Le rêve de Cassandre de Woody Allen

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Les critiques sont curieusement mitigées au sujet de ce magnifique film. Il est plus snob en effet de préférer les comédies de Woody Allen à ses drames, mais force est de constater que celles-ci sont tellement mineures, insignifiantes et interchangeables qu’il faut, pour étayer cette préférence, remonter bien loin, pour ma part presque aux comédies burlesques comme Bananas ou Prends l’oseille et tire-toi. Allen n’est jamais aussi grand que dans le drame. Ses comédies sont en quelque sorte des dégénérescences narratives, des tragédies ratées. Leur prolixité souligne la difficulté de réunir les conditions créatrices d’une tragédie. Il suffit par exemple de comparer Match Point véritable chef-d’œuvre dostoïevskien à Scoop, son pendant comique, presque intentionnellement minable.

Le rêve de Cassandre est l’aboutissement de la veine dramatique voire tragique de l’auteur. Cinq actes d’une grande pureté narrative ponctuent le destin de personnages otages du bien et du mal, cinq actes expurgés (c’est sans doute pour cela que le public français est déçu) des tics de l’auteur, de son arsenal humoristique.

Acte I, le bonheur. Virées en mer sur un petit bateau de rêve (de Cassandre justement) ou dans la campagne anglaise, dans une Jag XK ou type E, sur des routes sinueuses, dans une course avec les rayons de soleil fragmentés par les arbres. Acte II, le pacte avec le diable, un oncle méphistophélique, présent/absent, pourvu d’un terrifiant don d’ubiquité, sorte de fantôme hantant à la fois Londres, la Chine et les Etats-Unis. Le pacte avec le diable est conspiré dans une superbe scène, un parc sous la pluie soudaine, à l’abri des branches d’arbre, l’endroit allenien par excellence des baisers enflammés. La caméra enveloppe les personnages comme dans une scène romantique, des personnages pris non dans les vertiges de l’amour mais dans ceux du mal, confrontés à la terreur de leur inéluctable destin de meurtriers. Acte III, le meurtre. Le meurtre est pour Woody Allen la cristallisation du mal, un acte dont l’intensité diabolique est telle qu’elle investit tout l’être, le happe, le fait perdre sa conscience morale, comme un joueur pris dans l’engrenage des paris. Le jeu autre symbole dostoïevskien. Acte IV, le remords. Colin Farrell campe magnifiquement un personnage faiblard, totalement déchiré entre Dieu et le Diable, possédé comme débile par sa conscience morale recouvrée et exacerbée. Son frère est son antithèse, flamboyant Ewan McGregor qui épouse le mal avec assurance et désinvolture. Acte V, la mort comme dans une tragédie grecque, sur le bateau du bonheur, celui même de l’acte I. Le film se clôt sur une image ironique du bateau qui tangue sur fond de ciel menaçant. Le rêve de Cassandre est d’une noire pureté.