No country for old men

no-country.1206368399.jpg

Je n’aime pas trop (ou devrais-je dire « plus trop », depuis Fargo) les films des frères Coen. Ils font toujours le même film avec la même boîte à outil stylistique, les mêmes personnages paumés, le même univers. L’argument selon lequel tous les grands cinéastes font toujours le même film est faux. Quel rapport en effet entre Sonate d’automne, La vie des marionnettes, Fanny et Alexandre, Après la répétition et Sarabande ? L’effet de surprise est total quand on voit Pas sur la bouche après On connaît la chanson malgré la présence des mêmes acteurs et la comédie musicale. Aucun rapport non plus entre Va savoir et Ne touchez pas à la hache. Même Fellini qu’on cite souvent pour illustrer la répétitivité des grands infirme la règle dont il est censé être la preuve. Prova d’orchestra n’a rien à voir avec Casanova et ce dernier est radicalement nouveau par rapport à Fellini Roma. 

A partir du moment où un cinéaste fait le même film, où l’étonnement esthétique s’estompe, c’est tout son art, antérieur et postérieur à la répétition, qui est en question. C’est le cas de Kusturica dont les derniers films n’ont aucun intérêt, simples ersatz des films précédents et qui remettent en cause, en l’imitant voire la singeant, la beauté de ces derniers. C’est le cas aussi de certains films de Woody Allen, ceux entre la période dramatique (Une autre femme, Crime et Délits, ses meilleurs films) et la période londonienne. Je parle bien de surprise esthétique et non narrative. Ce n’est pas tant l’originalité des histoires qui différencie, entrechoque même les différents films, mais le renouvellement esthétique. Chaque film doit être un objet esthétique nouveau. Renouvellement esthétique ne veut pas dire renoncement stylistique. Kubrick est par exemple reconnu pour son souci de créer à chaque film un nouvel univers, n’employant pas les mêmes acteurs, changeant radicalement de genre. Et pourtant trois de ses films ont le même sujet, le couple, vu sous différents angles, celui de l’horreur (Shining), du romanesque (Barry Lyndon) et du sexe (Eyes Wide Shut). Trois autres ont pour sujet la guerre, l’un est une comédie surréaliste (Dr Folamour), l’autre une thèse politique (les Sentiers de la Gloire) et le troisième, sans doute le meilleur film sur le Vietnam, une plongée dans l’ordinaire de la guerre, sa banalité meurtrière (Full Metal Jacket). Entre ces films très différents sur des thèmes proches, on retrouve aussi la signature stylistique de l’auteur, ses mouvements de caméra en steadycam par exemple, son utilisation de la lumière ou des motifs géométriques en représentation de l’intériorité des êtres.

Tout l’art consiste donc à créer avec les mêmes thèmes, le même style, voire les mêmes acteurs, des objets esthétiques différents. Je ne saurais théoriser l’alchimie créatrice de cette émotion esthétique neuve. C’est ce que j’appelais pompeusement dans une précédente note à propos de Resnais la sublimation de la banalité fictionnelle, c’est-à-dire la création avec des éléments éculés, un matériau commun, d’une esthétique qui les transcende, comme ces recettes de cuisine qui produisent une harmonie nouvelle de goûts à partir de banals ingrédients.  Pour revenir aux frères Coen, c’est toujours le même style, les mêmes thèmes pseudo-faulknériens, les mêmes personnages traversant mollement la même absurdité ambiante, et j’ignore pourquoi, cet ensemble répétitif échoue à susciter une émotion esthétique inédite, non encore éprouvée à la vision de leurs meilleurs films comme Sang pour Sang ou Barton Fink.

Une note géographique pour finir : la photogénie des paysages américains, des grands espaces désertiques du Texas, des interminables routes avec leurs yellow lanes, des motels en bord de ces routes, la photogénie des voitures américaines (No country for old men est un road movie) qui s’intègrent si bien dans le décor. Imaginez la même intrigue à Paris, avec des Peugeot 206 et une musique d’accordéon, vous obtenez un mauvais épisode de PJ.