La haine de la valise à roulettes

Stand-up literature

Pendant une grande moitié de Sérotonine, le dernier livre de Houellebecq, jusqu’au refuge dans le château de son ami Aymeric, l’auteur adopte tous les codes du stand-up. On l’imagine sur scène, déroulant son long monologue, sur un ton monocorde et las, vaguement zozotant, manipulant toutes les ficelles du métier de comedian. Dans un déroulé lâchement biographique, on part d’expériences personnelles (le prénom, les parents, les filles rencontrées en Espagne, les différentes amours de sa vie, son poste à Clécy en Basse- Normandie en tant que promoteur du triptyque normand camembert, livarot, pont-l’évêque…), les décrit avec un regard en permanence ironique et y introduit des incises, des digressions philosophiques et drolatiques sur la vie, la société, serties de vérités généralisantes (« les Hollandais sont des cons », « les femmes sont des putes », « les Japonais sont sophistiqués, personne n’y comprend rien à leur culture », « les bobos sont des intermittents du spectacle », etc.). Comme tout stand-upper, notre monument national se paye la tête de cibles innombrables – on semble échapper de justesse à l’épisode « courses chez Ikéa » – en usant d’un sens aigu de l’observation qui est le propre d’un humoriste de talent, aucun détail (du moindre plat dans un restaurant, au moindre élément du décor), aucun personnage (de la réceptionniste d’hôtel, au serveur de café, au barman, au fonctionnaire, à Maurice Blanchot…) n’échappant à sa moquerie. C’est quasiment une raison d’être : je suis pour me foutre de la gueule de tout ce que je croise dans les rues de Paris et les départementales de province. L’auteur de Soumission opère une synthèse virtuose entre des artistes hétéroclites appartenant à des courants de pensée différents et parfois antagonistes : Bigard pour les blagues salaces et misogynes, Gaspard Proust pour la vision économique du monde comme théâtre impitoyable de requins bouffant les pauvres victimes du « libéralisme », Blanche Gardin pour les provocations sur des sujets « tabous » comme la pédophilie ou les gang bang, voire Louis K. pour la misère sexuelle, la dépression, le dégoût que son propre corps inspire. Le pire, ou le mieux, c’est que c’est drôle. Je pense que le biographe de Lovecraft revendique son nouveau genre ; oubliant des détails décrits plus tôt dans le livre (comme dans un exposé oral où l’on ne peut revenir en arrière pour vérifier) ; renvoyant le lecteur (l’auditeur ?) attentif à sa mémoire du texte ; omettant certaines ponctuations pour simuler une oralité haletante, une rythmique propre au stand-up qui alterne passages nerveux et d’autres plus relax ; refusant la relecture, pour que tout paraisse venir d’un seul jet, comme dans une impro.

Anti-modernisme

Notre génie littéraire opère une critique impitoyable de la fameuse « modernité ». Pour des raisons qui demeurent obscures, cette « modernité » est honnie en France, pays du culte de l’autrefois, de l’avant c’était mieux. La modernité n’est même pas analysée à l’aune de ses potentialités positives et négatives, elle est postulée mauvaise par un très large courant intellectuel dominant et vocal, dont Houellebecq est une sorte de figure tutélaire maniaco-dépressive. Raisons pas tellement « obscures » du reste. En tant que vieux pays, riche d’un patrimoine millénaire, je peux comprendre que la France voie d’un mauvais œil sa relégation au rang de nation de deuxième catégorie, face à l’hégémonie américaine et la montée en puissance de la Chine, de l’Inde et d’autres « pays du tiers-monde ». Sur une scène globalisée, le pays de Molière fait au mieux pâle figure, est au pire tourné en dérision. Ceux qui regardent cette modernité leur échapper sont d’ailleurs de vieux intellectuels qui n’y comprennent rien, empêtrés dans de vieux schèmes qui hélas ont de moins en moins de sens, comme l’Identité ou la Nation ou l’Orthographe ou le Patriarcat. Bref, Houellebecq déteste tout de la modernité, et au premier rang les valises à roulettes et les détecteurs de fumée.

Deux choses en particulier m’interpellent à la lecture du dernier chef-d’œuvre dit « romantique » de l’auteur des Particules élémentaires. La première c’est que le monde qu’il dépeint est vieux. L’action aurait pu se dérouler dans les années 1970, sous Pompidou. C’est pré-giscardien comme société, ce monde de la solitude urbaine et de la télévision linéaire, avec en son centre la figure de l’ « homme raté » qui me fait penser aux personnages de Patrick Dewaere ou ceux de Philippe Djian. L’absence totale de portables, l’inexistence des réseaux sociaux qui pourtant structurent profondément nos sociétés, bouleversent notre rapport aux médias, de la préado qui like des chatons à longueur de journée au gilet jaune qui diffuse sa propagande populiste, est révélatrice d’une déconnexion de la réalité ambiante. Le concept de l’anti-héros dépressif, solitaire, perdu dans la foule urbaine est non seulement vieux comme tout, mais quasiment démodé. La « modernité » est aujourd’hui tribale, on parle de communautés, les hommes se rassemblent, par affinités, centres d’intérêt, convergences de révoltes, héritages identitaires, il y a des groupes de tout, il n’a jamais été aussi facile d’aller sur un rond-point et fraterniser avec des alter egos humains partageant les mêmes galères, dans un café et boire un Spritz avec d’autres bobos, sur Tinder et baiser avec une personne sélectionnée avec soin par des algorithmes de machine learning. On ne se flingue plus dans ces conditions. On n’est plus dans l’anonymat flippant des années 1970, on est en permanence fliqué, surveillé, par les agences média qui vendent des pubs ciblées, les proches qui matent vos vacances, l’Etat policier qui sauvegarde vos faits et gestes. Qui qu’on soit, on est important, capital dans la marche de la société fragmentée. Chaque destin est monétisé, scruté, valorisé. Autrefois, on fliquait les gens importants, aujourd’hui on flique tout le monde. Tout cela est hors champ chez Houellebecq car il est d’un autre âge.

La deuxième source d’étonnement qui va au-delà des propos du patron de la littérature française, c’est cette nostalgie d’un autrefois meilleur dont j’ai ma claque. Il faut dire aux gens que ce n’est pas vrai, ce n’était pas mieux avant, c’était bien pire. Par souci de clarté, un texte séparé est réservé à cette digression.

Un fin observateur de la société

Avec Soumission, Houellebecq s’est taillé une solide réputation de prophète. Le livre est très populaire dans les cercles conservateurs et cathos, racistes et islamophobes qui y voient une confirmation de leur thèse : nous acceptons tout, le déclin du christianisme, la violence des banlieues et le terrorisme islamiste. Encore récemment, l’indifférence générale face aux attentats de Strasbourg a été interprétée dans ces cercles comme une confirmation de la prophétie du précédent opus de notre génie des lettres modernes, par ailleurs sociologue émérite. Coup de bol, le roman sortait le jour même des attentats de Charlie Hebdo ; comme opération de communication involontaire, on ne pouvait faire mieux. Dans Sérotonine, n’a-t-il pas à travers le personnage d’Aymeric prévu le mouvement des gilets jaunes ?

J’ai un avis différent. Je trouve Soumission totalement à côté de la plaque en matière de prophétie. En fait, c’est exactement le contraire qui se passe. Ce n’est pas demain, if ever, qu’on aura un président islamiste, laisse tomber islamiste, musulman même, en France. Ce sont les populismes et les racismes qui montent partout en France et en Europe, portés par des paranoïas identitaires et des résurgences racistes. Sérotonine décrit une révolte classique, agricole, et sacrificielle, d’un aristo éleveur de vaches qui possède la moitié d’un département. Les gilets jaunes sont des salariés qui représentent la modernité dans ce qu’elle a de plus exacerbée, une individualisation de la lutte, un égoïsme exacerbé, Facebook comme outil de rassemblement, et un fond idéologique populiste, nationaliste et anti-immigration. Les « victimes » houellebecquiennes par excellence (le petit blanc de province), à la suite du red neck américain ou du nationaliste hongrois, prennent le pouvoir, plient la finance et l’« ultra-libéralisme » (Macron, Rothschild…) à leurs doléances et définissent l’agenda du pays, dans la violence. On est bien loin d’une quelconque soumission.

La valise à roulettes

La valise à roulettes représente tout ce que les réactionnaires détestent. Symbole évident du voyage, du nomadisme, de l’ultra-libéralisme (la marque par excellence est Rimowa, propriété de LVMH, bien entendu), elle permet de slalomer entre les autres victimes de la globalisation dans les halls d’aéroport, emporté par une course éperdue, une fuite en avant. La valise à roulettes c’est le signe de ralliement de la modernité, du progrès honni, de la disparition de notre jadis bienheureux et de ses bagages qu’il fallait porter comme des esclaves, mais des esclaves heureux et fiers, sédentaires, accrochés à leur souche immémoriale. Ce n’est pas l’adjuvant de l’amour (les roulettes tuent le romantisme d’un week-end en amoureux dans quelque hôtel de charme du fin fond de la France) mais un outil de travail, de soumission. En rentrant à Paris l’autre jour, j’ai croisé un antimoderne qui portait une valise sans roulettes. Il ployait sous son poids, se cassait le dos, s’arrêtait chaque dix mètres pour reprendre son souffle. Et pourtant. Et pourtant, en le dépassant fort de ma valise Rimowa à quatre roulettes, il me semblait que cet antimoderne français transpirant, ce Sisyphe traînant son épuisement sous les néons blafards de Roissy 2F, était heureux. Oui, heureux de sa galère, refusant la praticité et le progrès de la technique, affranchi de la technique, un rebelle des temps anciens qui rentrait chez lui enlacer sa souche pour l’éternité et ne plus jamais la quitter.

Cookbook

Ecrire un roman de Houellebecq c’est dérouler la recette de cuisine que voici. Tu prends un mec dépressif, oblomovien, revenu de tout et qui adore aller au Carrefour ; tu l’affubles d’un métier zarbi, du genre promoteur de livarot dans le monde ou spécialiste de Huysmans ; tu alimentes son compte bancaire de plusieurs centaines de milliers d’euros pour éluder la question de comment qu’il fait pour vivre ; tu le mets au volant d’une belle bagnole (ici une Mercedes G350) ; tu lui infliges quelques addictions (clopes, alcool, antidépresseurs) ; tu fais défiler des femmes identiques et interchangeables, portraiturées à grands traits (elles ne parlent jamais, n’ont pas d’idées, d’épaisseur) dont la vocation existentielle est de prodiguer des pipes, lesquelles pipes sont l’incarnation du don dans son stade ultime, religieux ; ses amours sont déçues (rupture, sinon mort de la femme) afin de préserver la solitude de l’homme et cocher la case « romantisme » ; tu agrémentes le tout de considérations générales sur la société, de name dropping de vedettes de la télévision (ici, Baffie, Vincent Cassel, Angot…) et de scènes de cul ; tu relèves l’ensemble à l’aide de provocations bien choisies sur des cibles faciles et consensuelles, au choix l’Europe, les musulmans, les technocrates (pas tellement les capitalistes finalement, Houellebecq aimant plutôt le fric) ; une fois ta recette prête tu introduis du romanesque et de la fiction comme une sorte d’excroissance, de greffe.

Sérotonine va très loin dans ce procédé. « On me demande de faire du Houellebecq, je fais du Houellebecq, je fais le job » : c’est presque un pastiche de soi-même. Dans le monumental édifice littéraire que construit notre poète, qu’ajoutera ce livre par rapport aux autres ? Je ne saurais le dire. Dans une sorte de minimalisme efficace, il ne s’embarrasse même plus d’une histoire. La narrateur Florent-Claude raconte tout simplement sa vie, ses vacances, les quatre femmes qu’il a aimées et sa dépression. Il décide de se retirer de la société en vivant dans un hôtel, puis visite son copain Aymeric, puis tente de renouer avec Camille, l’amour de sa vie. Voilà, en gros, le pitch. Il y a une scène révélatrice du rapport à la femme, c’est celle très drôle où Florent prend le petit-déjeuner avec l’une de ses ex, une actrice ratée. Le narrateur a faim, tout ce qu’il veut c’est finir son omelette au jambon pendant que l’ex lui raconte sa vie, de laquelle vie il n’en a rien à foutre. Aussitôt l’omelette avalée, Florent quitte le restaurant en laissant la femme seule au milieu de son histoire. Peut-être que Houellebecq touche là à quelque chose de profond sur notre rapport à l’autre et le désintérêt total que l’autre inspire, sur notre égocentrisme absolu. Même l’amour est un amour de soi car ce n’est pas l’altérité que le narrateur célèbre, mais le bonheur – éphémère – que l’amour procure à soi.

Le génie romanesque

Je reste un fan de Houellebecq parce qu’il possède ce génie qui se révèle sans crier gare. Dans La Carte et le territoire, il y avait l’idée proprement géniale et en l’occurrence rothienne du meurtre de Houellebecq lui-même. Dans Plateforme, mon roman préféré, le terrorisme faisait basculer la satire dans un tragique bouleversant qui m’a à jamais marqué. Je ne me rappelle plus la Possibilité d’une île, si ce n’est de vagues communautés sectaires et des tartines ésotériques. J’aime énormément la fin de Sérotonine, succincte pourtant, presque expédiée, après deux cent cinquante pages certes drôles par intervalles mais assez laborieuses. La faiblesse du roman, non relu et non édité, c’est ce déséquilibre. Dans Plateforme, la place centrale était dévolue à Valérie. Depuis son triomphe, c’est Houellebecq lui-même – et aucun de ses personnages – qui occupe cette place, prenant son livre en otage pour en faire un journal de ses petites exaspérations quotidiennes.

La fin

Elle est à la fois romanesque et romantique. Le narrateur retrouve l’amour de sa vie, Camille – comme d’habitude une fille fictionnellement effacée dont on ne sait rien sinon qu’elle suce à merveille – et l’observe de loin dans la tristesse de sa vie quotidienne au bord d’un lac improbable, non cartographié, l’hiver, sur l’Orne. C’est cinématographiquement très beau. Deux destins brisés et parallèles qui, sans raison, par une sorte de sortilège, d’impuissance, n’arrivent jamais à se rejoindre. Depuis cette position de voyeur distant, le narrateur forme le projet fou de tuer le fils de Camille afin qu’elle lui revienne dans une exclusivité absolutiste. Je ne dévoile pas comment cela se termine mais c’est d’une grande tristesse, une tristesse pure, non contaminée par ce social qui s’infiltre de partout dans le livre, frustre en permanence son projet romanesque, avant que ce projet ne prenne forme malgré tout, en toute beauté, en toute autonomie, comme affranchi de Houellebecq lui-même.

L’Ordre du jour, d’Eric Vuillard

Cela faisait longtemps que je n’avais pas ouvert un Goncourt. Le dernier que j’ai essayé de lire m’est tombé des bras au bout de quinze pages, tellement c’était un plat lourd et indigeste (Boussole). C’est la brièveté de L’Ordre du jour qui m’a convaincu de retenter l’expérience.

L’objet est assez étrange et disparate. Il commence par une quarantaine de pages de claquettes stylistiques, alliant description de banalités (des personnages, leur costume, la météo, etc.) et circonlocutions précieuses. Elles laissent espérer une reconstitution littéraire de l’Histoire, la transformation d’un matériau historique en fiction et grâce à celle-ci, grâce à son prisme particulier, grâce à son regard scrutateur, révélation d’une nouvelle essence tapie sous les événements connus de tous. Mais il se transforme soudain en récit quasi-journalistique sans envergure littéraire pour ensuite se terminer expéditivement. Bien que court, le récit est une série de longues digressions assez décousues sur des détails et des anecdotes autour de l’annexion de l’Autriche, l’Anschluss, et c’est parfois assez lourd (l’histoire des chars qui tombent en panne, l’insistance sur le beau temps ce jour-là, l’accessoiriste hollywoodien, etc.)Au regard de la gravité des faits, je trouve bizarre que l’auteur s’amuse autant de la panne des chars, tout heureux de sa trouvaille, avec en sous-main comme une sorte de thèse selon laquelle tout cela était finalement l’œuvre de bras cassés financés par le capital. Le ton se veut narquois, dans la veine du cinéma français de seconde guerre mondiale qui prend le parti de décrire les nazis comme des sortes de débiles clownesques et caricaturaux, loin des figures terrifiantes et faustiennes des Damnés. Là, nous sommes plus dans Papy fait de la résistance, en moins drôle.

Ce qui m’intéresse le plus dans ce livre, c’est sa couverture. Il s’agit d’une photographie en pied de Gustav Krupp von Bohlen und Halbach, des aciéries Krupp, aujourd’hui Thyssen-Krupp. On y voit un monsieur respectable, affable, élégant, esquissant même un sourire, le genre de types qui en France auraient la légion d’honneur. Or avec une vingtaine d’autres grands industriels allemands (Opel, Varta, etc.), c’est lui qui a financé le Führer, par ailleurs fauché, et ce faisant a permis le déclenchement d’une guerre qui fit des dizaines de millions de morts. C’est le contraste entre la banale respectabilité d’un industriel et le mal dont il est la source ou l’une des sources – sans financement et sans armement : pas de Führer – qui fait froid dans le dos. A force de coquetteries stylistiques, de railleries auto-satisfaites, de caricatures à gros traits, c’est ce « froid dans le dos », celui du mal glacial, que Vuillard nous empêche d’éprouver.

Je ne l’envie pas, c’est moi qui écris

yvetot

J’ai acheté Mémoire de fille, le dernier livre d’Annie Ernaux, dans un Relay à Roissy. Le prétexte ? Documentaire. Etant père de deux filles, je voulais explorer leur psychologie par procuration, en 200 pages, le temps d’un vol Paris-Istanbul.

Dès les premières lignes, j’ai été submergé par une étrange émotion. Quand Annie Ernaux décrit les immenses et vastes étés de l’enfance et de l’adolescence, ces étés qu’on ne retrouvera jamais plus tard, j’ai pensé à ceux de mes enfants, et combien ils sont éphémères.

Tout est banal chez Ernaux, colonies de vacances, écoles, choix d’un métier, séjour à Londres : une vie sans intérêt. Tout pourtant est d’une grande gravité. Chacun de ces événements insignifiants revêt un caractère déterminant dans une trajectoire initiatique. C’est étonnant, me dis-je, notre vie se décide largement à une époque où nous sommes naïfs, ignorants, souvent seuls, souvent incompris, souvent même stupides. Une époque de ruptures, avec les parents, les professeurs, les amis, les premiers amants, tous ces êtres capitaux qui s’introduisent dans nos vies, en disparaissent aussitôt, en ne laissant derrière eux qu’une tristesse enfouie.

Si j’ai aimé ce livre, ce n’est pas tant pour l’histoire un peu cucul de dépucelage ou de non dépucelage, ce n’est pas tant pour les faits qu’il relate, c’est, en creux, pour l’exégèse, a postériori, en 2014, à partir de bribes et d’images isolées et floues, de la naissance d’une vocation. La vocation d’écrire. Non seulement d’écrire, mais de transformer la réalité en fiction. De vivre pour écrire. De voir en toute chose et en toute expérience de la matière première littéraire. La vie comme flux continu d’écrits. La vie laissant des pages noircies comme autant de traces archéologiques pour mieux comprendre un jour le présent à l’aune de l’avenir dont il sera le passé.

Annie Ernaux n’est pas dans la nostalgie. De toute façon les souvenirs sont sinistres, aucune joie, aucun humour, aucune fierté ne les illuminent. La lecture de leurs livres respectifs m’inspire un rapprochement, ou devrais-je dire un éloignement inattendu : D’Ormesson et Ernaux, aux deux extrêmes du spectre ontologique. Un homme, une femme ; lui perpétuellement content de vivre, elle torturée ; lui parisien, elle provinciale ; lui parents diplomates et aristos, elle petits épiciers ; lui Normale Sup Ulm, elle école normale des instituteurs ; lui name dropping classe (Borges, Caillois, Lévi-Strauss, Valéry, etc.), elle initiales de moniteurs de colo, d’amies d’enfance anonymes du village ; lui dans le 7ème, elle à Yvetot qui se résume pour moi à un panneau « Sortie 25 » en rentrant de Deauville ; lui ouvrant la fenêtre sur la côte amalfitaine avec en arrière-plan un corps de femme alanguie, elle implorant en vain que le moniteur en chef qu’elle a sucé la veille lui donne signe de vie ; lui les amours insouciantes, elle les amours tristes et honteuses. Qu’un D’Ormesson existe, c’est banal. Son existence est prévue, institutionnalisée, sa place l’attend dans des écoles, des comités de lecture, des académies, des galas, des pléiades. Qu’une Ernaux existe, ça, c’est extraordinaire. Un accident. Un raté dans la prévisibilité des destins. Dans l’inéluctabilité des héritages programmés. Dans le déterminisme. La force de la littérature, c’est précisément cela. C’est dépasser les déterminismes. Quand D’Ormesson raconte qu’il quitte les locaux de Gallimard le vendredi soir pour aller en voiture à Rome et y déjeuner Piazza del Popolo, cela fait rêver en soi. Ote la pression sur la manière dont il faut le raconter. Transcender le trou de cul du monde au bout de la sortie 25 de l’A13 que doit être « Yvetot », avec pour simple arsenal des mots, pas d’histoires, pas de wow effect, pas d’épate, juste des mots, démunis, nus, alignés, flottant dans la vacuité parfaite de leur beauté intrinsèque, c’est de l’art.

Ernaux crée ou recrée la vie de cette autre qui était elle soixante ans plus tôt. L’altérité de soi. Le fait que l’on est quelqu’un d’autre à chaque instant de notre vie. Le fait que devant des photos du passé, on ne se reconnaît pas, on se sent étranger à la personne photographiée dont pourtant tous les indices concordent à penser que c’est nous. C’est grâce à l’analyse de tous ces autres, ce cortège d’inconnus qui habitent notre passé, ont pris des décisions à nos dépens, à l’insu de qui nous sommes aujourd’hui et qui découle pourtant d’eux, que nous pouvons saisir une certaine essence de soi. Donner naissance à du sens à partir des inintelligibles présents passés que nous avons vécus, en les inscrivant dans la durée longue d’une évolution que chaque présent pris isolément ne permet pas de concevoir. Comme un promeneur errant au hasard qui doit faire des choix à chaque croisement et découvre en arrivant à une destination que sa trajectoire répondait à une logique sous-jacente, que ses choix étaient moins arbitraires qu’au moins en partie dictés par cette logique qui se révèle alors, entière. Dans le cas d’Ernaux, cette essence, cette logique, c’est l’écriture. Elle se définit par l’écriture et c’est à la source de l’écriture qu’elle remonte, à la genèse en elle de la volonté d’écrire, qu’elle retrouve, à l’état embryonnaire dans la fille gauche de dix-huit ans sur laquelle elle enquête, dans ses poèmes maladroits, dans les pages narcissiques de son journal scrupuleux.

Son enquête est moins sèche, mois factuelle, que celle d’un Modiano. Elle est à la fois plus émotive et plus analytique. L’enquêteur qu’elle est s’observe en train d’enquêter, reconstitue non seulement les événements mais les émotions qui les ont accompagnés, et revit ces émotions déformées par la distance, l’altérité de soi, la brume de la mémoire.

Je me suis promis de passer le livre à ma fille, je ne sais pas, à ses quatorze ans. A l’ajouter à la liste des recommandations futures. Parce qu’il peut changer sa vie. Elle comprendra peut-être que c’est à quatorze ans qu’on est le plus heureux. Elle vivra ses quatorze ans en connaissance de cause de ce bonheur. Elle comprendra l’importance de bien choisir son métier. Elle comprendra la fierté que certains métiers procurent et, sans doute la fierté la plus grande, celle d’être écrivain. Annie Ernaux respecte les personnages de son passé, elle ne les dénigre pas, même quand elle leur voue une vague haine (le mot est peut-être fort), mais elle ne peut s’empêcher de s’enorgueillir.

Car c’est elle qui les fait exister.

Car c’est elle qui écrit.

 

Il est avantageux d’avoir où aller

Adolescent, je lisais Dostoïevski. Je me rappelle la voracité avec laquelle je dévorais les Frères Karamazov ou les Possédés, surtout ces deux, plus que L’idiot. Les livres sont vagues dans mon souvenir, mais l’état d’enchantement intellectuel dans lequel je me retrouvais me revient parfaitement. Il en a été de même pour La Recherche, dont j’abordais chaque volume dans un état d’exaltation, jusqu’au dernier, Le Temps retrouvé, apogée d’un voyage qui m’avait fait découvrir des territoires nouveaux de l’émotion et de l’intelligence humaine. Je me remémore parfaitement l’état dans lequel j’étais à la lecture du Temps retrouvé et des longues pages, vers la fin, au cours du bal des têtes, quand soudain le narrateur, au bout d’une longue et tortueuse quête, saisit dans une illumination sensorielle la matière même, la densité même, la texture même, du temps.

Aujourd’hui, hélas, je pense que je serais incapable de dépasser les premières pages de ces œuvres. J’avais il y a quelques temps essayé avec Dostoïevski, je crois qu’il s’agissait de L’éternel mari. J’ai rapidement lâché. Ces œuvres sont-elles conçues pour l’adolescence ? Suis-je devenu insensible à leur propos ? Je ne sais pas. Le fait est que je n’ai plus rien lu de tel depuis un moment. Si, peut-être, La Montagne magique de Thomas Mann il y a deux ou trois ans, au prix d’une lutte contre l’ennui, dont finalement la seule récompense a été le plaisir éprouvé à la lecture de quelques pages seulement, celles où Hans Castrop se perd dans les montagnes ou celles décrivant son rapport particulier à Clawdia Chauchat. Sur mon livre de chevet, j’ai les nouvelles complètes de Tchekhov auxquelles j’ai recours pour sombrer dans un sommeil peuplé de rêves littéraires. L’avantage de la forme « nouvelle » est justement qu’elle prend l’ennui de cours et donne au lecteur la satisfaction de l’achèvement. Cela dit, une fois sur deux, je passe à côté de la nouvelle, même si j’en perçois l’intention, en saisis confusément l’humour, et entrevois dans la disparité des tableaux de campagne la gestation d’une comédie humaine. Il n’est guère que Kafka pour me garder éveillé, là encore grâce à ses nouvelles et ses lettres.

Mais il y a pire. Jusqu’à il y a pas longtemps, je ne lisais de la littérature contemporaine que quelques auteurs au compte-gouttes, Houellebecq et Modiano pour faire simple, et je snobais absolument tout le reste. Et pour cause, tout le reste n’avait objectivement aucune espèce d’intérêt. J’ai essayé de me confronter à deux ou trois Goncourt, me disant que si d’autres appréciaient les romans primés, il devait bien y avoir une raison. Il n’y en a pas. L’année dernière, j’essaie avec Pas pleurer et à la page 15 le livre me tombe des bras. A défaut de le balancer à la poubelle, je l’enfouis dans un coin invisible de la bibliothèque. Cette année, persévérant, j’ai remis ça avec Boussole. Même chose, livre lâché à la page 15 ou 20. Alors pourquoi Houellebecq ? Parce qu’à part son dernier roman, Soumission, longue nouvelle bâclée esclave de son pitch dicté par Valeurs actuelles, il a fait montre dans ses œuvres d’un génie romanesque qui à mon sens équivaut à celui des auteurs côtoyés à l’adolescence et adulés. Ça ne tient à rien parfois. Dans la Carte et le territoire, la transition sur une nouvelle partie où le personnage de Michel Houellebecq est assassiné est, d’un point de vue romanesque, génial. Modiano c’est Dora Bruder. Qui m’a littéralement bouleversé. Qui m’a hanté. Auquel j’ai pensé des semaines après la lecture. J’ai été subjugué ou plutôt déstabilisé ou plutôt désemparé ou plutôt attristé à la lecture de Pedigree. On se dit que cette œuvre va rester. Les laborieux Pas pleurer, les boursouflés Boussole, on est certains que ça rejoindra comme tant d’honorables œuvres académiques la poubelle monumentale de la littérature humaine. Je ne dis pas, ce sont des choses tout à fait correctes, on y décèle le labeur, l’effort du petit artisan. Qui des nuits entières tisse son réseau de phrases dans la souffrance, l’une après l’autre, pour sortir quelque chose d’aimable, un produit manufacturé, bien ficelé, qui va plaire à des vieux réunis dans un restaurant pour distribuer des prix. Mais ce ne sont pas des romans. Un roman, c’est un univers ex-nihilo, avec sa cosmogonie propre, des personnages vivants, pas des archétypes figés dans des schémas préétablis véhiculant des messages. Un roman n’est pas un produit, c’est un organisme vivant, autonome, qui échappe au contrôle de son créateur pour exister en soi. Il a quelque chose de monstrueux. Je connais mieux, au plus profond d’eux, certains personnages de Proust ou de Balzac, fréquentés il y a plus de vingt ans, que des connaissances de la vraie vie que je vois fréquemment. Les premiers ont plus de vérité et de densité ontologiques que les seconds, sont aussi profonds que les seconds sont superficiels, aussi complexes que les seconds sont ébauchés à grands traits.

Et donc je disais qu’il y a pire. Voilà que depuis récemment je me surprends à prendre du plaisir à la lecture de Jean d’Ormesson ou Emmanuel Carrère. Oui, je l’avoue, j’ai beaucoup aimé lire… Je dirai malgré tout que cette vie fut belle. Oui, je l’avoue, le temps d’un voyage Paris-Megève, le dernier livre de Carrère, Il est avantageux d’avoir où aller, m’a ravi.

C’est un recueil d’articles, de portraits, de quasi-nouvelles, de reportages, qui dessinent une sorte de société de gens biens, cultivés, expérimentateurs, qu’il est agréable de fréquenter. Je me suis comme retrouvé dans un dîner en ville, en compagnie de gens charmants, et dont je suis ressorti riche d’un stock renouvelé d’anecdotes chics que je pourrais refourguer à mon tour dans diverses mondanités. Entre l’adolescence et aujourd’hui, je suis passé de Dostoïevski à Emmanuel Carrère. Pourquoi ? L’expérience, les rencontres, les lectures, les voyages, tout cela aurait dû me rendre au contraire sensible aux chefs-d’œuvre de la littérature mondiale. Avant, je lisais ces chefs-d’œuvre, je côtoyais des génies ; aujourd’hui, je lis des gens qui écrivent comme vous et moi, qui ont tout simplement la chance, dans ce cas d’espèce grâce à la naissance, aux connaissances et au réseau, d’être publiés et de diffuser la banalité de leur prose. Mais, entendons-nous, le plaisir que j’éprouve en lisant d’Ormesson reste honteux. Dans le train, j’ai essayé tant bien que mal de dissimuler la couverture du livre de Carrère. Et puis je sais pertinemment que ce plaisir n’a rien à voir avec celui éprouvé à la lecture de certaines pages de Dostoïevski, de Proust ou de Céline, quand je me retrouvais sensiblement plus intelligent et ayant conscience de cela, comme un sportif qui constate la formation des muscles, la structuration du corps. Non, le plaisir éprouvé à lire Carrère ou d’Ormesson s’apparente plus à celui procuré par un mauvais film plaisant comme savent les fabriquer les Américains. C’est bien sur le moment, mais une demi-heure après la vision, le film rejoint, pour prendre une image de Vice-versa, la zone noire du cerveau où se retrouvent les souvenirs à jamais morts. C’est donc la facilité qu’avec le temps je recherche. Je n’ai plus le courage d’entamer des pavés, comme un randonneur impressionné par la montagne qui se dresse devant lui et que jadis il aurait escaladée.

Cela dit, j’aimerais rendre justice à Emmanuel Carrère. Parce que je le situe au-dessus du Goncourt de base. Au moins lui sait raconter une histoire. Et contrairement à ce qui se dit dans la veine flaubertienne qui mine la littérature moderne, ce qui compte dans un roman, c’est de raconter une histoire. Proust raconte des histoires. Il le fait avec style, mais le style ne suffit pas à lui seul. La recherche est d’une exceptionnelle abondance fictionnelle. Il en va de même pour Dostoïevski ou Kafka, dont les pitchs sont indépassables, homme se réveillant transformé en cafard, K accusé d’un crime dont il ignore tout, etc. Et ça, Carrère sait le faire. D’autant plus, et j’apprécie cela, qu’il n’emprunte pas la forme classique du roman. Qu’il l’hybride, le fragmente, le pollue de reportages, d’autobiographie, et qu’il le fait avec ce qu’il est convenu d’appeler de la virtuosité. L’article sur la vie d’Alan Turing, résumé d’une biographie complète, est brillant. Réussir sur dix pages à créer du suspense, à susciter de l’intérêt pour ce génie branleur hors du commun, en dresser un portrait non seulement fidèle mais amical, ce n’est pas donné. Par ailleurs, j’aimerais parler d’un reportage merveilleux, vraiment merveilleux, sur la vie de Julie.

Julie est une junkie séropositive vivant dans un quartier mal famé de San Francisco. Elle a donné naissance à six enfants qui ont tous fini à l’Assistance Publique. Son histoire est misérabiliste à souhait, comme écrite par Zola ou le Maupassant d’Une vie. Carrère la raconte du point de vue de Darcy, une photographe qui l’accompagne sur plus de quinze ans, jusqu’à sa mort, prenant en photo sa misère, témoignant de sa déchéance, de son enfoncement dans le malheur, en l’absence de tout espoir, quelle que soit l’entreprise menée, quelle que soit la personne rencontrée. Ce témoignage, ou plutôt ce double témoignage, de Carrère témoignant du travail de Darcy, elle-même témoignant de la vie de Julie, de sa lente décomposition anatomique, est bouleversant. Il devrait être adapté au cinéma tant le malheur et ses rebondissements sont photogéniques et par extension cinégéniques. Ce serait un film hollywoodien à Oscar pour peu qu’on accepte la fin dénuée de toute espérance.

Autre beau chapitre, la lettre de Carrère à Renaud Camus. L’auteur du Royaume, en des termes simples, non seulement relève l’égoïsme qui sous-tend la thèse du « grand remplacement » mais en ébranle les fondements. Le grand remplacement, c’est le repli sur soi, la protection jalouse des privilèges bourgeois qui sont le fait d’une naissance heureuse. Je ne sais pas ce que ce Renaud Camus aurait pensé si par un hasard différent mais tout aussi arbitraire il était né en Afrique ou à Alep. Carrère dit à Renaud Camus, écoute cher ami – il enrobe sa réponse dans tout un langage diplomatique flagorneur un peu casse-pieds – nous sommes sept milliards de personnes sur Terre, et la Terre est trop petite, c’est nul, mais c’est comme ça, il va falloir se serrer. Le fait d’être né au bon endroit ne donne aucun droit. Il est tout à fait normal de ne pas apprécier de partager son petit territoire avec d’autres, mais on ne peut considérer cela comme injuste. Carrère a ensuite recours à une métaphore. Il habite un appartement du Xe arrondissement de Paris, un grand appartement bourgeois dans un quartier populaire où Afghans, Kurdes et bobos de souche se côtoient. L’appartement est un havre de paix, sans voisins. Si demain une nouvelle loi impose à Carrère de le partager avec des Kurdes et des Afghans, il serait ennuyé, parce que c’est son appartement. Mais il aurait l’honnêteté de ne pas considérer cela injuste. Ce qui est injuste, c’est que lui vive dans cet appartement alors que des centaines de millions de personnes soient mal logés. Il en va de même de nos pays. Qu’un Renaud Camus soit né en France ne lui donne aucune supériorité sur le Syrien né à Alep, même si cette naissance lui donne l’impression d’être le dépositaire d’un héritage millénaire. C’est juste le fucking hasard.

Je termine là le résumé de la lettre de Carrère, car ce dernier, contraint par une sorte d’amitié admirative qu’il a pour Camus, apparemment grand écrivain méconnu, ne développe pas plus son réquisitoire. C’est moi qui ajoute. Pendant combien de temps pourrons-nous refouler à nos portes toutes ces populations en provenance des lieux de misère que nous dépouillons de leurs ressources, où nous menons et laissons pourrir des guerres, afin de préserver notre confort bourgeois et égoïste, uniquement soucieux de nos petits plaisirs hédonistes, de notre appartement du Xe arrondissement, nostalgiques d’un avant fantasmé, ce fameux avant où c’était mieux, où non seulement on pouvait coloniser impunément les pays, mais n’était pas obligé de voir chez nous ceux qui par le hasard des choses étaient nés de l’autre côté de la « civilisation », de cette « civilisation » sauvage, dont l’histoire est jalonnée des plus effroyables guerres, des plus effroyables génocides, des plus effroyables crimes contre l’humanité.

Parents et enfants

Un pedigree

Etrange petit livre. N’importe quelle célébrité publie un jour son autobiographie. Plus elle est insignifiante, plus le livre est prétentieux et volumineux. J’imagine qu’ils sont tous écrits par les mêmes deux trois nègres sur la place de Paris. Exercice d’autosatisfaction d’hommes et de femmes qui considèrent avoir réussi.

Modiano écrit une longue nouvelle. Distante. Comme si cette vie, ce n’était pas lui qui l’avait vécue. Comme si elle lui était étrangère. « J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne ».

Des images reviennent. Pourquoi celles-là ? Comment la mémoire opère-t-elle sa sélection arbitraire ? Les grands moments, je peux comprendre (l’émotion marque la mémoire, s’y grave), mais les petits, les insignifiants, les quelconques. Pourquoi certains de ceux-là survivent-ils « du plus profond du passé » ?

Il émane du livre une infinie tristesse. Pas d’émotion, sauf celle provoquée par la mort du frère aimé, avec lequel on « passait de longs après-midis ». Mort qui signe la fin de l’enfance. Non, une tristesse morne. Un état permanent d’ennui, de langueur. Une tristesse paresseuse. Détachée. « A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. »

Une femme mondaine l’autre jour à dîner : « Ah Modiano, ma grand-mère le lit, c’est pour les dépressifs. » Plus tard, elle avouera avoir quarante-cinq ans, sa grand-mère doit par conséquent avoir entre quatre-vingt-dix et cent cinq ans. Une centenaire dépressive lectrice de Modiano.

Le livre est centré sur les parents. Ils sont si loin, dans leur monde impénétrable. L’enfant, l’adolescent les observe, recueille les bribes, les misérables bribes : des noms, des adresses, des rues parisiennes disparues depuis – nous sommes chez Modiano. « Que l’on me pardonne tous ces noms et d’autres qui suivront. Je suis un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree. » Et tout cela est si opaque, si incertain. Parent, incarnation ultime de l’altérité. Si semblable et si différent. Si proche et si lointain. Si familier et si étranger.

J’aurais aimé être médecin ou boulanger pour pouvoir expliquer mon métier à mes enfants. Je ne comprends absolument rien à ce que fait Albert Modiano dans la vie. J’imagine l’angoisse des miens. Il sort le matin, revient le soir, que fait-il entretemps ? Fascinant et énigmatique. Comme dans L’adversaire de Carrère.

Un pedigree est un beau livre sur le besoin d’amour des enfants. Niveau de satisfaction de ce besoin sur une échelle de 0 à 10 : 0. Les parents s’en foutent des enfants, ils s’en foutent de Patrick, de leur futur prix Nobel. Ils ne pensent qu’à eux. Parent : incarnation ultime de l’égocentrisme. Patrick, c’est juste un poids. Un chien qu’il faut traîner pendant les vacances. Houellebecq avait décrit quelque chose de semblable, mais son expérience était épouvantable, dickensienne (illustration : les enfants du pensionnat lui fourraient une brosse des chiottes dans la bouche), son enfance une prison. Rien de tel ici. On n’est pas dans la facilité glauque. Modiano n’est pas maltraité, les pensions où on l’envoie pour se débarrasser de lui sont plus ou moins ok. Il est juste au milieu d’un désert sentimental. Pas d’amis. Pas de copine. Rien. Toutes les personnes dont il aime à citer le nom, sauf son frère, sont des étrangers, des spectres, des ébauches de vie. Y compris ses parents.

Chaque jour ressemble à un dimanche soir de veille de rentrée scolaire. Je viens de trouver : c’est cela, l’essence même de cet écrivain : le dimanche soir de veille de rentrée. Quand on s’apprête à affronter un monde sans sentiments, un monde où l’on n’est pas aimé, pas haï, juste pas aimé. Sauf que c’est tous les jours pareil. Sauf que tous les lendemains sont sans amour.

Patrick essaie d’exprimer son amour, mais n’est pas bon à cela. Les enfants ne sont pas bons à cela. Je m’en rends compte en lisant le livre. Ils empruntent d’étranges détours pour éviter de dire je t’aime. Pourquoi ce mot leur brûle-t-il les lèvres ?

Patrick verse dans une petite délinquance érudite (vole des manuscrits, des livres anciens) pour entretenir son actrice ratée de mère. Il s’accroche à son père comme un chien malaimé à son maître. Quand le manque d’amour fait mal, il envoie une lettre insultante. Quand il dit « je ne lui en veux pas », profondément il avoue : « je l’aime ».

Maintenant, je ne sais pas si Modiano aurait été l’écrivain qu’il est s’il avait eu des parents « normaux ». Il est intelligent, il écrit bien, peut-être aurait-il fait HEC et serait-il devenu cadre chez Danone ou Sodexo. Du reste, c’est quoi au juste, des parents « normaux » ? Des parents qu’on comprend ? Sans zones d’ombre à explorer ? Des parents stables ? Qui ont un métier compréhensible ? A force de s’ennuyer, à force d’être exclu, le cerveau de Patrick a développé une force imaginative, exploratrice des mystères, des fonds sous-marins de la vie. Le désormais fameux « don de voyance » qui provoque de « brèves intuitions concernant les événements passés ou futur ». Il est devenu enquêteur. Enquêteur mélancolique plus qu’écrivain. Son plus grand livre-enquête, Dora Bruder, en est l’accomplissement et le chef-d’œuvre.

Je ne sais pas et Je sais

Je suis parent.

Ce n’est pas quelque chose qu’on apprend. Qu’on officialise. On le devient comme ça, en passant. On improvise. Quand je dois, disons, passer un week-end dans une maison à une heure de Paris, je planifie, je songe aux moindres détails. Je suis devenu parent, un métier qui s’étend sur des dizaines d’années, sans rien planifier, sans réfléchir. J’ai à tout casser quelques règles de base, quelques réflexes de bon sens, quelques héritages accidentels. Mais j’ignore comment tout cela est reçu. J’ignore quel sera le Pedigree mental que les enfants écriront dans cinquante ans.

Il y a toute une liste de « je ne sais pas » et un seul « je sais ».

Je ne sais pas s’il faut leur inculquer mes valeurs ou s’ils doivent se forger les leurs.

Et puis quelles sont mes valeurs ?

Et puis, quelle valeur ont les valeurs ? (crainte d’un conditionnement moral, d’un enracinement de peurs et de culpabilités : le terrain moral est glissant).

Je ne sais pas s’il faut les faire travailler comme des forçats pour leur permettre de faire des hautes études et avoir toutes les options dans la vie ou les laisser vivre leur enfance ? J’ai lu une fois qu’Alain Juppé est devenu ce qu’il est devenu grâce à une grand-mère qui le frappait quand il avait une mauvaise note. Cela m’a terrorisé : je ne veux pas que mes enfants deviennent Alain Juppé. Il paraît que les enfants de Palo Alto se suicident : trop de pression. Mais par ailleurs, selon la parabole des talents, il faut faire fructifier ceux qu’on a reçus, on n’a pas le droit de ne rien en faire. Par ailleurs aussi, la vie est inconstante, on peut perdre son argent, ses biens, sa beauté, ses amis, son pays, sa liberté ; il est une chose que l’on préserve à jamais, que personne ne peut nous enlever, les diplômes.

Je ne sais pas s’il faut être strict ou coulant, s’il faut mettre des règles claires ou s’en tenir à de grands principes. Les deux thèses ont leurs théoriciens. Il y a aussi des modes. On dit que les règles strictes incitent intrinsèquement à leur transgression, quand les principes trop vagues angoissent les enfants en quête de repères. Tu es toujours perdant.

Je ne sais pas s’il faut être amical comme un papa de film américain ou montrer de l’autorité comme un papa qui vote à droite. Dans le film français, le papa américain est dépeint comme un con démissionnaire.

Je ne sais pas s’il faut leur donner un iPad, au risque de les connecter à internet, royaume de l’égocentrisme et collection exhaustive de toutes les perversités, ou pas, au risque de passer pour un connard rétrograde.

Quand vous parlez de ces choses autour de vous, on vous dit « qu’il faut trouver un équilibre ». Je ne sais pas trouver un équilibre.

Ou alors, on vous donne ce conseil étrange, à la fois vague et impérieux, énigmatique et lumineux, qui, sous couvert d’évidence, vous laisse désemparé : «  fais comme tu le sens ».

Mais je sais une chose. Cela s’est cristallisé dans mon esprit à la lecture du Modiano. Les enfants sont assoiffés d’amour.

Comment le leur exprimer ?

Les enfants grandissent

Entre vingt et disons trente-cinq ans, on a l’impression que le temps s’est arrêté. Il n’a aucun effet. Physiquement, on change peu. Après une adolescence d’une violence transformationnelle inouïe, on se retrouve dans une sorte d’état stationnaire, de plaine temporelle. Les enfants des gens de vingt à trente-cinq ans, si enfants il y a, changent peu eux aussi. A moins de sept huit ans, ce sont des êtres dépendants, qui s’accrochent à nous. De toutes ces années, ils garderont peu de souvenirs. Des choses se trament peut-être dans leur subconscient, cela reste invérifiable. C’est une période d’inconscience qui donne une illusion d’immortalité. Remarquez, souvent les gens de cet âge (vingt à trente-cinq ans) se moquent des vieux, totalement et sincèrement inconscients qu’eux aussi, un jour, deviendront vieux.

C’est ensuite que les choses s’accélèrent. Que l’on aborde une longue période de transformation. Que nos enfants commencent à changer. A devenir eux. Pas des extensions geignardes de soi, eux. Nous les découvrons alors dans leur altérité, comme de nouvelles personnes qui s’invitent dans notre paysage physique et sentimental.  

Soudain, tout ce qu’on fait est enregistré dans leur Pedigree mental. Mais vraiment. Pas des complexes freudiens à la con, non, des images vraies, des souvenirs authentiques, enfin authentiques, vécus. Soudain, on se rend compte que ce que l’on fait, le moindre de nos agissements, le moindre de nos gestes, contribue à façonner cette personne qui tout à la fois est et devient, sur le devenir de laquelle, souvent à notre insu, nous agissons.

Le livre de Modiano ne fait même pas 150 pages et il y a noté une foultitude de détails le salopard, le moindre jour où sa mère était un peu down¸ il l’a consigné pour l’éternité nobélisée, il s’est vengé de la moindre de ses putains de mauvaises humeurs à la pauvre femme, sans compter toutes les fois où elle l’a lâché au bord de la route pour vaquer à ses sinistres tournées d’actrice ratée et cocufiée.

Il faut penser à l’impact de ce que l’on dit et fait. Il faut agir comme si nos enfants étaient des écrivains en puissance. Suivant l’hypothèse que chaque instant de notre vie, chaque mouvement d’humeur, ou marque de tendresse, sera un jour lu et connu par l’humanité entière. Albert Modiano était-il conscient, en envoyant pour la cinquième fois son fils en pension, ou discutant au téléphone avec l’un de ses innombrables acolytes interlopes, qu’un jour un inconnu comme moi allait tout en savoir ? Allait peut-être le juger ? Se doutait-il que tout cela, il le faisait pour moi, un type quelconque vautré dans son canapé devant lequel son âme est dénudée ?

Il faut agir en héros de roman imaginaire en gestation permanente. Il faut admettre que notre vie, c’est de la matière première de fiction. Elle ne servira peut-être pas, cette matière première, mais on ne sait pas, ne le saura jamais, jusqu’à notre mort.

Albert est mort en 1977. Un pedigree a été publié en 2005.

The smell of us

J’ai finalement vu ce film que les Cahiers du Cinéma recommandaient avec un enthousiasme lyrique rare et, comme d’habitude avec eux, exagéré.

Que dire face à cet objet incongru, disgracieux et globalement moche ? J’avais beaucoup aimé Spring break sur le thème de l’adolescence horrifique. Mais il y avait un scénario – pas dans le sens d’une histoire mais d’une construction qui tenait la route, contrairement aux morceaux bricolés et grossièrement collés de Larry Clark –, une « beauté » irradiait l’image.

Je reconnais pourtant avoir été subjugué par deux ou trois scènes. En premier, celle du suicide, plan magnifique et imprévisible, vraiment génial, d’un corps qui tombe comme une lourde masse et d’un autre qui monte, aspiré par les hauteurs, dans un double effet cinétique scotchant. En second, toute la séquence dans l’appartement du vieux clown à la perversité innocente et débile, où l’on assiste en temps réel à la transformation du lieu, à sa dévastation par la fougue véhémente de la jeunesse, comme si celle-ci révélait des couches de folie enfouies sous un décor aseptisé de bourgeois. Enfin, celle de la vieille folle qui agresse le jeune éphèbe prostitué, où la folie de la jeunesse est menacée par une dingue au corps monstrueux, musculeux et fibreux, sorte de mutant d’adolescent.

Au-delà de ces subjugations disons esthétiques, j’ai été terrifié. Terrifié par l’adolescence.

Tous ces jeunes semblent possédés et l’opacité de cette possession me glace le sang. Ce n’est pas leur perversité qui me fait peur, nous ne sommes pas dans le Jeune et jolie d’Ozon où la jeune bourgeoise se rebelle contre l’ordre établi d’une famille mortellement ennuyeuse en s’envoyant en l’air avec des inconnus dans des chambres d’hôtels Accor, c’est leur passivité. On dirait des objets. Des corps inertes soumis aux pires traitements, dans toutes les déclinaisons possibles de ce que le sexe peut avoir de plus triste, de plus flasque, de plus exsangue. Ils sont dépassés par leur corps, par sa transformation, par les perversités qu’il cristallise chez un public de vieux lubriques au cerveau inondé de foutre. Qui les reniflent comme des bêtes, pour sentir les reviviscences de sang jeune. De sueur tiède des fêtes lascives et abandonnées. Des corps jeunes épuisés, proies sans défense des morsures de la perversité rance à la peau flétrie.

Nombreux sont les films sur l’adolescence qui distillent une nostalgie des amours naissantes, des émotions nouvelles, des ivresses sentimentales, du droit aux actes gratuits et des infinis possibles. Quitter l’adolescence, dans ces films, c’est réduire progressivement le champ des possibles, c’est exclure les unes après les autres toutes les potentialités qui semblaient offertes, c’est devenir quelqu’un, une instance parmi toutes celles qui paraissaient possibles, et, par son unicité, une instance nécessairement décevante. Ici, nulle nostalgie. L’adolescence est dépeinte comme une période horrible, un cauchemar dont on a juste envie de s’évader. En cela, une sorte de pendant de la vieillesse. Le film est un jeu effroyable de miroir entre des vieux et des adolescents.

Patrick Modiano était tout à la fois fasciné et tourmenté par l’opacité de la vie de son père. Les parents de The smell of us sont complètement largués face à des enfants possédés et mutants. Fermés. Si tu les engueules, tu provoques une colère rentrée zombiesque, une passivité agressive qui emprunte à la débilité ses traits, une coolitude taiseuse qui emprunte à la bêtise son impassibilité lasse. Si tu montres la moindre sympathie, tu es cuit.

Pourtant, on connaît tous le cliché du parent qui dit « moi aussi j’ai été adolescent » en engueulant le gamin pour les conneries qu’il s’enorgueillit d’avoir un jour commis. Pourtant, profondément, l’adolescent doit réaliser qu’un jour lui aussi risque de faire acquisition d’un monospace, de réfléchir à la chambre du petit, à la rénovation de la salle de bain, à l’ajout d’un îlot central à la cuisine, à la réfection du toit de la maison de campagne, aux problèmes minables de bureau, il doit bien se rendre compte, en observant autour de lui, qu’en gros, c’est ça, la vie qui l’attend. Malgré tout, il reste retranché dans son no man’s land, son trou régi par des lois inconnaissables.

Peut-être est-il simplement terrifié justement par cela, la vie qui l’attend.

Notes printanières

Clichés

Je n’aime pas le titre de cet article. Ces deux mots, « notes » et « printanières », des clichés par excellence.

Notes : de l’écriture au rabais, des idées inabouties jetées avec un empressement ridicule, dont la dernière variante en date sont les insupportables aphorismes narcissiques publiés sur Facebook (genre : « I feel moody today », mais on s’en fout !). Notes : abdication de l’effort de construction, de structure, quelque chose que l’on dit mais pas tout à fait, que l’on soutient mais n’assume pas.

En soi, printemps n’est pas un mot haïssable. Le printemps à Paris est une période éculée mais valable ; il y a une belle lumière, un fond d’air frais comme si l’hiver y soupirait, des pluies spectaculaires qui assombrissent le ciel et font monter l’odeur de l’herbe, des filles sur les terrasses en robe légère heureuses de l’avoir sortie du placard où elle était planquée depuis six mois, dans une odeur de naphtaline et de transpiration séchée.

C’est « printanière » qui est insupportable. Qui renvoie à des déodorants cheap, des parfums d’ambiance, une littérature de gare. Je ne sais pas pourquoi, n’ayant en toute honnêteté rien lu d’elle, cela me fait penser à Anna Gavalda. C’est du Tourgueniev et j’aime Dostoïevski. Quand on n’a rien à dire, on convoque cet adjectif, on convoque un imaginaire saisonnier avec ses sous-entendus érotiques et jardiniers pour exprimer de manière lâche et imprécise un sentiment de bien-être érigé en poncif fédérateur de la civilisation occidentale.

Il y a pas mal d’adjectifs comme ça maintenant. A la base, je n’avais rien contre, sauf qu’ils ont été usés jusqu’à la corde par les articles de magazine, des journalistes de télévision, des éditorialistes. Ils ont été privatisés par Condé Nast. Sublime par exemple, pauvre mot grandiose surexploité pour tout et n’importe quoi, sur un spectre allant des fesses dans une pub d’écran solaire à l’idéalisme hégélien ; magnifié, pour faire accéder la chose sans intérêt (des brocolis dans une recette de cuisine) à une sphère censément mythique ; et quantité d’autres comme poétique, onirique, transcendant, contemplatif… Ce sont désormais des adjectifs vides, évidés, grandiloquents et évidés. Quand on ne sait pas quoi dire d’un film, qu’on s’est emmerdé ferme deux heures durant en voyant Jauja sans se l’avouer, rien de plus pratique que de lui apposer l’adjectif contemplatif. Même pictural, que j’aimais à une époque pour évoquer la beauté d’une femme croisée dans le métro ou d’un film maté dans une salle vide, me semble fatigué, comme un vieil aristocrate sur le déclin.

Alors pourquoi ce titre ? Je marchais dans les rues de Paris et je me suis surpris à apprécier le printemps, à me sentir « printanier », à vouloir écrire des choses sur les marronniers en fleur. Le vent devait faire voler une jupe, une fille devait marcher d’un pas déterminé vers son destin, je ne sais pas, des conneries du genre. Pour tuer en moi cette sensiblerie, je me suis promis d’écrire des notes printanières ; mais des plus amères qui soient. De saboter ainsi le mot de l’intérieur.

Segments littéraires

Je suis passé dans un Relay à Roissy 2E et pris en photo la tête de gondole des livres. Un concentré de la littérature contemporaine. J’ai saisi en un instant la manière dont les éditeurs raisonnent en termes de cible de clientèle dans une diagonale allant de Musso à Onfray.

Rangée du haut, à gauche, au sommet de la pyramide éditoriale : Guillaume Musso. Segment du roman de gare, bouquin de plage, démission préméditée de l’intelligence, concept de « détente » de l’esprit, d’acceptation réjouie de gros volumes de bêtise industrialisée ;

A côté, Dr Saldmann, Prenez votre santé en main : créneau du développement personnel, recettes « forme et santé » à deux balles, genre manger des framboises pour guérir du cancer ;

Richie : littérature people plus, même contenu que Closer mais par une journaliste du Monde, mêmes histoires de vêtements, de coupes de cheveux, de coucheries, de drogues, de combines et conspirations, mais au sujet d’un membre de grand corps d’état ;

Check-point, de Ruffin : roman de gare classe, traitant de thèmes exotiques et grandiloquents, de préférence liés au terrorisme ou aux lois impitoyables du marché, des trucs faciles à vendre au retraité de modèle courant.

Deuxième rangée : Fred Vargas, polar, un genre en soi, respectable, codifié ;

Douglas Kennedy, figure tutélaire de la littérature de la « sensibilité », avec ses héroïnes énigmatiques dans un Paris de TripAdvisor ;

Umberto Eco, étonnant sur cette rangée, c’était pas mal Eco de mémoire ;

Houellebecq, sorte de summum de la littérature, pur produit marketing au même titre que les lessives des linéaires Franprix lugubres qu’il aime à décrire.

Rangée 3 : After, catégorie aucune idée de ce que c’est ;

Ellroy, polar estimable car nous parvenant avec la caution « anglo-saxon » et les adjectifs « maître », « génie », typiques de ces écrivains adulés dans une France fantasmant l’Amérique et le jazz ;

Le nouveau Bussi, qui m’a l’air d’un me-too de Musso, jusqu’au point de la similitude patronymique.

Rangée du bas, Marc Lévy, déchu, détrôné par Musso et Bussi, malgré un titre magnifique : Elle & Lui ;

La fille du train m’a l’air d’un polar de rangée du bas ;

Onfray, Cosmos : philosophie de gare consistant à enfoncer tout ce que la menuiserie compte de portes ouvertes et de vilipender avec un courage rare, une perpétuelle tête d’enterrement et un refus jamais démenti d’apporter un minimum de réflexion au-delà des poncifs, des choses comme le nazisme, l’islamisme et Dieu.

Musso-Onfray, même combat contre l’intelligence et la réflexion. Même souci des évidences. Dans une émission de télévision où le philosophe dialoguait avec Mazarine Pingeot, celle-ci lui posa une question sur le concept de réalité, c’est quoi la réalité, sinon une réalité, la réalité existe-t-elle ou est-elle le produit d’une perception, etc. Question académique de bonne élève, soit, mais question complexe. Onfray soutint que la réalité c’est « ce qui advient » et pour faire taire une interlocutrice insistante, asséna que la Shoah par exemple c’est la réalité, indéniable, rétive à tout perspectivisme. C’est à peine s’il ne l’a pas accusée d’antisémitisme et de révisionnisme. Convoquer la Shoah pour répondre à Mazarine Pingeot dans une émission de télévision : c’est cela l’abdication de l’intelligence.

Résumons : romans de gare, les plus largement représentés (Musso, Bessi, Lévy, Kennedy, un roman aux éditions Michel Lafon dont le titre n’apparaît pas dans la photo mais la maison d’édition se suffit à elle-même) ; roman de gare classe (Ruffin) ; philosophie de gare (Onfray) ; polar (Vargas, Ellroy) ; développement personnel et autres livres profitant de la dépression ambiante pour prétendre la guérir en recommandant des framboises ; haute littérature (Houellebecq) ; intrus (Eco).

Grâce à une photo, je viens d’établir ce qu’en marketing on appelle une segmentation de marché. Si j’étais amené à faire une étude circonstanciée du marché de l’édition, je serais plus exhaustif dans le recensement des catégories, j’analyserais les chiffres des ventes et en ferais des camemberts, mais aboutirais à peu près au même résultat, de la même manière qu’il suffit parfois de prendre une photo de linéaire de supermarché pour se rendre compte de la segmentation des shampoings ou des liquides vaisselle.

Richie

Richie est la biographie de Richard Descoings, l’ancien directeur de Sciences Po décédé à New York en 2011 ou 12. J’aurais facilement pu ne trouver au livre aucun intérêt, à part celui anthropologique d’assister au voyeurisme d’une journaliste provinciale fascinée par le monde des « grands corps d’état » (concept qui revient une page sur deux), sa communauté d’invertis proustiens et la corruption hédoniste d’une caste sans utilité sociale, vivant – plutôt grand train d’ailleurs – sur le dos du fameux « contribuable » en s’affublant l’étiquette hilarante de « grands serviteurs d’état ».

Au conseil d’état, Descoings travaille deux à trois heures par jour et passe le reste du temps à récupérer des fêtes de la nuit et comploter pour trouver un nouveau poste. On finance toute une communauté de parasites sociaux au sommet de l’Etat, formée à l’école même, dans l’usine même, dont Descoings, archétype du parasite, son symbole – rien fait de notable avant Science Po à part du secrétariat général à Aides pendant deux ans – devint ironiquement le directeur pendant une vingtaine d’années.

Son fait d’armes : y avoir introduit par effraction des étudiants de ZEP. L’idée n’est pas de lui, elle vient d’un certain Dominique Reynié. Mais il l’a mise en œuvre, certes à des fins de marketing et de branding personnels, mais mise en œuvre quand même alors que l’intelligentsia parisienne l’accusait de faire entrer je cite « les barbares » dans l’enceinte des élites. Mis à part ce fait d’armes, sa gestion est digne d’une république bananière. Il nomme sa femme, dépeinte comme une hystérique incompétente, au poste de directrice générale, profite des largesses de son compagnon Guillaume Pépy qui lui affrète des trains pour aller à des séminaires, se paye des boni de patron de la finance, profite de sa situation pour draguer sur Facebook des étudiants de vingt ans, tyrannise ses collaborateurs qu’il licencie à la moindre contradiction dans le temple de la démocratie et maltraite le petit personnel comme il se doit dans ce monde. Pendant ce temps, en Suède, une ministre a été démissionnée et mise à l’écart de la politique pour avoir acheté une tablette de Toblerone avec la carte de crédit du ministère. Le livre, sous ses dehors banals, finit par inspirer une sorte de dégoût poisseux, celui d’avoir fréquenté pendant les deux trois heures de sa lecture toute une population veule et comploteuse de pique-assiettes.

Il a quand même un intérêt : son non intérêt.

Descoings avait des milliers d’amis sur Facebook, des centaines de Like quand il y postait une chanson de Barbara ou d’Etienne Daho. Il était populaire, adulé, dragué. Or le personnage n’était objectivement rien. Patron d’une grande école, il n’avait jamais écrit une ligne de sa vie, pas un article, rien. C’était un bureaucrate à réseau comme la France sait en former et dont vous et moi prenons gentiment en charge le train de vie, les maisons de campagne, les garçonnières rue des Canettes, les appartements de charme, avant de lire avec une curiosité voyeuriste le récit de frasques qu’on a financées. Il appartient à une communauté particulière de « gens », comme les appelait Paris-Match, dont la popularité est sans rapport avec le talent. Je vois peu de différences entre Descoings et Kim Kardashian, même si j’ai manifestement plus de tendresse pour cette dernière et que les échelles sont différentes (Kardashian a près de 90 millions de suiveurs sur Instagram). L’une et l’autre ont en commun un inintérêt de fond allié à une popularité considérable ou phénoménale auprès des foules sentimentales. La raison est peut-être simple au fond. La vacuité des personnages permet probablement une projection de soi en eux. En rendant populaires des êtres sans qualité, on fantasme sur son propre potentiel de popularité. Si Descoings ou Kardashian peuvent être populaires, pourquoi pas moi ? C’est une forme particulière de narcissisme, appelons-le narcissisme projectif. En enfilant un jeans délavé, un tee-shirt blanc et un blazer Sandro, je deviens Kate Moss. J’accède à la même sphère mythologique qu’elle, car en quoi s’est-elle illustrée d’autre que cela, le choix du jeans, du tee-shirt blanc et du blazer. En marchant dans les rues de Paris ainsi vêtue, je suis Kate Moss, un mythe.

Ce que le livre décrit sans le savoir c’est comment des hommes sans qualité peuvent se transformer en mythologies éphémères dans un monde de Narcisses compulsifs qui se projettent en eux.

Je ne suis qu’un lecteur de Douglas Kennedy

J’assume, Amazon est un de mes sites favoris. Je préfère y acheter mes livres que d’aller chez le libraire du coin qui va passer son temps à se plaindre en ne trouvant jamais ce que je cherche. Mais bon. Leur logiciel de recommandation de livres, pour lequel ils sont pourtant célèbres, ce n’est pas encore tout à fait ça.

Je reçois un mail d’Amazon qui s’intitule « Nouveauté similaire à Soumission ». Intriguant. J’ouvre, augmentant ainsi le opening rate de la campagne d’emailing, et je découvre : Térésa Cremisi, La triomphante. Hé, Amazon, suis-je tombé aussi bas à tes yeux ? Regarde mes commandes récentes : On the road de Kerouac que le dernier Mad men m’a donné envie de relire – et c’est excellent – ; Divergente, bon c’était pour ma fille, mais ce n’est pas mal, j’ai testé ; La divine comédie de Dante à laquelle je me suis promis de m’atteler ; Cinéma – L’image-temps, Cinéma – L’image-mouvement de Deleuze ; Les livres de Zuckerman, un cadeau pour mon père ; et en effet Soumission. Richie, je l’ai acheté dans un Relay, t’imagines, je n’allais pas laisser une trace indélébile de cette preuve d’achat dans le cloud.

Après tout cela, Amazon me propose La triomphante ? Why ?

Je clique sur « en savoir plus », incrémentant un autre compteur de taux de transformation et voici ce qu’Amazon me propose.

Produits fréquemment achetés ensemble : La triomphante, Une vie de Coffe, de Jean-Pierre Coffe et Le hareng de Bismarck, de Jean-Luc Mélenchon. Je cite Gad Elmaleh : « par quel chemin personnel », une personne normalement constituée lirait ces trois livres ensemble ? Dans quel état de désespoir, dans quel abîme, doit-elle se trouver pour être obligée de lire ces livres, que dis-je lire, dépenser 51 euros pour les acquérir ? Un, à la limite, je peux comprendre, un moment de faiblesse, le matraquage médiatique, le fait de se dire « cela ne peut pas être complètement bidon, ces livres qu’on me présente comme des chefs-d’œuvre ». Mais les trois ?

Ce n’est pas tout. Les clients ayant acheté cet article ont également acheté L’étrangère, de Valérie Toranian, Une simple lettre d’amour, de Yann Moix et Poésies de notre enfance, de Grégoire. Ainsi que Douglas Kennedy, Mirage.

Dans son livre Le Royaume, acheté aussi sur Amazon by the way, Carrère évoque je ne sais quelle religion, vaguement hindouiste si je ne m’abuse, où le Karma agit en temps réel, où nos actions sont récompensées ou punies instantanément, dans une sorte de feedback immédiat. J’y crois.

Il y a cinq minutes, du haut de mon snobisme, je taillais un costard à Kennedy en n’ayant jamais lu une seule ligne de lui. En fait, la seule que j’aie lue, c’est ça, c’est le mot : Mirage. Punition immédiate, je reçois un mail du karma dans lequel Amazon me propose Douglas Kennedy. Même pas Douglas Kennedy, Cremisi puis Kennedy. Amazon me dit, voilà ce que tu vaux cher client, malgré tes achats de Dante, tous les coffrets Visconti qui t’ont ruiné, tu n’es rien. Statistiquement, selon la vérité inéluctable de nos algorithmes big data, analytics, data fusion, machine learning, t’es qu’un misérable lecteur de Douglas Kennedy.

D’où le prochain titre.

Paris rend les femmes belles

Il y a deux trois ans, j’ai rencontré une Italienne à la fête de l’école. Elle venait d’arriver, hésitante, timide, gauche, mal habillée, cernée par la sophistication stylistique agressive des « mamans du VIIème arrondissement ». Je viens de la recroiser dans une des rues ensoleillées du même arrondissement. Putain la transformation. Imper noir, nouvelle coupe de cheveux négligé chic, ballerines Repetto, lunettes de soleil, silhouette affinée, sourire affirmé. C’est ce qu’on appelle l’effet Sabrina, du film éponyme de Billy Wilder.

Je m’imagine un best-seller de Douglas Kennedy que j’écrirais moi-même. J’ai le titre, c’est un bon début. J’ai le début, une fête d’école dans un quartier bourgeois de Paris. Le personnage, une italienne d’une quarantaine d’années qui vient de débarquer de Milan, originaire d’une province brumeuse genre l’Emilie-Romagne. Son mari, associé disons d’un cabinet d’avocats anglo-saxon muté à Paris. Sa fille, brillante mais qui ne parle pas encore un mot de français, l’apprendra vite dans l’école catho. Je décrirai les journées de cette femme au foyer qui s’ennuie. Ses promenades culturelles, visites guidées au Louvre et au musée d’Orsay. La découverte du style. L’intégration dans un cercle de mamans vipères. Et naturellement, bientôt, sa passion pour un parisien d’une cinquante d’année, poivre et sel, lunettes en écailles, portant beau, récemment divorcé, meurtri et fragilisé par son divorce, émouvant par conséquent. Passion torride et découverte du potentiel érotique de son corps de femme. C’est à ce point du récit que je la recroise, le samedi matin. Elle va retrouver son amant, son mari étant réquisitionné sur une fusion-acquisition, sa fille invitée en Sologne chez une camarade de classe. Je suis un peu bloqué mais Buñuel vient à mon secours. Ce samedi-là, la voisine du cardiologue – l’amant en question est cardiologue – une maman de l’école surprend mon héroïne chez lui. Quelques jours plus tard, toute l’école est au courant de la liaison. Rongée par la culpabilité, mon Italienne avoue à son mari qui la quitte aussitôt. Je la recroise à nouveau au moment où elle déménage en Italie sans se départir de sa classe et de son élégance.

Christian Liaigre

Leur boutique de la rue du Bac, c’est luxe, calme et volupté. Luxe et calme, soit : ambiance feutrée, matières nobles – bois, laiton, lin – cour arborée où règne un silence de cloître. Mais volupté ?

D’un bureau au fond sort une jeune femme aux longs et soyeux cheveux châtain clair. Jeans serré, fesses rebondies, bottes de cheval, blouse blanche en soie légèrement décolletée, c’est une héroïne chic d’un roman érotique et équestre haut de gamme, du Ruffin du cul. Il y a semble-t-il en filigrane une thématique cheval chez Liaigre. Tandis qu’elle expose les différents coloris de soie recouvrant les abat-jours, mon regard s’arrête sur une grande photographie à cinquante mille euros représentant dans un noir et blanc contrasté, en très gros plan, la croupe majestueuse d’un cheval barrée par la queue et traversée par une impressionnante veine turgescente. Plus loin, l’énigmatique cavalière caresse négligemment une selle posée sous la photographie d’une cour intérieure qu’on pourrait situer en Italie dans quelque couvent dont la quiétude pourrait envoûter si ce n’était la concentration exigée par l’admiration des fesses agrippées par le jeans.

A propos d’Italie

Eugène Green est un cinéaste particulier. Ses fameuses liaisons (« maman naime le cinéma »), son obsession du baroque, ses champs contre-champs face caméra, flirtent constamment avec le ridicule. La manière dans La Sapienza dont il met en miroir l’histoire de couples à différents âges et la rivalité entre les architectes du présent et ceux du passé (Borromini et Le Bernin) est très belle. L’exploration des trésors architecturaux italiens aussi. Ces deux architectes me hantent depuis. Avec les chefs-d’œuvre qu’ils ont construits au cœur de rues d’aujourd’hui, ils sont présents, là, à jamais, pour nous rappeler le devoir de beauté.

Il faut virer Thierry Frémaux

Un des avantages du capitalisme et du libéralisme, c’est de pouvoir virer sans autre forme de procès les personnes incompétentes. Prenez Thierry Frémaux, le patron de Cannes. Manifestement incompétent, en tout cas en matière de cinéma : impossible de le virer, sous peine d’avoir les Prudhommes sur le dos. La sélection officielle à Cannes cette année ? A fucking joke. Je ne vais pas évoquer Apichatpong Weerasethakul, ni même Gomes, que je ne vais pas prononcer Gom’ch, pour ne pas faire mon petit péteux snobinard, mais je ne sais pas moi tandis que Garrel ou même en matière de cinéma commercial Desplechin ne sont pas en sélection officielle, Maïwenn l’est ! Stéphane Brizé l’est ! Valérie Donzelli ! Palme d’or à Jacques Audiard ! Non mais sérieusement ! (ça fait un bon moment que je n’ai pas utilisé autant de points d’exclamation !). Et il mate soi-disant 1800 films avant de jeter son dévolu sur Maïwenn ! Les mecs, je me suis tapé 1800 films du monde entier et j’ai trouvé la perle, j’te jure, la perle de la perle : Mon roi, de Maïwenn. Sans compter un jury à pleurer de rire. Quelle légitimité ont franchement Sophie Marceau, Jake Gyllenhaal ou Rosy de Palma pour décider des meilleurs films au monde ? Mon indignation est certes naïve et élitiste. Pourquoi pas Sophie Marceau ? Elle a bien choisi des chefs-d’œuvre en tant que comédienne – son seul regret c’est Police de Pialat – elle peut bien reconnaître ceux qu’elle mate. En réalité, la sélection et le palmarès – sans être conspirationniste, il y a fort à parier que les jurés sont bien briefés sur ce qu’il faut ou pas primer – est on ne peut plus prévisible, ce n’est ni plus ni moins que la grille de rentrée de Canal+. Festival de Canal. Frémaux n’est pas le sélectionneur du festival de Cannes, c’est le programmateur des daubes de Canal+.

Pour oublier Cannes : le désert

Avec tous les week-ends de mai, pas vraiment le temps d’aller au ciné. Mais j’ai quand même vu Jauja, un très beau film contemplatif.

Notes pour m’en rappeler : sublimes paysages de Patagonie ; contrastes des couleurs (des taches rouge sang dans un paysage d’eau et de roches, des étoffes granuleuses et magnifiées) ; la profondeur de champ ; la dimension western existentiel et minimaliste, théâtre des grands espaces inexplorés ; la manière dont la quête glisse – je souligne vraiment glisse, un glissement subtil et sans emphase – vers les territoires de la démence ; et le hiatus final, complètement inattendu, triple saut temporel, géographique et narratif qui laisse pantois et désemparé.

Au milieu de l’immensité.

Qui est Charlie ? d’Emmanuel Todd

Je trouve le livre de Todd passionnant.

Certes, il y a là de la subjectivité : je suis d’accord avec beaucoup de ses constats et prises de position. Pas tous. Il n’est manifestement pas économiste, la thèse selon laquelle l’euro serait responsable de tous nos maux n’est pas démontrée et relève d’un avis ex-cathedra sans fondement. C’est un grossier raccourci que de ramener l’ensemble des problèmes économiques de la France à la monnaie unique. Au risque d’être classé suivant sa terminologie dans la catégorie des « européistes », la France a vraiment des problèmes structurels sur lesquels, en cela je le rejoins, aucun politique n’a jamais agi pour des raisons, qu’il analyse du reste brillamment, n’ayant rien à voir avec l’Europe, bouc émissaire d’égarements et incompétences locaux. Là où je suis entièrement d’accord, c’est sur le fait que l’islam n’est pas le problème de la France. Les populations immigrées sont les premières victimes de la stagnation économique, non en tant que musulmans mais en tant que catégorie la plus défavorisée de la population du fait de son arrivée tardive en France.

Je suis aussi séduit par l’esthétique de la démonstration, l’intelligence de l’analyste, une qualité rare de nos jours. J’ai parcouru quelques critiques du livre, unanimement négatives il me semble, venant naturellement des media qu’il cible, et aucune ne m’a convaincu. La critique a recours à des étiquettes dépréciatives en guise d’argumentaire (« simplisme », « mauvaise foi », etc.). Ce que ces critiques révèlent, c’est le malaise que crée l’essai de Todd et la mauvaise conscience tapie au sein même de l’élite dont il met en exergue les responsabilités.

Que l’on soit d’accord ou pas avec sa thèse, le livre est essentiel dans la manière dont il analyse les structures anthropologiques, sociales et historiques qui expliquent la poussée de l’islamophobie et en conséquence de l’antisémitisme des banlieues. Sauf à être autiste, et je reviendrai sur ce concept d’autisme que Todd évoque rapidement et que je développerai plus, on ne peut que constater et l’islamophobie délirante et l’antisémitisme des banlieues. Il dévoile, a minima pour en débattre, tout un inconscient anthropologique qui sous-tend l’islamophobie et explique le cause à effet entre celle-ci et l’antisémitisme. Beaucoup de choses que l’on ressent intuitivement au quotidien sont inscrites dans un cadre théorique et statistique, certes pas toujours convaincant à cause notamment d’accommodements avec des taux de corrélation bas à moins de 0.5 – à moins de 0.6-0.7, on ne note en général pas de corrélation – mais néanmoins éclairant. Il faut ajouter à cela un certain sens de l’humour et de la provocation.

Todd opère une division de la société française entre un centre égalitaire issu de la révolution – grand bassin parisien et façade méditerranéenne – et une périphérie inégalitaire « catholique zombie », dont le renoncement récent au catholicisme a laissé place à l’émergence d’un nouveau culte, l’anti-islam, tout en maintenant un inconscient inégalitaire issu de la structure familiale. Cette notion de « catholique zombie » est centrale. En l’absence d’un idéal partagé, la laïcité, concept négatif qui interdit plus qu’il n’inspire, qui ne propose ni d’histoires, ni de héros, ni de monuments, n’a pas réussi à supplanter le catholicisme comme mythe fédérateur.

Deuxième constat, la hiérarchisation verticale de la société ne s’opère plus par l’argent mais par l’éduction, avec 45% d’éduqués du supérieur, 45% du secondaire et 10% sans éducation. Ceux qui souffrent sont ceux du bas, mais aussi, par l’incertitude de leur situation, ceux du milieu, qui ne peuvent plus aspirer au haut de l’échelle à cause de la panne du système éducatif, craignent de tomber plus bas et, de ce fait, cherchent un bouc émissaire « sous eux », un bouc émissaire tout trouvé dans la figure pratique du musulman, : tout en bas de la pyramide, pauvre et défavorisé, au patronyme et au look distinctifs, aux coutumes étranges. Les musulmans ressentent du coup cette haine concentrée sur eux et, pour certains, réagissent par de la haine et de la radicalisation.

Todd inscrit cela dans une perspective européenne en analysant les structures familiales dans différents pays catholiques et protestants zombies à travers le prisme a) de leur niveau d’égalitarisme et d’inégalitarisme familial (égalité entre frères, égalité entre frères et sœurs, structure de la famille, nucléaire ou de souche, etc.) et b) de leur niveau d’autoritarisme. Exemple : l’Allemagne inégalitaire (il y a toujours un droit d’aînesse en Allemagne par exemple) et autoritaire, versus le sud égalitaire et libertaire. Il place cela à deux niveaux, conscient et inconscient. Par exemple, le FN se révèle, d’après sa grille et son analyse des suffrages, égalitaire et autoritaire, islamophobe du fait de l’effet pervers de l’égalitarisme. Selon l’universalisme FN, tous les hommes sont égaux et du fait de sa différence physique, l’Arabe dans les années 1990-2000, le musulman aujourd’hui, ne s’inscrit pas dans ce schéma universaliste et n’est tout simplement pas considéré comme un homme – c’est la thèse raciste. L’analyse de l’inconscient PS est plus perverse. Le vote PS est un vote de zone inégalitaire. Sous des dehors égalitaires et non xénophobes, le PS chercherait à maintenir la différence des musulmans (différentialisme du PS versus universalisme du FN), les acceptant, mais tels qu’ils sont, à savoir une classe autre, implicitement inférieure, de citoyens maintenus du fait de leur désignation comme différents à la marge de la société. L’analyse de ce subconscient est un peu laborieuse. Todd soutient que l’outil de maintien de la différence, de l’ « apartheid », serait une Europe conçue selon le modèle allemand à démographie peu nataliste et conduisant fatalement à exclure le surplus démographique d’une France plus procréative, lequel surplus est formé de musulmans.

Todd scrute ensuite la composition des manifestations du 7 janvier et dresse un portrait brillant de la classe dominante locale et européenne. Qui défilait ? Aux premières loges Merkel, dirigeante de l’Europe, représentante de l’Allemagne inégalitaire et autoritaire, très en avance sur la France, nous dit Todd, en matière d’islamophobie, étant même allée jusqu’à essayer d’interdire la circoncision et Zemmour n’étant qu’un copieur à la petite semaine de l’auteur allemand de l’équivalent du Suicide français. A ses côtés, Hollande, obéissant à l’Allemagne, archétype du catholique zombie au subconscient inégalitaire ; Cameron, issu d’une structure éducative encore plus élitiste que la France ; Sarkozy, inventeur de l’identité nationale et père spirituel de l’islamophobie ; Juncker, garant du libéralisme européen. Les manifestants ? Les représentants des 45% les plus éduqués, jeunes et moins jeunes, et les personnes âgées. Il articule éloquemment dans le paragraphe qui suit la manière dont, sous des dehors de concorde nationale, malgré des messages consensuels qui distinguent les millions de musulmans du millier de terroristes (dont 20% de convertis), la haine latente du musulman comble le déficit de croyance et de culte de la nouvelle élite éduquée :

« Il suffit de concentrer notre attention sur les objectifs concrets de la manifestation pour atteindre ses valeurs latentes. Il s’agissait avant tout d’affirmer un pouvoir social, une domination, objectif atteint en défilant en masse, derrière son gouvernement, sous le contrôle de sa police. L’identification au journal satirique Charlie Hebdo révèle, quant à elle, la puissante dimension de rejet de la motivation manifestante. La République qu’il s’agissait de refonder mettait au centre de ses valeurs le droit au blasphème, avec pour point d’application immédiat le devoir de blasphémer sur le personnage emblématique d’une religion minoritaire, portée par un groupe défavorisé. Dans le contexte du chômage de masse, d’une discrimination à l’embauche des jeunes d’origine maghrébine, d’une diabolisation incessante de l’islam par des idéologues installés au sommet de la société française, à la télévision comme à l’Académie, on ne saurait souligner assez la violence rentrée dans la manifestation du 11 janvier. »

Sous des dehors consensuels, il révèle le fond fascisant de cette manifestation unanimiste et la difficulté de contestation, le « devoir de blasphème » de la religion, celle des autres, des faibles, en lieu et place du droit de blasphème. En gros, des millions de gens réunis dans une haine partagée, non dite mais latente, du musulman. En gros, « laïcité » synonyme subconscient de « Français », blanc, de souche, catholique zombie. Pour expliquer ce sentiment, je dois faire quelques étranges détours.

Au début des années 1990, une guerre civile d’une violence extrême opposa les chrétiens au Liban. Un général, qui vit toujours et aspire toujours à la présidence, avait lancé un an auparavant une guerre de libération contre la Syrie et lancé une série de manifestations devant le palais de la présidence. Tous ceux qui habitaient la région que ce général vaguement dément contrôlait étaient obligés de manifester. S’y soustraire avait quelque chose de suspect.

Dans son émission Le Cercle, Frédéric Beigbeder décrivait comment un prix littéraire – le Renaudot sauf erreur – avait été attribué à une écrivaine africaine inconnue du grand public. Chaque membre du jury avançait le nom d’un copain auquel il souhaitait décerner le prix. Lui-même proposa un copain à lui, un certain Besson. Cela semblait normal, le but de ces prix étant de faire plaisir à ses collègues et d’entretenir de bonnes relations au sein de la profession. A un moment, poursuit-il, un type assis dans l’ombre, qui n’avait jamais ouvert la bouche jusque-là, décrète qu’il faut décerner le prix à l’écrivaine africaine en question. Silence de l’assemblée. Choix entériné. Le type de l’ombre : J.M.G. Le Clézio, prix Nobel.

Le 11 janvier 2015, les rues de Paris étaient vides. Dans les beaux quartiers, tout le monde était allé à la manifestation. Ne pas y aller avait quelque chose de suspect. Le lendemain, il fallait trouver une excuse. Sentiment très troublant. Devoir de manifester.

A la une du Monde du lendemain ou du surlendemain, le même J.M.G. Le Clézio signe un article où il dit ne pas être allé à la manifestation. Cet article est écrit pour moi et tous ceux à qui cet unanimisme fait peur. Je trouve l’acte d’écrire l’article, indépendamment du contenu sans grand intérêt, l’acte de mettre sa réputation au service non de l’unanimisme mais de la liberté de le refuser, d’une rare intelligence.

La foule qui défile sous le coup de l’émotion, avec ses tripes, contre un ennemi latent, inévitablement visé, avec une « violence rentrée » : Non. Je ne le suis pas moi-même, mais était-ce facile d’être musulman ce jour-là en France ? Non.

Pour Todd, entre les lignes, ce n’est pas le retour du religieux qui est une menace mais son absence, car cette absence de croyance, cet égarement spirituel, dans le sens littéral d’être paumé ici-bas, dépourvu de sens, a besoin d’être comblé par un ennemi. Le plus adapté aujourd’hui, c’est le musulman. Phénomène récent d’ailleurs car le FN était auparavant anti-arabe, pas islamophobe. L’auteur décrit par exemple le rôle que jouait la religion pendant la IIIème république si louée pour son laïcisme, un rôle de consolation et de protection. La croyance n’est pas selon lui incompatible avec la laïcité, au contraire, elle est une condition de son épanouissement.

Todd démontre aussi la non-corrélation entre islam et terrorisme. Le terrorisme est un phénomène de fourvoiement d’une population jeune, sacrifiée économique d’une société de plus en plus vieille, où les retraites passent avant tout, conduisant à une déflation structurelle et une protection des revenus des retraités. Une frange extrémiste de cette jeunesse perdue, une majorité d’entre elle étant naturellement issue de l’immigration, par définition classe la plus défavorisée, se fait entendre par la violence.

J’en viens à ce concept d’autisme qui à mon sens explique beaucoup des agissements actuels. Une manière de le décrire est la formule de Marie-Antoinette à la veille de la révolution : « ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ». Je suis convaincu qu’elle était sincère. Pas cruelle, juste autiste. Incapable de comprendre les revendications de la population, complètement coupée d’elle. A force de ne pas être entendue, la revendication se radicalise. Nous vivons quelque chose de semblable. On dit à Marie-Antoinette qu’une catégorie de la population, les jeunes défavorisés, musulmans pour beaucoup, vit dans des ghettos, est discriminée à l’emploi, est exclue du système éducatif le plus inégalitaire de l’OCDE,  est haïe sans aucun complexe par ce que le pays fait de mieux en termes d’intellectuels passant le plus clair de leur temps à la télévision – les Zemmour, Onfray, Finkielkraut, Houellebecq, L’express, Le point, tous les « spécialistes » du djihad, tous les extrémistes de la laïcité, etc. etc. –, sans aucun droit de réponse, sans autre représentant que des types mis au ban de la société – Ramadan, Dieudonné… – des « modérés » sans talent ou des intellectuels trop intelligents pour vendre, et Marie-Antoinette répond : comment ça, il n’ont qu’à jouir de la méritocratie française. On dit à Marie-Antoinette qu’en plus, pour le fun, une des distractions favorites est de blasphémer la religion de ces gens, de la manière la plus blessante qui soit, hobby hérité du Danemark, un des pays les plus racistes d’Europe, et elle répond : on ne peut pas se passer du blasphème, c’est essentiel, ceux qui sont contre font l’apologie du terrorisme. Différentes personnes réagissent différemment à l’autisme de Marie-Antoinette, certains y puisent l’énergie nécessaire à la réussite quitte ensuite à être exhibés comme des phénomènes de foire dans les émissions de télévision – le « musulman qui a réussi » – d’autres éprouvent de la haine. Dans les cas extrêmes-extrêmes, cette haine s’extériorise en antisémitisme et en terrorisme. Certes, précaution d’usage, cela n’excuse ni  l’un ni l’autre mais l’explique. Refuser d’accepter qu’il l’explique : c’est l’autisme.

Revenons à Todd. Anecdotiquement, il donne l’âge moyen des lecteurs des magazines de société (L’Obs, etc.) et il est très élevé (plus de 50 ans pour l’Obs par exemple). Cela explique en partie ce que je constatais avec atterrement, l’acharnement avec lequel ces magazine s’en prennent à l’islam et en nourrissent la haine semaine après semaine dans une propagande hallucinante de nos jours, en France, en connaissance de cause des conséquences néfastes que peut avoir la désignation de l’autre et la dissolution de son individualité dans un statut strictement catégoriel de musulman. Pas tellement hallucinante nous dit Todd, car la structure sociale sous-jacente de l’élite est plus proche aujourd’hui de Vichy que de la révolution. On sait qu’il y a deux France, de manière structurelle, ou transcendante, comme dirait Badiou, celle de Vichy et celle de la Révolution (de la restauration et de la commune, de mai 68 et de Sarkozy, etc.). C’est la France de Vichy qui prévaut aujourd’hui.

Le livre décrit le tissu social musulman et on découvre à quel point ils sont intégrés à en juger des taux très élevés de mariage mixte et de la répartition des catégories socio-professionnels.

Todd termine par la présentation de deux futurs possible, un futur 1 confrontationnel avec  l’islam et un futur 2 d’accommodement, voire d’enrichissement. Il est raisonnablement pessimiste mais soutient avec une justesse pascalienne que quelle que soit la probabilité de succès du futur 2, et même si elle est infime, il vaut mieux que le futur 1 dont le probabilité d’échec est de 100%. En 2015, quoiqu’on en dise, il est impossible d’exterminer ou de déporter des millions de personnes.

Il conclut par une très belle note d’espoir sur l’esprit de (non) sérieux français, que je laisserais lire dans le texte, mais dont je dévoilerais une pirouette savoureuse, et à mon sens très vraie. Un obscur chercheur norvégien soutient que l’Allemand construit des pyramides théoriques extrêmement rigoureuses tandis que le Français ne prend jamais vraiment au sérieux sa propre construction. Entre sa belle pyramide théorique islamophobe et une jeune maghrébine séduisante, le théoricien français choisira cette dernière.

Il y a donc de l’espoir.