Vélibgate

Je me suis souvent surpris à critiquer Madame Hidalgo pour sa politique de la ville qui se résume au néant festif transcendé par la haine du bourgeois, une politique de parvenue qui prend sa revanche sur le sale riche. Mais, coupable et contrit, je dois désormais reconnaître que tout cela participe d’une entreprise artistique subliminale de très grande envergure, de très, très grande portée.

La dernière invention prodigieuse a été de foutre en l’air les Vélib. Ce système qui a plus de dix ans, que le monde entier nous a copié, qui permettait à des milliers de Parisiens de se déplacer, qui a ponctué un tiers de ma vie et tracé des milliers de trajets dans ma mémoire, elle a réussi – ce n’était pas une mince affaire – à le mettre en panne sur plusieurs mois. Plus de Vélib à Paris en janvier 2018 (une centaine sur le millier prévu). Pour moi, plus de percée de la place de la Concorde luisante de pluie avec une meute de bagnoles en rage au cul ; plus de retour à la maison nuitamment en empruntant les berges et zigzaguant entre les fêtards titubants ; plus d’entrée majestueuse sur le pont Alexandre III face à une vue sublime, la plus belle au monde, des Invalides illuminés dans la pénombre de la nuit d’été qui tombe comme une lourde tenture ; plus de course-poursuite avec la fille en fleur dont les cheveux et la robe flottent dans le vent dans de fantasques arabesques.

Madame Hidalgo a confié la gestion à des bleus à la faveur d’un processus de sélection dont la transparence absolue est celle-là même dont la mairie est coutumière, suite à une planification redoutable, à la minute près, de la transition. Or lesdits bleus n’ont pas la moindre idée du sujet. Si, ils ont installé un système similaire dans une mégalopole du nom d’Helsinki.

Le génie absolu, c’est d’avoir synchronisé cette panne avec la construction par ailleurs de kilomètres de pistes cyclables symboliques, déserts, comme des autoroutes délaissées au milieu de l’immensité. C’est très beau. C’est du David Lynch. La presse unanime applaudit l’œuvre d’art grandeur nature, la performance, surtout qu’une fois que le Vélib marchera à nouveau à plein régime – vers juin je dirais – le nouveau système aura l’air plus ancien que l’ancien.

L’ancien était purement analogique et le revendiquait. Archaïque, lourd, métallique, mais robuste. Mis à part les stations pleines, cela marchait absolument toujours. Le nouveau se veut digital, avec un boîtier et un écran. Sauf que ces derniers datent de la deuxième moitié des années 1970, l’époque de Pong d’Atari. Le parcours client est à mourir de rire, avec la palme d’or décernée au verrouillage pause-café. Il faut absolument regarder le tuto. En gros, tu veux prendre une pause-café, OK ? Tu ranges le Vélib. Tu presses sur un bouton secret sur le guidon qui te permet d’extraire de l’autre côté une sorte de câble secret ombilical, très étrange. Tu tires sur le truc qui sort – t’imagines déjà la durabilité du dispositif et la galère pour le réintroduire dans le trou. Ensuite tu introduis le câble en question dans un trou au-dessus de la roue. Je ne m’appesantis pas sur le sous-texte psychanalytique de cette affaire. Ensuite tu dois presser (très fort) sur le boîtier Atari en plastoc vert pomme assemblé à Shenzhen jusqu’à ce qu’un pictogramme gris sur gris de trois pixels sur deux apparaisse, représentant quoi ? Une tasse de café. Genre intelligence artificielle, la machine qui pense, tu vois, la machine qu’a compris que si tu t’es arrêté c’est pour un cup of Joe. Ce n’est pas fini. Il faut ensuite passer ta carte Navigo sur ledit boîtier je cite « intelligent », vérifier qu’un nouveau pictogramme (un cadenas) apparaisse. Ce n’est pas fini. Il faut ensuite tourner le guidon pour vérifier le blocage. Tout ça pour un putain de café.

Quelques renseignements pratiques. En adéquation avec la volonté de démocratiser le vélo, le nouveau système sera plus cher que l’ancien. A l’ère du digital, le système dispose de trois sites Web redondants, avec des infos presque pareilles mais pas tout à fait, dont le site d’un organisme occulte dont je défie quiconque de comprendre la finalité répondant au nom inquiétant de Syndicat du Vélib. Pour les anciens abonnés comme moi, il faut d’abord activer le compte avec l’adresse email comme identifiant. Or toutes les adresses yahoo.com et hotmail.com n’ont pas marché pendant des semaines.

Le génie de la Mairie c’est d’avoir observé l’incivilité légendaire du Parisien – en gros à quatre sur un Vélib à trois heures du mat en sortie de boîte, des sociétés de vélo en libre-service qui ont mis des centaines de vélos dans la nature, toutes cassées en une semaine, dix jours, des Autolib poubelles – et de donner en pâture à cette incivilité à laquelle rien ne résiste le système le plus bancal qui soit. J’ai de la peine pour la pauvre start-up qui a gagné ce contrat. Ils ne se rendent pas compte de l’enfer dans lequel ils se sont embarqués avec leur machin mal né.

« Nous sommes possédés par les choses que nous possédons ». Cet aphorisme de Jean-Paul Sartre m’a toujours guidé dans la vie. J’étais si attaché à ma non possession des Vélib. Que de fois, de retour de Londres, me suis-je extrait du chaos de la Gare du Nord – automobilistes, cyclistes, piétons, taxis, Uber se répandant en invectives furibondes multidirectionnelles emplies de haine – pour me saisir d’un Vélib et aller à la conquête de ma ville, emporté dans le flux des rues en pente, lançant au passage des coups d’œil complices à quelque monument, aussitôt aspiré par la course. Que de fois ai-je marché avec ma fille vers l’école et, en disciple d’Aristote, ai-je philosophé avec elle sur les questions clés qui nous occupent lors de notre passage sur terre, avant que nos chemins ne se séparent, que le mien ne me conduise au Vélib de Passy, le sien au cours de grec ancien. Jamais ne me suis-je soucié de ranger un vélo entre cinquante scooters ou inquiété d’un vol éventuel ou négocié avec un voisin que mon vélo dérange dans le local vélo. Malgré tout, je me suis résolu à acheter un vélo. Cher Vélib, reviendrai-je un jour vers toi, ou suis-je à jamais victime de l’implacable propriété privée ?

Suite : mi-mars, 355 stations étaient en service loin de l’objectif initial de 700 stations au 1er janvier et de 1 400 fin mars. Anne Hidalgo estime que le système sera totalement opérationnel « fin avril, début mai ».

Fan Zone (suite) – Chronique d’un mois de fête

Le premier jour a été compliqué. Je rentre chez moi vers 20 heures et à mesure que je m’approche de la fatidique avenue de la Bourdonnais un sentiment de chaos m’envahit. L’avenue est colonisée par des bandes dispersées de péquenauds braillards et débraillés qui viennent assister au concert de David Guetta. J’exhibe fièrement ma carte d’identité au checkpoint de la rue de Belgrade, le policier me dit désolé, la rue est bloquée, elle a été transformée en « sas de sécurité ». Je fais comment alors ? Il faut aller rue Marinoni et suivre le parcours d’un fan, comme si je me rendais au concert. Rue Marinoni, le policier m’ordonne d’un geste du menton de faire la queue. Je retourne voir le premier policier : son collègue me demande de faire la queue avec les péquenauds pour rentrer chez moi, c’est inacceptable, c’est un droit fondamental que de pouvoir rentrer chez soi, et patati et patata. Il reste inflexible. Il dit après vous êtes pas contents, après vous nous dites « y a des attaques terroristes, y a des attaques terroristes », alors vous voulez pas de terrorisme, vous faites la queue. Je m’embarque dans des raisonnements inutiles sur l’inutilité de la Fan Zone comme si c’était lui l’organisateur en chef. Saisi d’un sentiment d’étouffement, bousculé par les fans suants dans le cagnard qui s’agitent dans des mouvements browniens, je croise un voisin et ami, lui aussi en costume cravate, il remarque que notre tenue n’est pas adaptée, autour de nous celui qui a choisi de mettre un pantacourt avec un marcel peut être considéré comme hyper bien sapé ce soir, surtout s’il transpire à grosses gouttes. Il m’invite chez lui si je finis à la rue. C’est complètement disproportionné et en un sens proustien, je me rappelle mon enfance et cette situation traumatique dont j’ai été si souvent témoin, celle où mes parents négociaient avec les miliciens pour franchir des checkpoints à grand renfort d’arguments sentimentaux. Je vais voir l’autre policier, dans un état de fébrilité qui rétrospectivement frise le ridicule – ça va, je sais que je vais pouvoir rentrer, pas la peine d’en faire des tonnes. Excédé, il me laisse passer en me faisant signe de fendre la foule. Une fois chez moi, je me rends compte que ce n’est pas un concert de David Guetta, car c’est Louane qui chante Maman, maman, etc. en faisant vibrer les vitres. Je suis sur le point de me tailler les veines quand heureusement Kenji prend le relais et c’est comme ça pendant deux heures.

Malgré ce début catastrophique, la suite de l’Euro se passe bien mieux que prévu. Déjà, ils arrêtent tout vers 23h30 et les derniers gueulards les plus déterminés s’évanouissent dans le silence quelques minutes plus tard. Ensuite, on dort profondément car plus aucune voiture ne passe, le réveil est bienfaisant sur l’avenue déserte. Parfois, on entend les oiseaux. Jamais je n’ai vu l’avenue aussi propre, un convoi exceptionnel de camions poubelles dernier cri nettoyant toutes les heures les trottoirs dans un beau ballet mécanique et aquatique.

Autre bonne surprise, comme nous l’a dit un policier avec lequel nous avons sympathisé, « c’est bon enfant ». En réalité, le fan est un organisme assez simple et assez univoque, une sorte de circuit fermé dédié exclusivement à l’ingurgitation de bière et à la l’urine. Dans le quartier, très vite, on leur a donné un nom, les « arroseurs », pour cette longue tradition qui est la leur de pisser partout. Un fan chez lui n’a pas de toilettes par exemple. Quand l’envie lui prend de pisser au milieu d’une action décisive, il le fait sur sa table basse, arrose sa femme ou ses enfants, c’est très informel. Pareil dans la rue.

Nous n’avons pas tout de suite réalisé ce que c’était. Ils sont apparus le troisième ou quatrième jour. Avec ma fille que j’accompagnais à l’école, nous avons tourné autour, intrigués, jusqu’à ce qu’un type vienne, sort sa quéquette et pisse dedans. Nous avons alors compris que ces grands bac gris un peu partout dans la rue étaient d’ingénieux urinoirs et des instruments de conditionnement du fan qui, quand l’envie lui prend de pisser, risque de tomber sur un urinoir et, à force, de s’y habituer.

A part boire des bières et pisser, un fan émet aussi des sons désarticulés. Souvent des sons monolithiques prolongés sans harmoniques, comme des « ouuuuuuuuahhhhhhhhhhhhh », des beuglements, à peu près comme ça, « baaaaaghhhhhhhbeuuuuuuheuuuu », des cris de victoire, « héééééééééééééééoooooooooooooooouaaaaaaaaaaaaaaa », à des volumes élevés. Le fan le plus sophistiqué assortit ces sons d’une mélodie très répétitive. Globalement, cela crée une ambiance sonore agréable, pas exactement élégiaque, mais non sans charme. Au début, on croyait – les policiers aussi, découvrant comme nous leurs mœurs – que les fans célèbrent par définition des victoires. Or pas du tout. Ils célèbrent tout, victoires, défaites, matchs nuls. En rentrant le soir, on demandait au policier de service, alors on célèbre quoi ce soir ? Une défaite cuisante ? La disqualification de l’équipe ? On en riait de bon cœur.

J’ai choisi les premières semaines riches en matchs passionnants pour entreprendre des voyages extrêmement lointains. Je suis allé une semaine en Chine, j’y ai assisté à des conférences, j’ai vu le monde en action, en train de se faire, et j’ai découvert la formation d’un axe USA-Chine qui, au dire d’officiels des deux bords, a décidé de régir le troisième millénaire. Je me suis demandé quelle serait la place de l’Europe dans tout cela et lorsque je fus accueilli à mon retour par un concert synchronisé de « bâââââahhhhhhAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA », une crainte confuse s’est emparée de moi.

Nous sommes allés dîner chez des amis qui ont une terrasse dans la même avenue avec vue sur les snipers et le grand écran. Le parc était étonnamment vert. Le surplomber ainsi était magnifique. Cela m’a inspiré une métaphore sur la politique : l’homme politique voit les choses ainsi, de haut, il est essentiel pour lui de prendre les décisions dans le monde rose et vert de l’abstraction, en évitant tout contact avec la réalité d’en bas.

J’ai programmé un autre voyage pour le concert de Muse. C’est ma femme qui m’en a parlé à mon retour. Je suis nul en musique mais autant Guetta, c’est pour les péquenauds, autant Muse paraît-il c’est pour les intellos. Il se dit que ce sont les nouveaux Pink Floyd. Je ne sais pas si je suis influencé par cette segmentation ethnomusicologique, mais j’ai cru comprendre que la file d’attente était civilisée. Personne ne pissait, ne hurlait, on pouvait même rencontrer des gens normaux. Elle était très longue, bloquant notre entrée et s’étendant à l’infini.

Un soir que nous devions fuir le quartier à cause d’un match, nous avons pris un taxi. J’étais passablement énervé, ma femme me demandait où j’allais chercher toute cette énergie d’énervement, je me préparais non sans impatience à une séance de défoulement avec le taxi. Dans mes fréquents trajets Roissy-Paris, je fais toujours en sorte de garder le silence, me faisant parfois passer pour un sourd-muet, parce que je sais qu’il suffit d’un rien (« ah regardez ce cycliste… ») pour déclencher d’interminables dissertations sur l’état de décomposition sociétale de « ce pays », du Michel Onfray à la puissance 10. Imaginez : passer une heure dans l’espace confiné d’une classe E avec Michel Onfray. Pourtant, ce soir, j’avais décidé de déclencher la machine dissertative. Mais il faut croire que je n’ai pas de cul. Je décide de tomber sur une sorte de sage au volant d’une Jaguar, un grand black genre Forest Whitaker au QI surdimensionné. Je lance (il a eu du mal à pénétrer dans le carré de sécurité qu’est devenu notre quartier) : « Monsieur, nous souffrons de la Fan Zone… ». Lui : « Monsieur (virgule), si tous les désagréments étaient de cet ordre, notre société se porterait bien mieux. Que font-ils de mal ? Ils regardent un match, boivent un coup, ils sont contents, c’est bon enfant ». Ma femme me lance un regard genre : tu vois ? Je marmonne : « Font chier avec leur bon enfant ». Bien que dépité, je n’abandonne pas. J’aborde le sujet de chauffeur de taxi par excellence, celui qui garantit une bonne demi-heure de fiel discursif mâtiné de lepéno-zemourisme : François Hollande (son incompétence, le complot planétaire Uber-Macron comme quoi Macron est un actionnaire de l’ombre de Uber parce qu’en fait il était banquier, etc.). Moi : Hollande, quand même, il nous porte la poisse, regardez ce temps pourri, en plein mois de juin… Lui : « Monsieur (virgule), à sa façon, je dis bien à sa façon, Monsieur Hollande aura contribué à redresser le pays. Il a fait ce qu’il fallait faire. Il est courageux. Et puis, pour la première fois dans l’Histoire de France, il y aura un monarque/président sans casseroles : pas de diamants de Bokassa, pas de fille cachée, pas de cancer en phase terminale avec bilans santé truqués, pas de passé vichyste, pas de valises de cash et d’affaires d’HLM, pas de Bettencourt, pas d’affaire(s) Tapie, pas de Bygmalion… Pensez-y… » Mouais… Ma femme me fait signe genre il t’a bien eu. Je tente alors le tout pour le tout : le football. Je prends des risques en m’avançant sur un terrain de complète ignorance. Moi : l’équipe de France a quand même de la chance, se retrouver avec l’Islande… Je tente l’humour : Ils ne sont même pas 11 dans leur pays les Islandais, je ne sais pas si l’équipe sera au complet, haha. Lui : « Monsieur (virgule), le Royaume-Uni aurait été plus facile parce que le Royaume-Uni allait construire le jeu alors que là, ils vont être 11 en défense et il suffira d’une contre-attaque pour nous prendre en défaut. » Bon fait chier, il me fatigue.

La Fan Zone, ce sont aussi des moments accidentels de pure poésie. Comme ce jour où, dans la foulée du Brexit qui a ébranlé notre continent en mobilisant dans la presse tout un vocabulaire géologique (séisme, tremblement de terre, choc sidéral,…), le Royaume-Uni a perdu face à l’Islande. Je rentrais du travail et j’ai croisé deux jeunes Britanniques, un couple. Ils se tenaient par la main, elle avait posé sa tête sur son épaule et les larmes coulaient sur sa joue, diluant l’Union Jack. Dans un mouvement improvisé de solidarité, des fans de tous les pays européens, une union européenne à échelle réduite en quelque sorte, les ont entourés pour entamer une très belle chorégraphie spontanée comme dans un film de Jacques Demy, tandis que l’un d’eux jouait du saxophone – un pro, c’était évident. C’était simple, émouvant, les rayons du soleil faisaient des jeux de lumière naturelle et dorée derrière eux. Je me suis immobilisé un instant, pour contempler le spectacle, j’avais la chair de poule.

Non je déconne. Quand les Anglais ont perdu, les fans sont sorti en criant : AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA (mais un A guttural, pas net, à la limite de la rupture des cordes vocales) et il faisait un temps de merde d’un gris cendreux.

Grâce à la Fan Zone, j’ai renoué avec le plaisir simple de l’évasion. Vendredi soir, je vais directement du bureau à la Gare Saint Lazare ; j’achète le Paris Match au Relay (songe un instant au plaisir de le lire sur un transat) ; travaille, bouquine, écris ceci dans le train ; malgré le temps pourri (le pire été depuis mille huit cent quelque chose) il y a un air de vacances en ce début juillet ; arrive vers 21 heures 30 à Deauville juste à temps pour contempler un coucher de soleil grandiose ; pénètre dans la maison, prépare un plateau télé et me vautre dans le canapé Caravane moelleux comme tout pour voir un film avec ma fille en bectant des popcorn.

C’était en semaine, j’étais vanné, je me suis couché tôt, bercé par la clameur de la foule. C’est peut-être pour cela que j’ai fait un horrible cauchemar. Je me réveillais le matin comme changé, ne me reconnaissant pas. Je me levais machinalement et urinait sur la porte de la chambre. Ma femme me demandait pourquoi je faisais ça, c’est dégueu, et je n’arrivais pas à former des mots, pris d’une profonde angoisse : je voulais m’exprimer, lui dire « ben je fais quoi, je pisse sur une porte, comme tout le monde », j’avais l’impression que les mots étaient sur le point de se constituer en syllabes intelligibles, mais les seuls sons que je pouvais émettre était des geignements rauques. C’était effroyable. En ouvrant mon armoire, je ne retrouvais aucune de mes chemises, mes costumes avaient disparu. Il n’y avait plus que des pantacourts, des T-shirts sans manches et une collection de drapeaux européens en forme de cape. Je m’habillais ainsi pour aller travailler avec, en guise de cartable, un pack de 6 de Kronenbourg. Je me métamorphosais en fan ! Je déboulais au bureau en hurlant pour célébrer un match nul. Je me suis réveillé en sursaut, il n’était que minuit et des vrais gens hurlaient dehors, tout cela devenait confus. J’ai respiré profondément, je me suis saisi d’un livre soporifique et intelligent pour m’endormir dans de bonnes conditions (Introduction à Nietzsche de Karl Jaspers). L’intelligence commença à se répandre en moi, comme une sorte de potion purgative et bienfaitrice. J’ai alors rêvé que j’étais à Zurich, dans le Dolder Grand, que je me réveillais le matin pour aller courir dans la forêt humide et y rencontrais une biche.   

Un des soirs, au restaurant, j’attendais 23 heures 30 pour rentrer chez moi. Le restaurant s’était vidé, les serveurs et les cuisiniers étaient fatigués et me regardaient avec un air de supplication. J’ai décidé de marcher pour perdre du temps ; pour une fois la soirée était douce, c’était agréable. Pour une fois aussi, j’ai apprécié le silence fantomatique des rues tristes et laides du quinzième arrondissement. De loin en loin, des gens regardaient le match dans les cafés. Il y avait des prolongations, je suivais ainsi en direct la progression d’un match qui pour moi revêtait une importance capitale (Pologne-Portugal), que j’attendais avec impatience depuis des mois. Pour les tirs au but ou plutôt juste le dernier, je me suis arrêté devant un café, d’autres passants m’imitèrent, et finalement le Portugal a gagné. Ce petit happening communautaire m’a plu. Avenue de Suffren, j’ai soudain été happé par une foule immense qui émergeait de tous les coins d’immeubles comme une eau qui cherche toutes les fentes dans la roche pour s’en extraire : des fans. Ils avaient l’air de zombies dans un Romero des années 1970, ils entretenaient un dialogue cryptique à base d’éructations insondables en chancelant un peu sur eux-mêmes, comme sonnés. Ils étaient surveillés par des CRS sur les dents, toujours très élégants, observant un peu sceptiques les corps chancelants drapés de drapeaux. Un fan criait « beuuuuuuuhhhhhh », l’autre lui répondait du tac-o-tac « éééhhhgggghhhhhhhhhhh » alors qu’un troisième à plusieurs centaines de mètres leur envoyait les échos lointains de braiements épais et sinistres (il devait être polonais, je ne décelai aucune joie victorieuse dans ses huées).

J’étais assez désespéré moi-même quand devant chez moi j’ai finalement rencontré une personne normale, ce qui m’a fait un bien fou, parce qu’à part être normale, elle a prononcé une phrase, une putain de vraie phrase, la phrase la plus belle, la plus intelligente et la mieux tournée sur cette Fan Zone (elle engueulait son copain dépité comme un petit gamin) :

« It was the biggest piece of crap I’ve ever experienced in my life! »

PS:

Un grand merci aux policiers et gendarmes, des héros ! C’était a huge terrorist magnet, juste sous nous, et zéro incident !

Fan Zone et mails à Anne Hidalgo

Voici l’histoire et le cheminement de mes deux mails à Madame Hidalgo au sujet de la Fan Zone.

Premier mail (jamais envoyé)

« Madame,

Il y a deux réalités : la réalité dans laquelle vous vivez, celle de la communication pure, et la réalité euclidienne dans laquelle nous autres Parisiens évoluons. Elles ne sont pas les mêmes.

Que vous privatisiez tout un espace public, le Champ de Mars, pour l’Euro 2016, occasionniez deux mois de galère, de nuisances sonores, de risques sécuritaires pour les riverains, sans demander leur avis, sans leur envoyer la moindre lettre, dans un pays en état de siège, passe encore. Mais que vous présentiez cela dans la plaquette en PJ comme une entreprise « de développement durable », avec des standards inégalés de propreté, c’est à se demander si c’est de la distorsion de la réalité, de l’ironie ou ce que l’on appelle familièrement du foutage de gueule.

Vous avez visité le chantier ? Quelques photos en PJ.

Le spectacle est impressionnant dans la thématique « comment délabrer un espace vert ». Le côté cauchemardesque a peut-être quelque chose d’esthétiquement intéressant, comme une installation d’artiste dépressif vouant une haine viscérale à l’élément végétal, mais ce n’est pas cela que vous mettez en exergue dans un parti-pris qui eût pu être post-moderne. La brochure montre au contraire un joli champ totalement fictif et tout verdoyant. La réalité ? La pelouse est brune, le parc est sillonné de rats, il y a partout des grillages, des containers, des rivières de gros câbles, et ce territoire en friche, à l’abandon, est distraitement surveillé par des vigiles fatigués.

Propreté ? En PJ les photos du Champ de Mars samedi dernier à 9 heures, un samedi ordinaire. Au lieu de claquer des millions d’argent public pour construire une prison grillagée à ciel ouvert où, après une séance de « palpation », vont se côtoyer fans potentiellement énervés, vigiles de sociétés privées et policiers – ce qu’on appelle « la fête » – à laquelle vous conviez même les enfants, vous devriez envisager d’en dépenser une fraction pour entretenir le parc tout au long de l’année.

La mairie du 7ème nous a dit que l’alcool était toujours « en cours de discussion ». En admettant que cela va être une « fête du sport », le sport c’est des hommes qui se dépensent physiquement, pas des types qui boivent des bières, avalent des Pringles et laissent derrière eux des amas de détritus et des effluves d’urine que d’autres  – les agents de propreté de la ville qui ne profiteront pas de la « fête », eux – devront nettoyer après leur départ, lequel se fera invariablement dans un concert de vociférations et de chants délicats. Alors pitié pas d’alcool. (En écrivant cela, je sais, il y AURA de l’alcool, car il n’y a PAS de pitié). 

Bien cordialement, etc. »

2016-05-21 09.05.08-1 2016-05-21 09.05.30 2016-05-21 09.06.26-2 2016-05-21 09.07.14-1 2016-05-21 09.08.52-2

2016-05-21 09.18.26 HDR 2016-05-21 09.19.29-1  2016-05-21 09.27.23

2016-05-28 13.27.26

2016-05-21 09.30.00

Raisons (politiques) du non-envoi

Comme on peut le constater, la « Fan Zone » du Champ de Mars pour l’Euro 2016 m’agace assez profondément ; je l’avoue, en grande partie égoïstement (un mois de nuisances sonores et de promiscuité forcée avec des supporters de foot) ; mais aussi parce que cela m’insupporte philosophiquement que l’on saccage un espace vert dans une ville qui n’en compte pas tant que cela finalement. Mon mail n’aurait servi à rien, je le sais ; j’ai juste voulu me défouler. Au mieux – c’est déjà arrivé – le cabinet m’aurait répondu dans la langue de bois. J’avais envoyé par le passé deux mails à Madame Hidalgo. Ils étaient restés sans réponse jusqu’au moment où, dans un message lapidaire, j’avais menacé de poster sur Twitter je ne sais plus quelle réclamation. Comme beaucoup de politiques j’imagine, Anne Hidalgo n’agit qu’en fonction de la communication, le « cabinet » avait pris peur et répondu dans l’heure promettant que je ne sais plus quelle équipe allait prendre en charge ma demande, ce que naturellement ladite équipe n’a jamais fait, tablant, à juste titre, sur mon oubli. J’avais l’impression d’être Ben Stiller dans Greenberg qui envoie lettre sur lettre à des institutions mutiques et totalement abstraites (« Dear American Airlines », « Dear Sheraton », etc.).

J’ai donc peaufiné le mail sur la « Fan Zone », l’ai relu une ou deux fois, puis, au moment d’appuyer sur « Send », quelque chose d’étrange se produisit. J’ai eu comme une hésitation. Voire une crainte. Je me suis censuré.

Un mail qui ne sert à rien, et dont on ignore les conséquences. D’une manière ou d’une autre, la Mairie pourrait m’embêter. Elle a plus de pouvoir sur moi que j’en ai sur elle. Je ne sais pas moi, elle peut décider d’ouvrir une boutique de souvenirs hideux qui vend des écharpes de merde et des Tours Eiffel phosphorescentes dans mon immeuble, me poussant au suicide.

Je sais, c’eût été peu probable, mais une vague paranoïa m’a ainsi traversé l’esprit. J’ai pensé au livre de Kundera, La plaisanterie, où le héros, après la plaisanterie du titre, est pris dans un engrenage de tracas avec le régime communiste. Pour rien, sans enjeu, pour une foutue blague. C’est ce que connaîtra plus tard Tomas de L’insoutenable légèreté de l’être, pour avoir refusé de renier un article qu’il avait commis comparant le régime tchèque à Œdipe aveugle. Dans cet instant un peu vertigineux concomitant à mon « Send », je me suis demandé ce que veut dire « démocratie ».

Mon hésitation posait en premier lieu la question de la liberté d’expression. Mais cette hésitation est paranoïaque, j’en conviens. Le plus probable, c’est qu’Anne Hidalgo aurait pressé sur « Junk » sur son MacBook Pro. Un type du 7ème lui écrit, le 7ème ne votera jamais pour elle, on s’en fout, poubelle. En revanche, justement, c’est l’inutilité du mail et l’insignifiance de ce que je pense, en admettant qu’on me laisse le penser librement, qui en second lieu m’interpellent.

On peut dire peu importe ce que tu penses. Or pour avoir discuté avec de nombreuses personnes dans le quartier, mon agacement au sujet de cette « fan zone » est loin d’être un cas isolé ; je représente quelque chose, et pas forcément quelque chose de minoritaire, en tout cas localement. Personne ne nous a consultés, ne serait-ce que pour la forme, avant de construire la prison en plein air où seront parqués les supporters gueulards. La décision a été prise en conseil municipal, dans un total respect du processus démocratique. Mais c’était une non-décision, la maire ayant la majorité et pouvant en gros faire ce qu’elle veut.

Elle avait été la risée de tout le monde à l’époque, mais le concept de démocratie participative de Madame Royal avait quelque chose de puissant, au fond, au moins à l’échelle locale. La démocratie participative aurait comblé le fossé entre administrés et élus. Je vis à Paris, j’aime cette ville, et je n’ai aujourd’hui absolument aucune voix au chapitre. La Maire est élue par d’autres arrondissements, elle se fout du mien, même si paradoxalement j’ai pu voter pour elle. Etonnamment, la Mairie du 7ème n’a absolument aucun pouvoir. Je suis en gros pris en otage. Demain, si Madame Hidalgo décide de transformer le Champ de Mars en parking Vinci ou en déchetterie, ou en Décathlon, ou en Picard géant, je suis persuadé qu’elle en a les moyens « démocratiques », pour peu qu’elle présente cela comme un moyen de « faire la fête ».

J’aurais pu m’y réfugier tous les soirs pendant un mois, tout au long de l’Euro 2016. Mais pendant ce temps, dans l’indifférence générale, le dernier cinéma du 7ème, la mythique Pagode, a fermé ses portes. Il faut paraît-il claquer 26 millions d’euros pour sa rénovation. La ville ne veut pas le faire. On espère qu’un milliardaire achète le trophée, genre Arnault, Pinault ou Drahi. J’espère que l’un d’eux le fera. La longue file d’attente rue de Babylone et la discussion qui l’accompagne, comme dans un film de Woody Allen des années 1970, me manquent déjà. Pour m’en consoler, je n’ai que le concert de David Guetta, le 9 juin, sous chez moi.

Entre-temps…

« Alors pitié pas d’alcool. (En écrivant cela, je sais, il y AURA de l’alcool, car il n’y a PAS de pitié). »

Il y AURA beaucoup d’alcool les gars…

2016-06-03 07.18.11

Prise de conscience esthétique

Peu à peu, ma réflexion évolue. Plus j’y pense, plus je m’approprie la Fan Zone, plus je comprends l’intention et l’œuvre d’art. Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est ma remarque censément ironique au sujet d’un artiste dépressif qui serait à l’origine de l’installation. En fait, je pense que c’est vraiment ça. En formalisant mon rapport esthétique à l’œuvre, j’en saisis la beauté.

Nous avions revu il y a un an ou deux Le Désert rouge d’Antonioni. Pour rappel, c’est un film très étrange, sorti de nulle part, d’une beauté sidérante, dans lequel une Monica Vitti princière, aussi paumée qu’angélique, arpente le décor d’une usine flambant neuve, des constructions sophistiquées transpercées de tuyaux, de cheminées, de machines fumantes au chromatisme sublime. Dans le bonus du DVD, Antonioni donnait une interview dans laquelle il comparait une pinède d’un paysage italien éternel à un horizon barré d’usines et de cheminées. Pour lui, disait-il, l’horizon d’usines est plus beau que la pinède éternelle, parce qu’elle est l’œuvre de l’homme.

Prenons un autre exemple. Cette photo à Zurich :

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La pelouse est parfaite, le ciel est parfait, les Alpes sont parfaites, pas un kleenex ne traîne au sol, rien : fucking boring. Ils ne sont même pas foutus de tapisser ce gazon de bouteilles en plastique ou de canettes de Coca. Pas foutus de cacher cette vue idyllique à l’aide de hideux grillages.

Maintenant prenons les photos du Champ de Mars, les corbeaux, la boue, les câbles, les conduits d’aération, les camions, l’idolâtrie des soi-disant « sous-cultures » (fans de foot, jeux vidéo, musique de merde) : l’œuvre de l’homme.

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C’est ce que j’éprouve soudain devant la Fan Zone. Je me réconcilie avec l’œuvre de l’homme. Cette photo, que l’on trouve sur un site officiel, accentue le côté surréaliste, particulièrement intéressant.

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Nous avons vu plus  haut la « réalité », mais les décisions des politiques ne se fondent pas sur la « réalité » mais sur son ersatz fictif, sur une sorte d’avatar. Dans cette photo, la Fan Zone est un espace de méditation, de repli sur soi. On y voit un Champ de Mars immaculé, des rangées de haies théoriques très hautes – elles n’existent pas –, et une foule contemplative, admirant un écran où rien ne se passe, comme dans une messe ou une longue minute de silence. Personne ne bouge, les postures sont graves et silencieuses.

Conquis par ces niveaux de lecture esthétiques, je réécris donc mon mail à Anne Hidalgo.

Deuxième mail à Anne Hidalgo

« Madame,

Partout dans le quartier, et en général dans l’Ouest parisien, chez les « bourges », vous avez des détracteurs. D’aucuns prétendent qu’avec les installations hideuses de la Fan Zone et, de manière générale, la transformation du Champ de Mars en dépotoir, vous mettez en danger un site classé au patrimoine mondial de l’Humanité. Ils trouvent cela affligeant. Je ne suis pas de ces détracteurs.

Après un moment d’hésitation, dans un éclair de lucidité, j’ai saisi votre intention esthétique. Les grillages, les vigiles d’Europe de l’Est, le plus grand écran du monde de 420m2, les containers posés au hasard sur la boue, surveillés par une congrégation de corbeaux qui se délectent des détritus de la nuit, sont d’une grande beauté, une beauté cauchemardesque certes, qui rappelle un camp de détention, une usine à l’abandon, un parc après l’apocalypse, mais d’une grande beauté.

Prenez par exemple cette photo, très belle, très symbolique : un parc d’enfants à l’abandon, souvenir d’un ancien monde révolu.

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Une remarque toutefois si je puis me permettre : il y a un coin de verdure que vous avez oublié de « saccager » (j’utilise ce mot dans le sens d’un processus artistique). Certes, l’artiste y a laissé non sans humour deux vêtements pourris de clochard, mais hormis ce détail, cela me paraît un peu trop vert et fait tache dans la tonalité d’ensemble. Nul camion, nul haut-parleur, pas la moindre construction en acier. Mais je suis mesquin, ce ne sont que quelques mètres carrés dans un territoire par ailleurs complètement saccagé.

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Mais là ne s’arrête pas votre projet. Il deviendra encore plus intéressant avec l’arrivée des fans, une humanité à l’état réduit idolâtre de types qui tapent dans un ballon sur un écran de 420m2. L’œuvre d’art va prendre vie ! Chaque Fan va laisser derrière lui du papier gras, une bouteille de Champagne Baron de Bellac arrosés de sa pisse, et va repartir en rotant, heureux de sa contribution à l’œuvre.

Des esprits chagrins, des bourgeois rabougris osent souligner que cette entreprise ne serait pas écologique. FAUX !

La preuve, cette photo, il n’est pas écologique peut-être ce panneau ?

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Autre preuve, cette file de camions diesel dont un œil aiguisé comme le mien reconnaît tout de suite qu’ils sont électriques, c’est une évidence.

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Si je vous écris aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour exprimer mon admiration, c’est pour faire une suggestion, vous sachant à l’écoute attentive des Parisiens : je pense que la Fan Zone devrait être une installation permanente.

 Après tout, au moment de son installation, la Tour Eiffel était temporaire. Or il y a tellement d’expériences que l’on pourrait mener dans la Fan Zone, le transformer – tout est prêt pour ce faire – en camp de détention, en Fan Zone d’autres sports, en lieu de concerts carcéraux, etc. etc. Les possibilités sont tout simplement illimitées.

Votre dévoué. Etc. »

Pour le coup, sans aucune hésitation, j’ai appuyé sur « Send ».

Lendemains de massacre

« Personne ne répondait… nous étions inquiets… tout va bien ? ».

Le coup de fil nous réveille à 6 heures le samedi matin.

129 morts.

C’est la première chose que je vérifie sur l’iPhone. Nous en étions à 50 lorsque je me suis endormi.

On apprend à notre fille qu’elle n’a pas école aujourd’hui… Non, pas « génial ! », c’est à cause… des attentats. On s’embarque dans des explications confuses – on changera notre message tout au long de la journée, on se cherche encore sur la ligne de communication à adopter, les éléments de langage. Elle note qu’elle n’aura pas son contrôle de math avec un sourire de triomphe à peine contenu.

J’aperçois par la fenêtre des coureurs au Champ de Mars et annonce solennellement : « je sors courir ». Mon autre fille, affolée : « Non, t’es fou, tu vas mourir ! ».

Je me plains en permanence des bruits du Champ de Mars. J’ai envoyé plusieurs lettres à la maire de Paris pour dénoncer la dégradation de cet espace public. Elle ne répond jamais, ce qu’on dit ne l’intéresse pas, les Parisiens sont le dernier de ses soucis, seule sa personne l’intéresse et elle considère que le parc lui appartient, elle l’a privatisé pour sa petite gloriole.

Ce matin, le bruit me manque. Le Champ est vide. Seuls les coureurs fidèles, que je reconnais, l’arpentent. Seules les corneilles, sur le qui-vive, osent en rompe la paix.

Un groupe de Chinois prend des photos sous la Tour Eiffel en hurlant de rire.

Un père se promène avec son fils. Ce fait banal, ce samedi matin, revêt un caractère exceptionnel.

Des Roms surmaquillées pressent le pas, des carnets à la main, pour se cacher dans les bosquets.

Deux amies sont absorbées par leur conversation. Je les croise à plusieurs reprises, deux fois dans chacun de mes tours du Champ, au gré des bribes de leur dialogue, « nous avons besoin d’un homme fort ! », « il ne faut pas céder à la peur », « vous partez où à Noël ? »…

Les installations d’une fête à neuneu déglinguée de la Mairie de Paris sont abandonnées, comme en ruine, dans un paysage désolé, sur la pelouse boueuse et essartée.

Les filles ne veulent pas sortir. Nous annulons les activités du week-end. L’après-midi est studieux. On lit. Médite. Somnole. Un silence de bibliothèque s’installe dans la maison. La rue est déserte. Ce n’est pas un recueillement intentionnel, il ne s’agit pas de deuil. C’est naturel. Je lis des nouvelles de Tchékhov, « une nuit terrible », « un chagrin ».

Des amis perdus de vue depuis des années envoient des messages, sans entrée en matière, comme si nous nous étions vus la veille. Mon iPhone vibre : « Nous pensons à vous ». Je ne reconnais même pas le numéro, américain.

Le dîner de ce soir tient toujours parce que : « La vie continue ». J’appréhende les discussions politiques, les colères de circonstance, les exposés sur ce qu’il fallait faire et les exégèses du Coran. Or non. Nous parlons des vacances, des écoles, des expositions à Paris et d’un documentaire sur les hôtels particuliers du VIIème. J’apprends que la maison de Balzac rue Raynouard abrite une bibliothèque publique où l’on peut travailler en secret.

Les internautes s’activent pour créer un phénomène similaire à « Je suis Charlie » : écran noir, peace and love intégrant la Tour Eiffel, drapeau français en surimpression de photos… Elles sont vaines, aucune ne prend.

Les Libanais expriment leur déception sur les réseaux sociaux : personne ne s’est ému des attentats de la banlieue sud de Beyrouth quelques jours auparavant. Normal, c’était dans un trou perdu à Beyrouth, pas à Paris ; c’étaient des chiites mal habillés, pas des Européens ; c’était devant une mosquée, pas au Bataclan. Que les victimes ne se valent pas, chacun le sait. Pour rendre la chose légèrement plus surréelle, c’est Angelina Jolie qui rappelle cette injustice.

« La journée était douce ; le ciel sans nuages s’étendait au-dessus des larges couronnes de châtaigniers, et c’était un vrai jour à se sentir heureux. » C’est ainsi que Stefan Zweig, dans Le Monde d’hier (1944), décrit le jour de l’assassinat de François-Ferdinand et son épouse. Dimanche matin, le surlendemain des massacres, le temps est splendide. Je sors courir, bienheureux malgré moi. Devant Matignon, la rue de Varenne est barrée mais le policier me laisse passer après avoir vérifié que je ne porte pas une ceinture d’explosifs. Georges et Rosy continuent à nous apprendre à danser en peu de leçons. Le portail du Luxembourg au bout de la rue de Fleurus est fermé. C’est la première fois, depuis vingt ans que je viens au parc, qu’il est fermé, désert. Une congrégation d’inquiétants et invisibles corbeaux semblent avoir conquis le territoire et le protègent de leurs cris énervés.

Le concierge nettoie consciencieusement la porte cochère. Il est abattu. Ça fait un an qu’il le dit, la France est trop laxiste. Et voilà ce qui se passe… Il souhaite rétablir la peine de mort pour les kamikazes.

Ma fille se précipite vers moi, horrifiée : « il paraît que c’est la guerre ! » Pour leur faire apprécier la chance de vivre dans un pays « structurellement en paix », nous leur avons souvent raconté notre enfance au Liban. C’était aussi, parfois, une stratégie pour les empêcher de râler – « arrête de te plaindre et mange tes courgettes, nous, pendant la guerre, on a mangé des pâtés en boîte tous les jours pendant des mois ». Tout à coup, elles se voient subir le même sort que leurs parents. Elles nous demandent si nous allons vivre sur le palier.

Le 19 septembre 1982, sur la terrasse d’une maison de campagne, mon père était absorbé par la lecture du journal qui portait une manchette énorme sur les massacres de Sabra et Chatila.

Les massacres qui ont ponctué mes jeunes années me reviennent en mémoire.

En 2009, j’ai passé des entretiens avec un fonctionnaire de la préfecture qui m’a demandé pourquoi j’avais choisi la France. J’avais entre autres répondu : « parce que c’est un pays structurellement en paix ». Elle l’avait noté sur son formulaire. C’est peut-être toujours dans mon dossier, quelque part.

Pas question de rester emprisonnés à la maison, « on sort déjeuner ».

Dans les kiosques, des unes de magazine sont comme les témoins d’un monde d’avant, anachronique, soudain privé de sens : « Gad Elmaleh : toujours amoureux, il est désespéré », « Il a tout perdu (Gad Elmaleh) », « Johnny et Laeticia : notre couple a tout connu, nous sommes indestructibles. », « Claire Chazal : elle ne s’en remet pas. » Signes avant-coureurs bien qu’encore minoritaires d’une épidémie imminente, d’une transformation radicale qui s’est opérée en une nuit, les manchettes des quotidiens sont énormes sur fond noir : « HORREUR », « CARNAGES A PARIS », « LE DESASTRE ». Pendant les deux ou trois semaines qui suivront, tous les magazines à part Gala et Jours de France feront leur une sur les massacres. Les hors-séries proposant de comprendre l’islam se multiplieront avec les photos de la Mecque et de femmes en tchador longeant des murs lépreux tagués de messages de haine indéchiffrables. Puis progressivement l’oubli fera son œuvre pour qu’apparaissent à nouveau les couvertures sur les prix de l’immobilier à Paris.

Le 26 janvier 2015, j’avais publié une uchronie d’anticipation (un récit d’anticipation proche qui devient une uchronie quand l’événement prophétisé ne survient pas) sur un acte terroriste qui plongeait la France dans le fascisme. C’est troublant ; la réalité autour de moi me rappelle le texte issu de mon imagination. Je ne sais plus très bien. Ces événements sont-ils réels ? Est-ce moi qui les imagine ? Car tout paraît faux. Ces titres de journaux, c’est ce qu’un mauvais scénariste écrirait. Une personne qui avait lu mon article me disait que je partais en vrille, comme d’habitude. La réalité part en vrille.

Quelques jours plus tard, je tombe sur le passage suivant d’un livre de Victor Hugo, comme une réponse :

« L’adversité inattendue ressemble à la torpille ; elle secoue, mais engourdit ; et l’effrayante lumière qu’elle jette soudain devant nos yeux n’est point le jour. Les hommes, les choses, les faits, passent alors devant nous avec une physionomie en quelque sorte fantastique ; et se meuvent comme dans un rêve. Tout est changé dans l’horizon de notre vie, atmosphère et perspective ; mais il s’écoule un long temps avant que nos yeux aient perdu cette sorte d’image lumineuse du bonheur passé qui les suit, et, s’interposant sans cesse entre eux et le sombre présent, en change la couleur et donne je ne sais quoi de faux à la réalité. » (Victor Hugo, Bug-Jargal, 1826)

La terrasse du Tourville est noire de monde. L’ambiance y est la même que par les beaux jours d’été. J’ai peine à même déceler un « je ne sais quoi » de différent. Les serveuses en jupe courte se fraient un chemin dans le labyrinthe des tables en tenant en équilibre des tartares frites. En face, des journalistes se sont regroupés devant l’école militaire où une cellule psychologique a été montée. Assez vite, ils préfèrent passer leur temps à interroger les clients de la terrasse qui philosophent sur la valeur fondamentale de la vie entre deux gorgées d’Affligem.

Plus tard, par hasard, ma fille me lira ces lignes de Maurice Maréchal, un sombre violoncelliste et poilu de la première guerre mondiale : « J’ai peine à comprendre qu’un jour de bataille soit en même temps un jour paisible d’octobre et que tout y soit pareil aux après-midi ordinaires d’automne. »

En observant mes semblables sur la terrasse, assis face au soleil, je pense à Camus. Dès lors qu’elle mène irrémédiablement à la mort, la vie est absurde ; cela, admettons-le, c’est cliché. Mais la révolte camusienne contre cette fatalité l’est moins, cette révolte c’est la « morale du présent », et cette morale n’est pas l’appréciation médiocre des petits plaisirs de la vie, c’est un combat permanent qui impose de vivre « pour créer ce que nous sommes ». « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. »

Autour de moi, je ressens l’« onde de choc », « ce sont des endroits où on a bu un verre pas plus tard qu’il y a quinze jours », « attends tu rigoles, on a une cousine qui habite dans le coin », « le Petit Cambodge ? sérieux c’est notre cantine ». Les gens ont l’impression d’être les victimes théoriques de l’attentat qui les a épargnés par hasard. Ils en étaient la cible. Ils ont l’impression d’être morts, assassinés, et de revenir raconter leur propre histoire. Dans l’Homme révolté (1951), Camus décrit l’identification psychologique comme « un subterfuge par lequel l’individu sentirait en imagination que c’est à lui que l’offense s’adresse. »

J’offre mon visage au soleil pendant de longues minutes. Dans Poltergeist (1982), la famille est assiégée par des fantômes fous furieux. A la fin du film ils sortent enfin de leur maison assiégée par le mal et découvrent la banlieue californienne sous un soleil éclatant. La fille se demande comment c’est possible, de vivre un enfer et qu’il fasse si beau.

Nous sommes réveillés par un nouvel appel très matinal : « tout va bien ? une autre kamikaze s’est fait exploser. » Les images de Saint-Denis me sont familières, les sons aussi, les sons surtout, ce crépitement si caractéristique des Kalachnikov. C’est le Beyrouth de mon enfance. Quand je suis arrivé à Paris quelques années après la fin de la guerre, ça faisait marrer les gens, « Beyrouth ? Ah oui, Beyrouth Ouest, les murs criblés de balles, les fenêtres éventrées, haha ! » C’était poilant. Je fuyais tout cela, tous ces souvenirs. Comment me douter que vingt ans plus tard, je verrai exactement les mêmes images, exactement les mêmes fenêtres éventrées, exactement les mêmes appartements quelconques transformés en bunkers.

C’était rue Hautefeuille, un jour de pluie. Je venais de sortir abasourdi d’Elephant. J’avais l’impression de planer. Dans un ballet élégiaque de steadycam aériens, deux anges adolescents avaient abattu douze personnes dans un collège de Columbine.

Ma fille s’est réveillée au milieu de la nuit. Elle a fait un cauchemar, un type la poursuivait un couteau à la main. Elle nous rejoint dans notre lit. Nous surprenons la paix de la nuit. Sans nous en rendre compte, notre angoisse s’estompe ; la réalité du cauchemar se délaie comme une brume qui s’effrange ; la vigilance se relâche.

Nous sombrons dans un sommeil oublieux.

Notes d’automne

Luxembourg

Encore plus beau en automne, la pluie silencieuse des feuilles jaunes, la boue dorée des allées, la symphonie des couleurs et les mêmes camarades embusqués qui ponctuent ma course : Baudelaire, Delacroix, Beethoven et naturellement l’Effort.

Une belle image

Pendant que je m’étire, un employé noir du Carrefour Market balaie le trottoir. Quelques instants plus tard, je le vois raccompagner une bourgeoise blanche, la tenant du coude d’une main, traînant son balai de l’autre. Arrivé à la caisse, il jubile : elle a volé ! Bénéfique et minuscule vengeance, celle de l’opprimé qu’« on » accuse de tous les délits. On ? Nous les Blancs qui snobons ces petits larcins sur lesquels les élections présidentielles se jouent, pour nous adonner à des fraudes qui elles ont de la gueule. Regardez Volkswagen qui pendant des années ment sous les postures de la rigueur et de la respectabilité, ça a quand même plus de chien que la racaille qui vole la mémé au distributeur ou chourave l’iPhone 6 du préado de l’école privée.

Vers l’autre rive

Comme un long rêve éveillé… Comme un périple à la rencontre de l’être aimé, inconnu, défunt, présent là près de nous… Dans des villages de fantômes… A la rencontre des beaux métiers, cuisinier de gyosas ou professeur d’astronomie… Jusqu’à la plage du départ, jusqu’à la nouvelle séparation, jusqu’à la nouvelle mort, jusqu’au nouvel adieu… Le film de Kiyoshi Kurosawa vous envahit de beauté.

Karin Viard

C’est étonnant, de nos jours, il n’y a plus un seul film français sans Karin Viard. Même quand elle n’est pas dans le film, l’actrice est son sosie, comme Isabelle Carré sur l’affiche d’un film avec Patrick Bruel. En fait, un cinéaste commence toujours son projet par : « bon, il y a Karin Viard… ». Comme le personnage féminin est toujours, par définition, Karin Viard, c’est difficile de croire à sa vérité ontologique.

Le kif

Quand il fait beau et doux en novembre, il ne suffit pas d’apprécier le temps beau et doux, il faut apprécier le fait même, l’idée, qu’il fasse beau et doux, alors qu’il doit logiquement faire moche et froid ; il faut apprécier l’illogisme de la situation.

Mon dimanche beau et doux de novembre, je l’ai kiffé grave. J’ai couru pendant une heure vingt minutes. Je suis parti du Champ de Mars, j’ai emprunté Tourville, puis les Invalides, dont j’ai contemplé la coupole dorée, souriant, je me suis engagé dans la rue de Varenne, salué les bourgeois de Calais, admiré la Ferrari rouge toujours garée au même endroit dans la cour d’un hôtel particulier, je suis passé devant le salon de danse de Georges et Rosy pour apprendre à « bien danser en peu de leçons », j’ai rejoint la rue d’Assas, accéléré le rythme, tourné à gauche dans la rue de Fleurus, ah la rue de Fleurus, les derniers cent mètres avant le portail du Luxembourg, j’ai fait quatre tours du jardin, sublime sous le soleil imprévu, merveilleusement paré des couleurs de l’automne, au troisième tour les cloches ont sonné pour célébrer la beauté qui m’encerclait, j’ai quitté le jardin à regret, le corps projeté dans le flux de voitures de la rue Vaugirard, puis de la rue Bonaparte, je me suis posé la question de l’asymétrie des tours de l’église Saint Sulpice, puis dans le calme de la rue de l’Université j’ai couru, puis dans le silence crépusculaire de la rue de Beaune j’ai sprinté, pour rejoindre la frénésie des quais avant que le feu ne passe au rouge, puis longer les berges de la Seine, avant de regagner le Champ de Mars en passant par la cimenterie Lafarge. En récompense, je me suis offert un café sur une terrasse et j’ai lu le journal du dimanche dont la bêtise – pas celle du journal mais de la réalité qu’il décrivait fidèlement – m’a vidé la cervelle. J’ai pris une douche bienfaitrice, celle pour laquelle j’ai fait tout ça, comme le vantait un jour une pub Nike.

Nous sommes allés déjeuner avec les enfants au Café Marly sous les arcades, nous avons, comme il se doit, levé la tête contre le soleil resplendissant dans le ciel d’un bleu de soie.

Ma fille m’a demandé pourquoi j’utilisais ce mot (kif), elle voulait savoir « si je parlais comme ça maintenant », je lui ai dit que j’aimais car ça venait de l’arabe, « al keif », et qu’il n’y avait aucune traduction satisfaisante, à part « le kif ».

Nous avons traversé les Tuileries, nous avons mangé une glace chez GROM, très concentrés, et comme si de rien n’était sommes retournés au Luxembourg.

Malgré le beau temps illogique, des mamans hurlaient, des papas éructaient en se demandant où « il » était passé comme des personnages bibliques dont l’enfant a été sacrifié aux dieux ; shooté aux endorphines, cela ne m’a pas empêché de continuer de flotter dans un état de bien-être cotonneux et déconnecté.

Ma fille a pris une photo du ciel rose derrière les feuilles jaunes d’un arbre gris.

Nous avons marché dans les rues silencieuses pour emprunter l’Autolib de la rue Madame. L’Autolib m’a reconnu et mis France Culture. Ma fille a trouvé que le monsieur (qui blablatait au sujet d’Althusser en crachotant et toussotant, il semblait extrêmement vieux, il avait connu Althusser) était à fond. Je lui ai dit : tu veux dire « à donf »? Elle a dit merci de me corriger.

Le soir, je suis allé Vers l’autre rive. Dans les toilettes des Sept Parnassiens, j’ai croisé une star interplanétaire, elle se séchait les mains avec la machine qui fait un boucan d’enfer et ne sèche jamais les mains, en réalité.

L’anticonformisme

Dans la classe de ma fille, on leur a demandé quelle était leur saison préférée. L’année dernière, c’était déjà la même question, elle avait répondu l’automne, elle était la seule, l’été gagnait haut la main suivi de l’hiver. Cette année, elle n’est pas tombée dans le piège, elle s’est rabattue sur le printemps, politiquement plus correct, mais pas encore majoritaire.

Neige d’été

Nous sommes allés manger dans ce restaurant et c’était exquis. J’ai ajouté un paragraphe à mon article « histoire personnelle de la gastronomie », je l’ai relu à l’occasion et trouvé ça plutôt bien, surtout la description de L’ami Jean ; j’étais content.

Ecole buissonnière

Je suis allé à Barcelone et il faisait un temps de dingue. Le simple fait de marcher procurait un plaisir intense.

C’était le 11 novembre. En allant à la première réunion de huit heures, j’ai marché le long de la plage de Barceloneta. La lumière était magnifique. Le silence juste empli du cri des mouettes et des camions poubelles lointains. Un surfer marchait sur l’eau comme Jésus. Une fille poétique aux cheveux mouillés et au visage éthéré, presque transparent, posait son regard au loin. Il y avait comme une scène de crime sur la plage avec des voitures de police silencieuses aux gyrophares bleus, ça créait un bel effet visuel avec la mer en arrière-plan et les silhouettes des enquêteurs sur les étendues de sable beige. Tout ça était délavé. J’ai pensé que ce serait une belle façon de commencer un thriller existentiel.

J’avais un trou de dix à midi. Alors j’ai décidé de courir. Je me suis changé, je me suis lancé de l’hôtel W, j’ai longé la Barceloneta, j’ai croisé quatre femmes adoratrices du soleil assises côte à côte sur la plage dans la position du lotus, puis quatre types torse nu qui jouaient une espèce de pièce de théâtre, l’un d’eux était agenouillé les mains derrière le dos, l’autre tournait autour en hurlant et gesticulant comme une sorte d’Al Pacino, les autres regardaient. Je me suis senti dans une ville balnéaire, dans une arrière-saison baignée de soleil, dans un prolongement clandestin de l’été, dans un décor doré conçu par un Dieu, comme ça, comme pour déconner. Les paillottes étaient vides, invitant à un farniente anachronique. Je suis allé loin, jusqu’à un énorme parc d’attraction en construction, jusqu’au sommet d’un monument imposant ayant la forme d’un panneau solaire surplombant la plage. Je suis rentré, j’ai piqué une tête dans la piscine encore ouverte mais glacée, sous le regard étonné d’un employé qui nettoyait méthodiquement les transats blancs. J’ai senti mon corps se contracter sous l’effet de la glace. J’ai enfilé mon costume et je suis allé à ma réunion de midi.

C’était ma petite vacance du 11 novembre.

La longue route de sable

J’ai lu La piste Pasolini, petit livre attachant, sincère, plein d’espoir, d’un jeune écrivain qui m’a fait découvrir l’existence de la Longue route de sable. Célèbre pour ses films, Pasolini était aussi (surtout ?) poète. Oubliez Salo, un poète tendre, amoureux de la vie. Les courts chapitres de cet opuscule de vacances, ce petit road movie de juin, juillet, août, vous emmènent sur les plages italiennes bruissant de vie, au gré de phrases visuelles, sensuelles, ensoleillées, rythmées, dansantes. Je me retrouve souvent dans ces descriptions, y reconnaît le même besoin de traduire en mots des sensations, de cristalliser en phrases des instants, pour à la fois en saisir la nature insaisissable et en conserver la trace délébile.

A San Benedetto, Pasolini écrit : « Chaque fois que je quitte un endroit, même si je n’y ai passé que quelques heures – ce qui amuse mes amis –, j’y laisse toujours un petit morceau sanguinolent de mon cœur. » C’est exactement ce que j’éprouve à Barcelone et à différents endroits où je suis allé, où des morceaux de moi sont dispersés.

Quelques instants d’attente

Le camion poubelle

Il est tard. Une de ces nuits brumeuses d’hiver. Je rentre chez moi, la tête lourde. Le taxi emprunte la voie de bus. Nous y sommes presque quand un camion poubelle émerge d’une rue perpendiculaire. Une voix intérieure ne peut s’empêcher de marmonner un « merde » de dépit. Je jette un regard sur le trottoir et aperçois un alignement interminable de bacs verts, je viens de me prendre dix minutes dans la tronche. Le camion s’arrête. Curieusement, mon dépit se transforme en attention, en intérêt. Les « agents de la propreté », comme on les appelle, sautent lestement du camion et se lancent dans une série de manipulations complexes et synchronisées. Les riverains remplissent les bacs à ras-le-bord et considèrent que le périmètre autour leur appartient aussi ; les agents ramassent les détritus dans une gestuelle hâtée, en jetant des regards vers nous comme pour s’excuser ; la benne avale le contenu dans un concert de bruits, un fracas assourdissant de verre, un clignotement de lumières, des exhalaisons pestilentielles, des halètements de rouages pneumatiques ; il y a quatre cinq bacs ; la même opération est exécutée pour chacun ; le chauffeur descend du camion pour donner un coup de main ; à peine ont-ils fini qu’il redémarre, fait quelques mètres, s’arrête à nouveau ; pour exécuter la même procédure ; et ce sera ainsi, pour plusieurs heures j’imagine. Je suis captivé. Le taxi me dit vous comprenez, j’peux pas klaxonner, c’est pas possible. Au bout de deux cents mètres, nous tournons à droite et je lance un dernier regard vers les « agents », des sortes de héros de film américain dédiés à leur tâche. Des héros modestes qui occupent les coulisses de notre vie. Le taxi se lance dans un dithyrambe en leur honneur. « Maintenant, il faut quand même dire que… », poursuit-il, mais étant arrivé je ne le laisse pas terminer sa phrase.

Les petits mouchoirs

Orange, je passe… Orange, je passe… Je pédale de plus en plus vite… Rouge, je m’immobilise. Un type s’arrête. Il n’est pas sur un Vélib comme moi mais un grand vélo. Il est étrange sur son vélo à grandes roues et à selle basse. « Les petits mouchoirs » me dit-il. Pardon ?  « Jean Dujardin, c’est là qu’il a été fauché par une voiture (au croisement de la rue de l’Université et de l’avenue Rapp) ». Ah bon ? « Oui, il sortait de boîte, il a dû passer à l’orange. Il sortait du Baron en fait. » « Réfléchissez-y », conclut-il avant de griller le feu et de disparaître dans la brume de l’avenue Rapp, dans un mélodieux grincement métallique. Je me promets de ne plus passer à l’orange.

C’était qui, ce type ?

La Japonaise

Il y a une Japonaise devant moi. Elle dépose ses achats. 23 euros 56 centimes. Elle sort une carte de crédit et glisse la bande magnétique dans le lecteur. Rien. La caissière hoche la tête : « c’est pas passé ». Elle ne lui dit pas d’insérer la puce. Stylée, la Japonaise est décalée dans ce Carrefour de quartier appartenant à une vague ère post-consumériste, un peu pourri, un peu délaissé, repaire de touristes, de SDF, de personnes extrêmement âgées, de ménagères énervées, de figures dégénérées du consommateur épanoui des trente glorieuses. Elle repasse lentement la bande magnétique. Je lis : « Insérez votre carte ». La caissière hoche la tête en formant des bulles avec son chewing-gum. La jeune femme, très calme, repasse sa carte. Je m’avance vers elle et me permets de lui suggérer d’insérer la puce. Sinon, elle aurait été capable de répéter l’opération infructueuse cent fois, mille fois, dans le plus grand calme. Elle me regarde d’un air absent et suit mon conseil. Je lis « Patientez ». « Ça marche », dit la caissière qui dépose le ticket de caisse sur la quinzaine d’articles éparpillés. Que la Japonaise considère d’un air pensif. Des aliments non transformés. D’habitude, les touristes jettent leur dévolu sur tout ce que le magasin propose en matière de produits cancérigènes. Là, non. Un paquet de spaghettis. Des tomates. De l’huile d’olive. Des fruits. Elle parvient à demander un sac plastique dont elle pensait sans doute que l’arrivée serait spontanée. « Three euro cents » dit la caissière. Moment d’hésitation puis la Japonaise sort son porte-monnaie. Cherche en vain. « Three euros ? », demande-t-elle. La caissière : « Three euro cents ». La Japonaise sort un autre porte-monnaie. Déniche un euro. La caissière lui rend la monnaie en comptant plusieurs fois. Puis lui lance un sac plastique. La Japonaise s’en saisit, le considère avec curiosité comme si elle essayait d’en saisir la finalité. De ses doigts délicats, manucurés et décorés de motifs floraux, elle essaie de l’ouvrir. Bien entendu, c’est impossible. Elle le frotte, mais aucunement frénétiquement comme je l’aurais fait en marmonnant des « putain fait chier », non, lentement, consciencieusement. Elle réussit enfin, et commence à y introduire un à un les articles. Je regarde autour de moi. Un clochard qui sent extrêmement mauvais patiente dans la file à côté, une énorme canette de bière sous le bras, genre une canette d’un litre. Une centenaire paranoïaque essaie en vain de pianoter son code en regardant à droite, à gauche, pour ne pas se le faire piquer. Plus loin, une dame hurle profère des jurons généralisants (« quartier de merde », « pays de merde », etc.), parce qu’une autre a essayé de lui subtiliser sa place dans la longue file d’attente désorganisée et multidimensionnelle comme dans tout pays sous-développé. La Japonaise s’arrête. Médite. La caissière la toise, intriguée, la bouche cachée par une bulle de chewing-gum rose. Le sac est plein. Elle en demande un autre. Observe le même cérémonial. Le frotte méticuleusement, comme s’il s’agissait d’une pâte et qu’elle créait une sculpture avec cette pâte, une œuvre d’art. Puis introduit les articles comme autant d’objets de valeur, d’objets inestimables. Une fois qu’elle a fini, la caissière sort une plaque de son tiroir et le dépose devant moi. Comme un oracle apocalyptique, on peut y lire : « Caisse fermée ».

Avant de s’endormir

Ma fille attend sa maman pour le baiser du soir. La chambre est silencieuse et noire. Les formes familières ne sont plus tout à fait reconnaissables. Envahie d’une grande tristesse, elle repense au monsieur qu’on a croisé cet après-midi. Il était aveugle et marchait devant nous muni d’une longue canne blanche. Son parcours était semé d’embûches, pour nous insignifiantes. Des travaux de voirie, « Ici pour votre confort, nous rénovons le réseau de gaz » : il réussit à les contourner. La terrasse soudaine d’un café : il se faufile entre les tables. Ma fille se sent coupable parce que nous l’avons dépassé, nous l’avons pour ainsi dire abandonné. Quelques instants plus tard, nous entendons un cri : il a heurté les échafaudages d’un immeuble en ravalement. Il poursuit son chemin dans ce labyrinthe métallique, en clignant des yeux dans un effort de divination. Nous sommes arrivés, nous rentrons dans un immeuble et on essaie de s’y engouffrer derrière nous. C’est lui. « Je cherche le théâtre », dit-il. Ma fille l’accompagne. Ce soir, elle n’arrête pas de penser à son cri. Aux échafaudages. A la violence du monde. Et elle attend le baiser du soir.

Dimanche

Elle est esquissée dans la brume, forme menaçante qui s’approche de la ville, longiligne et inéluctable.

Avec le changement d’heure, les rues luisantes de rosée sont vides. De loin en loin, une voiture s’élance, et le bourdonnement de pavés s’évanouit dans les coulisses de l’aube.

Je n’ai jamais osé pénétrer dans la cité de Varenne. La voie appartient-elle à la topographie du terrain ? Ou bien à un cadastre spirituel ?

Telle une femme dont la beauté se révèle, entière, dans des circonstances particulières, à la faveur d’une lumière, d’une expression, d’une émotion singulières, c’est en automne que le jardin du Luxembourg atteint la culminance de sa beauté. Les carnations jaunes se reflètent dans l’eau imaginaire des sentiers ; comme libérées, les odeurs de feuilles liquéfiées, de terre moite, de sève végétale emplissent les poumons au rythme des profondes inspirations, des crissements de pierre sous les Nike ; des traces de brume se faufilent entre les promeneurs ou rampent au-dessus de l’herbe trempée ; une plaie béante de lumière s’ouvre dans la paix blanche du ciel.

Entre la rue du Bac et les Invalides, la rue de Grenelle est oubliée. Pas une voiture ne passe. Des silhouettes isolées emmitouflées dans le froid du matin sont crayonnées çà et là. La course du vélo emprunte la courbe de la rue cependant que défilent les bâtiments à la picturale hétérogénéité, aux lignes accidentées, que des portes-cochères révèlent, par inadvertance, des décors d’une splendeur toute républicaine, que Saint-Simon, Casimir Perrier et Martignac scandent l’avancée.

L’exposition est une progression vers un final retentissant, La mariée mise à nu par ses célibataires, même (Grand verre). « Chef-d’œuvre » abondamment commenté sur lequel Duchamp a travaillé dix ans mais œuvre étrangement mineure, formes ésotériques sur un verre transparent, la mariée est un nuage en haut, les célibataires des formes archétypales en bas. L’œuvre est intangible. Définitivement inachevée. Elle n’est qu’indices d’un projet abstrait qui est resté dans le domaine de l’intellect. Les Nu descendant un escalier s’enroulent en arabesques brunes, maquettes architecturales d’une tour contorsionnée. Comme ça, j’aurais dit que ce sont ceux-là, les chefs-d’œuvre de Marcel Duchamp, peintre.

Des maisons cubiques isolées dans des décors lunaires de Californie. L’exposition Frank Gehry commence sur un mode mineur qui ne présage pas le bouleversement subséquent. Du rigorisme viennois des débuts, aux « one room buildings », aux « one room buildings » superposés, imbriqués, aux constructions complexes d’églises ouvertes au ciel, accueillant la pluie de lumière, aux vagues et aux voiles. A partir de la quatrième ou cinquième salle de cette sublime, sublime exposition, les maquettes s’affolent, elles deviennent assemblages de complexités, juxtapositions cubistes de structures courbées, de tubulures et de cheminées, et de clochers, entre lesquelles se faufilent les ondulations, sur lesquelles se réfléchissent les lumières polychromes du jour, les striures des plans d’eau, les divagations de notre psyché. Bilbao et le Concert Hall Walt Disney vous arrachent des larmes tellement c’est beau, tellement le dialogue entre le dedans et le dehors est inopiné, tellement l’intériorité est en cambrures douces quand l’extériorité est en chevelures miroitantes. Gehry est peintre.

Il ne fait pas aussi beau sur Google Maps que dans la réalité. Quatorze minutes pour aller de Beaubourg au Musée Picasso via Rambuteau. Une file d’attente d’un kilomètre devant le musée, des êtres verticaux, compulsant studieusement des fascicules explicatifs du génie du maître avant de le vénérer gratuitement le jour de l’ouverture. La file est moins longue toutefois que celle pour le lancement de l’iPhone 6.

Un énorme cycliste obèse perché sur sa selle ; le BHV ; des vélos qui louvoient à en perdre haleine ; des piétons qui se jettent entre les voitures comme autant de suicidés ; des bus aux allures martiales partis à la conquête de la ville ; des échoppes de souvenirs qui éructent des chants de patriotes ; des riches qui émergent de limousines cernées de gens en livrée ; des nuées de pétasserie déterminée ; le Louvre ; des colonnes de voitures à l’assaut de leur cible dans une course effrénée ; qui dessinent des lignes effarées sur la toile immuable des Tuileries ; c’est cela, la rue de Rivoli.

L’obscurité rose dans la fenêtre. Des timidités cosmiques et éphémères. Spectrale au petit matin, la Tour Eiffel est ocre.

Puis très vite, le noir.