerre, le refus d’en faire l’examen critique rétrospectif, en est une autre. L’approche constructiviste adoptée au sortir de la guerre a sans doute eu des mérites mais mettre certains des criminels en prison ou en exil alors que d’autres se voyaient confiés des pans entiers de l’Etat, a créé une situation potentiellement explosive, et qui de fait explose aujourd’hui.

Une troisième cause est le manque d’éducation des libanais. Le cliché veut que ce soit un peuple hautement éduqué. On donne en exemple telle ou telle personne, soit célèbre soit de son entourage, qui a réussi en Europe ou aux Etats-Unis. En réalité, cela ne concerne qu’une classe favorisée qui a les moyens d’assurer l’éducation de ses enfants dans des écoles et universités privées. L’éducation de masse est catastrophique en termes de qualité et d’adéquation avec les besoins politiques et économiques du pays. Plus dangereux, les favorisés qui ont accès à une éducation dite de qualité, la reçoivent dans des environnements qui véhiculent des valeurs communautaristes plutôt que républicaines : écoles religieuses, écoles laïques mais à population homogène (comble pour la mission laïque française, dont les élèves musulmans vont à Verdun et les élèves chrétiens à Achrafieh). Or l’école est l’endroit où se construit une nation et se véhicule la laïcité. C’est à l’école que s’apprend le respect de l’autre de quelque religion qu’il soit, que l’on remet en cause la logique raciste si courante aujourd’hui même parmi la classe dite éduquée (logique à trois temps : identifier des caractéristiques négatives chez certains individus, les imputer à la communauté à laquelle ils appartiennent, et enfin les prêter a priori à tous les membres de cette communauté).

Une autre cause est le manque de développement. Il y a corrélation empiriquement prouvée entre démocratie et développement économique (à l’exception notable de l’Inde). En particulier, la constitution d’une classe moyenne soucieuse de ses intérêts socio-économiques et donc exigeant des institutions fiables pour les pérenniser, est un élément clé de démocratisation. Malgré des milliards de dette, le Liban est très en retard sur son développement. Des zones ponctuelles de surdéveloppement (banques commerciales, enseignement privé, médecine…) cachent la carence des infrastructures de base (routes, télécommunications, électricité) et l’absence de secteurs privés compétitifs à l’échelle régionale. L’exemple des télécommunications est le plus représentatif de l’échec de développement. Le Liban est aujourd’hui l’un des pays les moins avancés dans ce domaine : pénétration mobile parmi les plus faibles de la région, pas de réseau internet à haut débit, retard technologique sur tous les fronts. La cause de cet échec est la succession de politiques calamiteuses menées par des ministres incompétents et soucieux de faire passer des intérêts personnels avant l’intérêt public.

Dernier élément explicatif de l’état dans lequel se retrouve notre classe politique : le système héréditaire. Phénomène tiers-mondiste mais spécifiquement libanais dans sa généralisation à tous les échelons de l’état, de nombreuses personnalités libanaises ne doivent leur position actuelle qu’à leur simple naissance. Or, la combinatoire génétique étant aléatoire, la probabilité que le fils d’un homme politique soit lui-même doué pour la politique est faible, si tant est que le père fût doué. Se sont ainsi succédé à des ministères clés, des personnages inexpérimentés et incompétents qui ont mis entre parenthèses le développement du pays le temps de perpétuer un prestige familial immérité.

Des scénarios pour l’avenir 

Face à ces constats, quels scénarios possibles pour l’avenir ? Il y en a trois.

Le premier est le scénario « conte de fées ». Le Liban serait laïcisé, deux formations politiques (en gros une gauche et une droite) se partageraient le pouvoir en alternance et débattraient à des échéances électorales (et non dans la rue ou dans des tentes) des questions fondamentales du pays : son développement, la résorption de la dette, la refonte de l’éducation, sa compétitivité économique. La classe politique actuelle disparaîtrait sous le double effet de l’âge et de la ringardisation face à une élite politique montante, formée à une école républicaine transcendant les clivages confessionnels. Les deux formations auraient des vues assez proches sur des fondamentaux de politique régionale et internationale : relations cordiales avec la Syrie, basée sur des accords économiques et politiques équitables, parrainage d’une résolution juste de la cause palestinienne sans volonté toutefois de sacrifice libanais dont tous s’accorderaient à croire qu’il serait à la fois néfaste pour le Liban et inutile pour les Palestiniens, relations fortes avec les pays arabes qui constituent a minima un vivier d’emplois pour les Libanais, et enfin bonne intelligence avec les pays occidentaux sur des bases pragmatiques dénuées à un extrême de discours tiers-mondistes ou islamistes grandiloquents et à l’autre extrême d’un mimétisme teinté de complexe d’infériorité.

Contrairement à ce que l’on peut penser, une telle configuration, prise statiquement, n’est pas du domaine du rêve. J’ai travaillé pour des multinationales implantées au Liban et les salariés étaient de toutes les confessions. Il ne serait venu à l’esprit de personne de recruter ou de promouvoir quiconque sur la base de sa religion. Il est tout à fait possible de reproduire cette dynamique méritocratique dans des formations politiques aconfessionnelles. La difficulté est d’atteindre un tel scénario conte de fées, étant donnés les obstacles qui en empêchent la réalisation. Ces obstacles sont de deux ordres paradoxaux liés à la communauté chiite, du fait d’une particularité non pas religieuse mais économique.

Comme une importante partie de la communauté chiite vit dans des conditions économiques précaires, elle est plus réceptive à des discours populistes renforcés par des aides sociales extra-étatiques, qu’à des discours rationnels dans la veine démocratique, affaiblis par de probables exigences de rigueur économique. Nous revenons à l’importance des classes moyennes dans la démocratisation d’un pays.

Le paradoxe vient du fait que les chiites risquent en même temps d’être les fervents défenseurs de ce projet. Vu leur supériorité démographique, ils sont assurés, sinon aujourd’hui du moins dans quelques années, de prendre le pouvoir s’il revenait aux urnes de le donner. Les communautés chrétiennes et sunnites s’y opposeront alors par crainte de voir le Liban se transformer en petit Iran.

Comment résoudre ce paradoxe ? A long terme, le projet de laïcisation est inévitable. De deux choses l’une : soit le pays s’engage de manière volontariste dans cette voie et œuvre à la formation d’une classe politique digne de ce nom, auquel cas, malgré la réalité démographique, il y a espoir qu’un jour un chiite élise un maronite et vice-versa, soit le pays s’enfonce encore plus dans le confessionnalisme avec deux conséquences : un retardement mais non un empêchement de la prise de pouvoir par les chiites (conduisant au scénario 2), et entre-temps, une longue série de crises.

Le deuxième scénario est le scénario catastrophe. Le Liban deviendrait une république islamique formant avec la Syrie et l’Iran un axe de nuisance régionale et internationale. Le pays serait fortement impliqué dans la crise palestinienne insoluble dans les décennies à venir et, en contribution au front Iran-Syrie-Liban, offrirait ce qu’il a toujours été prompt à offrir : son sol comme champ de bataille préféré des autres. La Syrie et l’Iran continueraient de vivre en paix, et le Liban connaîtrait des crises successives et des guerres ponctuelles, dont certaines deviendraient chroniques. Les relations avec l’Occident seraient rompues et ceux qui ne se plairaient pas dans un tel environnement émigreraient. Les sunnites et les chrétiens seront des obstacles à la réalisation de ce scénario mais comme ils vont inéluctablement devenir minoritaires sous l’effet conjugué de l’émigration et du nombre des naissances, leur marge de manoeuvre sera limitée.

Le troisième scénario est celui d’une reprise de tutelle syrienne. La communauté internationale, devant le constat d’incapacité des libanais à s’autogérer et soucieuse de ne pas déséquilibrer la région, demanderait à la Syrie de reprendre le contrôle. De ce fait, comme dans les années 90, le pays serait géré à partir de Damas. Tout cela se ferait soit sous couvert d’indépendance de façade, soit carrément en annexant le Liban à la Syrie ou en en faisant un satellite.

Le scénario 1 est-il possible ? 

Le scénario final sera sans doute quelque part entre le 1 et le 2. Le 3 semble improbable. Le curseur est actuellement vers le 2 (ou une variante du 2 tout aussi catastrophiste). Le ramener vers le 1 est difficile avec la classe politique actuelle. La question clé est dès lors : comment créer ex-nihilo une classe politique avec les caractéristiques suivantes par ordre croissant de rareté : compétence, probité, volonté de mettre son talent au service du pays sans aucune contrepartie, conscience nationale incommensurable, attachement nul, mais vraiment nul, à sa communauté. La seule possibilité est celle du noyau. C’est le modèle français des Lumières. Une poignée de personnes ont, grâce à leur aura intellectuelle, révolutionné le destin d’une nation. Il s’agit donc de créer un noyau de personnalités ayant les caractéristiques ci-dessus et qui devront par tous les moyens prendre le pouvoir. Appel à candidatures.

Chirac (Documentaire sur France 2)

Le documentaire de France 2 sur la vie de Chirac était très intéressant. J’ai préféré la première partie retraçant l’ascension chiraquienne avant 1995 pour son côté romanesque, moins inquiétant et ténébreux que celui de Mitterrand, mais plus stendhalien. 

Je voulais dans cette note mettre l’accent sur un élément qui m’a paru extrêmement fort et que j’appellerais la précédence du verbe sur la réalité.  

Le documentaire relève avec malice les contradictions de Chirac en juxtaposant des interviews parfois séparées de quelques semaines voire de quelques jours, dans lesquelles il se contredit sans aucun scrupule. Deux exemples parmi d’autres : en 1976, « je ne démissionnerai pas », suivi d’une démission retentissante quelques semaines plus tard ; en 1997, « je ne dissoudrai pas l’assemblée nationale » suivi de la fameuse dissolution. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ces contradictions. La première est celle de la sincérité du personnage au moment de ses premières affirmations (je ne démissionnerai pas, etc.) et son corollaire, son incompétence à prédire le futur, aussi proche soit-il. Peu probable. La deuxième hypothèse est plus subtile mais guère plus réaliste. Les affirmations initiales (je ne démissionnerai pas, etc.) seraient une manœuvre d’auto-coercition. En disant haut et fort une chose contraire à ce vers quoi il tend mais qu’il ne souhaite pas, Chirac tenterait de se lier les poings. La troisième hypothèse me semble la plus plausible. Un détour s’impose pour l’expliciter et ce détour passe par deux exemples. 

Le premier exemple remonte au débat Mitterrand-Chirac entre les deux tours de la présidentielle de 1988. Une des raisons clés sinon de l’élection de Mitterrand du moins de sa large avance au deuxième tour, a été la stature d’homme d’état dont il a fait preuve au cours de ce débat. Cette stature s’est particulièrement affirmée dans sa phrase assassine « Dans les yeux je la conteste ». Toute la superbe de Mitterrand s’est cristallisée dans cette contestation très sûre d’elle face à un Chirac désarçonné et novice. Or, le pouvoir de cette phrase est indépendant du fait que Mitterrand ait dit la vérité ou non. Il se peut très bien qu’il mente. La force de la phrase, vecteur de la force de celui qui ose la dire, atténue la gravité d’un éventuel mensonge, qui n’est même pas vérifié par les journalistes. 

Le deuxième exemple provient d’une intervention de Chirac lors des scandales de la Mairie de Paris qui ont exhumé des années de probable corruption. Dans cette intervention, Chirac utilise le terme d’abracadabrantesque emprunté à Rimbaud. L’utilisation de ce mot annihile comme par magie, c’est le cas de le dire, l’effet explosif des accusations. L’attention des journalistes et hommes politiques est accaparée par le pouvoir du mot et détournée des faits pourtant extrêmement graves. 

J’en viens à mon hypothèse : en politique, le verbe passe avant la réalité. Le peuple n’attend pas d’un homme politique qu’il dise la vérité. Cette vérité serait d’ailleurs tellement nuancée et complexe qu’elle dérouterait et, paradoxalement, décrédibiliserait celui qui la dévoilerait. Pour autant, le peuple n’est pas dupe et ne croit pas tout ce que l’homme politique dit. Il sait bien que les discours déforment la réalité ou, a minima, la simplifient. Dans ce rapport particulier avec le vrai, on attend du politique qu’il fasse montre de conviction, d’assurance, de stature. Reprenons les exemples. Quand Mitterrand dit « Dans les yeux, je la conteste », le citoyen est-il convaincu de sa bonne foi ? Probablement non. Mais il est fasciné par sa conviction, son assurance, sa stature. Cette fascination provient à la fois de la formule (aurait-il dit « Je la conteste » sans le « Dans les yeux » que l’effet de fascination en serait atténué), de l’intonation de la voix (une sorte de sévère solennité), de la fixité glaçante du regard. Quand Chirac dit « abracadabrantesque », dit-il la vérité ? Peut-être que non. Mais il montre de la conviction, dans un style certes différent, moins théâtral, plus ironique, mais qui plaît par son culot. De ce fait, l’attention des journalistes est détournée des faits, vers le mot et les deux ne peuvent coexister dans leur esprit et celui des citoyens. 

Revenons aux contradictions de Chirac. Lorsqu’un journaliste lui demande s’il va démissionner, quelles sont ses options ?  

1.     Dire la vérité : « probablement, mais je ne suis pas encore tout à fait décidé. J’hésite ». Mauvaise réponse, montrant de l’hésitation, un manque de conviction et de stature. 2.     Montrer de la conviction plus près de la vérité : « Sûrement ! ». Pas possible car il faut alors passer à l’acte, ce qu’il ne peut pas faire puisque la vérité est qu’il hésite 3.     Montrer de la conviction en mentant : « Jamais ». C’est ce qu’il fait. Le mensonge est moins grave qu’une vérité hésitante. La preuve, après en avoir accumulé des dizaines du même acabit, Chirac est devenu président de la république à 83% des voix. C’est dire si le public n’est pas rancunier envers ceux qui lui racontent une chose et son contraire pour peu que ce soit à chaque fois avec la même conviction inébranlable. 4.     Ne pas répondre, utiliser la fameuse langue de bois, aligner des mots qui constituent bien des phrases au sens grammatical, qui ont même un sens littéral, mais ne veulent rien dire, installant une sorte de vide sémiotique. La langue de bois peut être une solution de secours et doit même coexister avec les mensonges proférés avec conviction, car quelque soit l’indulgence du public envers ces derniers, an abuser est dangereux pour le politique.  

Le même arbre de décision s’applique à la dissolution et aux autres mensonges ou contradictions mémorables de Chirac. A part pour les aspects de corruption, c’est le peuple lui-même qui exige de mentir. C’est à cause du peuple, de sa soif de conviction, que les politiques mentent ou quand ils ne peuvent raisonnablement le faire inventent ce langage particulier qu’est la langue de bois.