L’Ordre du jour, d’Eric Vuillard

Cela faisait longtemps que je n’avais pas ouvert un Goncourt. Le dernier que j’ai essayé de lire m’est tombé des bras au bout de quinze pages, tellement c’était un plat lourd et indigeste (Boussole). C’est la brièveté de L’Ordre du jour qui m’a convaincu de retenter l’expérience.

L’objet est assez étrange et disparate. Il commence par une quarantaine de pages de claquettes stylistiques, alliant description de banalités (des personnages, leur costume, la météo, etc.) et circonlocutions précieuses. Elles laissent espérer une reconstitution littéraire de l’Histoire, la transformation d’un matériau historique en fiction et grâce à celle-ci, grâce à son prisme particulier, grâce à son regard scrutateur, révélation d’une nouvelle essence tapie sous les événements connus de tous. Mais il se transforme soudain en récit quasi-journalistique sans envergure littéraire pour ensuite se terminer expéditivement. Bien que court, le récit est une série de longues digressions assez décousues sur des détails et des anecdotes autour de l’annexion de l’Autriche, l’Anschluss, et c’est parfois assez lourd (l’histoire des chars qui tombent en panne, l’insistance sur le beau temps ce jour-là, l’accessoiriste hollywoodien, etc.)Au regard de la gravité des faits, je trouve bizarre que l’auteur s’amuse autant de la panne des chars, tout heureux de sa trouvaille, avec en sous-main comme une sorte de thèse selon laquelle tout cela était finalement l’œuvre de bras cassés financés par le capital. Le ton se veut narquois, dans la veine du cinéma français de seconde guerre mondiale qui prend le parti de décrire les nazis comme des sortes de débiles clownesques et caricaturaux, loin des figures terrifiantes et faustiennes des Damnés. Là, nous sommes plus dans Papy fait de la résistance, en moins drôle.

Ce qui m’intéresse le plus dans ce livre, c’est sa couverture. Il s’agit d’une photographie en pied de Gustav Krupp von Bohlen und Halbach, des aciéries Krupp, aujourd’hui Thyssen-Krupp. On y voit un monsieur respectable, affable, élégant, esquissant même un sourire, le genre de types qui en France auraient la légion d’honneur. Or avec une vingtaine d’autres grands industriels allemands (Opel, Varta, etc.), c’est lui qui a financé le Führer, par ailleurs fauché, et ce faisant a permis le déclenchement d’une guerre qui fit des dizaines de millions de morts. C’est le contraste entre la banale respectabilité d’un industriel et le mal dont il est la source ou l’une des sources – sans financement et sans armement : pas de Führer – qui fait froid dans le dos. A force de coquetteries stylistiques, de railleries auto-satisfaites, de caricatures à gros traits, c’est ce « froid dans le dos », celui du mal glacial, que Vuillard nous empêche d’éprouver.

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