Avignon 2014

Une bonne édition, sept pièces vues, cinq in et deux off, aucune déception. Sept pièces très différentes en provenance de nombreux pays, Japon, Inde, Roumanie, France, Nouvelle Zélande, Chine, décrites ici dans un ordre croissant de préférence.

 

La fuite, de Gao Xingjian (festival off)

 

L’auteur a reçu le prix Nobel de littérature en l’an 2000 mais, au regard de cette pièce, sans doute pour des raisons politiques. Ce n’est pas exactement nul, mais cela reste convenu. Deux hommes et une femme se réfugient dans un théâtre délaissé après l’intervention de l’armée qui écrase dans le sang un soulèvement étudiant. Ils se livrent alors dans un énervement permanent à une conversation pompeuse émaillée de poncifs sur les illusions et désillusions révolutionnaires, l’idéalisme des jeunes, le cynisme de l’écrivain revenu de tout, la lutte perdue d’avance contre la dictature et, par un curieux glissement, la place de la femme dans la société, son rôle de mère… La pièce était servie par trois jeunes comédiens pleins d’énergie qui se donnaient à fond pour la défendre, s’y investissaient physiquement avec une vraie passion du jeu.

 

Solitaritate, de Gianina Carbunariu

 

A travers cinq histoires courtes, l’auteur dresse un portrait critique et ironique de la Roumanie d’aujourd’hui et de sa nouvelle classe moyenne. Comme souvent dans ce genre d’exercice, certains épisodes sont plus réussis que d’autres, notamment celui de l’enterrement d’Eugenia Ionesco, grande actrice roumaine, alter ego de l’illustre dramaturge avec lequel Gianina règle ses comptes de manière jouissive. Les deux épisodes de la bonne philippine soumise et de ses employeurs transformés en salauds ordinaires sont assez convenus et traînent en longueur. Le cancéreux qui vend tout ce qu’il possède pour pouvoir se soigner ou le taxi au bord de la crise de nerfs montrent les souffrances sociales, vingt-cinq ans après la fin du communisme et la découverte des inégalités et injustices consubstantielles au capitalisme. Autre travers d’une jeune auteure, vouloir mettre trop de choses dans la pièce, la surcharger de messages et d’idées, comme si chacune devait absolument être mise en scène – nous décrirons dans un instant la formidable économie de moyens d’un metteur en scène de la maturité, Claude Régy. Ainsi, toute cette histoire de séparation entre la scène et les spectateurs et son parallèle avec le mur, la ligne de démarcation, qui sépare la classe moyenne des Roms, est-elle trop théorique et ne s’intègre-t-elle pas dans le portrait fragmentaire et, dans ses meilleurs moments, caustique d’une nouvelle bourgeoisie en gestation.

 

La famille Schroffenstein, de Heinrich Von Kleist, mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti

 

Il s’agit de la première pièce de Kleist, écrite à vingt-quatre ans et inspirée de Roméo et Juliette de Shakespeare. Mélange détonnant de farce, de tragédie, d’absurde surréaliste, de morbidité comique, de lyrisme cauchemardesque, dans la belle langue de Kleist, elle est jubilatoire. C’est une sorte de parodie de Roméo et Juliette, avec des personnages des plus bêtes, des massacres des plus gores et un final tragique et hilarant. La mise en scène de Corsetti est ingénieuse et efficace, avec un décor modulaire fait de plans en acier inclinés, montants et descendants, en perpétuelle reconfiguration, orchestrant la circulation nerveuse des corps. Les scènes sont entrecoupées de morceaux rock en accord avec l’énergie vitale de l’ensemble, celle de la jeunesse, de l’auteur, des personnages et des comédiens. Ces derniers sont des élèves de l’ERAC (une école d’acteurs à Cannes) et, même s’ils manquent parfois de précision et de concentration, leur fougue est stimulante et leur plaisir de jouer communicatif.

 

I AM, de Lemi Ponifasio

 

Le spectacle a été sifflé. Long, complexe, parfois hermétique, sinon lourdingue, il n’en demeure pas moins visuellement splendide, au point que j’ai surpris une spectatrice reprocher au chorégraphe de ne pas nous avoir livré des photos au lieu d’une pièce de théâtre. L’auteur entend dénoncer les horreurs de la première guerre mondiale et ses vingt millions de morts par une série de représentations stylisées et chorégraphiques de l’horreur. A chaque fois, il prend le temps de créer une composition picturale puis de la faire vibrer, de la pousser jusqu’à ses limites, comme dans la sublime scène où le mur ancien du palais des papes se retrouve entièrement couvert d’une écriture manuscrite fiévreuse et de versets illuminés. On assiste aussi, dans un moment poignant, très fort, à l’interminable danse contorsionnée d’un corps qui tombe sous des balles invisibles en tremblant et tournant sur lui-même. En arrière-plan, une bande-son angoissante nous parvient comme une onde tellurique des confins de la guerre et des ciels rageurs. D’autres scènes assènent avec un calme souverain une violence insoutenable, comme celle dans laquelle une vingtaine de comédiens viennent tour à tour cracher sur une femme à la tête rasée, ou celle de la crucifixion finale d’un corps sur lequel on lance des projectiles de sang, sur un plan incliné en métal noir avec, en arrière-plan, d’abondantes chutes de larmes qui inondent le mur du palais, tellement longtemps qu’il semble se décomposer, renoncer à sa matérialité pierreuse et se transformer en pure image grondante. Ces installations sont entremêlées avec des chœurs maoris et samoans – Ponifasio est originaire de Nouvelle Zélande – de longues complaintes mélancoliques et mystiques, implorant la clémence de Dieu et interrogeant son silence. Le tout se termine par le chant élégiaque d’un muezzin qui lance « Allah ou akbar » du haut du palais des papes.

 

Faire danser les alligators sur une flûte de pan (festival off)

 

Il s’agit d’une pièce avec le génial Denis Lavant, campant Céline et déclamant deux heures durant des morceaux choisis de sa correspondance. Ceux-ci retracent en filigrane sa vie, du Voyage, son succès phénoménal, à Mort à crédit, à la guerre, à Bagatelles pour un massacre et L’école des cadavres, à l’exil, la réclusion à Meudon, Féérie pour une autre fois, D’un château l’autre, les dernières lignes de Rigodon et la mort. Denis Lavant, donc, exceptionnel, hurlant deux heures durant la haine, la haine de tout et de tous, la haine de soi, dans une langue sidérante de puissance, de drôlerie, d’ivresse sémantique, de véracité orale, d’emballement métaphorique, de jubilation argotique. La salle était pliée de rire car jamais haine n’a été aussi jouissive. Dans ses lettres, Céline est dans l’excès et la mauvaise foi mais malgré tout la vérité, l’acuité de ce qu’il vitupère est saisissante. Sur la manière par exemple dont Voyage a littéralement secoué le roman, le sortant de sa torpeur, de sa joliesse mollassonne, de son ennui profond – dans lequel pourtant elle se retrouve aujourd’hui, en tout cas en France, en l’absence d’un Céline. Sur le rôle des éditeurs – à moitié épicier, à moitié maquereau – ou des critiques. Sur le style, l’écriture, la musicalité de l’écriture, la transposition du parler dans l’écrit, sur le travail de l’écrivain qui consiste à gommer le travail, à donner l’impression de la facilité, de la fluidité, alors que pour chaque page publiée des centaines d’autres rejoignent les nuits stériles de labeur. Il y a là une description déchirante de la difficulté de créer, du supplice de créer. Et c’est la haine qui traverse ces cris, comme une pulsion venant des tréfonds de soi, qui a pour source la haine de soi, qui se démultiplie, prolifère, se transfigure en haine de tout. Le long passage dans lequel Céline passe en revue les écrivains contemporains, est proprement mythique. Les éclats de rire fusent à la description de Proust, l’enculé, hanté d’enculade, « 300 pages pour dire que tutu a enculé tata, c’est long, laconisme ! toute l’œuvre de Shakespeare tient en cinq cents page », à la description de Gide, autre enculé qui a eu le prix Nobel parce que les jurés suédois devaient avoir une obsession de l’anus, de Sagan, d’Aragon – haï au plus haut point – de Sartre bien sûr qui jadis lui dédia un livre puis plus tard se joignit à la horde de la détestation, lui qui pompa l’existentialisme chez un allemand nazi, etc. etc. Nul à part Villon, Shakespeare, Hugo, deux ou trois autres, ne trouve grâce aux yeux de Destouches. Il y a aussi un portrait fou et d’une actualité folle de l’intellectuel médiatique qui pose dans les journaux. Exceptionnelle description de la fatuité, de la vanité outrecuidante de ces intellectuels qui, dans quelques années, sombreront dans l’oubli. Quelque part, il faut dire qu’il a raison. Il avait prédit que trois de ses livres resteront, Voyage, Mort à crédit et Guignol’s band. C’est vrai, au moins pour les deux premiers. Qui franchement lit encore aujourd’hui Giraudoux, Aragon, Sartre, Gide, tous ces auteurs du moment dont l’œuvre est démodée. Bizarrement, c’est avec Sagan qu’il est le moins féroce et bizarrement c’est peut-être elle qui reste encore lisible de nos jours…

 

Mahabharata – Nalacharitam, mise en scène de Satoshi Miyagi

 

Chaque année à Avignon, mon moment préféré est le spectacle à la Carrière de Boulbon. Avec son cadre aride, minéral, poussiéreux, émettant les dernières ondes de la chaleur terrassante du jour, je la préfère à la cour d’honneur. J’aime le côté antique de ce lieu naturel de théâtre. Je suis rarement déçu à la carrière de Boulbon. Contrairement à la cour d’honneur qui écrase le metteur en scène, la carrière transcende l’œuvre, l’élève. Ce Mahabharata est un pur ravissement, un pur moment d’exaltation musicale et picturale, un pur moment de divertissement. Le texte appartient à la littérature indienne Itihasa (« cela s’est vraiment passé », en sanskrit) et date de 2500 avant JC. De la saga épique de 200000 vers, Satoshi Miyagi n’a retenu que le Nalacharitam, l’épisode du roi Nala, son histoire d’amour contrariée avec la princesse Damayanti, et l’a adapté dans la tradition – modernisée – du théâtre japonais avec costumes blancs en papier, orchestre de percussions, chanteurs et danseurs et récitant qui, dans la tradition du théâtre nô, retranscrit les dialogues et les pensées de tous les personnages dans une suite de tableaux vivants, plus beaux les uns que les autres. Le metteur en scène réussit avec maestria ce mélange de cultures, de traditions et de modernités : « Ce qui caractérise ma mise en scène, explique-t-il, c’est la division des comédiens en trois groupes : ceux qui agissent, ceux qui content et ceux qui jouent des instruments. Cette façon de diviser les tâches se trouve non seulement dans le nô, le bunraku et une partie du répertoire du kabuki, mais aussi dans le kutiyattam indien. »

 

Intérieur, de Maurice Maeterlinck, mise en scène de Claude Régy

 

Claude Régy avait déjà mis en scène la pièce de Maeterlinck en 1985. Il la reprend cette fois avec des acteurs japonais, en japonais, à la demande de Satoshi Miyagi, directeur du Shizuoka Performing Arts Center, un lieu de théâtre idyllique, à une heure de Tokyo, qui accueille des metteurs en scène étrangers. La mise en scène de Claude Régy est bouleversante. Il faut, pour y plonger, observer un cérémonial. Avant même d’entrer dans la salle, il est demandé aux spectateurs de faire silence. Étonnamment, ceux-ci s’exécutent. Même les éternels tuberculeux qui, dans toute salle de spectacle, crachent du sang en toussant sans arrêt, cette fois ce taisent. Nous pénétrons dans la salle à pas de loup et prenons place en faisant le moins de bruit possible. La salle et la scène sont dans le noir complet. Les minutes passent. Le silence s’installe. De manière imperceptible, l’aube révèle des corps noirs qui se dessinent, lentement, cela donne l’impression d’une apparition irréelle. La scène est divisée en deux, l’intérieur et l’extérieur, délimités par des nuances différentes de sable beige. Aucun élément de décor. A l’intérieur, une famille entourant un enfant endormi à même le sol. Leurs mouvements sont lourds et inquiets. A l’extérieur, un vieillard et un étranger. Il est question d’un drame qui a eu lieu ailleurs, hors champ, que ces deux personnages bibliques décrivent, avec un débit excessivement lent, une musicalité lancinante, un phrasé haché. La fille de la famille dont ils observent les mouvements a été retrouvée noyée. La famille ne le sait pas encore. Elle ne le saura qu’à la fin de la pièce. Mais dans leurs mouvements pesants, l’inquiétude se ressent, le drame pressenti inexorablement se confirme. Deux enfants regardent longuement par la fenêtre. Le cortège funèbre – on ne le verra jamais – s’approche. Il est presque là. Chaque réplique est suivie d’un long silence. Et puis – bouleversant – le vieil homme pénètre dans la maison. On le voit parler au père, pendant de longues minutes, que lui dit-il, comment lui présente-t-il la chose ? Dans un bruit étouffé de pas synchrones, à l’instant même de la révélation, la famille se précipite à l’extérieur, et disparaît dans le noir. Au milieu de la scène, l’enfant dort toujours, paisible. La lumière baisse, insensiblement, bientôt elle n’éclaire que son corps, le recouvre d’un halo embué et lunaire, le corps semble léviter, monter au ciel, comme s’il était la mort au sein du foyer, présent pendant tout ce temps. Il disparaît. On reste là, effondré, incapable de bouger, incapable d’applaudir.

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