
Objet attachant que ce film.
Attachant par ses défauts d’abord. Les défauts des films dont l’auteur a pensé longtemps à l’avance chaque scène, chaque idée, au risque d’une certaine prévisibilité, d’un manque de spontanéité. La représentation du désir féminin est assez convenue. Dans Belle du Jour, film insurpassable sur l’érotisme féminin, mais sans doute particulier car imaginé par des mâles, des éléments saugrenus (la fameuse boîte du client chinois, les éléments morbides ou masochistes) provoquaient un désir obscur. Dans Lady Chatterley, la sensualité fait plus classiquement vibrer la nature, les bois, le passage des saisons, les bourgeons de fleur en gros plan, les odeurs, les couleurs, la pluie. C’est joliment filmé mais manque de la folie des désirs et de la passion. Malgré, ou sans doute à cause, de ces effets appuyés de projection dans la nature de la sensualité, le spectateur ne sent pas monter le désir. Les scènes d’amour sont assez décevantes, rapidement évacuées, soit parce que lui jouit rapidement soit parce que la scène est coupée pour tout de suite nous montrer les amants dans un profond sommeil post-coïtal. C’est peut-être le message du film, la déception du désir et le fait qu’il passe derrière des sentiments plus forts comme la tendresse et l’amour. Ou alors que par rapport aux fantasmes d’une Lady Chatterley, la réalité est décevante mais en même temps beaucoup plus tendre.
Attachant par ses qualités ensuite. D’abord les acteurs, tous quatre (Constance Chatterley, l’homme des bois, le mari et la servante Ms. Bolton) excellents. L’homme des bois est très intriguant, en même temps acteur inconnu et sosie de Marlon Brando, à la sensualité massive et gauche. L’actrice est également extraordinaire, n’était ce relent d’Audrey Tautou dans certains plans. Ensuite les références cinématographiques. Une superbe référence à Truffaut dans l’échange épistolaire de la fin du film entre Constance et Ms Bolton, et le très beau gros plan sur cette dernière récitant avec cet inimitable mélange de passion et de froide monotonie, sa propre lettre lue par Constance. Buñuel bien-sûr avec les références à Belle de Jour et à Tristana, notamment à travers le corps cassé du mari (double masculin de Tristana avec cette aigreur caractéristique des blessés de la vie). Un des plans forts du film est celui où Constance aperçoit à travers la voiture en marche son mari libéré de son fauteuil roulant, comme dans la fin de Belle de Jour. Des références aussi à des films des années 70, notamment ceux de Ken Russel, un metteur en scène anglais aujourd’hui méconnu, qui a réalisé des films à l’ambiance similaire à celle de Ferran, notamment Women in Love, adapté du même DH Lawrence et dont les acteurs mâles rappellent l’homme des bois.
Enfin, la vraie réussite du film est la gestion du temps. Un temps long comme le déshabillage très progressif des protagonistes. Dans les premières scènes d’amour, assez drôles à cet égard, le coït doit se frayer un tortueux chemin à travers de nombreuses strates de vêtements, liées entre elles par des mécanismes complexes de boutons et d’élastiques. La scène de la nudité intégrale est une vraie célébration, un accomplissement, une libération, sous une pluie battante, en communion avec les éléments. De même, avant de jeter leur dévolu sur un lit, les amants subissent-ils des positions très inconfortables, par terre, sous les arbres, dans les buissons. Ce que Ferran réussit à peindre, c’est le lent processus de découverte du désir, une découverte faite de surprises, d’étonnements (par exemple du curieux rapport entre la taille du sexe masculin au repos et en excitation), d’interrogations, de doutes, parfois de ravissement. Si les deux personnages s’aiment tant au bout du film, c’est en partie grâce à cette découverte commune, au cours de laquelle ils se sont soutenus l’un l’autre dans une entreprise qui les dépassait, un voyage dans des territoires inconnus que leurs mémoires ont désormais en partage. De là également, la très belle territorialité du sexe, son association à des lieux clairement délimités, bordés par des routes, ou des barrières, balisés par des repères telle une croix en pierre ou une source. Un territoire mythologique, de conte de fées, enfoui dans les bois, fantasmé, rêvé. Les amants ont l’exclusivité de la signification mythologique de ces lieux.