Georges Braque, au Grand Palais

La peinture est l’art des parcours et des évolutions, des expériences stylistiques et des périodes. Très jeune, Braque peint des toiles fauves aux couleurs éclatantes et au pointillisme suggestif. A la manière d’un Cézanne, il revisite un même lieu, l’Estaque, et le décline en formats, couleurs et lumières changeantes. C’est en approfondissant ce rapport à un lieu unique qu’il parvient à en extraire l’essence, à transformer les formes en blocs géométriques qu’un critique appellera : des cubes. Sous son impulsion, le cubisme naît. Nous n’en sommes pas encore à l’abstraction car l’objet (instruments de musique, vases…), la figure ou le paysage restent reconnaissables dans l’homogénéisation des couleurs. Modélisé sous forme géométrique, l’objet est analysable et il est possible d’en explorer toutes les facettes comme s’il tournait sur lui-même ou que nous tournions autour de lui. La fusion de ces facettes dans un seul plan, celui de la toile, et dans une seule tonalité chromatique, les couleurs fauves se muant en teintes ternes grises et beiges, provoque un fascinant effet, presque hypnotique de vertige. C’est ce que les critiques appelleront le cubisme analytique. La reconnaissance de la figure est fascinante. Prenez par exemple la Femme à la mandoline. De près, la toile est une imbrication vertigineuse de lamelles en bronze. Eloignez-vous de la toile ; progressivement la figure de la femme prendra forme ; emprisonnée dans les lamelles, déstructurée et troublante, tel un spectre pris en otage. En observant les toiles de loin, vous surprendrez la lumière intérieure qui en émane. Sa source n’est pas identifiée ; elle est éclatée ; reflets du soleil sur un miroir brisé ; la toile tout entière rayonne.

 

Moins exubérant, plus introverti et analytique, Braque a vécu dans l’ombre de Picasso. C’était son voisin et ami. Si les Demoiselles d’Avignon l’ont inspiré, il semblerait qu’il soit l’inventeur du cubisme que Picasso déclinera avec l’inventivité qui est la sienne et la flamboyance chromatique qui n’est pas celle de Braque. Ce dernier est indubitablement à l’origine d’une autre invention majeure qui marque une inflexion étonnante dans son parcours, celle du papier collé, que Picasso adoptera à son tour. C’est en apercevant dans la vitrine d’un magasin d’Avignon des dessins de faux bois que Braque a l’intuition d’inviter l’objet dans le tableau et de faire coexister la matière picturale, les coupes multiples et fusionnées, avec celle du carton, du bois ou du papier journal, comme si l’analyse de l’objet lui donnait vie. Soudain, la toile synthétique, incorporant toutes les facettes de la chose peinte, jusqu’à l’abstraction, s’allège, se désemplit ; les bandes de matière y flottent dans un vide blanc, comme à la suite d’une explosion.

 

La première guerre mondiale opère une rupture dans le parcours du peintre. Sa relation avec Picasso se distend et la stimulation créatrice semble s’atténuer. Leur relation s’inscrivait dans la lignée de ces amitiés intellectuelles au sein desquelles les idées naissent des conversations, des échanges, d’une perpétuelle émulation. Suit une série de thèmes dont certains sont d’une déroutante beauté, ne résultant ni d’une évolution linéaire, prévisible, ni d’inventions révolutionnaires. Si Picasso est toujours reconnaissable (et parfois, de manière péjorative, Picasso faisant du Picasso), au-delà de sa période cubiste et du papier collé, Braque devient plus difficile à situer.

 

Le peintre va visiter, revisiter ou approfondir des thématiques picturales fondamentales comme les natures mortes, l’atelier du peintre ou les paysages. Il va organiser la rencontre entre ses recherches formelles d’une part, et la peinture classique et l’antiquité grecque de l’autre. Il se va se lancer dans des tentatives figuratives ou des sortes d’hybridations cubistes et figuratives, comme les merveilleuses Canéphores ou les deux grandes gravures sur plâtre noir, inspirées de la Théogonie d’Hésiode. La naissance des Dieux à partir du chaos est une métaphore de l’œuvre du peintre, déchiré entre la confusion et l’ordre, la révolution et le classicisme. Dans les huit toiles intitulées Atelier, coexistent avec une maîtrise admirable de la composition son héritage cubiste, des figures de la peinture ancienne, une symbolique de l’objet dans la veine d’un Paradjanov, avec la palette, l’oiseau blanc, l’oiseau miroir ou l’oiseau palette, des bandes de matière. On y éprouve moins le sentiment picassien d’éruption créative, plus celui d’une construction, d’une domination du sujet, princière, parfois hautaine, parfois austère.

 

La série tardive des paysages est encore plus étonnante et son originalité (nous sommes dans les années 50-60) n’a d’égal que son classicisme. Les toiles font songer à Courbet. Plus ou moins grandes, certaines très petites, elles représentent les bandes horizontales de la mer et d’un ciel tour à tour bleu et crépusculaire. Braque semble vouloir aller aux sources de l’art pictural dans ce que je serais tenté d’appeler une abstraction figurative. Nous avons devant nous à la fois le paysage du ciel et de la mer, et la peinture à l’œuvre, une peinture dont la matière crémeuse et figée fait disparaître le sujet sous son épaisseur charnelle.

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