D’un château l’autre

D’un château l’autre a longtemps été sur ma liste de livres à lire et c’est à la faveur de la disponibilité d’esprit de l’été que j’ai enfin réussi à le terminer.

Malgré sa forme farcesque, voire bancale, c’est un livre majeur de la littérature française et sa lecture un moment important d’une vie.

Les cent cinquante premières pages furent les plus difficiles à lire ; il faut plonger dans cette écriture, se raccrocher à l’argot souvent incompréhensible, et je n’ai pas tout saisi des divagations du Céline misanthrope dans son pavillon à Meudon dans les années cinquante. Avec sa femme Lili et son chat Bébert, Céline est alors une sorte de paria – loin de la gloire qu’il connaîtra ensuite et notamment après ce roman – soignant des marginaux, dont cette fameuse Madame Niçois (de longues pages sur elle). Céline croise sur les quais de Seine Le Vigan qui l’a accompagné dans ses sinistres pérégrinations en Allemagne et au Danemark (j’ai du mal à suivre, est-ce la réalité ou rêve-t-il ?) Ces rencontres sont enchevêtrées avec des considérations acrimonieuses et drôlissimes sur Achille Brottin (Gaston Gallimard), « l’achevé sordide épicier, implacable bas de plafond con » et ses auteurs et ses thunes pleins la cave, et Norbert Loukoum (Jean Paulhan, directeur de la NRF), le « Loukoum pleurard », qui lui réclament des manuscrits et l’exploitent.

Sans transition, nous plongeons ensuite dans les souvenirs de Sigmaringen où se déroule le reste du livre. Nous sommes en 1944, après le débarquement, le gouvernement de Vichy, « tous l’article 75 au derge », se réfugie dans cette bourgade du sud de l’Allemagne au bord du Danube. D’un château l’autre est la chronique de cette ville et de sa galerie de personnages (ultra)-collaborationnistes. Un épisode oublié de l’histoire et que Céline a en quelque sorte immortalisé.

Céline livre un portrait délirant et hilarant – certaines pages m’ont littéralement fait hurler de rire, ce qui est rare pour un livre – de cette humanité en perdition, une collection de farfelus, d’anciennes gloires militaires, de fascistes, de hauts fonctionnaires zélés, de petites frappes, et de pauvres types (beaucoup de pauvres types). Cette « clique, voyoucratie, haïe, maudite, furieusement attendue, recherchée par des foules de flics » est donc en sursis dans un patelin improbable de la Forêt Noire, surmonté d’un château « fantastique biscornu trompe-l’œil », hanté par quatorze siècles d’une dynastie de barbares teutons « avec tous une verrue de famille au bout du pitard ». Plus loin, l’hôtel du Löwen accueille les réfugiés moins hauts de gamme, dont le Docteur Destouches, et le tout a des accents étrangement kafkaïens (je n’avais jamais fait le lien), avec en particulier cette chambre 36 où Aïcha, la femme libanaise de Raumnitz, le haut dignitaire nazi, promet récalcitrants et indésirables à un sort inconnu. Nous sommes dans un « port des épaves d’Europe ».

Sous la plume de l’auteur du Voyage, cette humanité devient l’humanité tout entière. De nombreux passages peuvent s’appliquer tels quels au monde d’aujourd’hui. Bichelonne, la formidable Tronche, « le spermatozoïde monstre, champion de Polytechnique et des Mines », où l’on n’a pas vu son pareil en matière de génie depuis Arago, sorte de saint patron des technocrates et directeurs de cabinet qui malgré l’immensité incommensurable de son intellect se retrouve au service du pire, donne lieu à des scènes à se tordre de rire. Le sinueux Laval, archétype du politicard sans foi ni loi, mais gouailleur, rompu aux intrigues du pouvoir et prêt à tout pour le conserver, rappelle tant de politicards du Palais-Bourbon. Pétain, la figure hiératique, menant toute sa clique hiérarchisée de fantoches (le ministre de l’information Marion en dernier) dans une promenade le long du Danube, sous les bombes, préfigure Mitterrand dans ses pèlerinages avec sa théorie de courtisans. La Cour quoi ! L’Etat ! Tellement 2019 ! L’opposition entre les nantis du château (Pétain, Laval…) qui s’offrent des ripailles, du gibier, des grands châteaux, et la plèbe qui se contente des miettes. Tellement 2019 ! « Agobart, évêque de Lyon (632), en rentrant de Clichy (Cour de Dagobert), que c’était cette cour, une de ces bouges ! ramassis de voleurs et de pétasses !… qu’il y revienne en 3060 Agobart de Lyon !… voleurs et pétasses ! il retrouvera les mêmes ! pardi !… Eminences grooms et morues de Cours ! » Dans les bas étages toute la populace de moins que rien qui envahissent les couloirs du Löwen, hurlent et conchient, quand ils ne sont pas conduits dans la chambre 36 par Aïcha. Toute cette humanité se retrouve à la fin dans un train pour aller aux funérailles de Bichelonne et ce voyage anthologique, c’est du Snowpiercer avant l’heure.

La langue de Céline semble sécrétée par l’humanité elle-même qu’elle décrit : déglinguée, déstructurée, décomposée, en lambeaux. On dirait des restes de phrases… des résidus de vie… qui prennent accidentellement sens, comme le discours bégayé d’un trépassé… Un magma informe, en gestation, mouvant, tourbillonnant… Et c’est inexplicablement sublime… Comme une sorte de survivance de la langue quand tout a été rasé, quand il ne reste plus rien que des bouts de semblants de phrases qui réussissent à se frayer un chemin cahoteux vers la forme. Ce n’est pas Claudel, Valéry, etc. tous ces types glorieux qui font du style dans les étages supérieurs de la langue française, avec des phrases et de l’emphase d’académie, pour exprimer de profondes pensées et guider l’humanité vers le Vrai. Céline fait du sublime avec de la merde, des miettes syntaxiques retrouvées dans la rue, prises dans la bouche des gens simples, et regroupées tant bien que mal dans un flux déréglé, où chaque phrase, chaque mot s’ouvre sur une digression laquelle est un prétexte à une autre digression, à l’infini, comme si l’on se perdait dans les rues d’une ville en ruines, les dédales de la langue, les « dédales de la vie »… Cependant, on ressent que tout cela est le résultat d’un vrai travail d’écriture, qu’il ne s’agit pas de l’enregistrement mécanique d’un flux de conscience… Il y a de la musicalité comme involontaire, des allitérations comme accidentelles, un rythme, bref, pour employer le mot, un style.

De loin en loin, des épiphanies aussi inattendues que bouleversantes, à peine esquissées, scandées de « … », trouées de partout, surnagent sur ce flot de débris sémantiques.

Sur la mort du chien :

« la chienne bien fidèle d’une façon, fidèle aux bois où elle fuguait, Korsör, là-haut… fidèle aussi à la vie atroce… les bois de Meudon ne lui disaient rien… elle est morte sur deux… trois petits râles… oh, très discrets… sans du tout se plaindre… ainsi dire… et en position vraiment très belle ; comme en plein élan, en fugue… mais sur le côté, abattue, finie… le nez vers ses forêts à fugue, là-haut d’où elle venait… »

Plus loin : « ce qui nuit dans l’agonie des hommes c’est le tralala… l’homme est toujours quand même en scène… »

Sur Madame Bonnard (la mère que Céline aimait beaucoup d’un collabo notoire) :

« Mme Bonnard, la seule malade que j’ai perdue, avait cette finesse, dentelle d’ondes… comme elle disait bien Du Bellay… Charles d’Orléans… Louise Labé… j’ai failli avec elle comprendre certaines ondes… mes romans seraient tout autres… elle est partie… »

Quand des amis qui ne sont pas dans le domaine littéraire et ne connaissent de Céline que ce que l’on peut en lire dans la presse (il me semble qu’on l’étudie peu à l’école), voient ses livres dans ma bibliothèque, ils sont choqués : « comment peut-on lire les œuvres d’un salaud antisémite ? », « Bagatelles pour un massacre », etc. Il y a clairement de la pourriture chez Céline, « l’homme est pourriture en suspension », disait-il. Mais c’était inévitable. Tu le visualises en résistant ? Comme Loukhoum ? Ou Camus ? Céline a comme il dit le goût des cataclysmes, des bas-fonds, des pauvres gens, son destin est d’être le porte-parole de cette sous-humanité, qui est une part de nous-mêmes. Ce n’est pas Kessel. Ou Gary. En toute honnêteté, il le reconnaît, il dit qu’il est « extrêmement raciste », il se portraiture en pleutre, lui pourtant qui soigne autrui, les démunis, qui donne la vie à la fin du roman, médecin, comme Tchékhov. Il est pas con, tous ces types qui se retrouvent à Sigmaringen, il sait bien que ce sont des losers, de la racaille, ce qu’il y a de plus bas chez l’homme, certains continuent de préparer (autre passage hilarant) une fête pour la victoire de l’Allemagne. Mais ce sont quand même des hommes et des femmes. Et il les soigne. Ce n’est pas le misanthrope revenu de tout et cynique. Il croit à la vie. Il donne naissance, coûte que coûte, et jusqu’à la fin, il soigne Madame Niçois.

J’aime l’œuvre de Céline totalement indépendamment du fait qu’il fut ou non un salaud. Cela dit, je ne dirais pas qu’il fut un. Jamais revendiquée, jamais mise en avant, il y a chez lui comme une profonde empathie envers les faibles, les vieux, les cassés, les traitres, les ignobles, la lie de l’humanité. Et une haine du puissant. De Tartre, Brottin, Loukhoum, Claudel, Maurois, Dur-de-mèche (Malraux), Vailland, Morand, etc., certains dont le comportement pendant la guerre était plus pernicieux et qui pourtant ont ensuite accédé à la plus grande respectabilité, Nobel, ambassades, Saint-Germain… Pas Meudon et Madame Niçois…

Céline devait être à Sigmaringen pour garder une trace de cette humanité. En creux, malgré son comique, D’un château l’autre est avec les deux autres livres de la trilogie allemande (Nord et Rigodon), une représentation horrifique de l’horreur de la guerre, non seulement par les mentions sur le chaos, les villes rasées, la bombe atomique, mais par la description à échelle réduite d’hommes et de femmes au bout de la nuit.

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