De la vulgarité en art

2016-05-05 12.37.58

Je rentre d’un week-end à Zurich. C’est la première fois que je visite la Suisse pour des raisons non professionnelles. Je découvre un beau pays, propre, cher, peuplé de vieux au volant de voitures de luxe. Une ville loin d’être désagréable. On peut y apprécier le silence. La nature y est d’une beauté spectaculaire : les Alpes, le lac de Zurich, les forêts. C’est majestueux. Je peux très bien imaginer Nietzsche dans son chalet à deux heures de là ; ou la communauté paresseuse de la Montage magique.

C’est en allant au travail à pied à mon retour lundi matin à Paris que je suis saisi, voire choqué, par le contraste. Toute cette saleté à laquelle je ne faisais pas attention soudain m’agresse après quatre jours de propreté. Ce mouvement chaotique – là-bas tout était fluide, prévisible, réglé ou immobile – me paraît vain. Le Champ de Mars est toujours le dépotoir en plein air de la Mairie de Paris que les vaillants éboueurs n’ont pas eu le temps de nettoyer ; sur le pont d’Iéna, une congrégation de corbeaux agressifs encerclent un gros rat pris de panique à la perspective de son déchiquètement prochain ; les traces serpentines d’urine et les crottes généreuses et luisantes parsèment les trottoirs ; les murs sont noirs ; les voitures tentent coûte que coûte d’écraser les piétons en klaxonnant comme des malades et saturant l’air de particules fines ; tout cela me paraissait bien normal avant mon voyage à Zurich, tout cela avait même un certain charme champêtre en comparaison à New York ou au Caire, mais ce matin j’y décèle je ne sais quoi d’infernal, une impression de ville à l’abandon. Une hypothèse que j’avance : peut-être que Paris voit dans la saleté, un certain degré de saleté, une nécessité.

J’ouvre une parenthèse qui n’a rien à voir mais qui étaye cette hypothèse. Je suis allé récemment à une assemblée générale de copropriétaires d’un immeuble où je possède un appartement. Une AG de copropriétaires est un collège instructif sur la nature humaine. L’espace de deux heures, toute civilité est mise en suspens et des personnes tout à fait bien, qui restent d’ailleurs courtoises, choisissant leurs mots avec soin, abusant de rhétorique et de dialectique, s’écharpent avec une méchanceté surprenante sur des sujets aussi insignifiants que la rampe d’escalier ou la couleur de la boîte à lettres. C’est un défouloir. On attend ce rendez-vous annuel pour extérioriser toute la haine emmagasinée, non sans jouissance ; l’absence totale d’enjeu (couleur de la boîte à lettres, le choix c’est entre taupe et gris souris) n’enlève rien à la sincérité de la méchanceté. Des clans se forment, certains sont ouvertement attaqués et harcelés, d’autres se lancent dans des plaidoyers (préparés à l’avance ? c’est vachement bien structuré) qui n’ont de fin qu’eux-mêmes. Il y a autant de passion sinon plus dans cette loge de gardienne délabrée où il faut décider s’il faut changer le tableau électrique de la cave qu’à l’assemblée générale de l’ONU quand on discute du sort de la planète. Dans ce contexte donc, à la dernière assemblée, l’un des copropriétaires a expressément demandé de mettre à l’ordre du jour un « sujet grave » : la salubrité ou plutôt l’in (un temps) salubrité du local poubelles. N’habitant pas l’immeuble, je ne suis pas au fait de l’équilibre des forces belligérantes, mais il m’a semblé que ce monsieur est haï de tous, il a des idées révolutionnaires, se plaint de tout : c’est un nouveau dans l’immeuble ; et comme souvent il a encore plein de rêves et d’illusions. On écoute donc le nouveau d’un air vaguement dédaigneux, sans prêter attention à ce qu’il raconte, alors qu’il se lance dans un exposé circonstancié. Il distribue en même temps tout un ensemble de pièces : extraits du règlement de copropriété de 1947, lois municipales, jurisprudences (je n’exagère pas, c’est véridique) et, le temps fort de son exposé : des photos dudit local. J’y jette un œil et c’est vraiment dégueulasse. Les poubelles sont jetées à côté et non dans le bac. Malgré l’emphase ridicule de son plaidoyer, je me dis qu’il a raison, que tout le monde va se mettre d’accord, qu’une décision historique va être consignée dans le compte-rendu de l’AG. Or non. A ma surprise, les autres copropriétaires sont révoltés. Non par les accusations implicites de saleté, mais par le fait que le nouveau tente je cite « de rendre cet immeuble plus propre que propre, à tout prix » et que « c’est aussi ridicule qu’injustifié ». Nécessité de la saleté comme hygiène de vie.

Revenons à Zurich.

J’ai séjourné dans un hôtel luxueux, le Dolder Grand, du nom d’une colline qui surplombe la ville et offre des vues imprenables du lac, des Alpes, des golfs, des clochers d’église. On dirait des écrans de télé en mode « pause » : rien de bouge. La lumière varie imperceptiblement. Le soir, à la terrasse du Sorell, un autre hôtel non loin de là, moins clinquant, les Alpes virent doucement au rose, un rose pâle et éphémère qui lui-même s’estompe dans un bleu glacial. Ces paysages sont métaphysiques. On n’éprouve pas un simple sentiment de beau, il y a plus que cela, « par-delà l’homme et le temps ». Je repense à Nietzsche : « Je parcourais ce jour-là la forêt, le long du lac de Sylvaplana ; près d’un formidable bloc de rocher qui se dressait en pyramide, non loin de Surlei, je fis halte. C’est là que cette idée m’est venue. » L’idée en question, c’est l’éternel retour.

Le Dolder Grand, propriété semble-t-il d’un milliardaire vaguement véreux poursuivi par la justice, est collé à une forêt vallonnée où j’ai pu courir, coupé du monde. Hélas, un couloir aérien m’a rappelé par intermittence l’existence du règne humain. Le spa de 4000 m2 proposait tous types de saunas, douches, piscines, et de choses comme ça. Après le jogging dans les bois immaculés – concept assez étonnant mais qui existe, comme si les bois s’auto-entretenaient – je me suis abandonné à un cérémonial qui devint immuable : piscine, jacuzzi en plein air avec vue sur le lac et un village en contre-bas, sauna, douche glacée, thé chaud et bain de soleil. De temps en temps un quelconque septuagénaire venait patauger dans la piscine mais à part ça personne n’osait perturber mon rituel ou empiéter sur mon territoire.

Mais tout ça est matériel, et rien de tel pour transcender la matérialité que l’art. L’hôtel expose des œuvres d’art moderne parsemées dans le bâtiment historique et le nouveau, conçu par Sir Norman Foster. Ce sont des œuvres d’art de riche. On en a pour son argent. Des sculptures surtout, quelques immenses tableaux, quelques collages drolatiques (comme par exemple un carton de clochard « 1 € pour manger s’il vous plaît » encadré, ou un vrai clochard grandeur nature en bronze affalé derrière la réception). Tout l’imaginaire de l’art de riche est là : du Fernand Léger, du Niki de Saint-Phalle avec des sculptures obèses et bariolées, du Joan Miro grossier, du Botero, beaucoup de Botero ou équivalent, des sculptures en métal rouillé, c’est d’une grande laideur agressive. D’une grande vulgarité.

Mais ça a de la présence. Nous avons visité le Kunsthaus, musée d’art moderne connecté au musée d’art classique avec une série de tableaux champêtres représentant sous-bois et bœufs (au point de faire regretter l’absence de la moindre guerre dans l’histoire de ce pays), et en comparaison aux sculptures obèses et clinquantes de l’hôtel, les Picasso et autres Paul Klee font pâle figure. Une armée de Giacometti malingres tentent de nous impressionner, mais putain ils sont anorexiques. Et puis un Picasso ici ou là, ça n’a aucun intérêt, ils sont orphelins coupés de leurs séries, de l’évolution artistique du peintre, comme un passage égaré d’un roman. Les sculptures sont terriblement vintage et vieux jeu, y compris la construction en spirale avec des dés à jouer. Bref, l’art vulgaire de riche jouit d’une certaine force. Dans le parking de l’hôtel, derrière une rangée de Porsche, de Bentley, d’Aston Martin et ma Skoda Yeti de chez Europcar, il y a une énorme femme boursoufflée botérienne en marbre rouge. Chaque fois que je la regarde, je me sens mal. Mais du coup l’œuvre affirme son existence. Elle me parle, délibérément ou pas, je ne sais pas. Elle me dit que tout ça, toute cette propreté, tout cet argent, ces milliers de mètres carrés de parkings et de spa, ce n’est pas normal, ça a quelque chose de silencieusement monstrueux.

 

Groundhog Day (départ en vacances)

Dimanche 2 août. Après un mois de juillet dans un Paris qui se désertifie (je le signale car rien de plus beau que Paris sans les Parisiens), départ en vacances.

Notre vol pour Boston est prévu à 16:45. Nous déjeunons sur une terrasse ensoleillée. C’est drôle, on cherche le bonheur par des chemins tortueux, dans la méditation transcendantale, la quête de son moi profond, des rituels ésotériques, des analyses interminables, l’achat de voitures luxueuses et pourtant, il est là, sur la terrasse d’un café place de l’école militaire. Et coûte trois euros.

Le taxi G7 maxi cab 7 places noir vient nous chercher à 14:00.

Nous sommes assis face à face dans la Mercedes. La conversation est gaie, les souvenirs des vacances passées se mêlent aux promesses de celles à venir en Nouvelle Angleterre.

Après un passage au salon Air France, nous nous dirigeons vers la porte d’embarquement K35. Un embarquement à l’heure. Difficile à croire s’agissant d’Air France, mais quelques instants plus tard, nous sommes indéniablement installés dans nos sièges. Pourtant, un premier signe avant-coureur, bien qu’anodin, signale le début d’un craquellement de ce voyage dont la perfection est suspecte : une annonce nous apprend que le système vidéo est en panne. Autre signe, notre fille fait les mots croisés dans son cahier de jeux et tombe sur ces deux mots : « parachute » et « arrêt ». Nous n’avons pas le temps de télécharger des films sur les iPad, tant pis, les filles liront ; ce n’est pas plus mal ; nous songeons aux effets néfastes des films, aux vertus comparées de la littérature.

L’embarquement est maintenant terminé.

Trente minutes plus tard, l’avion est toujours immobile au milieu du tarmac sous un soleil de plomb.

C’est un ancien appareil, la climatisation ne fonctionne qu’en vol. Ce n’est pas tout à fait une fournaise. Mais presque.

Ma femme s’inquiète du retard. Voyageur fréquent, je lui dis qu’il est habituel, nous sommes sur un vol Air France, il ne faut pas l’oublier. Je lui demande si elle connaît la mission marketing d’Air France par exemple. Non ? « Air France : nous allons faire de chacun de vos voyages une véritable galère. » Elle hoche la tête, genre « c’est pas drôle ».

Le commandant de bord nous annonce que le problème technique de l’avion (un temps) devant nous (ouf !) a été résolu, nous allons décoller dans quelques minutes. Je regarde ma femme, tu vois ?

Un jeune couple est assis devant nous, elle est grande avec un visage d’enfant, il est tout petit avec un visage poupin. Ils se lèvent pour effectuer des mouvements d’étirement. Leur côté zen et leur sourire béat sont très antipathiques. Derrière moi, un géant égyptien me met des coups de pied dans le dos qui vont, me dis-je, durer sept heures. De l’autre côté, une famille des Pays-Bas attend dans une totale perfection (tous blonds, père bouquinant, enfants dessinant, mère les regardant en souriant, pas un souffle).

Quinze minutes passent. La température avoisine les quarante degrés. Je n’étouffe pas tout à fait. Mais presque.

Des enfants crient maintenant, à droite, à gauche. Les parents les raisonnent, d’abord calmement, rationnellement (en expliquant les raisons du retard, comme s’ils croyaient vraiment qu’un enfant de deux ans pouvait, au fond de lui, comprendre les notions de « priorité au décollage »), ensuite en leur gueulant dessus et extériorisant un stock refoulé d’exaspérations et d’énervements. Ils ne les égorgent pas encore tout à fait. Mais presque.

Le commandant fait une annonce. Une mauvaise nouvelle. Notre appareil a un « léger » problème technique qui va nécessiter l’intervention de la maintenance. Nous aurons du retard, il nous en dira « plus » dès qu’il aura des informations.

Nous nous rendons à un autre endroit de l’aéroport, près des hangars, au milieu d’une plaine bétonnée frappée par un soleil de plomb comme dans un western post-apocalyptique.

Les passagers se lèvent, circulent. Nous discutons avec une hôtesse abattue. A en juger du désespoir imprimé sur son visage, je me dis qu’Air France doit être l’un des pires endroits où travailler. Elle nous explique que ces avions (747) sont très vieux, ils partent à la retraite en décembre. Donc voilà. De toute façon, ils ne font plus que Paris-Boston et Paris-Mexico. Elle dit cela comme si ces destinations ne comptaient pas vraiment, que tous les passagers s’y rendant pouvaient crever sans que cela n’émeuve personne. Genre : « 450 morts dans le crash d’un avion. Mais où allait-il ? A New York ? Rio ? Non, non, Boston. Ah mais on s’en fout. » J’examine l’appareil qui me donne en effet une impression d’épuisement.

Une heure plus tard, le commandant reprend la parole. Il nous explique que l’intervention technique nécessitera deux heures et vu la chaleur (elle est devenue insoutenable), qu’il a pris la décision de nous débarquer dans une « salle de transit ». Cette « décision » semble le résultat d’un débat cornélien et de longues tergiversations avec des instances occultes.

Une heure plus tard, les bus arrivent cahin-caha pour nous conduire à la « salle de transit ». Elle se situe particulièrement loin. Nous tournons pendant vingt minutes dans les paysages champêtres et désolés de Roissy.

C’est avec un soulagement intense que nous découvrons que la « salle de transit », imaginée comme des limbes du voyage, un lieu tampon, n’est autre que la salle K de laquelle nous avions embarqué, inchangée depuis tout à l’heure, plongée dans son atmosphère affairée, arpentée par des voyageurs pressés.

Les agents Air France nous demandent de faire la queue pour récupérer des bons alimentaires de 8 euros. La file d’attente est longue. Nous allons au salon. Nous sommes heureux d’y avoir accès grâce à notre statut Platinum Elite Plus.

Il est vingt heures. Nous dînons. Cernés de toutes parts par des Chinois. La nourriture est correcte, dans le style d’Orange is a new black, la série se déroulant dans des prisons féminines. Il y a de bons vins, un Saint-Julien 2009, grande année. Ce dîner improvisé en famille est joyeux. Le premier dîner des vacances.

Un passager chinois transfère les macarons du plateau vers son assiette, méthodiquement. Il repart avec une trentaine de macarons multicolores. Nous nous rabattons sur une salade de fruit translucide, relativement ancienne, comme recrachée par un tuberculeux mort depuis.

Vers vingt et une heures, une annonce « importante » nous signale que « pour notre information », la Compagnie ne dispose d’aucune information au sujet du vol pour Boston. Nous éprouvons du réconfort à ainsi vivre dans une ignorance vraiment totale.

A vingt-deux heures, une annonce sibylline nous notifie que notre vol est annulé. Nous devons nous rendre à la porte d’enregistrement No 10 où nous seront données « plus d’informations ».

Le trajet du salon à la porte d’enregistrement No 10 est dédaléen. C’est un parcours à contre-courant des passagers qui embarquent. Un parcours inédit. Ce n’est pas sans un certain plaisir intellectuel d’élucidation des mystères que nous trouvons la pancarte « No 10 » dans la structure kafkaïenne d’un aéroport maintenant désert, étrangement désert pour un lieu qui, quelques heures auparavant, était témoin d’une affluence record de passagers en départ de vacances.

Une file d’attente monstrueuse s’est formée à la porte « No 10 » au milieu de l’aérogare déserte. Nous avons dû perdre du temps en route, ils ont l’air d’être là depuis des heures. Seuls quatre agents traitent les demandes des 450 passagers du vol AF338. Ils passent une trentaine de minutes avec chacun. Que se disent-ils ? La posture de l’agent est celle de la bienveillance et de l’écoute. Les passagers se livrent. Racontent leur vie, leurs souvenirs d’enfance, leurs aspirations, leur quête du bonheur. J’aperçois le couple zen auquel l’agent consacre un temps très long, de qualité, comme s’il sondait leur âme.

Une rumeur se répand dans la salle d’enregistrement. Le vol du lendemain serait lui aussi annulé. Une autre rumeur prétend qu’Air France n’est plus une compagnie aérienne, que tous les vols sont annulés. A jamais. Que la France est coupée du reste du monde, du reste de l’humanité. A jamais.

Le couple zen se confie toujours à la psychanalyste d’Air France. Leur cas semble compliqué.

Nous décidons de rentrer chez nous. Attendre trois heures pour une chambre d’hôtel à l’aéroport de Paris ne nous tente guère. Un jeune garçon de Boston dit nous envier, il va devoir les attendre, lui, ces trois heures. Ma femme lui propose de nous accompagner, notre chambre de service est vide, la fille au pair est partie. Le jeune homme dit : « I’d love it ».

Nous sommes tous dans le taxi G7 maxi cab 7 places, assis face à face. Le taxi s’étonne à plusieurs reprises de notre bonne humeur.

Sam nous apprend qu’il a fait le voyage vers l’Europe avec son père sur un voilier italien en bois. Une course de vingt jours qui relie Boston à l’Irlande. Les deux îles où nous allons passer nos vacances sont celles qu’ils ont vues en dernier, Martha’s Vineyard et Nantuket. Ils ont été frappés par une tempête au milieu de l’océan. Leur bateau s’est retourné ; a pris l’eau ; je ne sais plus quelle pièce s’est cassée (taxinomie marine en anglais, je ne saisis qu’un mot sur deux) ; ils se sont laissés emporter par le courant jusqu’aux Açores ; où un providentiel technicien américain a réparé le voilier ; puis ils ont rejoint l’Irlande. Il nous montre des photos de la tempête sur son iPhone, de la vague impressionnante avant son déferlement sur le voilier. Un  film. Que valent nos petits ennuis de vacanciers en regard de ceux de navigateurs de cette trempe ? Je me rappelle le Journal himalayen, un merveilleux livre de Mircea Eliade que j’ai lu en juillet. Au début du siècle dernier, le mythologue roumain a effectué des voyages en Inde et en Afghanistan dans de terribles conditions climatiques et un dénuement total. Avons-nous le droit de nous plaindre, nous autres qui patientons dans les salons d’Air France en nous goinfrant de nourriture de prison et de cake aux noisettes avant de partir en vacances dans des hôtels de luxe ?

Ces dernières semaines, on parle beaucoup des « migrants », de la « menace migratoire », de l’Europe assiégée par un afflux sans précédent. On décrit le calvaire de ces migrants qui traversent la mer sur des bateaux de fortune aux mains de passeurs qui leur promettent le rêve européen et, s’ils survivent, leur calvaire dans des camps et des centres de rétention. Refusés partout, pourchassés partout, nés pour être refusés, pourchassés, pour être indésirables. Des experts divers et variés analysent le danger en des termes sociologisants et chiffrés. Des politiques annoncent une catastrophe d’une grande ampleur dont serait victime le fameux contribuable européen, jaloux de son petit confort, de ses petites vacances pourries. Le Figaro prédit la fin de la France. Pour quelques milliers de personnes ; que j’imagine avec leurs enfants, ballotés au milieu de la mer, la nuit, dans le froid. Et nous, dans notre taxi G7 7 places option « confort », on se plaindrait de l’annulation d’un vol. De devoir passer une nuit à Paris dans notre appartement. La notion de « voyage » recouvre des réalités si différentes et contrastées. Parce que pendant ce temps, l’iPhone n’arrête pas de vibrer de notifications Facebook, chacun s’empressant de poster des photos rigolardes du lieu de rêve – en tout cas dans cet angle de la photo et après rognage, zooms et filtres appropriés – où il est.

A l’heure où j’écris ces lignes, sur une terrasse à Cape Cod, avec vue mer, par une journée splendide, en sirotant mon expresso tiède (aghhh…), j’ai lu dans le New York Times l’histoire de Abdul Rahman Haroun. Etrange… Dans le New York Times, il s’agit de Mr. Haroun, tandis que la presse française évoque « un individu » ou « un Soudanais ». Représentatif de l’état d’esprit européen : les migrants ne sont pas des personnes à part entière, méritant un nom, ce sont des « individus », un « essaim » d’individus, pour utiliser la terminologie entomologiste de Mr. Cameron. Mr. Haroun est un héros des temps modernes ; un homme seul qui a réussi à escalader quatre murs barbelés, à échapper à la surveillance d’équipes de recherche internationales et de 400 caméras de sécurité et à parcourir à pied 50 Km dans l’obscurité du tunnel sous la Manche, pour quitter Calais et rejoindre le Royaume-Uni. Il a esquivé des trains allant de Paris à Londres à la vitesse de 160 Km/h. A la sortie du tunnel, il a été appréhendé par la police et sera probablement incarcéré car il est illégal d’entrer dans le tunnel à pied comme l’a justement souligné Romain Dufour, un porte-parole d’Eurotunnel. Mr. Haroun est en effet accusé au Royaume-Unis d’obstruction de trains, selon le « Malicious Damage Act » de 1861. Une autre représentation de la notion de « voyage ». Tout cela « à la recherche d’une vie meilleure »… Tout cela pour combattre l’injustice de la naissance qui fait que l’on peut soit naître dans un pays privilégié et être, par le plus pur des hasards, un protégé ou plus précisément un protégé qui se plaint (les riches de payer trop d’impôts, les pauvres parce qu’ils sont jaloux des riches et appellent cette jalousie « montée des inégalités »), soit voir le jour dans un pays pourri.

Mais revenons à notre retour à Paris en taxi. Nous montrons l’Arc de Triomphe à Sam. Sur le pont de l’Alma, la Tour Eiffel nous apparaît et scintille.

Comme dans Groundhog Day, le film avec Bill Murray, ou l’éternel retour de Nietzsche, le lendemain ressemble à la veille. Nous accomplissons exactement les mêmes gestes mais mieux. Par exemple, nous gérons mieux notre temps. Nous imprimons les cartes d’embarquement en couleurs et non plus en noir et blanc. Nous déjeunons sur la même terrasse ensoleillée mais sur une meilleure table avec un meilleur angle d’incidence du soleil.

La présence de Sam est salutaire, elle nous permet de distinguer les deux jours. Sans elle, la ressemblance eût été trop troublante.

Le taxi G7 maxi cab 7 places noir vient nous chercher à 14:00.

Nous empruntons le même itinéraire. Les enseignes lumineuses de l’autoroute donnent les mêmes messages, le même nombre de minutes pour la porte de la Chapelle, pour le stade.

Nous passons la sécurité et retrouvons dans le même salon les mêmes personnes dans les mêmes vêtements. Le même couple zen affiche le même sourire serein. La même famille avec les mêmes enfants parfaits. Jouant aux mêmes jeux vidéo sur les Play station au fond de la salle. Le même couple franco-japonais. Aux toilettes, la même odeur d’urine non (ou jamais) lavée. La même femme de ménage arrive à la même heure, pose le même panneau « Attention sol glissant », nettoie le même sol, du même air désespéré. Même l’iPhone qui a sonné la veille à 15:36, sonne à nouveau à 15:36. Sam n’est pas au salon. Rien ne nous permet de distinguer les deux jours.

Nous recevons un SMS d’Air France nous informant que notre vol prévu à 17 heures est retardé et désormais prévu à 20 heures. Nous posons des questions aux agents d’Air France qui « ne savent absolument rien ». Ils ont l’air vexé que l’on puisse même suspecter qu’ils aient la moindre information. Que cette idée saugrenue nous frôle l’esprit. Ils se moquent de nos retards avec une ironie mordante, ce pour quoi ils semblent être payés. Ils sont quatre, assis derrière leur comptoir dans le salon Air France, les bras croisés, à ne rien faire de la journée à part imaginer des réparties ironiques. Comme les comédiens chargés de lancer des vannes dans les talk-shows. Je reconnais leur talent, leur passion pour ce métier. Je me promets d’être à la hauteur de leurs réparties, je me promets d’être aussi méchant qu’eux, aussi cruel, mais c’est peine perdue, le niveau d’entraînement n’est pas le même. Je me console en songeant qu’ils auraient du mal à exceller dans mon métier comme j’ai du mal à exceller dans le leur.

Je lis les quotidiens. Les vacances sont propices à des évidences comme celle-ci : les titres sont extrêmement anxiogènes. La moindre nouvelle (genre : François Rebsamen ne sera plus ministre s’il est élu maire de Dijon) est présentée comme une calamité. Who fucking cares about François fucking Rebsamen? Il faut passer ces nouvelles au filtre de l’éternité : si dans cinquante ans on tombait sur ce titre, qu’en penserions-nous ? Nous dirions-nous : Merde ! C’est ce jour-là, cet événement-là qui ont à jamais changé le cours de l’histoire de l’humanité ?

J’ai des palpitations. Du mal à respirer. J’ai mangé un truc pas net ? La salade de fruits antique ? Non, je comprends, ce sont les journaux. Le pire, c’est le Figaro. Ecrit en grand, leur titre est toujours très négatif. Même une nouvelle positive, un triomphe, une gloire, un feu d’artifice, sont transformés en malheur « pour la France ». Il y a un étrange goût éditorial systématique, fataliste et masochiste. Une idéologie doloriste selon laquelle « la France » serait la proie de tous les malheurs, que « la France » serait destinée à une interminable et quotidienne litanie de désastres et d’adversités tragiques, que « la France » aurait emprunté une voie unique, interminable, la voie de sa perte inéluctable. Aussi cocasse que cela puisse paraître, ils sont sincèrement convaincus que celui qui va tirer « la France » de cet engrenage infernal de malheurs et de souffrances n’est pas, comme la gravité de la situation aurait pu le faire accroire, genre Dieu, le Christ, un héros providentiel (un nouveau De Gaulle par exemple), mais tout simplement Nicolas Sarkozy.

L’agent d’Air France a une « très bonne nouvelle » : début d’embarquement pour le vol Paris-Boston. Nous restons prudents. Il ne faut pas célébrer la victoire trop tôt.

L’embarquement produit une sensation étrange. Tout le monde est assis exactement à la même place qu’hier. L’avion est identique, même s’il s’agit, selon plusieurs sources concordantes, d’un autre appareil (le GZKXG au lieu du GZKXI). On se lance des sourires de connivence. On partage cette impression de vivre la même chose, comme dans un film, comme dans une réalité déréglée, comme dans un roman, comme dans une dissertation de Nietzsche. Le couple zen affiche le sourire pour lequel ils semblent génétiquement programmés. Ou plutôt fictionnellement programmés. Car j’ai le sentiment que nous sommes les personnages d’un roman. La famille avec les deux adorables enfants blonds est là, dans la même pose qu’hier, telle que le romancier l’a imaginée. La jeune fille un peu sexy, au regard un peu perdu, dépose les mêmes bagages dans le compartiment 21H en faisant la même plaisanterie. La jeune femme qui accompagne son père ou grand-père mourant lui parle de la même voix stridente. Quelques détails infimes sont discordants dans la répétitivité parfaite, dans le déroulement prévisible des événements pré-écrits, dans le répertoire limité de gestes, d’actions, de comportements des personnages. Par exemple, la grande tache de café du siège 20H a disparu. Si les sièges sont tout aussi sales, les taches ont imperceptiblement changé de place. Cette tache de vomi séché par exemple ne se trouvait pas en 20K. Le commandant de bord et le pilote sont les mêmes. Dépositaires de l’histoire. Mais le personnel navigant a changé. Nous découvrons avec un certain effroi leurs nouveaux visages, probables transmutations génétiques, probables transfigurations chirurgicales ou tout simplement probables avatars des robots qui s’occupent de nous. Où sont passés les autres membres du PNC ? Pourquoi ont-ils été sacrifiés ? Oubliés ? Mis au ban de la Compagnie ?

L’avion est immobile.

Le retard de la veille se répétera-t-il ? Sommes-nous prisonniers d’une boucle temporelle ? Y-a-t-il le moindre espoir de s’affranchir de l’éternel retour ? Le personnel navigant semble inquiet.

L’avion reste immobile.

Puis, soudain, les lumières « Attachez vos ceintures » s’allument. Soudain, l’avion est saisi d’un imperceptible mouvement vibratoire.

« PNC aux portes, désarmement des toboggans ».

Nous décollons.

Nous cassons le carcan de la répétition.

Nous sommes libres du temps. Enfin.

San Francisco

J’écris sous l’influence du Champagne Henriot. Servi dans le vol de retour de San Francisco, il est excellent. La griserie est teintée d’une vague nostalgie, celle d’un passé pourtant immédiat, dont le souvenir est encore précis, mais qui va rapidement s’estomper. Une nostalgie anticipée en somme.

J’étais d’abord dans l’étrange ville de San Diego, cité du bout du monde, plutôt laide, dont la grisaille accentuait la tristesse, avant de retrouver ma femme à San Francisco. Tout ça était irréel, sans doute à cause du décalage horaire, sans doute parce que nous vivions pendant le sommeil européen, dans la nuit française, et de ce fait, littéralement, dans nos propres rêves.

Le premier soir, nous dînons avec un charmant californien, d’une intelligence, d’une culture et d’une gentillesse étonnantes. Je suis désarçonné par son éloquence, cette capacité à aligner sans effort, sans hésitation, sans « heu », sans « voilà », sans « ben voilà quoi tu vois ch’ais pas », sans tics, simagrées ni imitation de bruits, des phrases construites, comme s’il lisait un prompteur invisible. Deux jours plus tard, nos amis de Tiburon nous diront la même chose. A New York, il y a des gens très intelligents, peu sont gentils. Au Texas, on trouve des gens gentils, peu sont intelligents. A San Francisco, on peut être entouré de gens intelligents et charmants.

Le lendemain, comme les péquenauds et fans de Hitchcock que nous sommes, la première chose que nous avons faite, c’est aller au Golden Gate Bridge. C’était pour nous une évidence, il fallait cocher cette case, prendre la photo, preuve de notre passage ici, aussi irréfutable que le pont est intangible dans la lumière vaporeuse de l’après-midi, après la dissipation du brouillard dont les dernières traces flottent dans l’air comme des embruns marins légèrement dorés. Je ne me lasserai jamais de ce paysage, je ne sais plus très bien où le situer. Dans une ville ? Dans Vertigo ? Dans un décor rêvé de cinéma ?

Nous marchons le long de Crissy Field, dans une lumière d’automne à tomber. L’air de l’océan pénètre en nous, précieux. Nous croisons la société locale, des marcheurs qui discutent, promènent leur chien, font du vélo. San Francisco est la ville des pulls (comme Paris ou Londres celle des imperméables ou des hideuses doudounes). Il ne pleut presque jamais ici, il fait toujours un peu froid, il faut être prêt à enfiler un pull, à tout moment. Il y a quelque chose de particulier dans un pull, un côté très automne, doux et réconfortant. Sans doute la matière. Elle peut être noble, cachemire, mérinos. Ça ne se lave pas souvent, la laine. Le temps fait son effet, la décolore, la matière vieillit bien.

Le temps d’arriver au Palace of Fine Arts, l’automne a laissé place au printemps. Le brouillard s’est complètement levé, le pont, au loin, s’est précisé, le soleil est apparu et illumine la promenade. Le silence règne dans les allées. Peu de touristes. Nous nous asseyons sur un banc. Dissertons. Hélas, notre conversation philosophique – sur la dernière saison, très belle, de Mad men, sur Qui est Charlie d’Emmanuel Todd, sur les start-ups à la mode – est interrompue par un groupe de Chinois qui ont réussi à trouver cet endroit, sont venus de très loin juste pour en troubler la paix en parlant fort et promenant leurs vêtements d’une insigne laideur siglée parmi les sentiers manucurées. Ils gagnent. Nous partons.

Nous commandons un Uber – il n’y a plus de taxis dans cette ville, et toutes les voitures sont, en fait, des Uber, car elles débarquent systématiquement en deux minutes. D’ailleurs, ici, les verbes sont des sociétés internet. On ne dit pas « commander un taxi », on dit « uber a car », on ne dit pas « réserver un restaurant », on dit « open table a restaurant », on ne dit pas « réserver une chambre d’hôtel », on dit « I’m Airbnbing an appartment », on ne dit pas « acheter un livre de Kant », on dit « amazon an awesome Kant book », etc. A ce propos, j’en profite, l’occasion se présentant, de dire combien j’aime Amazon, combien je suis indifférent au sort des libraires indépendants qui disparaissent. Car il faut le dire, rien de pire qu’un libraire indépendant. C’est un commerçant comme un autre, mais il se la joue espèce rare en voie de disparation que l’intellectuel de service défend d’un air révolté, tout simplement parce qu’il écoule les stocks d’Amélie Nothomb, Houellebecq, Marc Lévy, Guillaume Musso et Michel Onfray, je pense n’avoir rien oublié en matière de littérature française. Par définition, il n’a jamais le livre que vous cherchez. Il y a le mythe : le libraire indépendant vous conseille. What? Il n’a pas lu un seul des livres qu’il refourgue. Jamais quiconque ne m’a conseillé quoi que ce soit, à part réciter le résumé du dossier de presse de la maison d’édition qui l’a invité à déguster des canapés et du mousseux dans des salons sentant le vieux à Saint-Germain-des-Prés ou mettre quatre étoiles sur n’importe quelle daube. Normal, il faut les vendre ! Je suis injuste. Il conseille. La dame âgée du quartier qui cherche « un livre prenant », « un livre qui détend ». J’ai lu un article dans les Cahiers qui évoquait des livres de Deleuze, l’image-temps, l’image-mouvement, j’ai eu envie de les lire, je les ai commandés sur Amazon et le lendemain je les recevais. Aller demander Deleuze au libraire du coin. De… comment vous dites ? Je peux vous le commander, il arrivera dans une semaine, mais pas sûr, je vous appellerai, etc. Mieux, j’ai demandé une fois à la libraire si elle avait le livre Que faire de Badiou et Gauchet. Elle m’a proposé de le commander… sur Amazon.

Merveilleux moments passés à l’hôtel avant d’aller dîner en ville. Je mets une musique d’ambiance – thème « début de soirée » sur Spotify – et sirote un thé vert japonais. Parenthèse assumée, programmée, d’inactivité. Suivie de la préparation pour sortir. Une femme qui se maquille, son reflet dans le miroir et au fond son propre reflet. Une composition à la Vélasquez. Le parallèle est inattendu : je suis récemment allé à l’exposition éponyme au Grand Palais (une merveille, Vélasquez est le Facebook de son époque, portraiturant à longueur de journée ses commanditaires, assouvissant le besoin millénaire de selfie, de partage de sa propre image avec la terre entière pour en justifier ou même entériner l’existence, pour quémander le like), les Ménines du Prado ne sont pas présentées au Grand Palais mais je m’en suis souvenu à Barcelone, où j’écris actuellement, car l’écriture de la note a commencé dans l’avion San Francisco-Paris, a été interrompue par le petit-déjeuner avant la descente à Paris, s’est poursuivie dans un hôtel de Barceloneta après la visite du Museu Picasso et des salles des Ménines que je kiffe grave, elles sont organisées ainsi : d’abord une reprise des Ménines, dans son ensemble, en noir et blanc, dislocation barrée de la toile du maître, avec une infante Marguerite de film d’horreur au centre, genre la fille qui hante une maison et en trucide les propriétaires puis, dans les autres salles, l’image de la même infante possédée – il faut dire qu’elle une gueule pas possible cette fille, celle de son père en fait, ce dépressif de Philippe IV avec sa bouche en cœur et son regard larmoyant – démultipliée à l’infini, dans des expressions de plus en plus démentes, de plus en plus violentes, ou drôles, puis dans une autre salle encore, celle d’une exposition mettant en parallèle Picasso et Dali, une nouvelle composition d’ensemble complètement folle, déflagration de couleurs, d’où la couleur gicle, dont la couleur déborde, et dans laquelle on reconnaît le miroir dans lequel se reflètent Philippe IV et Marie-Anne d’Autriche, comme moi, sur mon canapé, dans le fond du miroir où une femme se maquille.

Dîner Lombard Street avec un vieil ami serial entrepreneur, à la tête d’une « well funded start-up ». Il décrit son addiction à deux choses d’ici : l’air de l’océan et la stimulation intellectuelle de l’innovation. Le besoin irrépressible de créer. Tout autant que celui de respirer l’air marin. Il est à la tête d’une société d’une vingtaine de personnes à Menlo Park. Vingt nationalités différentes. Du Sri-Lanka à l’Argentine en passant par l’Inde et la Chine. Toute l’intelligence du monde réunie dans un seul endroit. C’est l’identité internationale de ce coin du monde. La supériorité intellectuelle du cosmopolitisme, de l’hétérogénéité. La supériorité intellectuelle de la non-identité. La manière dont la non-identité botte allègrement le cul à la vieille, rance et raciste Europe. Selon les critères sociologiques et statistiques du passionnant Todd, j’appartiendrais à l’« élite multi-culturaliste », élite éducative mais non capitaliste, qui serait en réalité, dans son subconscient, ségrégationniste, soucieuse de maintenir les différences, de les perpétuer. Peut-être. Et il est vrai que cette élite mondiale multiculturelle a fait de San Francisco et la Vallée en particulier, l’une des zones les plus inégalitaires au monde, en a exclu les pauvres ou, cela revient au même ici, les non éduqués.

Je m’engage dans Market Street, atteins le ferry building, oblique à gauche et me lance dans la succession des Pier : le jet lag m’a envoyé courir tôt le matin. C’est un de mes parcours préférés. J’aime les Pier, leur côté « infini tunnel vers la mer », je haie le Fishermans wharf – l’odeur de friture refroidie, pas le côté touristique, tôt le matin, les cars n’ont pas encore déversé les hordes de péquenauds venus admirer je ne sais quoi – mais en apprécie d’autant plus la fin, cette petite plage au pied de la grande pancarte Ghirardelli, sa nappe d’eau paisible dans lequel le crawl d’un nageur matinal trace un silencieux sillon. Il y a ensuite la colline de Fort Mansion, un jardin – typique des collines de San Francisco – et la Marina. J’ai deux relations extra-conjugales : le jardin du Luxembourg, tous les dimanches de l’année, par tout temps, et le stretch entre la Marina et le Golden Gate. Courir le long du Crissy Field, c’est le pied total. L’océan, le sable, les roseaux, le sentier, la verdure. A gauche il y a quand même l’autoroute, mais j’essaie de l’exclure de mes champs visuel, olfactif, auditif et émotif.

Je lis le San Francisco Chronicle en petit-déjeunant. Que lit-on d’habitude dans une gazette locale ? Le compte-rendu des crimes du coin, les inaugurations du maire, le problème d’une rivière polluée et, en page 7, des dépêches internationales. Que lit-on dans celui-ci ? Nouvelles start-ups créées. Les levées de fonds. Des portraits d’entrepreneur. Ma femme me dit à juste titre que par effet de mimétisme, de peer pressure, on ne peut être qu’entrepreneur ici. Quand tout le monde lance sa société pour, a minima, changer le monde, on ne peut pas rêver d’un emploi à EDF pour profiter du CE et de la cantine Sodexo, ou de la fonction publique pour « servir l’état ». Hollywood, c’est désormais San Francisco. Un chaos incessant d’idées, de scénarios pour un monde meilleur. OK, je ne suis pas sûr qu’Uber, dernier en date des enfants chéris du coin et archétype de l’économie du partage, ait vraiment changé le monde, mais j’aime bien le cinéma, et j’aime bien le scénario d’Uber. OK, je sais que l’iPad a fait du monde un endroit bien pire en rendant les enfants débiles, mais il y a une justice, ses ventes ont baissé de 20% l’année dernière. Fine, j’admets que Facebook et ses différents ersatz ont glorifié le narcissisme, mais il sert à certaines causes et a rendu populaire des gens brillants et créatifs. Je ne suis pas sûr d’aimer le résultat, toujours, mais apprécie le bouillonnement intellectuel communautaire de la création, dans une ville dont tous les habitants sont comme des écrivains qui se croisent et recroisent, et parlent de leur dernier livre.

Nous allons à Nappa Valley. Pourquoi cette sentence provoquera-t-elle un sourire chez tous nos interlocuteurs locaux ? Trop touriste ? Trop : « Nappa Valley quand on vient d’Europe ? » Trop « have you heard about Tuscany » ? Il y a quand même un vague air de Toscane. OK, une Toscane transpercée par une autoroute douze voies, par de grandes avenues proprettes, mais quand même une certaine Toscane. On visite une ou deux wineries, aux airs de ranch. Si l’on s’abstrait un instant de la perfection touristique et l’efficacité américaine, il y a là des airs de ranch borgésien, dans le lieu tel qu’il aurait pu être au dix-neuvième siècle. J’accole « Borges » à mon expérience de touriste de base pour le transcender ? Euh… Oui. Plates excuses à la mémoire du maître.

En rentrant, on passe par Berkeley. Nous ne sommes pas impressionnés, ni par la ville – il fallait paraît-il aller sur les hauteurs, chez les riches –, ni par le campus, un campus de ville où des étudiants passent leur temps à marcher entourés d’affiches sur le marxisme au XXIème siècle, à traîner leurs pieds dans des tongs. Qu’as-tu fait quatre ans durant à Berkeley ? J’ai traîné mes tongs. On ne se doute pas, comme des amis nous le diront le lendemain, que c’est là que ça se passe. A San Francisco, c’est fini, l’argent, donc la vulgarité, la bêtise, la colonisation de l’esprit par des considérations telles que « impôts », « yatch », « grande baraque », « énorme baraque », « énormissime baraque », ont tout conquis. Pour des impécunieux intelligents, plus possible d’y vivre. Et puis il y a des milliardaires qui aiment côtoyer une certaine intelligence et viennent ici. Du coup, c’est cher. Il faut pousser jusqu’à Oakland, top 5 des villes américaines en termes de taux de criminalité, vers laquelle les foules bourgeoises se dirigent d’un pas déterminé.

Trois heures dans les bouchons pour rentrer à San Francisco car le pont San Matteo est fermé.

Dînons avec des amis indiens et discutons éducation des enfants. Le mot clé : grit. Comment traduire ? Il faudrait plusieurs mots : persévérance, résilience, adaptabilité… Ici, à l’école, il n’y a pas de notes, tout le monde reçoit des trophées, pour nourrir la confiance en soi, les gamins créent leur première start-up à huit ans, s’inscrivent à des coding clubs pour apprendre à programmer, mais implicitement, c’est hyperconcurrentiel. Pas des masses de places à Stanford. Et beaucoup sont réservées à tout ce que la planète compte de gamins intelligents. Pas question de faire des siens des syndicalistes gauchistes à Berkeley. Grit, donc.    

Matin automnal. Brouillard. Sausalito a des airs de Bretagne, de vague Dinard. Dans un diner du coin, des gens du coin matent la télé du coin.

Muir Woods. La randonnée de 6 kilomètres libère les idées. Cernée par la vallée verdoyante, nous dissertons sur l’éducation, la notion de maison, de propriété, d’appartenance, d’héritage, de racines, de frais d’entretien d’un jardin à Deauville si on y achetait une « moyenne baraque » pour en confier le gardiennage à un chômeur du coin payé au black.

Nous allons boire un verre chez des amis à Tiburon, avec ses airs de plus bel endroit sur terre. Au loin, San Francisco et le Golden Gate, la mer, les voiliers blancs, plus près les rues d’une propreté immaculée, les Audis noires rutilantes garées devant les maisons de rêve. Réalisation soignée du concept « lieu idéal pour riches ». Silence. Propreté. Pelouses. Océan. Blancheur des peaux. Proximité avec une grande ville profilée à l’horizon. Des écoles de riches. Les habitants : des vieux et des banquiers. Pas nos amis, qui s’y sont installés récemment, dans une belle maison pied dans l’eau avec vue sur la prison haute sécurité d’un côté et le Bay Bridge de l’autre, et travaillent dans la philanthropie auprès de milliardaires accidentels – genre ayant investi au tout début dans Google car ils étaient camarade de classe de Larry Page. Ils ont décidé de changer le monde, éradiquer les famines en Afrique, combattre l’esclavagisme dans le monde – fléau très, très répandu.

Dimanche matin, même parcours de jogging que vendredi, mais dans la brume cette fois, au cœur d’un automne intermittent de mai. Je garde en tête cette image. Le Golden Gate dans le brouillard en arrière-plan, la mer, la plage, deux silhouettes noires, des chiens qui tournent autour, les roseaux. Chromatiquement, c’est très réussi. Tout est délavé, le vert, le sable crémeux, la mer grise, le pont rouge.

On m’a récemment parlé d’une étrange maladie. Le contraire d’une dépression nerveuse, on l’appelle parfois « pression nerveuse » ou « euphorite aiguë ». Le patient souffre de bonheur, de bonne humeur, de gentillesse exagérée. C’est insupportable, pour lui, pour l’entourage, pour tout le monde. La médecine s’est penchée sur le sujet. Comme c’est une maladie de riches qui peuvent se la payer, les labos pharmaceutiques ont mis leurs meilleurs chercheurs dessus. Aucun traitement n’a prouvé son efficacité. C’est – comme souvent – par erreur qu’un chercheur a trouvé le remède lors d’un séjour à Paris – il a reçu le prix Nobel de médecine dans la foulée – : prescrire au sujet un séjour en France. Dès la sortie du terminal 2E, quand il fait face au chauffeur de taxi raciste qui n’a pas pris de douche depuis trois mois, le patient est guéri. Non seulement il est guéri, il sombre dans une maladie bien plus intéressante et rentable, la pression nerveuse. Il devient immédiatement, aussi sombre, ténébreux, grincheux, que la population locale et peut aller, au bout de l’autoroute A1, se noyer dans un océan de déprime.

Dans le salon Air France de l’aéroport de San Francisco, les quotidiens français de haute volée sont fièrement disposés sur une table. Je parcours les titres d’un coup d’œil rapide. Redoutable efficacité. Je n’ai pas besoin de les lire tous, même pas Valeurs Actuelles, un seul ou deux, au hasard, suffisent (« comment Sarkozy entend récupérer l’électorat du front national » ou « l’islam, danger pour la république, pourquoi ne pas le reconnaître, une autocensure qui nous mine »). Instantanément, je déprime.

Frictions

Il y a plein de livres – en général insupportables et déprimants – sur les « petits plaisirs de la vie ». La première gorgée de bière, etc. Genre très français je crois. On parle moins des petites frictions de la vie, des petits déplaisirs qui la pourrissent. On en a un peu honte, on se sent un peu mesquin, on relativise. Et pourtant, on se laisse toujours surprendre par leur capacité de nuisance.

Prenons un exemple, mon récent voyage de Beyrouth à Istanbul.

L’avion, rien à signaler, retard d’une trentaine de minutes, minuscule friction pour le voyageur fréquent que je suis.

Le vol se déroule bien, les passagers sont  polis, la plupart parlent allemand, des immigrés libanais en Allemagne qui font transit à Istanbul je suppose.

Le vol débute sa descente et on aperçoit la ville couverte d’un nuage de pollution, de particules fines et pas fines, de saloperies à l’état gazeux, j’ai l’impression de plonger dans une masse de fumée noirâtre trouée par endroits, une plaine de vapeur grise asphyxiante et effilochée.

L’avion fait le tour de l’aéroport pendant de longues minutes, mais je suis habitué à Roissy, voté pire aéroport au monde plusieurs années de suite. Soudain, il s’arrête net. Tout le monde se lève pour se livrer à un trafic douteux de valises ; les contorsions sont douloureuses, les aisselles diffusent d’âcres parfums, rien de surprenant à tout cela. Comme toujours, le pilote nous avertit que nous ne sommes PAS arrivés à notre point de stationnement, qu’il faut se rasseoir et attacher sa ceinture.

Nous allons débarquer par bus. Les gens de devant, du « business », débarquent dans leur bus spécial climatisé. Le mot « business » circule entre les rangées, bondit entre les têtes agglomérées et compactées. On les entre-aperçoit de loin, les business, avec leur mine princière, leurs insignes privilèges.

On nous débarque. Le bus est bien rempli, sur ce point, il n’y a pas d’inquiétude à avoir. Scénario inéluctable, il y a toujours une dernière personne qui souhaite monter pour ne pas attendre le prochain, et cette personne souffre immanquablement de surcharge pondérale, traîne immanquablement une énorme malle.

On tournoie dans l’aéroport. On a le choix. Soit on fourre son nez dans l’aisselle d’un type poilu, moustachu, souffrant de surcharge pondérale et puant de la bouche, et ce pour se saisir d’une poignée en plastique suintant la graisse humaine, soit on ne touche à rien et essaie de maintenir son équilibre malgré les coups de frein intempestifs et les forces centrifuges et centripètes agissant de conserve.

Il y a plus ou  moins trois cent mille personnes dans la file d’attente. Pendant que je tournoie dans le labyrinthe, je me demande ce qu’il regarde. Sur la gigantesque affiche, Atatürk fixe un point de l’espace en haut à droite d’où provient une lumière zénithale. Des anges ? Un nuage transpercé de lumière ? Une fille à son balcon, accoudée à la balustrade, rêveuse ? Un plat d’imman bayaldi présenté par sa mère ? Je suis arraché à mes rêveries par un officier de police très jovial qui sort une guitare et se met à chanter : « Volare, o-oh, cantare, o-o-o-oh !! ». Non, ce n’est pas vrai, il n’est pas du tout jovial, il est sinistre.

C’est ainsi que se clôt mon intermède prolétarien. Je redeviens privilégié : un chauffeur m’attend. Enfin « m’attend », c’est un grand mot. J’examine trois fois les cent cinquante pancartes en sortie de vol, aucune à mon nom. Beaucoup de patronymes chinois en revanche. Je me note : « Après l’Afrique, la Chine conquiert la Turquie ». Je me promets d’en parler ici, c’est une information importante pour la compréhension du monde qui est le nôtre.

Le chauffeur arrive une demi-heure plus tard en secouant la tête de honte et de désolation. Il ne parle pas un mot d’anglais (il sait juste sourire en anglais) mais me montre l’iPhone, on lui a dit que l’avion arrivait une heure plus tard. Je lui dis pas grave mec sous la forme d’un sourire turc attendri.

Nous nous dirigeons vers le parking. Il faut payer. Derrière la vitre, deux hommes et une femme s’agitent, échangent des billets à la gloire d’Atatürk, manipulent nerveusement des pièces de monnaie à la gloire d’Atatürk. Ils ne se rendent absolument pas compte de notre existence comme si la vitre était une glace sans tain. Le chauffeur essaie de signaler sa présence, tapote sur le ticket parking. Zéro réaction. Dix minutes plus tard, ce n’est pas une exagération, dix vraies minutes plus tard décomptées dans le référentiel temporel du fuseau horaire turc, l’un des types interrompt la pantomime absurde, se saisit du ticket parking et l’introduit dans une machine en parlant dans un téléphone maintenu entre l’épaule et la joue. La tentative n’est pas concluante. Il essaie plusieurs fois, éteint et rallume la machine, peste, rien. Dix vraies minutes plus tard, ça marche enfin.

Autoroute fluide. Personne. « No trafic », je dis au chauffeur qui sourit, heureux pour moi. Sur ce, il s’arrête. En fait, si. Gigantesque bouchon. Je ne lui dis rien pour ne pas le décevoir, même s’il doit constater comme moi que la file de quatre voies s’étend jusqu’à l’infini, immobile. Je songe à mes poumons. Je les visualise noircissant à vue d’œil, rongés par les particules, les saloperies gazéifiées qui s’immiscent dans la Honda Civic. On baigne dans une nappe de fumée noire qui rampe entre les véhicules. Je regarde à droite, à gauche. Que des hommes dans les véhicules, comme suspendus sur la fumée noire. L’un d’eux en sort, se saisit de sa guitare et chante : « Volare, o-oh ! Cantare, o-o-o-oh ! ». Non, ce n’est du tout vrai. Ils sont sinistres. D’une tristesse immense. J’ai l’impression d’être plongé dans un océan infini de tristesse. Le mot « lugubre » dans ces circonstances serait un pâle euphémisme. C’est une procession funèbre. Je ne sais pas qui on enterre ni où, mais la procession est infinie.

Je rêve de mon réveil tôt le lendemain pour aller à la salle de gym dernier cri de l’hôtel. Je courrai sur le tapis, suerai comme il faut, enchaînerai sur une demi-heure d’exercices cross-fit, et pour finir, ferai des longueurs dans la sublime piscine sous atrium de l’hôtel. Le seul problème de cette piscine, c’est ce type. Je suis sûr qu’il sera là. Je n’ai jamais vu son visage. Il n’a pas de visage. C’est un grand corps qui, quels que soient le jour et l’heure auxquels je fais mes longueurs, effectue d’inquiétantes brasses, amples et lentes, des mouvements aquatiques bizarroïdes et injustifiés, accompagnés de râles bruyants, des sortes de râle de taureau au point culminant d’un orgasme dans une partie à trois (deux vaches et un taureau par exemple). J’arrive, il exécute son cirque aquatique en hurlant de plaisir, je pars, il est toujours en train de faire de grands mouvements des bras, de taper violemment dans l’eau, en gémissant. Je me suis demandé si c’était un être humain ou une créature de la piscine, par ailleurs toujours vide. Une créature aquatique qui serait née non dans un marais du bayou, mais un bassin de vingt mètres. Autre hypothèse, comme je vais souvent très tôt à la piscine, il est peut-être une construction mentale de mon esprit engourdi, la matérialisation d’un substrat inconscient. Dans cette hypothèse, je serais dans une zone intermédiaire, entre veille et sommeil, dans laquelle des artéfacts de sommeil continuent d’exister.

Je sursaute et pousse un cri. Un mendiant édenté, au bras coupé, tape comme un fou contre la vitre de la Honda pour récupérer quelques sous. Mais putain c’est quoi ce monde ? Comment concilier a) l’image mentale d’une piscine en marbre sous une verrière de six mètre et des lustres en verre de Murano qui pendouillent, et b) ce pauvre type sans bras qui mendie sur une autoroute entouré de types affreux ? C’est cela sans doute, la créature aquatique. Ce sont des gémissements non pas de plaisir, mais de souffrance. Sans visage, condamné à des mouvements ridicules dans l’eau, il pleure l’état du monde.

Heureusement, il doit y avoir un accident ou des morts car une ambulance fonce à toute allure. Mon chauffeur la suit et se fraie un chemin dans la foule des voitures fendue par le gyrophare.

J’ai une conférence téléphonique dans dix minutes et j’aimerais prendre l’appel de ma chambre d’hôtel, les jambes allongées sur un ottoman. Mais voilà il me reste une dernière épreuve, une dernière friction : c’est un hôtel cinq étoiles.

Le chauffeur me dépose et quatre cinq types foncent sur moi pour m’aider, me souhaiter la bienvenue, me cirer les pompes, dans une bousculade de salamalecs. Je suis pris de vertige, cinq visages inconnus, penchés sur moi, tournoient dans mon champ visuel, comme ceux d’une effrayante fratrie. Ils veulent absolument traîner mon Tumi sur les cinq mètres qui me séparent de la réception. D’habitude, je souris, je donne le change. Dans ces circonstances, je ne vois qu’une solution : courir. L’un deux me poursuit quand même mais j’atteins le bureau de check-in avant qu’il ne me rattrape. Maintenant, il me faut interrompre les formules de politesse, bienvenue, bienveillance, bonheur indicible de la réceptionniste pour tenter de récupérer coûte que coûte ma putain de clé. Elle est coupée dans son élan laudatif. Rit jaune. Après quelques formalités incompressibles héritées de la bureaucratie ottomane, elle me confie le sésame, propose quand même de m’accompagner pour me montrer toute la splendeur de ma chambre mais je l’arrête : SURTOUT PAS. Je la laisse seule en compagnie de son obséquiosité déçue.

Quand les portes en or de l’ascenseur s’ouvrent, il y a bien sûr une femme qui est perdue, qui demande « up or down ? », hésite, sort, rentre, sort. Je m’engouffre tant bien que mal dans la cabine après avoir aperçu un liftier qui m’a repéré et se dirige vers moi pour me proposer son aide, je me demande même s’il n’est pas armé d’une brosse pour me cirer les pompes. La femme a pressé quatre cinq boutons dans une sorte de peur panique. J’appuie frénétiquement sur celui qui ferme les portes.

Je sursaute en découvrant ma chambre. Sur le bureau, dans un cadre en argent, une photo de ma famille en vacances en Grèce, tout sourire. Putain, où suis-je ? La fatigue me fait chavirer. Aurais-je raté un épisode de ma propre vie ? Suis-je dans les limbes avec pour toute trace de ma vie terrestre, cette photo fade imprimée sur une Canon inkjet. Je mets quelques instants à comprendre que ces malades se sont connectés à mon compte Facebook et imprimé la photo de profil pour je cite « personnaliser » mon expérience.

Je me connecte au call, juste à temps. La porte sonne. C’est le room service car prévoyant, j’ai passé commande quand j’étais bloqué dans la procession funéraire. Un filet de bar, des asperges, un filet d’huile d’olive extra-vierge pressé à froid, un verre de vin blanc. Je fais signe au serveur de rentrer et il me fait le coup, je le savais : il va me la jouer serveur de la Tour d’Argent. Il me présente les plats dans une pompe ridicule et archi-fausse, insiste pour me décrire le filet de bar. On peut imaginer à quel point des phrases décrivant un filet de bar peuvent être creuses. Je veux dire : il n’y a pas plus auto-explicatif qu’un filet de bar, pas plus rétif au commentaire. Je lui fais signe d’abréger, je suis au téléphone. Sans succès. Il s’approche de moi, me colle, avec la bouteille de vin turc au sujet de laquelle il me raconte des trucs hyperboliques, comme quoi c’est le meilleur vin au monde.

Enfin. Je m’allonge face à la baie vitrée qui donne sur le Bosphore. Le quadruple vitrage étouffe les sons de la ville et de ses milliards de voitures. Le silence de la chambre est cotonneux. Le ronronnement constant de la climatisation hypnotique. De ma bulle en marbre et bois précieux à 22 degrés, j’observe la nuit qui tombe. Les bateaux qui avancent paresseusement sur l’eau. Je déguste mon verre de vin blanc, bienheureux. Je le fais bien tourner en bouche. Très surprenant : il n’a absolument, mais absolument aucun goût.

Vegas et New York

Je reviens de Vegas où j’étais pour une convention, ces événements vers lesquels des dizaines de milliers de personnes convergent, avec des badges autour du cou. Trois impressions.

Jeff Koons d’abord. Vegas lui est entièrement dédiée avec la reproduction à échelle un demi des icônes touristiques mondiales. Une œuvre d’art post-moderne qui a pris la forme d’une ville dans le fucking désert. J’ai entendu dire que des collectionneurs souhaitaient acheter la ville pour l’exposer dans un musée, avec ses visiteurs et tout. Mi-œuvre d’art, mi performance live. Même Dieu rend hommage à l’artiste. Les montagnes de la Sierra Nevada au fond, il les a créées en carton-pâte déchiqueté.

La tristesse ensuite. Celle des joueurs de casino fatigués, attendant hagards le dénouement de leur sort décidé par une roue, quelques cartes, un croupier au bout du rouleau.

La beauté enfin. La beauté américaine, comme le film éponyme. La plupart de ces filles au nez et aux lèvres parfaites sont des hookers. Au bar, une femme qui habite la ville travaille dans l’immobilier. Elle sirote un cocktail et remarque : c’est difficile d’habiter une ville où les femmes sont des hookers et les hommes des hommes qui recherchent des hookers. Je compatis en hochant la tête, le regard perdu. On dirait un autel d’église. Je vois, c’est un bar, posé dans le décor ultra-moderne où il a été décidé que toutes les surfaces seraient des miroirs.

New York. Central Park sous la neige inondée de soleil. Il fait moins dix degrés. Je cours jusqu’à Harlem. J’aime cette sensation, celle d’avoir relié les deux parties de la ville séparées par le parc.

Elégance particulière des new-yorkais, une certaine classe, une certaine assurance. Ou est-ce la comparaison avec Vegas ?

Sur tous les écrans, dans les restaurants, dans les cafés, dans les taxis, dans les aéroports, les images de la guerre en France défilent en boucle. La progression des combats : recherche, encerclement, assaut. Photos passeport des criminels. Comme dans Homeland.

Je marche d’un pas pressé sur la cinquième avenue. Je me dirige vers l’énorme soleil qui me fait face, parfaitement encadré par l’alignement des buildings. A dix mètres, les silhouettes sont noires à contre-jour. Mais devant moi, deux femmes marchent elles aussi d’un pas résolu, l’une est enveloppée du drapeau tricolore qui flotte au vent. Le soleil scintille dans les plis. Elles se dirigent vers une manifestation dont la sourde clameur me parvient. Elles ont mis des pancartes Je suis Charlie autour du cou.

C’est une image dont je ne me lasse pas. La voiture emprunte le Queensboro bridge. Je me retourne. La ville s’éloigne, ses lumières s’allument dans le crépuscule, signaux prémonitoires de scintillement. Le ciel est teinté de rose. Des fumées de cheminées industrielles sont figées comme des petits nuages bas aux formes étranges, coupées dans leur élan. Un bateau est immobile dans le vaste décor, son sillon donne une impression de mouvement illusoire. Cela dure quelques instants avant que la voiture ne soit happée par un échangeur et projetée dans le Queens, dans l’envers du décor.

Nouvelles d’été

12 juillet, Londres

Matilda

 

Je vais voir Matilda avec ma fille, le best musical of the decade (comme les quinze autres de Londres). Le portier, le groom, le concierge, la réceptionniste et le liftier de l’hôtel nous promettent un moment inoubliable. Le concierge, un jeune garçon sympathique, a même les larmes aux yeux et considère nos corps non comme des corps mais comme des corps qui auront bientôt vu Matilda. J’adore le show, le plus beau musical de ma vie, le premier aussi. Nous rentrons à l’hôtel pour nous reposer avant le dîner. Ma fille passe ses neurones en mode veille, éteint tout éclat dans son regard pétillant, met ses aptitudes communicationnelles en suspens, bref, elle se saisit de l’iPad. Je me mets dans le même état mais en maintenant alerte un seul mouvement de mon corps, celui du pouce qui me permet de consulter l’iPhone. On communique ainsi pendant un moment. Au milieu d’une vidéo YouTube assoupissante, elle lève les yeux et me demande c’est quoi. Quoi, quoi ? réponds-je, sans interrompre le mouvement régulier de balancier de mon pouce sur l’iPhone. Ça, reprend-elle en désignant vaguement quelque chose sur une table et reprenant d’un air triste le visionnage de la vidéo poilante vue par 45 millions de personnes. Je réussis tant bien que mal, dans un mouvement pesant, à lever les yeux vers l’hypothétique « ça ». J’aperçois un objet auquel mes capacités intellectuelles résiduelles, non accaparées par le mouvement de balancier de mon pouce sur l’iPhone, associent péniblement le substantif de : « paquet ». C’est un paquet, dis-je, et cette phrase s’accompagne d’un retour automatique de ma tête lourde vers sa position initiale, celle surplombant l’écran sur lequel défilent les nouvelles du jour. Le paquet noir inerte continue de nous observer dans nos studieuses postures. Ma fille jette soudain l’iPad sur le lit, comme piquée par le moustique de l’intelligence, recouvre sur l’instant l’éclat de celle-ci, et se dirige vers le « paquet », l’ouvrant aussitôt et laissant échapper « Ah ! ». Regarde, me lance-t-elle, hum, réponds-je, absorbé, mais regarde, me dit-elle, hein, réponds-je. Elle me montre un livre, un vrai livre, avec des pages en papier beige, un peu granuleux, Matilda de Roald Dahl, avec sur un bristol un mot fort aimable écrit à la main par le concierge de l’hôtel. Conquis par ce geste de gentillesse gratuit, non commercial, inattendu, nous nous promettons d’envoyer un cadeau au garçon – ce sera un DVD de Grand Budapest Hotel – et le remercions vivement en quittant l’hôtel pour aller dîner. C’est la première fois que je suis témoin d’un geste d’attention sincère un hôtel. Il s’agissait de The Edition.

 

13 juillet, Londres

C’était un signal

 

Ma fille choisit un énorme ‘English breakfast’. La veille, chez Hamley’s, nous avons acheté des pouces lumineux. Elle continue de faire des tours de magie, de les perfectionner, se préparant à épater la galerie dans son summer camp à deux heures de Londres. Tandis que je suis machinalement le mouvement des points lumineux formant des sortes d’arcs électriques, ce livre qui vient de nulle part, me dis-je, c’était un signal, quelque chose comme un appel à l’aide. Je suis saisi d’une idée forte. Je revois le visage de Steve Jobs sur la couverture de la biographie de Walter Isaacson. Dans un instant de lucidité intense, je perce alors le secret. Steve Jobs était le diable. Sa mission sur terre : créer l’iPad pour rendre les enfants débiles et attirer des millions de personnes vers la monumentale décharge publique mondialisée de la bêtise humaine : YouTube. Dès lors, tout s’explique. Son regard sur la photo. Son inadaptation à la planète terre. Son refus de se doucher. De meubler son appartement. Mais ma fille a été piquée par le moustique analogique de l’intelligence et à ce moment précis elle a levé les yeux, sur le paquet qui nous observait depuis un moment. Une confrérie secrète envoie des signaux pour poursuivre la lutte de l’intelligence. Le concierge en faisait partie.

14 juillet, New York

Le clandestin

 

On étouffe. Le ciel explose en trombes de pluie noire. Le spectacle est infernal. Toute la nuit, le flot incessant des poids lourds annonce une guerre imminente, avec ses convois de troupes. Mes mouvements sont limités au périmètre du quartier nord-est avec ses cathédrales à la gloire du luxe entre lesquelles sont planqués delis et commerces pourris. Nous allons dîner dans un restaurant indien déniché sur Trip Advisor, sommes accueillis dans une sorte d’appartement par une mère de famille indienne en sari, la plupart des clients sont indiens. Nous nous sentons chez nous, à la maison. Le dîner, exquis, est accompagné d’un Gewürztraminer. Soudain, je jette un regard à l’extérieur et surprends les mouvements d’un être vivant unique qui nous observe. Je le reconnais enfin, un arbre dont les branches bougent au vent.

 

16 juillet, New York

J’aime courir à Central Park

 

Je me réveille très tôt et sors à moitié endormi dans la rue. Il fait moche, des poids lourds sillonnent la 57ème et des nuages le ciel lourd. Le parc est à trois ou quatre blocs, il me faut traverser ces trois ou quatre blocs d’urbanisme extrême et moite, comme une sorte de sas d’urbanisme tropical. J’y suis. Les odeurs de vague pourriture se dissipent, les effluves de gasoline se dispersent, le bruit devient rumeur, flots lointains qui viennent s’étaler sur les grèves en béton. J’aperçois le grand réservoir Jacqueline Kennedy, m’y engage. Il a plu toute la nuit, le sentier étroit longeant ce cratère lacustre au cœur de la ville est boueux, il me faut zigzaguer entre les flaques, patauger dans l’épaisseur flasque du sol trempé, dans une sorte de Mississipi à échelle réduite. Je surprends la lumière se refléter sur les buildings autour du cratère, les dorant, les couvrant d’ombre, alternativement. Je dépasse une fille qui avance péniblement. Devant  moi, les flaques scintillent. Je saute en l’air et atterris en hurlant. Je hurle des f…k et des sh…t. Un corps s’avance alors vers moi, imprécis, titubant. La fille de tout à l’heure me croise, me demande si ça va, si ça va, je serre les dents, elle s’arrête mais sautille néanmoins. En serrant les dents, pleurant presque, je lui dis oui afin qu’elle arrête de sautiller et me laisse tranquille avec ma douleur. Elle s’éloigne, le dos voûté.

 

20 juillet, Villeneuve lez Avignon

Je préfère quand même le yacht de Bolloré

 

De retour de New York, en venant à pied d’Avignon, il me faut traverser le pont en boitant, emprunter des routes sillonnées de voitures très irritées, ce n’est pas agréable. Et puis je découvre cette annexe d’Avignon, villégiature des papes, admirable et pourtant ignorée, aussi calme que sa sœur aînée est tumultueuse en ces jours de festival, aussi assoupie que l’autre est fiévreuse. Bercé par le chant des cigales, je promène mes pas sur la colline des Mourgues, dans le théâtre de verdure, et mon regard sur les vues de la tour Philippe le Bel et de la cité des papes. Je pénètre ensuite dans la chartreuse pour me ressourcer comme tant de papes avant moi. Je visite le cloître Saint-Jean et sa fontaine couverte, erre dans le jardin du cloître des morts dont la quiétude ascétique préfigure l’au-delà, considère avec intérêt la bugade où l’on blanchissait le linge, inspecte consciencieusement la prison. Mes pas me mènent vers l’église dont l’abside effondrée déverse des flots de lumière sur l’autel de pierre nu. Dans la chapelle des morts, des fresques à moitié effacées témoignent de l’œuvre minutieuse d’estompement du temps. Je goûte à ce silence, ces ombres, ces longs couloirs et ces voûtes de lumière jetées au sol. Les cellules monacales invitent à la prière, à une sorte de recueillement maladroit… Au sommet du Mont-Andaon, l’abbaye de Saint-André observe la chartreuse d’un air hautain. En l’apercevant d’en bas, l’on ne peut soupçonner la beauté de ses jardins en terrasse et la vue qu’elles offrent sur les tuiles rouges de la ville immobile dans le soleil de midi. Je pense à Sarkozy qui souhaitait méditer dans un cloître au sujet de son destin avant d’opter plutôt pour un yacht.

 

28 juillet, Saint-Jean-de-Luz

Premier soir des vacances

 

Le ciel est noir. Une masse de nuages bas s’avance de la ville et promet un orage spectaculaire. Les Luziens regardent le ciel, annoncent un gros, gros orage. Ils sont confiants, ils le connaissent, leur ciel. Nous dînons sur la terrasse d’un café, après avoir enfilé de grosses laines. C’est l’automne. Le début des vacances et, déjà, leur fin.

 

29 juillet, Guétary

Ostalamer

 

La soirée est fraîche, les enfants sont enveloppés dans des plaids rouges. Le ciel se lance alors dans un one-man-show de couleurs à la faveur d’un coucher de soleil d’inspiration biblique. Les nuages s’accumulent et se reconfigurent sur fond d’un bleu grave et les rayons ocres et dorés percent leur toile changeante de vapeur, se voilant et se dévoilant, pour tantôt aveugler, tantôt en brûler sans pitié les lisières.

 

1er août, San Sebastian

Hors du temps

 

C’est plus qu’un voyage de l’autre côté de la frontière, dans l’Espagne mystérieuse et étrange, c’est un égarement dans un territoire temporel non répertorié. Elle est assez rare, propre à ces zones frontalières, la soudaineté avec laquelle, sans effort aucun, nous sommes ailleurs, hors de France, hors du temps. L’étrangeté est subtile, faite d’une somme d’infimes dérèglements. De la lumière par exemple, singulière, pas vraiment dorée, mais presque, pas vraiment crépusculaire, mais presque. Elle semble concentrer en elle les teintes des différentes heures du jour ou correspondre à une heure particulière, propre au référentiel temporel de ce pays. Une atmosphère générale de désuétude règne et invite à la flânerie pensive, dans quelque chose comme un Orient heureux, dans quelque chose comme un livre d’images, une brochure d’antan. La population de ce pays ne fait pas attention à nous, ne soulève pas l’incongruité de notre présence, non, nous appartenons à une autre dimension.

 

1er août, Saint-Jean-de-Luz

La journée a été belle

 

D’autant plus que sa beauté n’était pas acquise, pas arrachée à l’issue d’une longue lutte syndicale, elle était pour ainsi dire exceptionnelle, discrétionnaire. Le soir est tombé, les dernières lueurs du soleil tracent négligemment une ligne rose à l’horizon, comme les coups de pinceau dans le film d’Isao Takahata, Le Conte de la princesse Kaguya. Nous rentrons de la pointe de Sainte-Barbe en empruntant les sentiers qui traversent des quartiers endormis et le parc où, déjà, l’on se drogue. Progressivement, la baie se révèle entre les arbres, au détour d’un chemin, avant de nous apparaître tout entière, illuminée, comme une photo au bout du processus de développement dans une chambre noire. Des campements de touristes cassent la croûte sur la plage que les vagues viennent lécher dans une supplication répétitive et timorée. Je songe aux promenades de Conte d’été, que j’ai revu récemment, aux sentiers de Dinart et de Saint-Lunaire, aux marées, à l’océan, à ce beau serment de fin de vacances, suivi d’un long baiser, « je n’oublierai jamais nos promenades ».

 

 

2 août, Leucade, Grèce

Pajero

 

Je menace d’écrire à UFC-Que Choisir, il ne comprend pas. Nous venons d’arriver en Grèce, j’avais réservé une sublime 4×4 sept places mais cette voiture n’existe plus vraiment, les précédents locataires l’ont abîmée, elle est tombé dans une falaise, quelque chose du genre. Alors, on me donne une Mitsubishi Pajero modèle 1983. C’est aussi une 4×4. Déjouant mes attentes, elle roule, elle se déplace bien d’un point A à un point B à une vitesse V. Mais un détail retient mon attention. En appuyant sur la pédale du milieu, censée être le frein, le véhicule ne s’arrête pas, il n’accélère pas non plus, il poursuit juste son mouvement avec fluidité. Quelque chose d’étonnant se produit alors, comme une épiphanie, inéluctablement précédée de la locution introductive « Mais putain » : C’est beau. Affranchis des attributs de la modernité, dépossédés de la voiture récente et puissante, démunis de la capacité de freinage, nous sommes contraints à la lenteur et éveillés à la beauté du monde.

 

11 août, Leucade, plage de Kalamitsi

La sirène

 

Il faut plonger dans une route étroite, escarpée, sinueuse, bordée de champs d’oliviers pour atteindre des plages sauvages et tragiques. Chaque sinuosité de la route révèle un paysage sublime de montagne verdoyante et dense d’une part, trouée de pierre blanche, de plus en plus surplombante, et de mer turquoise aux multiples nuances de l’autre, de plus en plus proche. Une fois en bas, comme une incarnation humaine de la beauté écrasante de ce site mythologique, comme une sirène sortie de l’eau en provenance de l’Odyssée, une fille en maillot de bain, envoûtante et maléfique, s’approche de moi, un sourire aux lèvres. Elle plonge son regard dans le mien, longuement, je suis censé comprendre, ne m’attend-elle pas depuis des milliers d’années ! Elle se présente : « I’m the parking girl », dit-elle et là, après un court silence, elle ajoute : « Two euros. »

 

12 août, Leucade, plage de Milos

L’envie

 

Lors de notre dîner à Mugaritz à San Sebastian, le dessert avait « les sept péchés capitaux » pour thème. L’un d’eux représentait l’envie sous la forme de deux sablés saupoudrés de chocolat, un grand et un petit. Agios Nikita est un village de pêcheurs sur la côte ouest de Leucade. Assez charmant avec ses petits commerces et ses bougainvilliers violets, il glisse vers une toute petite plage protégée du vent. La plage est agréable mais elle se remplit vite de monde, à un point déroutant, certains n’hésitant pas à enlever votre serviette ou à jeter votre parasol, voire plus tard dans la journée à commanditer votre meurtre pour prendre votre place. Au milieu de l’après-midi, quand la chaleur aura longuement harassé les plagistes, il n’est pas rare de relever des cas de cannibalisme, des vacanciers disparaissant complètement, engloutis par d’autres dont la panse, encore plus monumentale, continuera de reluire au soleil en digérant leur voisin de serviette. Certains jours de canicule, la plage sera témoin d’un véritable massacre, des corps gisant sur les cailloux chauffés à blanc, dans des mares de sang que les vagues viendront doucement laver. Pour leur épargner un tel sort, toutes les vingt minutes, un taxi bateau conduit des vacanciers « quelque part » au-delà des falaises, dans un exode discret et sélectif. Appelés par l’air ouvert du large, nous embarquons dans le taxi bateau. La petite plage s’éloigne comme un détail dans la grande colline et deux minutes plus tard, nous dépassons la falaise et découvrons dans un agrandissement progressif, une longue, large et belle plage, presque déserte, semblable à un lac ou une piscine naturelle : la plage de Milos. Les regards des quelques vacanciers qui occupent ce théâtre antique de sable et de pierre à nu, bordé de falaises et de collines vertes, nous regardent, étonnés d’une arrivée qui perturbe l’équilibre naturel d’un monde de calme, de chaleur et de repos qui se perpétue depuis Ulysse.

 

13 août, Leucade, Agios Ioannis

Instagram

 

En empruntant le pont amovible qui mène à l’île, l’on aperçoit dans le ciel une agitation de virgules multicolores. Ce sont des kitesurfeurs sur la plage d’Agios Ioannis. Nous y allons pour contempler le spectacle mis en scène par le vent et en musique par les vagues. Le soleil se couche et dore le sable de ses rayons à la caressante oblicité. Se pose alors la question philosophique suivante : faut-il apprécier l’instant, le méditer en soi et avec les personnes physiques qui nous entourent, ou le partager avec la communauté. Le partage du plaisir l’augmente-t-il ? Le transcende-t-il ? Disons que oui, car avant Instagram il y avait Facebook, et avant Facebook, je ne sais quel service de partage de photos et avant celui-ci les séances de diapos au retour des vacances, et avant cela Stefan Zweig, Stendhal, et d’autres publiant des écrits de voyage. Un même besoin de partager l’instant et non simplement de le vivre, ou de le vivre dans la perspective de le partager, traverse les siècles sous différentes incarnations médiatiques. Si on dit oui donc, la question subsidiaire concerne la modalité du partage. Si nous étions à Tahiti, ou dans le bureau ovale, ou sur la Lune, un « check-in » suffirait. Check-in Agios Ioannis… pas sûr que cela parle à la communauté. La photo d’une plage ? En plein mois d’août ? Après toutes les photos d’orteils adossés à la mer ? Pas sûr que cela sorte la communauté de sa torpeur désabusée, sa satiété ronflante. Il faut donc mettre en scène le moment, le théâtraliser. Il faut donc non seulement vivre le moment tel qu’il est, mais le transformer pour le vivre dans la perspective de le partager. Réfléchissons, quelle serait une mise en scène adéquate ? La lumière sera naturelle, le coucher de soleil est sublime, pas la peine de jouer avec, pas nécessaire de traficoter la palette chromatique du cosmos à l’aide de filtres Instagram produits par une bande de tocards qui n’ont réussi à se valoriser qu’un milliard de dollars cependant que Whatsup l’était à seize et Snapchat refusait trois sans hésitation aucune. Le décor, la plage oui, mais tous ces gens sur la plage, tous ces inconnus, il faudra attendre qu’ils s’en aillent. En revanche, il faut capitaliser sur les kitesurfs. Les mettre en valeur, les intégrer dans une sphère élargie du moi. Les costumes sont à revoir. Le maillot de bain sur une plage a je ne sais quoi d’attendu. Pourquoi pas une robe de soirée ou des combinaisons de bain vintage dans le style Gatsby ? Les personnages ? Nous ? Quoi de plus non imaginatif… Ne faudrait-il pas se créer un autre personnage pour éviter la facilité de l’autofiction ? On va donc dire que nous sommes des top models et posons pour une marque de luxe dans une photo à la Louis Vuitton. Il faut être dans son personnage, le vivre, en l’occurrence tirer la tronche et regarder l’horizon. Il faut incarner la tristesse et le désespoir d’un top model qui pose pour une marque de luxe. L’un de nous pourra tirer la tronche en regardant l’horizon et l’autre courir vers les vagues dans une robe de soirée au ralenti. Après il suffira d’envoyer sur Instagram. Titre de la photo : Nature.

 

 

13 août, Leucade

L’olivier

 

Dans le jardin de la maison que nous louons, il y a des oliviers.

Ils reposent là depuis des décennies, dans une attente silencieuse qui complexifie et contorsionne leur tronc. Sous l’un d’eux, un transat en bois couvert d’un coussin ancien, de feuilles mortes, de résine, semble être oublié. Je n’y prête qu’une vague attention au début. Au milieu d’un après-midi somnolent, mon regard s’arrête sur lui. Un livre à la main, je rôde autour, comme malgré moi, le nettoie d’un geste hésitant, le considère d’un air perdu. M’allonge enfin. Les feuilles de l’arbre pénètrent alors dans mon champ visuel soudain tourné vers le ciel ; la brise de l’après-midi les berce lentement ; des fragments de soleil miroitants s’entrelacent au feuillage, comme si l’arbre était fait de vent, de matière organique et de lumière céleste réfléchie sur des miroirs invisibles. Je reste ainsi. Pas un bruit autre que les murmures de l’olivier ; pas un parfum autre que celui subtil de sa quintessence ; son ombre crée un cercle de silence et m’isole dans sa zone rêveuse. J’ouvre mon livre ; ne lis pas encore, tout à fait ; contemple un mot, pris au hasard. Et puis, les phrases s’enchaînent ; je me laisse emporter dans le flot de leur musique muette ; je m’enfonce dans les pages comme dans l’eau immobile et lourde d’un lac. Il me faut remonter loin dans le temps, au temps des désœuvrements de l’enfance et de l’adolescence, au temps des lectures infinies, au temps de Dostoïevski et Proust pour me remémorer aussi exaltante lecture, aussi parfaite symbiose entre le livre, l’auteur, un univers et le lecteur que je suis. Je ne me situe plus en Grèce, en 2014 ; je suis à Paris, avant la première guerre mondiale, en compagnie de Rilke et de Zweig ; je suis à Vienne et converse avec Hofmannsthal. Peu à peu, le livre rayonne dans le monde ; les feuillages luminescents changent de teinte ; le soleil tombe en dépêchant ses derniers rayons tels de mélancoliques messagers ; le vent souffle dans des froissements suaves de feuillages ; une pénombre étrange se dépose sur le jardin confus ; jusqu’à ce que : « Même sans la catastrophe qu’il déchaîna sur l’Europe, cet été de 1914 nous serait demeuré inoubliable ». La guerre me fait lever les yeux. Je suis saisi d’un frisson. Immobile, il m’observe. Je soutiens son regard ; il s’éclipse derrière les bosquets avec élégance, sans précipitation, en ayant lancé un dernier regard ; les feuillages happent sa belle queue touffue. Brutalement rappelé à la réalité, je réalise que j’ai lu cent pages. J’extrapole le passage du temps que je n’ai aucun moyen de vérifier. Je cours vers la maison ; personne, lumières éteintes ; reviens vers les jardins ; aperçois des silhouettes découpées sur la pénombre, elles courent à différents endroits, dans différentes directions, prises d’une inexplicable et silencieuse  panique ; je jette un regard vers le bosquet, là où le renard  se tenait ; rien ; des ondes de désarroi me pénètrent ; mon regard croise celui de ma fille qui écarquille les yeux et crie « Il est là ! Il est là ! ». Elle se précipite vers moi et « t’étais où, ça fait une heure qu’on te cherche ! » me demande-t-elle, désespérée.

 

 

14 août, Leucade, journée en bateau

Vassilis

 

Vassilis n’est pas exactement un bureaucrate. Capitaine d’un bateau grec traditionnel construit en 1946 avec du bois de pin traditionnel de l’île, il nous emmène dans un tour des  îles ioniennes. Bien qu’originaire de Larissa, dans la partie orientale de la Grèce, sur la mer Egée, il connaît parfaitement l’histoire ionienne, d’Ithaque, de Céphalonie, de Leucade, de la très belle et sauvage Méganissi et des petits îlots verdoyants comme Skorpios, qui a longtemps appartenu à la famille Onassis avant d’être récemment cédée cent millions de dollars à un oligarque russe qui souhaitait y célébrer l’anniv de sa fille de vingt ans en présence de Beyonce et de quelques autres personnages de Voici et de Hello ! Malgré l’absence de tout vestige, nous sommes persuadés d’être dans le royaume de l’Odyssée, Ulysse étant roi d’Ithaque et certains archéologues affirmant que Leucade était sa patrie. Pourvu d’un diplôme de préservation du littoral, Vassilis est expert en faune et flore marine. Il cumule trois jobs, capitaine pour croisières de tourisme l’été, chercheur l’hiver, faisant le tour des îles pour prélever des échantillons et lobbyiste œuvrant pour la préservation des côtes, des lagons et des golfes contre les diverses tentatives de développement à base de ciment. Malgré son activité intense, il est endetté car le gouvernement qui l’emploie lui doit plusieurs mois de salaire. Ce n’est même pas Angela Merkel qui a décidé des coupes budgétaires dont il est la victime puisque ses salaires proviennent d’un fonds de soutien environnemental de la communauté européenne, redirigé vers ce qu’il appelle le deuxième prénom des hommes politiques grecs : la corruption. Malgré sa désillusion de la politique, Vassilis reste jovial. C’est lui qui prépare le déjeuner dans la petite cuisine dans la cale du bateau – il est aussi cuistot –, une salade grecque, des tartes aux courgettes traditionnelles de Leucade, des anchois marinés dans du vinaigre et des palourdes accompagnées d’une grappa locale qu’il a confectionnée. Il connaît des criques désertes et, particularité de Méganissi, les caves Papadopoulos, du nom d’un général de la deuxième guerre mondiale qui y planquait les sous-marins pour échapper au torpillage allemand. A ce propos, me rappelle-t-il dans une mise au point historique, avec l’apparition des néo-nazis, on oublie vite que la Grèce a combattu l’Allemagne pendant la guerre. Certes, lui dis-je, les gens de Leucade ne sont pas des plus accueillants, la montagne – l’île rappelle la Corse – leur confère la rudesse des climats arides et le mutisme des territoires isolés, mais difficile de percevoir les effets de la crise. C’est Athènes qui est surtout touchée, précise-t-il. Une dame qui y habite a comparé le désarroi de la ville à celui de la guerre. Là-bas, les gens ont peur de sortir de chez eux, des quartiers entiers sont dévastés par la misère. C’est une ville épuisée, exsangue. Nous jetons l’ancre dans une crique déserte logée dans un décor de verdure surplombé d’une pinède. Nous nous baignons dans l’eau fraîche puis séchons nos corps au soleil, bercés par le chant des cigales et saisis d’une sensation de bien-être intense, qui s’estompe lentement. De retour au port, Vassilis nous invite à une autre ballade en mer pour aller voir les dauphins et les centaines d’espèces d’oiseaux dans le golfe de Preveza. C’est ainsi, dit-il, qu’il peut répandre la bonne parole, il sait que je parlerai de ce golfe autour de moi, que je publierai des photos sur Facebook. C’est ainsi qu’il entend médiatiser sa cause.

 

 

7/8/2014, Leucade, Grèce, une maison près de Sivota, vers 14 heures 45

Eloge de l’ennui

 

Quoi de plus agréable, en vacances, dans ces heures mortes du milieu de l’après-midi, quand la chaleur épuise les corps avant tout effort, quand une somnolence générale gagne la nature et les animaux, quand un silence de sieste jette son drap invisible sur le monde et en atténue la rumeur, quoi de plus agréable, dans la maison à moitié endormie, que de s’ennuyer. L’ennui est une occupation ô combien délicieuse. Si rares sont les occasions de l’éprouver car l’homme, paradoxalement, s’évertue à le tromper, y voyant une menace de l’activité et des plaisirs surestimés qu’il croit en tirer. Avec l’ennui, viennent de beaux adjectifs, tel que lent, tel que long. La lenteur, la longueur, le sommeil du temps. Les enfants, heureusement, s’ennuient plus souvent, glissant insensiblement dans cet état de vide, de fascination devant le sortilège du monde ensommeillé de La Belle au bois dormant. Un phénomène étrange se produit alors en eux. Des pensées commencent à se faire entendre dans leur tête, le murmure ineffable d’une activité cérébrale court dans le silence inédit. L’esprit se représente des images, les forme, les crée, de manière de plus en plus vive, révélant cette faculté humaine merveilleuse : l’imagination. Certes, l’homme a inventé des outils pour faire perdre aux enfants cette aptitude en les submergeant de l’imagination des autres, un outil en particulier, appelé l’ « iPad », ou plus précisément « Papa l’iPad », qu’il a réussi à écouler à des centaines de millions d’exemplaires, si puissant dans sa capacité de paupérisation mentale des masses que même les concurrents n’ont fait que le copier, que même la télévision jadis redoutable arme de bêtification a baissé les bras à défaut d’un rapport exclusif, personnel et égocentré entre la personne et une source addictive et inépuisable de bêtise. Mais certains jours, quelque chose se produit. L’enfant oublie l’iPad, voire le snobe, et se laisse suffisamment porter par l’ennui ailé pour y prendre goût et ébranler la fabrique d’images de son être profond. Alors il peut décider de se saisir d’un livre. Mais le livre est le produit de l’imagination d’un autre, pourrait-on dire, une autre forme plus analogique, plus poétique certes, mais une autre forme de média et de capitulation de l’esprit. Or non. Le livre est magique car non seulement il ne freine pas l’imagination mais la stimule. Les mots, les personnages, les situations, par l’imprécision rêvée, la très basse définition des images qu’ils projettent, emballent la production de celles-ci, comme si deux êtres, le lecteur et l’écrivain, volaient dans le même ciel de l’esprit, les images de l’un se mêlant à celles de l’autre, dans une constellation multicolore semblable aux kitesurfs qui voltigeaient dans le ciel d’Agios Ioannis. La lecture est longue, elle est lente, elle est linéaire, elle est elle-même ennuyeuse, à telle enseigne qu’elle crée un cercle vertueux, rendant l’ennui plus profond, plus beau, plus imaginatif. Lire sur l’iPad ne produit pas le même effet. Il y a quelque chose qui ne va pas dans la juxtaposition des merveilles de l’esprit et de la bêtise humaine. Emprisonner des bibliothèques entières dans un objet, les contraindre à un exil forcé dans un data center au nord de la Suède est un non-sens. L’iPad dote le livre d’une capacité de zapping, transforme la rareté en une abondance infertile. Choisir un livre pour les vacances est un acte engageant et l’outil de l’abondance en réduit l’enjeu. Il fait perdre la notion de temps, de sa plasticité, de l’élasticité qui en permet l’étirement. L’on ne voit que la page lue sur l’écran aveuglant et aveuglé par le moindre rayon de soleil, l’on perd la notion de longueur, de progrès que l’amincissement progressif de la partie droite de l’objet livre suggère. Proust commence sa préface du Sésame et des lys de Ruskin par cette belle phrase : « Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passé avec un livre préféré. »

Ce jour-là, pourtant, ma fille ne lit pas. Elle est dans un état d’ennui plus profond, plus étrange. Soudain, miraculeusement, par un jeu de déclic, un mécanisme intérieur se déclenche, imprévu et imprévisible, comme le sommeil qui nous surprend sans avertissement après une insomnie que l’on croyait interminable. Elle prend un stylo et écrit une nouvelle, la dernière et sans doute la meilleure de ce recueil de l’été 2014.

 

7/8/2014, Leucade, Grèce, une maison près de Sivota, vers 16 heures

Le paradis

 

1

 

Il y a bien longtemps, dans une grande ville, il y avait une orpheline de huit ans qui s’appelait Pauline, elle était très connue car elle était… acrobate. Tous les jours, elle faisait un numéro de funambule devant des milliers de gens. Mais un soir, quelque chose d’horrible arriva.

 

2

 

Elle devait faire un numéro qu’elle n’avait jamais fait : une roue sur le fil les yeux bandés, puis, prendre son élan et courir sur le fil (toujours les yeux bandés). Bien sûr, elle avait révisé mais elle redoutait le jour du spectacle.

 

Le jour arriva sans tarder et Pauline commença à faire l’incroyable numéro. Tout se passa bien au début : elle fit sa roue sous les « Oh ! » et les « Ahh ! » des spectateurs, ensuite elle se mit à courir mais, presque arrivée au bout, elle chuta. Par précaution, il y avait un filet en bas mais lancée de vingt-cinq mètres de haut, le filet craqua.

 

3

 

Vous imaginez la suite. Elle tomba jusqu’au sol, inconsciente. Puis, dans sa tête, tout changea. Elle se sentit monter jusqu’aux nuages et atterrit sur l’un d’eux. Deux chemins se présentaient devant elle avec une pancarte près de chacun.

 

Sur celle de droite, il était écrit : « Prenez ce chemin et vous monterez jusqu’au D immense, puis vous verrez l’E.J. accompagné de sa proche. Personne ne vous assure que c’est le Paradis à l’inverse, personne ne vous assure que c’est les Enfers. A vous de trouver. »

 

Sur la pancarte de gauche, on lisait : « Jaune, rouge et orange sont mes couleurs spécifiques. Si vous prenez ce chemin, vous trouverez le D immense. Souriez et riez toujours M si vous prenez ce chemin, vous me verrez. Oui, moi. »

 

Pauline réfléchit mais ses pensées s’embrouillèrent. Quel est ce M ? Ou encore cet E.J. ? Et que voulaient-ils dire par « sa proche » ? Elle se posait toutes ces questions sans trouver de réponses claires.

 

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Après une heure, tout à coup, ses idées s’éclaircirent. L’E.J. était sûrement l’Enfant Jésus et sa proche Marie ! Ils prouvaient même que c’était le Paradis ! Car ils disaient : « Personne ne vous assure que c’est le Paradis A L’INVERSE !!! C’est-à-dire : « Tout le monde assure que c’est le paradis ! » (l’inverse de la phrase). Voilà la réponse claire et logique. Elle n’avait pas besoin de penser aux Enfers.

 

Elle se dirigea vers la droite, déterminée.

Week-end à Londres

Je lis Thomas Mann, ces derniers temps. La montagne magique. Je me débats avec elle, ses chapitres interminables, souvent soporifiques, ses descriptions minutieuses et exhaustives de journées vides, son détail encyclopédique des maladies du corps et de l’âme, son compte-rendu fidèle de repas sans fin, ses joutes verbales boursoufflées entre Settembrini, le progressiste libéral et Naphta, son antagoniste adepte de l’autorité, pourfendeur de la modernité. Je succombe aussi, par moments, à sa magie. La mort du cousin Joachim, douce et belle mort d’un brave, m’émeut profondément ; lorsque notre héros Hans Castrop se perd dans la montagne, surpris par une tempête de neige, et se fourvoie dans une divagation sans fin, je suis complètement pris. J’aime le personnage de Mme Clawdia Chauchat, être aimé venant d’ailleurs, de la Russie de Dostoïevski autant que du Faubourg Saint-Germain de Proust, tout à la fois infiniment facile et infiniment difficile à posséder, échappant à soi lorsqu’on pense l’avoir conquise, revenant lorsqu’on est certain de l’avoir perdue à jamais. Mais Mann n’est pas Proust. La beauté du verbe n’est pas la même, malgré les descriptions virtuoses de la nature, de Davos, des saisons, de la perpétuelle répétition des années. Son humour, ses caricatures sont par trop appuyés. Chez Proust, la découverte du temps se fait accidentellement, au bout d’un long processus mental, affectif et narratif. Proust fait partie des gens d’en bas, où le temps avance masqué, en espion, ne se révélant que par ses effets, lorsque deux images suffisamment éloignées du même être les soulignent, ou par la résurgence involontaire, mais vibrante de véracité, de sensations passées. Dans la montagne de Mann vouée au désœuvrement, où les patients semblent attendre oisivement la mort qui rôde, le temps prend une épaisseur démesurée au sein du vide, s’incarne, charnellement, sensuellement. Son écoulement devient perceptible, comme celle d’une eau lourde sur un lit de rivière. Et l’auteur ne cesse de disserter sur les durées, leurs dilatations et leurs contractions, les journées qui durent des siècles, comme dans les premiers chapitres, les années qui passent en quelques secondes, comme dans les derniers. Il explore les géométries variables et élastiques du temps et la manière dont elles se mêlent à l’économie intime des êtres.

Je suis à Londres avec ma fille. On le sait, Londres est une ville d’énergie. Elle déverse ses foules immenses et pressées dans ses artères commerçantes : nous ne sommes pas au sanatorium Berghof. Nous nous promenons dans l’entrelacs des grandes voies affolées et des rues labyrinthiques ; nous faisons du shopping de high street ; nous assistons à un musical ; nous échappons à un orage en nous réfugiant dans un restaurant à l’ambiance tamisée ; nous visitons le British Museum où sont conservés les vestiges des civilisations anciennes, où cette caisse en bois quelconque que nous examinons béatement nous provient d’avant JC.

 

Je songe alors au temps de Mann. Ce week-end est un moment unique. Qui ne se répétera jamais. Ma fille va grandir et elle ne sera plus comme elle l’était, ce week-end de juillet. Dans un an, si nous revenons, elle sera une autre, comme elle était déjà une autre l’année dernière. Dans deux, trois, quatre ans, elle sera d’autres encore. Que deviendra la fille de juillet 2014 ? Associée à ces moments uniques qui s’éloignent, confisqués par le temps. Il en restera des traces, des photos, des souvenirs attachés aux photos, des sentiments vagues attachés aux souvenirs, dont certains demeureront en nous en vertu d’un phénomène de survie arbitraire. Ce bonheur qu’on a éprouvé, on aimerait l’immobiliser, le retenir. Mais les années courront. Et ce moment unique restera unique. Par essence. D’autant plus unique qu’il est court, limité à un seul week-end. Sa lueur perdra de son éclat dans le flot d’autres moments, dans le chaos de moments qui rythment la vie des gens d’en bas.