Trois pièces

Tous des oiseaux, de Wajdi Mouawad

C’est un voyage dans tous les sens du terme. D’abord jusqu’au vingtième, un périple de quarante minutes le long d’avenues enténébrées plongées dans le froid hivernal, pour rejoindre un temple de la culture sorti de nulle part, le Théâtre National de la Colline. Avec son mélange maison de fougue, d’énergie et de naïveté, Mouawad le Libanais, raconte l’histoire d’une famille juive de Berlin dont le fils tombe amoureux de Wahida, une Palestinienne de New York. Tout ce monde se retrouve à Jérusalem à la recherche des origines du père en compagnie d’une mamie méchante et drôle. Dans ce qu’on peut appeler une fresque, Mouawad mêle avec virtuosité les langues – anglais, hébreu, allemand, arabe – et les colères et les rages, dans une confusion paroxystique des identités. Chaque dialogue, chaque scène semble investie par des décennies de conflits, de haines, de morts, de crimes, perpétrés au nom d’un lopin de terre. Si la jouissance n’est pas totale – comme elle l’était avec Des femmes, l’adaptation de Sophocle que j’avais vue à Avignon (Trachiniennes, Antigone, Electre) – c’est parce que les motifs sont convenus, en tout cas pour un public comme moi ayant vécu au cœur de ces conflits : relation conflictuelle père-fils, Roméo et Juliette en terre sainte, Léon l’Africain figure du sage multiculturel …

Les Damnés, d’Ivo van Hove, d’après le film de Visconti

Une adaptation flippante et éblouissante du film, avec une troupe exceptionnelle, mention spéciale à Denys Podalydès qui se donne à fond et même à l’insupportable Guillaume Gallienne, excellent dans le rôle de Friedrich Bruckmann pactisant avec les nazis. Le moment fort de cette pièce, sans doute la meilleure des trois, c’est la nuit des longs couteaux avec son cérémonial homo-érotique s’achevant dans un bain de sang effroyable. Ivo van Hove utilise la technique de la vidéo qui suit en temps réel les acteurs et qui m’impressionne par sa virtuosité tout autant qu’avec Frank Castrop cet été à Avignon. Les Damnés est une représentation du mal autrement plus flippante que l’anecdotique Ordre du jour, lauréat du Goncourt cette année.

Trois sœurs, de Simon Stone, d’après Tchékhov

J’avais beaucoup aimé Ibsen Huis du même Simon Stone à Avignon, qui gravitait autour d’une maison de vacances en verre et d’une figure terrifiante de père. Le dispositif est similaire ici, avec la maison de vacances qui tourne sur scène et autour des thématiques tchékhoviennes. Sans héros, sans intrigue, sans issue, Les Trois sœurs évite dans sa peinture d’une famille et de ses désillusions, les figures de style classiques de l’exercice (conflits bergmaniens entre mère et fille, entre sœurs, souvenirs resurgissant du passé, secrets qui minent la famille). Il y a chez Tchékhov une sorte d’insignifiance et d’absurdité du temps présent. Stone a pris le pari de transposer la pièce, les personnages et leurs caractères inchangés de nos jours. Il réussit à capter cet air du temps, peut-être trop, au risque d’une synthèse systématique des tics de nos sociétés. Il y a je ne sais quoi qui manque dans cette adaptation, peut-être la longueur, peut-être une trêve dans le chaos de tous les instants, qui aurait permis l’approfondissement et une plus grande intimité avec ces sœurs qu’on aurait aimé mieux connaître, qui sont toujours occupées à quelque chose (faire griller des saucisses, chier, faire l’amour, ranger les cartons…). Il y a peut-être trop d’action, de distractions, et un manque de conversation pure, languissante, qui aurait permis aux personnages de révéler ce qui se dissimile sous leurs traits de caractère parfois archétypaux.  

Un commentaire sur “Trois pièces

  1. A propos de Mouawad, convenu, pourquoi pas, on voit bien de ci de la où il veut en venir, mais quand même, le charme du conte, la virtuosité du magicien, les circonvolutions du récit et une grâce certaine, c’est si rare. 3 heures quand même, et il tient la route

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