Eloge de la France

Genèse de la note

Esprit de contradiction… J’en ai ma claque des livres, articles, interviews, points de vue, lettres ouvertes, coups de gueule, dossiers spéciaux, décryptages, témoignages, qui ressassent l’état catastrophique du pays et prophétisent son inéluctable, son inexorable, son irrémédiable perdition, son « suicide ». Une France au bout du rouleau. Une France condamnée, recroquevillée, hagarde, bavant comme une bête meurtrie sous le coup des morsures du populisme, du racisme, du protectionnisme, du défaitisme, du passéisme. Une recherche sur Amazon « La France en panne » vous fait crouler sous les livres, les dates de parution varient entre 1900 et 2014, la France était déjà en panne dans toutes les décennies du siècle dernier et de celui-ci, la France a toujours été en panne…

Dans Le monde d’hier de Stefan Zweig, mon livre de vacances qui, par sa magnifique description des sociétés que l’écrivain a connues, inspire en filigrane cette note, un livre qu’on serait bien avisé de lire en lieu et place des putréfactions littéraires d’aujourd’hui, il y a un chapitre d’amour de la France intitulé « Paris, la ville de l’éternelle jeunesse ». « Nulle part cependant, dit Zweig, on n’a pu éprouver la naïve et pourtant très sage insouciance de l’existence plus heureusement qu’à Paris, où la confirmaient la beauté des formes, la douceur du climat, la richesse et la tradition ». Plus loin, Gide confie à Zweig : « C’est par des étrangers qu’il faut que nous nous fassions montrer les plus beaux endroits de notre propre ville »… On est souvent aveugle à la beauté qui nous entoure, insensible au bonheur qui est le nôtre…

Je suis allé à Rock en Seine fin août et rencontré une jeunesse festive, amoureuse, planante et, pourquoi pas, insouciante…

En déplacement à Lund au sud de la Suède, je suis sorti courir, tôt le matin. Près du portail d’entrée du parc, une longue file de Vélib, copie des Parisiens… Chez Noma, soi-disant meilleur restaurant au monde, les cuisiniers rêvent de leurs vacances en France pour aller dîner chez Septime, Michel Bras ou Inaki Aizpitarte… Je lis Wallpaper dans l’Eurostar et tombe sur le classement des 100 premiers designers au monde, 20 sont français, 19 vivent en France, c’est le pays numéro 1 en influence et nombre d’artistes… Toutes ces anecdotes et signaux faibles créent des connexions dans mon esprit et m’amènent à l’idée subversive, inacceptable, révolutionnaire : ce pays est innovant. Peut-être n’y choisit-on pas les bons secteurs, peut-être que l’élan vers la réussite pécuniaire est trop contraint par des hésitations philosophiques et psychanalytiques, peut-être que la phobie de l’argent y est viscérale, mais la fibre innovante existe.

C’est comme quand on regarde un match de foot, on soutient le Ghana contre l’Allemagne, le faible contre le fort, j’ai le réflexe de défendre mon pauvre pays, comme je peux. Surtout qu’il m’a naturalisé, m’a gagné comme allié, que je lui dois de la reconnaissance.

Pas facile pourtant… Je traîne avant de me lancer dans cette entreprise ridicule et niaise… Je suis exposé aux news, submergé de news immédiats et d’analyses certaines. C’est sûr, quand vous lisez qu’un type a écrit un bouquin sur Le Pen pour dire combien ce dernier était sympathique parce qu’il esquissait des entrechats avec sa femme comme un funambule (sic) ou récitait Musset entre deux remarques humanistes sur les nègres et les bougnoules ; quand toute la presse se précipite sur une analyse optimiste montrant chiffres à l’appui que 60% de la population française est laissée pour compte car elle habite en périphérie des centres-villes (pour rappel, la France est la cinquième puissance au monde, le PIB par habitant est de 42 mille dollars, l’école et la santé y sont gratuites, faudrait offrir un voyage en Afghanistan au type qui a écrit cela, cela le ferait réfléchir… pourri gâté va) ; quand tout un courant réactionnaire offre pour seul horizon le passé, ce putain de passé déchiré par deux guerres mondiales, par des guerres coloniales, habitée par une société rance idéalisée dont il se trouve qu’ils, ces corporatistes du passé, sont les produits élitistes ; quand vous êtes bouche bée devant l’incompétence et l’amateurisme des politiques auxquels le pays est livré depuis… toujours en fait, des gars qui n’ont jamais vendu quoi que ce soit de leur vie, jamais travaillé dans une entreprise, jamais monté une affaire, jamais vécu dans le besoin, jamais été chômeur, jamais passé du temps à l’étranger, des gars dont le métier est de se tirer la bourre pour gagner des élections où le niveau du débat est défini depuis cinquante ans par Le Pen et monopolisé à tous les coups par l’immigration et la sécurité, où chaque cambriolage revêt la gravité d’un cataclysme qui ébranle les fondements de la nation millénaire (pendant ce temps, les statistiques le montrent, la France est l’un des pays les plus sûrs au monde) ; quand vous êtes confrontés à tout cela, vous n’êtes pas forcément motivé pour écrire un éloge de la France. Vous savez en plus que quelques arguments positifs que vous présentiez, on vous rétorquera qu’ils correspondent à une vision parisienne insulaire, Paris, cet îlot de richesse arrogante dans un océan de misère crasse.

Mais je vais le faire quand même. Et mon éloge sera indépendant de Paris et de l’argent. Il prendra la forme d’impressions car, à la suite de Stefan Zweig, je suis convaincu qu’« une seule vision, une seule impression sensible a toujours plus de pouvoir sur l’âme que mille articles de journaux », sachant aussi pertinemment qu’il est possible de tout faire dire et son contraire aux chiffres. Ce qui m’a persuadé d’écrire l’éloge finalement ? Le cinéma Le Balzac, sur les Champs-Elysées.

Une salle de cinéma pleine à craquer pour un film turc de 3 heures 15

Deux mois après sa sortie. Un pays aussi curieux de l’ailleurs, aussi ouvert aux créativités autres, aussi friand de nourritures intellectuelles, ne peut être en perdition. Dans l’ère de la mondialisation avec tout le branle-bas de combat idéologique qui l’accompagne, cette salle comble, un samedi soir, à l’entrée de laquelle vous êtes accueilli par le formidable propriétaire toujours souriant, est un incommensurable atout. Winter Sleep aura plus de succès en France que partout ailleurs et notamment qu’en Turquie où des amis s’en moquent, comme d’un fatras indigeste et lent. Dans cette vision zweiguienne d’une salle pleine, j’ai saisi notre curiosité de l’autre. Derrière, il y a aussi une entreprise, un gars qui, au lieu de se morfondre, a monté une société de distribution qui s’appelle Memento spécialisée dans le marketing de tout ce que les pays improbables produisent de beautés (son précédent fait d’arme est La séparation en provenance d’Iran, 1 million d’entrées, bien plus que le film français moyen). La France sait reconnaître les talents, les faire éclore, quelles que soient leurs origines. A l’ère de la mondialisation, c’est ce qu’on appelle un avantage concurrentiel car tout l’enjeu sera d’attirer, d’attirer et non de dégoûter, les talents ultra-mobiles du monde qui est le nôtre. Bien que des ministres pleurent dans une robe Saint-Laurent notre métallurgie sinistrée, l’avenir, si dur que cela puisse paraître, n’est pas dans la métallurgie. Il faudra s’y faire. Ni dans l’industrie manufacturière. Quand le coût du travail est je ne sais combien de fois plus élevé que dans le pays le plus compétitif du jour, et le restera malgré toutes les réductions par ailleurs nécessaires, c’est un combat donquichottesque perdu d’avance, générateur de frustrations et consommateur d’énergies conservatrices et passéistes qui mériteraient d’être dépensées dans la construction du futur. L’avenir est aux industries de la connaissance, à l’innovation technologique, aux technologies de la santé. C’est là où nous avons un avantage comparatif. C’est là où notre interculturalité et notre œil pour le talent paieront.

Les basiques

Démocratie, paix, libertés individuelles, état de droit, tout cela nous semble acquis. Il est utile de se rappeler que des hommes meurent as we speak pour y parvenir, que de nombreux pays, sans doute la majorité des pays du monde, en sont cruellement privées, que les populations européennes elles-mêmes, il y a juste soixante-quinze ans, ne jouissaient d’aucun de ses « basiques » et offraient leur vie, leur vie, pour les défendre. Les gardiens de la mémoire de ces temps sombres ne sont plus là pour le rappeler. Quand on ajoute la santé et l’éducation gratuites, les infrastructures exceptionnelles, la moindre route au fin fond de la moindre campagne étant dans un état parfait, la France doit faire partie d’une petite dizaine, au grand maximum, de nations privilégiés.

Nullité pleine d’espérance des politiques

Elle est saisissante, il n’y a rien à dire. Genre, le type le plus intelligent de la république, allez le Mozart de la République française, ne peut pas attendre une semaine, pas un mois, pas un an, une petite semaine, avant de sortir une connerie et proférer des inepties dont ma fille de dix ans aurait eu honte. Le métier de politique attire les nuls, cela ne fait aucun doute. A partir de ce constat, positivons. Les problèmes du pays sont connus, les solutions aussi, il y a donc de l’espoir. Il y aura bien des visionnaires pour exploiter les atouts objectifs dont nous jouissons. Les exemples de la Suède, du Canada, de l’Allemagne le montrent dans les trente dernières années. Ces pays étaient en panne et s’en sont sortis. Il faut en particulier regarder la Suède car le commentateur français de modèle courant aura moins tendance à se focaliser sur les « mais » (oui mais les emplois sont plus précaires, oui mais les inégalités se creusent…). Au regard du niveau d’incompétence de la classe politique, la situation actuelle du pays est reluisante. Sans ses atouts structurels, il aurait dû sombrer dans l’abîme. J’évoque trop la « compétence » des politiques, mais là n’est sans doute pas le problème. On peut faire avec des moyens. On devrait d’ailleurs. Ce qu’il faut c’est du volontarisme, un sens concret des réalités du terrain, aiguisé de ses propres limites, et une capacité de persuasion. Quand on a président bègue, pas facile de convaincre toutes les ligues passéistes qui ont quelque chose à perdre de réformer le système sur lequel leurs privilèges et l’exclusion de tant de délaissés sont fondés.    

Putain c’est beau

On va au bout du monde pour contempler une plage et la même se trouve à trois heures de train. Putain ce pays est beau, « putain » traduisant le rapport d’étonnement devant ce miracle géographique, de l’océan, des mers, des rivières, des montagnes, des collines, des dunes, des promenades, des plages de sable, de galet, de cailloux, de rochers, des marées hautes, basses, moyennes, des pinèdes, des calanques, des vallées, des lumières ; et architectural des églises, statues, châteaux, monuments, hôtels particuliers, bordels décadents. C’est important la beauté. C’est un don précieux et structurel. Elle est gratuite, elle appartient à tous, il suffit d’ouvrir l’œil. Elle stimule l’imaginaire, nous projette dans une dimension esthétique accessible et nous met en valeur en soulignant notre capacité d’appréciation. Des poètes comme Julien Gracq ont dédié leur vie à la beauté des paysages. La beauté est monétisable, elle attire bien entendu les touristes, mais aussi les talents d’ailleurs. Et pourtant, dans un classement récent, Paris sortait septième sur quinze en qualité de vie pour les expatriés (Dubaï quatrième… dans le fucking désert). L’environnement économique et social déteint sur la perception de qualité de vie, des siècles d’histoire et de splendeur n’arrivent plus à concurrencer le désert.

Le ciel

Je rentre de Taipei. J’atterris à Roissy, exténué. Dans le taxi, la tête posée sur la vitre, mon regard erre avant de s’arrêter sur le ciel. Un sentiment d’étonnement me saisit, qui se transforme en plaisir, puis en profond bien-être. Le ciel est bleu. D’un bleu outremer de printemps. « Un ciel tendu de molle soie bleue, comme une tente de paix dressée par Dieu. » J’ai passé une semaine à Taipei, j’aurais pu y passer un an, ou dix, j’aurais pu être à Shanghai, à Pékin, le ciel aurait été le même, gris noir et saturé de particules mortifères irrespirables. Le ciel bleu n’existe pas, là-bas, malgré les taux de croissance du PIB – qui du reste ralentissent. C’est inestimable un ciel bleu. C’est inestimable de pouvoir aller au parc, se promener dans des allées, s’asseoir sur un banc, manger un sandwich au soleil, se laisser réchauffer par ses rayons, prêter l’oreille au pépiement des oiseaux, lire un ouvrage face à un paysage précis, un coucher de soleil rose. C’est un privilège. La lumière est un privilège.

Lire

« Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n’aurions jamais su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire » disait Proust, dans sa préface à Ruskin. Lorsque je débarquai en France en 1995, mon regard s’arrêta sur un chauffeur de bus plongé dans un épais roman, durant sa pause. Je me rappelle précisément où c’était, dans le XIIIème arrondissement. Je venais d’un pays où personne ne lit. Lire est gratuit (il y a des bibliothèques municipales partout, les livres de poche offrent le meilleur rapport intelligence prix qui soit), rend intelligent, redonne confiance en soi, en la vie, en le génie de l’homme et distrait de la bêtise. Mais ce n’est pas juste une évasion, c’est aussi une source d’inspirations, de connaissance, de projets. En lisant en écrivant, sans virgule, tel est le titre d’un livre de fragments de Gracq : la lecture et la création, indissociables. La France est le pays de la lecture, celui qui a le plus de prix Nobel de littérature, des centaines de romans paraissent chaque année, pour absolument tous les goûts. C’est un pays où la moindre aventure sexuelle, le moindre problème psychique, le moindre adultère, la moindre panne de chaufferie, donnent naissance à un roman.

Voir

Ma cinéphilie me pousse à surpondérer l’importance des films. Il y a dix pays au monde qui ont un cinéma, au grand maximum, la France est l’un d’eux. Un cinéma commercial, pourri à mon goût mais qui a le mérite d’exister et de financer des œuvres d’auteur qui sont une autre preuve de créativité. Appartenant à la secte internationale des rohmériens, j’affirme qu’il est le plus grand cinéaste français, je souligne français. Rohmer a filmé la beauté de France, il a sillonné ses régions, célébré la lumière de ses soirs, la teinte de ses automnes, la chaleur de ses étés. Il a filmé la beauté de la langue, l’élégance de ses formes, la finesse de sa description de l’intime, des hésitations du cœur et des constructions de l’esprit. L’intellect français oscille entre Rohmer d’une part (Marivaux si l’on veut académiser), c’est-à-dire la finesse, l’élégance, le « goût de la beauté », que les esprits chagrins appelleront mièvrerie, et Voltaire de l’autre, l’ironie, le cynisme, la moquerie qui hélas prend souvent le dessus dans la société du ricanement facile. Voltaire est le mal français. C’est le méchant. Le ricaneur dénué de talent – qu’a-t-il laissé derrière lui, exactement ? Zadig et Candide ? Les bons, c’est Stendhal, c’est Baudelaire, c’est Rimbaud. Rohmer n’est pas élitiste. Le Rayon vert pourrait très bien être son meilleur film. L’héroïne dépressive y parcourt la France, la montagne, la mer, Paris, les banlieues. Héroïne mythologique – le film est une odyssée – elle est secrétaire et habite un studio sous les combles. Pour reprendre confiance dans le pays, il faut revoir Rohmer. Lire sa récente biographie. Il a vécu pendant des années dans un trois pièces de 55 m2 en compagnie de sa femme et de ses deux fils, avec toilettes sur le palier, et ne s’est autorisé qu’un repas par jour par souci d’épargne, pour faire exister les Cahiers du cinéma dont il était le directeur – la revue telle qu’elle est encore aujourd’hui a été conçue par lui. Il a réalisé des films jusqu’à la fin, dans d’atroces souffrances physiques. C’est un modèle de persévérance et de passion.

L’immigration

C’est le plus grand atout du pays, cette population jeune qui fait le lien avec l’eldorado qui est juste en face, séparée par une étroite mer. La Chine, l’Amérique latine, c’est trop tard. Les positions y sont prises. L’Afrique est un territoire vierge, d’hommes et de femmes, souvent francophones, dont un certain nombre ont émigré en France. Il faut aller en banlieue pour constater cette énergie, rencontrer les entrepreneurs, ceux qui montent des affaires. Cette population ne s’est pas intégrée, elle n’a pas renié sa culture, elle n’a pas été victime du glaçant processus d’assimilation, d’éradication déterminée des racines. Ils n’auront pas les mêmes rêves de devenir fonctionnaire EDF à cause du CE et de l’emploi à vie, comme dans les années 1960, sous De Gaulle. Ils s’en foutent de De Gaulle, du TGV et de je ne sais quel autre motif de fierté poussiéreuse. Ils oseront entreprendre, prendront des risques et à terme serviront d’exemple. J’avais lu une étude de The Economist qui montrait que 1% – de mémoire, mais un chiffre significatif – de la croissance américaine provenait de l’immigration. Beaucoup de la formidable capacité d’innovation des Etats-Unis, ce qui véritablement la distingue de l’Europe des vieilles industries, a son origine dans le creuset de talents internationaux que le pays attire. Je me rappelle une réunion dans la « vallée » à laquelle participait une quinzaine d’ingénieurs, tous de nationalités différentes.

Il est essentiel que les immigrés gardent un lien avec leur pays d’origine, préservent leur culture, à la fois pour hétérogénéiser nos sociétés frileuses, les secouer, faire bouger les lignes, et contribuer au développement des pays émergents grâce à l’envoi de capitaux d’une part et au retour d’une partie des immigrés de l’autre.

Ceux qui craignent pour l’identité nationale appartiennent à deux catégories. Celle qui agite les fausses peurs viscérales pour se positionner en sauveur – la théorie spécieuse du « dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas », en gros flatter les bas instincts – et celle qui, sincère, commet une erreur fondamentale d’analyse. C’est quoi l’identité française ? Mai 68 ou Le Pen ? Pétain ou De Gaulle ? La Restauration ou la Révolution ? Napoléon ? Maurras ou Jaurès ? La monarchie absolue ? La Bretagne ou la Corse ? L’Alsace ou Marseille ? Ou tout cela à la fois, c’est-à-dire rien car nul ne saurait synthétiser des courants aussi polarisés qui irriguent l’histoire du pays. L’identité française est son continuel morphisme, sa capacité à se façonner avec les mouvements de l’histoire, les nouvelles populations, les nouveaux pouvoirs. L’identité, c’est cette instabilité permanente et salutaire, cette faculté d’adaptation.

J’ai récemment lu dans un excellent supplément du Monde sur l’immigration (cahier Europa du 21 octobre 2014), les lignes suivantes d’éditorialistes allemands qui résument parfaitement l’opportunité migratoire :

« L’historien Fernand Braudel a jadis qualifié la migration de phénomène « inéluctable » de la civilisation. Qui migre acquiert flexibilité et spontanéité, d’immenses avantages dans un monde globalisé. Les entreprises actives à l’international l’ont bien compris, et recrutent de plus en plus d’étrangers : les migrants y ont la réputation d’être mobiles, ouverts, résistants, d’avoir le goût du risque et le don des langues. Ils sont de plus en plus souvent plus qualifiés que les autochtones. En Allemagne, 29% des migrants sont diplômés de l’enseignement supérieur, contre 19% pour la population totale. On peut tout à fait considérer les migrants comme une menace, mais cette menace vise moins le système social ou le niveau de rémunération du monde riche que son autosatisfaction et son inertie. »

Les femmes

La femme française est une héroïne. Elle travaille, élève 2,1 enfants en moyenne, gère les moyens de garde, la maison – malgré des progrès, l’homme a un penchant pour la beaufitude et manque de style. Et elle est belle. Stylée en tout cas. Combien de fois, de retour de voyage, me suis-je surpris à éprouver un bien-être indicible en croisant ces femmes qui savent mêler les styles, sélectionner l’accessoire qui, comme une touche de peinture, singularise la silhouette, ces femmes qui irriguent de leur beauté sophistiquée les rues de Paris. Pas plus tard que l’autre jour, je tirais frénétiquement sur un Vélib pour l’arracher de son point d’attache quand une fille s’avança dans un robe mauve légère que la journée chaude de l’été indien rendait absolument nécessaire, que le vent tiède faisait voler comme des voiles devant une fenêtre ouverte. Elle libéra le vélo sans effort et s’élança en position de danseuse. Bulle parisienne, j’admets. Il faut raisonner périphérie. Fermons la parenthèse robe mauve. Mais quand même, on est dans un pays de tradition judéo-chrétienne où la ministre de l’éducation est une jeune femme musulmane de trente-six ans, intelligente, souriante et stylée. Cela a de la gueule !

La serveuse de l’avenue Friedland

Il faisait beau, ce jour-là. Une de ces belles journées de septembre, le plus beau mois de l’année à Paris. Nous déjeunions en terrasse. Tout le monde avait eu la même idée, les femmes étaient belles, la lumière de la fin de l’été tombait obliquement sur une quinzaine de tables et en aveuglait la seule serveuse. Elle prend les commandes, sert les plats, débarrasse, encaisse et se fait insulter car c’est lent. Les français sont travailleurs. La théorie des feignasses est spécieuse. Le travail acharné de certains est la conséquence du mal local, le coût du travail et sa rigidité, la théorie selon laquelle il vaut mieux rester chômeur plutôt que d’accepter autre chose qu’un CDI, la dramatisation non de l’état d’inactivité, qui éloigne progressivement la personne du monde du travail, mais de l’instant de la perte d’emploi vécu comme un traumatisme absolu, une remise en question de soi. Aux Etats-Unis, il y aurait eu cinq serveurs ce jour-là. Cette fille fait le travail de cinq.

Les maths

Le système éducatif français est en panne. Aussi béat que je puisse être, difficile de me convaincre du contraire : inégalitaire, mal classé, rétrograde et napoléonien (la structure sous-jacente a été définie par l’Empereur) avec d’implacables « effets Mathieu ». Or s’il y a un moyen de réduire les inégalités, de redevenir compétitif à l’échelle globale, de remplacer la métallurgie et les mines de charbon de notre âge d’or industriel par des industries de la connaissance et des services, s’il y a un moyen, c’est l’éducation. Ni les impôts, ni le coût du travail, ni les ministres : l’éducation. Mais je ne m’étends pas là-dessus puisque faisant une apologie du pays, je serais hors sujet. Cela étant, on a de bons mathématiciens. Autant de Médaillés Fields que les Etats-Unis donc sept fois plus per capita. Il y a en France une passion des mathématiques qui doit remonter à Descartes, à Pascal, dont le corollaire est un goût de la conceptualisation et de la théorisation. Dominique de Villepin n’avait-il pas dit un jour : « Je l’admets, cela marche en pratique mais je ne suis pas sûr que cela marche en théorie. » Pourquoi est-ce important ? Parce qu’avec le développement des économies numériques, avec la frénésie égotique des services communautaires et des mois quantifiés, avec la mobilité, la géolocalisation et la surveillance de nos sommeils et de nos rythmes cardiaques, se sont constituées des mines de données. Les vraies mines ne sont plus les mines de houille, cela c’est fini, mais les gigantesques mines de données sur lesquelles le monde est assis et qui ne sont localisées nulle part, qui résident dans le « cloud ». C’est orwelien au possible, certes, mais peu importe, cette mine il faudra l’exploiter, quelqu’un l’exploitera de toute façon selon le dilemme du prisonnier de Nash. Comme toujours, on trouvera des exploitants voyous et d’autres de bonne volonté qui contribueront à améliorer nos vies. Les mineurs de ce nouvel âge sont ceux qu’en anglais on appelle des data scientists. C’est une des fonctions les plus recherchées dans les entreprises numériques et les départements « digital » des entreprises traditionnelles. La France est compétitive. Non seulement grâce à sa passion des maths mais aussi, dans ce cas d’espèce, parce que la main-d’œuvre y est peu chère. Un ingénieur ou un data scientist américain coûtera deux fois plus cher et sera moins loyal. Certes, cela ne crée pas des millions d’emplois, cela peut paraître élitiste – quoique, selon Bourdieu, les maths soient socialement moins clivants, car s’il faut être issu d’une famille bourgeoise pour faire l’ENA parce que le concours est basé sur ce qu’on appelle la « culture générale », ce n’est pas nécessaire pour les maths. Quoiqu’il en soit, cela crée un écosystème. Si les entreprises savent que de telles ressources existent en France, elles risquent de s’y installer et d’y créer des externalités positives. Des écosystèmes de la sorte, on peut en créer dix, mais l’erreur fatale, fatale, serait d’en confier la gestion à l’Etat. L’Etat sait construire des TGV ou des Airbus car ce sont des monopoles naturels soumis à des économies de réseau, et encore. C’est autre chose qu’il faut faire.

Entreprendre

J’ai les statistiques et les données contre moi. Le jeune français qui croque la vie à pleines dents rêve de devenir fonctionnaire EDF. Sur les grands succès entrepreneuriaux européens cotés en bourse – et ils sont étonnamment nombreux à avoir créé plus d’un milliard de valeur – la France est mal classée – Royaume-Uni 11, Russie 5, Suède 4, Finlande 2, France 2 sociétés technologiques cotées à plus d’un milliard, en l’occurrence Business Objects et Criteo.  Thomas Piketty qui affirme, dans GQ, qu’un entrepreneur ne doit pas s’enrichir de plus de 300 millions, que ce n’est pas pour cela que l’on crée des entreprises, que Zuckerberg aurait fondé Facebook pour rien, juste pour épater sa copine. C’est totalement faux et c’est ce raisonnement médiocre qui empêche des entrepreneurs talentueux d’être mégalomanes. Certes, que l’on gagne des centaines de millions ou des milliards, le confort ou plutôt l’extravagance matérielle est la même et du reste l’indécence de l’inégalité avec le chômeur tout aussi choquante. Ce qui pousse les entrepreneurs anglo-saxons à cette mégalomanie, c’est leur capacité, avec des milliards, à « changer le monde ». Ces gens ne sont mus que par ce profond désir, celui de « changer le monde ». Ce qui paraît ridicule en France à cause de l’ironie voltairienne, d’une sorte de fatalisme de la médiocrité, d’un monopole de l’état sur le changement du monde, est très profond « dans la vallée ». Et ce n’est pas faux. Je connais des personnes qui travaillent dans la fondation Bill et Melinda Gates et ce qu’elles font pour lutter contre la faim et les maladies dans le monde est beaucoup plus impactant, intelligent, efficace que des initiatives étatiques vouées à l’échec. De manière moins grandiloquente, tous ces milliardaires investissent, financent les nouvelles idées et vocations. Pour revenir à la France, je détecte en revanche des signaux faibles de goût d’entreprendre. Dans les années 90, les diplômés d’HEC, l’école la plus en avance sur le sujet, rêvaient de devenir banquiers d’affaire. Aujourd’hui, beaucoup souhaitent créer leur entreprise, sans même passer par la case grande société dont on se rend compte qu’elle est dépassée dans ses schémas du passé et ses organisations politiques. Je rencontre de nombreux jeunes, avec ou sans diplôme, qui ont lancé des entreprises et un certain nombre, non négligeable, réussit de manière éclatante bien qu’économiquement modeste à cause de l’autocensure culturelle et de la peur de la mégalomanie créatrice. Il faut comprendre, et cela n’est pas propre à la France, que la structure économique de l’entreprise s’est transformée en profondeur, dans une révolution discrète que peu notent. Nous ne sommes plus dans le monde que décrivait Houellebecq, d’une sorte de prolétariat intellectuel miséreux dans des structures déshumanisées. Jamais la barrière d’entreprendre n’a été aussi basse, en France comme ailleurs. Parfois plus en France du reste. Ce qui a fondamentalement changé c’est la baisse significative des CAPEX (ces investissements initiaux en machines et infrastructures). Il y a, dans le « cloud », toute une infrastructure mutualisée de machines et d’hommes au service des entrepreneurs. Le capital nécessaire pour passer de l’idée à la réalité, voire au succès, voire au triomphe, n’a jamais été aussi bas. Le capital lui-même devient une commodité avec les trillions en quête de rendement ou le phénomène du crowd funding. L’anecdote marquante qui illustre de manière caricaturale ce propos, c’est Whatsup, une société de 50 personnes, dont la valorisation est le double de celle d’Alstom avec tout son folklore politicien et industriel. Cela ne veut certes pas dire qu’il est facile d’entreprendre mais qu’il n’a jamais été aussi facile de le faire. Si on comprend cela, comme tout jeune l’a compris « dans la vallée » mais aussi en Suède par exemple, un espoir formidable naît et des « écosystèmes » se forment. Hélas, les politiques polluent tout cela en créant des comités présidés par des apparatchiks pour relancer l’innovation ou créer l’iPad français. Gâchis incroyable. Aucune des innovations de notre temps n’a été, nulle part, impulsée par un état. La créativité n’est pas centralisable, elle ne peut être dictée par des comités. La désindustrialisation de la France est douloureuse mais inéluctable. Ce n’est pas la structure industrielle du passé qu’il faut reproduire mais celle du futur qu’il faut impulser. Pour cela, la recette est éprouvée. Limiter le rôle de l’état et créer un écosystème à trois piliers : l’université, l’investissement, l’entrepreneur. Favoriser l’investissement est le plus facile, il suffit d’aménagements fiscaux relatifs à l’impôt sur les gains en capitaux qui n’envoient personne dans la rue puisque personne ne les comprendra de toute façon et d’en assurer – plus difficile – la stabilité. L’université est un défi vu d’où vient la France avec une structure de recherche (CNRS) déconnectée de l’université, donc des étudiants, donc largement de la vie et des écoles morcelées et élitistes, sélectionnant sur des critères destinés à former des fonctionnaires rétifs au risque (X) ou des rhéteurs sans fond (ENA). Aux Etats-Unis, l’université est un véritable moteur d’innovation. Nombreuses sont les sociétés technologiques et encore plus biotechnologiques issues de projets de recherche académiques. Mais les choses vont dans le bon sens avec des initiatives comme celle de Niel (création d’une école d’informatique avec un mode de sélection adapté, exemple d’ailleurs de capacité à « changer le monde » hors du circuit politique classique), les efforts d’une école comme HEC ou la création de centres universitaires comme celui de Saclay qui devraient bénéficier d’effets d’échelle pour dynamiser la recherche, attirer des chercheurs et des étudiants du monde entier. Quant au troisième pilier, l’entrepreneur, les signaux faibles sont encourageants et c’est là sans doute, en partie, un effet collatéral de la crise. Il reste des blocages à lever, des complexes à résoudre, des élans d’impérialisme à prendre, de la naïveté à retrouver, mais il est permis d’espérer.

Niel

Il personnifie les atouts entrepreneuriaux de la France plus qu’aucun autre entrepreneur, plus que les entrepreneurs du Web qui ont vendu trop tôt leur société ou manquent d’ambition internationale et impérialiste, plus même qu’Arnault peut-être malgré son succès planétaire et son génie, car Niel rend à la communauté et véhicule une image sympathique et moins princière. J’en parle plus comme d’un archétype que d’une personne en particulier (que je ne connais pas).

Niel n’investit pas sa fortune dans des œuvres d’art pour, comme le décrit Zweig à propos de la bourgeoisie juive de Vienne, « s’élever spirituellement, atteindre à un niveau culturel supérieur ». Il ne passe pas son temps à pleurer comme les autres patrons, sachant pertinemment qu’il n’y a rien à attendre des politiques. Il prend les sujets à bras le corps. Au lieu de se plaindre des marchés télécoms oligopolistiques qui ont ponctionné les revenus des consommateurs pendant des années, il les casse. Au lieu de critiquer l’enseignement supérieur français inadapté aux défis du siècle – l’école d’ingénieurs la plus prestigieuse s’appelle encore « Ecole des mines » –, il crée sa propre école avec aucun critère de sélection a priori, il suffit d’avoir entre 18 et 30 ans, des milliers de candidatures, un processus de recrutement hyper-sélectif qui dure un mois, exclusivement basé sur la passion des candidats, en l’occurrence le codage informatique, une parfaite adéquation avec les besoins du marché, des centaines d’étudiants ayant obtenu un stage, des emplois à 45K€ en France et 110 K$ aux Etats-Unis en sortie d’école (pour des personnes qui n’ont parfois pas le bac, ce qui par ailleurs confirme que la main-d’œuvre française est à bas coût dans ce domaine), une population diversifiée en termes d’origines sociales. En somme, une dé-ghettoïsation de l’éducation, une pulvérisation du système d’héritage. Avec une telle initiative qui aura un rayonnement international qu’aucune grande école française (à part HEC et dans une moindre mesure ESSEC grâce à leurs MBA) n’a, il a cassé les carcans français, shunté les structures sclérosées – il finance lui-même tout cela –, bousculé les habitudes ataviques héritées du XIXème siècle. Il s’est concentré sur un foyer de performance et de compétitivité, et l’a développé. En deux ou trois ans. Niel raconte qu’il recevait un grand capitaliste américain à Paris et ce dernier a souhaité visiter l’école. C’était un dimanche, il était 23 heures (l’école est ouverte 24/7). Le capitaliste américain aurait persiflé, il n’y aurait personne à cette heure-là. 180 étudiants y travaillaient. Dimanche, 23 heures. Ce n’est pas la France que je connais aurait dit l’Américain, c’est la France que je connais aurait rétorqué Niel, bien loin de l’image de feignasserie dont elle n’arrive pas à s’affranchir. Certes, quand Niel passe à la télévision, les questions sont ironiques et gravitent autour de ses milliards et/ou de ses ennuis passés avec la justice, tout simplement parce que personne dans la sphère publique ou journalistique n’est capable de comprendre les effets dynamisants sur l’économie d’entrepreneurs comme lui. N’en déplaise à Monsieur Piketty, c’est précisément grâce à ses milliards qu’il peut changer le monde et le faire de manière plus effective et visionnaire que n’importe quel politique obsédé de ses mandats électoraux.

Carrefour de l’Odéon, samedi soir

C’est un microcosme. C’est Paris. Mais il doit donner l’exemple par certains aspects. Ce samedi soir, tous les restaurants sont bondés. Devant le Comptoir du Relais, le restaurant de Camdeborde, une longue file d’attente s’est formée. Le pré-comptoir, le bar de tapas prévu pour ceux qui n’ont pas la patience d’attendre, est plein à craquer. La terrasse du Hibou ne désemplit pas, dès qu’une table se libère elle est prise d’assaut. Les serveurs débouchent les bouteilles de vin, servent les coupes de Champagne. Si cette petite place représentait la France, on aurait énormément de mal à croire qu’une crise sans précédent – la même qui dure depuis 40 ans – y sévit. Par ailleurs, j’ai appelé deux autres restaurants pour réserver une table une semaine à l’avance et les deux étaient complets – l’un était même archi-complet, en pleine période de collections. Si l’état est pauvre d’un point de vue comptable, les comptes étant mal gérés depuis des décennies par des bras cassés, les Français sont riches. Le niveau d’épargne est l’un des plus élevés d’Europe. Ils devraient prendre exemple sur le Carrefour de l’Odéon et dépenser. Difficile quand tout ce qu’ils entendent est que leur pays est malade, au bord du gouffre, voire déjà mort, que sa population est menacée de famine. Ils thésaurisent. Difficile quand tout message optimiste est raillé. Les piliers d’une économie sont le travail, le capital, les matières premières et aussi, voire surtout, un quatrième, plus soft, la confiance. Il y a suffisamment d’atouts dans ce pays pour qu’elle soit rétablie. Dont peut-être le plus important, « la naïve et pourtant très sage insouciance de l’existence. »

Nouvelles d’été

12 juillet, Londres

Matilda

 

Je vais voir Matilda avec ma fille, le best musical of the decade (comme les quinze autres de Londres). Le portier, le groom, le concierge, la réceptionniste et le liftier de l’hôtel nous promettent un moment inoubliable. Le concierge, un jeune garçon sympathique, a même les larmes aux yeux et considère nos corps non comme des corps mais comme des corps qui auront bientôt vu Matilda. J’adore le show, le plus beau musical de ma vie, le premier aussi. Nous rentrons à l’hôtel pour nous reposer avant le dîner. Ma fille passe ses neurones en mode veille, éteint tout éclat dans son regard pétillant, met ses aptitudes communicationnelles en suspens, bref, elle se saisit de l’iPad. Je me mets dans le même état mais en maintenant alerte un seul mouvement de mon corps, celui du pouce qui me permet de consulter l’iPhone. On communique ainsi pendant un moment. Au milieu d’une vidéo YouTube assoupissante, elle lève les yeux et me demande c’est quoi. Quoi, quoi ? réponds-je, sans interrompre le mouvement régulier de balancier de mon pouce sur l’iPhone. Ça, reprend-elle en désignant vaguement quelque chose sur une table et reprenant d’un air triste le visionnage de la vidéo poilante vue par 45 millions de personnes. Je réussis tant bien que mal, dans un mouvement pesant, à lever les yeux vers l’hypothétique « ça ». J’aperçois un objet auquel mes capacités intellectuelles résiduelles, non accaparées par le mouvement de balancier de mon pouce sur l’iPhone, associent péniblement le substantif de : « paquet ». C’est un paquet, dis-je, et cette phrase s’accompagne d’un retour automatique de ma tête lourde vers sa position initiale, celle surplombant l’écran sur lequel défilent les nouvelles du jour. Le paquet noir inerte continue de nous observer dans nos studieuses postures. Ma fille jette soudain l’iPad sur le lit, comme piquée par le moustique de l’intelligence, recouvre sur l’instant l’éclat de celle-ci, et se dirige vers le « paquet », l’ouvrant aussitôt et laissant échapper « Ah ! ». Regarde, me lance-t-elle, hum, réponds-je, absorbé, mais regarde, me dit-elle, hein, réponds-je. Elle me montre un livre, un vrai livre, avec des pages en papier beige, un peu granuleux, Matilda de Roald Dahl, avec sur un bristol un mot fort aimable écrit à la main par le concierge de l’hôtel. Conquis par ce geste de gentillesse gratuit, non commercial, inattendu, nous nous promettons d’envoyer un cadeau au garçon – ce sera un DVD de Grand Budapest Hotel – et le remercions vivement en quittant l’hôtel pour aller dîner. C’est la première fois que je suis témoin d’un geste d’attention sincère un hôtel. Il s’agissait de The Edition.

 

13 juillet, Londres

C’était un signal

 

Ma fille choisit un énorme ‘English breakfast’. La veille, chez Hamley’s, nous avons acheté des pouces lumineux. Elle continue de faire des tours de magie, de les perfectionner, se préparant à épater la galerie dans son summer camp à deux heures de Londres. Tandis que je suis machinalement le mouvement des points lumineux formant des sortes d’arcs électriques, ce livre qui vient de nulle part, me dis-je, c’était un signal, quelque chose comme un appel à l’aide. Je suis saisi d’une idée forte. Je revois le visage de Steve Jobs sur la couverture de la biographie de Walter Isaacson. Dans un instant de lucidité intense, je perce alors le secret. Steve Jobs était le diable. Sa mission sur terre : créer l’iPad pour rendre les enfants débiles et attirer des millions de personnes vers la monumentale décharge publique mondialisée de la bêtise humaine : YouTube. Dès lors, tout s’explique. Son regard sur la photo. Son inadaptation à la planète terre. Son refus de se doucher. De meubler son appartement. Mais ma fille a été piquée par le moustique analogique de l’intelligence et à ce moment précis elle a levé les yeux, sur le paquet qui nous observait depuis un moment. Une confrérie secrète envoie des signaux pour poursuivre la lutte de l’intelligence. Le concierge en faisait partie.

14 juillet, New York

Le clandestin

 

On étouffe. Le ciel explose en trombes de pluie noire. Le spectacle est infernal. Toute la nuit, le flot incessant des poids lourds annonce une guerre imminente, avec ses convois de troupes. Mes mouvements sont limités au périmètre du quartier nord-est avec ses cathédrales à la gloire du luxe entre lesquelles sont planqués delis et commerces pourris. Nous allons dîner dans un restaurant indien déniché sur Trip Advisor, sommes accueillis dans une sorte d’appartement par une mère de famille indienne en sari, la plupart des clients sont indiens. Nous nous sentons chez nous, à la maison. Le dîner, exquis, est accompagné d’un Gewürztraminer. Soudain, je jette un regard à l’extérieur et surprends les mouvements d’un être vivant unique qui nous observe. Je le reconnais enfin, un arbre dont les branches bougent au vent.

 

16 juillet, New York

J’aime courir à Central Park

 

Je me réveille très tôt et sors à moitié endormi dans la rue. Il fait moche, des poids lourds sillonnent la 57ème et des nuages le ciel lourd. Le parc est à trois ou quatre blocs, il me faut traverser ces trois ou quatre blocs d’urbanisme extrême et moite, comme une sorte de sas d’urbanisme tropical. J’y suis. Les odeurs de vague pourriture se dissipent, les effluves de gasoline se dispersent, le bruit devient rumeur, flots lointains qui viennent s’étaler sur les grèves en béton. J’aperçois le grand réservoir Jacqueline Kennedy, m’y engage. Il a plu toute la nuit, le sentier étroit longeant ce cratère lacustre au cœur de la ville est boueux, il me faut zigzaguer entre les flaques, patauger dans l’épaisseur flasque du sol trempé, dans une sorte de Mississipi à échelle réduite. Je surprends la lumière se refléter sur les buildings autour du cratère, les dorant, les couvrant d’ombre, alternativement. Je dépasse une fille qui avance péniblement. Devant  moi, les flaques scintillent. Je saute en l’air et atterris en hurlant. Je hurle des f…k et des sh…t. Un corps s’avance alors vers moi, imprécis, titubant. La fille de tout à l’heure me croise, me demande si ça va, si ça va, je serre les dents, elle s’arrête mais sautille néanmoins. En serrant les dents, pleurant presque, je lui dis oui afin qu’elle arrête de sautiller et me laisse tranquille avec ma douleur. Elle s’éloigne, le dos voûté.

 

20 juillet, Villeneuve lez Avignon

Je préfère quand même le yacht de Bolloré

 

De retour de New York, en venant à pied d’Avignon, il me faut traverser le pont en boitant, emprunter des routes sillonnées de voitures très irritées, ce n’est pas agréable. Et puis je découvre cette annexe d’Avignon, villégiature des papes, admirable et pourtant ignorée, aussi calme que sa sœur aînée est tumultueuse en ces jours de festival, aussi assoupie que l’autre est fiévreuse. Bercé par le chant des cigales, je promène mes pas sur la colline des Mourgues, dans le théâtre de verdure, et mon regard sur les vues de la tour Philippe le Bel et de la cité des papes. Je pénètre ensuite dans la chartreuse pour me ressourcer comme tant de papes avant moi. Je visite le cloître Saint-Jean et sa fontaine couverte, erre dans le jardin du cloître des morts dont la quiétude ascétique préfigure l’au-delà, considère avec intérêt la bugade où l’on blanchissait le linge, inspecte consciencieusement la prison. Mes pas me mènent vers l’église dont l’abside effondrée déverse des flots de lumière sur l’autel de pierre nu. Dans la chapelle des morts, des fresques à moitié effacées témoignent de l’œuvre minutieuse d’estompement du temps. Je goûte à ce silence, ces ombres, ces longs couloirs et ces voûtes de lumière jetées au sol. Les cellules monacales invitent à la prière, à une sorte de recueillement maladroit… Au sommet du Mont-Andaon, l’abbaye de Saint-André observe la chartreuse d’un air hautain. En l’apercevant d’en bas, l’on ne peut soupçonner la beauté de ses jardins en terrasse et la vue qu’elles offrent sur les tuiles rouges de la ville immobile dans le soleil de midi. Je pense à Sarkozy qui souhaitait méditer dans un cloître au sujet de son destin avant d’opter plutôt pour un yacht.

 

28 juillet, Saint-Jean-de-Luz

Premier soir des vacances

 

Le ciel est noir. Une masse de nuages bas s’avance de la ville et promet un orage spectaculaire. Les Luziens regardent le ciel, annoncent un gros, gros orage. Ils sont confiants, ils le connaissent, leur ciel. Nous dînons sur la terrasse d’un café, après avoir enfilé de grosses laines. C’est l’automne. Le début des vacances et, déjà, leur fin.

 

29 juillet, Guétary

Ostalamer

 

La soirée est fraîche, les enfants sont enveloppés dans des plaids rouges. Le ciel se lance alors dans un one-man-show de couleurs à la faveur d’un coucher de soleil d’inspiration biblique. Les nuages s’accumulent et se reconfigurent sur fond d’un bleu grave et les rayons ocres et dorés percent leur toile changeante de vapeur, se voilant et se dévoilant, pour tantôt aveugler, tantôt en brûler sans pitié les lisières.

 

1er août, San Sebastian

Hors du temps

 

C’est plus qu’un voyage de l’autre côté de la frontière, dans l’Espagne mystérieuse et étrange, c’est un égarement dans un territoire temporel non répertorié. Elle est assez rare, propre à ces zones frontalières, la soudaineté avec laquelle, sans effort aucun, nous sommes ailleurs, hors de France, hors du temps. L’étrangeté est subtile, faite d’une somme d’infimes dérèglements. De la lumière par exemple, singulière, pas vraiment dorée, mais presque, pas vraiment crépusculaire, mais presque. Elle semble concentrer en elle les teintes des différentes heures du jour ou correspondre à une heure particulière, propre au référentiel temporel de ce pays. Une atmosphère générale de désuétude règne et invite à la flânerie pensive, dans quelque chose comme un Orient heureux, dans quelque chose comme un livre d’images, une brochure d’antan. La population de ce pays ne fait pas attention à nous, ne soulève pas l’incongruité de notre présence, non, nous appartenons à une autre dimension.

 

1er août, Saint-Jean-de-Luz

La journée a été belle

 

D’autant plus que sa beauté n’était pas acquise, pas arrachée à l’issue d’une longue lutte syndicale, elle était pour ainsi dire exceptionnelle, discrétionnaire. Le soir est tombé, les dernières lueurs du soleil tracent négligemment une ligne rose à l’horizon, comme les coups de pinceau dans le film d’Isao Takahata, Le Conte de la princesse Kaguya. Nous rentrons de la pointe de Sainte-Barbe en empruntant les sentiers qui traversent des quartiers endormis et le parc où, déjà, l’on se drogue. Progressivement, la baie se révèle entre les arbres, au détour d’un chemin, avant de nous apparaître tout entière, illuminée, comme une photo au bout du processus de développement dans une chambre noire. Des campements de touristes cassent la croûte sur la plage que les vagues viennent lécher dans une supplication répétitive et timorée. Je songe aux promenades de Conte d’été, que j’ai revu récemment, aux sentiers de Dinart et de Saint-Lunaire, aux marées, à l’océan, à ce beau serment de fin de vacances, suivi d’un long baiser, « je n’oublierai jamais nos promenades ».

 

 

2 août, Leucade, Grèce

Pajero

 

Je menace d’écrire à UFC-Que Choisir, il ne comprend pas. Nous venons d’arriver en Grèce, j’avais réservé une sublime 4×4 sept places mais cette voiture n’existe plus vraiment, les précédents locataires l’ont abîmée, elle est tombé dans une falaise, quelque chose du genre. Alors, on me donne une Mitsubishi Pajero modèle 1983. C’est aussi une 4×4. Déjouant mes attentes, elle roule, elle se déplace bien d’un point A à un point B à une vitesse V. Mais un détail retient mon attention. En appuyant sur la pédale du milieu, censée être le frein, le véhicule ne s’arrête pas, il n’accélère pas non plus, il poursuit juste son mouvement avec fluidité. Quelque chose d’étonnant se produit alors, comme une épiphanie, inéluctablement précédée de la locution introductive « Mais putain » : C’est beau. Affranchis des attributs de la modernité, dépossédés de la voiture récente et puissante, démunis de la capacité de freinage, nous sommes contraints à la lenteur et éveillés à la beauté du monde.

 

11 août, Leucade, plage de Kalamitsi

La sirène

 

Il faut plonger dans une route étroite, escarpée, sinueuse, bordée de champs d’oliviers pour atteindre des plages sauvages et tragiques. Chaque sinuosité de la route révèle un paysage sublime de montagne verdoyante et dense d’une part, trouée de pierre blanche, de plus en plus surplombante, et de mer turquoise aux multiples nuances de l’autre, de plus en plus proche. Une fois en bas, comme une incarnation humaine de la beauté écrasante de ce site mythologique, comme une sirène sortie de l’eau en provenance de l’Odyssée, une fille en maillot de bain, envoûtante et maléfique, s’approche de moi, un sourire aux lèvres. Elle plonge son regard dans le mien, longuement, je suis censé comprendre, ne m’attend-elle pas depuis des milliers d’années ! Elle se présente : « I’m the parking girl », dit-elle et là, après un court silence, elle ajoute : « Two euros. »

 

12 août, Leucade, plage de Milos

L’envie

 

Lors de notre dîner à Mugaritz à San Sebastian, le dessert avait « les sept péchés capitaux » pour thème. L’un d’eux représentait l’envie sous la forme de deux sablés saupoudrés de chocolat, un grand et un petit. Agios Nikita est un village de pêcheurs sur la côte ouest de Leucade. Assez charmant avec ses petits commerces et ses bougainvilliers violets, il glisse vers une toute petite plage protégée du vent. La plage est agréable mais elle se remplit vite de monde, à un point déroutant, certains n’hésitant pas à enlever votre serviette ou à jeter votre parasol, voire plus tard dans la journée à commanditer votre meurtre pour prendre votre place. Au milieu de l’après-midi, quand la chaleur aura longuement harassé les plagistes, il n’est pas rare de relever des cas de cannibalisme, des vacanciers disparaissant complètement, engloutis par d’autres dont la panse, encore plus monumentale, continuera de reluire au soleil en digérant leur voisin de serviette. Certains jours de canicule, la plage sera témoin d’un véritable massacre, des corps gisant sur les cailloux chauffés à blanc, dans des mares de sang que les vagues viendront doucement laver. Pour leur épargner un tel sort, toutes les vingt minutes, un taxi bateau conduit des vacanciers « quelque part » au-delà des falaises, dans un exode discret et sélectif. Appelés par l’air ouvert du large, nous embarquons dans le taxi bateau. La petite plage s’éloigne comme un détail dans la grande colline et deux minutes plus tard, nous dépassons la falaise et découvrons dans un agrandissement progressif, une longue, large et belle plage, presque déserte, semblable à un lac ou une piscine naturelle : la plage de Milos. Les regards des quelques vacanciers qui occupent ce théâtre antique de sable et de pierre à nu, bordé de falaises et de collines vertes, nous regardent, étonnés d’une arrivée qui perturbe l’équilibre naturel d’un monde de calme, de chaleur et de repos qui se perpétue depuis Ulysse.

 

13 août, Leucade, Agios Ioannis

Instagram

 

En empruntant le pont amovible qui mène à l’île, l’on aperçoit dans le ciel une agitation de virgules multicolores. Ce sont des kitesurfeurs sur la plage d’Agios Ioannis. Nous y allons pour contempler le spectacle mis en scène par le vent et en musique par les vagues. Le soleil se couche et dore le sable de ses rayons à la caressante oblicité. Se pose alors la question philosophique suivante : faut-il apprécier l’instant, le méditer en soi et avec les personnes physiques qui nous entourent, ou le partager avec la communauté. Le partage du plaisir l’augmente-t-il ? Le transcende-t-il ? Disons que oui, car avant Instagram il y avait Facebook, et avant Facebook, je ne sais quel service de partage de photos et avant celui-ci les séances de diapos au retour des vacances, et avant cela Stefan Zweig, Stendhal, et d’autres publiant des écrits de voyage. Un même besoin de partager l’instant et non simplement de le vivre, ou de le vivre dans la perspective de le partager, traverse les siècles sous différentes incarnations médiatiques. Si on dit oui donc, la question subsidiaire concerne la modalité du partage. Si nous étions à Tahiti, ou dans le bureau ovale, ou sur la Lune, un « check-in » suffirait. Check-in Agios Ioannis… pas sûr que cela parle à la communauté. La photo d’une plage ? En plein mois d’août ? Après toutes les photos d’orteils adossés à la mer ? Pas sûr que cela sorte la communauté de sa torpeur désabusée, sa satiété ronflante. Il faut donc mettre en scène le moment, le théâtraliser. Il faut donc non seulement vivre le moment tel qu’il est, mais le transformer pour le vivre dans la perspective de le partager. Réfléchissons, quelle serait une mise en scène adéquate ? La lumière sera naturelle, le coucher de soleil est sublime, pas la peine de jouer avec, pas nécessaire de traficoter la palette chromatique du cosmos à l’aide de filtres Instagram produits par une bande de tocards qui n’ont réussi à se valoriser qu’un milliard de dollars cependant que Whatsup l’était à seize et Snapchat refusait trois sans hésitation aucune. Le décor, la plage oui, mais tous ces gens sur la plage, tous ces inconnus, il faudra attendre qu’ils s’en aillent. En revanche, il faut capitaliser sur les kitesurfs. Les mettre en valeur, les intégrer dans une sphère élargie du moi. Les costumes sont à revoir. Le maillot de bain sur une plage a je ne sais quoi d’attendu. Pourquoi pas une robe de soirée ou des combinaisons de bain vintage dans le style Gatsby ? Les personnages ? Nous ? Quoi de plus non imaginatif… Ne faudrait-il pas se créer un autre personnage pour éviter la facilité de l’autofiction ? On va donc dire que nous sommes des top models et posons pour une marque de luxe dans une photo à la Louis Vuitton. Il faut être dans son personnage, le vivre, en l’occurrence tirer la tronche et regarder l’horizon. Il faut incarner la tristesse et le désespoir d’un top model qui pose pour une marque de luxe. L’un de nous pourra tirer la tronche en regardant l’horizon et l’autre courir vers les vagues dans une robe de soirée au ralenti. Après il suffira d’envoyer sur Instagram. Titre de la photo : Nature.

 

 

13 août, Leucade

L’olivier

 

Dans le jardin de la maison que nous louons, il y a des oliviers.

Ils reposent là depuis des décennies, dans une attente silencieuse qui complexifie et contorsionne leur tronc. Sous l’un d’eux, un transat en bois couvert d’un coussin ancien, de feuilles mortes, de résine, semble être oublié. Je n’y prête qu’une vague attention au début. Au milieu d’un après-midi somnolent, mon regard s’arrête sur lui. Un livre à la main, je rôde autour, comme malgré moi, le nettoie d’un geste hésitant, le considère d’un air perdu. M’allonge enfin. Les feuilles de l’arbre pénètrent alors dans mon champ visuel soudain tourné vers le ciel ; la brise de l’après-midi les berce lentement ; des fragments de soleil miroitants s’entrelacent au feuillage, comme si l’arbre était fait de vent, de matière organique et de lumière céleste réfléchie sur des miroirs invisibles. Je reste ainsi. Pas un bruit autre que les murmures de l’olivier ; pas un parfum autre que celui subtil de sa quintessence ; son ombre crée un cercle de silence et m’isole dans sa zone rêveuse. J’ouvre mon livre ; ne lis pas encore, tout à fait ; contemple un mot, pris au hasard. Et puis, les phrases s’enchaînent ; je me laisse emporter dans le flot de leur musique muette ; je m’enfonce dans les pages comme dans l’eau immobile et lourde d’un lac. Il me faut remonter loin dans le temps, au temps des désœuvrements de l’enfance et de l’adolescence, au temps des lectures infinies, au temps de Dostoïevski et Proust pour me remémorer aussi exaltante lecture, aussi parfaite symbiose entre le livre, l’auteur, un univers et le lecteur que je suis. Je ne me situe plus en Grèce, en 2014 ; je suis à Paris, avant la première guerre mondiale, en compagnie de Rilke et de Zweig ; je suis à Vienne et converse avec Hofmannsthal. Peu à peu, le livre rayonne dans le monde ; les feuillages luminescents changent de teinte ; le soleil tombe en dépêchant ses derniers rayons tels de mélancoliques messagers ; le vent souffle dans des froissements suaves de feuillages ; une pénombre étrange se dépose sur le jardin confus ; jusqu’à ce que : « Même sans la catastrophe qu’il déchaîna sur l’Europe, cet été de 1914 nous serait demeuré inoubliable ». La guerre me fait lever les yeux. Je suis saisi d’un frisson. Immobile, il m’observe. Je soutiens son regard ; il s’éclipse derrière les bosquets avec élégance, sans précipitation, en ayant lancé un dernier regard ; les feuillages happent sa belle queue touffue. Brutalement rappelé à la réalité, je réalise que j’ai lu cent pages. J’extrapole le passage du temps que je n’ai aucun moyen de vérifier. Je cours vers la maison ; personne, lumières éteintes ; reviens vers les jardins ; aperçois des silhouettes découpées sur la pénombre, elles courent à différents endroits, dans différentes directions, prises d’une inexplicable et silencieuse  panique ; je jette un regard vers le bosquet, là où le renard  se tenait ; rien ; des ondes de désarroi me pénètrent ; mon regard croise celui de ma fille qui écarquille les yeux et crie « Il est là ! Il est là ! ». Elle se précipite vers moi et « t’étais où, ça fait une heure qu’on te cherche ! » me demande-t-elle, désespérée.

 

 

14 août, Leucade, journée en bateau

Vassilis

 

Vassilis n’est pas exactement un bureaucrate. Capitaine d’un bateau grec traditionnel construit en 1946 avec du bois de pin traditionnel de l’île, il nous emmène dans un tour des  îles ioniennes. Bien qu’originaire de Larissa, dans la partie orientale de la Grèce, sur la mer Egée, il connaît parfaitement l’histoire ionienne, d’Ithaque, de Céphalonie, de Leucade, de la très belle et sauvage Méganissi et des petits îlots verdoyants comme Skorpios, qui a longtemps appartenu à la famille Onassis avant d’être récemment cédée cent millions de dollars à un oligarque russe qui souhaitait y célébrer l’anniv de sa fille de vingt ans en présence de Beyonce et de quelques autres personnages de Voici et de Hello ! Malgré l’absence de tout vestige, nous sommes persuadés d’être dans le royaume de l’Odyssée, Ulysse étant roi d’Ithaque et certains archéologues affirmant que Leucade était sa patrie. Pourvu d’un diplôme de préservation du littoral, Vassilis est expert en faune et flore marine. Il cumule trois jobs, capitaine pour croisières de tourisme l’été, chercheur l’hiver, faisant le tour des îles pour prélever des échantillons et lobbyiste œuvrant pour la préservation des côtes, des lagons et des golfes contre les diverses tentatives de développement à base de ciment. Malgré son activité intense, il est endetté car le gouvernement qui l’emploie lui doit plusieurs mois de salaire. Ce n’est même pas Angela Merkel qui a décidé des coupes budgétaires dont il est la victime puisque ses salaires proviennent d’un fonds de soutien environnemental de la communauté européenne, redirigé vers ce qu’il appelle le deuxième prénom des hommes politiques grecs : la corruption. Malgré sa désillusion de la politique, Vassilis reste jovial. C’est lui qui prépare le déjeuner dans la petite cuisine dans la cale du bateau – il est aussi cuistot –, une salade grecque, des tartes aux courgettes traditionnelles de Leucade, des anchois marinés dans du vinaigre et des palourdes accompagnées d’une grappa locale qu’il a confectionnée. Il connaît des criques désertes et, particularité de Méganissi, les caves Papadopoulos, du nom d’un général de la deuxième guerre mondiale qui y planquait les sous-marins pour échapper au torpillage allemand. A ce propos, me rappelle-t-il dans une mise au point historique, avec l’apparition des néo-nazis, on oublie vite que la Grèce a combattu l’Allemagne pendant la guerre. Certes, lui dis-je, les gens de Leucade ne sont pas des plus accueillants, la montagne – l’île rappelle la Corse – leur confère la rudesse des climats arides et le mutisme des territoires isolés, mais difficile de percevoir les effets de la crise. C’est Athènes qui est surtout touchée, précise-t-il. Une dame qui y habite a comparé le désarroi de la ville à celui de la guerre. Là-bas, les gens ont peur de sortir de chez eux, des quartiers entiers sont dévastés par la misère. C’est une ville épuisée, exsangue. Nous jetons l’ancre dans une crique déserte logée dans un décor de verdure surplombé d’une pinède. Nous nous baignons dans l’eau fraîche puis séchons nos corps au soleil, bercés par le chant des cigales et saisis d’une sensation de bien-être intense, qui s’estompe lentement. De retour au port, Vassilis nous invite à une autre ballade en mer pour aller voir les dauphins et les centaines d’espèces d’oiseaux dans le golfe de Preveza. C’est ainsi, dit-il, qu’il peut répandre la bonne parole, il sait que je parlerai de ce golfe autour de moi, que je publierai des photos sur Facebook. C’est ainsi qu’il entend médiatiser sa cause.

 

 

7/8/2014, Leucade, Grèce, une maison près de Sivota, vers 14 heures 45

Eloge de l’ennui

 

Quoi de plus agréable, en vacances, dans ces heures mortes du milieu de l’après-midi, quand la chaleur épuise les corps avant tout effort, quand une somnolence générale gagne la nature et les animaux, quand un silence de sieste jette son drap invisible sur le monde et en atténue la rumeur, quoi de plus agréable, dans la maison à moitié endormie, que de s’ennuyer. L’ennui est une occupation ô combien délicieuse. Si rares sont les occasions de l’éprouver car l’homme, paradoxalement, s’évertue à le tromper, y voyant une menace de l’activité et des plaisirs surestimés qu’il croit en tirer. Avec l’ennui, viennent de beaux adjectifs, tel que lent, tel que long. La lenteur, la longueur, le sommeil du temps. Les enfants, heureusement, s’ennuient plus souvent, glissant insensiblement dans cet état de vide, de fascination devant le sortilège du monde ensommeillé de La Belle au bois dormant. Un phénomène étrange se produit alors en eux. Des pensées commencent à se faire entendre dans leur tête, le murmure ineffable d’une activité cérébrale court dans le silence inédit. L’esprit se représente des images, les forme, les crée, de manière de plus en plus vive, révélant cette faculté humaine merveilleuse : l’imagination. Certes, l’homme a inventé des outils pour faire perdre aux enfants cette aptitude en les submergeant de l’imagination des autres, un outil en particulier, appelé l’ « iPad », ou plus précisément « Papa l’iPad », qu’il a réussi à écouler à des centaines de millions d’exemplaires, si puissant dans sa capacité de paupérisation mentale des masses que même les concurrents n’ont fait que le copier, que même la télévision jadis redoutable arme de bêtification a baissé les bras à défaut d’un rapport exclusif, personnel et égocentré entre la personne et une source addictive et inépuisable de bêtise. Mais certains jours, quelque chose se produit. L’enfant oublie l’iPad, voire le snobe, et se laisse suffisamment porter par l’ennui ailé pour y prendre goût et ébranler la fabrique d’images de son être profond. Alors il peut décider de se saisir d’un livre. Mais le livre est le produit de l’imagination d’un autre, pourrait-on dire, une autre forme plus analogique, plus poétique certes, mais une autre forme de média et de capitulation de l’esprit. Or non. Le livre est magique car non seulement il ne freine pas l’imagination mais la stimule. Les mots, les personnages, les situations, par l’imprécision rêvée, la très basse définition des images qu’ils projettent, emballent la production de celles-ci, comme si deux êtres, le lecteur et l’écrivain, volaient dans le même ciel de l’esprit, les images de l’un se mêlant à celles de l’autre, dans une constellation multicolore semblable aux kitesurfs qui voltigeaient dans le ciel d’Agios Ioannis. La lecture est longue, elle est lente, elle est linéaire, elle est elle-même ennuyeuse, à telle enseigne qu’elle crée un cercle vertueux, rendant l’ennui plus profond, plus beau, plus imaginatif. Lire sur l’iPad ne produit pas le même effet. Il y a quelque chose qui ne va pas dans la juxtaposition des merveilles de l’esprit et de la bêtise humaine. Emprisonner des bibliothèques entières dans un objet, les contraindre à un exil forcé dans un data center au nord de la Suède est un non-sens. L’iPad dote le livre d’une capacité de zapping, transforme la rareté en une abondance infertile. Choisir un livre pour les vacances est un acte engageant et l’outil de l’abondance en réduit l’enjeu. Il fait perdre la notion de temps, de sa plasticité, de l’élasticité qui en permet l’étirement. L’on ne voit que la page lue sur l’écran aveuglant et aveuglé par le moindre rayon de soleil, l’on perd la notion de longueur, de progrès que l’amincissement progressif de la partie droite de l’objet livre suggère. Proust commence sa préface du Sésame et des lys de Ruskin par cette belle phrase : « Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passé avec un livre préféré. »

Ce jour-là, pourtant, ma fille ne lit pas. Elle est dans un état d’ennui plus profond, plus étrange. Soudain, miraculeusement, par un jeu de déclic, un mécanisme intérieur se déclenche, imprévu et imprévisible, comme le sommeil qui nous surprend sans avertissement après une insomnie que l’on croyait interminable. Elle prend un stylo et écrit une nouvelle, la dernière et sans doute la meilleure de ce recueil de l’été 2014.

 

7/8/2014, Leucade, Grèce, une maison près de Sivota, vers 16 heures

Le paradis

 

1

 

Il y a bien longtemps, dans une grande ville, il y avait une orpheline de huit ans qui s’appelait Pauline, elle était très connue car elle était… acrobate. Tous les jours, elle faisait un numéro de funambule devant des milliers de gens. Mais un soir, quelque chose d’horrible arriva.

 

2

 

Elle devait faire un numéro qu’elle n’avait jamais fait : une roue sur le fil les yeux bandés, puis, prendre son élan et courir sur le fil (toujours les yeux bandés). Bien sûr, elle avait révisé mais elle redoutait le jour du spectacle.

 

Le jour arriva sans tarder et Pauline commença à faire l’incroyable numéro. Tout se passa bien au début : elle fit sa roue sous les « Oh ! » et les « Ahh ! » des spectateurs, ensuite elle se mit à courir mais, presque arrivée au bout, elle chuta. Par précaution, il y avait un filet en bas mais lancée de vingt-cinq mètres de haut, le filet craqua.

 

3

 

Vous imaginez la suite. Elle tomba jusqu’au sol, inconsciente. Puis, dans sa tête, tout changea. Elle se sentit monter jusqu’aux nuages et atterrit sur l’un d’eux. Deux chemins se présentaient devant elle avec une pancarte près de chacun.

 

Sur celle de droite, il était écrit : « Prenez ce chemin et vous monterez jusqu’au D immense, puis vous verrez l’E.J. accompagné de sa proche. Personne ne vous assure que c’est le Paradis à l’inverse, personne ne vous assure que c’est les Enfers. A vous de trouver. »

 

Sur la pancarte de gauche, on lisait : « Jaune, rouge et orange sont mes couleurs spécifiques. Si vous prenez ce chemin, vous trouverez le D immense. Souriez et riez toujours M si vous prenez ce chemin, vous me verrez. Oui, moi. »

 

Pauline réfléchit mais ses pensées s’embrouillèrent. Quel est ce M ? Ou encore cet E.J. ? Et que voulaient-ils dire par « sa proche » ? Elle se posait toutes ces questions sans trouver de réponses claires.

 

4

 

Après une heure, tout à coup, ses idées s’éclaircirent. L’E.J. était sûrement l’Enfant Jésus et sa proche Marie ! Ils prouvaient même que c’était le Paradis ! Car ils disaient : « Personne ne vous assure que c’est le Paradis A L’INVERSE !!! C’est-à-dire : « Tout le monde assure que c’est le paradis ! » (l’inverse de la phrase). Voilà la réponse claire et logique. Elle n’avait pas besoin de penser aux Enfers.

 

Elle se dirigea vers la droite, déterminée.

Histoire personnelle de la gastronomie

Une nuit de la fin juillet 2014, dans la banlieue de San Sebastian, au milieu de f…ing nowhere… Nous passons d’une autoroute déserte à l’autre pour rejoindre Saint-Jean, empruntons un échangeur monumental et tournoyant, perturbés par les sept péchés capitaux… par ce dîner au Mugaritz

Les prémisses

Dix-huit ans plus tôt, un soir de l’hiver 1996. Après avoir vu Jouer avec le feu de Strindberg au théâtre des Bouffes du Nord, mise en scène de Luc Bondy, décor de Richard Peduzzi, avec Emmanuelle Béart et Pascal Grégory – j’ai retrouvé cette prestigieuse affiche sur internet, j’ai le vague souvenir d’un truc pas terrible –, un ami m’invite à La Régalade dans un coin perdu du XIVème arrondissement de Paris. Il me parle d’un certain Yves Camdeborde. Je n’y connais absolument rien. Je lirai plus tard, quand le même Camdeborde fera la une des Inrocks, qu’on mangeait très mal à l’époque à Paris, que les bistrots du coin servaient des bavettes filandreuses accompagnées de piquettes acides tandis que la haute gastronomie devait s’apprécier dans des restaurants Michelin caricaturaux, avec cartes à rallonge, genre Le Grand Restaurant de Louis de Funès. Je me rappelle confusément avoir bien mangé à la Régalade. L’adjectif qui pourrait résumer ma sensation d’alors est celui de « goûteux ». Je me remémore précisément le soufflé, la spécialité du chef. Je crois que c’est le premier « bon » restaurant auquel je sois allé, le premier plaisir gastronomique que j’ai dû éprouver, mon expérience se limitant jusqu’alors à Chez Clément et Bistro Romain.

Automne 2000. Nous visitons la Loire. Nous avons dû nous lever tôt, parcourir des dizaines de kilomètres pour traîner dans les châteaux et leurs jardins figés dans un temps glacial. Il doit être 14 heures, nous cherchons désespérément un restaurant, sillonnons des départementales désertes, traversons des villages fantômes, explorons les vagues étendues d’une campagne française plongée dans ce que Gracq appelait son « veuvage triste ». Quand soudain une pancarte signale la présence d’un « Relais et châteaux ». Nous ne savons pas exactement ce que ça veut dire mais y percevons une promesse indéfinie de chaleur humaine au milieu de la désolation campagnarde. Nous nous y rendons, dévorés de faim. Nous relevons tout de suite le caractère bourgeois et désuet des lieux. Des regards interrogateurs et condescendants nous examinent, c’est dimanche et nous ne sommes pas exactement endimanchés. Et puis qui sommes-nous ? Comment avons-nous percé le secret de cette société ? Qui nous envoie perturber cet ordre préétabli, cette immuable cérémonie. Nous nous asseyons timidement au milieu de ce qui paraît être le dernier carré de notables du coin, un notaire, un médecin, un ou deux élus, des familles au complet dont le chien paresse près de la table, caressé par la main indolente du maître, dans un tableau chabrolien au possible. C’est notre première expérience Michelin, avec tout le cérémonial qui l’accompagne, accentué par le côté provincial dans le choix de la vaisselle de Limoges, des couverts en argent, du mobilier d’antiquaire. Nous avons l’impression de pénétrer sur une scène de théâtre, très exactement comme dans les séquences de rêve du Charme discret de la bourgeoisie. Dans cet univers à la Mauriac de l’entre-deux-guerres, nous suivons avec un plaisir croissant le déroulement du menu, échangeons des regards étonnés, découvrons le concept d’entremets et tous les imprévus du repas, dont les mignardises éparpillées comme des colifichets multicolores sur un plateau en argent sont l’apothéose. Je ne me rappelle plus le nom de ce restaurant. Je ne me rappelle même plus le lieu, je ne sais pas si les cartes le répertorient, je me souviens juste de deux choses. Du lapin dans une sauce noire contrastant avec la couleur rosée de la viande, de la sensation précise de cette viande fondant lentement dans la bouche en y répandant un filet acide et un parfum de terre. Et de l’addition, environ 600 francs à deux.

En 2005, nous nous installons à Paris dans le VIIème arrondissement. Le Café Constant devient notre cantine. C’était un temps béni, qui va durer quelques années, où nous pouvions y aller pour déguster une cuisine savoureuse – bien que très salée – à des prix modiques : tartare de saumon dans des huîtres, pommes rissolées, lentilles vertes du Puy, veloutés de topinambour… A midi, le menu était encore moins cher et nous y déjeunions parfois en compagnie des commerçants du quartier. Chef et mentor de Camdeborde, Constant est à l’origine de ce qu’on appellera plus tard la bistronomie. Hélas, nous sommes interdits de séjour chez lui depuis un bon moment, depuis que des guides américains et japonais en ont fait une destination à ne pas manquer, à coupler avec la visite de la Tour Eiffel. Dès dix-huit heures, sept jours sur sept, il y a devant Constant une longue file d’attente de touristes. J’en ai surpris certains pique-niquant avant d’éventuellement y dîner.

Printemps 2006. Je reçois un bon cadeau pour un dîner « Relais et Châteaux » accompagné d’un livret avec une liste des restaurants. Après une longue réflexion, je jette mon dévolu sur l’Apicius, un choix qui se révèlera heureux au regard des autres « maisons », plus anciennes et démodées comme Lasserre dans lesquelles j’aurais l’occasion d’aller par la suite. L’expérience d’Apicius est marquante, en tant qu’expérience, bien que ma mémoire gustative, comme on parlerait de mémoire visuelle, ne conserve aucune des saveurs auxquelles j’ai pris plaisir. Je n’y suis plus allé depuis, mais j’imagine qu’il s’agissait d’une cuisine de grand chef, innovante dans le respect d’une certaine tradition, avec des émulsions, des produits nobles comme le foie gras ou le caviar, une présentation soignée, des touches d’originalité dans le choix des ingrédients, des harmonies inattendues et antithétiques. C’était surtout le cadre qui était splendide.

Deux ans plus tard, je suis invité à un déjeuner d’affaires chez Senderens, place de la Madeleine. C’est l’époque où le chef avait renoncé à ses étoiles pour proposer une expérience et une cuisine plus informelles. Je suis déçu – par des crevettes d’inspiration asiatique si ma mémoire est bonne –, trouve l’expérience déplorable, les serveurs dédaigneux et le tout amateur.

Le temps des grands restaurants

A partir de 2010, je dîne à plusieurs reprises chez Pierre Gagnaire et me surprends à le qualifier de génie, à lui attribuer le pompeux et dramatique qualificatif d’« artiste ». Je pense notamment à la fois où, pour soi-disant aller plus vite – c’était un dîner d’affaires –, nous avions pris entrée, plat, dessert au lieu du menu dégustation. Nous fûmes entourés par un essaim de serveurs qui créèrent sous nos yeux une composition impressionniste avec, devant chaque convive, sept ou huit plats et l’ensemble – la cinquantaine de petits plats – formant une composition picturale qu’ils présentèrent sous la dénomination d’« amuse-bouche ». Dans un crescendo de créativité et de générosité, allaient suivre l’entrée, le plat et la ronde des desserts, une dizaine, présentés à une cadence folle, dans une chorégraphie d’assiettes et un ballet feutré de serveurs. Un dîner chef-d’œuvre, malgré le cadre austère de la rue Balzac. Gagnaire mériterait un décor plus contemporain, moins compassé, un décor digne de son inventivité jazzy.

A la même époque, je découvre les grands chefs français, Alain Passard, Guy Martin, Guy Savoy, Alain Dutournier, Pascal Barbot, Anne-Sophie Pic, Edouard Loubet, Frédéric Anton. C’est à chaque fois merveilleux mais, étrangement, je n’en garde pas un souvenir aussi vivace que chez Gagnaire sauf à l’Arpège lors d’un déjeuner végétarien où les légumes les plus banals étaient transcendés. Je suis déçu par l’Astrance, adulé par tous, peut-être parce qu’il faisait très froid dans la salle et que j’associe l’expérience à cette sensation, ainsi qu’à un manque de générosité accentué par un détachement, paraît-il voulu, des serveurs. Mon expérience chez Guy Savoy fut merveilleuse une fois, calamiteuse l’autre, à cause du service et du choix de l’entrée plat dessert, version abrégée dans laquelle le talent du chef ne se révélait pas complètement. Une autre fois encore, nous avions invité un partenaire suédois au Grand Véfour afin de lui faire découvrir la beauté des lieux. Avec ses manières de Suédois civilisé, assis dans le fauteuil d’Alexandre Dumas fils, il avait du mal à saisir les nuances d’un service approximatif empreint d’un mélange voltairien d’humour sarcastique pas drôle – les serveurs se moquaient des Japonais à la table voisine, or les Suédois admirent les Japonais en vertu d’une proximité culturelle et esthétique inattendue – d’arrogance et de bougonnerie de garçon de café à la Philippe Laudenbach des Quatre aventures de Reinette et Mirabelle.

Nous avons aussi invité un partenaire américain que nous souhaitions impressionner au Pré Catelan. C’était un jour glacial d’hiver. Quelques minutes après avoir quitté Paris pour s’enfoncer dans le bois de Boulogne plongé dans les ténèbres, comme par une sorte d’accélération du temps, de faux raccord des espaces, nous nous sommes retrouvés en province. Lorsque le taxi s’est engagé dans l’allée menant au restaurant, ses phares ont ébloui un collège de prostituées embusquées ; leurs regards insistants nous ont suivis. Notre partenaire a dû vivre un moment d’angoisse, un moment Eyes Wide Shut de Kubrick. La salle à manger somptueuse était à moitié vide. Les quelques clients muets nous ont dévisagés d’un air triste de revenants. Tout cela, les ténèbres, les prostituées, l’étrangeté luxueuse des lieux enfouis au fond des bois, avait quelque chose de surréaliste, de buñuelien. Je m’attendais à surprendre, dans un des nombreux salons du restaurant, un cercueil, des cierges, une cérémonie funèbre, ou une orgie de corps aux visages masqués.

Le nouveau Savoy de la Monnaie nous réserve une autre expérience incongrue en 2015. Le cadre est sublime, tout est impeccable mais c’est sans doute trop, il n’y a plus aucune folie. Nous sommes dans un petit salon monochrome gris entourés de touristes – nous sommes en août. Il y a un couple de Chinois à la table à côté. Le dîner dure près de trois heures. Trois heures : ils n’ouvrent pas la bouche. Bientôt, la succession infinie des plats du menu dégustation (pas loin de mille euros par personne sans doute) donne lieu à un étrange rituel. Au bout d’une heure, l’homme s’endort. Il se réveille de temps en temps pour jeter un œil sur le plat, en mange au mieux un morceau et se rendort. Sa femme, très belle, très fine, observe le plat, assez longuement, le prend en photo, le poste sans doute sur Wechat, et en mange une ou deux bouchées. C’est festif.

Les voyages

Nous réservons toujours une « grande table » pendant les vacances, un rituel faisant l’hypothèse que c’est une autre façon de s’imprégner de la culture et des créativités locales. Mozaïc, à Ubud, à Bali, est l’une de nos belles découvertes. Avec générosité, son chef franco-américain Chris Salans y rend hommage à une culture de l’offrande, de la paix intérieure et du respect des Dieux et des aïeux. Flocons de sel à Megève vaut le détour, pour le cadre contemporain qui déjoue le piège du chalet de montagne, pour l’élégance des plats d’inspiration savoyarde et pour le flocon, une meringue glacée dont s’écoule un suc acidulé de fruit de la passion. Un déjeuner mémorable avec les enfants chez Martin Barasategui à San Sebastian, l’occasion de les initier à l’inventivité gastronomique d’une cuisine de la perfection, un peu trop sage, mais empreinte d’un sens unique de la beauté visuelle des plats, des verts profonds aux rouge-carmin. Certaines compositions, notamment le plateau de fromage de brebis accompagné de confitures douces amères, étaient l’œuvre éphémère d’un mosaïste. A La Dégustation, Bohême bourgeoise, seule table étoilée de Prague, dans une rue calme près du couvent Saint-Agnès, nous avons goûté à une cuisine tchèque revisitée, aux parfums de terre humide, de chasse, de forêts trempées et noires. Nous avons dîné dans quelques autres restaurants de province mais l’expérience fut toujours inégale. J’y suis resté avec une impression d’inachevé, de manque d’exigence, de quelconque pompeux et lourdingue.

Nous avions planifié un week-end chez des amis en Allemagne près du lac Constance quand je suis tombé sur un article du New York Times décrivant le village de Baiersbronn dans la Forêt Noire et ses restaurants accumulant à eux trois plus d’étoiles Michelin que tout Londres. J’ai réservé dans l’un d’eux, le Bareiss, trois étoiles. Après une quinzaine de minutes sur l’autoban désert où des bolides allemands supersoniques nous dépassaient à deux cents à l’heure, nous avons dû emprunter des routes sinueuses interminables pour arriver au village. Nous y avons découvert une conception allemande de la gastronomie, dans un décor kitsch, entourés d’une collection inquiétante de bibelots et vieilleries typiques de la région. La pompe provinciale accentuait la lourdeur de la cuisine, de l’atmosphère, de la salle donnant sur un jardin obscur. Les plats étaient d’un classicisme ennuyeux (foie gras, entrecôte Nebraska accompagnée d’une flammekueche d’une lourdeur exceptionnelle…). Après la faim provoquée par le voyage, nous avons éprouvé un sentiment étouffant de satiété dont aucune inventivité, aucune folie, ne nous ont distraits.

Dans cette section touristique, j’aimerais accorder une place spéciale au Burgundy, à Beyrouth, qui disparaîtra hélas un jour faute de marché, a déjà sans doute disparu, mais mériterait d’être sur la liste des meilleurs restaurants au monde sur la base de mon expérience d’un soir de l’été 2013. Le décor de métal et bois, d’un intimisme moderniste, éclairé par des lumières tamisées, rappelle le légendaire et malaimé Central voisin, la carte des vins de Bourgogne est exceptionnelle et la cuisine délicieuse. Dans un pays à l’écrasant héritage gastronomique, où chaque mère de famille est une triple étoilée, j’admire le courage de l’investisseur, du jeune chef, des jeunes et vaillants serveurs qui, au lieu de se lancer dans un énième restaurant de mezzés, de pizza ou de sushi, au lieu de servir comme Cocteau ou Balthus, deux adresses locales haut de gamme, une vague cuisine française pour bourgeois bedonnants, au lieu de copier un ersatz dubaïote où l’on peut tout acheter sauf la finesse et la sincérité, ont fait le pari d’une cuisine inventive avec ce qu’elle exige de discipline, de perfectionnisme et d’aptitude à prêter le flanc aux critiques subjectives et de mauvaise foi comme celles, parfois, de ces lignes.

Le Japon, son absence

Ce qui manque cruellement à cette section touristique, c’est le Japon. Je n’y suis jamais allé. Je rêve de passer du temps à Tokyo et à Kyoto. Mais c’est un voyage qui se prépare, se médite, nécessite des congés longs pour vivre le pays et décrire son expérience dans un journal détaillé, en « pèlerin passionné » comme dirait Stefan Zweig. La cuisine japonaise relève du mythe : la susurration de la friture des tempuras, les fameuses étoiles Michelin plus nombreuses qu’à Paris, Sukiyabashi Jiro, restaurant minuscule à l’entrée d’une station de métro où Jiro Ono, chef triplement étoilé de 88 ans, sert des sushis depuis des décennies, le commentaire d’un ami qui me décrivait un petit restaurant de nouilles, où on les prépare à longueur de journée avec une quête permanente de la perfection de ce geste répétitif et minuscule dans un souci éthique du travail bien fait. A part les sushis européens ou américains – « mais cela n’a rien à voir avec les sushis japonais » – ma seule expérience personnelle d’un Japon éventuellement authentique est chez Aïda, rue Oudinot, dans un quartier romantique éclairé par des réverbères jaunes. Nous avions commis l’erreur – fatale – d’y entraîner des amis. Assis sur des tatamis à même le sol dans une salle privée du minuscule restaurant, nous avons subi un menu de dix plats déroutants, pour la plupart des bouchées, qui n’avaient de commun avec notre conception du Japon qu’un (mais un seul) sushi de bœuf de Kobé. Le reste était dans le registre du désagréable et du surprenant. Nous avons payé une fortune, la moindre bouteille de Bourgogne générique était à cent euros. En sortant, nous avons croisé une bande de jeunes qui examinaient la carte en quête d’un menu yakitori à 12,99 euros et traitant à juste titre de « malades » les clients – en l’occurrence nous – du restaurant. Du Japon hypothétique et déconcertant où nous avions trouvé refuge, nous nous sommes retrouvés, comme fourvoyés, dans les rues pavées du quartier de ministères abandonné et brumeux, dont les réverbères doraient les vieilles pierres.

La bistronomie

A partir de 2005, lointains héritiers de la Régalade, apparaissent à Paris des restaurants à la cuisine recherchée qui s’affranchissent du cérémonial compassé et provincial dicté par Michelin. La première de ces expériences, au Chateaubriand, fut décevante. J’avais un dîner d’affaires à la Table de Joël Robuchon dans le seizième qui n’existe plus aujourd’hui. Il était présent et s’était surpassé. Malgré le manque de finesse des côtelettes d’agneau grasses et de la fameuse purée beurrée, le tout extrêmement salé, c’était, il faut le reconnaître, vachement bon, coupablement bon. Le lendemain, nous dînons au Chateaubriand qui était et est toujours le guide spirituel de cette nouvelle cuisine créative et simple, et du génial concept de menu unique permettant une plus grande exigence, un choix de produits frais à un coût abordable, une cinquantaine d’euros pour cinq plats à l’époque. A cause sans doute du souvenir récent du beurre fondant dans des patates onctueuses, du sel puissant et du sucre profond du Robuchon, je suis déçu. Les goûts sont fades, les assiettes bâclées, avec une attitude générale de laisser-aller en accord avec un style de vie qu’on appelait alors déjà « bobo ». Je découvrirai plus tard la cuisine basque et l’importance dans celle-ci de la texture et des goûts premiers, doux et non fades, et me promettrai de retenter l’expérience.

Depuis, j’ai mangé dans plusieurs restaurants ayant le même programme : produits frais de saison, producteurs exigeants, menus uniques au gré des humeurs, composés de petites touches fragmentées, dix à vingt parfois, vins biologiques de petits producteurs, expérience ouverte aux mélanges : plus pop, plus terre à terre, plus urbaine, connectée au quartier, à la ville, mais reliée par l’esprit à la ruralité idyllique telle que le citadin la rêve, conversant aussi brillamment avec la terrine du terroir qu’avec les épices d’ailleurs, fusionnant l’héritage français, l’esthétisme japonais et la créativité basque. A l’extrême en quelque sorte de notre restaurant des châteaux de la Loire avec son foie gras poêlé et son lapin aigre-doux. Il y a de tout dans cette ligue de nouveaux créateurs, des inventeurs passionnés et des copieurs opportunistes, des sincères et des fumistes, des humbles et des arrogants. Les belles expériences sont Yamtcha – peut-être mon préféré, que ce soit avec le thé ou le vin – ; Akrame – excellent déjeuner à soixante euros et chef sympathique ; Es – un dîner exquis comme les chefs japonais esthètes savent en offrir malgré une carte des vins laissant à désirer – ; Kei – similaire en plus formel – ; David Toutain ; et un déjeuner mémorable – autre déjeuner chef-d’œuvre – à l’Agapé Substance de la rue Mazarine dont le même David Toutain était alors le chef. Ce jour-là, le restaurant était vide, nous étions littéralement seuls et une dizaine de plats plus délicieux les uns que les autres ont défilé dans une épiphanie gastronomique unique, le chef ayant depuis changé. Les expériences ratées : Bones – pas mauvais, même parfois franchement bon, mais une torture avec musique inaudible et élevée, odeur insupportable de la cuisine qui s’attache sur les vêtements et faune terrifiante de trentenaires mal rasés en chemises imprimées observés par des quadragénaires hagards venus des autres quartiers pour mater – ; Kitchen Gallery, arrogant, moyen et ennuyeux, malgré quelques réussites créatives accidentelles (un excellent déjeuner au Bis toutefois) ; Garance – service antipathique, cadre aussi morose que la rue, nous étions dans le placard en haut, cuisine OK sans plus, du sous Passard ; Frenchie, chef insupportable, le genre mec sympa pas sympa, et moyen par ailleurs ; Spring, inégal ; Sola, bof…

Septime a une place à part dans cette constellation et une réputation exceptionnelle grâce à un système de réservation très judicieux – on ne peut réserver que sur un seul jour, trois semaines à l’avance, ce qui donne l’impression qu’il est extrêmement difficile d’obtenir une table alors qu’il s’agit tout simplement d’une organisation délibérée de la rareté. Gastronomiquement parlant, la réputation est largement surfaite, comme pour Frenchie. Il y a un effet Est parisien où l’absence de restaurants gastronomiques classiques abaisse les standards. C’est bon et plaisant, mais cela suscite zéro étonnement, le niveau de recherche et d’approfondissement des saveurs et de leurs harmonies est limité et on se sent comme de trop, comme snobé. A cent lieues d’un Yamtcha voire même d’un Bones. Un ami me disait l’autre jour que finalement les quartiers les plus antipathiques de Paris sont le Xème et le XIème, repaires de chieurs pas sympas, snobinards, assez sectaires.

Dans le même esprit, il y a le Comptoir du Relais du fameux Camdeborde, vachement bon avec ses produits terroir. Mais je n’aime guère l’expérience de réservation ou de file d’attente, la petite salle et le service qui vous bouscule prétextant la gouaille parisienne. C’est conçu pour des masochistes qui acceptent de manger entassés les uns contre les autres, scrutés par une longue file de clients épuisés, au visage défait, dont le regard haineux accompagne chacune de vos bouchées pour prophétiser l’heure de votre départ – c’est particulièrement shakespearien quand il pleut, que vous êtes bien au chaud à l’intérieur en train de vendre votre âme à une planche de sauciflards ou une côte d’agneau arrosée d’une Côte de Rhône avec des pommes rissolées dans de la graisse de canard, et observez les misérables affamés qui, indésirables, calamiteux, le dos voûté, attendent leur heure dans un purgatoire ténébreux. Par intervalles, un serveur – ou plutôt une serveuse, une vieille serveuse acariâtre – leur crie dessus, leur fait baisser les yeux de honte. Le commerce et le fric, je respecte, le client a toujours tort, je l’admets, se venger de lui en le traitant comme de la merde, cela se conçoit, privilégier les « pipole » au détriment de la plèbe, quoi de plus normal, mais dans ces circonstances on se met à rêver du vieux système de réservation, d’un vieux guide Michelin ringard, d’une table isolée, d’un service attentionné, d’une nappe propre, d’un silence cotonneux, et surtout de temps, d’un temps qui s’allonge lorsqu’en fin de repas, ivre et repu, vous n’avez aucune envie de rentrer et vous vous engagez dans les conversations essentielles et traînardes.

Le meilleur de cette cuisine, c’est L’Ami Jean. C’est tellement crade qu’on en parle moins mais Stéphane Jégo est exceptionnel. Les Américains adorent mais il n’a pas dévoyé son concept comme Constant, on peut réserver, ne pas attendre, et prendre son temps. Et puis il est là, tous les soirs, dans sa cuisine ouverte, un œil sur les plats qu’il décore fiévreusement – je retrouve le génie visuel de Barasategui – l’autre sur les tables. Il repère instantanément celle qui souhaite régler la note, celle dont il faut servir le prochain plat, celle qui se pose des questions inquiètes qu’il intercepte au vol et auxquelles il répond en éructant. C’est un fou. Il jure, transpire, électrise son personnel, peste contre les machines fumantes de sa minuscule cuisine qui tombe en ruine. Un soir, il avait des problèmes de disjoncteur, il hurlait, c’était terrifiant, il quittait sa cuisine, déboulait furibard dans un local technique douteux, s’acharnait sur le disjoncteur en le couvrant d’insultes, puis revenait déposer une violette délicate sur son lièvre. L’assiette de L’ami Jean est simple, généreuse, belle. Ce soir-là, c’était la saison de la chasse. Du chevreuil, du lièvre, du cerf. Un goût puissant de forêt. Sur le chevreuil sept heures, il a cru bon déposer des lamelles de Saint-Jacques crues ; il a allié la robustesse des goûts terreux à la chair blanche des eaux salées. Le bœuf était accompagné de figues rôties charnelles. Chromatiquement, la déclinaison des rouges de la viande striée de plaies profondes, de la chair voluptueuse du fruit, des cicatrices du lard grillé, la touche verte, le cristal de sel, c’est de la peinture. La poêlée de champignons fond en bouche en libérant les saveurs automnales ponctuées de fraîcheurs végétales, de parfum d’ail brûlé, de beurre liquéfié. Le serveur nous présente les plats des autres tables, la côte de bœuf luisante, rouge et charbonneuse, sur un lit de verdures, le cerf noir dans son assiette austère. Nous terminons par l’incontournable pot de riz au lait. En partant, je remercie le chef, lui dis que c’est quand même mieux que Septime tout ça, c’est quand même bien Septime, reconnaît-il, en continuant de furieusement nettoyer sa cuisine, je lui dis c’est trop mode, il acquiesce, Kim Kardashian adore Septime, ajoute-t-il.

Le guide Fooding a détrôné Michelin pour décrire tous ces restaurants. Il propose de bonnes adresses – pas toujours, mais souvent – mais dans un style insupportable qui a les mêmes caractéristiques structurelles qu’une chemise à carreaux ou que la cuisine qu’il décrit, empreint de cette coolitude qui me tape sur les nerfs, une coolitude tellement codifiée qu’elle en devient plus contraignante que le pire des rigorismes sociaux. Exemple sur Septime : « Tout ceci sans nous meurtrir la bourse (30 € seulement à midi !), servi par des serveurs en baskets dans les décors country-indus savamment orchestrés par Théo Pourriat, associé et œnoboy de la maison. D’ailleurs, pour les pinards, c’est le panard : bourgogne-vézelay 2013 La Cadette (8 € le verre) et anjou 2010 de Nicolas Réau (7 €). » C’est moi qui souligne les métaphores et expressions à deux balles. What the fuck ! Alors certes, sur le même restaurant dans le guide Michelin, l’inspecteur fait songer aux commentaires des films d’actualité des années 30 (il faut le lire avec une voix grésillante et aiguë des années 1930) : « Des fournisseurs triés sur le volet, beaucoup de fraîcheur et d’aisance, de la passion et même un peu de malice, mais toujours de la précision et de la justesse: mené par le jeune Bertrand Grébaut, Septime symbolise le meilleur de cette nouvelle génération de tables parisiennes à la fois très branchées et… très épicuriennes ! »

Le Japon, sa présence                                          

J’ajoute ce paragraphe fin 2015. Depuis que j’ai écrit cet article, les restaurants français dont le chef est japonais se sont multipliés, et c’est un vrai kif. C’est mon petit voyage au Japon, ma petite évasion dans un pays où je ne suis jamais allé et dont je rêve tant. Chez Pages, Etude, ou, mon préféré, Neige d’été, tout est parfait. Le service est attentionné sans sollicitude exagérée, sans l’ombre d’une arrogance. La cuisine peut être divine, belle (visuellement), raffinée, délicate, respectueuse des produits, harmonieuse, empreinte d’un classicisme français auquel des détails personnels, d’inspiration japonaise, ajoutent une touche d’insolence. Et surtout, il y a la cuisine – ouverte dans les trois cas – où, dans un silence parfait, se coordonnant grâce aux regards ou tout au plus des murmures, le chef toujours présent et son équipe sont absorbés par leur travail, préparant leurs chefs-d’œuvre à dix euros pièce avec minutie, concentration, dans un recueillement religieux. Je déjeunais un jour chez Pages et après le repas, le chef a posé sur le plan de travail un énorme poisson gris métallique à la gueule défoncée. Et il a entrepris de le préparer. Je fus fasciné par la perfection des gestes, leur technicité sereine et millimétrée, l’absence de tout empressement ; c’était parnassien, c’était l’art pour l’art. Pourquoi Neige d’été, pourquoi ce restaurant paumé dans un XVème arrondissement indéfini, un carré de rues désertes issues de l’imagination d’un Modiano ? J’aime la tête du chef, son intensité, son regard inquiet ; j’apprécie le service, parfait ; le décor blanc m’apaise ; et chacun des six ou sept plats est une merveille. La paix, l’absence de friction, l’invitation à se confier, et le temps qui passe, long, lent, qu’on aimerait dilater davantage encore. C’est comme un refuge, un lieu où nul ne peut vous trouver.

L’expérience

Après ou en parallèle à la tendance bistrotière, sont apparus en Europe, pas vraiment encore en France, des concepts associant gastronomie et théâtre. L’expérience n’est plus uniquement culinaire, elle relève du spectacle. La mise en scène est un rite initiatique à l’univers plus ou moins barré, plus ou moins authentique d’un chef, à la manière de ces films de Rivette des années 1980 avec des spectacles improvisés dans des appartements. Noma est le représentant de cette tendance – voir le compte-rendu dans la note sur Copenhague. Mais il y a un autre restaurant encore plus radical, c’est Mugaritz, dans le pays basque, sur les hauteurs de San Sebastian, au milieu de nulle part, dans un décor de ferme.

Revenons à cette nuit de la fin juillet 2014.

L’expérience commence avec le GPS. Tout va bien jusqu’à ce que la voix de Her nous ordonne de prendre la première à gauche. Nous nous retrouvons sur d’étroits sentiers traversant des champs agricoles, avec plongées vertigineuses dans le vide. Pris de doute, nous nous arrêtons près d’un paysan millénaire qui laboure sa terre sur fond de soleil couchant blême comme dans un film d’Oliveira. Mugaritz ? Il nous fait signe d’aller tout droit puis débite une longue tirade prophétique en espagnol. Tout droit… Le cadre devient de plus en plus sauvage, les sentiers en terre de plus en plus étroits, la vallée de plus en plus profonde, les montagnes de plus en plus inquiétantes, les nuages de plus en plus menaçants. Je songe au retour au milieu de la nuit. Nous finissions par atteindre une barrière qui délimite un territoire interdit. Un cheval vaguement blanc nous observe, éberlué. Nous appelons Mugaritz qui n’est pas étonné de notre égarement et nous indique les coordonnées du restaurant que nous trouvons finalement, épuisés et affamés, tels que nous l’étions sur les rives de la Loire, quinze ans plus tôt.

A la différence que nous ne sommes pas accueillis dans un décor provincial et bourgeois, certes vieillot mais réconfortant, le décor d’une sorte de chez soi, mais dans une ferme monacale, dont la pierre, les surfaces noires et en acier accentuent l’austérité. Comme chez Noma, vingt plats nous attendent, à un tempo moins rapide et dans une ambiance moins festive, plus méditative. Aux produits nobles des restaurants d’antan succèdent ceux de la terre dans une recherche de l’essence de la nourriture, un culte tellurique, un retour aux racines dans tous les sens du terme. Les mottes de terre recouvertes d’herbe qui étaient censées décorer se révélèrent comestibles pour peu qu’on les plonge dans une sauce à base de sésame. Pas de goût mais la texture moelleuse et humide est intéressante. Nous passons à l’intérieur, pas de vaisselle de Limoges, mais de l’argile, du grès, de l’ardoise et en guise de décoration trois quatre pierres blanches négligemment jetées comme des dés sur la nappe immaculée.

Les plats insolites se suivent, alternant le croquant et le mou, l’humide et le sec, le baveux et le fibreux dans une procession de goûts premiers. Au sein de l’harmonie générale, des variations particulières et insistantes approfondissent des produits élus comme le bacalao ou le merlu dont je lirais que le chef est un spécialiste, y ayant consacré un livre. Les vins tous inconnus, espagnols, biologiques, prodiguent une ivresse flottante préméditée par un producteur local taiseux auquel l’esprit est un instant relié par une télépathie inopinée.

Le dîner est ponctué de jeux. Dans l’un d’eux, un convive gagne le droit de manger du caviar végétal à base d’algues iodées. Dans l’autre il faut préparer soi-même son plat à l’aide d’un mortier en pierre au fond duquel des gousses d’ail, du maïs, du safran et des violettes attendent d’être pilés. Les autres tables pilent aussi dans une parfaite synchronisation ; les tintements de la pierre et du métal emplissent la vaste salle comme des sons de cloche, cependant que la matière première se transforme en purée sur laquelle le serveur ajoute une sauce céleste.

L’un des desserts s’appelle « râper l’impossible ». Les trois pierres qui décoraient la table doivent être râpées pour saupoudrer des churros du sucre dont elles sont composées.

On nous invite à visiter les cuisines. Une trentaine de cuisiniers de tous les pays nous y accueillent avec un seul et même « Hola ! » choral. Notre guide mexicain nous explique l’importance dans la cuisine basque de la texture et des goûts atténués, subtils, où tout ce qui flatte le palais, sucre, sel, est banni. Andoni Luis Aduriz, ancien élève de Ferran Adria entend aller à l’essence de cette cuisine.

Nous recevons un menu de quatre pages à l’arrière duquel sont nommés les sept péchés capitaux. Le dernier dessert se présente sous la forme d’une allégorie. Une tour de sept assiettes en bois représentent les sept péchés capitaux : l’assiette vide l’avarice ; celle qui déborde de chocolats addictifs – nous les mangerons tous, naturellement – la gourmandise ; celle avec deux lunes blanches dans une poudre de cacao, l’une petite, l’autre grande, l’envie ; celle décorée de miroirs dorées avec deux œufs en or qui s’y contemplent, deux œufs vides, l’orgueil. Quant à la paresse, elle est métaphorisée par un bonbon fondant dont la liqueur sirupeuse coule pernicieusement dans la bouche.

La carotte de Redzepi

Dans 2001, Odyssée de l’espace, Kubrick prédisait un futur de nourriture fonctionnelle. Ses astronautes ingurgitaient des pilules qui calment instantanément la faim en ne prodiguant aucun plaisir. Comme pour le reste du film, et nombre d’œuvres d’anticipation qui associent futur et déshumanisation, aseptisation, uniformisation, cela ne s’est pas avéré. En repensant à tous ces restaurants, on observe la surestimation du plaisir et la recherche non de l’uniformisation fonctionnelle mais de l’hétérogénéité culinaire. En revanche, ce que Kubrick montrait avec justesse, d’un point de vue philosophique, c’est la constance du rôle primordial, définissant, de la nourriture à travers le temps. On y voyait des gorilles se disputer des os, les pilules de l’an 2001, et le futur jupitérien se concluait par un repas, dans ce besoin immuable de se nourrir et de créer des cérémonials en se nourrissant.

D’un point de vue marxiste, on ne peut s’empêcher de noter le côté indécent de restaurants qui proposent dix à vingt plats alors que des millions de personnes n’ont pas de quoi manger. Ce sentiment d’injustice n’a pas de fondement économique, ces restaurateurs employant des dizaines de personnes et animant des économies locales sans jamais vraiment réaliser de profit, les clients n’étant pas des milliardaires mais le plus souvent des hédonistes qui ont économisé le prix d’un repas d’exception. Il peut paraître tout aussi injuste de dépenser de l’argent pour aller au théâtre, au cinéma ou dans des musées, de s’adonner à ces plaisirs bourgeois et inutiles alors que les besoins de base de populations entières ne sont pas satisfaits. Je pense que le sentiment d’indécence et d’injustice est plus fort avec la gastronomie parce que contrairement à la peinture, au théâtre et à la poésie, et même si elle partage avec ceux-ci certains codes de créativité, elle est liée à la fonction digestive, au simple fait de manger. L’œuvre d’art gastronomique, si œuvre d’art il y a, est instantanément broyée, c’est une orfèvrerie éphémère. L’homme, où qu’il soit et quelle que soit sa condition sociale, a un besoin de beau.

A cet égard, l’anecdote qui est à l’origine de Noma est belle. René Redzepi raconte qu’il était désespéré de l’absence de produits au milieu d’un rigoureux hiver scandinave. Il avait trouvé une carotte dans son frigo vide. Il avait longuement contemplé la carotte. Et il s’était confié une tâche. Celle de la rendre aussi goûteuse que la plus belle pièce de boucherie. Il avait travaillé dessus pendant des heures, mené des expériences hasardeuses, jusqu’à faire de la carotte rabougrie et frigorifiée, jusqu’à faire de ce dernier aliment sur terre, une œuvre d’art. Une œuvre d’art vouée à une disparition immédiate.

Avignon 2014

Une bonne édition, sept pièces vues, cinq in et deux off, aucune déception. Sept pièces très différentes en provenance de nombreux pays, Japon, Inde, Roumanie, France, Nouvelle Zélande, Chine, décrites ici dans un ordre croissant de préférence.

 

La fuite, de Gao Xingjian (festival off)

 

L’auteur a reçu le prix Nobel de littérature en l’an 2000 mais, au regard de cette pièce, sans doute pour des raisons politiques. Ce n’est pas exactement nul, mais cela reste convenu. Deux hommes et une femme se réfugient dans un théâtre délaissé après l’intervention de l’armée qui écrase dans le sang un soulèvement étudiant. Ils se livrent alors dans un énervement permanent à une conversation pompeuse émaillée de poncifs sur les illusions et désillusions révolutionnaires, l’idéalisme des jeunes, le cynisme de l’écrivain revenu de tout, la lutte perdue d’avance contre la dictature et, par un curieux glissement, la place de la femme dans la société, son rôle de mère… La pièce était servie par trois jeunes comédiens pleins d’énergie qui se donnaient à fond pour la défendre, s’y investissaient physiquement avec une vraie passion du jeu.

 

Solitaritate, de Gianina Carbunariu

 

A travers cinq histoires courtes, l’auteur dresse un portrait critique et ironique de la Roumanie d’aujourd’hui et de sa nouvelle classe moyenne. Comme souvent dans ce genre d’exercice, certains épisodes sont plus réussis que d’autres, notamment celui de l’enterrement d’Eugenia Ionesco, grande actrice roumaine, alter ego de l’illustre dramaturge avec lequel Gianina règle ses comptes de manière jouissive. Les deux épisodes de la bonne philippine soumise et de ses employeurs transformés en salauds ordinaires sont assez convenus et traînent en longueur. Le cancéreux qui vend tout ce qu’il possède pour pouvoir se soigner ou le taxi au bord de la crise de nerfs montrent les souffrances sociales, vingt-cinq ans après la fin du communisme et la découverte des inégalités et injustices consubstantielles au capitalisme. Autre travers d’une jeune auteure, vouloir mettre trop de choses dans la pièce, la surcharger de messages et d’idées, comme si chacune devait absolument être mise en scène – nous décrirons dans un instant la formidable économie de moyens d’un metteur en scène de la maturité, Claude Régy. Ainsi, toute cette histoire de séparation entre la scène et les spectateurs et son parallèle avec le mur, la ligne de démarcation, qui sépare la classe moyenne des Roms, est-elle trop théorique et ne s’intègre-t-elle pas dans le portrait fragmentaire et, dans ses meilleurs moments, caustique d’une nouvelle bourgeoisie en gestation.

 

La famille Schroffenstein, de Heinrich Von Kleist, mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti

 

Il s’agit de la première pièce de Kleist, écrite à vingt-quatre ans et inspirée de Roméo et Juliette de Shakespeare. Mélange détonnant de farce, de tragédie, d’absurde surréaliste, de morbidité comique, de lyrisme cauchemardesque, dans la belle langue de Kleist, elle est jubilatoire. C’est une sorte de parodie de Roméo et Juliette, avec des personnages des plus bêtes, des massacres des plus gores et un final tragique et hilarant. La mise en scène de Corsetti est ingénieuse et efficace, avec un décor modulaire fait de plans en acier inclinés, montants et descendants, en perpétuelle reconfiguration, orchestrant la circulation nerveuse des corps. Les scènes sont entrecoupées de morceaux rock en accord avec l’énergie vitale de l’ensemble, celle de la jeunesse, de l’auteur, des personnages et des comédiens. Ces derniers sont des élèves de l’ERAC (une école d’acteurs à Cannes) et, même s’ils manquent parfois de précision et de concentration, leur fougue est stimulante et leur plaisir de jouer communicatif.

 

I AM, de Lemi Ponifasio

 

Le spectacle a été sifflé. Long, complexe, parfois hermétique, sinon lourdingue, il n’en demeure pas moins visuellement splendide, au point que j’ai surpris une spectatrice reprocher au chorégraphe de ne pas nous avoir livré des photos au lieu d’une pièce de théâtre. L’auteur entend dénoncer les horreurs de la première guerre mondiale et ses vingt millions de morts par une série de représentations stylisées et chorégraphiques de l’horreur. A chaque fois, il prend le temps de créer une composition picturale puis de la faire vibrer, de la pousser jusqu’à ses limites, comme dans la sublime scène où le mur ancien du palais des papes se retrouve entièrement couvert d’une écriture manuscrite fiévreuse et de versets illuminés. On assiste aussi, dans un moment poignant, très fort, à l’interminable danse contorsionnée d’un corps qui tombe sous des balles invisibles en tremblant et tournant sur lui-même. En arrière-plan, une bande-son angoissante nous parvient comme une onde tellurique des confins de la guerre et des ciels rageurs. D’autres scènes assènent avec un calme souverain une violence insoutenable, comme celle dans laquelle une vingtaine de comédiens viennent tour à tour cracher sur une femme à la tête rasée, ou celle de la crucifixion finale d’un corps sur lequel on lance des projectiles de sang, sur un plan incliné en métal noir avec, en arrière-plan, d’abondantes chutes de larmes qui inondent le mur du palais, tellement longtemps qu’il semble se décomposer, renoncer à sa matérialité pierreuse et se transformer en pure image grondante. Ces installations sont entremêlées avec des chœurs maoris et samoans – Ponifasio est originaire de Nouvelle Zélande – de longues complaintes mélancoliques et mystiques, implorant la clémence de Dieu et interrogeant son silence. Le tout se termine par le chant élégiaque d’un muezzin qui lance « Allah ou akbar » du haut du palais des papes.

 

Faire danser les alligators sur une flûte de pan (festival off)

 

Il s’agit d’une pièce avec le génial Denis Lavant, campant Céline et déclamant deux heures durant des morceaux choisis de sa correspondance. Ceux-ci retracent en filigrane sa vie, du Voyage, son succès phénoménal, à Mort à crédit, à la guerre, à Bagatelles pour un massacre et L’école des cadavres, à l’exil, la réclusion à Meudon, Féérie pour une autre fois, D’un château l’autre, les dernières lignes de Rigodon et la mort. Denis Lavant, donc, exceptionnel, hurlant deux heures durant la haine, la haine de tout et de tous, la haine de soi, dans une langue sidérante de puissance, de drôlerie, d’ivresse sémantique, de véracité orale, d’emballement métaphorique, de jubilation argotique. La salle était pliée de rire car jamais haine n’a été aussi jouissive. Dans ses lettres, Céline est dans l’excès et la mauvaise foi mais malgré tout la vérité, l’acuité de ce qu’il vitupère est saisissante. Sur la manière par exemple dont Voyage a littéralement secoué le roman, le sortant de sa torpeur, de sa joliesse mollassonne, de son ennui profond – dans lequel pourtant elle se retrouve aujourd’hui, en tout cas en France, en l’absence d’un Céline. Sur le rôle des éditeurs – à moitié épicier, à moitié maquereau – ou des critiques. Sur le style, l’écriture, la musicalité de l’écriture, la transposition du parler dans l’écrit, sur le travail de l’écrivain qui consiste à gommer le travail, à donner l’impression de la facilité, de la fluidité, alors que pour chaque page publiée des centaines d’autres rejoignent les nuits stériles de labeur. Il y a là une description déchirante de la difficulté de créer, du supplice de créer. Et c’est la haine qui traverse ces cris, comme une pulsion venant des tréfonds de soi, qui a pour source la haine de soi, qui se démultiplie, prolifère, se transfigure en haine de tout. Le long passage dans lequel Céline passe en revue les écrivains contemporains, est proprement mythique. Les éclats de rire fusent à la description de Proust, l’enculé, hanté d’enculade, « 300 pages pour dire que tutu a enculé tata, c’est long, laconisme ! toute l’œuvre de Shakespeare tient en cinq cents page », à la description de Gide, autre enculé qui a eu le prix Nobel parce que les jurés suédois devaient avoir une obsession de l’anus, de Sagan, d’Aragon – haï au plus haut point – de Sartre bien sûr qui jadis lui dédia un livre puis plus tard se joignit à la horde de la détestation, lui qui pompa l’existentialisme chez un allemand nazi, etc. etc. Nul à part Villon, Shakespeare, Hugo, deux ou trois autres, ne trouve grâce aux yeux de Destouches. Il y a aussi un portrait fou et d’une actualité folle de l’intellectuel médiatique qui pose dans les journaux. Exceptionnelle description de la fatuité, de la vanité outrecuidante de ces intellectuels qui, dans quelques années, sombreront dans l’oubli. Quelque part, il faut dire qu’il a raison. Il avait prédit que trois de ses livres resteront, Voyage, Mort à crédit et Guignol’s band. C’est vrai, au moins pour les deux premiers. Qui franchement lit encore aujourd’hui Giraudoux, Aragon, Sartre, Gide, tous ces auteurs du moment dont l’œuvre est démodée. Bizarrement, c’est avec Sagan qu’il est le moins féroce et bizarrement c’est peut-être elle qui reste encore lisible de nos jours…

 

Mahabharata – Nalacharitam, mise en scène de Satoshi Miyagi

 

Chaque année à Avignon, mon moment préféré est le spectacle à la Carrière de Boulbon. Avec son cadre aride, minéral, poussiéreux, émettant les dernières ondes de la chaleur terrassante du jour, je la préfère à la cour d’honneur. J’aime le côté antique de ce lieu naturel de théâtre. Je suis rarement déçu à la carrière de Boulbon. Contrairement à la cour d’honneur qui écrase le metteur en scène, la carrière transcende l’œuvre, l’élève. Ce Mahabharata est un pur ravissement, un pur moment d’exaltation musicale et picturale, un pur moment de divertissement. Le texte appartient à la littérature indienne Itihasa (« cela s’est vraiment passé », en sanskrit) et date de 2500 avant JC. De la saga épique de 200000 vers, Satoshi Miyagi n’a retenu que le Nalacharitam, l’épisode du roi Nala, son histoire d’amour contrariée avec la princesse Damayanti, et l’a adapté dans la tradition – modernisée – du théâtre japonais avec costumes blancs en papier, orchestre de percussions, chanteurs et danseurs et récitant qui, dans la tradition du théâtre nô, retranscrit les dialogues et les pensées de tous les personnages dans une suite de tableaux vivants, plus beaux les uns que les autres. Le metteur en scène réussit avec maestria ce mélange de cultures, de traditions et de modernités : « Ce qui caractérise ma mise en scène, explique-t-il, c’est la division des comédiens en trois groupes : ceux qui agissent, ceux qui content et ceux qui jouent des instruments. Cette façon de diviser les tâches se trouve non seulement dans le nô, le bunraku et une partie du répertoire du kabuki, mais aussi dans le kutiyattam indien. »

 

Intérieur, de Maurice Maeterlinck, mise en scène de Claude Régy

 

Claude Régy avait déjà mis en scène la pièce de Maeterlinck en 1985. Il la reprend cette fois avec des acteurs japonais, en japonais, à la demande de Satoshi Miyagi, directeur du Shizuoka Performing Arts Center, un lieu de théâtre idyllique, à une heure de Tokyo, qui accueille des metteurs en scène étrangers. La mise en scène de Claude Régy est bouleversante. Il faut, pour y plonger, observer un cérémonial. Avant même d’entrer dans la salle, il est demandé aux spectateurs de faire silence. Étonnamment, ceux-ci s’exécutent. Même les éternels tuberculeux qui, dans toute salle de spectacle, crachent du sang en toussant sans arrêt, cette fois ce taisent. Nous pénétrons dans la salle à pas de loup et prenons place en faisant le moins de bruit possible. La salle et la scène sont dans le noir complet. Les minutes passent. Le silence s’installe. De manière imperceptible, l’aube révèle des corps noirs qui se dessinent, lentement, cela donne l’impression d’une apparition irréelle. La scène est divisée en deux, l’intérieur et l’extérieur, délimités par des nuances différentes de sable beige. Aucun élément de décor. A l’intérieur, une famille entourant un enfant endormi à même le sol. Leurs mouvements sont lourds et inquiets. A l’extérieur, un vieillard et un étranger. Il est question d’un drame qui a eu lieu ailleurs, hors champ, que ces deux personnages bibliques décrivent, avec un débit excessivement lent, une musicalité lancinante, un phrasé haché. La fille de la famille dont ils observent les mouvements a été retrouvée noyée. La famille ne le sait pas encore. Elle ne le saura qu’à la fin de la pièce. Mais dans leurs mouvements pesants, l’inquiétude se ressent, le drame pressenti inexorablement se confirme. Deux enfants regardent longuement par la fenêtre. Le cortège funèbre – on ne le verra jamais – s’approche. Il est presque là. Chaque réplique est suivie d’un long silence. Et puis – bouleversant – le vieil homme pénètre dans la maison. On le voit parler au père, pendant de longues minutes, que lui dit-il, comment lui présente-t-il la chose ? Dans un bruit étouffé de pas synchrones, à l’instant même de la révélation, la famille se précipite à l’extérieur, et disparaît dans le noir. Au milieu de la scène, l’enfant dort toujours, paisible. La lumière baisse, insensiblement, bientôt elle n’éclaire que son corps, le recouvre d’un halo embué et lunaire, le corps semble léviter, monter au ciel, comme s’il était la mort au sein du foyer, présent pendant tout ce temps. Il disparaît. On reste là, effondré, incapable de bouger, incapable d’applaudir.

Week-end à Londres

Je lis Thomas Mann, ces derniers temps. La montagne magique. Je me débats avec elle, ses chapitres interminables, souvent soporifiques, ses descriptions minutieuses et exhaustives de journées vides, son détail encyclopédique des maladies du corps et de l’âme, son compte-rendu fidèle de repas sans fin, ses joutes verbales boursoufflées entre Settembrini, le progressiste libéral et Naphta, son antagoniste adepte de l’autorité, pourfendeur de la modernité. Je succombe aussi, par moments, à sa magie. La mort du cousin Joachim, douce et belle mort d’un brave, m’émeut profondément ; lorsque notre héros Hans Castrop se perd dans la montagne, surpris par une tempête de neige, et se fourvoie dans une divagation sans fin, je suis complètement pris. J’aime le personnage de Mme Clawdia Chauchat, être aimé venant d’ailleurs, de la Russie de Dostoïevski autant que du Faubourg Saint-Germain de Proust, tout à la fois infiniment facile et infiniment difficile à posséder, échappant à soi lorsqu’on pense l’avoir conquise, revenant lorsqu’on est certain de l’avoir perdue à jamais. Mais Mann n’est pas Proust. La beauté du verbe n’est pas la même, malgré les descriptions virtuoses de la nature, de Davos, des saisons, de la perpétuelle répétition des années. Son humour, ses caricatures sont par trop appuyés. Chez Proust, la découverte du temps se fait accidentellement, au bout d’un long processus mental, affectif et narratif. Proust fait partie des gens d’en bas, où le temps avance masqué, en espion, ne se révélant que par ses effets, lorsque deux images suffisamment éloignées du même être les soulignent, ou par la résurgence involontaire, mais vibrante de véracité, de sensations passées. Dans la montagne de Mann vouée au désœuvrement, où les patients semblent attendre oisivement la mort qui rôde, le temps prend une épaisseur démesurée au sein du vide, s’incarne, charnellement, sensuellement. Son écoulement devient perceptible, comme celle d’une eau lourde sur un lit de rivière. Et l’auteur ne cesse de disserter sur les durées, leurs dilatations et leurs contractions, les journées qui durent des siècles, comme dans les premiers chapitres, les années qui passent en quelques secondes, comme dans les derniers. Il explore les géométries variables et élastiques du temps et la manière dont elles se mêlent à l’économie intime des êtres.

Je suis à Londres avec ma fille. On le sait, Londres est une ville d’énergie. Elle déverse ses foules immenses et pressées dans ses artères commerçantes : nous ne sommes pas au sanatorium Berghof. Nous nous promenons dans l’entrelacs des grandes voies affolées et des rues labyrinthiques ; nous faisons du shopping de high street ; nous assistons à un musical ; nous échappons à un orage en nous réfugiant dans un restaurant à l’ambiance tamisée ; nous visitons le British Museum où sont conservés les vestiges des civilisations anciennes, où cette caisse en bois quelconque que nous examinons béatement nous provient d’avant JC.

 

Je songe alors au temps de Mann. Ce week-end est un moment unique. Qui ne se répétera jamais. Ma fille va grandir et elle ne sera plus comme elle l’était, ce week-end de juillet. Dans un an, si nous revenons, elle sera une autre, comme elle était déjà une autre l’année dernière. Dans deux, trois, quatre ans, elle sera d’autres encore. Que deviendra la fille de juillet 2014 ? Associée à ces moments uniques qui s’éloignent, confisqués par le temps. Il en restera des traces, des photos, des souvenirs attachés aux photos, des sentiments vagues attachés aux souvenirs, dont certains demeureront en nous en vertu d’un phénomène de survie arbitraire. Ce bonheur qu’on a éprouvé, on aimerait l’immobiliser, le retenir. Mais les années courront. Et ce moment unique restera unique. Par essence. D’autant plus unique qu’il est court, limité à un seul week-end. Sa lueur perdra de son éclat dans le flot d’autres moments, dans le chaos de moments qui rythment la vie des gens d’en bas.

Stabat Mater, de Pergolesi

Invité par la professeure de ma fille, j’ai assisté avec elle, dans une église réformée d’Auteuil, à un concert dédié aux Stabat Mater de Vivaldi et de Pergolesi, donné par un ensemble formé de deux voix, un soprano et un contre-ténor, un quatuor à cordes et le clavecin. La musique baroque (1732, vers la fin de la période) vous emmène au paradis, mêlant, dans une indicible extase, la souffrance d’une mère et l’élévation de l’âme de son fils au ciel.

Ce concert fut l’occasion d’une rencontre étrange. A notre arrivée, le hall d’entrée est déjà plein de monde, des enfants – les élèves, comme ma fille, des musiciens – et des personnes âgées. Parmi eux, on ne manque de relever une présence insolite, celle d’une sorte de géant, en Crocs, un pied nu, l’autre dans une chaussette sale, dans des vêtements de clochard. Nous prenons place dans l’église et le hasard fait que le géant s’assied près de nous. Il sent mauvais, l’alcool sans doute, la rue peut-être.

Le concert est divisé en trois parties. Dans la première, le soprano chante un motet de Vivaldi, dans la deuxième le contre-ténor chante le Stabat Mater de Vivaldi avant que les deux ne se retrouvent pour celui de Pergolesi. A la fin de la deuxième partie, au moment de la pause, alors que le maître de cérémonie collecte la « participation volontaire » des spectateurs, ma fille remarque que le contre-ténor a une voix de femme. « C’est un castrat », dit mon voisin dans un large sourire qui révèle l’absence de dents ou plutôt la présence d’une seule d’entre elles. Il explique que c’est une voix très rare, très prisée dans la musique baroque – elle ne sera plus utilisée dans la musique romantique, m’apprend-il. Tellement rare qu’elle est le plus fréquemment remplacée par un soprano. Les sopranos, les ténors, on en trouve plein, dit-il, avec un geste de dédain, pas les castrats, enfin les contre-ténors. Une dame du premier rang se retourne et lui demande s’il a vu un film intitulé Farinelli. Il dit oui, exactement, c’était un castrat, c’est ça. Il répète qu’on les retrouve dans la musique baroque, Haendel, Monteverdi, Purcell. Des gens comme ça. Pas Mozart. Pas vraiment la musique classique, et pas la musique romantique. Rameau ? demande la dame du premier rang. Oui, Rameau, dit-il, un peu, pas trop, pas trop Rameau. Je lui fais remarquer que le soprano est très bien. J’ai suis bouleversé par son émotion, la déformation impressionnante de ses traits, comme si elle assistait à un miracle, son visage devenant en soi un spectacle. Le géant dit oui, bien sûr, elle est connue, elle est « pas bête » hein. Il la suit depuis pas mal de temps et a assisté à plusieurs de ses concerts. Elle a même chanté Bach. Vous êtes passionné de musique baroque, je note. Il sourit. Oui, il s’est rendu sur la tombe de Bach… Haendel aussi, il est allé sur la tombe d’Haendel. Et le tombeau de Rameau est à Saint Eustache… Eh oui, il y a une plaque à son nom, il faut le savoir. Les musiciens reviennent sur scène. Ils accordent leurs instruments, se lancent des regards complices. Mon voisin m’explique que c’est le diapason en la. Il m’invite à regarder les instruments, ils sont d’époque, voyez, la forme particulière des archets. Ma fille me dit : « il t’a donné un cours ? » Pour lui apprendre moi-même quelque chose, je lui demande s’il a vu le film Le pont des arts. La musique baroque et Monteverdi en particulier jouent un rôle important dans ce petit bijou inconnu du grand public. Ah oui, il en a entendu parler, si, si, mais n’a pas vu, il va essayer d’en trouver une copie.

Le Stabat Mater de Pergolesi, composé à l’âge de vingt-six ans, peu avant sa mort, est un ravissement, une musique de paradis qui convertirait le plus fervent athée au christianisme. Tristesse, douce lamentation – très douce et qui s’élève des profondeurs de l’être –, joie ébahie. A la fin de l’Amen, les applaudissements retentissent dans la salle. Mon voisin hurle bravo, d’une voix tonitruante qui étonne ma fille, laquelle me lance des regards interrogateurs genre qu’est-ce qu’il a lui. Entre deux bravos, il me souffle que Bach a composé un Stabat Mater directement inspiré de Pergolesi. C’est le même mais c’est Bach, dit-il. Je dis d’accord.

Nous nous dirigeons vers les artistes pour saluer la professeure de ma fille, cependant que le clochard me suit. Il me demande si j’aime la musique baroque, je dis ben… oui, il me recommande d’assister aux muses galantes, cela a lieu tous les mois aux Billettes et au temple du Port Royal, il me dit attendez, sort un petit papier et écrit Billettes, Temple du Port Royal, et puis Oratoire du Louvre, et le Foyer de l’Ame. Il me tend le papier sur le verso duquel il est écrit « Mercredi, Nuages épars dans le ciel ».

Nous sortons. Prenons l’air dans les rues désertes d’Auteuil. Ma fille me montre le ciel. Les nuages ont emprunté une coloration rose dont le contraste avec le fond bleu, que le crépuscule assombrit à vue d’œil, est beau ; comme si la musique les avait colorés. Elle me demande s’il n’était pas un peu bizarre ce monsieur passionné de musique baroque, édenté et qui sent mauvais. Je dis que l’habit ne fait pas le moine (et lui explique cette expression) et que toute passion a besoin d’être communiquée. Je pense ensuite à ces personnages de la Bible à l’identité mystérieuse, qui apparaissent et disparaissent, comme les pèlerins d’Emmaüs, sans qu’on ne sache vraiment qui ils sont.

Prague et L’insoutenable légèreté de l’être

Jour 1. Arrivée vendredi midi. Déjeuner chez Sansho, bistro sympa, tenu par un Anglais, proposant une cuisine internationale goûteuse et sans prétention. Immersion dans une autre ville, une autre culture, à une heure trente de Paris. Commentaires sur les disparités culturelles européennes. Quatre types boivent des pintes de bière en rigolant… Deux filles nous jettent des regards en coin… Impression d’être dans un roman de Kundera, dans les années 1960 ou 1970. Nous déposons les bagages à l’hôtel Augustine, un monastère converti en hôtel rattaché à l’église Saint-Thomas. Huit moines continuent de vivre dans l’une des ailes, retranchée au fond de la cour. On peut entrapercevoir les mouvements feutrés et glissants de leurs silhouettes furtives. Notre chambre donne sur la cour du monastère. Dans la fenêtre, les feuilles d’un arbre nous enveloppent et, en levant les yeux, la coupole de l’église Saint-Thomas veille sur nous. Un sentiment de paix nous gagne.

Direction le pont Charles, l’attraction touristique de la ville, numéro 1 dans tous les guides. Des contingents de Chinois descendent de bus, suivent le parapluie multicolore d’un guide au pas pressé avant de reprendre la route pour aller à Budapest ou une autre ville du genre. Des Français critiquent quelque chose ou en fournissent l’explication philosophique, ils s’attendaient à plus, ou à moins, il y a constamment un problème de dosage. Vues en contre-plongée sur les statues et leurs poses pleines de vie. Visite de la vieille ville, conquise par les marchands du temple et les boutiques de souvenir scintillants de laideur. Nous trouvons refuge dans le Clementinum, un ancien collège jésuite qui abrite l’impressionnante bibliothèque nationale et la chapelle des glaces. Nous y sommes seuls. Nous montons dans la tour d’astronomie. Admirons la vue sur Prague. Séance photos avec une jeune guide. Nous marchons ensuite vers la Place de la vieille ville.

Odeur de churros et de cochon rôti à la broche. Hors contexte, un mariachi chante une sérénade mexicaine. Nous contemplons les différentes bâtisses et en étudions minutieusement les styles à l’aide de notre guide Gallimard, du roman, au gothique, au néo-gothique, au baroque, au néobaroque, au style Sécession. Prague est une ville d’architectures, il suffit d’admirer les façades et d’en deviner l’inspiration. Nous nous engageons ensuite dans l’avenue de Paris, belle artère arborée avec de part et d’autre les boutiques de luxe de modèle courant. Nous prenons un verre dans un café en face du ghetto juif.

Retour sur nos pas à l’hôtel que nous quittons deux heures plus tard pour aller au restaurant La Dégustation, Bohême bourgeoise, seule table étoilée du pays, dans une rue calme non loin du couvent Saint-Agnès. Plaisir inaltérable de commander avec un rien d’hésitation deux coupes de Champagne. Elles luisent dans la lumière tamisée avant de nous offrir une belle ivresse. Superbe dîner, cuisine tchèque revisitée, pleine de saveurs de la terre, du gibier, des forêts humides et noires (j’imagine). Le sommelier propose une série de vins tchèques d’autant plus délicieux qu’on en ignorait l’existence.

 

Jour 2. Nous voulions courir sur la colline du Petřín mais nous découvrons une ville plongée dans le brouillard. Nous ne renonçons pas. Sur le pont Charles, les silhouettes noires des saints et des rois se devinent vaguement dans leurs étranges poses à travers l’épaisseur de la brume. Le pavé luit d’une pluie nocturne. Des groupes de fêtards semblent rentrer chez eux en ordre dispersé. Le Petřín est invisible.

Nous prenons les quais, côté Château. Nous courons assez longtemps le long des berges. A notre gauche, une autoroute urbaine déverse un flux de voitures énervées, à notre droite la Vltava est plongée dans le brouillard, en face la rive est invisible. Par instants, nous apercevons un cygne, lévitant sur la brume avec une nonchalance mélancolique. Nous gagnons un pont pour rejoindre la rive gauche.

Peu à peu, imperceptiblement, le brouillard se lève. Par endroits, il se transforme en volutes de fumées traînant sur l’eau. Le soleil signale sa présence derrière le voile des nuages. Un à un, des ponts se forment devant nous, comme des apparitions. Cette rive est plus calme que l’autre, plus belle. Les bâtisses offrent une variété architecturale et chromatique. Là-bas, le pont Charles, un coude du fleuve. Nous courons sur l’île de Kampa.

En me voyant arriver en nage, le bas du visage inondé de morve, l’hôtesse me refoule de la salle à manger (je ne respecterais pas le « dress code »). Comme pour lui donner raison, des clients distingués me dévisagent avec un étonnement fatigué.

Visite du Château. De la cathédrale Saint-Guy. De la rue dorée. C’est objectivement sublime mais j’étouffe dans la foule des touristes. Lorsqu’une Française derrière moi dit qu’elle s’attendait à quelque chose de plus… enfin de moins… enfin voilà quoi… je propose de nous planquer dans les jardins en terrasses du Château. Des petits trésors s’offrent à nous au gré de la promenade, comme s’ils étaient conçus spontanément pour l’agrémenter. Nous restons comme cela de longues minutes dans un silence que seul un oiseau invisible, par intervalles, interrompt.

Nous déjeunons au restaurant Terasa u Zlate Studne, sur une terrasse surplombant la ville et ses tuiles brunes. Là, l’église Saint-Thomas, plus loin la belle coupole de l’église Saint-Nicolas de Mala Strana.

Après le déjeuner, nous marchons le long de la rue Nerudova avec ses façades baroques et atteignons le monastère de Strahov, heureux d’avoir semé la foule. Visite des deux bibliothèques de la théologie et de la philosophie. Pourquoi cette ville est-elle si riche, en jardins, en monuments, en bibliothèques. Nous lisons le guide pour en appréhender l’histoire complexe. Sur la carte, l’incrustation au cœur d’un monde multiforme, germanique et slave l’illustre. Nous longeons les allées du Petřín près du monastère et pour la première fois rencontrons des habitants de la ville. Des couples promènent leur enfant dans une poussette. Des amoureux contemplent la vue en se tenant la main. Cela nous réconforte, nous pensions que la ville avait été désertée.

Nous nous trompons de théâtre. Pour je ne sais quelle raison, j’étais persuadé qu’il fallait se rendre au Théâtre des Etats, peut-être parce que j’ai tellement lu et on m’a tellement répété qu’y fut créé Don Giovanni sous la direction de Mozart lui-même. Le théâtre est fermé. J’appelle l’hôtel. Rigoletto ? Ben, c’est à l’opéra d’état. Il est sept heures mois cinq. Nous hélons un taxi, lui expliquons la situation. Il fonce dans le dédale des ruelles pavées, s’engage dans des boulevards à contre-sens. Nous arrivons avec dix minutes de retard. Réussissons quand même à gagner nos places. Après l’opéra nous allons dîner dans un Italien sans charme en chantonnant La dona e mobile. Nous allons ensuite en boîte près de l’hôtel. Je voulais me rendre à cet abri anti-nucléaire de l’époque soviétique transformé en boîte de nuit mais c’était trop loin, on voulait pouvoir rentrer à pied.

 

Jour 3. Très belle journée ensoleillée et fraîche. Je monte péniblement le Petřín en courant. J’atteins le sommet et y découvre un beau jardin secret, une maison, une roseraie, des allées, des bancs blancs et une église à la coupole dorée – je songe aux églises orthodoxes. En redescendant, je surprends des visions partielles de la ville entre les branches des arbres dorés. C’est une belle saison pour visiter, l’automne.

En prenant le chemin du cimetière juif, notre destination du jour, nous apercevons une porte sans prétention qui semble cacher un parc. Nous y pénétrons. Nous nous retrouvons dans les magnifiques jardins du sénat avec son étrange mur de grotte artificiel. Nous marchons ensuite vers le cimetière juif, le plus ancien d’Europe et suivons la longue file des touristes qui longe d’un pas étonnamment pressé les allées qui serpentent entre les stèles innombrables, disposées les unes contre les autres, les unes sur les autres, dans une sorte de dentition anarchique. Nous visitons les synagogues, notamment l’espagnole, au style mauresque et nous étonnons du contraste entre sa décoration et les autres styles de la ville. Je prends une photo devant la statue de Kafka. L’imagine habitant cette ville (toute sa vie si je ne m’abuse), jette un coup d’œil au château, là-haut, me remémore nos parcours, le livre, la première nuit dans le livre. Nous nous rendons ensuite au couvent Saint-Agnès. Nous y sommes seuls. Vraiment seuls. En compagnie du personnel du couvent gagné par la lassitude. Nous parcourons les innombrables salles de peintures médiévales.

Après le déjeuner, nous marchons lentement sur la rive de la Vltava, croisons les habitants dans leur sortie du dimanche et nous reposons dans la cour de notre monastère, en paix, avant de prendre l’avion du retour.

 

 

 

A Paris, nous décidons de revoir L’insoutenable légèreté de l’être de Philip Kaufmann. J’aurais tendance à le préférer au roman. Il capte un instant magique de cinéma avec un Daniel Day Lewis jeune, magnétique, au regard perçant, fascinant, une Juliette Binoche jeune, aux joues rouges, innocente, à peine débarquée de sa campagne. A lui seul, le générique me bouleverse, scénario de Jean-Claude Carrière, image de Sven Nykvist, musique de Leoš Janáček, naturellement, et des acteurs extraordinaires comme Lena Olin (celle d’Après la répétition), Erland Josephson (son partenaire dans ce même film). Certaines séquences sont magistrales, celle des émeutes de 1968 en particulier, avec leur mélange de noir et blanc (sublime, c’est entendu, Sven Nykvist) et de couleurs déteintes d’époque. Kaufmann alterne des plans documentaires avec d’autres – le terme n’est pas anodin, s’agissant de Kundera – lyriques dans une dramaturgie éclatée. Il capture sur les visages, les jambes des filles, l’énergie et l’érotisme de la jeunesse soulevée que son héroïne photographie. La scène de la première rencontre entre Tomas et Tereza dans le spa de province est elle aussi très belle avec ses effets de brumes, les espaces kafkaïens qui s’emboîtent et la circulation virtuose de la caméra. J’aime les scènes de piscine, le flottement de Tereza dans l’eau des rêves et des cauchemars. Le film date de 1988 et à l’époque, jeune, j’avais été troublé par la séance photo entre Tereza et Sabina. Un peu moins cette fois. Je vieillis. La deuxième partie du film, ou la troisième peut-être (difficile d’en identifier une septième), celle du retour à Prague, est d’une tristesse poignante, qui s’imprime en vous. Les personnages à qui l’on s’attache vont inéluctablement vers leur perte. Le roman et le film sont de belles histoires d’amour et racontent le bonheur d’aimer, les tourments, le sacrifice de soi pour l’autre. Il décrit le déracinement hors et dans son pays. Lorsqu’on ne reconnaît plus son propre pays, ses propres racines confisquées, et qu’on n’a plus que l’être aimé comme attache à la vie.