Le Vol

C’est troublant, ce frisson que j’ai éprouvé, cette jouissance coupable…

J’y repense en admirant mon livre sur la coffee table…

Retour sur les faits. A mon arrivée à l’hôtel, je suis surclassé à la faveur d’une salve de salamalecs sirupeux. J’hérite d’une chambre de cent cinquante mètres carrés à la gloire du marbre : sol en marbre, plafond en marbre, murs en marbre, chiottes en marbre, lit en marbre, verre où tu déposes ta brosse à dents en marbre. Le propriétaire doit posséder une carrière, ça ou il blanchit de l’argent comme dans Ozark.

Vue imprenable sur le Bosphore et le pont rouge au milieu d’un océan pointilliste de lumières transfigurant la laideur diurne. Je me verse un Jack, me vautre dans le canapé en marbre et mate machinalement la télé. Il s’fait pas chier Erdogan, dans un pays taillé dans le marbre de la piété, l’hôtel, qui par définition doit plus ou moins être lié à lui, propose toute la palette Marc Dorcel, genre sa vie son œuvre. Je ne me laisse pourtant pas tenter par les jaquettes digitales pixellisées d’infirmières lubriques, certes par vertu mais aussi pour ne pas être fliqué par la Stasi locale, inquisitrice de mes modes de consommation libidinaux. La gigantesque bibliothèque en marbre est vide, le livre c’est un objet plutôt rare ici. Pas tout à fait vide à y regarder de plus près. J’aperçois ce qui ressemble à un livre, un beau livre même.

Il s’agit d’une monographie de Sevan Biçakçi, un orfèvre turc d’origine arménienne, un génie. Il peut faire tenir dans une bague la basilique Sainte-Sophie dans ces moindres détails. L’ouvrage, aux éditions Assouline, est une pure merveille.

Une idée germe alors en moi. Pernicieuse mais déterminée. Coupable mais tentatrice. Le subtiliser.

Je suis en proie à un soudain dilemme moral. Je ne peux justifier mon acte comme vengeance contre un hôtel qui me ruinerait, la chambre coûte trois fois rien ; contre un service en-deçà de mes attentes de client exigent « qui passe cent nuits par an dans des hôtels », le personnel est aux petits soins, à l’affût du moindre de mes souhaits. Non, c’est un acte gratuit. Ma vraie crainte c’est qu’on accuse le personnel. Etre responsable d’un licenciement, d’une vie en ruines, d’un suicide, à cause d’un acte gratuit.

Je dors dessus.

Le lendemain, jour de départ, je me réveille très tôt pour courir et faire mes longueurs dans la piscine en marbre. Les couloirs sont arpentés par les prostituées qui rentrent chez elles après leur nuit avec les Saoudiens de service. Mon esprit est occupé par la préparation du forfait. Comment ne pas me faire chopper ? Le dilemme moral passe soudain au second plan des considérations pratiques et exécutoires. Implicitement, la décision semble être prise puisque je délibère dans mon esprit au sujet de sa mise en œuvre. Après une longue hésitation, je range le gros livre dans mon bagage cabine, bien au fond, et le couvre de couches de linge sale. Je mise sur le fait qu’un contrôleur éventuel hésitera à se saisir de mon tee-shirt trempé d’une transpiration consécutive à quarante minutes de course à treize à l’heure dans une salle de gym surchauffée. Et puis, dans un éclair de génie, j’ai une idée. J’actionne le bouton électronique « ne pas déranger » pour éviter toute intrusion dans la chambre pendant que je prends mon petit déjeuner, le livre dans la valise.

Everthing goes according to plan, haha, hahaha, hahahaha… Je déguste mon plat exquis de labné crémeux nappé d’une huile d’olive onctueuse et ponctuée de joyaux verts luminescents, des olives. En sortant de l’hôtel, je suis salué par les membres émérites de son management qui, en rang d’oignons, me remercient de la visite. Mais comme dans une énorme farce ironique, le parvis devant le bâtiment en marbre est totalement bloqué. Une longue file de 4×4 américains patiente. Des snipers ultra-équipés genre soldatesque israélienne est sur le qui-vive. Et je suis là, penaud, vaguement paniqué, à l’épicentre d’une démonstration de force policière, seul avec mon forfait. Comme si ma culpabilité avait spontanément engendré cette scène de guerre. Le « valet » s’approche de moi et me confie solennellement qu’on attend une délégation, laquelle explique rétrospectivement la mobilisation du management en rang d’oignons. Je décide de revenir à l’hôtel pour emprunter une autre sortie et prendre le métro.

En entrant, un officier de sécurité m’interpelle et m’ordonne de faire passer la valise dans la machine à rayons X. « Putain, il va me demander de l’ouvrir », me dis-je, « je suis grillé ». Je marmonne que j’étais à l’hôtel, je ne fais que revenir. Il me fait signe d’obéir. La valise avance lentement sur le tapis roulant sous le regard scrutateur du contrôleur mauvais. In extrémis, j’échappe à la fouille. Un autre préposé aux valises – il y en a une armée dans cet hôtel – se précipite vers moi et me propose de traîner la mienne pour ménager mes petits muscles. Je le remercie expéditivement et me dirige au pas de course vers la sortie.

Quelques minutes plus tard, j’atteins le métro. C’est là que le phénomène étrange se produit. Que j’éprouve cette étonnante jouissance. Du plan machiavélique qui a fonctionné. Du forfait impuni que je viens de commettre. D’une sorte d’accomplissement créatif.

Dans le train, je consulte mes messages. Notre assistante nous apprend qu’un individu se faisant passer pour un intervenant de la société de nettoyage s’est introduit dans nos bureaux et a subtilisé un Mac. Tout le monde s’acharne contre le « voyou ».

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