Un homme d’affaires d’une
soixante d’années, entrepreneur à succès, m’avait dit une fois : « Je
déteste les meetings, je ne sais pas moi, au seuil de la mort, quand on se
rappelle les meilleurs moments de sa vie, jamais on va se dire : putain il
était bien ce meeting de sept heures il y a trente-quatre ans… ». En revanche,
les vacances, les étés, si, on s’en souvient au seuil de la mort (après,
évidemment, pour s’offrir des étés et des vacances, il faut s’en taper des
meetings…).
Je vais donc parler des
vacances. J’écris ces lignes dans le vol Emirates Dubaï-Paris. Le vol dure
sept heures, je suis sevré de films pourris, autour de moi tout le monde
dort : la note sera longue.
Un mois d’août actif, de
vacances, mais pas de vacance (éternel jeu de mot), avec quelques jours en
Normandie, quelques jours à Beyrouth, quelques jours à Dubaï, et une dizaine
aux Seychelles.
Etretat
Nous avions réuni des amis de
différents pays chez nous en Normandie et en guise d’excursion sommes allés à
Etretat. Pour peu que l’on quitte la hideuse plage envahie de touristes et
qu’on gravisse les falaises, c’est un lieu magique, à la fois du côté du golf que
de celui de la chapelle. Nous avons longuement marché en jetant des grands yeux
sur les falaises à pic et les plages qu’elles dissimulent, dans l’eau
cristalline desquelles des corps minuscules dansent. Nos amis étrangers étaient
émerveillés par tant de beauté, ayant presque du mal à y croire (« incredible » est un mot qui
revenait souvent), dans un endroit presque quelconque en France – ce n’est pas le
Mont Saint-Michel ou quelque chose de ce calibre. Comme souvent, ce sont des
étrangers qui nous font découvrir la beauté de notre propre pays, à deux heures
de Paris, et c’est en les accompagnant que nous sommes amenés à regarder le
paysage avec leur regard, la distance que ce regard permet et la beauté que
cette distance révèle.
Mika
Le jour même de notre arrivée à
Beyrouth, nous sommes allés à Baalbek pour un concert de Mika.
Rien n’y fait, j’ai toujours du
mal à complètement appréhender la concentration dans une seule ville d’autant
de contrastes. Baalbek c’est à deux (éprouvantes) heures de route de Beyrouth,
pour quelques 60 kilomètres à travers des montagnes jalonnées de checkpoints
divers et variés, sur des routes désertes bordées de champs agricoles et de
campements de Bédouins et de réfugiés syriens, dans des villes qui se suivent
et rivalisent de laideur. Nous sommes par ailleurs à quelques dizaines de
kilomètres de la guerre qui fait rage en Syrie. Baalbek c’est : une sorte
de capitale de la vallée de la Békaa ; un territoire agricole, nid de
trafiquants et de terroristes potentiels, bastion du Hezbollah ; le grenier
de l’empire romain dont les ruines sont probablement parmi les plus
impressionnantes et les mieux conservées au monde, notamment les temples de
Bacchus et de Jupiter ; une ville multiconfessionnelle où chiites, sunnites
et chrétiens coexistent dans un mouchoir de poche ; et le lieu d’un
festival éponyme qui a accueilli des stars internationales de la musique et de
la danse. Ce soir, par une nuit fraîche et étoilée, sous un ciel bleu foncé,
c’est Mika qui saute devant les temples romains. A notre sortie, notre
chauffeur nous apprend que tandis que les filles prenaient des selfies
survoltés avec Mika en arrière-plan, des affrontements ont eu lieu entre
l’armée et les trafiquants de Britel, plaque-tournante des mafias, tribus et trafiquants
locaux (drogue, voitures volées, armes, entre autres). Par hasard, je lirai
dans les jours qui suivent un long reportage dans Le Monde sur cette ville.
Deux jours à Dubaï
La dernière fois que j’y suis allé,
c’était il y a quinze ans et les choses ont moins changé que ce à quoi je
m’attendais. Car il y a une caste internationale de fervents prosélytes de
Dubaï qui vous cassent les pieds en donnant des louanges à cette ville censée
être à l’avant-garde du progrès humain. Je vais passer outre les remarques
aujourd’hui éculées sur l’artificialité de Dubaï. En réalité, je l’ai moins
ressentie car à force d’être elle-même, dans sa revendication d’un gigantisme mi-kitsch,
mi-futuriste, la ville a gagné en authenticité et a acquis une identité, elle
est elle-même, elle est Dubaï. La comparaison avec Las Vegas n’est pas pertinente
non plus car Dubaï n’est pas seulement un parc d’attraction, pas seulement un
lieu de transit, c’est une ville où des gens se sédentarisent. Je vais
également dépasser ma première impression, celle de nous retrouver en août dans
une représentation assez fidèle de ce que doit être l’enfer : océan de
poussière jaune sous un ciel beige brûlant à une température de cinquante
degrés. Un enfer beige où l’on aurait construit des gratte-ciel. Malgré tout, presque
à mon corps défendant, ayant hérité de mes origines beyrouthines une jalousie
envers une ville qui a usurpé le statut de leader régional à la mienne, j’ai
été impressionné par le « concept Dubaï » et trois choses en
particulier.
La première, c’est la foi
constructiviste. Bâtir est un concept qui n’existe plus en Europe. Même les
grands travaux présidentiels en France ont été interrompus avec Sarkozy et
Hollande. La Défense, c’est les années 1970 – on se rappelle la scène
inaugurale de Buffet froid (1979). En
France, en Europe, on gère. Les finances, le budget, la crise, le chômage, la
terreur, les ghettos, le voile, l’islam. Personne ne parle de « bâtir ».
Pour construire une tour à Paris, il faut cinquante ans de débat législatif,
médiatique, philosophique, sociologique. Le projet architectural le plus fou
des dernières années, la fondation Louis Vuitton, pour esthétiquement réussi
qu’il soit, est un non-événement en comparaison aux projets émiratis :
gratte-ciels, musées, opéras, parcs d’attraction, métro aériens, villes dans la
ville créées ex-nihilo… A Dubaï, le gigantisme des projets a des accents
prométhéens qui doivent ressembler à ceux de la construction de New York ou du Paris
de Napoléon III. Ce constructivisme quasi mystique est rendu possible grâce à
des milliers d’esclaves, minuscules silhouettes noires lévitant sur les
chantiers, en plein mois d’août, des heures d’affilée, dans une chaleur
infernale à laquelle aucune personne normalement constituée ne peut résister.
Deuxième motif d’étonnement, la
nature nativement et foncièrement globale de la société. A part les contrôleurs
de passeport à l’aéroport qui examinent le vôtre d’un air détaché, nous n’avons
rencontré aucun local. Les cultures
se côtoient dans une coexistence pacifique et une indifférence à la différence
– j’avais éprouvé ce même sentiment de banalité de la différence au Canada.
Dans un contexte international d’islamophobie exacerbée, on cite rarement
l’exemple de cet émirat islamique, certes privilégié, mais qui a réussi à
attirer dans son mode de vie voué exclusivement au consumérisme des dizaines de
milliers de personnes de tous pays, authentiquement conquis par les vertus de son
modèle, qui en font la publicité à longueur de Facebook. Nous avons passé deux
jours à Atlantis, un parc aquatique géant, paradis des enfants, et j’ai vu se
côtoyer dans les dizaines de piscines, de rapides, de toboggans, des Européens
roses, des Indiens élégants, des Arabes monstrueusement obèses, des Africains
statuaires. J’ai vu côte à côté des filles en string, pataugeant fesses à l’air
dans la piscine à remous, et des femmes en burkini. Cela n’avait l’air de gêner
ni les unes ni les autres. Tout le monde semblait s’en foutre en fait, tout le
monde semblait obnubilé par un seul objectif, une seule aspiration : faire
le tour des rapides d’Atlantis. Le hasard fait que chaque fois que j’allais sur
lemonde.fr, je tombais sur « la polémique du burkini ». Je ne lisais
pas et remerciais mon Dieu de ne pas être musulman. T’imagines, être né
Mohammed en 2016 en France ? Putain ! Les mecs (quatre millions en France,
des centaines dans le monde), non seulement sont les premières victimes des
guerres et du terrorisme – des centaines de milliers de morts depuis 2001 pour quelques
milliers de victimes occidentales – ils sont en plus collectivement désignés
comme terroristes potentiels, leur religion est vilipendée à longueur de
journée avec une violence inouïe et ils n’ont même pas le droit de s’habiller
comme ils veulent, de manger ce qu’ils veulent. Pour un pays de la rationalité
– Descartes –, de l’égalité, et – mort de rire – de la « fraternité »,
je ne sais pas comment on fait pour être aussi raciste. Bref, revenons aux
choses sérieuses. Le buffet.
C’est un truc de fou. Une salle
immense et d’innombrables « stations » avec le meilleur de la cuisine
mondiale. Une sorte de cérémonie à la Marco Ferreri, de grande bouffe transcendant
les frontières, où des peuples du monde entier, des Etats-Unis à l’Australie en
passant par l’Europe et l’Afrique étaient réunis, une assiette remplie à
ras-le-bord de tempuras, dim-sum, nans, samousek, houmous, macarons et bonbons
Haribo, dans une célébration unanimiste de l’acte existentiel fondamental, de
l’acte qui nous définit tous : l’acte de se goinfrer. Dans ce concert des
nations et des monothéismes, même les Français ne réussissaient pas à faire
entendre leur voix par définition discordante, si tant est qu’elle le fût,
parce que les dim-sum à la pâte délicate, fourrés d’épinards, l’emportent sur
toutes les résistances et restent compatible avec la laïcité.
Enfin, j’ai observé à Dubaï l’existence
d’une classe elle aussi globale de travailleurs talentueux auxquels les Emirats
ont délégué la gestion de leurs pays : des Indiens, des Ethiopiens, des
Bangladeshis, des Sri-Lankais, des Kenyans, des Chinois, tous parlant un
anglais parfait – alors qu’un étudiant de grande école française est
généralement incapable d’avoir une conversation en anglais sans passer pour un
attardé –, ayant une vraie intelligence de la relation client, un sens aigu du
processus optimisé. C’était juste parfait. Ce prolétariat intellectuel, attiré
par l’argent mais aussi par ce que ce pays-concept offre de projets objectivement
stimulants, gèrent ainsi, dans une parfaite coordination, un bled entier.
Dubaï m’est ainsi apparu comme un
laboratoire où l’on expérimente la suppression des frontières.
Voyage en Indochine
Une de mes lectures de l’été, les
mémoires d’Hélie de Saint Marc, Les
champs de braise, recommandé par un commensal de dîner parisien, m’a emmené
en Indochine.
La vie de Saint Marc est divisée
en cinq parties : résistance et déportation à Buchenwald ; guerre
d’Indochine ; guerre d’Algérie ; cinq ans en prison à la suite du
putsch des généraux de 1961 auquel il a participé ; vie civile aux
ressources humaines d’une société de métallurgie à la sortie de prison.
L’auteur décrit chacune de ces parties avec un talent littéraire indéniable.
Après l’expérience horrifique de la déportation, après la mine et le côtoiement
de la mort, la sienne et celle des autres, c’est en légionnaire qu’il souhaite
vivre intensément et tombe amoureux de pays lointains, de leur nature, de leurs
saisons, de leur peuple. Saint Marc réserve au lecteur de belles pages hédonistes
sur la pluie, la terre, la boue, le calcaire, la faune et la flore
d’Indochine ; sur le désert, les plages, les villes brûlées par le soleil
d’Algérie. Les odeurs, les lumières, le vent jouent un rôle essentiel dans une
poétique panthéiste d’autant plus surprenante que l’on a affaire à un guerrier taiseux
qui a défendu les intérêts coloniaux d’un empire français en déclin. C’est
aussi, à travers une expérience personnelle et romantique, tout un pan – pas
très glorieux, quelle que soit la perspective, colonialiste comme la sienne ou
anticolonialiste conformément au « sens de l’Histoire » – de
l’histoire de France qui est décrit. Il y a aujourd’hui, en 2016, dans
l’imaginaire collectif français et dans le logiciel des intellectuels et des
politiques, un vrai culte des « Trente Glorieuses », trente années de
croissance ininterrompue où les ménages s’équipaient en machines à laver et
voitures, dans un pays qui se construisait au sortir de la guerre. Cette époque
est aujourd’hui perçue avec nostalgie comme celle prodiguant le bonheur du
consumérisme naissant. Saint Marc évoque l’envers ou le hors-champ lointain de
ce décor idyllique. Ces années étaient celles de guerres qui firent des
dizaines de milliers de morts, provoquèrent des déplacements de population, et
laissèrent, notamment celle d’Algérie, une empreinte indélébile bien que largement
refoulée dans la société française divisée.
Je lisais en parallèle un livre
passionnant de Kissinger sur la Chine – On
China – et j’y ai appris que Hô Chi-Min et Giap appliquaient l’art de la
guerre de Sun Tzu, or ce qu’Hélie de Saint Marc décrit, en l’ignorant naïvement
je dirais, ce sont les effets de cette guerre essentiellement psychologique qui
vise à saper le moral de l’ennemi, à lui faire perdre confiance en soi, une guerre
où, l’exemple algérien l’illustre à merveille, gagner une bataille ne donne pas
d’avantage. Légionnaire, Saint Marc a tout au long du livre un moral de merde :
lâché par les politiques de la métropole et leurs compromissions, encerclé
comme dans un jeu de go par l’ennemi, terrifié par son omniprésence étouffante,
possédé par l’étrangeté des terres colonisées, torturé par le remords de lâcher
ses alliés et les promettre à une mort assurée. On ne peut s’empêcher en lisant
les descriptions de cet état d’esprit défaitiste joint à la rage frustrée de
vaincre, de penser à la guerre que la France mène actuellement contre l’Etat
Islamique. Elle est avant tout psychologique. Car aussi insupportable que cela
puisse paraître, que représentent des centaines de morts dans une civilisation
occidentale par nature guerrière, une civilisation de conquêtes, jalonnée de
dizaines, voire de centaines de millions de morts innocentes dans une suite presque
interrompue de guerres ? Et pourtant, l’ennemi réussit avec ses moyens
artisanaux à terrifier un pays. Le FLN avait fait usage de la terreur en
Algérie et Saint Marc décrit comment « grâce à » la torture et aux
« interrogatoires sous contrainte », cette terreur avait été
efficacement combattue, or la torture elle-même avait achevé de fragiliser la
psychologie française.
Première « île paradisiaque »
Après ce voyage éprouvant dans la
jungle indochinoise et le désert algérien, en compagnie d’hommes en quête d’intensité
de l’expérience, nous avons atterri dans un lieu que j’appréhendais, auquel je
me rendais pour la première fois, une île officiellement paradisiaque : les
Seychelles.
J’ai été conquis par la nature luxuriante,
la flore, les couchers de soleil magnifiques, le spectacle continu du ciel en
transformation, les pluies soudaines, torrentielles et éphémères qui
transforment les paysages en brume susurrante et, une fois arrêtées, laissent
derrière elles une végétation étincelante au soleil. Il y a une sorte de
concordance étrange entre toute la littérature des hôtels et resorts, leur vocabulaire – « paradis
perdu », « jardin d’Eden »… – et la réalité. Parmi de nombreux
« moments », j’aimerais garder deux en mémoire.
Le premier commence sur une plage
célèbre de la Digue, fréquemment citée parmi les plus belles au monde, l’Anse
Source d’Argent. De là, nous décidons avec ma fille d’aller à vélo à la Grande
Anse, autre plage célèbre bien que moins touristique, car dangereuse et plus
difficile d’accès. Nous laissons derrière nous la source d’argent qui scintille
et nous engouffrons dans la jungle tropicale. Très vite, nous nous retrouvons
seuls ; entourés d’arbres ; de silence et d’étranges cris d’oiseaux.
Nous discutons en pédalant, de livres, de films, de l’île. Nous croisons un groupe
de jeunes Seychellois à vélo avec un ghettoblaster
dans le panier de l’un d’eux ; ils pédalent tranquillement au son de la
musique créole en dansant imperceptiblement, comme en apesanteur sur leur selle.
Ils prennent leur temps. Nous les dépassons et leur musique nous quitte
progressivement, continue de nous parvenir de loin, comme un souvenir qui
lentement s’éteint. Au bout d’une vingtaine de minutes, après une longue montée
suivie de sa récompense, la descente, la forêt s’ouvre sur la Grande Anse dans
un happening majestueux. Le vacarme
du spectacle sidérant après la quiétude de la forêt. La lumière éclatante après
la pénombre. Une armée de crêtes mousseuses se brisent sur la plage laiteuse, bordée
de rochers jurassiques, nettoyée à intervalles réguliers par l’écume.
Le deuxième moment est une
cérémonie. Pas une cérémonie hindoue ou animiste comme celles de Bali, ni religieuse,
non, un anniversaire de mariage. Tout commence par un rituel des plus kitsch: j’ai réservé une table sur la
plage, commandé le « sunset menu », et pour cause, nous allons contempler
le coucher du soleil sur la Petite Anse à Mahé. Je voulais faire une surprise à
ma femme, genre un groupe de danseurs, ou des lanternes célestes, mais j’ai
trouvé mieux. J’ai demandé à Dieu de nous concocter un petit show et Il s’est
exécuté, genre : « ok mec, laisse-moi faire ». Nous avons
assisté à son opéra chromatique dans le ciel d’une île perdue au milieu de
l’Océan Indien et du cosmos. En quelques minutes, Il l’a peint en rose, puis en
orange, puis en gris, puis en bleu ; Il a tracé des traînées de poudre
solaire d’une beauté absolue ; à chaque instant, le paysage semblait
éternel, à chaque instant il se révélait éphémère, s’évaporant aussi vite qu’il
n’apparaissait. Malgré l’état d’extase contemplative dans lequel nous étions, nous
avons demandé à la serveuse italienne, manifestement complice de Dieu, sa
correspondante sur place – parce que franchement une fille des Pouilles qui te
sert un dîner sur une plage sauvage à Mahé, ce n’est pas crédible – de nous
prendre en photo. Erreur. Faute de goût. Elle a tout simplement refusé. Elle a
montré le ciel, et « après, après », a-t-elle fait. Il y a des
moments de communion totale avec la nature. C’était l’un d’eux.
Les clichés
Je me livre pour finir à un
exercice de mauvaise foi résultant de l’observation de touristes de différents
pays, avec les clichés réducteurs qui leur sont associés. Cela fait des années
que nous louons des maisons propices à la misanthropie, loin de tout, sur une
plage noire au bord de la mer à Bali, dans le désert des collines pisanes, à
flanc de montagne en Grèce, au milieu de champs agricoles en Sicile. Dans les
hôtels haut de gamme aux Seychelles, nous nous sommes retrouvés en présence
d’une humanité en vacances. Je sais que ce type d’exercice me vaut quelques insultes,
mais dans la confidentialité de ces pages, c’est un péché que je revendique.
Rencontrer un Français sur une
île comme ça, très loin de nos bases, une île en contradiction flagrante avec la
désormais célèbre sinistrose hexagonale, ça fout un peu la honte. Car les
méthodes pédagogiques non orthodoxes passent mal sous les Tropiques. Les
Français doivent être un des rares peuples qui croient encore aux vertus des
châtiments corporels et n’hésitent pas à battre leur enfant en public. Dans la
salle d’arrivée d’un hôtel de rêve, une fille pleure, son père lui dit arrête, puis
il dit qu’elle lui « casse les couilles » et lui fout une baffe en
pleine figure, très naturellement. Et c’est une famille qui a l’air très bien
selon les standards sociologiques courants (catholiques, friqués, polo Lacoste…).
Dans ces cas, on se regarde un peu gênés, l’air de dire, oui c’est un
concitoyen… Ce père n’est peut-être pas foncièrement méchant, il est convaincu
que foutre une claque au milieu de la figure de sa fille fait partie d’un arsenal
didactique éprouvé – bien entendu la fille a redoublé de pleurs, et ça a duré
deux heures. Il ne sait pas qu’à force sa fille va devenir un personnage de
Virginie Despentes, frustrée sur les principaux chapitres de l’existence. Une
fois, à New York, ça, c’était le plus drôle, une mère de famille bourgeoise a
foutu une raclée à son adolescent de seize ans – il l’avait éclaboussée en
plongeant dans la piscine. Le gamin courait en criant « arrête de me taper »
et elle le suivait en lui foutant des baffes et provoquant l’hilarité des autres
touristes. Une autre fois, dans les rues d’Honfleur, la mère d’une petite fille
de trois ans qui avait couru dans la rue l’avait rouée de coups en
hurlant : tu veux mourir c’est ça ? C’est ça que tu veux, mourir
écrasée par une voiture et ne pas avoir de cadeaux de noël ? (c’était
juste avant noël). Les frustrations, les colères rentrées se transmettent
ainsi, de génération en génération, en public.
Autre caractéristique du touriste
français, quel que soit le décor, même dans le plus bel endroit au monde, même par
un temps magnifique, à une température idéale, devant un coucher de soleil à
tomber, c’est sa constante, imperturbable et profonde mauvaise humeur. La
mauvaise humeur est une sorte de devoir moral. C’est cocasse parce que
paradoxal. Les Français passent énormément de temps en vacances, ils aiment je
cite « prôfiter », mais ils font en sorte de s’assurer de ne jamais
se départir de leur mauvaise humeur. Pas un vague coup de barre, un spleen passager,
une douce mélancolie de fin d’été, non, non, ils tirent la tronche big time. Car il y a toujours quelque
chose qui ne va pas. Pour changer d’air, la seule solution que j’aie trouvée,
quitte à me ruiner ou réduire considérablement la durée des vacances, c’est d’aller
dans les hôtels luxueux car on y rencontre moins de Français. C’est trop cher –
tu ne peux pas aller dans des endroits comme ça quand t’as onze semaines de
vacances par an.
Les Allemands sont
impassibles : zéro expression, rectitude, statues mutiques au bord de la
plage. Beaucoup les redoutent et ne vont pas à Majorque par exemple, mais ils ont
tort, les Allemands sont juste immobiles.
Les Italiens sont les rares
touristes qui font encore un effort vestimentaire, comme aux temps d’une dolce vita imaginaire, avec de la
recherche dans le choix des couleurs, jamais rien de hideux sous prétexte qu’on
est en vacances et qu’on s’en fout. Ils créent dans le resort, autour de la piscine ou à la plage, une vie de village, se
regroupant pour de longues conversations à bâtons rompus, autour d’un verre, tandis
que le soleil se couche, que les Allemands regagnent leurs chambres dans un
silence parfait, que les Français regagnent les leurs en tapant leurs enfants
et tirant la tronche.
Signe des temps, nous croisons de
plus en plus de Chinois. On reconnaît en eux une naïveté des premiers temps, un
air admiratif et complètement conquis par la beauté des lieux. Il leur arrive
d’être hilares de bonheur. J’imagine que le simple fait de découvrir que le
ciel peut être bleu doit les émerveiller.
Les Américains hurlent. Leur
conversation intimiste à deux : toute la salle, toute la piscine doit
l’entendre. Ils éclatent d’un rire très haut qui ne peut être raisonnablement
vrai – je veux dire, rien ne peut faire autant rire dans la vie, ce n’est pas
possible… Plus ils sont riches, plus ils parlent fort, c’est corrélé, hurler
est un signe de succès, le signe de la possession des lieux.
Chez toutes ces nations, à part
l’allemande dont les ressortissants sont immobiles, la grande nouveauté depuis
quelques années, ce sont les photos. C’est simple, prendre en photo chaque
putain d’instant est devenue en 2016 une exigence absolue. Si vous ne prenez
pas en photo l’instant, c’est simple, l’instant n’existe pas. La seule preuve
de l’existence de ce que vous vivez, c’est la photo. Donc, dès la sortie de
l’avion, jusqu’à l’atterrissage à Roissy, il faut collecter des preuves et les
publier. A tel point que deux réalités finissent par coexister : il y a
les « vraies » vacances, vrai n’est pas le bon terme, je ne sais pas
ce qui est vrai, disons les vacances que l’on vit physiquement, dans le monde
sensible, et les vacances telles qu’elles se déroulent dans les photos qui sont
prises des « vraies » vacances. Ces deux réalités sont différentes,
voire opposées. Exemple. Un couple d’Italiens débarque sur une plage. Ils
descendent du bateau, inspectent vaguement le décor paradisiaque, sans trop
réagir, il n’a pas l’air de les emballer plus que ça le décor paradisiaque. Il sort
de son sac à dos tout un attirail pour prendre des photos dont une perche de
selfies et une sorte d’appendice pour son iPhone. Il choisit un endroit et
commence à prendre des selfies. Il fait tout cela sinon en tirant la tronche du
moins d’un air absorbé. Puis soudain, dans le court instant du selfie, il fait
une tête de mec radieux. Ils passent une demi-heure sur la plage et ne font que prendre des selfies. Dans la
« vraie » vie : deux personnes qui font un reportage photo d’un
air inquiet. Dans les photos : deux amoureux qui s’éclatent grave aux
Seychelles.
Il faut se rappeler ce que Dieu nous a soufflé dans la
bouche de sa correspondante : « les photos, après, après ».