La haine de la valise à roulettes

Stand-up literature

Pendant une grande moitié de Sérotonine, le dernier livre de Houellebecq, jusqu’au refuge dans le château de son ami Aymeric, l’auteur adopte tous les codes du stand-up. On l’imagine sur scène, déroulant son long monologue, sur un ton monocorde et las, vaguement zozotant, manipulant toutes les ficelles du métier de comedian. Dans un déroulé lâchement biographique, on part d’expériences personnelles (le prénom, les parents, les filles rencontrées en Espagne, les différentes amours de sa vie, son poste à Clécy en Basse- Normandie en tant que promoteur du triptyque normand camembert, livarot, pont-l’évêque…), les décrit avec un regard en permanence ironique et y introduit des incises, des digressions philosophiques et drolatiques sur la vie, la société, serties de vérités généralisantes (« les Hollandais sont des cons », « les femmes sont des putes », « les Japonais sont sophistiqués, personne n’y comprend rien à leur culture », « les bobos sont des intermittents du spectacle », etc.). Comme tout stand-upper, notre monument national se paye la tête de cibles innombrables – on semble échapper de justesse à l’épisode « courses chez Ikéa » – en usant d’un sens aigu de l’observation qui est le propre d’un humoriste de talent, aucun détail (du moindre plat dans un restaurant, au moindre élément du décor), aucun personnage (de la réceptionniste d’hôtel, au serveur de café, au barman, au fonctionnaire, à Maurice Blanchot…) n’échappant à sa moquerie. C’est quasiment une raison d’être : je suis pour me foutre de la gueule de tout ce que je croise dans les rues de Paris et les départementales de province. L’auteur de Soumission opère une synthèse virtuose entre des artistes hétéroclites appartenant à des courants de pensée différents et parfois antagonistes : Bigard pour les blagues salaces et misogynes, Gaspard Proust pour la vision économique du monde comme théâtre impitoyable de requins bouffant les pauvres victimes du « libéralisme », Blanche Gardin pour les provocations sur des sujets « tabous » comme la pédophilie ou les gang bang, voire Louis K. pour la misère sexuelle, la dépression, le dégoût que son propre corps inspire. Le pire, ou le mieux, c’est que c’est drôle. Je pense que le biographe de Lovecraft revendique son nouveau genre ; oubliant des détails décrits plus tôt dans le livre (comme dans un exposé oral où l’on ne peut revenir en arrière pour vérifier) ; renvoyant le lecteur (l’auditeur ?) attentif à sa mémoire du texte ; omettant certaines ponctuations pour simuler une oralité haletante, une rythmique propre au stand-up qui alterne passages nerveux et d’autres plus relax ; refusant la relecture, pour que tout paraisse venir d’un seul jet, comme dans une impro.

Anti-modernisme

Notre génie littéraire opère une critique impitoyable de la fameuse « modernité ». Pour des raisons qui demeurent obscures, cette « modernité » est honnie en France, pays du culte de l’autrefois, de l’avant c’était mieux. La modernité n’est même pas analysée à l’aune de ses potentialités positives et négatives, elle est postulée mauvaise par un très large courant intellectuel dominant et vocal, dont Houellebecq est une sorte de figure tutélaire maniaco-dépressive. Raisons pas tellement « obscures » du reste. En tant que vieux pays, riche d’un patrimoine millénaire, je peux comprendre que la France voie d’un mauvais œil sa relégation au rang de nation de deuxième catégorie, face à l’hégémonie américaine et la montée en puissance de la Chine, de l’Inde et d’autres « pays du tiers-monde ». Sur une scène globalisée, le pays de Molière fait au mieux pâle figure, est au pire tourné en dérision. Ceux qui regardent cette modernité leur échapper sont d’ailleurs de vieux intellectuels qui n’y comprennent rien, empêtrés dans de vieux schèmes qui hélas ont de moins en moins de sens, comme l’Identité ou la Nation ou l’Orthographe ou le Patriarcat. Bref, Houellebecq déteste tout de la modernité, et au premier rang les valises à roulettes et les détecteurs de fumée.

Deux choses en particulier m’interpellent à la lecture du dernier chef-d’œuvre dit « romantique » de l’auteur des Particules élémentaires. La première c’est que le monde qu’il dépeint est vieux. L’action aurait pu se dérouler dans les années 1970, sous Pompidou. C’est pré-giscardien comme société, ce monde de la solitude urbaine et de la télévision linéaire, avec en son centre la figure de l’ « homme raté » qui me fait penser aux personnages de Patrick Dewaere ou ceux de Philippe Djian. L’absence totale de portables, l’inexistence des réseaux sociaux qui pourtant structurent profondément nos sociétés, bouleversent notre rapport aux médias, de la préado qui like des chatons à longueur de journée au gilet jaune qui diffuse sa propagande populiste, est révélatrice d’une déconnexion de la réalité ambiante. Le concept de l’anti-héros dépressif, solitaire, perdu dans la foule urbaine est non seulement vieux comme tout, mais quasiment démodé. La « modernité » est aujourd’hui tribale, on parle de communautés, les hommes se rassemblent, par affinités, centres d’intérêt, convergences de révoltes, héritages identitaires, il y a des groupes de tout, il n’a jamais été aussi facile d’aller sur un rond-point et fraterniser avec des alter egos humains partageant les mêmes galères, dans un café et boire un Spritz avec d’autres bobos, sur Tinder et baiser avec une personne sélectionnée avec soin par des algorithmes de machine learning. On ne se flingue plus dans ces conditions. On n’est plus dans l’anonymat flippant des années 1970, on est en permanence fliqué, surveillé, par les agences média qui vendent des pubs ciblées, les proches qui matent vos vacances, l’Etat policier qui sauvegarde vos faits et gestes. Qui qu’on soit, on est important, capital dans la marche de la société fragmentée. Chaque destin est monétisé, scruté, valorisé. Autrefois, on fliquait les gens importants, aujourd’hui on flique tout le monde. Tout cela est hors champ chez Houellebecq car il est d’un autre âge.

La deuxième source d’étonnement qui va au-delà des propos du patron de la littérature française, c’est cette nostalgie d’un autrefois meilleur dont j’ai ma claque. Il faut dire aux gens que ce n’est pas vrai, ce n’était pas mieux avant, c’était bien pire. Par souci de clarté, un texte séparé est réservé à cette digression.

Un fin observateur de la société

Avec Soumission, Houellebecq s’est taillé une solide réputation de prophète. Le livre est très populaire dans les cercles conservateurs et cathos, racistes et islamophobes qui y voient une confirmation de leur thèse : nous acceptons tout, le déclin du christianisme, la violence des banlieues et le terrorisme islamiste. Encore récemment, l’indifférence générale face aux attentats de Strasbourg a été interprétée dans ces cercles comme une confirmation de la prophétie du précédent opus de notre génie des lettres modernes, par ailleurs sociologue émérite. Coup de bol, le roman sortait le jour même des attentats de Charlie Hebdo ; comme opération de communication involontaire, on ne pouvait faire mieux. Dans Sérotonine, n’a-t-il pas à travers le personnage d’Aymeric prévu le mouvement des gilets jaunes ?

J’ai un avis différent. Je trouve Soumission totalement à côté de la plaque en matière de prophétie. En fait, c’est exactement le contraire qui se passe. Ce n’est pas demain, if ever, qu’on aura un président islamiste, laisse tomber islamiste, musulman même, en France. Ce sont les populismes et les racismes qui montent partout en France et en Europe, portés par des paranoïas identitaires et des résurgences racistes. Sérotonine décrit une révolte classique, agricole, et sacrificielle, d’un aristo éleveur de vaches qui possède la moitié d’un département. Les gilets jaunes sont des salariés qui représentent la modernité dans ce qu’elle a de plus exacerbée, une individualisation de la lutte, un égoïsme exacerbé, Facebook comme outil de rassemblement, et un fond idéologique populiste, nationaliste et anti-immigration. Les « victimes » houellebecquiennes par excellence (le petit blanc de province), à la suite du red neck américain ou du nationaliste hongrois, prennent le pouvoir, plient la finance et l’« ultra-libéralisme » (Macron, Rothschild…) à leurs doléances et définissent l’agenda du pays, dans la violence. On est bien loin d’une quelconque soumission.

La valise à roulettes

La valise à roulettes représente tout ce que les réactionnaires détestent. Symbole évident du voyage, du nomadisme, de l’ultra-libéralisme (la marque par excellence est Rimowa, propriété de LVMH, bien entendu), elle permet de slalomer entre les autres victimes de la globalisation dans les halls d’aéroport, emporté par une course éperdue, une fuite en avant. La valise à roulettes c’est le signe de ralliement de la modernité, du progrès honni, de la disparition de notre jadis bienheureux et de ses bagages qu’il fallait porter comme des esclaves, mais des esclaves heureux et fiers, sédentaires, accrochés à leur souche immémoriale. Ce n’est pas l’adjuvant de l’amour (les roulettes tuent le romantisme d’un week-end en amoureux dans quelque hôtel de charme du fin fond de la France) mais un outil de travail, de soumission. En rentrant à Paris l’autre jour, j’ai croisé un antimoderne qui portait une valise sans roulettes. Il ployait sous son poids, se cassait le dos, s’arrêtait chaque dix mètres pour reprendre son souffle. Et pourtant. Et pourtant, en le dépassant fort de ma valise Rimowa à quatre roulettes, il me semblait que cet antimoderne français transpirant, ce Sisyphe traînant son épuisement sous les néons blafards de Roissy 2F, était heureux. Oui, heureux de sa galère, refusant la praticité et le progrès de la technique, affranchi de la technique, un rebelle des temps anciens qui rentrait chez lui enlacer sa souche pour l’éternité et ne plus jamais la quitter.

Cookbook

Ecrire un roman de Houellebecq c’est dérouler la recette de cuisine que voici. Tu prends un mec dépressif, oblomovien, revenu de tout et qui adore aller au Carrefour ; tu l’affubles d’un métier zarbi, du genre promoteur de livarot dans le monde ou spécialiste de Huysmans ; tu alimentes son compte bancaire de plusieurs centaines de milliers d’euros pour éluder la question de comment qu’il fait pour vivre ; tu le mets au volant d’une belle bagnole (ici une Mercedes G350) ; tu lui infliges quelques addictions (clopes, alcool, antidépresseurs) ; tu fais défiler des femmes identiques et interchangeables, portraiturées à grands traits (elles ne parlent jamais, n’ont pas d’idées, d’épaisseur) dont la vocation existentielle est de prodiguer des pipes, lesquelles pipes sont l’incarnation du don dans son stade ultime, religieux ; ses amours sont déçues (rupture, sinon mort de la femme) afin de préserver la solitude de l’homme et cocher la case « romantisme » ; tu agrémentes le tout de considérations générales sur la société, de name dropping de vedettes de la télévision (ici, Baffie, Vincent Cassel, Angot…) et de scènes de cul ; tu relèves l’ensemble à l’aide de provocations bien choisies sur des cibles faciles et consensuelles, au choix l’Europe, les musulmans, les technocrates (pas tellement les capitalistes finalement, Houellebecq aimant plutôt le fric) ; une fois ta recette prête tu introduis du romanesque et de la fiction comme une sorte d’excroissance, de greffe.

Sérotonine va très loin dans ce procédé. « On me demande de faire du Houellebecq, je fais du Houellebecq, je fais le job » : c’est presque un pastiche de soi-même. Dans le monumental édifice littéraire que construit notre poète, qu’ajoutera ce livre par rapport aux autres ? Je ne saurais le dire. Dans une sorte de minimalisme efficace, il ne s’embarrasse même plus d’une histoire. La narrateur Florent-Claude raconte tout simplement sa vie, ses vacances, les quatre femmes qu’il a aimées et sa dépression. Il décide de se retirer de la société en vivant dans un hôtel, puis visite son copain Aymeric, puis tente de renouer avec Camille, l’amour de sa vie. Voilà, en gros, le pitch. Il y a une scène révélatrice du rapport à la femme, c’est celle très drôle où Florent prend le petit-déjeuner avec l’une de ses ex, une actrice ratée. Le narrateur a faim, tout ce qu’il veut c’est finir son omelette au jambon pendant que l’ex lui raconte sa vie, de laquelle vie il n’en a rien à foutre. Aussitôt l’omelette avalée, Florent quitte le restaurant en laissant la femme seule au milieu de son histoire. Peut-être que Houellebecq touche là à quelque chose de profond sur notre rapport à l’autre et le désintérêt total que l’autre inspire, sur notre égocentrisme absolu. Même l’amour est un amour de soi car ce n’est pas l’altérité que le narrateur célèbre, mais le bonheur – éphémère – que l’amour procure à soi.

Le génie romanesque

Je reste un fan de Houellebecq parce qu’il possède ce génie qui se révèle sans crier gare. Dans La Carte et le territoire, il y avait l’idée proprement géniale et en l’occurrence rothienne du meurtre de Houellebecq lui-même. Dans Plateforme, mon roman préféré, le terrorisme faisait basculer la satire dans un tragique bouleversant qui m’a à jamais marqué. Je ne me rappelle plus la Possibilité d’une île, si ce n’est de vagues communautés sectaires et des tartines ésotériques. J’aime énormément la fin de Sérotonine, succincte pourtant, presque expédiée, après deux cent cinquante pages certes drôles par intervalles mais assez laborieuses. La faiblesse du roman, non relu et non édité, c’est ce déséquilibre. Dans Plateforme, la place centrale était dévolue à Valérie. Depuis son triomphe, c’est Houellebecq lui-même – et aucun de ses personnages – qui occupe cette place, prenant son livre en otage pour en faire un journal de ses petites exaspérations quotidiennes.

La fin

Elle est à la fois romanesque et romantique. Le narrateur retrouve l’amour de sa vie, Camille – comme d’habitude une fille fictionnellement effacée dont on ne sait rien sinon qu’elle suce à merveille – et l’observe de loin dans la tristesse de sa vie quotidienne au bord d’un lac improbable, non cartographié, l’hiver, sur l’Orne. C’est cinématographiquement très beau. Deux destins brisés et parallèles qui, sans raison, par une sorte de sortilège, d’impuissance, n’arrivent jamais à se rejoindre. Depuis cette position de voyeur distant, le narrateur forme le projet fou de tuer le fils de Camille afin qu’elle lui revienne dans une exclusivité absolutiste. Je ne dévoile pas comment cela se termine mais c’est d’une grande tristesse, une tristesse pure, non contaminée par ce social qui s’infiltre de partout dans le livre, frustre en permanence son projet romanesque, avant que ce projet ne prenne forme malgré tout, en toute beauté, en toute autonomie, comme affranchi de Houellebecq lui-même.

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