Littératures

Chaque année, je vois dix à quinze films qui me marquent, auxquels je pense, que je pourrais revoir. Je me suis rendu compte de la difficulté de trouver un « bon » livre. Je dois déjà définir ce que « bon » veut dire car j’ai un cahier des charges à la fois précis, modeste et simple. Le livre ne doit pas m’ennuyer. Ceux qui exigent un effort surhumain pour « rentrer dedans » sont exclus. Je préférerais de toute façon exercer un tel effort pour lire Dante ou relire Proust, mais pas un roman contemporain dont personne ne va se souvenir dans deux ans. Il ne doit pas faire plus de trois cents ou quatre cents pages. Au-delà il est illisible ou alors l’investissement temps requis trop important par rapport à l’importance forcément moyenne de l’œuvre à l’aune de siècles de littérature. Le livre doit être « bien écrit », sonner juste. Il doit être intelligent, raconter quelque chose qui puisse m’intéresser. Cet intérêt est soi poétique, auquel cas la barre est placée très haut, soit quasiment documentaire, ancré dans la réalité, retranscrivant ce que j’appelle le « talent du réel ». Je dois m’identifier aux personnages et pour cela ressentir leur vérité, ne pas être séparé d’eux par la frontière d’une construction littéraire ostensible. Exemples de livres contemporains qui remplissent ce cahier des charges même si je suis plus indulgent avec leur longueur : les romans de Houellebecq et d’Emmanuel Carrère. Ils sont bien écrits, on a hâte de les reprendre là où on les a laissés, ils suscitent la réflexion, le rire ou l’émotion, une identification avec les personnages, et sonnent vrai, comme des recréations fidèles de la réalité qui, en retour, grâce à eux, gagne en intensité et en scintillement. Mais j’ai lu tous leurs livres. Je me suis aussi progressivement converti à Annie Ernaux (Mémoire de fille, Les années, La place, lus dans ce désordre). Je place désormais La place, bref roman bouleversant sur le père, très haut dans mon panthéon littéraire, plus haut que les deux auteurs ci-dessus, au même niveau que Dora Bruder de Modiano. A propos de ce dernier, il sortait bien un roman cette année, Encre sympathique, mais j’avais la flemme de le lire, c’était du pur Modiano citant du pur Modiano, l’agence anachronique de détectives, la femme qui disparaît dont il faut remonter la trace par bribes d’elle disséminées sur son parcours, je craignais d’être déçu par un ersatz des opus qui m’avait tant marqué, Dora Bruder et Un pedigree en particulier. En cette rentrée 2019-2020, il me fallait trouver autre chose.

J’ai eu de la chance de tomber sur Le Lambeau de Philippe Lançon qui m’a profondément bouleversé, que je n’arrivais pas à lâcher. Autour de moi, quand j’en ai parlé, les gens n’avaient pas envie de le lire, non, pas envie de revivre ça, c’est trop dur. C’est ce qui fait pourtant la force du Lambeau, le fait que tout ce qu’il raconte soit vrai et invivable. Les remarques anti-arabe que l’auteur égrène sans scrupule fort de son immunité totale de victime d’Arabes, m’ont certes énervé, je suis allergique à la position du blanc dominant pas en tant qu’il critique le dominé mais en tant qu’il présente cette critique comme inéluctable, indiscutable, allant de soi, voire salutaire dans le registre de « il faut bien dire les choses », « on a trop souffert de ne pas les dire », ce dernier argument m’étonnant toujours dans un pays qui de Maurras, à Vichy, de Poujade à Le Pen et Zemmour, jouit d’une longue tradition de « dire les choses ». Malgré cela, le rapport de l’auteur à sa vie, sa distance esthétique par rapport à son expérience vécue comme œuvre d’art, sa capacité à tout romancer, à donner vie aux personnages bouleversants de l’hôpital, m’ont littéralement et viscéralement ému.

Une fois le Lambeau écouté, il fallait trouver autre chose. Et ça n’a pas été facile.

J’aime aller à la libraire du Bon Marché, m’imprégner de l’atmosphère de luxe ouatée du lieu et feuilleter des volumes. Les quatrièmes de couverture sont décourageantes, je ne sais pas qui les écrit, mais ce n’est jamais vendeur, sûrement pas le département marketing. Soit le roman ne raconte rien sinon une suite désarticulée de phrases abstraites et pontifiantes, imbitables, soit ce qu’il raconte n’est vraiment pas intéressant. Le roman de Dubois, futur prix Goncourt par exemple, raconte l’histoire d’un type qui est en prison à Montréal, qui se souvient de sa vie, concierge de l’Excelsior, d’une femme qui l’emmène dans son aéroplane (sérieux mec ?), un truc improbable de ce style, qui ne correspond à aucune vie. Juste à la lecture de la quatrième de couverture, j’étais épuisé par tant d’inanité et d’artificialité « romanesque ». Le pire c’était cette phrase : « Une église ensablée dans les dunes d’une plage, une mine d’amiante à ciel ouvert, les méandres d’un fleuve couleur argent, les ondes sonores d’un orgue composent les paysages variés où se déroule ce roman. » J’avais envie de vomir. Le roman se déroule dans les ondes sonores d’un orgue ? Cette accumulation de clichés poétiques, fantaisistes m’est insupportable. Pourtant, j’aime beaucoup Wes Anderson, Grand Hotel Budapest, le concept de « galerie de personnages », mais ce n’est pas la même chose au cinéma, il y a la musique, les travellings, des acteurs connus, c’est un spectacle. Pas des mots inertes sur une plage blanche.

L’avantage de Nothomb, c’est que c’est toujours très bref, on peut quasiment le finir debout dans la librairie. J’avais fait l’effort de lire Barbe-rousse, un précédent livre, enfin livre, il devait faire cinquante page en caractère 16, genre « oui-oui », et je m’étais demandé si cela pouvait être vraiment aussi mauvais ou s’il s’agissait d’une parodie. Soif m’a l’air du même calibre. Jésus y parle à la première personne, c’est la trouvaille du millésime, et la question qu’il pose c’est comment deux milliards de personnes, vingt-et-un siècles plus tard peuvent encore adorer un type aussi stupide.

J’ai finalement acheté La mer à l’envers de Marie Darrieussecq parce que le pitch me plaisait et que j’avais aimé Truismes, et ce bien que depuis ce premier livre, je n’eusse jamais réussi à dépasser la page 20 d’aucun de ses suivants, comme quoi je fais preuve de persévérance ; Les choses humaines de Karine Tuil, pour l’histoire actuelle et la réflexion qu’elle peut susciter sur le mouvement #metoo ; La clé USB de Jean-Philippe Toussaint, à cause de critiques dithyrambiques même si La vérité sur Marie m’avait laissé un goût d’inachevé, de fragments concaténés sans unité d’ensemble, et que dans la même maison d’édition j’éprouvais une allergie envers Eric Chevillard dont le livre Choir fut l’une des choses les plus insupportables et les plus antipathiques qu’il m’ait été donné à lire ; Chanson douce de Leila Slimani, parce qu’un film sortait au même moment qui m’a rappelé le livre et que l’autrice avait une beau visage ; La théorie de l’information d’Aurélien Béranger qui sortait un autre livre dont les critiques avaient dit qu’il était inférieur à son premier, une biographie déguisée de Xavier Niel.

Hélas, aucun de ces romans ne m’a procuré le moindre plaisir. Provoquant en moi une tristesse résignée. Pas le moindre plaisir. Quelques pages, notamment dans le Slimani m’ont peut-être fait dire, ah tiens pas mal. La deuxième partie du Tuil se lisait facilement, très dialogué, retranscrivant un procès inspiré d’un fait divers, donc plus vrai que la première partie, fausse, franchement nulle, avec des dialogues pas possibles qui ôtent toute crédibilité à l’entreprise. Par rapport au Lançon, aux livres de Carrère et de Houellebecq, de Modiano et d’Ernaux, j’ai cherché à analyser pourquoi. Pourquoi ?

J’ai identifié plusieurs raisons possibles. La première est une absence d’enjeu. Quel est l’enjeu du livre ? A quoi sert-il ? Back to basics, classe de seconde : quelle est la problématique ? J’avais à chaque fois l’impression d’un exercice vain. Prenons La mer à l’envers. Sujet brûlant : les migrants. Qu’en fait-elle ? Un tissu de ricanneries et de médiocrité profondément déprimantes. Le personnage principal est une femme pleutre, petite dans le pire sens de la bourgeoisie recroquevillée sur l’étroitesse de ses soucis (en gros l’immobilier, que faire à manger, les tracas au boulot), dont le mari est invraisemblablement ivrogne, et elle entretient une sorte de dialogue accidentel avec un migrant qui n’est que le reflet lointain, subliminal, de sa bêtise et de son inculture. Pourquoi dois-je m’infliger la compagnie d’une telle personne pendant des heures ? Je ne pourrais pas passer cinq minutes avec elle dans un hall d’aéroport. En vertu de quel masochisme devrais-je donc l’inviter dans ma vie, pendant des heures, et dans l’intimité de ma conscience ? Je ne suis pas anti-anti-héros (cf. Houellebecq), mais je dois être captivé par la trajectoire. Le personnage de Soumission est spécialiste de Huysmans, celui de Sérotonine, un expert agricole passé par Monsanto. Ils ont une densité humaine. Qu’en ai-je à foutre d’une petite-bourgeoise sans intérêt qui a peur parce qu’un migrant l’appelle ?

La deuxième raison de mon désenchantement est l’absence d’étonnement. Il y a ce très beau livre de Jeanne Hersh intitulé L’étonnement philosophique qui retrace l’histoire de la philosophie, des présocratiques à Sartre. Truismes justement, voilà un livre qui fut étonnant, non seulement par sa trouvaille, bien que pompée sur Kafka, mais par le traitement insolite qu’elle en faisait. L’étonnement est l’étincelle philosophique, ce qui provoque le questionnement. Tout dans ces livres déroule le programme convenu d’une pensée vaguement de gauche qui n’hésite pas à emprunter les codes d’une certaine réaction, se refusant toute générosité exagérée pouvant être taxée de lénifiante envers les plus faibles. La clé USB serait une critique des eurocrates à travers une trame indigente, invraisemblable, sans aucun intérêt, le cliché courant de l’antieuropéanisme populiste ; Les choses humaines est une critique soi-disant au vitriol des « élites » et de leurs paquets de secrets, entremêlées de réflexions convenues sur le mouvement #metoo, le cliché courant de l’antiélitisme ; Chanson douce un portrait attendu du couple bobo, en tout point conforme à la personae du bobo, sans tentative de complexification, mis en perspective avec le portrait d’un prolétariat blanc assez théorique (les nounous blanches, à Paris, c’est très rare, je n’ai en ai jamais vu, je suis pourtant entourée de familles), qui connaît toutes les galères et est foncièrement mauvaise au fond ; La théorie de l’information, c’est assez marrant mais pour peu qu’on ait lu l’un des nombreux portraits de Niel dans la presse et bien que Béranger l’hypertrophie, on connaît le programme. Nous sommes bien loin du monde étrange des Particules élémentaires que l’auteur aimerait émuler. De l’étonnement que provoque la forme nouvelle des Années. La mise en parallèle de l’autofiction et de la vie de Jésus du Royaume.

Après l’absence d’enjeu, l’absence d’étonnement, la troisième raison est l’absence de « vérité ». Je mets vérité entre guillemets car je n’aime pas ce mot, il est trop imposant, trop intimidant. Mon grief est terre-à-terre, pas métaphysique. Pour qu’un roman me captive, à défaut de poésie, mais celle-ci est tellement difficile à créer, il faut qu’il sonne vrai, que je ne perçoive pas l’artifice, la fausseté de la tentative d’imitation. L’auteur peut prendre le parti d’une artificialité assumée (exemple : Bresson au cinéma), mais dès lors qu’il est dans la registre de l’imitation du réel, celle-ci n’a de sens pour moi que si elle est une recréation, que le procédé mimétique n’est pas visible. Prenez Houellebecq, tout sonne vrai, tout semble documenté, jusqu’au menu du moindre restaurant. C’est la méthode Roth, le roman, construction totalement fictionnelle mais assemblage de bouts de réels qui ont tous individuellement existé, importés dans une trame imaginaire. Carrère lui assume le documentaire en se plaçant dans le dispositif en observateur, jouant son propre rôle. Le livre de Lançon est un journal, une biographie. Ernaux refuse toute fiction. Quel que soit le moyen, ces auteurs réussissent à produire du vrai. Dans la première partie du roman de Tuil, les dialogues sont totalement faux. Le roman de Toussaint est une élucubration mentale bourrée d’invraisemblances. Slimani force trop le trait de son conte horrifique, même si la facture de thriller aide à faire accepter Louise, sortie d’un roman misérabiliste de Zola, qui s’est trompée de siècle. Détaillons ce cas particulier.

Paradoxalement, Chanson douce est inspiré d’un fait divers. Mais contrairement à Carrère qui se colle au fait divers, vouant à l’unicité prodigieuse du drame une fidélité documentaire et enquêtrice dont le cas d’école est L’adversaire, Slimani l’adapte, le transposant de New York à Paris, remplaçant un couple du Upper West Side (il faut avoir beaucoup d’argent pour vivre avec une famille à Manhattan), par des bobos certes aisés mais dont le train de vie n’a rien de choquant sur l’échelle de la lutte des classes, et une nounou dominicaine par une blanche anachronique. Or il est extrêmement difficile de préserver la véracité d’un fait divers en l’altérant. C’est comme une sorte de processus chimique, le fait divers se « dépose » ainsi, tel qu’il est, dans sa configuration originelle, par la concordance insondable d’une multitude de facteurs, de hasards, de micro-événements. En changeant n’importe lequel de ces déterminants, même le plus insignifiant, l’ensemble de la construction, de la chaîne insidieuse des causes à effets, risque de s’ébranler, comme dans Smoking / No smoking où une infime altération pouvait embarquer le scénario dans des embranchements totalement nouveaux et radicalement différents des précédents. Dans le cheminement de Louise vers la folie, les points de faiblesse sont ceux issus de l’imagination de Slimani, le passage dans le square par exemple avec les autres nounous, la soudaine réclusion qui s’ensuit de Louise dans l’appartement, et la relative invraisemblance de sa misère. La vraie Louise vivait à trois dans un appartement surpeuplé, son fils débarquait de la République Dominicaine. Une nounou parisienne peut facilement trouver un emploi à deux mille euros par mois, plus avec toutes les heures supplémentaires qu’elle fait ou pourrait faire, ce qui permet quand on est seule de vivre dans un studio à Paris tout en payant des dettes. L’argent : voilà ce qui ancre un livre dans le réel. L’argent, c’est ce qu’il y a de plus foncièrement, de plus irréductiblement réel, comme dans L’Adversaire. On ne connaît même pas le salaire de Louise, ni les aides dont elle pourrait bénéficier, ni le montant de ses dettes mensuelles ou de son loyer. Contrairement à celle dont elle est inspirée, sa misère est irréaliste et donne à l’ensemble un vague air de fausseté, de procédé, qui détonne lorsque juxtaposé avec des morceaux préservés de vrai.

La dernière raison à laquelle je pense c’est l’absence de style. Ce n’est jamais mal écrit, ces romans sont édités, relus, corrigés. Je déteste ceux qui se prêtent au jeu des citations, cueillant ici ou là une phrase quelconque. C’est juste transparent. A aucun moment, l’on ne se dit, tiens je vais noter cette phrase. Tiens, c’est intelligent. Tiens cet enchaînement de paragraphes, c’est pas mal. Comme par une sorte de consigne, l’écriture est absente. Il ne s’agit pas de l’écriture blanche du Camus de l’Etranger, celle-ci étant un corps signifiant. Il s’agit d’une écriture inexistante, interchangeable. Jamais l’émotion ne provient de la phrase. Je prendrais un exemple étonnant, Annie Ernaux, qui n’est pas connue pour être une styliste, car styliste en France c’est quelqu’un qui fait des phrases compliquées et précieuses. L’absence de style d’Ernaux est en soi un style et ce qui m’émeut chez elle, au-delà de ce qu’elle raconte, qui est d’une banalité sans nom, c’est sa phrase. Cette phrase délimitée, mise en exergue, dispensée avec parcimonie, comme quelque chose de rare et non juste comme un liant dans un flux informe et verbeux. A la fin de La place, à la mort du père, je me rappelle que j’avais pleuré en lisant cette phrase, on ne peut plus ordinaire sortie de son contexte : « Il me conduisait de la maison à l’école sur son vélo. Passeur entre deux rives, sous la pluie et le soleil. »

Un dimanche pluvieux, je décidai de mettre de l’ordre dans ma bibliothèque. Les livres s’y accumulaient sans logique de classement sous une épaisse couche de poussière compacte. J’avais planqué dans la rangée du fond des livres récents, comme pour les cacher. En les retrouvant, je fus gagné par un sentiment de découragement. Tous ces livres, que pour certains j’avais lus en entier, avaient sombré depuis dans l’oubli, remplacés par les nouveaux stocks des rentrées successives. Beaucoup avaient gagné des prix, s’étaient bien vendus à l’époque. Et pourtant, ils semblaient avoir perdu toute consistance, se réduisant à un assemblage de feuilles en papier enveloppées de poussière, que personne, en dehors de toute actualité, de tout commentaire, ne songerait plus à lire, surtout quand ils partageaient les rayons de la bibliothèque avec Kafka ou Proust. C’est ce même sentiment que j’éprouvais devant les paniers de livres à 1 euro où se retrouvent ceux d’il y a tout juste dix ans. Découragement et étouffement : à quoi sert toute cette écriture ? Qu’écrit-on dans ces dizaines de milliers de pages ? L’oubli ? La vanité de tout ? L’effacement des traces dérisoires que nous laissons sur notre passage ? Annie Ernaux écrit pour sauver quelque chose du temps, consigner le temps et le sauver. Elle y réussit, car j’ai relu son prix Renaudot 1984 un jour de l’été 2019. Mais combien sont-elles qui, comme elle, y parviennent ? Le plus souvent, perdu à jamais, le temps ne peut plus être sauvé.

Pourtant, ce jour-là, je retrouve au fond de la bibliothèque un livre bien planqué, datant de quelques années, dont je ne me rappelle ni les circonstances ni les raisons de l’achat, Quiconque fait ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive d’un certain Christophe Donner, dont la photo est sur le bandeau, pas très invitante, une tête de pervers au regard perçant de stalker, censé faire bad boy. Le livre raconte l’histoire de Jean-Pierre Rassam, un flamboyant producteur libanais des années 1970 qui a produit Pialat, Yanne, Forman et, au même titre que le Palace, Karl Lagerfeld ou Saint-Laurent fait partie des mythologies parisiennes associées à la nuit, au sexe et à la drogue, contrepoints fantasmatiques de la bourgeoisie. L’équation du Bonheur étant, selon la formule du penseur israélien Yuval Harari, « Réalité – Attentes » et mes attentes étant très basses, j’ai éprouvé un vrai bonheur à la lecteur du livre. Déjà, le dépoussiérer et l’ouvrir était un petit plaisir, j’imagine la poussière sur un livre comme une sorte de carapace impossible à briser, œuvre de l’oubli.

Dialogues plus vrais que nature, trépidants, intelligents, rythmés, situations cocasses et vrai art du portrait, font exister cette galerie de personnages tour à tour mégalos, névrosés, camés, égotistes, érotomanes, suicidaires, que sont, autour de Rassam, Godard, Claude Berri, son beau-frère, Pialat, le beau-frère de Berri, et en arrière-plan Milos Forman, Marco Ferreri, Jean Yanne, Truffaut, et toute une théorie de putes. Quand Pialat parle, on croirait l’entendre. La virée de Rassam et Berri au bord de la Mercedes de Truffaut de Paris en Tchécoslovaquie pendant le printemps de Prague pour sauver les jumeaux de Forman des « camps d’extermination » est un petit morceau d’anthologie, le récit du road movie s’entrelaçant avec celui de la vie de Gulbenkian, le magnat du pétrole dont le père de Rassam, Thomas Rassam, grand-père de Thomas Langmann, était l’homme de confiance. La coexistence de ces familles où se mêlent les origines juives, libanaises et arméniennes, les trois peuples par excellence du nomadisme qui réussissent à la fois à s’assimiler là où ils vont au point de parfois atteindre un haut niveau de respectabilité (typiquement : Robert Badinter, une des personnes les plus respectées en France), et à rester absolument qui ils sont, est un spectacle truculent, à côté duquel les Français de souche font pâle figure. L’escapade de Rassam et Godard à Beyrouth où ils vont négocier de l’aide auprès de Abou Hassan pour produire un film propalestinien sur l’OLP, film qui ne verra jamais le jour malgré des dizaines d’heures de rush, est plus hilarant encore, Rassam traduisant librement le discours imbitable de Godard au futur terroriste halluciné par le duo de dingos qu’il a devant lieu au Time out de la capitale libanaise. La rivalité entre Berri et Pialat, arrière-plan d’A nos amours, un des nombreux chef-d’œuvre de ce dernier, est épique. Pialat ressort comme le génie de ces personnages grand-guignolesques dont aucun – sauf peut-être à mon sens, c’est subjectif, le Godard des années 1980 – n’a réussi à produire une œuvre de l’ampleur de celle de l’auteur de Van Gogh. En lisant ce monsieur Donner, et riant très souvent, je me disais mais putain c’est moi qui aurais dû écrire ce bouquin, sur un type libanais, arménien par sa mère, amoureux de cinéma et de femmes ! Lorsqu’on éprouve une telle jalousie, c’est que ce qu’on lit est bien.

Au détour d’un passage, Donner cite Jean-Jacques Schuhl qui évoque Rassam dans son roman Ingrid Caven (2000). Je me suis rappelé ce livre, prix Goncourt, je l’avais acheté à l’époque, attiré par le sujet, la biographie d’une actrice de Fassbinder, réalisateur que j’aime, qui avant de mourir à 38 ans à Munich a réalisé des dizaines de films dont les titres et la lumière et la glauquerie m’attiraient. J’ai le vague souvenir d’en avoir lâché la lecture, je ne sais plus pourquoi, et la vague impression d’une sorte de mythe entourant le livre. Sur l’élan du Donner donc, je l’ai tout de suite commandé sur Amazon, avec livraison le soir même. Un livreur épuisé m’a confié le Folio vers 23 heures à la fin de sa journée de travail, ça faisait trafic de marchandise illicite. Je me suis aussitôt plongé dans sa lecture, avec la fébrilité du camé en quête de compulsation compulsive. Au début je n’ai rien compris, l’entrée en matière est raide, les phrases imbitables, genre codées, pour des initiés qui détiennent une clé de décryptage. J’ai lu l’histoire d’Ingrid Caven sur Wikipedia pour avoir quelques repères, la situer, elle n’était pas très compliquée pourtant sa biographie, actrice et chanteuse, elle avait principalement joué chez Fassbinder et Schroeter. A quatre ans, elle avait chanté devant Hitler, ça c’était important à signaler. Les pages défilent, j’en suis à la cinquantième, et je ne pige toujours rien. Il me parle de 1923, de la république de Weimar, elle n’était pourtant pas née. Il parle de plein de trucs aléatoires en fait. Il y a un paragraphe dont je me dis tiens c’est beau ça, putain c’est beau. Et je m’y accroche, comme à une bouée de sauvetage, comme à la prémisse d’une soudaine révélation esthétique tapie dans l’imbitabilité ambiante pour en jaillir dans une éruption de beauté. Allez, me dis-je, tiens bon, tu aimes la littérature mec, t’as lu De bruit et de fureur, D’un château l’autre, tu te rappelles avant qu’il nous emmène à Sigmaringen, le Céline, t’avais rien compris non plus. A partir de la page 80, à bout de forces, je commence à sauter les pages, dix par dix d’abord, puis vingt par vingt, et je ne perds rien à le faire, c’est toujours sur le même ton, il n’arrête pas de me soûler avec une putain d’allergie, une maladie de la peau, ils n’en parlent pas sur Wikipédia. Je cherche des trucs sur Fassbinder, je m’y accroche comme à une figure familière dans l’étrangeté. Putain, t’es cap ! me dis-je, allez, merde, tu peux aimer ce livre bordel, même les jurés du prix Goncourt l’ont compris, une bande d’ivrognes et de séniles, sérieux mec, tiens bon ! Je saute les pages par trentaine désormais, lis quelques lignes qui m’épuisent parce que la ponctuation est d’un genre spécial, ce n’est pas une structure classique de phrase, c’est disloqué, la phrase n’est pas ton alliée sur ce coup, elle traînaille, zigzague comme un dingue chez Buñuel. Et finalement j’ai lâché… Dépité… J’avais envie d’aimer… De retrouver le plaisir de la lecture.C’est dur… plus difficile à trouver qu’une drogue… Tellement gratifiant que ça te manque après mais tu ne sais pas où te le procurer… y a pas de dealer… t’es seul devant l’immensité littéraire, fourvoyé au milieu d’un gigantisme où rien ne se signale à toi… un livre qui te prendrait, au point que tu ne penserais plus qu’à ça, au moment où tu pourrais t’y replonger…

D’un château l’autre

D’un château l’autre a longtemps été sur ma liste de livres à lire et c’est à la faveur de la disponibilité d’esprit de l’été que j’ai enfin réussi à le terminer.

Malgré sa forme farcesque, voire bancale, c’est un livre majeur de la littérature française et sa lecture un moment important d’une vie.

Les cent cinquante premières pages furent les plus difficiles à lire ; il faut plonger dans cette écriture, se raccrocher à l’argot souvent incompréhensible, et je n’ai pas tout saisi des divagations du Céline misanthrope dans son pavillon à Meudon dans les années cinquante. Avec sa femme Lili et son chat Bébert, Céline est alors une sorte de paria – loin de la gloire qu’il connaîtra ensuite et notamment après ce roman – soignant des marginaux, dont cette fameuse Madame Niçois (de longues pages sur elle). Céline croise sur les quais de Seine Le Vigan qui l’a accompagné dans ses sinistres pérégrinations en Allemagne et au Danemark (j’ai du mal à suivre, est-ce la réalité ou rêve-t-il ?) Ces rencontres sont enchevêtrées avec des considérations acrimonieuses et drôlissimes sur Achille Brottin (Gaston Gallimard), « l’achevé sordide épicier, implacable bas de plafond con » et ses auteurs et ses thunes pleins la cave, et Norbert Loukoum (Jean Paulhan, directeur de la NRF), le « Loukoum pleurard », qui lui réclament des manuscrits et l’exploitent.

Sans transition, nous plongeons ensuite dans les souvenirs de Sigmaringen où se déroule le reste du livre. Nous sommes en 1944, après le débarquement, le gouvernement de Vichy, « tous l’article 75 au derge », se réfugie dans cette bourgade du sud de l’Allemagne au bord du Danube. D’un château l’autre est la chronique de cette ville et de sa galerie de personnages (ultra)-collaborationnistes. Un épisode oublié de l’histoire et que Céline a en quelque sorte immortalisé.

Céline livre un portrait délirant et hilarant – certaines pages m’ont littéralement fait hurler de rire, ce qui est rare pour un livre – de cette humanité en perdition, une collection de farfelus, d’anciennes gloires militaires, de fascistes, de hauts fonctionnaires zélés, de petites frappes, et de pauvres types (beaucoup de pauvres types). Cette « clique, voyoucratie, haïe, maudite, furieusement attendue, recherchée par des foules de flics » est donc en sursis dans un patelin improbable de la Forêt Noire, surmonté d’un château « fantastique biscornu trompe-l’œil », hanté par quatorze siècles d’une dynastie de barbares teutons « avec tous une verrue de famille au bout du pitard ». Plus loin, l’hôtel du Löwen accueille les réfugiés moins hauts de gamme, dont le Docteur Destouches, et le tout a des accents étrangement kafkaïens (je n’avais jamais fait le lien), avec en particulier cette chambre 36 où Aïcha, la femme libanaise de Raumnitz, le haut dignitaire nazi, promet récalcitrants et indésirables à un sort inconnu. Nous sommes dans un « port des épaves d’Europe ».

Sous la plume de l’auteur du Voyage, cette humanité devient l’humanité tout entière. De nombreux passages peuvent s’appliquer tels quels au monde d’aujourd’hui. Bichelonne, la formidable Tronche, « le spermatozoïde monstre, champion de Polytechnique et des Mines », où l’on n’a pas vu son pareil en matière de génie depuis Arago, sorte de saint patron des technocrates et directeurs de cabinet qui malgré l’immensité incommensurable de son intellect se retrouve au service du pire, donne lieu à des scènes à se tordre de rire. Le sinueux Laval, archétype du politicard sans foi ni loi, mais gouailleur, rompu aux intrigues du pouvoir et prêt à tout pour le conserver, rappelle tant de politicards du Palais-Bourbon. Pétain, la figure hiératique, menant toute sa clique hiérarchisée de fantoches (le ministre de l’information Marion en dernier) dans une promenade le long du Danube, sous les bombes, préfigure Mitterrand dans ses pèlerinages avec sa théorie de courtisans. La Cour quoi ! L’Etat ! Tellement 2019 ! L’opposition entre les nantis du château (Pétain, Laval…) qui s’offrent des ripailles, du gibier, des grands châteaux, et la plèbe qui se contente des miettes. Tellement 2019 ! « Agobart, évêque de Lyon (632), en rentrant de Clichy (Cour de Dagobert), que c’était cette cour, une de ces bouges ! ramassis de voleurs et de pétasses !… qu’il y revienne en 3060 Agobart de Lyon !… voleurs et pétasses ! il retrouvera les mêmes ! pardi !… Eminences grooms et morues de Cours ! » Dans les bas étages toute la populace de moins que rien qui envahissent les couloirs du Löwen, hurlent et conchient, quand ils ne sont pas conduits dans la chambre 36 par Aïcha. Toute cette humanité se retrouve à la fin dans un train pour aller aux funérailles de Bichelonne et ce voyage anthologique, c’est du Snowpiercer avant l’heure.

La langue de Céline semble sécrétée par l’humanité elle-même qu’elle décrit : déglinguée, déstructurée, décomposée, en lambeaux. On dirait des restes de phrases… des résidus de vie… qui prennent accidentellement sens, comme le discours bégayé d’un trépassé… Un magma informe, en gestation, mouvant, tourbillonnant… Et c’est inexplicablement sublime… Comme une sorte de survivance de la langue quand tout a été rasé, quand il ne reste plus rien que des bouts de semblants de phrases qui réussissent à se frayer un chemin cahoteux vers la forme. Ce n’est pas Claudel, Valéry, etc. tous ces types glorieux qui font du style dans les étages supérieurs de la langue française, avec des phrases et de l’emphase d’académie, pour exprimer de profondes pensées et guider l’humanité vers le Vrai. Céline fait du sublime avec de la merde, des miettes syntaxiques retrouvées dans la rue, prises dans la bouche des gens simples, et regroupées tant bien que mal dans un flux déréglé, où chaque phrase, chaque mot s’ouvre sur une digression laquelle est un prétexte à une autre digression, à l’infini, comme si l’on se perdait dans les rues d’une ville en ruines, les dédales de la langue, les « dédales de la vie »… Cependant, on ressent que tout cela est le résultat d’un vrai travail d’écriture, qu’il ne s’agit pas de l’enregistrement mécanique d’un flux de conscience… Il y a de la musicalité comme involontaire, des allitérations comme accidentelles, un rythme, bref, pour employer le mot, un style.

De loin en loin, des épiphanies aussi inattendues que bouleversantes, à peine esquissées, scandées de « … », trouées de partout, surnagent sur ce flot de débris sémantiques.

Sur la mort du chien :

« la chienne bien fidèle d’une façon, fidèle aux bois où elle fuguait, Korsör, là-haut… fidèle aussi à la vie atroce… les bois de Meudon ne lui disaient rien… elle est morte sur deux… trois petits râles… oh, très discrets… sans du tout se plaindre… ainsi dire… et en position vraiment très belle ; comme en plein élan, en fugue… mais sur le côté, abattue, finie… le nez vers ses forêts à fugue, là-haut d’où elle venait… »

Plus loin : « ce qui nuit dans l’agonie des hommes c’est le tralala… l’homme est toujours quand même en scène… »

Sur Madame Bonnard (la mère que Céline aimait beaucoup d’un collabo notoire) :

« Mme Bonnard, la seule malade que j’ai perdue, avait cette finesse, dentelle d’ondes… comme elle disait bien Du Bellay… Charles d’Orléans… Louise Labé… j’ai failli avec elle comprendre certaines ondes… mes romans seraient tout autres… elle est partie… »

Quand des amis qui ne sont pas dans le domaine littéraire et ne connaissent de Céline que ce que l’on peut en lire dans la presse (il me semble qu’on l’étudie peu à l’école), voient ses livres dans ma bibliothèque, ils sont choqués : « comment peut-on lire les œuvres d’un salaud antisémite ? », « Bagatelles pour un massacre », etc. Il y a clairement de la pourriture chez Céline, « l’homme est pourriture en suspension », disait-il. Mais c’était inévitable. Tu le visualises en résistant ? Comme Loukhoum ? Ou Camus ? Céline a comme il dit le goût des cataclysmes, des bas-fonds, des pauvres gens, son destin est d’être le porte-parole de cette sous-humanité, qui est une part de nous-mêmes. Ce n’est pas Kessel. Ou Gary. En toute honnêteté, il le reconnaît, il dit qu’il est « extrêmement raciste », il se portraiture en pleutre, lui pourtant qui soigne autrui, les démunis, qui donne la vie à la fin du roman, médecin, comme Tchékhov. Il est pas con, tous ces types qui se retrouvent à Sigmaringen, il sait bien que ce sont des losers, de la racaille, ce qu’il y a de plus bas chez l’homme, certains continuent de préparer (autre passage hilarant) une fête pour la victoire de l’Allemagne. Mais ce sont quand même des hommes et des femmes. Et il les soigne. Ce n’est pas le misanthrope revenu de tout et cynique. Il croit à la vie. Il donne naissance, coûte que coûte, et jusqu’à la fin, il soigne Madame Niçois.

J’aime l’œuvre de Céline totalement indépendamment du fait qu’il fut ou non un salaud. Cela dit, je ne dirais pas qu’il fut un. Jamais revendiquée, jamais mise en avant, il y a chez lui comme une profonde empathie envers les faibles, les vieux, les cassés, les traitres, les ignobles, la lie de l’humanité. Et une haine du puissant. De Tartre, Brottin, Loukhoum, Claudel, Maurois, Dur-de-mèche (Malraux), Vailland, Morand, etc., certains dont le comportement pendant la guerre était plus pernicieux et qui pourtant ont ensuite accédé à la plus grande respectabilité, Nobel, ambassades, Saint-Germain… Pas Meudon et Madame Niçois…

Céline devait être à Sigmaringen pour garder une trace de cette humanité. En creux, malgré son comique, D’un château l’autre est avec les deux autres livres de la trilogie allemande (Nord et Rigodon), une représentation horrifique de l’horreur de la guerre, non seulement par les mentions sur le chaos, les villes rasées, la bombe atomique, mais par la description à échelle réduite d’hommes et de femmes au bout de la nuit.

La haine de la valise à roulettes

Stand-up literature

Pendant une grande moitié de Sérotonine, le dernier livre de Houellebecq, jusqu’au refuge dans le château de son ami Aymeric, l’auteur adopte tous les codes du stand-up. On l’imagine sur scène, déroulant son long monologue, sur un ton monocorde et las, vaguement zozotant, manipulant toutes les ficelles du métier de comedian. Dans un déroulé lâchement biographique, on part d’expériences personnelles (le prénom, les parents, les filles rencontrées en Espagne, les différentes amours de sa vie, son poste à Clécy en Basse- Normandie en tant que promoteur du triptyque normand camembert, livarot, pont-l’évêque…), les décrit avec un regard en permanence ironique et y introduit des incises, des digressions philosophiques et drolatiques sur la vie, la société, serties de vérités généralisantes (« les Hollandais sont des cons », « les femmes sont des putes », « les Japonais sont sophistiqués, personne n’y comprend rien à leur culture », « les bobos sont des intermittents du spectacle », etc.). Comme tout stand-upper, notre monument national se paye la tête de cibles innombrables – on semble échapper de justesse à l’épisode « courses chez Ikéa » – en usant d’un sens aigu de l’observation qui est le propre d’un humoriste de talent, aucun détail (du moindre plat dans un restaurant, au moindre élément du décor), aucun personnage (de la réceptionniste d’hôtel, au serveur de café, au barman, au fonctionnaire, à Maurice Blanchot…) n’échappant à sa moquerie. C’est quasiment une raison d’être : je suis pour me foutre de la gueule de tout ce que je croise dans les rues de Paris et les départementales de province. L’auteur de Soumission opère une synthèse virtuose entre des artistes hétéroclites appartenant à des courants de pensée différents et parfois antagonistes : Bigard pour les blagues salaces et misogynes, Gaspard Proust pour la vision économique du monde comme théâtre impitoyable de requins bouffant les pauvres victimes du « libéralisme », Blanche Gardin pour les provocations sur des sujets « tabous » comme la pédophilie ou les gang bang, voire Louis K. pour la misère sexuelle, la dépression, le dégoût que son propre corps inspire. Le pire, ou le mieux, c’est que c’est drôle. Je pense que le biographe de Lovecraft revendique son nouveau genre ; oubliant des détails décrits plus tôt dans le livre (comme dans un exposé oral où l’on ne peut revenir en arrière pour vérifier) ; renvoyant le lecteur (l’auditeur ?) attentif à sa mémoire du texte ; omettant certaines ponctuations pour simuler une oralité haletante, une rythmique propre au stand-up qui alterne passages nerveux et d’autres plus relax ; refusant la relecture, pour que tout paraisse venir d’un seul jet, comme dans une impro.

Anti-modernisme

Notre génie littéraire opère une critique impitoyable de la fameuse « modernité ». Pour des raisons qui demeurent obscures, cette « modernité » est honnie en France, pays du culte de l’autrefois, de l’avant c’était mieux. La modernité n’est même pas analysée à l’aune de ses potentialités positives et négatives, elle est postulée mauvaise par un très large courant intellectuel dominant et vocal, dont Houellebecq est une sorte de figure tutélaire maniaco-dépressive. Raisons pas tellement « obscures » du reste. En tant que vieux pays, riche d’un patrimoine millénaire, je peux comprendre que la France voie d’un mauvais œil sa relégation au rang de nation de deuxième catégorie, face à l’hégémonie américaine et la montée en puissance de la Chine, de l’Inde et d’autres « pays du tiers-monde ». Sur une scène globalisée, le pays de Molière fait au mieux pâle figure, est au pire tourné en dérision. Ceux qui regardent cette modernité leur échapper sont d’ailleurs de vieux intellectuels qui n’y comprennent rien, empêtrés dans de vieux schèmes qui hélas ont de moins en moins de sens, comme l’Identité ou la Nation ou l’Orthographe ou le Patriarcat. Bref, Houellebecq déteste tout de la modernité, et au premier rang les valises à roulettes et les détecteurs de fumée.

Deux choses en particulier m’interpellent à la lecture du dernier chef-d’œuvre dit « romantique » de l’auteur des Particules élémentaires. La première c’est que le monde qu’il dépeint est vieux. L’action aurait pu se dérouler dans les années 1970, sous Pompidou. C’est pré-giscardien comme société, ce monde de la solitude urbaine et de la télévision linéaire, avec en son centre la figure de l’ « homme raté » qui me fait penser aux personnages de Patrick Dewaere ou ceux de Philippe Djian. L’absence totale de portables, l’inexistence des réseaux sociaux qui pourtant structurent profondément nos sociétés, bouleversent notre rapport aux médias, de la préado qui like des chatons à longueur de journée au gilet jaune qui diffuse sa propagande populiste, est révélatrice d’une déconnexion de la réalité ambiante. Le concept de l’anti-héros dépressif, solitaire, perdu dans la foule urbaine est non seulement vieux comme tout, mais quasiment démodé. La « modernité » est aujourd’hui tribale, on parle de communautés, les hommes se rassemblent, par affinités, centres d’intérêt, convergences de révoltes, héritages identitaires, il y a des groupes de tout, il n’a jamais été aussi facile d’aller sur un rond-point et fraterniser avec des alter egos humains partageant les mêmes galères, dans un café et boire un Spritz avec d’autres bobos, sur Tinder et baiser avec une personne sélectionnée avec soin par des algorithmes de machine learning. On ne se flingue plus dans ces conditions. On n’est plus dans l’anonymat flippant des années 1970, on est en permanence fliqué, surveillé, par les agences média qui vendent des pubs ciblées, les proches qui matent vos vacances, l’Etat policier qui sauvegarde vos faits et gestes. Qui qu’on soit, on est important, capital dans la marche de la société fragmentée. Chaque destin est monétisé, scruté, valorisé. Autrefois, on fliquait les gens importants, aujourd’hui on flique tout le monde. Tout cela est hors champ chez Houellebecq car il est d’un autre âge.

La deuxième source d’étonnement qui va au-delà des propos du patron de la littérature française, c’est cette nostalgie d’un autrefois meilleur dont j’ai ma claque. Il faut dire aux gens que ce n’est pas vrai, ce n’était pas mieux avant, c’était bien pire. Par souci de clarté, un texte séparé est réservé à cette digression.

Un fin observateur de la société

Avec Soumission, Houellebecq s’est taillé une solide réputation de prophète. Le livre est très populaire dans les cercles conservateurs et cathos, racistes et islamophobes qui y voient une confirmation de leur thèse : nous acceptons tout, le déclin du christianisme, la violence des banlieues et le terrorisme islamiste. Encore récemment, l’indifférence générale face aux attentats de Strasbourg a été interprétée dans ces cercles comme une confirmation de la prophétie du précédent opus de notre génie des lettres modernes, par ailleurs sociologue émérite. Coup de bol, le roman sortait le jour même des attentats de Charlie Hebdo ; comme opération de communication involontaire, on ne pouvait faire mieux. Dans Sérotonine, n’a-t-il pas à travers le personnage d’Aymeric prévu le mouvement des gilets jaunes ?

J’ai un avis différent. Je trouve Soumission totalement à côté de la plaque en matière de prophétie. En fait, c’est exactement le contraire qui se passe. Ce n’est pas demain, if ever, qu’on aura un président islamiste, laisse tomber islamiste, musulman même, en France. Ce sont les populismes et les racismes qui montent partout en France et en Europe, portés par des paranoïas identitaires et des résurgences racistes. Sérotonine décrit une révolte classique, agricole, et sacrificielle, d’un aristo éleveur de vaches qui possède la moitié d’un département. Les gilets jaunes sont des salariés qui représentent la modernité dans ce qu’elle a de plus exacerbée, une individualisation de la lutte, un égoïsme exacerbé, Facebook comme outil de rassemblement, et un fond idéologique populiste, nationaliste et anti-immigration. Les « victimes » houellebecquiennes par excellence (le petit blanc de province), à la suite du red neck américain ou du nationaliste hongrois, prennent le pouvoir, plient la finance et l’« ultra-libéralisme » (Macron, Rothschild…) à leurs doléances et définissent l’agenda du pays, dans la violence. On est bien loin d’une quelconque soumission.

La valise à roulettes

La valise à roulettes représente tout ce que les réactionnaires détestent. Symbole évident du voyage, du nomadisme, de l’ultra-libéralisme (la marque par excellence est Rimowa, propriété de LVMH, bien entendu), elle permet de slalomer entre les autres victimes de la globalisation dans les halls d’aéroport, emporté par une course éperdue, une fuite en avant. La valise à roulettes c’est le signe de ralliement de la modernité, du progrès honni, de la disparition de notre jadis bienheureux et de ses bagages qu’il fallait porter comme des esclaves, mais des esclaves heureux et fiers, sédentaires, accrochés à leur souche immémoriale. Ce n’est pas l’adjuvant de l’amour (les roulettes tuent le romantisme d’un week-end en amoureux dans quelque hôtel de charme du fin fond de la France) mais un outil de travail, de soumission. En rentrant à Paris l’autre jour, j’ai croisé un antimoderne qui portait une valise sans roulettes. Il ployait sous son poids, se cassait le dos, s’arrêtait chaque dix mètres pour reprendre son souffle. Et pourtant. Et pourtant, en le dépassant fort de ma valise Rimowa à quatre roulettes, il me semblait que cet antimoderne français transpirant, ce Sisyphe traînant son épuisement sous les néons blafards de Roissy 2F, était heureux. Oui, heureux de sa galère, refusant la praticité et le progrès de la technique, affranchi de la technique, un rebelle des temps anciens qui rentrait chez lui enlacer sa souche pour l’éternité et ne plus jamais la quitter.

Cookbook

Ecrire un roman de Houellebecq c’est dérouler la recette de cuisine que voici. Tu prends un mec dépressif, oblomovien, revenu de tout et qui adore aller au Carrefour ; tu l’affubles d’un métier zarbi, du genre promoteur de livarot dans le monde ou spécialiste de Huysmans ; tu alimentes son compte bancaire de plusieurs centaines de milliers d’euros pour éluder la question de comment qu’il fait pour vivre ; tu le mets au volant d’une belle bagnole (ici une Mercedes G350) ; tu lui infliges quelques addictions (clopes, alcool, antidépresseurs) ; tu fais défiler des femmes identiques et interchangeables, portraiturées à grands traits (elles ne parlent jamais, n’ont pas d’idées, d’épaisseur) dont la vocation existentielle est de prodiguer des pipes, lesquelles pipes sont l’incarnation du don dans son stade ultime, religieux ; ses amours sont déçues (rupture, sinon mort de la femme) afin de préserver la solitude de l’homme et cocher la case « romantisme » ; tu agrémentes le tout de considérations générales sur la société, de name dropping de vedettes de la télévision (ici, Baffie, Vincent Cassel, Angot…) et de scènes de cul ; tu relèves l’ensemble à l’aide de provocations bien choisies sur des cibles faciles et consensuelles, au choix l’Europe, les musulmans, les technocrates (pas tellement les capitalistes finalement, Houellebecq aimant plutôt le fric) ; une fois ta recette prête tu introduis du romanesque et de la fiction comme une sorte d’excroissance, de greffe.

Sérotonine va très loin dans ce procédé. « On me demande de faire du Houellebecq, je fais du Houellebecq, je fais le job » : c’est presque un pastiche de soi-même. Dans le monumental édifice littéraire que construit notre poète, qu’ajoutera ce livre par rapport aux autres ? Je ne saurais le dire. Dans une sorte de minimalisme efficace, il ne s’embarrasse même plus d’une histoire. La narrateur Florent-Claude raconte tout simplement sa vie, ses vacances, les quatre femmes qu’il a aimées et sa dépression. Il décide de se retirer de la société en vivant dans un hôtel, puis visite son copain Aymeric, puis tente de renouer avec Camille, l’amour de sa vie. Voilà, en gros, le pitch. Il y a une scène révélatrice du rapport à la femme, c’est celle très drôle où Florent prend le petit-déjeuner avec l’une de ses ex, une actrice ratée. Le narrateur a faim, tout ce qu’il veut c’est finir son omelette au jambon pendant que l’ex lui raconte sa vie, de laquelle vie il n’en a rien à foutre. Aussitôt l’omelette avalée, Florent quitte le restaurant en laissant la femme seule au milieu de son histoire. Peut-être que Houellebecq touche là à quelque chose de profond sur notre rapport à l’autre et le désintérêt total que l’autre inspire, sur notre égocentrisme absolu. Même l’amour est un amour de soi car ce n’est pas l’altérité que le narrateur célèbre, mais le bonheur – éphémère – que l’amour procure à soi.

Le génie romanesque

Je reste un fan de Houellebecq parce qu’il possède ce génie qui se révèle sans crier gare. Dans La Carte et le territoire, il y avait l’idée proprement géniale et en l’occurrence rothienne du meurtre de Houellebecq lui-même. Dans Plateforme, mon roman préféré, le terrorisme faisait basculer la satire dans un tragique bouleversant qui m’a à jamais marqué. Je ne me rappelle plus la Possibilité d’une île, si ce n’est de vagues communautés sectaires et des tartines ésotériques. J’aime énormément la fin de Sérotonine, succincte pourtant, presque expédiée, après deux cent cinquante pages certes drôles par intervalles mais assez laborieuses. La faiblesse du roman, non relu et non édité, c’est ce déséquilibre. Dans Plateforme, la place centrale était dévolue à Valérie. Depuis son triomphe, c’est Houellebecq lui-même – et aucun de ses personnages – qui occupe cette place, prenant son livre en otage pour en faire un journal de ses petites exaspérations quotidiennes.

La fin

Elle est à la fois romanesque et romantique. Le narrateur retrouve l’amour de sa vie, Camille – comme d’habitude une fille fictionnellement effacée dont on ne sait rien sinon qu’elle suce à merveille – et l’observe de loin dans la tristesse de sa vie quotidienne au bord d’un lac improbable, non cartographié, l’hiver, sur l’Orne. C’est cinématographiquement très beau. Deux destins brisés et parallèles qui, sans raison, par une sorte de sortilège, d’impuissance, n’arrivent jamais à se rejoindre. Depuis cette position de voyeur distant, le narrateur forme le projet fou de tuer le fils de Camille afin qu’elle lui revienne dans une exclusivité absolutiste. Je ne dévoile pas comment cela se termine mais c’est d’une grande tristesse, une tristesse pure, non contaminée par ce social qui s’infiltre de partout dans le livre, frustre en permanence son projet romanesque, avant que ce projet ne prenne forme malgré tout, en toute beauté, en toute autonomie, comme affranchi de Houellebecq lui-même.

L’Ordre du jour, d’Eric Vuillard

Cela faisait longtemps que je n’avais pas ouvert un Goncourt. Le dernier que j’ai essayé de lire m’est tombé des bras au bout de quinze pages, tellement c’était un plat lourd et indigeste (Boussole). C’est la brièveté de L’Ordre du jour qui m’a convaincu de retenter l’expérience.

L’objet est assez étrange et disparate. Il commence par une quarantaine de pages de claquettes stylistiques, alliant description de banalités (des personnages, leur costume, la météo, etc.) et circonlocutions précieuses. Elles laissent espérer une reconstitution littéraire de l’Histoire, la transformation d’un matériau historique en fiction et grâce à celle-ci, grâce à son prisme particulier, grâce à son regard scrutateur, révélation d’une nouvelle essence tapie sous les événements connus de tous. Mais il se transforme soudain en récit quasi-journalistique sans envergure littéraire pour ensuite se terminer expéditivement. Bien que court, le récit est une série de longues digressions assez décousues sur des détails et des anecdotes autour de l’annexion de l’Autriche, l’Anschluss, et c’est parfois assez lourd (l’histoire des chars qui tombent en panne, l’insistance sur le beau temps ce jour-là, l’accessoiriste hollywoodien, etc.)Au regard de la gravité des faits, je trouve bizarre que l’auteur s’amuse autant de la panne des chars, tout heureux de sa trouvaille, avec en sous-main comme une sorte de thèse selon laquelle tout cela était finalement l’œuvre de bras cassés financés par le capital. Le ton se veut narquois, dans la veine du cinéma français de seconde guerre mondiale qui prend le parti de décrire les nazis comme des sortes de débiles clownesques et caricaturaux, loin des figures terrifiantes et faustiennes des Damnés. Là, nous sommes plus dans Papy fait de la résistance, en moins drôle.

Ce qui m’intéresse le plus dans ce livre, c’est sa couverture. Il s’agit d’une photographie en pied de Gustav Krupp von Bohlen und Halbach, des aciéries Krupp, aujourd’hui Thyssen-Krupp. On y voit un monsieur respectable, affable, élégant, esquissant même un sourire, le genre de types qui en France auraient la légion d’honneur. Or avec une vingtaine d’autres grands industriels allemands (Opel, Varta, etc.), c’est lui qui a financé le Führer, par ailleurs fauché, et ce faisant a permis le déclenchement d’une guerre qui fit des dizaines de millions de morts. C’est le contraste entre la banale respectabilité d’un industriel et le mal dont il est la source ou l’une des sources – sans financement et sans armement : pas de Führer – qui fait froid dans le dos. A force de coquetteries stylistiques, de railleries auto-satisfaites, de caricatures à gros traits, c’est ce « froid dans le dos », celui du mal glacial, que Vuillard nous empêche d’éprouver.

Je ne l’envie pas, c’est moi qui écris

yvetot

J’ai acheté Mémoire de fille, le dernier livre d’Annie Ernaux, dans un Relay à Roissy. Le prétexte ? Documentaire. Etant père de deux filles, je voulais explorer leur psychologie par procuration, en 200 pages, le temps d’un vol Paris-Istanbul.

Dès les premières lignes, j’ai été submergé par une étrange émotion. Quand Annie Ernaux décrit les immenses et vastes étés de l’enfance et de l’adolescence, ces étés qu’on ne retrouvera jamais plus tard, j’ai pensé à ceux de mes enfants, et combien ils sont éphémères.

Tout est banal chez Ernaux, colonies de vacances, écoles, choix d’un métier, séjour à Londres : une vie sans intérêt. Tout pourtant est d’une grande gravité. Chacun de ces événements insignifiants revêt un caractère déterminant dans une trajectoire initiatique. C’est étonnant, me dis-je, notre vie se décide largement à une époque où nous sommes naïfs, ignorants, souvent seuls, souvent incompris, souvent même stupides. Une époque de ruptures, avec les parents, les professeurs, les amis, les premiers amants, tous ces êtres capitaux qui s’introduisent dans nos vies, en disparaissent aussitôt, en ne laissant derrière eux qu’une tristesse enfouie.

Si j’ai aimé ce livre, ce n’est pas tant pour l’histoire un peu cucul de dépucelage ou de non dépucelage, ce n’est pas tant pour les faits qu’il relate, c’est, en creux, pour l’exégèse, a postériori, en 2014, à partir de bribes et d’images isolées et floues, de la naissance d’une vocation. La vocation d’écrire. Non seulement d’écrire, mais de transformer la réalité en fiction. De vivre pour écrire. De voir en toute chose et en toute expérience de la matière première littéraire. La vie comme flux continu d’écrits. La vie laissant des pages noircies comme autant de traces archéologiques pour mieux comprendre un jour le présent à l’aune de l’avenir dont il sera le passé.

Annie Ernaux n’est pas dans la nostalgie. De toute façon les souvenirs sont sinistres, aucune joie, aucun humour, aucune fierté ne les illuminent. La lecture de leurs livres respectifs m’inspire un rapprochement, ou devrais-je dire un éloignement inattendu : D’Ormesson et Ernaux, aux deux extrêmes du spectre ontologique. Un homme, une femme ; lui perpétuellement content de vivre, elle torturée ; lui parisien, elle provinciale ; lui parents diplomates et aristos, elle petits épiciers ; lui Normale Sup Ulm, elle école normale des instituteurs ; lui name dropping classe (Borges, Caillois, Lévi-Strauss, Valéry, etc.), elle initiales de moniteurs de colo, d’amies d’enfance anonymes du village ; lui dans le 7ème, elle à Yvetot qui se résume pour moi à un panneau « Sortie 25 » en rentrant de Deauville ; lui ouvrant la fenêtre sur la côte amalfitaine avec en arrière-plan un corps de femme alanguie, elle implorant en vain que le moniteur en chef qu’elle a sucé la veille lui donne signe de vie ; lui les amours insouciantes, elle les amours tristes et honteuses. Qu’un D’Ormesson existe, c’est banal. Son existence est prévue, institutionnalisée, sa place l’attend dans des écoles, des comités de lecture, des académies, des galas, des pléiades. Qu’une Ernaux existe, ça, c’est extraordinaire. Un accident. Un raté dans la prévisibilité des destins. Dans l’inéluctabilité des héritages programmés. Dans le déterminisme. La force de la littérature, c’est précisément cela. C’est dépasser les déterminismes. Quand D’Ormesson raconte qu’il quitte les locaux de Gallimard le vendredi soir pour aller en voiture à Rome et y déjeuner Piazza del Popolo, cela fait rêver en soi. Ote la pression sur la manière dont il faut le raconter. Transcender le trou de cul du monde au bout de la sortie 25 de l’A13 que doit être « Yvetot », avec pour simple arsenal des mots, pas d’histoires, pas de wow effect, pas d’épate, juste des mots, démunis, nus, alignés, flottant dans la vacuité parfaite de leur beauté intrinsèque, c’est de l’art.

Ernaux crée ou recrée la vie de cette autre qui était elle soixante ans plus tôt. L’altérité de soi. Le fait que l’on est quelqu’un d’autre à chaque instant de notre vie. Le fait que devant des photos du passé, on ne se reconnaît pas, on se sent étranger à la personne photographiée dont pourtant tous les indices concordent à penser que c’est nous. C’est grâce à l’analyse de tous ces autres, ce cortège d’inconnus qui habitent notre passé, ont pris des décisions à nos dépens, à l’insu de qui nous sommes aujourd’hui et qui découle pourtant d’eux, que nous pouvons saisir une certaine essence de soi. Donner naissance à du sens à partir des inintelligibles présents passés que nous avons vécus, en les inscrivant dans la durée longue d’une évolution que chaque présent pris isolément ne permet pas de concevoir. Comme un promeneur errant au hasard qui doit faire des choix à chaque croisement et découvre en arrivant à une destination que sa trajectoire répondait à une logique sous-jacente, que ses choix étaient moins arbitraires qu’au moins en partie dictés par cette logique qui se révèle alors, entière. Dans le cas d’Ernaux, cette essence, cette logique, c’est l’écriture. Elle se définit par l’écriture et c’est à la source de l’écriture qu’elle remonte, à la genèse en elle de la volonté d’écrire, qu’elle retrouve, à l’état embryonnaire dans la fille gauche de dix-huit ans sur laquelle elle enquête, dans ses poèmes maladroits, dans les pages narcissiques de son journal scrupuleux.

Son enquête est moins sèche, mois factuelle, que celle d’un Modiano. Elle est à la fois plus émotive et plus analytique. L’enquêteur qu’elle est s’observe en train d’enquêter, reconstitue non seulement les événements mais les émotions qui les ont accompagnés, et revit ces émotions déformées par la distance, l’altérité de soi, la brume de la mémoire.

Je me suis promis de passer le livre à ma fille, je ne sais pas, à ses quatorze ans. A l’ajouter à la liste des recommandations futures. Parce qu’il peut changer sa vie. Elle comprendra peut-être que c’est à quatorze ans qu’on est le plus heureux. Elle vivra ses quatorze ans en connaissance de cause de ce bonheur. Elle comprendra l’importance de bien choisir son métier. Elle comprendra la fierté que certains métiers procurent et, sans doute la fierté la plus grande, celle d’être écrivain. Annie Ernaux respecte les personnages de son passé, elle ne les dénigre pas, même quand elle leur voue une vague haine (le mot est peut-être fort), mais elle ne peut s’empêcher de s’enorgueillir.

Car c’est elle qui les fait exister.

Car c’est elle qui écrit.

 

Il est avantageux d’avoir où aller

Adolescent, je lisais Dostoïevski. Je me rappelle la voracité avec laquelle je dévorais les Frères Karamazov ou les Possédés, surtout ces deux, plus que L’idiot. Les livres sont vagues dans mon souvenir, mais l’état d’enchantement intellectuel dans lequel je me retrouvais me revient parfaitement. Il en a été de même pour La Recherche, dont j’abordais chaque volume dans un état d’exaltation, jusqu’au dernier, Le Temps retrouvé, apogée d’un voyage qui m’avait fait découvrir des territoires nouveaux de l’émotion et de l’intelligence humaine. Je me remémore parfaitement l’état dans lequel j’étais à la lecture du Temps retrouvé et des longues pages, vers la fin, au cours du bal des têtes, quand soudain le narrateur, au bout d’une longue et tortueuse quête, saisit dans une illumination sensorielle la matière même, la densité même, la texture même, du temps.

Aujourd’hui, hélas, je pense que je serais incapable de dépasser les premières pages de ces œuvres. J’avais il y a quelques temps essayé avec Dostoïevski, je crois qu’il s’agissait de L’éternel mari. J’ai rapidement lâché. Ces œuvres sont-elles conçues pour l’adolescence ? Suis-je devenu insensible à leur propos ? Je ne sais pas. Le fait est que je n’ai plus rien lu de tel depuis un moment. Si, peut-être, La Montagne magique de Thomas Mann il y a deux ou trois ans, au prix d’une lutte contre l’ennui, dont finalement la seule récompense a été le plaisir éprouvé à la lecture de quelques pages seulement, celles où Hans Castrop se perd dans les montagnes ou celles décrivant son rapport particulier à Clawdia Chauchat. Sur mon livre de chevet, j’ai les nouvelles complètes de Tchekhov auxquelles j’ai recours pour sombrer dans un sommeil peuplé de rêves littéraires. L’avantage de la forme « nouvelle » est justement qu’elle prend l’ennui de cours et donne au lecteur la satisfaction de l’achèvement. Cela dit, une fois sur deux, je passe à côté de la nouvelle, même si j’en perçois l’intention, en saisis confusément l’humour, et entrevois dans la disparité des tableaux de campagne la gestation d’une comédie humaine. Il n’est guère que Kafka pour me garder éveillé, là encore grâce à ses nouvelles et ses lettres.

Mais il y a pire. Jusqu’à il y a pas longtemps, je ne lisais de la littérature contemporaine que quelques auteurs au compte-gouttes, Houellebecq et Modiano pour faire simple, et je snobais absolument tout le reste. Et pour cause, tout le reste n’avait objectivement aucune espèce d’intérêt. J’ai essayé de me confronter à deux ou trois Goncourt, me disant que si d’autres appréciaient les romans primés, il devait bien y avoir une raison. Il n’y en a pas. L’année dernière, j’essaie avec Pas pleurer et à la page 15 le livre me tombe des bras. A défaut de le balancer à la poubelle, je l’enfouis dans un coin invisible de la bibliothèque. Cette année, persévérant, j’ai remis ça avec Boussole. Même chose, livre lâché à la page 15 ou 20. Alors pourquoi Houellebecq ? Parce qu’à part son dernier roman, Soumission, longue nouvelle bâclée esclave de son pitch dicté par Valeurs actuelles, il a fait montre dans ses œuvres d’un génie romanesque qui à mon sens équivaut à celui des auteurs côtoyés à l’adolescence et adulés. Ça ne tient à rien parfois. Dans la Carte et le territoire, la transition sur une nouvelle partie où le personnage de Michel Houellebecq est assassiné est, d’un point de vue romanesque, génial. Modiano c’est Dora Bruder. Qui m’a littéralement bouleversé. Qui m’a hanté. Auquel j’ai pensé des semaines après la lecture. J’ai été subjugué ou plutôt déstabilisé ou plutôt désemparé ou plutôt attristé à la lecture de Pedigree. On se dit que cette œuvre va rester. Les laborieux Pas pleurer, les boursouflés Boussole, on est certains que ça rejoindra comme tant d’honorables œuvres académiques la poubelle monumentale de la littérature humaine. Je ne dis pas, ce sont des choses tout à fait correctes, on y décèle le labeur, l’effort du petit artisan. Qui des nuits entières tisse son réseau de phrases dans la souffrance, l’une après l’autre, pour sortir quelque chose d’aimable, un produit manufacturé, bien ficelé, qui va plaire à des vieux réunis dans un restaurant pour distribuer des prix. Mais ce ne sont pas des romans. Un roman, c’est un univers ex-nihilo, avec sa cosmogonie propre, des personnages vivants, pas des archétypes figés dans des schémas préétablis véhiculant des messages. Un roman n’est pas un produit, c’est un organisme vivant, autonome, qui échappe au contrôle de son créateur pour exister en soi. Il a quelque chose de monstrueux. Je connais mieux, au plus profond d’eux, certains personnages de Proust ou de Balzac, fréquentés il y a plus de vingt ans, que des connaissances de la vraie vie que je vois fréquemment. Les premiers ont plus de vérité et de densité ontologiques que les seconds, sont aussi profonds que les seconds sont superficiels, aussi complexes que les seconds sont ébauchés à grands traits.

Et donc je disais qu’il y a pire. Voilà que depuis récemment je me surprends à prendre du plaisir à la lecture de Jean d’Ormesson ou Emmanuel Carrère. Oui, je l’avoue, j’ai beaucoup aimé lire… Je dirai malgré tout que cette vie fut belle. Oui, je l’avoue, le temps d’un voyage Paris-Megève, le dernier livre de Carrère, Il est avantageux d’avoir où aller, m’a ravi.

C’est un recueil d’articles, de portraits, de quasi-nouvelles, de reportages, qui dessinent une sorte de société de gens biens, cultivés, expérimentateurs, qu’il est agréable de fréquenter. Je me suis comme retrouvé dans un dîner en ville, en compagnie de gens charmants, et dont je suis ressorti riche d’un stock renouvelé d’anecdotes chics que je pourrais refourguer à mon tour dans diverses mondanités. Entre l’adolescence et aujourd’hui, je suis passé de Dostoïevski à Emmanuel Carrère. Pourquoi ? L’expérience, les rencontres, les lectures, les voyages, tout cela aurait dû me rendre au contraire sensible aux chefs-d’œuvre de la littérature mondiale. Avant, je lisais ces chefs-d’œuvre, je côtoyais des génies ; aujourd’hui, je lis des gens qui écrivent comme vous et moi, qui ont tout simplement la chance, dans ce cas d’espèce grâce à la naissance, aux connaissances et au réseau, d’être publiés et de diffuser la banalité de leur prose. Mais, entendons-nous, le plaisir que j’éprouve en lisant d’Ormesson reste honteux. Dans le train, j’ai essayé tant bien que mal de dissimuler la couverture du livre de Carrère. Et puis je sais pertinemment que ce plaisir n’a rien à voir avec celui éprouvé à la lecture de certaines pages de Dostoïevski, de Proust ou de Céline, quand je me retrouvais sensiblement plus intelligent et ayant conscience de cela, comme un sportif qui constate la formation des muscles, la structuration du corps. Non, le plaisir éprouvé à lire Carrère ou d’Ormesson s’apparente plus à celui procuré par un mauvais film plaisant comme savent les fabriquer les Américains. C’est bien sur le moment, mais une demi-heure après la vision, le film rejoint, pour prendre une image de Vice-versa, la zone noire du cerveau où se retrouvent les souvenirs à jamais morts. C’est donc la facilité qu’avec le temps je recherche. Je n’ai plus le courage d’entamer des pavés, comme un randonneur impressionné par la montagne qui se dresse devant lui et que jadis il aurait escaladée.

Cela dit, j’aimerais rendre justice à Emmanuel Carrère. Parce que je le situe au-dessus du Goncourt de base. Au moins lui sait raconter une histoire. Et contrairement à ce qui se dit dans la veine flaubertienne qui mine la littérature moderne, ce qui compte dans un roman, c’est de raconter une histoire. Proust raconte des histoires. Il le fait avec style, mais le style ne suffit pas à lui seul. La recherche est d’une exceptionnelle abondance fictionnelle. Il en va de même pour Dostoïevski ou Kafka, dont les pitchs sont indépassables, homme se réveillant transformé en cafard, K accusé d’un crime dont il ignore tout, etc. Et ça, Carrère sait le faire. D’autant plus, et j’apprécie cela, qu’il n’emprunte pas la forme classique du roman. Qu’il l’hybride, le fragmente, le pollue de reportages, d’autobiographie, et qu’il le fait avec ce qu’il est convenu d’appeler de la virtuosité. L’article sur la vie d’Alan Turing, résumé d’une biographie complète, est brillant. Réussir sur dix pages à créer du suspense, à susciter de l’intérêt pour ce génie branleur hors du commun, en dresser un portrait non seulement fidèle mais amical, ce n’est pas donné. Par ailleurs, j’aimerais parler d’un reportage merveilleux, vraiment merveilleux, sur la vie de Julie.

Julie est une junkie séropositive vivant dans un quartier mal famé de San Francisco. Elle a donné naissance à six enfants qui ont tous fini à l’Assistance Publique. Son histoire est misérabiliste à souhait, comme écrite par Zola ou le Maupassant d’Une vie. Carrère la raconte du point de vue de Darcy, une photographe qui l’accompagne sur plus de quinze ans, jusqu’à sa mort, prenant en photo sa misère, témoignant de sa déchéance, de son enfoncement dans le malheur, en l’absence de tout espoir, quelle que soit l’entreprise menée, quelle que soit la personne rencontrée. Ce témoignage, ou plutôt ce double témoignage, de Carrère témoignant du travail de Darcy, elle-même témoignant de la vie de Julie, de sa lente décomposition anatomique, est bouleversant. Il devrait être adapté au cinéma tant le malheur et ses rebondissements sont photogéniques et par extension cinégéniques. Ce serait un film hollywoodien à Oscar pour peu qu’on accepte la fin dénuée de toute espérance.

Autre beau chapitre, la lettre de Carrère à Renaud Camus. L’auteur du Royaume, en des termes simples, non seulement relève l’égoïsme qui sous-tend la thèse du « grand remplacement » mais en ébranle les fondements. Le grand remplacement, c’est le repli sur soi, la protection jalouse des privilèges bourgeois qui sont le fait d’une naissance heureuse. Je ne sais pas ce que ce Renaud Camus aurait pensé si par un hasard différent mais tout aussi arbitraire il était né en Afrique ou à Alep. Carrère dit à Renaud Camus, écoute cher ami – il enrobe sa réponse dans tout un langage diplomatique flagorneur un peu casse-pieds – nous sommes sept milliards de personnes sur Terre, et la Terre est trop petite, c’est nul, mais c’est comme ça, il va falloir se serrer. Le fait d’être né au bon endroit ne donne aucun droit. Il est tout à fait normal de ne pas apprécier de partager son petit territoire avec d’autres, mais on ne peut considérer cela comme injuste. Carrère a ensuite recours à une métaphore. Il habite un appartement du Xe arrondissement de Paris, un grand appartement bourgeois dans un quartier populaire où Afghans, Kurdes et bobos de souche se côtoient. L’appartement est un havre de paix, sans voisins. Si demain une nouvelle loi impose à Carrère de le partager avec des Kurdes et des Afghans, il serait ennuyé, parce que c’est son appartement. Mais il aurait l’honnêteté de ne pas considérer cela injuste. Ce qui est injuste, c’est que lui vive dans cet appartement alors que des centaines de millions de personnes soient mal logés. Il en va de même de nos pays. Qu’un Renaud Camus soit né en France ne lui donne aucune supériorité sur le Syrien né à Alep, même si cette naissance lui donne l’impression d’être le dépositaire d’un héritage millénaire. C’est juste le fucking hasard.

Je termine là le résumé de la lettre de Carrère, car ce dernier, contraint par une sorte d’amitié admirative qu’il a pour Camus, apparemment grand écrivain méconnu, ne développe pas plus son réquisitoire. C’est moi qui ajoute. Pendant combien de temps pourrons-nous refouler à nos portes toutes ces populations en provenance des lieux de misère que nous dépouillons de leurs ressources, où nous menons et laissons pourrir des guerres, afin de préserver notre confort bourgeois et égoïste, uniquement soucieux de nos petits plaisirs hédonistes, de notre appartement du Xe arrondissement, nostalgiques d’un avant fantasmé, ce fameux avant où c’était mieux, où non seulement on pouvait coloniser impunément les pays, mais n’était pas obligé de voir chez nous ceux qui par le hasard des choses étaient nés de l’autre côté de la « civilisation », de cette « civilisation » sauvage, dont l’histoire est jalonnée des plus effroyables guerres, des plus effroyables génocides, des plus effroyables crimes contre l’humanité.

Parents et enfants

Un pedigree

Etrange petit livre. N’importe quelle célébrité publie un jour son autobiographie. Plus elle est insignifiante, plus le livre est prétentieux et volumineux. J’imagine qu’ils sont tous écrits par les mêmes deux trois nègres sur la place de Paris. Exercice d’autosatisfaction d’hommes et de femmes qui considèrent avoir réussi.

Modiano écrit une longue nouvelle. Distante. Comme si cette vie, ce n’était pas lui qui l’avait vécue. Comme si elle lui était étrangère. « J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne ».

Des images reviennent. Pourquoi celles-là ? Comment la mémoire opère-t-elle sa sélection arbitraire ? Les grands moments, je peux comprendre (l’émotion marque la mémoire, s’y grave), mais les petits, les insignifiants, les quelconques. Pourquoi certains de ceux-là survivent-ils « du plus profond du passé » ?

Il émane du livre une infinie tristesse. Pas d’émotion, sauf celle provoquée par la mort du frère aimé, avec lequel on « passait de longs après-midis ». Mort qui signe la fin de l’enfance. Non, une tristesse morne. Un état permanent d’ennui, de langueur. Une tristesse paresseuse. Détachée. « A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. »

Une femme mondaine l’autre jour à dîner : « Ah Modiano, ma grand-mère le lit, c’est pour les dépressifs. » Plus tard, elle avouera avoir quarante-cinq ans, sa grand-mère doit par conséquent avoir entre quatre-vingt-dix et cent cinq ans. Une centenaire dépressive lectrice de Modiano.

Le livre est centré sur les parents. Ils sont si loin, dans leur monde impénétrable. L’enfant, l’adolescent les observe, recueille les bribes, les misérables bribes : des noms, des adresses, des rues parisiennes disparues depuis – nous sommes chez Modiano. « Que l’on me pardonne tous ces noms et d’autres qui suivront. Je suis un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree. » Et tout cela est si opaque, si incertain. Parent, incarnation ultime de l’altérité. Si semblable et si différent. Si proche et si lointain. Si familier et si étranger.

J’aurais aimé être médecin ou boulanger pour pouvoir expliquer mon métier à mes enfants. Je ne comprends absolument rien à ce que fait Albert Modiano dans la vie. J’imagine l’angoisse des miens. Il sort le matin, revient le soir, que fait-il entretemps ? Fascinant et énigmatique. Comme dans L’adversaire de Carrère.

Un pedigree est un beau livre sur le besoin d’amour des enfants. Niveau de satisfaction de ce besoin sur une échelle de 0 à 10 : 0. Les parents s’en foutent des enfants, ils s’en foutent de Patrick, de leur futur prix Nobel. Ils ne pensent qu’à eux. Parent : incarnation ultime de l’égocentrisme. Patrick, c’est juste un poids. Un chien qu’il faut traîner pendant les vacances. Houellebecq avait décrit quelque chose de semblable, mais son expérience était épouvantable, dickensienne (illustration : les enfants du pensionnat lui fourraient une brosse des chiottes dans la bouche), son enfance une prison. Rien de tel ici. On n’est pas dans la facilité glauque. Modiano n’est pas maltraité, les pensions où on l’envoie pour se débarrasser de lui sont plus ou moins ok. Il est juste au milieu d’un désert sentimental. Pas d’amis. Pas de copine. Rien. Toutes les personnes dont il aime à citer le nom, sauf son frère, sont des étrangers, des spectres, des ébauches de vie. Y compris ses parents.

Chaque jour ressemble à un dimanche soir de veille de rentrée scolaire. Je viens de trouver : c’est cela, l’essence même de cet écrivain : le dimanche soir de veille de rentrée. Quand on s’apprête à affronter un monde sans sentiments, un monde où l’on n’est pas aimé, pas haï, juste pas aimé. Sauf que c’est tous les jours pareil. Sauf que tous les lendemains sont sans amour.

Patrick essaie d’exprimer son amour, mais n’est pas bon à cela. Les enfants ne sont pas bons à cela. Je m’en rends compte en lisant le livre. Ils empruntent d’étranges détours pour éviter de dire je t’aime. Pourquoi ce mot leur brûle-t-il les lèvres ?

Patrick verse dans une petite délinquance érudite (vole des manuscrits, des livres anciens) pour entretenir son actrice ratée de mère. Il s’accroche à son père comme un chien malaimé à son maître. Quand le manque d’amour fait mal, il envoie une lettre insultante. Quand il dit « je ne lui en veux pas », profondément il avoue : « je l’aime ».

Maintenant, je ne sais pas si Modiano aurait été l’écrivain qu’il est s’il avait eu des parents « normaux ». Il est intelligent, il écrit bien, peut-être aurait-il fait HEC et serait-il devenu cadre chez Danone ou Sodexo. Du reste, c’est quoi au juste, des parents « normaux » ? Des parents qu’on comprend ? Sans zones d’ombre à explorer ? Des parents stables ? Qui ont un métier compréhensible ? A force de s’ennuyer, à force d’être exclu, le cerveau de Patrick a développé une force imaginative, exploratrice des mystères, des fonds sous-marins de la vie. Le désormais fameux « don de voyance » qui provoque de « brèves intuitions concernant les événements passés ou futur ». Il est devenu enquêteur. Enquêteur mélancolique plus qu’écrivain. Son plus grand livre-enquête, Dora Bruder, en est l’accomplissement et le chef-d’œuvre.

Je ne sais pas et Je sais

Je suis parent.

Ce n’est pas quelque chose qu’on apprend. Qu’on officialise. On le devient comme ça, en passant. On improvise. Quand je dois, disons, passer un week-end dans une maison à une heure de Paris, je planifie, je songe aux moindres détails. Je suis devenu parent, un métier qui s’étend sur des dizaines d’années, sans rien planifier, sans réfléchir. J’ai à tout casser quelques règles de base, quelques réflexes de bon sens, quelques héritages accidentels. Mais j’ignore comment tout cela est reçu. J’ignore quel sera le Pedigree mental que les enfants écriront dans cinquante ans.

Il y a toute une liste de « je ne sais pas » et un seul « je sais ».

Je ne sais pas s’il faut leur inculquer mes valeurs ou s’ils doivent se forger les leurs.

Et puis quelles sont mes valeurs ?

Et puis, quelle valeur ont les valeurs ? (crainte d’un conditionnement moral, d’un enracinement de peurs et de culpabilités : le terrain moral est glissant).

Je ne sais pas s’il faut les faire travailler comme des forçats pour leur permettre de faire des hautes études et avoir toutes les options dans la vie ou les laisser vivre leur enfance ? J’ai lu une fois qu’Alain Juppé est devenu ce qu’il est devenu grâce à une grand-mère qui le frappait quand il avait une mauvaise note. Cela m’a terrorisé : je ne veux pas que mes enfants deviennent Alain Juppé. Il paraît que les enfants de Palo Alto se suicident : trop de pression. Mais par ailleurs, selon la parabole des talents, il faut faire fructifier ceux qu’on a reçus, on n’a pas le droit de ne rien en faire. Par ailleurs aussi, la vie est inconstante, on peut perdre son argent, ses biens, sa beauté, ses amis, son pays, sa liberté ; il est une chose que l’on préserve à jamais, que personne ne peut nous enlever, les diplômes.

Je ne sais pas s’il faut être strict ou coulant, s’il faut mettre des règles claires ou s’en tenir à de grands principes. Les deux thèses ont leurs théoriciens. Il y a aussi des modes. On dit que les règles strictes incitent intrinsèquement à leur transgression, quand les principes trop vagues angoissent les enfants en quête de repères. Tu es toujours perdant.

Je ne sais pas s’il faut être amical comme un papa de film américain ou montrer de l’autorité comme un papa qui vote à droite. Dans le film français, le papa américain est dépeint comme un con démissionnaire.

Je ne sais pas s’il faut leur donner un iPad, au risque de les connecter à internet, royaume de l’égocentrisme et collection exhaustive de toutes les perversités, ou pas, au risque de passer pour un connard rétrograde.

Quand vous parlez de ces choses autour de vous, on vous dit « qu’il faut trouver un équilibre ». Je ne sais pas trouver un équilibre.

Ou alors, on vous donne ce conseil étrange, à la fois vague et impérieux, énigmatique et lumineux, qui, sous couvert d’évidence, vous laisse désemparé : «  fais comme tu le sens ».

Mais je sais une chose. Cela s’est cristallisé dans mon esprit à la lecture du Modiano. Les enfants sont assoiffés d’amour.

Comment le leur exprimer ?

Les enfants grandissent

Entre vingt et disons trente-cinq ans, on a l’impression que le temps s’est arrêté. Il n’a aucun effet. Physiquement, on change peu. Après une adolescence d’une violence transformationnelle inouïe, on se retrouve dans une sorte d’état stationnaire, de plaine temporelle. Les enfants des gens de vingt à trente-cinq ans, si enfants il y a, changent peu eux aussi. A moins de sept huit ans, ce sont des êtres dépendants, qui s’accrochent à nous. De toutes ces années, ils garderont peu de souvenirs. Des choses se trament peut-être dans leur subconscient, cela reste invérifiable. C’est une période d’inconscience qui donne une illusion d’immortalité. Remarquez, souvent les gens de cet âge (vingt à trente-cinq ans) se moquent des vieux, totalement et sincèrement inconscients qu’eux aussi, un jour, deviendront vieux.

C’est ensuite que les choses s’accélèrent. Que l’on aborde une longue période de transformation. Que nos enfants commencent à changer. A devenir eux. Pas des extensions geignardes de soi, eux. Nous les découvrons alors dans leur altérité, comme de nouvelles personnes qui s’invitent dans notre paysage physique et sentimental.  

Soudain, tout ce qu’on fait est enregistré dans leur Pedigree mental. Mais vraiment. Pas des complexes freudiens à la con, non, des images vraies, des souvenirs authentiques, enfin authentiques, vécus. Soudain, on se rend compte que ce que l’on fait, le moindre de nos agissements, le moindre de nos gestes, contribue à façonner cette personne qui tout à la fois est et devient, sur le devenir de laquelle, souvent à notre insu, nous agissons.

Le livre de Modiano ne fait même pas 150 pages et il y a noté une foultitude de détails le salopard, le moindre jour où sa mère était un peu down¸ il l’a consigné pour l’éternité nobélisée, il s’est vengé de la moindre de ses putains de mauvaises humeurs à la pauvre femme, sans compter toutes les fois où elle l’a lâché au bord de la route pour vaquer à ses sinistres tournées d’actrice ratée et cocufiée.

Il faut penser à l’impact de ce que l’on dit et fait. Il faut agir comme si nos enfants étaient des écrivains en puissance. Suivant l’hypothèse que chaque instant de notre vie, chaque mouvement d’humeur, ou marque de tendresse, sera un jour lu et connu par l’humanité entière. Albert Modiano était-il conscient, en envoyant pour la cinquième fois son fils en pension, ou discutant au téléphone avec l’un de ses innombrables acolytes interlopes, qu’un jour un inconnu comme moi allait tout en savoir ? Allait peut-être le juger ? Se doutait-il que tout cela, il le faisait pour moi, un type quelconque vautré dans son canapé devant lequel son âme est dénudée ?

Il faut agir en héros de roman imaginaire en gestation permanente. Il faut admettre que notre vie, c’est de la matière première de fiction. Elle ne servira peut-être pas, cette matière première, mais on ne sait pas, ne le saura jamais, jusqu’à notre mort.

Albert est mort en 1977. Un pedigree a été publié en 2005.

The smell of us

J’ai finalement vu ce film que les Cahiers du Cinéma recommandaient avec un enthousiasme lyrique rare et, comme d’habitude avec eux, exagéré.

Que dire face à cet objet incongru, disgracieux et globalement moche ? J’avais beaucoup aimé Spring break sur le thème de l’adolescence horrifique. Mais il y avait un scénario – pas dans le sens d’une histoire mais d’une construction qui tenait la route, contrairement aux morceaux bricolés et grossièrement collés de Larry Clark –, une « beauté » irradiait l’image.

Je reconnais pourtant avoir été subjugué par deux ou trois scènes. En premier, celle du suicide, plan magnifique et imprévisible, vraiment génial, d’un corps qui tombe comme une lourde masse et d’un autre qui monte, aspiré par les hauteurs, dans un double effet cinétique scotchant. En second, toute la séquence dans l’appartement du vieux clown à la perversité innocente et débile, où l’on assiste en temps réel à la transformation du lieu, à sa dévastation par la fougue véhémente de la jeunesse, comme si celle-ci révélait des couches de folie enfouies sous un décor aseptisé de bourgeois. Enfin, celle de la vieille folle qui agresse le jeune éphèbe prostitué, où la folie de la jeunesse est menacée par une dingue au corps monstrueux, musculeux et fibreux, sorte de mutant d’adolescent.

Au-delà de ces subjugations disons esthétiques, j’ai été terrifié. Terrifié par l’adolescence.

Tous ces jeunes semblent possédés et l’opacité de cette possession me glace le sang. Ce n’est pas leur perversité qui me fait peur, nous ne sommes pas dans le Jeune et jolie d’Ozon où la jeune bourgeoise se rebelle contre l’ordre établi d’une famille mortellement ennuyeuse en s’envoyant en l’air avec des inconnus dans des chambres d’hôtels Accor, c’est leur passivité. On dirait des objets. Des corps inertes soumis aux pires traitements, dans toutes les déclinaisons possibles de ce que le sexe peut avoir de plus triste, de plus flasque, de plus exsangue. Ils sont dépassés par leur corps, par sa transformation, par les perversités qu’il cristallise chez un public de vieux lubriques au cerveau inondé de foutre. Qui les reniflent comme des bêtes, pour sentir les reviviscences de sang jeune. De sueur tiède des fêtes lascives et abandonnées. Des corps jeunes épuisés, proies sans défense des morsures de la perversité rance à la peau flétrie.

Nombreux sont les films sur l’adolescence qui distillent une nostalgie des amours naissantes, des émotions nouvelles, des ivresses sentimentales, du droit aux actes gratuits et des infinis possibles. Quitter l’adolescence, dans ces films, c’est réduire progressivement le champ des possibles, c’est exclure les unes après les autres toutes les potentialités qui semblaient offertes, c’est devenir quelqu’un, une instance parmi toutes celles qui paraissaient possibles, et, par son unicité, une instance nécessairement décevante. Ici, nulle nostalgie. L’adolescence est dépeinte comme une période horrible, un cauchemar dont on a juste envie de s’évader. En cela, une sorte de pendant de la vieillesse. Le film est un jeu effroyable de miroir entre des vieux et des adolescents.

Patrick Modiano était tout à la fois fasciné et tourmenté par l’opacité de la vie de son père. Les parents de The smell of us sont complètement largués face à des enfants possédés et mutants. Fermés. Si tu les engueules, tu provoques une colère rentrée zombiesque, une passivité agressive qui emprunte à la débilité ses traits, une coolitude taiseuse qui emprunte à la bêtise son impassibilité lasse. Si tu montres la moindre sympathie, tu es cuit.

Pourtant, on connaît tous le cliché du parent qui dit « moi aussi j’ai été adolescent » en engueulant le gamin pour les conneries qu’il s’enorgueillit d’avoir un jour commis. Pourtant, profondément, l’adolescent doit réaliser qu’un jour lui aussi risque de faire acquisition d’un monospace, de réfléchir à la chambre du petit, à la rénovation de la salle de bain, à l’ajout d’un îlot central à la cuisine, à la réfection du toit de la maison de campagne, aux problèmes minables de bureau, il doit bien se rendre compte, en observant autour de lui, qu’en gros, c’est ça, la vie qui l’attend. Malgré tout, il reste retranché dans son no man’s land, son trou régi par des lois inconnaissables.

Peut-être est-il simplement terrifié justement par cela, la vie qui l’attend.