Littératures

Chaque année, je vois dix à quinze films qui me marquent, auxquels je pense, que je pourrais revoir. Je me suis rendu compte de la difficulté de trouver un « bon » livre. Je dois déjà définir ce que « bon » veut dire car j’ai un cahier des charges à la fois précis, modeste et simple. Le livre ne doit pas m’ennuyer. Ceux qui exigent un effort surhumain pour « rentrer dedans » sont exclus. Je préférerais de toute façon exercer un tel effort pour lire Dante ou relire Proust, mais pas un roman contemporain dont personne ne va se souvenir dans deux ans. Il ne doit pas faire plus de trois cents ou quatre cents pages. Au-delà il est illisible ou alors l’investissement temps requis trop important par rapport à l’importance forcément moyenne de l’œuvre à l’aune de siècles de littérature. Le livre doit être « bien écrit », sonner juste. Il doit être intelligent, raconter quelque chose qui puisse m’intéresser. Cet intérêt est soi poétique, auquel cas la barre est placée très haut, soit quasiment documentaire, ancré dans la réalité, retranscrivant ce que j’appelle le « talent du réel ». Je dois m’identifier aux personnages et pour cela ressentir leur vérité, ne pas être séparé d’eux par la frontière d’une construction littéraire ostensible. Exemples de livres contemporains qui remplissent ce cahier des charges même si je suis plus indulgent avec leur longueur : les romans de Houellebecq et d’Emmanuel Carrère. Ils sont bien écrits, on a hâte de les reprendre là où on les a laissés, ils suscitent la réflexion, le rire ou l’émotion, une identification avec les personnages, et sonnent vrai, comme des recréations fidèles de la réalité qui, en retour, grâce à eux, gagne en intensité et en scintillement. Mais j’ai lu tous leurs livres. Je me suis aussi progressivement converti à Annie Ernaux (Mémoire de fille, Les années, La place, lus dans ce désordre). Je place désormais La place, bref roman bouleversant sur le père, très haut dans mon panthéon littéraire, plus haut que les deux auteurs ci-dessus, au même niveau que Dora Bruder de Modiano. A propos de ce dernier, il sortait bien un roman cette année, Encre sympathique, mais j’avais la flemme de le lire, c’était du pur Modiano citant du pur Modiano, l’agence anachronique de détectives, la femme qui disparaît dont il faut remonter la trace par bribes d’elle disséminées sur son parcours, je craignais d’être déçu par un ersatz des opus qui m’avait tant marqué, Dora Bruder et Un pedigree en particulier. En cette rentrée 2019-2020, il me fallait trouver autre chose.

J’ai eu de la chance de tomber sur Le Lambeau de Philippe Lançon qui m’a profondément bouleversé, que je n’arrivais pas à lâcher. Autour de moi, quand j’en ai parlé, les gens n’avaient pas envie de le lire, non, pas envie de revivre ça, c’est trop dur. C’est ce qui fait pourtant la force du Lambeau, le fait que tout ce qu’il raconte soit vrai et invivable. Les remarques anti-arabe que l’auteur égrène sans scrupule fort de son immunité totale de victime d’Arabes, m’ont certes énervé, je suis allergique à la position du blanc dominant pas en tant qu’il critique le dominé mais en tant qu’il présente cette critique comme inéluctable, indiscutable, allant de soi, voire salutaire dans le registre de « il faut bien dire les choses », « on a trop souffert de ne pas les dire », ce dernier argument m’étonnant toujours dans un pays qui de Maurras, à Vichy, de Poujade à Le Pen et Zemmour, jouit d’une longue tradition de « dire les choses ». Malgré cela, le rapport de l’auteur à sa vie, sa distance esthétique par rapport à son expérience vécue comme œuvre d’art, sa capacité à tout romancer, à donner vie aux personnages bouleversants de l’hôpital, m’ont littéralement et viscéralement ému.

Une fois le Lambeau écouté, il fallait trouver autre chose. Et ça n’a pas été facile.

J’aime aller à la libraire du Bon Marché, m’imprégner de l’atmosphère de luxe ouatée du lieu et feuilleter des volumes. Les quatrièmes de couverture sont décourageantes, je ne sais pas qui les écrit, mais ce n’est jamais vendeur, sûrement pas le département marketing. Soit le roman ne raconte rien sinon une suite désarticulée de phrases abstraites et pontifiantes, imbitables, soit ce qu’il raconte n’est vraiment pas intéressant. Le roman de Dubois, futur prix Goncourt par exemple, raconte l’histoire d’un type qui est en prison à Montréal, qui se souvient de sa vie, concierge de l’Excelsior, d’une femme qui l’emmène dans son aéroplane (sérieux mec ?), un truc improbable de ce style, qui ne correspond à aucune vie. Juste à la lecture de la quatrième de couverture, j’étais épuisé par tant d’inanité et d’artificialité « romanesque ». Le pire c’était cette phrase : « Une église ensablée dans les dunes d’une plage, une mine d’amiante à ciel ouvert, les méandres d’un fleuve couleur argent, les ondes sonores d’un orgue composent les paysages variés où se déroule ce roman. » J’avais envie de vomir. Le roman se déroule dans les ondes sonores d’un orgue ? Cette accumulation de clichés poétiques, fantaisistes m’est insupportable. Pourtant, j’aime beaucoup Wes Anderson, Grand Hotel Budapest, le concept de « galerie de personnages », mais ce n’est pas la même chose au cinéma, il y a la musique, les travellings, des acteurs connus, c’est un spectacle. Pas des mots inertes sur une plage blanche.

L’avantage de Nothomb, c’est que c’est toujours très bref, on peut quasiment le finir debout dans la librairie. J’avais fait l’effort de lire Barbe-rousse, un précédent livre, enfin livre, il devait faire cinquante page en caractère 16, genre « oui-oui », et je m’étais demandé si cela pouvait être vraiment aussi mauvais ou s’il s’agissait d’une parodie. Soif m’a l’air du même calibre. Jésus y parle à la première personne, c’est la trouvaille du millésime, et la question qu’il pose c’est comment deux milliards de personnes, vingt-et-un siècles plus tard peuvent encore adorer un type aussi stupide.

J’ai finalement acheté La mer à l’envers de Marie Darrieussecq parce que le pitch me plaisait et que j’avais aimé Truismes, et ce bien que depuis ce premier livre, je n’eusse jamais réussi à dépasser la page 20 d’aucun de ses suivants, comme quoi je fais preuve de persévérance ; Les choses humaines de Karine Tuil, pour l’histoire actuelle et la réflexion qu’elle peut susciter sur le mouvement #metoo ; La clé USB de Jean-Philippe Toussaint, à cause de critiques dithyrambiques même si La vérité sur Marie m’avait laissé un goût d’inachevé, de fragments concaténés sans unité d’ensemble, et que dans la même maison d’édition j’éprouvais une allergie envers Eric Chevillard dont le livre Choir fut l’une des choses les plus insupportables et les plus antipathiques qu’il m’ait été donné à lire ; Chanson douce de Leila Slimani, parce qu’un film sortait au même moment qui m’a rappelé le livre et que l’autrice avait une beau visage ; La théorie de l’information d’Aurélien Béranger qui sortait un autre livre dont les critiques avaient dit qu’il était inférieur à son premier, une biographie déguisée de Xavier Niel.

Hélas, aucun de ces romans ne m’a procuré le moindre plaisir. Provoquant en moi une tristesse résignée. Pas le moindre plaisir. Quelques pages, notamment dans le Slimani m’ont peut-être fait dire, ah tiens pas mal. La deuxième partie du Tuil se lisait facilement, très dialogué, retranscrivant un procès inspiré d’un fait divers, donc plus vrai que la première partie, fausse, franchement nulle, avec des dialogues pas possibles qui ôtent toute crédibilité à l’entreprise. Par rapport au Lançon, aux livres de Carrère et de Houellebecq, de Modiano et d’Ernaux, j’ai cherché à analyser pourquoi. Pourquoi ?

J’ai identifié plusieurs raisons possibles. La première est une absence d’enjeu. Quel est l’enjeu du livre ? A quoi sert-il ? Back to basics, classe de seconde : quelle est la problématique ? J’avais à chaque fois l’impression d’un exercice vain. Prenons La mer à l’envers. Sujet brûlant : les migrants. Qu’en fait-elle ? Un tissu de ricanneries et de médiocrité profondément déprimantes. Le personnage principal est une femme pleutre, petite dans le pire sens de la bourgeoisie recroquevillée sur l’étroitesse de ses soucis (en gros l’immobilier, que faire à manger, les tracas au boulot), dont le mari est invraisemblablement ivrogne, et elle entretient une sorte de dialogue accidentel avec un migrant qui n’est que le reflet lointain, subliminal, de sa bêtise et de son inculture. Pourquoi dois-je m’infliger la compagnie d’une telle personne pendant des heures ? Je ne pourrais pas passer cinq minutes avec elle dans un hall d’aéroport. En vertu de quel masochisme devrais-je donc l’inviter dans ma vie, pendant des heures, et dans l’intimité de ma conscience ? Je ne suis pas anti-anti-héros (cf. Houellebecq), mais je dois être captivé par la trajectoire. Le personnage de Soumission est spécialiste de Huysmans, celui de Sérotonine, un expert agricole passé par Monsanto. Ils ont une densité humaine. Qu’en ai-je à foutre d’une petite-bourgeoise sans intérêt qui a peur parce qu’un migrant l’appelle ?

La deuxième raison de mon désenchantement est l’absence d’étonnement. Il y a ce très beau livre de Jeanne Hersh intitulé L’étonnement philosophique qui retrace l’histoire de la philosophie, des présocratiques à Sartre. Truismes justement, voilà un livre qui fut étonnant, non seulement par sa trouvaille, bien que pompée sur Kafka, mais par le traitement insolite qu’elle en faisait. L’étonnement est l’étincelle philosophique, ce qui provoque le questionnement. Tout dans ces livres déroule le programme convenu d’une pensée vaguement de gauche qui n’hésite pas à emprunter les codes d’une certaine réaction, se refusant toute générosité exagérée pouvant être taxée de lénifiante envers les plus faibles. La clé USB serait une critique des eurocrates à travers une trame indigente, invraisemblable, sans aucun intérêt, le cliché courant de l’antieuropéanisme populiste ; Les choses humaines est une critique soi-disant au vitriol des « élites » et de leurs paquets de secrets, entremêlées de réflexions convenues sur le mouvement #metoo, le cliché courant de l’antiélitisme ; Chanson douce un portrait attendu du couple bobo, en tout point conforme à la personae du bobo, sans tentative de complexification, mis en perspective avec le portrait d’un prolétariat blanc assez théorique (les nounous blanches, à Paris, c’est très rare, je n’ai en ai jamais vu, je suis pourtant entourée de familles), qui connaît toutes les galères et est foncièrement mauvaise au fond ; La théorie de l’information, c’est assez marrant mais pour peu qu’on ait lu l’un des nombreux portraits de Niel dans la presse et bien que Béranger l’hypertrophie, on connaît le programme. Nous sommes bien loin du monde étrange des Particules élémentaires que l’auteur aimerait émuler. De l’étonnement que provoque la forme nouvelle des Années. La mise en parallèle de l’autofiction et de la vie de Jésus du Royaume.

Après l’absence d’enjeu, l’absence d’étonnement, la troisième raison est l’absence de « vérité ». Je mets vérité entre guillemets car je n’aime pas ce mot, il est trop imposant, trop intimidant. Mon grief est terre-à-terre, pas métaphysique. Pour qu’un roman me captive, à défaut de poésie, mais celle-ci est tellement difficile à créer, il faut qu’il sonne vrai, que je ne perçoive pas l’artifice, la fausseté de la tentative d’imitation. L’auteur peut prendre le parti d’une artificialité assumée (exemple : Bresson au cinéma), mais dès lors qu’il est dans la registre de l’imitation du réel, celle-ci n’a de sens pour moi que si elle est une recréation, que le procédé mimétique n’est pas visible. Prenez Houellebecq, tout sonne vrai, tout semble documenté, jusqu’au menu du moindre restaurant. C’est la méthode Roth, le roman, construction totalement fictionnelle mais assemblage de bouts de réels qui ont tous individuellement existé, importés dans une trame imaginaire. Carrère lui assume le documentaire en se plaçant dans le dispositif en observateur, jouant son propre rôle. Le livre de Lançon est un journal, une biographie. Ernaux refuse toute fiction. Quel que soit le moyen, ces auteurs réussissent à produire du vrai. Dans la première partie du roman de Tuil, les dialogues sont totalement faux. Le roman de Toussaint est une élucubration mentale bourrée d’invraisemblances. Slimani force trop le trait de son conte horrifique, même si la facture de thriller aide à faire accepter Louise, sortie d’un roman misérabiliste de Zola, qui s’est trompée de siècle. Détaillons ce cas particulier.

Paradoxalement, Chanson douce est inspiré d’un fait divers. Mais contrairement à Carrère qui se colle au fait divers, vouant à l’unicité prodigieuse du drame une fidélité documentaire et enquêtrice dont le cas d’école est L’adversaire, Slimani l’adapte, le transposant de New York à Paris, remplaçant un couple du Upper West Side (il faut avoir beaucoup d’argent pour vivre avec une famille à Manhattan), par des bobos certes aisés mais dont le train de vie n’a rien de choquant sur l’échelle de la lutte des classes, et une nounou dominicaine par une blanche anachronique. Or il est extrêmement difficile de préserver la véracité d’un fait divers en l’altérant. C’est comme une sorte de processus chimique, le fait divers se « dépose » ainsi, tel qu’il est, dans sa configuration originelle, par la concordance insondable d’une multitude de facteurs, de hasards, de micro-événements. En changeant n’importe lequel de ces déterminants, même le plus insignifiant, l’ensemble de la construction, de la chaîne insidieuse des causes à effets, risque de s’ébranler, comme dans Smoking / No smoking où une infime altération pouvait embarquer le scénario dans des embranchements totalement nouveaux et radicalement différents des précédents. Dans le cheminement de Louise vers la folie, les points de faiblesse sont ceux issus de l’imagination de Slimani, le passage dans le square par exemple avec les autres nounous, la soudaine réclusion qui s’ensuit de Louise dans l’appartement, et la relative invraisemblance de sa misère. La vraie Louise vivait à trois dans un appartement surpeuplé, son fils débarquait de la République Dominicaine. Une nounou parisienne peut facilement trouver un emploi à deux mille euros par mois, plus avec toutes les heures supplémentaires qu’elle fait ou pourrait faire, ce qui permet quand on est seule de vivre dans un studio à Paris tout en payant des dettes. L’argent : voilà ce qui ancre un livre dans le réel. L’argent, c’est ce qu’il y a de plus foncièrement, de plus irréductiblement réel, comme dans L’Adversaire. On ne connaît même pas le salaire de Louise, ni les aides dont elle pourrait bénéficier, ni le montant de ses dettes mensuelles ou de son loyer. Contrairement à celle dont elle est inspirée, sa misère est irréaliste et donne à l’ensemble un vague air de fausseté, de procédé, qui détonne lorsque juxtaposé avec des morceaux préservés de vrai.

La dernière raison à laquelle je pense c’est l’absence de style. Ce n’est jamais mal écrit, ces romans sont édités, relus, corrigés. Je déteste ceux qui se prêtent au jeu des citations, cueillant ici ou là une phrase quelconque. C’est juste transparent. A aucun moment, l’on ne se dit, tiens je vais noter cette phrase. Tiens, c’est intelligent. Tiens cet enchaînement de paragraphes, c’est pas mal. Comme par une sorte de consigne, l’écriture est absente. Il ne s’agit pas de l’écriture blanche du Camus de l’Etranger, celle-ci étant un corps signifiant. Il s’agit d’une écriture inexistante, interchangeable. Jamais l’émotion ne provient de la phrase. Je prendrais un exemple étonnant, Annie Ernaux, qui n’est pas connue pour être une styliste, car styliste en France c’est quelqu’un qui fait des phrases compliquées et précieuses. L’absence de style d’Ernaux est en soi un style et ce qui m’émeut chez elle, au-delà de ce qu’elle raconte, qui est d’une banalité sans nom, c’est sa phrase. Cette phrase délimitée, mise en exergue, dispensée avec parcimonie, comme quelque chose de rare et non juste comme un liant dans un flux informe et verbeux. A la fin de La place, à la mort du père, je me rappelle que j’avais pleuré en lisant cette phrase, on ne peut plus ordinaire sortie de son contexte : « Il me conduisait de la maison à l’école sur son vélo. Passeur entre deux rives, sous la pluie et le soleil. »

Un dimanche pluvieux, je décidai de mettre de l’ordre dans ma bibliothèque. Les livres s’y accumulaient sans logique de classement sous une épaisse couche de poussière compacte. J’avais planqué dans la rangée du fond des livres récents, comme pour les cacher. En les retrouvant, je fus gagné par un sentiment de découragement. Tous ces livres, que pour certains j’avais lus en entier, avaient sombré depuis dans l’oubli, remplacés par les nouveaux stocks des rentrées successives. Beaucoup avaient gagné des prix, s’étaient bien vendus à l’époque. Et pourtant, ils semblaient avoir perdu toute consistance, se réduisant à un assemblage de feuilles en papier enveloppées de poussière, que personne, en dehors de toute actualité, de tout commentaire, ne songerait plus à lire, surtout quand ils partageaient les rayons de la bibliothèque avec Kafka ou Proust. C’est ce même sentiment que j’éprouvais devant les paniers de livres à 1 euro où se retrouvent ceux d’il y a tout juste dix ans. Découragement et étouffement : à quoi sert toute cette écriture ? Qu’écrit-on dans ces dizaines de milliers de pages ? L’oubli ? La vanité de tout ? L’effacement des traces dérisoires que nous laissons sur notre passage ? Annie Ernaux écrit pour sauver quelque chose du temps, consigner le temps et le sauver. Elle y réussit, car j’ai relu son prix Renaudot 1984 un jour de l’été 2019. Mais combien sont-elles qui, comme elle, y parviennent ? Le plus souvent, perdu à jamais, le temps ne peut plus être sauvé.

Pourtant, ce jour-là, je retrouve au fond de la bibliothèque un livre bien planqué, datant de quelques années, dont je ne me rappelle ni les circonstances ni les raisons de l’achat, Quiconque fait ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive d’un certain Christophe Donner, dont la photo est sur le bandeau, pas très invitante, une tête de pervers au regard perçant de stalker, censé faire bad boy. Le livre raconte l’histoire de Jean-Pierre Rassam, un flamboyant producteur libanais des années 1970 qui a produit Pialat, Yanne, Forman et, au même titre que le Palace, Karl Lagerfeld ou Saint-Laurent fait partie des mythologies parisiennes associées à la nuit, au sexe et à la drogue, contrepoints fantasmatiques de la bourgeoisie. L’équation du Bonheur étant, selon la formule du penseur israélien Yuval Harari, « Réalité – Attentes » et mes attentes étant très basses, j’ai éprouvé un vrai bonheur à la lecteur du livre. Déjà, le dépoussiérer et l’ouvrir était un petit plaisir, j’imagine la poussière sur un livre comme une sorte de carapace impossible à briser, œuvre de l’oubli.

Dialogues plus vrais que nature, trépidants, intelligents, rythmés, situations cocasses et vrai art du portrait, font exister cette galerie de personnages tour à tour mégalos, névrosés, camés, égotistes, érotomanes, suicidaires, que sont, autour de Rassam, Godard, Claude Berri, son beau-frère, Pialat, le beau-frère de Berri, et en arrière-plan Milos Forman, Marco Ferreri, Jean Yanne, Truffaut, et toute une théorie de putes. Quand Pialat parle, on croirait l’entendre. La virée de Rassam et Berri au bord de la Mercedes de Truffaut de Paris en Tchécoslovaquie pendant le printemps de Prague pour sauver les jumeaux de Forman des « camps d’extermination » est un petit morceau d’anthologie, le récit du road movie s’entrelaçant avec celui de la vie de Gulbenkian, le magnat du pétrole dont le père de Rassam, Thomas Rassam, grand-père de Thomas Langmann, était l’homme de confiance. La coexistence de ces familles où se mêlent les origines juives, libanaises et arméniennes, les trois peuples par excellence du nomadisme qui réussissent à la fois à s’assimiler là où ils vont au point de parfois atteindre un haut niveau de respectabilité (typiquement : Robert Badinter, une des personnes les plus respectées en France), et à rester absolument qui ils sont, est un spectacle truculent, à côté duquel les Français de souche font pâle figure. L’escapade de Rassam et Godard à Beyrouth où ils vont négocier de l’aide auprès de Abou Hassan pour produire un film propalestinien sur l’OLP, film qui ne verra jamais le jour malgré des dizaines d’heures de rush, est plus hilarant encore, Rassam traduisant librement le discours imbitable de Godard au futur terroriste halluciné par le duo de dingos qu’il a devant lieu au Time out de la capitale libanaise. La rivalité entre Berri et Pialat, arrière-plan d’A nos amours, un des nombreux chef-d’œuvre de ce dernier, est épique. Pialat ressort comme le génie de ces personnages grand-guignolesques dont aucun – sauf peut-être à mon sens, c’est subjectif, le Godard des années 1980 – n’a réussi à produire une œuvre de l’ampleur de celle de l’auteur de Van Gogh. En lisant ce monsieur Donner, et riant très souvent, je me disais mais putain c’est moi qui aurais dû écrire ce bouquin, sur un type libanais, arménien par sa mère, amoureux de cinéma et de femmes ! Lorsqu’on éprouve une telle jalousie, c’est que ce qu’on lit est bien.

Au détour d’un passage, Donner cite Jean-Jacques Schuhl qui évoque Rassam dans son roman Ingrid Caven (2000). Je me suis rappelé ce livre, prix Goncourt, je l’avais acheté à l’époque, attiré par le sujet, la biographie d’une actrice de Fassbinder, réalisateur que j’aime, qui avant de mourir à 38 ans à Munich a réalisé des dizaines de films dont les titres et la lumière et la glauquerie m’attiraient. J’ai le vague souvenir d’en avoir lâché la lecture, je ne sais plus pourquoi, et la vague impression d’une sorte de mythe entourant le livre. Sur l’élan du Donner donc, je l’ai tout de suite commandé sur Amazon, avec livraison le soir même. Un livreur épuisé m’a confié le Folio vers 23 heures à la fin de sa journée de travail, ça faisait trafic de marchandise illicite. Je me suis aussitôt plongé dans sa lecture, avec la fébrilité du camé en quête de compulsation compulsive. Au début je n’ai rien compris, l’entrée en matière est raide, les phrases imbitables, genre codées, pour des initiés qui détiennent une clé de décryptage. J’ai lu l’histoire d’Ingrid Caven sur Wikipedia pour avoir quelques repères, la situer, elle n’était pas très compliquée pourtant sa biographie, actrice et chanteuse, elle avait principalement joué chez Fassbinder et Schroeter. A quatre ans, elle avait chanté devant Hitler, ça c’était important à signaler. Les pages défilent, j’en suis à la cinquantième, et je ne pige toujours rien. Il me parle de 1923, de la république de Weimar, elle n’était pourtant pas née. Il parle de plein de trucs aléatoires en fait. Il y a un paragraphe dont je me dis tiens c’est beau ça, putain c’est beau. Et je m’y accroche, comme à une bouée de sauvetage, comme à la prémisse d’une soudaine révélation esthétique tapie dans l’imbitabilité ambiante pour en jaillir dans une éruption de beauté. Allez, me dis-je, tiens bon, tu aimes la littérature mec, t’as lu De bruit et de fureur, D’un château l’autre, tu te rappelles avant qu’il nous emmène à Sigmaringen, le Céline, t’avais rien compris non plus. A partir de la page 80, à bout de forces, je commence à sauter les pages, dix par dix d’abord, puis vingt par vingt, et je ne perds rien à le faire, c’est toujours sur le même ton, il n’arrête pas de me soûler avec une putain d’allergie, une maladie de la peau, ils n’en parlent pas sur Wikipédia. Je cherche des trucs sur Fassbinder, je m’y accroche comme à une figure familière dans l’étrangeté. Putain, t’es cap ! me dis-je, allez, merde, tu peux aimer ce livre bordel, même les jurés du prix Goncourt l’ont compris, une bande d’ivrognes et de séniles, sérieux mec, tiens bon ! Je saute les pages par trentaine désormais, lis quelques lignes qui m’épuisent parce que la ponctuation est d’un genre spécial, ce n’est pas une structure classique de phrase, c’est disloqué, la phrase n’est pas ton alliée sur ce coup, elle traînaille, zigzague comme un dingue chez Buñuel. Et finalement j’ai lâché… Dépité… J’avais envie d’aimer… De retrouver le plaisir de la lecture.C’est dur… plus difficile à trouver qu’une drogue… Tellement gratifiant que ça te manque après mais tu ne sais pas où te le procurer… y a pas de dealer… t’es seul devant l’immensité littéraire, fourvoyé au milieu d’un gigantisme où rien ne se signale à toi… un livre qui te prendrait, au point que tu ne penserais plus qu’à ça, au moment où tu pourrais t’y replonger…

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