Ce n’était pas mieux avant

J’en ai ma claque de cette nostalgie d’un autrefois meilleur, de cette utopie rétroactive. Les gens : ce n’est pas vrai, ce n’était pas mieux avant, c’était bien pire.

Prenons les choses dans l’ordre.

Dans Sapiens, Yuval Noah Harari soutient qu’homo sapiens était heureux. Bien plus heureux qu’après la révolution agricole, cette grande fraude de l’Histoire qui, 12000 ans avant JC, à cause de la découverte fortuite du blé et des récoltes, a fait entrer l’homme dans l’ère du travail et donc du malheur, avec comme cause de ce malheur cette maxime qui nous régit depuis : tout luxe devient nécessité. Homo sapiens était nomade, vivait dans de petits groupes dont il connaissait tous les membres, il n’avait donc pas besoin de toutes les grandes fictions de l’Histoire, les religions, les nations, etc. pour assurer la cohésion sociale, il ne travaillait pas, chassait et cueillait pour vivre au jour le jour et mourrait jeune, les vies n’étaient pas interminables comme aujourd’hui, il était extrêmement plus doué que nous en tout. Ça se tient. Et j’adore ce livre. Maintenant, à dire vrai, vivre à poil dans des grottes en compagnie des bêtes sauvages, la petite routine quotidienne d’aller tuer des bêtes à mains nues pour les manger (je suis végétarien), pour source évidente de bonheur que cela puisse être en l’absence des tracas d’un boulot sédentaire, je vais passer mon tour sur ce coup-là, et à mon corps défendant, accepter la révolution agricole.

Je vais faire un grand bond dans le temps pour catapulter le lecteur en France au Xème siècle après JC, au beau milieu du Moyen-Age. Le Moyen-Age est une période faste et les spécialistes en conçoivent une nostalgie touchante. Certains timbrés passent même leur vie à construire des châteaux forts avec « les techniques de l’époque ». Pour ma part, le féodalisme, la vassalité, la servitude, ne m’ont jamais parlé, c’est une question de goût, on aime ou on n’aime pas. Même les croisades, notre fierté nationale, le goût de l’aventure et du sang d’infidèle, ne m’ont jamais tenté plus que ça.

Le XVIème siècle est une époque catastrophique. Le pays est à feu et à sang. La guerre des religions fait rage. On ne trucide plus du musulman mais d’autres chrétiens pour des petites bisbilles bibliques et des différences de goût exégétiques.

Après une guerre de trente ans particulièrement meurtrière (60% de l’Europe centrale décimée paraît-il) avec une liste de belligérants et de batailles longue comme un bras, l’absolutisme met de l’ordre. C’était mieux avant pour les aristos, je l’admets. Pas pour le menu peuple. S’agissant des fameuses inégalités, j’ose à peine imaginer celles entre un dandy poudré se pavanant entre les bosquets à Versailles en comptant fleurette à, pour emprunter à Houellebecq son vocabulaire anthropologique, quelque salope de l’époque, et le peuple qui n’avait pas à bouffer et vivait dans la rue.

La révolution c’est certes un événement majeur de l’Histoire de l’humanité, pas le moins pour avoir réglé son compte à cette pute de Marie-Antoinette qui s’empiffrait de macarons Ladurée cependant que ses sujets crevaient la dalle (à l’époque pas de Leclerc et de plats cuisinés pas chers), mais c’est aussi pléthore de têtes tranchées.

Napoléon a ensuite imposé l’hégémonie française sur l’Europe, ce qui est appréciable à ne point en douter, j’en suis nostalgique, aurais aimé vivre sous un Empire français, c’eût été stylé je le confesse, t’imagines la classe d’aller voir un Suédois, eh mec, tu parles à ton Empire là, mais hélas elle fut de courte durée (les Empires sont éphémères, tout le monde les déteste, c’est pour ça), et je n’ai pas la mémoire des chiffres, mais j’ai le vague souvenir qu’il a envoyé des convois considérables à la boucherie dans les plaines de ladite Europe et les steppes de Russie. Franchement, je préfère être planqué dans mon appartement dans une France nettement moins impériale, « victime de la modernité », à mater une série sur Netflix en bouffant des tacos commandés sur Uber Eats tout en jetant un œil paresseux sur mon compte Insta, que parader dans les steppes de Sibérie sous la neige un 20 janvier. Mais ça c’est moi. J’aurais aimé être Napoléon, c’est sûr, voire même Talleyrand allez, à tout prendre, mais c’était une minorité ces mecs. Les masses, elles, morflaient quand on ne les expédiait pas se faire déchiqueter. Ça me dégoûte grave ces milliardaires contemporains, mais au moins eux se contentent de siroter des Mojitos immérités sur des yachts vulgaires, ce qui m’insupporte au plus haut point, pour la simple raison que j’aurais aimé être, moi, sur ledit yacht, mais je me fais une raison et puis les mecs, je le reconnais, je n’ai pas créé Facebook moi, c’est triste mais c’est comme ça.

Le XIXème siècle, honnêtement, je n’y pige rien. Farandole de monarchies, empires, républiques, entrecoupés de coups d’état, trahisons, révolutions, guerres, etc. Bien que manifestement romancés, Les Misérables donnent un bon aperçu du quotidien d’alors et tout compte fait je ne suis pas sûr de vouloir troquer mon pavillon de la couronne périurbaine ni même mon job pourri de gilet jaune contre un des destins dépeints, pas même celui de Valjean – il en a quand même chié Jeannot.

La fin du siècle est tristoune comme toute fin de siècle. Quand je lis Bovary, ou des nouvelles de Maupassant, j’ai comme le cafard, pas nécessairement une envie pressante de me foutre une balle dans la bouche mais presque. Les poèmes de Rimbaud font le portait d’une société d’assis bien rance, faut le dire quand même. Prenons l’agriculture et les agriculteurs qui souffrent en silence de nos jours en ployant sous les subventions de Bruxelles, je recommande la lecture de Règne animal, on y voit les conditions des agriculteurs au siècle dernier, c’est bof hein, pas folichon.

Vient ensuite la première guerre mondiale. Dix millions de morts. Les tranchées, tout ça. On l’a vu célébrée ad nauseam l’année dernière, j’ai même dû voir Au revoir là-haut, un très mauvais film, comme quoi on la paye encore aujourd’hui cette guerre.

Suit l’entre-deux guerres, la crise de 1929, la montée des fascismes, l’Allemagne d’Hitler. Il y en a pour qui ça a un certain charme tout ça, l’esthétique disciplinaire, les uniformes Hugo Boss, le suprématisme enfin libéré des carcans de la bonne conscience bourgeoise, pas moi, la vision des Damnés de Visconti m’en a définitivement détourné. Deuxième guerre mondiale : cinquante millions de morts. Faut imaginer le truc. Le moindre mort de la moindre fuite de gaz est aujourd’hui célébré, panthéonisé. L’équivalent de presque toute la France trucidée, il n’y a même pas cent ans. La collaboration en France, l’occupation, la Shoah, Hiroshima, non décidément, c’était une période horrifique. Pendant tout ce temps, c’est-à-dire depuis le big bang jusqu’à la fin de la grande guerre – j’ouvre une parenthèse féministe là – les femmes n’ont jamais eu le droit de voter.

Arrivent les fameuses Trente Glorieuses. Croissance spectaculaire. Le kif. Période aujourd’hui idéalisée car par je ne sais quel cheminement intellectuel le bonheur est devenu synonyme de croissance du PIB. Je suis mauvais coucheur, je le reconnais, mais je crains de vous décevoir dans vos illusions passéistes, ce n’était pas terrible les Trente Glorieuses. Je recommande un livre extrêmement ennuyeux d’Annie Ernaux, intitulé Les Années, trois cent pages de phrases à l’imparfait genre Frédéric Mitterrand sous anesthésie générale, décrivant par « écriture plate » la société française d’après-guerre entrecoupées d’analyses de photos d’elle et d’une exégèse de l’évolution physiologique de ses pommettes avec l’âge, eh bien, ce sont ces fameuses trente glorieuses en condensé. Les trois heures de la lecture furent mortelles d’ennui pour toi, ami lecteur ? Eh bien imagine la même chose pendant trente ans ! La croissance spectaculaire du PIB s’explique par une chose : les gens étaient dans la merde après la guerre, elle le décrit fort bien. Il y avait des rations alimentaires, genre pour bouffer t’avais besoin d’autorisations administratives. Il est plus facile de croître à partir de zéro, c’est mathématique. Croissance parce qu’on achète un frigo (elle en parle des frigos et des congélateurs dans le livre !), parce qu’on n’avait pas de frigo, ni de lave-linge. Je ne sais pas pourquoi cette anecdote m’a marqué, tirée de la biographie de mon héros, Eric Rohmer. Ce n’était pas un ouvrier, plutôt un bourgeois le mec, et dans les années 1960, il habitait dans le 5e arrondissement de Paris un appartement sans salle de bains. Rohmer se levait au milieu de la nuit et pour pisser devait aller aux toilettes partagées de l’étage, attendre que son voisin Maurice finisse de déféquer avant de rentrer dormir. D’aucuns prétendent que le bonheur est corrélé à la dérivée, en ce sens que l’amélioration des vies est source de bonheur (non la qualité intrinsèque des vies, tant et si bien que des vies idylliques au paradis, mais qui ne s’amélioreraient pas, avec une vierge de plus tous les jours par exemple, seraient malheureuses). Admettons. Si c’était mieux avant car on pouvait expérimenter la jouissance que procure l’acquisition d’une machine à laver, je le concède, c’était mieux avant. Mais n’oublions jamais, ces années c’est la guerre d’Algérie, d’Indochine, Diên fucking Biên Phu, la décolonisation, la dislocation d’un autre Empire (un des traits de l’être humain, c’est de persister dans l’erreur, s’acharner, on avait pourtant dit plus haut que les Empires, ça ne plaît pô). J’aurais peut-être été obligé d’y aller moi, en Algérie, à l’époque, torturer du bougnoule. Pas ma tasse de thé. Evidemment, nous avons oublié tout cela, ne gardons en mémoire que l’extase procurée par la sourde rumeur d’un frigo dans la cuisine. De Gaulle était président. Un militaire comme dans une dictature d’Amérique latine. Il y avait une seule chaîne de télévision et fallait se taper De Gaulle tous les soirs avec sa façon quand même très zarbi de parler. Sans compter sa meuf, sauf votre respect, pas glamour la bourgeoise, comme qui dirait effacée, « comme toute femme devrait l’être », eussions-nous ajouté à l’époque, par respect de la « moralité », de « la bonne conduite ». 17 octobre 1961. Ça ne dit rien à personne aujourd’hui. Ça te dit quelque chose ami lecteur ? Non, hein ? La police française a balancé ce jour-là une centaine de bougnoules dans la Seine. C’était sous De Gaulle, le fameux héros national planqué à Londres pendant qu’Américains et Russes combattaient les nazis. Je sais les gens critiquent, oui, c’est la faute à 68, nanani, nanana, avant on pouvait se délecter des paroles du général, mais Mai 68 les gens, quoi qu’on en dise, ça vient de quelque part, de l’« ennui » profond dans lequel la France était plongée et qu’un journaliste du Monde de l’époque avait relevé. Je veux dire par là que le peuple de France devait en avoir ras le cul de se taper le général tous les soirs à la télé. Mai 68, un million de personnes dans la rue, grève générale, faut voir la chose, cela ne peut raisonnablement être le résultat de la société paradisiaque qu’on nous dépeint aujourd’hui. Au moins, premier grand progrès de l’Histoire, les gens ont pu baiser librement après et les femmes être considérées comme des êtres humains plus ou moins à part entière. Hélas, les syndicats ont tout gâché et, complices du pouvoir, ont empêché une transformation plus en profondeur de la société ; eux, tu leur donnes cent euros de plus par mois et moins de travail et ils sont contents, et les choses rentrent dans l’ordre.

Arrivent 1973 et la crise pétrolière qui nous fait entrer dans un tunnel de crises économiques. Epoque triste. Giscard président. Je ne sais pas si l’on s’en rend compte aujourd’hui, la mémoire est courte. Vous avez déjà entendu le mec parler ? C’est imbitable. Juste au niveau de l’articulation. Le gars s’est acheté une particule, faut le faire. Je recommande un film d’Alain Corneau, Série Noire, pour se former une idée de cette époque, avec Patrick Dewaere, un acteur incroyable qui en incarne à merveille la maniaco-dépression profonde. Voire Les valseuses, un portrait picaresque de cette douce France dont on nous chante les louanges. Ou encore Le jouet de Francis Veber sur l’humanisme du patronat paternaliste avant l’ultra-libéralisme honni. Michel Bouquet – très méchant, pas de lèvres – y vire Gérard Jugnot parce qu’il a les mains moites. T’imagines cela aujourd’hui ? Le procès en Prud’hommes qui en découlerait ?

Plusieurs siècles après Machiavel, Mitterrand arrive enfin au pouvoir et abolit la peine de mort et dépénalise l’homosexualité. En revanche, de son propre aveu, l’économie, ce n’était pas son truc. Après la période calamiteuse 1981-1983, Mitterrand instaure une politique de la rigueur, interdit pendant un été les vacances à l’étranger pour soutenir le Franc (véridique). Il y avait des frontières entre les pays à cette époque. 95, Chirac, la droite, prennent enfin le pouvoir ce qui donne l’occasion à un mois de blocage total du pays. J’ai l’impression que c’est à partir du second mandat de Chirac que les choses s’améliorent, quand celui-ci, pétri de sagesse asiatique et vieillissant, sombrant lentement dans la sénilité, se rend à l’idée que la France n’est plus qu’une nation de seconde zone, qu’il faut faire le dos rond en déclamant de beaux discours. Quand il se repent pour Vichy, reconnaît enfin les saloperies de la deuxième guerre mondiale dont la rafle du Vélodrome d’Hiver, treize mille personnes dont un tiers d’enfants arrêtées et déportées dont, heureusement disent les salauds à la mode d’aujourd’hui beaucoup d’« apatrides », Vichy ayant sauvé les Français, c’est symbolique mais essentiel. Un tournant. Une des plus belles choses de faites dans ce pays sur les dernières années : un repentir.

Fort de ce résumé de l’Histoire de France, j’aimerais maintenant qu’on me dise une bonne fois pour toutes : C’est quand que c’était mieux avant, bordel de putain de merde ? Qu’on me donne la date, la période, le jour même, afin que je puisse m’y rendre à l’aide de ma machine à remonter le temps. Parce que sinon, comme ça, à la louche, j’aime bien 2019.

J’aime pouvoir pondre des pages comme je le fais là sur mon ordi connecté à internet grâce à de la putain de fibre optique (je suis de ceux qui aiment internet, je n’ai jamais eu un faible pour les bibliothèques municipales ouvertes de dix à dix-huit heures avec pause déjeuner de midi à seize), et pas sur une machine à écrire ou avec une plume à la lueur de la bougie ; j’apprécie de pouvoir appeler mes parents en vidéo sur Whatsup et voir leur visage à des milliers de kilomètres ; je ne crache pas sur les tarifs d’EasyJet pour des week-ends un peu partout en Europe ; j’aime bien ne pas avoir de bagnole grâce à Vélib et aux pistes cyclables (oui, je suis un sale bobo, la rue de Rivoli fermée aux voitures : je suis pour) ; voir des films du monde entier ; être addict aux séries ; mes Nike Pegasus 34 ont une performance 34 fois supérieure au Nike Pegasus 1 ; quand je loue une Audi elle est vachement plus sûre et agréable à conduire que l’Audi 80 de mon père modèle 1974 et grâce à Google Maps ma femme et moi ne nous engueulons plus pendant tout le trajet et pouvons nous concentrer sur la playlist best of Bach sur Apple Music ; je ne suis pas opposé à ce que les Noirs ou les femmes soient mieux traités ; comme tout le monde, je ne suis pas partisan du politiquement correct (beurk, affreux !) qui rend la vie tellement difficile – et je compatis – aux xénophobes, sexistes, racistes, suprémacistes de tous bords, mais je l’étais encore moins de la ségrégation raciale ou de quand on appelait les homos « pédés » et leur brisait les genoux ; il n’y a guère plus que les Arabes et les musulmans que l’on traite comme de la merde, mais cela finira par changer, le politiquement correct finira par conquérir ce dernier pré-carré de haine libre, de la même manière que les détecteurs de fumée ont bien fini par être installés dans le Mercure de l’avenue de la Sœur Rosalie au fin fond du treizième dans le dernier roman de Houellebecq ; Houellebecq, voilà à mon avis ce qui reste d’une France ancienne et rance qu’il personnifie à merveille, jusque dans sa décomposition physique, laide, mauvaise, haineuse, raciste, envieuse, en pleine désagrégation, avec des tristes restes de brillance, des lambeaux de style flottant çà et là à la surface de la décrépitude nostalgique d’un passé fantasmé qui n’est qu’une longue succession, voir plus haut, de boucheries ; à vrai dire, cela ne me manque pas plus que cela les hécatombes planétaires ; ni celles sur les routes de France quand le père conduisait sa famille à la mort une clope au bec, un litre de vin dans la sang, à tombeau ouvert et sans ceinture, sous prétexte de « liberté », c’est parfois overated, la « liberté » ; je suis admiratif de la construction européenne, cette technocratie normative et qualifiée qui régit nos vies, les rend plus sûres, plus justes (ce sont les seules élections qui comptent du reste, à l’issue desquelles des choses sont réalisées, les fachos ne s’y sont pas trompés qui essaient de saboter tout cela et le pervertir avec leur incompétence haineuse et leur stupidité populacière) ; j’adore (mais d’adoration) Renoir, mais j’avoue que Leto de Kirill Serebrennikov en image 4K sur un écran géant des Halles superbement rénovées ça a aussi de la gueule par rapport au son inaudible de La Chienne et ses photogrammes saccadés que je peux d’ailleurs revoir à loisir dans une version restaurée ; tout en continuant de m’adonner au plaisir démodé des vinyles, je succombe au charme de l’accès soit gratuit soit à dix balles par mois à toute la musique du monde et de l’Histoire de l’humanité ; et j’aime à martyriser mon esclave digitale (« Siri joue-moi du Bach ») ; ah, je me contrefous que Siri m’espionne à longueur de journée, consignant dans des data lakes centralisés que j’ai mangé des lasagnes le samedi et engueulé ma fille le mercredi à cause d’une mauvaise note en SVT, je suis même flatté que mon quotidien si insignifiant pourtant soit ainsi précieusement archivé pour l’éternité ; je ne suis pas mécontent de ne pas crever de la moindre maladie, ou du Sida ; les dizaines de milliards dépensés dans la lutte contre le cancer me rassurent ; je suis heureux (mais d’un bonheur quasi orgastique) de pouvoir aller au restaurant sans être cerné de fumeurs, à l’hôtel sans que les rideaux ne puent le tabac froid et oui, j’éprouve la joie sadique et liberticide, une profonde joie cruelle, à l’idée que tous les fumeurs, avec leur clope dégueu qui pue et dont, épris de liberté, ils me faisaient subir la puanteur, aient de moins en moins d’endroits pour fumer ; cela ne me manque pas outre-mesure de devoir attendre devant une cabine pour passer un appel en me gelant les couilles, puis une fois dans la cabine à devoir me saisir du combiné recouvert de graisse gélatineuse ; je suis heureux de pouvoir lire Proust (que Louis XIV ou Napoléon ou Hugo n’ont pas eu la chance de lire), de pouvoir voir le dernier film de Apichatpong Weerasethakul (qu’ils n’ont pas vu non plus). L’écart patrimonial entre moi et Mark Zuckerberg est certes immense mais plusieurs choses : je ne suis pas certain que vivant aux périodes correspondantes dans une catégorie sociale équivalente (en gros de plouc), mon inégalité avec la Pharaon, Alexandre le Grand, César, Louis XIV, Napoléon, la famille Von Krupp, le général De Gaulle et sa cour, eût été moins grande ; en France en particulier, les inégalités ont significativement baissé depuis le XIXème siècle et sont stables depuis cinquante ans (pas le cas dans d’autres pays) ; je m’en bats les couilles de mon inégalité avec Mark, certes son monopole est une anomalie du capitalisme mais il ne me fait aucun mal, ne prélève aucune taxe, ne m’envoie pas faire la guerre, ne projette pas de me foutre en prison ou me trucider et je suis libre, totalement libre, de dire que c’est un gros con et que Facebook c’est un truc pourri pour vieux, ce que c’est. En plus, il facilite ma révolte et me permet de donner rendez-vous à mes poteaux sur un rond-point.

Si, il y a une chose qui était mieux avant. Il y avait peut-être moins de vieux cons prétendant que c’était mieux avant (donc avant avant), ou en tout cas ils ne tenaient pas le haut du pavé médiatique pour servir leur soupe mensongère aux retraités.

Alors tout compte fait, je reste en 2019.

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