Dora Bruder, de Patrick Modiano

Lorsqu’il a reçu le prix Nobel, on s’est aperçu que peu de monde avait lu Modiano. Style facile, phrases courtes, romans brefs, parfois de longues nouvelles : les apparences sont trompeuses. Modiano est un écrivain difficile, dans l’univers duquel il n’est pas aisé de pénétrer. Ses motifs répétitifs, vaguement obsessionnels, peuvent laisser le lecteur en-dehors de l’œuvre. En le lisant, on a l’impression d’accompagner un promeneur dans un Paris désert, des rues indéfinies, des non-lieux dissimulés. Ces promenades spectrales provoquent une nostalgie indescriptible, celle d’une époque étrange, flottante, qu’on n’a pas connue, mais qui inexplicablement nous attire. Comme  un voyeur de la mémoire. Qui n’épie pas la maison d’en face mais celle-ci telle qu’elle était jadis.

C’est une nostalgie de revenant ; d’une personne réincarnée qui a le sentiment indicible d’avoir connu les lieux, les êtres mais, incapable de se rappeler dans quelles circonstances, s’accroche à des noms, des bouts d’histoire, d’évanescentes traces, à n’importe quel indice, pour en élucider le mystère. Pourtant, en tentant ainsi d’ajouter de la substance au passé, le revenant ne fait qu’accentuer son insaisissabilité. Il suffit d’une photo, d’une phrase, d’une infime preuve pour mettre l’imagination à l’œuvre, l’inviter dans les lacunes du passé, ses blancs, la laisser opérer le travail mental de reconstitution. Sur tout un roman, même s’il est court, ce travail toujours déçu de recréation d’un monde perdu, peut générer une certaine lassitude, comme dans L’Herbe des nuits, que j’avais eu du mal à terminer tant le motif se répétait, tant les fantômes du passé, à force d’être irréductiblement des fantômes, devenaient des fantômes littéraires sans substance, tant les secrets enfouis n’étaient que secrets enfouis, tant les rues anonymes finissaient par toutes se ressembler dans une brume topographique, tant le côté Google maps, « on prend la rue X à droite, puis la rue Y à gauche » pouvait taper sur les nerfs.

Dora Bruder est peut-être une œuvre à part, un chef-d’œuvre qui a lui seul mérite le Nobel. Court, sobre, c’est pour moi la plus belle fiction sur Auschwitz. Contrairement aux œuvres frontales qui décrivent au premier degré la machine génocidaire, l’émotion naît ici de l’absence, du chuchotement, de ce travail de recréation, à partir de riens, d’un destin tragique. Vraiment à partir de riens.

Dora est un personnage lointain, imprécis, dissous dans la mémoire, dont il ne reste que d’infimes traces, d’incertaines traces : quelques photos, des notules administratives… A partir de ce matériau sommaire, réfractaire, Modiano crée une vie. Avec une admirable détermination. Au prix d’années de travail. Il ne connaît pas Dora. Nous ne sommes pas dans le registre biographique de l’hommage rendu à un aïeul illustre qui fait la gloire de la maison. Nulle gloire ici. Dora est une stricte inconnue. Ce qui nous unit à elle : l’humanité, réduite à ce qu’elle a de plus essentiel, de plus irréductible. Modiano rend hommage à toutes les victimes sans voix, sans mémoire, sans romance, sans attaches, sans héritage, à toutes ces pauvres gens dans le sens le plus noble du terme, broyées par la machine administrative implacable du crime. Dora représente ces millions de gens qui n’ont pas eu de postérité, dont personne ne parle, qui ne sont pas devenues ministres, qui n’ont pas écrit sur leur expérience, qui ne se sont pas apitoyées sur leur sort, tous ces cadavres oubliés dans l’ombre des illustres. C’est la littérature dans ce qu’elle a de plus fort, dans sa capacité à faire d’une inconnue fourvoyée dans l’obscurité épaisse de l’oubli, d’une fille des lisières, des vagues territoires, de l’humanité précaire – une précarité ontologique, plus que simplement matérielle –, de faire d’elle : une héroïne.

Une héroïne de prix Nobel. Dora Bruder, c’est le contrepoint absolu à toutes les notules administratives et policières qui dans un langage concis, précis et neutre envoyaient des personnes à la mort avec ce qu’il faut de légitimité bureaucratique. Le livre décrit comment des hommes normaux, comme vous et moi, peuvent se transformer en bourreaux, pas en bourreau caricatural de film américain, en bourreau banal, obéissant, consciencieux, bon père de famille au service zélé et aveugle de la machine à laquelle rien ne résiste.

C’est dommage que personne n’ait lu ce livre. Demandez autour de vous. Personne.

Les dernières lignes, très simples, sont parmi les plus belles que j’aie lues :

« J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée de nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler ».

Depuis, je suis obsédé par « ces quelques semaines de printemps. »

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