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Les films de Wes Anderson sont des moments de plaisir gratuit, libéré de toute intention psychologisante, moralisante ou philosophique.
En vrac, un inventaire des idées qui flottent dans cet opus, comme les créatures marines colorées virevoltaient dans les hublots de La vie aquatique.
Des idées visuelles comme cette scène où Richie, transi d’amour pour Margot, se coupe les cheveux, se taille la barbe puis les veines, suivie d’un plan en plongée où filets de sang noirâtre et mèches de cheveux éparpillées s’entremêlent sur le carrelage blanc.
Des idées de narration comme le rapport circonstancié que dresse le détective privé de la vie amoureuse de Margot (excellente Gwyneth Paltrow, planante et désabusée, les yeux cernés de noir et amputée d’un demi-doigt) sous forme de clip avec les dates de ses différentes expériences et leur délicat mélange de préférences ethniques (contrées proches et lointaines), générationnelles (vieux et jeunes) et sexuelles (filles et garçons).
Les icônes vintage : les vieux postes de télévision, les téléphones rouges à cadran, les survêts Adidas (avec l’ancien logo), les veilles boîtes de Risk et Monopoly, les icônes marines, paquebots transatlantiques, marins à la Jacques Demy et bien sûr les voitures américaines des années 70 et 80 avec leur ligne carrée sur-allongée et le vrombissement de leur 8 litres 8 cylindres.
Les personnages : caricatures certes mais de personnages qui n’existent pas dans la vie réelle. Les acteurs, tous excellents, interprètent avec une sincérité décalée des caractères ni totalement irréels ni, loin s’en faut, réalistes, planant dans un entre-deux loufoque. L’absurdité n’est ni exhibée ni surlignée comme chez certains cinéastes, elle est filmée avec détachement, sans insistance, avec un semblant de dilettantisme.
Le semblant de dilettantisme est d’autant plus rafraîchissant qu’il résulte de mouvements de caméra sophistiqués et faussement désuets qui explorent tous les possibles filmiques d’un plan : zooms, mouvements inventifs de passage d’un personnage à un autre, profondeurs de champ animés d’actions secondaires.
Anachronismes, burlesque, artificialité, maîtrise masquée en amateurisme, tout cela crée un univers fantasque délicieusement vain et enfantin. Ma fille a fait un dessin qui selon elle représente papa, maman et un escargot à l’envers. C’est ce genre de combinaisons incongrues qui font le charme du film. On pense aux surréalistes avec la fameuse formule de Lautréamont : « la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » mais la démarche surréaliste était dogmatisée et intellectualisée alors que l’irréalisme de Wes Anderson (sans vouloir comparer deux phénomènes d’une envergure intellectuelle totalement différente) est du coup véritablement fortuit. Dans la citation de Lautréamont, la rencontre, censée être fortuite, est le résultat d’une recherche intellectuelle visible d’un potentiel d’incongruité. Chez Wes Anderson, la recherche existe sans doute mais son effort ne transparaît pas à l’écran et donne à la fortuité des bizarreries des accents d’authenticité et de légèreté.